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31 janvier 2006

Iran : planification d'emploi (7)

L'analyse des facteurs géographiques est à peu près parvenue à son terme, et il est temps de passer à d'autres facteurs. Nous aborderons ces prochains jours la question des acteurs, en se focalisant en première priorité sur les composantes du régime iranien. Mais il s'agit pour l'heure de récapituler les points décisifs, qu'au terme des analyses nous devrons articuler dans le temps et le long des lignes d'opérations retenues. Après deux genres de facteurs, nous avons identifié les points suivants :

Là encore, il est bon de préciser que ces points ne sont pas priorisés par rapport à leur importance ou leur urgence. Ce travail sera fait lors de l'établissement du concept opératif (operational design). Malgré cela, avec le nombre croissant d'éléments, on mesure aisément pourquoi les opérations militaires de grande ampleur nécessitent un travail énorme de planification - et provoquent des frictions majeures au sein des forces engagées sans même avoir un contact ennemi !

Posted by Ludovic Monnerat at 20h59 | Comments (7) | TrackBack

Dans la campagne bernoise

En fin de matinée, j'ai eu l'opportunité de pouvoir m'exprimer pendant 45 minutes devant l'état-major de la brigade d'infanterie 2 sur le thème de la menace future. C'est un exposé que j'ai préparé à l'été 2003, et qui fournit plusieurs aperçus novateurs sur les causes, les effets, les acteurs et les méthodes des prochains conflits. Le public - de haut niveau - a exprimé son intérêt, à commencer par le commandant de brigade, avec lequel la discussion s'est prolongée pendant le repas de midi et à son issue. Pour moi, ces conférences sont toujours l'occasion de mesurer des réactions et d'avoir des conversations [et non conservations, ouah le lapsus !] que même les meilleures technologies de l'information ne parviennent à égaler. Tout en me permettant de retrouver des amis, bien entendu !

Posted by Ludovic Monnerat at 13h53 | Comments (2) | TrackBack

30 janvier 2006

La collision des mondes

Plus tard, bien plus tard, il est possible que cet événement soit interprété comme un tournant : l'appel de plusieurs organisations arabo-musulmanes à une résolution des Nations Unies interdisant les attaques des croyances religieuses et imposant des sanctions aux pays qui ne la respectent pas est à ce jour une contestation globale parmi les plus virulentes de la liberté d'expression. Cet appel, inspiré par l'affaire des caricatures de Mahomet publiées par un quotidien danois, n'a certes que peu de chances d'aboutir à une résolution, encore moins à une résolution contraignante. Mais les réactions déclenchées par ces caricatures, le boycott de produits danois, les excuses controversées de certains dirigeants occidentaux et les menaces d'actions violentes sur sol danois montrent l'ampleur du phénomène.

Voici quelques années encore, un tel embrasement des esprits aurait été inimaginable. C'est un témoignage du développement des médias et du rapetissement de la planète qu'une poignée de dessins publiés au Danemark provoque des réactions violentes dans tout le monde arabo-musulman, tout comme une fausse information sur le passage d'un exemplaire du coran aux toilettes à Guantanamo a provoqué des manifestations violentes en Afghanistan ou au Pakistan. Le fameux effet papillon, tiré des théories sur le chaos, trouve une application spectaculaire ; de nos jours, n'importe quel événement est susceptible de prendre une résonance planétaire, notamment s'il vient attiser ou raviver des oppositions et des tensions existantes. La localisation devient plus sémantique que géographique, l'audience plus identitaire que sédentaire.

Il est donc inexorable que les valeurs et les idées antagonistes, de moins en moins séparées par l'espace, en viennent à se frotter les unes aux autres. Le fait que l'on puisse librement s'exprimer sur la religion et émettre un avis critique, voire provocateur, est littéralement anathème pour les communautés les plus pieuses, notamment dans le monde musulman ; le fait de restreindre la liberté d'expression pour ne pas heurter des croyances religieuses devrait logiquement scandaliser les sociétés authentiquement démocratiques. Le compromis consistant à remiser la religion au rang des questions privées est évidemment inacceptable pour ceux qui voient dans son application la seule manière de vivre ; celui consistant à appliquer différemment la liberté d'expression en fonction des sujets abordés est tout autant inacceptable pour qui tient à la justice et à l'équité. L'opposition est totale.

Somme toute, ce à quoi nous assistons aujourd'hui n'est rien d'autre que l'intégration conflictuelle de contrées et de communautés - les deux étant désormais distinctes - globalement arriérées. Le flot corrosif des idées nouvelles a longtemps contourné le monde arabo-musulman faute d'y trouver un accès ; la rareté des imprimeries sous l'Empire ottoman trouve par exemple son pendant moderne dans le nombre restreint d'ouvrages traduits en arabe. Mais les images retransmises 24 heures sur 24 ont à présent une pénétration inédite, dont les effets au quotidien ne peuvent être prédits, et elles mettent au contact des audiences vivant à des siècles différents. Que les dignitaires d'Al-Qaïda évoquent fréquemment l'époque mythique du califat tout-puissant ou la retraite andalouse des Maures n'est qu'une version exacerbée d'un référentiel bien décalé avec le nôtre.

Les réactions violentes suscitées par les caricatures danoises sont donc également l'expression d'une détresse existentielle, la révolte face à un monde étranger, à la fois impie et prospère. L'intrusion de la modernité est un choc sociétal, une injustice inexplicable, une collision inévitable. Cependant, le recours à des mesures de rétorsion de type économique participe d'un spectre d'action qui va jusqu'au terrorisme de masse ; la détresse existentielle est une incitation au fanatisme, une inclination à l'exutoire apocalyptique. De ce fait, ces attaques contre la liberté d'expression sont dangereuses, parce que ceux qui voient leur monde s'effondrer sont souvent tentés de ruiner celui des autres pour assouvir leur frustration. Gérer leur extinction, vivre et laisser mourir, reste plus que jamais à mes yeux la voie de la civilisation.

COMPLEMENT I (31.1 1050) : L'affaire des caricatures de Mahomet n'en finit pas de rebondir. Alors que le quotidien publie une lettre d'explication et d'excuses [comme me l'a fait remarquer Deru ci-dessous], aux citoyens musulmans du monde, les menaces à l'endroit des Danois se précisent - comme ici en Irak, où l'un des groupes de la guérilla sunnite appelle à attaquer Danois comme Norvégiens. Ce développement est vraiment intéressant ; dans les années 60 et 70, les images du champ de bataille ont commencé à être transmises directement à domicile et à influencer l'opinion intérieure ; aujourd'hui, les images à domicile pour l'opinion intérieure commencent à être transmises au champ de bataille et à influencer celui-ci.

Posted by Ludovic Monnerat at 18h54 | Comments (24) | TrackBack

Une vue le matin

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Voici la vue que j'ai eue ce matin en prenant place à mon bureau : un soleil encore rougissant, dans le voile léger d'un matin hivernal. Huit heures plus tard, le soleil commence à donner quelques signes de fatigue, et annonce le crépuscule en dorant les branches nues des arbres. Dans l'intervalle, je n'ai pas vraiment eu le temps de regarder !

Posted by Ludovic Monnerat at 15h50 | Comments (2) | TrackBack

29 janvier 2006

Le déclin des alter-illusionnistes

Comment expliquer l'incapacité des opposants au World Economic Forum à capter l'attention des médias, à faire passer leur message ? Voici encore 2 ans, la contestation de ce sommet économique, politique et diplomatique témoignait d'une violence qui lui assurait une ample publicité. Peut-on dire, comme le font certains altermondialistes autoproclamés, que la démotivation dans leurs rangs s'explique par la répression policière ? L'ampleur des dispositifs de sécurité joue certainement un rôle dans ce processus, puisque les actions violentes ont été depuis Seattle le principal vecteur sémantique de leurs rassemblements. Les violences urbaines en Suisse durant le G8, en prenant le pas sur des manifestations importantes, ont symbolisé cette composante indissociable du mouvement. Mais le bouclage de Davos n'est pas celui de la Suisse, et l'absence d'élan populaire est trop frappante pour se contenter d'explications matérielles.

En premier lieu, je pense que le mouvement altermondialiste a été victime de son propre succès. Issu d'une véritable initiative citoyenne, d'une réaction commune à nombre d'individus, il a su verbaliser et imager des craintes et des refus qui parlaient au public et aux médias, et qui lui ont valu d'être exonéré de sa violence intrinsèque (légitimité au lieu de légalité). Cependant, cette énergie et cette nouveauté n'ont pas tardé à susciter l'intérêt des partis et mouvances politiques traditionnels, avant tout de gauche et d'extrême-gauche, qui se sont joints au courant et ont contribué à grossir ses rangs, mais ont également apporté leurs propres messages. Du coup, les réunions altermondialistes se sont transformées en un agglomérat disparate de causes plus ou moins convergentes, unies sous la bannière d'un refus sans cesse plus flou ; entre les militants tiers-mondistes, les activistes communistes mal dissimulés, les collectifs luttant contre la déforestation, les OGM ou les barrières à l'immigration, ces réunions valaient surtout par leur caractère chamarré et festif. Mais la fête ne dure pas éternellement.

Le mouvement a en effet été rapidement confronté à sa propre origine, à ses préjugés occidentaux, et le constat de son impopularité croissante dans certaines parties du monde a été dégrisant. Il a connu son apogée lors des grandes manifestations contre la guerre en Irak, et la démocratisation de ce pays souligne a posteriori l'immoralité et l'égoïsme d'une telle position ; aujourd'hui, c'est l'anti-américanisme qui demeure son ressort le plus puissant, avec toutes les influences que cela peut supposer. Mais dès que le mouvement a tenté d'aller au-delà de la contestation, il a été confronté aux divergences d'intérêts entre nations, entre corporations, et les mesures souvent protectionnistes préconisées en Europe heurtent par exemple de front les pays en développement. Après des années de réunions et de discussions, l'altermondialisme a été incapable de fournir des solutions aux problèmes liés à la globalisation des échanges, à l'interconnexion des économies, et moins encore aux risques découlant du choc concurrentiel des cultures et des identités.

Cette désillusion a été remarquablement démontrée en Amérique du Sud, où des icônes altermondialistes comme Lula ont rapidement dû adopter une politique réaliste et tenir compte des vrais centres décisionnels au niveau mondial. Mais le caractère marginal de l'altermondialisme militant a encore été renforcé par l'institutionalisation de certaines de ses revendications, et surtout par l'entrée en scène de personnalités du show business tenant un discours allant dans ce sens. A Davos, entre un quarteron d'activistes enflammés et le charme éclatant d'Angelina Jolie, il n'y a évidemment pas photo ; entre José Bové et Brad Pitt, le coeur non plus ne balancerait pas, surtout si les deux disent à peu près la même chose. Le fond de l'altermondialisme, ce mélange de peurs tour à tour millénaristes et fondées, ce refus d'une évolution trop rapide pour ne pas broyer les individus et éprouver les peuples, a été intégré, assimilé, récupéré. Tout le reste, et notamment cet autre monde paraît-il possible, a été décimé par la réalité.

Le mouvement a fourni sa contribution politique et sémantique. Il fait déjà partie de l'Histoire.

Posted by Ludovic Monnerat at 9h02 | Comments (10) | TrackBack

28 janvier 2006

A l'ère du velcro

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Cette semaine, je suis allé changer mes tenues camouflées afin de recevoir les nouveaux insignes de l'armée, à base de velcro. Plus discrets et plus pratiques que les insignes métalliques, et bien moins coûteux, ils m'ont bien vite convenu. De plus, puisque chaque militaire reçoit au-dessous de son nom l'insigne d'arme de son incorporation d'origine, j'ai pu retrouver mes deux chers fusils croisés, tout en portant au col l'edelweiss de l'état-major général. Et comme le service à l'arsenal reste toujours aussi bon, voilà une affaire rondement menée !

Posted by Ludovic Monnerat at 15h53 | Comments (16) | TrackBack

27 janvier 2006

Les avantages de la symétrie

La victoire éclatante du Hamas aux élections palestiniennes a montré les vertus irremplaçables de la démocratie, même précaire et vulnérable : l'expression majoritaire de la volonté populaire a le mérite de la clarté, car elle balaie régulièrement les interprétations visant à l'orienter dans un sens donné. Voilà des années que la communauté internationale, à propos du conflit israélo-palestinien, se gargarise d'illusions sanglantes telles que le « processus de paix » ou la « feuille de route » ; sous la conduite autocratique de Yasser Arafat, l'opinion palestinienne était ainsi occultée par le double langage permanent, par une segmentation des messages autorisant chacun à entendre celui qui lui convenait au mieux. Une illusion bien entendu rentable pour les bénéficiaires de l'aide internationale.

Cette illusion semble aujourd'hui appartenir au passé. A l'occasion de ces élections, les Palestiniens ont montré au monde qu'ils veulent la guerre, ou du moins qu'ils ne veulent pas la paix. Une organisation armée, qu'elle soit de type terroriste ou non, ne peut se transformer en organisation politique qu'à l'issue de la victoire - ou de la défaite ; privée de l'une ou protégée de l'autre, elle ne trouve sa raison d'être que dans la poursuite du combat. Le Hamas va donc faire la guerre à Israël, pour conserver son pouvoir nouvellement acquis et pour éviter que la violence monstrueuse de la société palestinienne ne finisse par engloutir celle-ci. Mais il le fera avec une dimension proto-étatique, avec une autorité qui doit obtenir la reconnaissance de la communauté internationale - si les résultats du vote sont jugés valides.

La formation d'un gouvernement par un parti appelant ouvertement à la destruction d'Israël, et non par un parti le faisant en catimini, poursuit ainsi la resymétrisation du conflit israélo-palestinien. Bien entendu, la nouvelle Autorité Palestinienne peut tenter de perpétuer le double langage des précédentes, par exemple en faisant accroire une différence entre de prétendues branches politique et militaire du Hamas ; mais les capacités de coercition avérées de cette organisation limitent la crédibilité d'une telle perception. Avec le Hamas au pouvoir, il sera impossible d'imaginer encore une Autorité Palestinienne incapable d'empêcher des actes terroristes relevant d'une volonté guerrière, d'une ambition combattante. La communauté internationale devra accepter la réalité d'un conflit opposant un Etat à un proto-Etat, d'une guerre conduite par deux gouvernements élus et responsables.

En toute logique, cette symétrie devrait lui imposer une neutralité et une impartialité inédites, passant par la suspension - ou l'égalisation - de toute aide économique aussi longtemps que dureront les hostilités ; elle devrait également l'amener vers une certaine parité entre belligérants, notamment en ce qui concerne l'application du droit des conflits armés. Du côté israélien, cet avantage serait exploité au maximum en continuant à se soustraire aux armes palestiniennes, en poursuivant à la fois les retraits des territoires disputés et la construction de la barrière de séparation. Toute initiative aboutissant à rapprocher la guerre actuelle d'un conflit classique entre Etats ne ferait que renforcer la légitimité des actions armées israéliennes face aux attaques palestiniennes. Tout en mettant les Nations Unies face à l'obligation d'appliquer leur propre charte.

Il est naturellement fort possible que les organisations armées palestiniennes entrent en lutte ouverte les unes avec les autres, et que la guerre civile larvée précipitée par le décès de Yasser Arafat et par le retrait israélien de Gaza ne prenne une toute autre intensité. Mais la défaite par forfait n'est pas très différente de la défaite tout court.

COMPLEMENT I (29.1 1030) : Les premières interprétations des élections palestiniennes à destination du public occidental sont sans surprise. Alors que le Hamas affiche sa volonté de ne changer en rien ses méthodes, et que son leader évoque la création d'une armée palestinienne intégrant ses propres groupes combattants, cet article mis en ligne par Newsweek et écrit par le directeur d'un institut de sondage palestinien tente de minimiser le succès électoral du Hamas en l'expliquant par la corruption du Fatah et l'insécurité ambiante. Le même institut qui a montré à plusieurs reprises le soutien majoritaire des Palestiniens pour les attentats terroristes, et qui lie la popularité du Hamas à ses actions combattantes, passe ainsi sous silence le fait que le Fatah est également une organisation armée pratiquant le terrorisme. La réalité des élections palestiniennes, c'est que la presque totalité des candidats élus sont membres d'une organisation armée combattant Israël ; les candidats appelant à la paix n'ont aucune place dans l'échiquier politique. Voilà l'élément essentiel pour appréhender la suite du conflit israélo-palestinien.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h51 | Comments (21) | TrackBack

26 janvier 2006

Le retour de la réalité

Ce n'est pas le tout de se lancer dans des activités de planification en ligne : de temps à autre, je suis bien lié à mes activités professionnelles en matière de planification d'opérations. Il m'est donc bien difficile entre 0700 et 2200 de me consacrer à ce site, et c'est la raison pour laquelle je me fais si discret jusqu'à demain soir. Mais de grâce, n'en profitez pas comme la dernière fois pour vous lancer dans une polémique indispensable ! :)

Posted by Ludovic Monnerat at 19h49 | TrackBack

25 janvier 2006

Une dépêche fantomatique

Hier, en consultant les dépêches AP sur l'Intranet de l'administration fédérale, je suis tombé sur un texte surprenant dont j'attendais ce matin quelque écho dans les médias. Il s'agissait d'un bref article décrivant une grande campagne publicitaire lancée par les gouvernements européens en vue de sauver la constitution mise à mal dans plusieurs pays. Extraits :

EU governments have launched an all-out drive to drum up support for a project many people say is Mission Impossible: Saving the EU constitution.
The double-blow of rejection by French and Dutch voters in referendums last spring all but killed a charter aimed at tightening integration and raising Europe's profile.
But European leaders haven't given up hope: They are spending millions of euros on TV commercials, glossy magazine ads, Internet campaigns and giveaways of EU stickers and flags _ all with the aim of convincing Europeans that closer unity is good for them.
[...]
From the Azores to the Arctic Circle to Cyprus, EU leaders have been trying to restart the process _ selling the idea that a stronger EU and the draft constitution will improve lives.
"We cannot take future public consent (for the EU) for granted," European Commission President Jose Manuel Barroso said this month.
In recent months, he and his 24 European Commissioners paid 68 visits to national parliaments to defend the draft constitution.
The Netherlands and Denmark have indicated they each have spent at least ¤2.5 million (US$3 million) on public relations campaigns this year to talk up the EU.
Malta is spending ¤276,000 ($340,000) a year for pro-EU campaigns by non-governmental groups. Finnish spending on that now runs at ¤805,000 (nearly $1 million) a year, according to the government in Helsinki.

Bien entendu, je me suis immédiatement dit que les dirigeants européens ne manquaient pas d'air : faute d'avoir pu vendre leur produit à l'ensemble du public, ils se sont donc imaginés qu'il suffisait d'améliorer l'emballage pour gagner les faveurs des eurosceptiques ; en matière de remise en question, on peut mieux faire. Cependant, en parcourant ce matin les médias, j'ai dû me rendre à l'évidence : nul ne parlait de cette initiative discutable. La dépêche, signée Robert Wielaard et titrée "EU governments woo public in unprecedented, coordinated bid to save European project", aurait tout aussi bien pu n'avoir existé que dans mon imagination. J'ai vérifié sur Google News : la dépêche AP ne semble pas avoir été rendue publique, même si elle est encore présente sur l'Intranet confédéral. Comment expliquer ce caractère curieusement fantomatique ?

Plusieurs hypothèses intéressantes peuvent être émises...

Posted by Ludovic Monnerat at 21h10 | Comments (15) | TrackBack

Torture : une révélation marquante

Or donc, si l'on en croit Dick Marty, les Américains ne pratiquent pas la torture. Sans preuve formelle, mais avec des « indices » suffisant à convaincre celles et ceux qui le sont déjà , la CIA se contenterait de livrer ses prisonniers à des Etats moins regardants sur le respect des droits de l'homme pour en tirer des renseignements utilisables avec des méthodes qualifiées de torture. Cette révélation marquante, qui balaie nombre d'accusations visant directement les Etats-Unis, devrait logiquement amener une nouvelle orientation aux préoccupations exprimées : dès lors que la collaboration avec un tortionnaire est certainement moins grave que la torture elle-même, le Conseil de l'Europe devrait maintenant activement identifier les "sous-traitants" pratiquant ce crime et exercer des pressions visant à son abolition. Faute de quoi la véritable cible de cette démarche ne serait pas la torture, mais bien les Etats-Unis.

Posted by Ludovic Monnerat at 8h29 | Comments (27) | TrackBack

24 janvier 2006

Le prix sanglant des otages

La capture d'êtres humains dans le but d'en tirer une rançon, politique ou pécuniaire, est une pratique des plus anciennes. La sinistre réputation des Suisses au plus haut de leur puissance provenait d'ailleurs largement de leur réticence à faire tout prisonnier sur le champ de bataille, contrairement à l'usage de l'époque, où chacun pouvait être monnayé en fonction de son statut. La levée en masse mue par le nationalisme a certes banni cette pratique des conflits armés de haute intensité, mais elle a toujours fait partie des petites guerres ; cette évolution s'explique aussi par l'avènement d'un droit des conflits visant à bannir de ceux-ci des méthodes également pratiquées à des fins criminelles. Une préoccupation qui indiffère largement les combattants irréguliers.

Sur les champs de bataille modernes, la présence nouvelle des médias a transformé la prise d'otage en fournissant à ses auteurs des leviers émotionnels et politiques inédits. Le calvaire vécu par les otages occidentaux au Liban, dans les années 80, a montré l'impact que pouvaient avoir au fil du temps des individus érigés en symboles, ainsi que la sensibilité accrue des rédactions lorsque les otages se trouvent être des journalistes. Depuis lors, les représentants des médias sont constamment perçus par les belligérants en situation d'infériorité matérielle comme une source potentielle de bénéfices, susceptible de compenser partiellement cette infériorité. Que ce soit sous forme de couverture médiatique, de chantage politique ou de revenu financier, les journalistes sont devenus des cibles prioritaires.

Malgré leurs propos tranchés, du genre « on ne négocie pas avec des terroristes et des kidnappeurs », les gouvernements occidentaux sont mis en difficulté par la prise en otage de leurs ressortissants. Lorsque que celle-ci se fait à des fins politiques, et vise par exemple à la libération de prisonniers ou à d'autres décisions significatives, la menace sur la crédibilité de l'Etat représente souvent un enjeu justifiant aux yeux des dirigeants l'emploi de la force armée, en notamment l'emploi d'unités spéciales pour libérer les otages (Mogadiscio en 1977 pour l'Allemagne ; Marignane en 1994 pour la France). En revanche, la détention de ressortissants à des fins pécuniaires offre une porte de sortie moins risquée, et la perte de crédibilité consécutive au versement d'une rançon est modeste si la transaction reste secrète.

Afin de libérer ses ressortissants pris en otage au Sahara et ceux d'autres nationalités, en août 2003, l'Allemagne a ainsi accepté de verser une rançon ; probablement 6 millions de dollars pour 14 personnes. Pour George Malbrunot et Christian Chesnot, les 2 journalistes kidnappés en Irak, la France a semble-t-il également payé 6 millions de dollars, puis 15 millions l'année suivante pour la seule Florence Aubenas. L'Italie a semble-t-il payé 5 millions de dollars pour les travailleuses humanitaires Simona Pari et Simona Torretta, puis 6 millions pour la journaliste Giulana Sgrena. Enfin, l'Allemagne aurait versé environ 5 millions pour l'archéologue Suzanne Osthoff.

Cette méthode criminelle destinée à augmenter les capacités belligérantes n'est cependant pas une garantie de succès. Tout d'abord, toutes les nations prospères n'acceptent pas le versement de rançons, et les pays cités ci-dessus ne sont qu'une minorité. Par ailleurs, de nombreuses nations n'ont pas les moyens ou ne se sentent pas obligées de payer pour la liberté de leurs ressortissants. De plus, comme l'a par exemple expérimenté Bernard Planche, les otages d'une même origine n'ont pas la même valeur, et il vaut mieux être femme, journaliste et/ou jolie pour décrocher le jackpot. Enfin, le nombre même de prises d'otages contribue à dévaluer leur impact sur les perceptions, et donc l'effet politique ou pécuniaire attendu. La méthode fonctionne au mieux lorsqu'elle appliquée de manière ciblée, durable et impitoyable.

Même si tous les otages sont loin de connaître le même sort ou d'avoir la même valeur, les sommes en jeu restent toutefois considérables ; certains kidnappings peuvent ainsi se transformer en un afflux de capitaux susceptible d'avoir une influence sur la durée, l'intensité ou même l'issue d'un conflit. Les réseaux terroristes sont habitués à fonctionner avec des fonds limités, dans des pays où le coût de la vie est très bas ; une manne de plusieurs millions équivaut à multiplier leur capacité à acquérir des armes, des explosifs, des munitions, des renseignements ou des complicités, et donc à commettre des attentats plus nombreux et plus meurtriers. De fait, la liberté de quelques citoyens européens a coûté la vie à des centaines de citoyens irakiens ou algériens.

Quel que soit le soulagement éprouvé lors des libérations, le tapis rouge déroulé lors des accueils en grande pompe annonce une saignée qu'il serait indécent d'ignorer.

COMPLEMENT I (31.1 0715) : Cet article du Monde fournit quelques indications supplémentaires sur les rançons versées par le gouvernement italien pour la libération des otages mentionnés ci-dessus.

Posted by Ludovic Monnerat at 19h55 | Comments (21) | TrackBack

23 janvier 2006

Iran : planification d'emploi (6bis)

Notre expérience de planification participative en source ouverte a vu son rythme ralentir ; la faute à mes activités intenses, mais aussi à la complexité de l'étape consacrée aux facteurs géographiques au sens large. Qu'à cela ne tienne : avec les deux suggestions faites jusqu'ici par Ylyad et Alex, j'ai complété un brin le tableau EDC de ces facteurs, que je laisserai encore quelques jours ouvert avant de passer à l'étape suivante.

Voilà donc où nous en sommes :

Enoncé Déduction Conséquence
L'Iran est un pays de grande taille, mesurant environ 1800 km en longitude et 1300 km en latitude, avec de longues chaînes montagneuses et deux zones désertiques qui entourent et segmentent des zones urbaines d'une densité généralement faible. La dimension et la configuration du pays le rendent défavorable aux opérations offensives aéroterrestres conventionnelles, en raison de la longueur des lignes de communication et des effectifs nécessaires pour les sécuriser, et nécessitent l'emploi de moyens aériens pour le transport et le soutien des éléments au sol. Un engagement durable de troupes au-delà de la zone frontière prendra la forme d'opérations spéciales focalisées sur la reconnaissance / surveillance, la désignation d'objectifs et les actions de guerre non conventionnelle, appuyées par une composante aérienne disposant d'une suprématie constante.
Le Golfe Persique et le Golfe d'Oman longent presque tout le sud de l'Iran, sur une longueur de 2440 km, et sépare ce pays des petites monarchies de la péninsule arabique (à l'exception du Koweït), traditionnellement alliées aux Etats-Unis et ou ceux-ci disposent d'infrastructures permanentes. La protection de ces petites nations et de ces infrastructures nécessite un contrôle de l'espace maritime et aérien qui les sépare de l'Iran, afin d'empêcher des représailles ou des attaques préemptives par le biais d'actions terroristes navales, de raids aériens ou de tirs de missiles balistiques. Avant même le déclenchement de l'opération, une force aéronavale puissante - centrée autour de groupes distants - doit contrôler le Golfe Persique et le Golfe d'Oman, empêcher toute intrusion d'éléments hostiles et déployer une capacité antimissile.
Les installations liées au programme nucléaire iranien sont réparties sur presque tout le territoire du pays ; certaines à proximité des frontières, et d'autres à plus de 600 km de celles-ci. Elles sont souvent conçues pour résister à une attaque aérienne classique, notamment par le biais de structures souterraines, et pourraient posséder une certaine redondance. La neutralisation des activités nucléaires de façon réversible impose des actions précises et simultanées, déclenchées par surprise et capables de franchir les protections dont bénéficient les installations, avec des renseignements suffisamment précis pour limiter l'ampleur des effets nécessaires. Les installations essentielles à la poursuite du programme nucléaire seront mise hors service, en fonction de leur configuration, soit par des frappes aériennes utilisant des projectiles à forte pénétration guidés à partir du sol, soit par des actions directes de destruction / sabotage menées avec des forces spéciales infiltrées préalablement, soit par des coups de main menés avec des formations aéromobiles stationnées sur des bases à proximité de l'Iran.
L'Iran possède des frontières communes avec plusieurs Etats dans lesquels se manifestent des terroristes islamistes, soit l'Irak, la Turquie, l'Afghanistan et le Pakistan. Les réseaux islamistes ont l'habitude franchir ces frontières et utilisent le territoire iranien pour appuyer leurs activités. Une opération militaire menée en Iran renforcerait les convergences d'intérêt entre islamistes d'obédience sunnite et chiite, et les pays voisins appuyant la coalition ou tolérant son action seraient susceptibles de subir des attaques terroristes visant à affaiblir le gouvernement, dresser la population contre l'opération et réduire la cohésion au sein de la coalition. Avant le déclenchement de l'opération, un cordon sanitaire - sous la forme de forces locales appuyées et conseillées par des forces spéciales - devra être en place sur les principaux points de passages aux frontières de l'Iran afin de limiter l'infiltration de terroristes ; la surveillance de ces points doit être renforcée au plus vite pour détecter toute infiltration préventive de cellules clandestines.
Les installations pétrolières et gazières iraniennes sont principalement situées au sud-ouest et au sud du pays, au bord du Golfe Persique ou près de la frontière avec l'Irak. A l'exception des pipelines gaziers passant par la Turquie et le Turkménistan, l'exportation se fait par bateau via le Détroit d'Ormouz. L'emplacement de ces installations impose au régime de Téhéran un déploiement de forces préventif pour en protéger l'exploitation, respectivement pour saboter durablement celle-ci. Les exportations peuvent être rendues impossibles par l'obstruction du Détroit d'Ormouz et le contrôle ou le sabotage massif des pipelines. Afin d'éviter une diminution trop importante des approvisionnements en énergie fossile, les installations doivent être constamment sous surveillance pour détecter tout sabotage et être prises d'assaut dès le déclenchement de l'opération. Le Détroit d'Ormouz doit être tenu ouvert par un groupe naval avant celui-ci.
L'Iran est caractérisé par une physiographie très montagneuse, avec des sommets dépassant les 4000 m au sud et les 5000 m au nord, et sans que ces chaînes de montagnes puissent être contournées pour accéder au centre du pays. Les pénétrantes au sol ou à basse altitude sont en nombre réduit. Le relief défavorise les opérations terrestres par la multiplication des passages obligés, et la hauteur des montagnes complique l'emploi de transports héliportés en limitant la charge utile ou l'autonomie des appareils. Le déploiement et le ravitaillement de forces doit se faire en priorité avec des avions de transport. Le déploiement d'une force de combat conventionnelle sur sol iranien nécessite la prise d'une base opérationnelle avancée dans un secteur éloigné des zones urbaines, susceptible d'être protégé à partir des airs, et à portée utile des avions de combat basés en mer et sur des bases situées dans les pays voisins. Le volume de forces déployées est limité (au maximum une division) et les couloirs aériens utilisés doivent avoir été nettoyés de toute arme air-sol à moyenne et haute altitude.

Il reste donc encore de la place pour ajouter d'autres éléments. J'en traiterai quelques uns, mais je me laisse volontiers conseiller et aider en la matière ! :)

COMPLEMENT I (31.1 2100) : Un dernier élément a été ajouté au tableau ci-dessus. Il est temps de passer à l'étape suivante.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h53 | Comments (9) | TrackBack

Dans l'engrenage de la guerre

Lentement, à contrecoeur et dans le désordre, l'Europe entre en guerre. Ce vocable honni reste aujourd'hui encore synonyme d'absurdité et d'atrocité pour maints esprits, et voici longtemps que les ministères de la guerre sont appelés « de la défense » ou que les études des conflits se devenues des « recherches sur la paix ». Comme si le fait de taire le nom d'un phénomène devait concourir à réduire son occurrence, voire à le conjurer. Sous l'emprise anesthésiante de l'idéologie pacifiste, la guerre est passée d'un moyen rationnel à une fin émotive, d'un outil stratégique à un projet apocalyptique ; du coup, on n'en veut pas, on ne la prépare pas, on préfère se rendre que la mener, et ceux qui la font sont de toute manière coupables.

Mais les temps changent. Les perceptions évoluent. La France, par la voix de son président, affirme sa disposition à employer l'arme nucléaire en cas de menace grave, symétrique ou non ; tollé prévisible et vain. La « troïka européenne » refuse de reprendre les négociations avec l'Iran tant que celui-ci poursuit ses activités nucléaires illicites. Les nations européennes, dans le cadre de l'OTAN, s'engagent progressivement toujours plus en Afghanistan et encaissent sans broncher leurs pertes en hausse. Les accusations d'alignement sur les Etats-Unis sont un indice supplémentaire de cette évolution vers l'extérieur.

Une évolution qui trouve son pendant à l'intérieur, où les pressions populaires se font croissantes pour une adaptation non seulement des forces de sécurité, mais également des règles de vie en société. Au Pays-Bas, le parlement vient de voter une loi visant à réduire l'immigration sans intégration par le biais d'un test préalable ; cette mesure a également été discutée dans d'autres pays. En Grande-Bretagne, suite aux attentats de Londres, des méthodes militaires ont été intégrées par les forces de l'ordre pour faire face à la menace d'attentats-suicides ; les prédicateurs islamistes appelant au djihad ont fini par perdre leur immunité. En France, l'état d'urgence a été mis en place pour maîtriser des violences urbaines de dimension insurrectionnelle. De tels développements auraient été inimaginables voici quelques années encore.

Ils s'expliquent en grande partie par des événements ou des déclarations qui ont eu un impact majeur. L'identification des terroristes ayant attaqué les transports publics londoniens a montré le danger potentiel de communautés immigrées et non assimilées ; la criminalité issue de telles communautés, la composante ethnique des émeutes en Europe et bien entendu le meurtre de Theo van Gogh ont également attiré l'attention. Au Danemark, dans un cas qui a un retentissement mondial, les menaces de mort adressées au journal ayant publié des caricatures de Mahomet ont révélé au grand public les risques qui pèsent sur la liberté d'expression. Par ailleurs, les appels au génocide lancés de façon répétée par le président iranien et l'échec de l'apaisement recherché par la diplomatie européenne ont contribué à écarter nombre d'illusions. Des menaces pèsent sur nous. Elles peuvent être proches ou lointaines, immédiates ou distantes, ouvertes ou clandestines, mais elles existent.

Cependant, les organisations et les personnes qui contrôlent les flux traditionnels de mots et d'images destinés à informer le public ne l'entendent pas ainsi. Les perceptions ne doivent pas sortir des sentiers battus et rebattus. Il suffit de lire la pleine page de réquisitoire unilatéral et manichéen que publie spontanément aujourd'hui Le Temps sur le camp de Guantanamo pour mesurer ces efforts constants de redressement des esprits, de recadrage des opinions. Le choix du vocabulaire joue également un rôle important : parler de « résistance » ou de « guérilla anti-américaine » en Irak, à propos d'une nébuleuse déchirée qui combat avant tout les Irakiens, ou désigner le Hamas comme un groupe « militant » ou « extrémiste » alors qu'il figure sur la liste des organisations terroristes tenue par l'Union européenne, n'est pas innocent. Cela véhicule des signifiés précis. Notamment celui voulant que la menace n'est jamais aussi dangereuse ou immorale que les mesures prises pour la combattre.

La grande redistribution du pouvoir occasionnée par la révolution de l'information réduit toutefois l'influence de ceux que l'on appelait les faiseurs d'opinion. L'échec de la constitution européenne dans plusieurs pays, malgré le soutien majoritaire des classes politique, académique et médiatique, symbolise cette évolution. Il en va de même dans le domaine sécuritaire, et le durcissement des gouvernements répond sans aucun doute aux inquiétudes exprimées par la population. Des mots sont d'ailleurs jetés au visage des dirigeants qui se risquent à de tels durcissements : on parle d'Etat policier, ou même de Gestapo, pour dénigrer l'activité croissante des services de renseignement ; on parle de « mur de la honte » pour délégitimer chaque barrière de protection ; on parle de « goulag » pour diaboliser les camps de prisonniers comme celui de Guantanamo. Quant à ceux qui osent parler de guerres, les annoncer, les juger inévitables, ce sont naturellement de vils traineurs de sabres, des bellicistes bornés, voire tout bonnement des fous furieux.

L'exagération délibérée et le recours aux symboles totalitaires soulignent le caractère émotif de ces réactions. Elles révèlent souvent le refus instinctif d'un monde qui change trop et trop vite, l'espoir d'échapper aux conséquences du changement, l'envie de figer le temps pour éviter les remises en question. Mais cet état d'esprit n'est pas généralisé ; les citoyens européens moyens n'ont pas cessé de croire à la supériorité de certaines valeurs, tout comme à la primauté de la sécurité physique, et si la majorité d'entre eux ne se sentent pas en guerre, ils n'en ont pas moins exprimé les refus qui en sont le préalable. La question n'est donc pas de savoir si l'Europe fera pleinement la guerre au fascisme islamiste, mais bien si elle saura le faire sans perdre son identité composite et ses fondations démocratiques.

Posted by Ludovic Monnerat at 15h40 | Comments (29) | TrackBack

22 janvier 2006

Les délices sous la neige

Thoiry.jpg

Les montagnes qui surplombent le petit village de Thoiry, dans le Pays de Gex, forment un écrin du plus bel effet pour qui apprécie les perles de la gastronomie française. Sept plats et sept vins après, le palais en garde un souvenir vivace ! :)

Posted by Ludovic Monnerat at 13h28 | Comments (4) | TrackBack

Alerte média : Le Matin (2)

Prévenu par un ami via un SMS, j'ai constaté que La Matin a publié dans son édition dominicale une pleine page sur les blogs romands (non disponible en ligne, apparemment...), avec 7 adresses préférées au sein desquelles figure celle-ci. Je remercie Michel Jeanneret au passage, et j'en profite pour soumettre ici à commentaire le bref descriptif fait de ce carnet :

"Stratégie, prospective et infosphère". La devise du jeune lieutenant-colonel peut décourager les curieux, mais son site est lu, très lu! Car Ludovic Monnerat a un avis sur tout, avec une préférence pour les questions militaires. Un ton parfois agaçant, mais toujours cohérent.

Il est toujours intéressant de lire une description issue d'un regard extérieur. L'agacement dû au ton n'est pas exactement une chose que l'on appréhender par soi-même ; la cohérence davantage, puisqu'elle tient avant tout au fond. J'espère en tout cas ne pas avoir un avis sur tout (mes sujets restent ciblés sur les trois domaines figurant en sous-titre), mais bien fournir une suite de réflexions et d'analyses qui vont au-delà de la simple opinion !

COMPLEMENT (22.1 2200) : Je n'avais pas remarqué, mais l'article est disponible en ligne. Bizarrement, le texte qui m'est consacré dans l'édition papier n'y figure pas...

Posted by Ludovic Monnerat at 12h58 | Comments (9) | TrackBack

21 janvier 2006

Au bord de la Birse

Birse.jpg

Inspiré par l'exemple de François, qui déambule près de la Tamise sans y apercevoir la baleine qui la remontait, j'ai scruté attentivement cet après-midi la Birse, à la recherche d'un saumon égaré - à défaut de mammifère marin - et venu du Rhin contempler la splendeur hivernale des vallées jurassiennes. Ce fut chou blanc sur toute la ligne ! ;)

Posted by Ludovic Monnerat at 16h20 | Comments (8) | TrackBack

20 janvier 2006

Les limites de la puissance

Comment interpréter les déclarations de Jacques Chirac sur l'emploi de l'arme nucléaire française ? De tels propos sont suffisamment rares pour mériter le détour. Voici déjà plusieurs années que la France entreprend de mettre un terme au grand écart qui sépare les armes nucléaires issues de la guerre froide et les projectiles conventionnels, en réduisant la puissance des premières et en augmentant celle des seconds. Aujourd'hui, plusieurs médias mettent cependant en exergue le fait que la France, par la bouche de son Président, n'a jamais été aussi près de mettre ses capacités nucléaires au service de l'Europe. Le texte prononcé souligne ainsi des intérêts stratégiques qui ne sauraient être mis en péril, comme l'approvisionnement énergétique du pays ou la sécurité de nations alliées.

Ce discours de puissance, offrant une mise en garde à peine déguisée, annonce-t-il un revirement dans la tendance continentale à l'apaisement ? Les délibérations au Conseil de sécurité à propos de l'Iran donneront une meilleure réponse à cette question qu'un discours, certes ferme à souhait, prononcé sur une base navale. De plus, les capacités destructrices de l'arme nucléaire et la controverse qui entoure inévitablement son emploi s'opposent à une chaîne de commandement qui ne soit pas strictement nationale. La France peut agiter le spectre de l'atome, déployer de nouveaux missiles dans ses sous-marins, emmener quelques ogives à bord du Charles-de-Gaulle, cela ne suffit pas en soi à corriger des années d'attentisme et d'affaiblissement national en partie dus à la construction européenne.

Bien entendu, ces propos auront un impact considérable dans l'appréciation des possibilités d'action. En quelques mots, les objectifs potentiels de la dissuasion nucléaire française ont été élargis, et les analyses stratégiques au niveau mondial tiendront compte de la volonté nouvellement affirmée par le Président. De nouvelles questions vont être posées dans l'étude de certains scénarii. Est-ce que la France va déployer son groupe aéronaval près de capitales lointaines si la navigation des superpétroliers qui l'approvisionnent est menacée ? Est-ce que la France va vitrifier le QG des Pasdaran si une campagne d'attentats téléguidés ravage le cÅ“ur de Paris ? Tel sont les effets de la puissance militaire projetable et affichée, conventionnelle ou non : influencer le jugement et les décisions d'autrui par sa seule existence.

L'arme nucléaire reste cependant l'aboutissement monstrueux de la guerre totale, celle qui opposait des nations les uns aux autres : la restriction aux Etats dans le discours de Jacques Chirac n'est pas un choix de la France, mais bien une limite inhérente à l'arme elle-même. Aussi précise et pénétrante soit-elle, l'ogive nucléaire ne peut jamais frapper qu'un ennemi à la fois identifié et distant, pour tout dire extérieur ; et la bombe a d'ailleurs été l'un des principaux catalyseurs dans la transformation de la guerre, en rendant insupportable la montée aux extrêmes qui caractérisait les conflits classiques, et donc en favorisant les méthodes asymétriques comme la guérilla et le terrorisme. Prêter à l'arme nucléaire les vertus d'une assurance-vie, à l'heure où les sociétés se morcellent et s'antagonisent sous l'effet conjugué des flux d'idées et de personnes, devient ainsi une illusion dangereuse.

Une assurance-mort, tout au plus.

Posted by Ludovic Monnerat at 18h48 | Comments (48) | TrackBack

Le réflexe des idiots utiles

La dernière cassette d'Oussama ben Laden a obtenu une couverture médiatique intense, et les propos de la figure de proue islamiste reçoivent aujourd'hui une place de choix dans les médias. Leur interprétation est souvent celle d'un jeu subtil avec l'opinion publique américaine, avec l'équilibre du bâton et de la carotte. L'affirmation de ben Laden selon laquelle une majorité d'Américains demandent un retrait d'Irak, en particulier, est reprise avec une absence totale de sens critique, voire même confirmée, comme le fait l'inévitable Alain Campiotti dans Le Temps en écrivant « qu'une moitié de l'opinion américaine » penche du côté de ben Laden au sujet de l'Irak. Je n'ai vu aucune remise en cause de ces propos dans la presse francophone. Alors même que les déclarations de nos dirigeants politiques, économiques ou militaires sont - à juste titre - soumises à une vérification minimale des faits.

Pourtant, ces sondages sur lesquels ben Laden aurait fondé son discours n'existent pas. Une analyse de la société Gallup montre que si les Américains n'imaginent pas un maintien ad eternam de leurs troupes en Irak, la proportion d'entre eux qui demandent un retrait immédiat ou même un plan horaire pour ce retrait [dans les 6 mois, précision importante à apporter] ne forme qu'une petite minorité. La conclusion de l'institut de sondages est claire :

So the accuracy of bin Laden's claims about American public opinion is, in reality, difficult to resolve, in part depending on how the Arabic is translated. Yes, a majority of Americans want U.S. troops in Iraq to be withdrawn -- eventually. But if the assertion on the tape is construed to imply that a majority of Americans want all troops to be withdrawn from Iraq immediately, then the tape is incorrect.

Comment est-il possible que les médias retransmettent spontanément ou même adoubent des affirmations manifestement fausses, en les faisant passer d'une opinion à un fait ? Puisqu'il ne saurait être question d'une adoration cachée pour la mouvance islamiste, et que ce comportement se fait systématiquement dans un sens défavorable aux Etats-Unis, force est de constater que les dispositions anti-américaines des rédactions les amènent à adopter les déclarations d'un terroriste fanatique pour la simple et bonne raison qu'elles s'inscrivent dans le sens de leurs convictions. Je ne vois pas d'autre explication que le réflexe des idiots utiles pour cette dérive médiatique étonnante.

Qui peut naturellement être corrigée...

Posted by Ludovic Monnerat at 9h14 | Comments (12) | TrackBack

19 janvier 2006

La fragilité de l'attrition

La nébuleuse Al-Qaïda fait à nouveau reparler d'elle, mais pas exactement dans le sens qu'elle souhaiterait : alors que 3 de ses leaders ont apparemment été tués dans la frappe aérienne menée la semaine dernière par les Etats-Unis au Pakistan, Oussama ben Laden semble avoir réalisé un nouvel enregistrement audio dans lequel il menace les Etats-Unis de nouveaux attentats, mais leur propose également une trêve de longue durée. Quatre ans et quatre mois après les attentats du 11 septembre, le changement de ton et de situation est saisissant. Les jubilations qui ont suivi l'effondrement des tours jumelles n'ont pas survécu à la chute des Taliban puis de Saddam Hussein, à l'inoculation des idées démocratiques faisant partie du bagage culturel et stratégique des troupes américaines.

Le durcissement de la lutte antiterroriste, avec l'adaptation des lois et des méthodes dans nombre de nations, a porté des coups répétés à la mouvance islamiste ; il ne se passe pas une semaine sans qu'une cellule ou un groupe terroriste ne doit repéré, appréhendé, neutralisé ou détruit. Par ailleurs, les opérations militaires lancées en Afghanistan, en Irak, dans la Corne de l'Afrique et en maints autres endroits ont également provoqué des pertes considérables. Au Pakistan, la semaine dernière, ce sont une fois de plus des drones Predator commandés par la CIA qui auraient éliminé des leaders islamistes à coup de missiles Hellfire. Les capacités tentaculaires des Etats-Unis imposent à Al-Qaïda une attrition sanglante. L'appel à la trêve n'est pas exactement une preuve de succès.

A mon avis, cette domination est cependant incomplète et superficielle. Oui, après avoir encaissé un coup massif, l'Amérique a réagi promptement et acculé son ennemi dans une position inconfortable, mais le ring global - si j'ose dire - compte plusieurs dimensions. Comme j'ai eu à plusieurs reprises l'occasion de l'écrire, l'emploi de la force armée est intrinsèquement défensif, même s'il se concrétise par des opérations offensives ; ce n'est pas l'Irak et l'Afghanistan qu'il s'agissait de conquérir, mais bien les Irakiens et les Afghans. Le feu ne vise qu'à préserver, appuyer ou amplifier l'idée ; celle-ci aboutit d'ailleurs à des effets dont le feu ne saurait être capable. La véritable offensive stratégique passe par la domination sémantique, par la pénétration du sens, par l'écho des consciences.

De ce fait, l'Irak n'est qu'une bataille dans la lutte des idées et des identités, et son statut de point focal s'efface au fur et à mesure que la confrontation avec l'Iran devient plus probable ; l'Iran lui-même, s'il voit un conflit armé sur son sol, ne sera également qu'une matérialisation locale d'une guerre à la fois plus vaste et plus longue. La traque des leaders islamistes et l'élimination en masse de leurs suivants n'empêchent pas la diffusion de leurs idées ou la séduction de leurs perspectives. L'attrition des corps doit servir l'adhésion des esprits, sous peine de n'offrir qu'un avantage éphémère, aisément réversible. Et la faculté de durer, d'inscrire son action loin dans le temps, est la clef d'une telle adhésion.

Il n'est guère étonnant que les islamistes, surpris par l'acuité de la réaction américaine, tentent à présent de calmer le jeu : ils savent que le surrégime opérationnel des Etats-Unis ne durera pas, mais aussi que la contagion démocratique qu'il précipite sera difficile à combattre. On prend vite goût à la liberté - et pour longtemps.

Posted by Ludovic Monnerat at 20h31 | Comments (9) | TrackBack

Une affaire helvético-suisse ?

Il aura finalement fallu 10 jours pour que l'affaire de l'interception du fax égyptien soit replacée dans son vrai contexte et reçoive dans un média traditionnel une explication circonstanciée : c'est la Neue Zürcher Zeitung qui fait aujourd'hui ce travail de salubrité publique et politique grâce à un article de Bruno Lezzi, qui a pu s'entretenir avec le directeur du service de renseignements stratégiques, le docteur Hans Wegmüller. Du coup, les descriptions très didactiques du fonctionnement propre aux services de renseignement vont à l'encontre des intérêts des médias :

Gemäss nachrichtendienstlicher Praxis wäre es «fahrlässig», dem Bundesrat Einzelmeldungen zu unterbreiten, ohne diese zuvor anhand weiterer Unterlagen überprüft zu haben. Abgesehen davon, dass solche Dokumente als Entscheidhilfen untauglich sind, würde damit quasi ein Klima dauernder Alarmbereitschaft geschaffen. Nur in Ausnahmefällen leitet man deshalb derartige Informationen an den Bundesrat weiter, beispielsweise dann, wenn die Sicherheit der Schweiz direkt tangiert sein sollte. Aber auch dann wird die entsprechende Information mündlich oder schriftlich erläutert.

On notera également qu'une porte-parole du ministère égyptien des affaires étrangères, d'après le même article, a déclaré que le fax intercepté n'était somme toute qu'une revue de presse, et que toute l'affaire n'était qu'une "tempête dans un caquelon à fondue". Une comparaison du fax avec l'actualité des 9 et 10 novembre serait naturellement nécessaire pour accepter ces explications fort commodes pour les deux gouvernements ; mais si tel est effectivement le cas, bien des médias et des journalistes se sont à nouveau couverts de ridicule en étant manipulés par une taupe plutôt mal inspirée. Du coup, les critiques à l'endroit du Conseil fédéral ont plutôt tendance à s'effondrer d'elles-mêmes...

Posted by Ludovic Monnerat at 7h34 | Comments (6) | TrackBack

18 janvier 2006

Alerte média : la TSR (2)

J'étais aujourd'hui à Genève, dont je rentre à l'instant en train (vue magnifique sur le lac Léman à ma droite, avec des montagnes faiblement enneigées derrière), afin de donner une conférence auprès de la police cantonale sur le thème des conflits modernes, puis une interview à la Télévision Suisse Romande. C'est Roland Goerg qui avait souhaité avoir une intervention de ma part sur le thème de l'Iran, et notamment sur ses capacités et sa volonté dans le domaine nucléaire. En principe, une brève séquence devrait passer ce soir durant le 19h30. Et cette fois-ci, contrairement à ma collaboration avec Phil Mundwiller (croisé au passage) pour Territoires 21, j'ai pris soin de ne pas porter de chemise ! :)

COMPLEMENT I (18.1 2120) : Cette brève intervention peut être vue ici.

Posted by Ludovic Monnerat at 16h33 | Comments (8) | TrackBack

Le contrôle des océans

La fin ignominieuse du porte-avions français Clemenceau, qui vient de recevoir le feu vert de l'Egypte pour le passage du Canal de Suez - épisode ironique au regard de l'histoire - mais qui n'a pas encore l'autorisation d'entrer dans les eaux territoriales indiennes, offre une perspective intéressante sur le destin des plus grands navires de guerre, qui finissent chez les ferrailleurs, au musée ou au fond des océans. Elle montre également la valeur de symbole que détiennent les porte-avions depuis qu'ils ont remplacé les cuirassés comme éléments-clefs pour le contrôle des océans. L'activisme de Greenpeace, dont les démêlés avec la Marine française ne date pas d'hier, est digne d'intérêt. Les négociations avec l'Egypte sur fond de Convention de Bâle aussi. J'espère que l'on aura rapidement accès aux fax égyptiens grâce aux services de renseignements suisses et à la taupe qui gangrène leur travail !

Ceci étant, si le Clemenceau finira sa longue carrière en Inde, la construction de nouveaux porte-avions est l'une des courses aux armements les plus importantes autour de la planète, moins alarmante que celles des armes nucléaires ou des missiles balistiques, moins tangible que le développement du transport aérien stratégique, mais essentielle pour comprendre les rapports de forces entre nations. Malgré la puissance phénomènale que possèdent aujourd'hui de « simples » frégates, un groupe aéronaval reste en effet l'outil essentiel pour s'assurer le contrôle des voies de navigation et des points chauds bordant les océans face à n'importe quel type de menace ; et ceci grâce à la véritable bulle sécuritaire que produisent l'assemblage et la mise réseau d'une plate-forme de commandement, d'une capacité d'attaque air-air, air-sol et air-mer, d'une surveillance de l'espace aérien comme sous-marin, ainsi que d'une protection anti-aérienne et anti-sousmarine, voire anti-missile.

Aujourd'hui, la domination de l'US Navy reste plus forte que jamais : la réduction de 15 à 12 porte-avions depuis le début des années 90 a été plus que contre-balancée par le fait que chaque navire a vu ses capacités multipliées par la modernisation ; les 12 porte-avions moyens embarquant des Marines ne doivent pas non plus être sous-estimés. L'Europe est déterminée à retrouver une flotte assez puissante, avec notamment 4 grands porte-avions (2 pour la France et 2 pour la Grande-Bretagne), et la Russie n'a pas perdu l'espoir de développer une aéronavale performante. Toutefois, c'est en Asie que les développements sont les plus intéressants, et dès le milieu de la prochaine décennie, la Chine, l'Inde et le Japon devraient chacun déployer entre 2 et 4 porte-avions, de taille et de capacités plutôt diverses, mais dont les interactions potentielles - avec bien entendu la flotte US, dont le George H. W. Bush en construction - alimenteront maintes réflexions.

Bien entendu, lorsque l'on prend en compte le volume d'importations de ces 3 nations et l'importance capitale des voies maritimes à cette fin, on comprend mieux pourquoi un porte-avions bien entouré, bien équipé et bien entraîné offre une garantie majeure pour les investissements, notamment dans les ressources énergétiques.

Posted by Ludovic Monnerat at 8h32 | Comments (8) | TrackBack

17 janvier 2006

Le jeu des civilisations

Prié de m'exprimer à ce sujet suite à un billet sur les 7 nouvelles merveilles du monde, je ne saurais manquer de faire quelques réflexions sur Civilization 4. Ce jeu de stratégie est sans conteste l'un de mes favoris ; ayant longuement pratiqué les trois premières versions de la série officielle, les 2 productions de la licence Call To Power ainsi que Alpha Centauri, le sujet ne m'est pas vraiment inconnu. Il est d'ailleurs exceptionnel de voir un concept de base aussi génial être progressivement adapté et amélioré sans rien perdre de ses qualités initiales. Rester simple et pratique sans pour autant renoncer aux interactions subtiles : voilà un exemple à suivre dans bien des domaines.

D'un point de vue stratégique, Civilization 4 est passionnant parce qu'il intègre la plupart des composantes de la puissance : les armées, l'économie, la diplomatie, la culture, la démographie, la recherche, le territoire ou encore la religion. Ces facteurs sont certes simulés de façon rudimentaire, mais le fait de les considérer comme autant de domaines où existent des rapports de force et des possibilités d'action est une bonne introduction à la réalité. Il est ainsi possible de se fixer des objectifs diamétralement opposés et d'employer toutes ses ressources pour suivre le chemin retenu. Conquête ou développement, prospérité ou grandeur d'âme, tout n'est pas accessible simultanément - du moins aux niveaux de difficulté élevés.

En ce qui me concerne, ma stratégie préférée n'est pas la conquête des territoires, mais bien celle des esprits, grâce à une supériorité marquée sur le plan du rayonnement culturel. Ce n'est pas que la perspective de campagnes militaires me déplaise au plus haut point, même si le mécanisme du jeu n'a jamais réussi à intégrer les différences de rythme entre les manÅ“uvres des armées et le destin des peuples ; c'est simplement qu'il est toujours plus gratifiant de construire que de détruire. Une expansion initiale et globalement pacifique, suivie d'un développement rapide à l'intérieur de frontières sûres, avec une neutralité absolue et une économie grande ouverte : voilà ce qui me plaît le plus. On reconnaîtra bien entendu la marque indélébile de l'Helvète! ;)

Ma dernière partie de Civ 4 mérite une anecdote. J'avais décidé, en plus de ma stratégie habituelle, de constituer un monopole des religions et donc d'avoir le plus de villes saintes possibles ; finalement, j'en ai eu 6 sur 7, dont une à la suite d'une conquête précoce et chanceuse. Ce qui est assez amusant, et dû aux algorithmes propres au jeu, c'est que le judaïsme est soudain apparu à La Mecque ! L'islam, pour sa part, est né à Tombouctou. Pourquoi pas ? En tout cas, je me suis rendu compte qu'un quasi monopole des religions était une affaire très rentable, et que répandre la bonne parole était un investissement rapidement amorti, ce qui finalement est un autre aspect très réaliste de ce jeu mythique !

Posted by Ludovic Monnerat at 20h55 | Comments (5) | TrackBack

Sous une neige humide

BerneAar.jpg

Le temps ce matin était plutôt constrasté : par chez moi, une pluie givrante transformait chaque pas en un défi pour équilibriste chevronné, et dans la capitale, une neige abondante et mouillée a singulièrement ralenti les transports publics. Du coup, j'en ai profité pour traverser à pied le Kornhausbrücke et jeter un regard furtif sur l'Aar...

Posted by Ludovic Monnerat at 18h13 | Comments (1) | TrackBack

16 janvier 2006

Iran : planification d'emploi (6)

Il est temps de passer à la suite de notre planification, en l'occurrence l'analyse des facteurs géographiques. La démarche devient ici un peu plus technique, plus précise aussi, avec des éléments mesurables qui exigent une recherche d'informations plus approfondie. Pour simplifier les choses, nous rangerons dans ces facteurs les éléments suivants : le terrain, avec le relief, la couverture et les infrastructures, les éléments météorologiques, hydrologiques et océanographiques, ainsi que les conditions médicales et épidémiologiques. En revanche, les facteurs plus directement liés aux populations et à leurs activités seront traités plus tard. Une planification, cela prend du temps !

Pour se lancer dans cette analyse, il est nécessaire de consulter certaines données disponibles en ligne (par exemple ce profil au format PDF ou cette collection de cartes). Au niveau opératif, l'analyse du milieu - comme on le dirait en Suisse - est cependant rendue problématique par la dimension du pays et par la nature interarmées de la réflexion : les préoccupations changent diamétralement entre les composantes (terrestre, aérienne, maritime, spéciale, informationnelle), et l'éventail des possibilités reste trop vaste pour aller dans le détail. Il est donc nécessaire de se concentrer sur des facteurs très généraux, afin d'en tirer des conséquences valables pour la répartition des efforts entre les composantes.

Voici quelques éléments pour entrer dans la problématique.

Enoncé Déduction Conséquence
L'Iran est un pays de grande taille, mesurant environ 1800 km en longitude et 1300 km en latitude, avec de longues chaînes montagneuses et deux zones désertiques qui entourent et segmentent des zones urbaines d'une densité généralement faible. La dimension et la configuration du pays le rendent défavorable aux opérations offensives aéroterrestres conventionnelles, en raison de la longueur des lignes de communication et des effectifs nécessaires pour les sécuriser, et nécessitent l'emploi de moyens aériens pour le transport et le soutien des éléments au sol. Un engagement durable de troupes au-delà de la zone frontière prendra la forme d'opérations spéciales focalisées sur la reconnaissance / surveillance, la désignation d'objectifs et les actions de guerre non conventionnelle, appuyées par une composante aérienne disposant d'une suprématie constante.
Le Golfe Persique et le Golfe d'Oman longent presque tout le sud de l'Iran, sur une longueur de 2440 km, et sépare ce pays des petites monarchies de la péninsule arabique (à l'exception du Koweït), traditionnellement alliées aux Etats-Unis et ou ceux-ci disposent d'infrastructures permanentes. La protection de ces petites nations et de ces infrastructures nécessite un contrôle de l'espace maritime et aérien qui les sépare de l'Iran, afin d'empêcher des représailles ou des attaques préemptives par le biais d'actions terroristes navales, de raids aériens ou de tirs de missiles balistiques. Avant même le déclenchement de l'opération, une force aéronavale puissante - centrée autour de groupes distants - doit contrôler le Golfe Persique et le Golfe d'Oman, empêcher toute intrusion d'éléments hostiles et déployer une capacité antimissile.

J'ai pleinement conscience que cela n'est pas de la première simplicité. Mais je vous laisse néanmoins le soin de vous lancer dans cette nouvelle étape ! :)

Posted by Ludovic Monnerat at 23h00 | Comments (9) | TrackBack

Le prix de l'apaisement

Il faut reconnaître au président iranien Mahmoud Ahmadinejad le don de frapper les esprits par ses déclarations. Le dernier échantillon de sa prose, vitupéré samedi dernier, s'en prenait violemment à l'Occident, l'accusait d'avoir un état d'esprit moyen-âgeux et le menaçait de représailles s'il s'oppose aux ambitions nucléaires iraniennes. De manière encore plus claire, il a mis l'Europe et l'Amérique du Nord au défi (« vous avez davantage besoin de nous que nous de vous ») et indiqué qu'une confrontation se ferait à leur détriment, tout en ajoutant que l'Iran pourrait peut-être « renoncer à leur pardonner » le soutien passé au Shah. On passera sur le fait qu'il ait accusé George W. Bush et Angela Merkel de terroristes et de criminels de guerre : de tels outrages sont trop communs sous nos latitudes pour apparaître comme tels.

Après deux ans et demi de négociations qui se sont révélées un échec cinglant, comment la troïka européenne réagit-elle à la rhétorique sans cesse plus agressive du régime iranien, dont certains dirigeants se mettent même à menacer l'Europe de connaître l'enfer en cas d'opposition à leurs plans ? On parle de porter l'affaire devant le Conseil de sécurité, mais pas vraiment d'aller au-delà des discussions. La Grande-Bretagne affirme considérer des sanctions, mais pas d'actions militaires ; la France a déclaré qu'il était trop tôt pour parler même de sanctions, alors que l'Allemagne, principal exportateur de l'Iran, est très réticente à l'idée de perdre des marchés. Quant à Javier Solana, pour l'Union européenne, il a tout simplement déclaré que l'emploi de la force était exclu.

Il faut examiner ces images cruelles pour mieux comprendre comment les Européens apparaissent en-dehors de leur continent - et même à l'intérieur : un symbole de l'irrésolution, de l'attentisme et de l'impuissance. Angela Merkel a beau juger inacceptable les déclarations de Mahmoud Ahmadinejad, elles n'en sont pas moins acceptées puisque rien n'est fait à leur encontre. Face à des gens qui brandissent les flammes de l'enfer, on agite le sempiternel rameau d'olivier ; face à des menaces qui virent à l'apocalyptique, on aspire au retour à la table de négociations. Comment ne pas voir dans ces simagrées de diplomatie, car la vraie diplomatie n'exclut jamais la force armée, un retour aux années 30 et à la Société des Nations ? Comment ne pas se rendre compte que l'apaisement, aujourd'hui comme hier, nous rapproche plus sûrement d'une conflagration peut-être planétaire ?

Pour leur part, les Etats-Unis assistent sans déplaisir à la déconfiture européenne : la méthode américaine au sujet de l'Irak avait été tellement décriée sur le continent que la situation actuelle prend des airs de douce vengeance. Le décalage entre les prétentions arrogantes de l'Europe et les résultats de sa politique avec l'Iran viennent a posteriori conforter les choix faits avant l'opération Iraqi Freedom. Cependant, c'est bien vers les Etats-Unis que se tournent maintenant les Européens, et les rodomontades bellicistes de Téhéran sont reçues bien différemment de l'autre côté de l'Atlantique. Se trouvera-t-il là -bas des dirigeants assez déterminés pour accepter le poker menteur d'Ahmadinejad, pour mesurer la fragilité extrême de son régime et pour contrer dans les faits ses ambitions de puissance ?

Voilà un processus auquel nous assisterons ces prochains mois. En spectateurs, puis en acteurs. Parce que le prix de l'apaisement doit toujours être payé par le sang, la peine, les larmes et la sueur.

COMPLEMENT I (17.1 1810) : En matière de rhétorique, les Gardiens de la Révolution ne font vraiment pas dans la dentelle, comme l'indique cet article. Les affirmations de ce général quant au droit absolu de l'Iran à développer une bombe nucléaire méritent d'être entendues. D'autres déclarations menaçantes sont rapportées par Mark Steyn, mais sa colonne remarquable contient bien d'autres éléments - à commencer par une esquisse de manoeuvres subversives s'appuyant sur la jeunesse iranienne et sur la minorité sunnite.

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15 janvier 2006

Un tribunal médiatique

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Le Sonntagsblick poursuit sur sa lancée : après avoir révélé dimanche dernier l'existence d'une interception des services de renseignements sur le thème des transferts de prisonniers effectués par la CIA, il dévoile aujourd'hui les réactions au sommet de la Confédération et décrit comment les 3 conseillers fédéraux membres de la délégation de sécurité ainsi que plusieurs hauts fonctionnaires traitent l'affaire. Initialement, le Blick avait eu un peu de mal à choisir sa cible, soumettant à la même ignominie le Conseil fédéral, le Chef de l'Armée et les services de renseignements ; bien vite, cependant, il a choisi comme angle d'attaque l'échelon politique et mène aujourd'hui sous la forme d'un tribunal médiatique une offensive visant à imposer ses vues au plus haut niveau de l'Etat. Plusieurs autres journaux bien entendu l'accompagnent dans cette entreprise.

Bien entendu, il est vain d'opposer des arguments rationnels à de telles attaques. Que le fax intercepté ne soit en aucun cas une preuve de quoi que ce soit et ne puisse servir de base pour une réorientation des relations politiques envers Washington va pourtant de soi : les échanges sur le réseau diplomatique égyptien n'ont pas spécialement la réputation d'être la vérité absolue. Que les Etats-Unis soient en guerre depuis 2001 et donc que les procédures pénales usuelles ne puissent pas s'appliquer, quoi qu'en dise Micheline Calmy-Rey sur de prétendus "transferts extrajudiciaires", devrait également être pris en compte. La négation de la menace terroriste islamiste est la condition sine qua non pour faire apparaître comme entièrement illégales et immorales les entreprises américaines, au lieu de les discuter et de les évaluer avec nuance.

Mais la nuance et le recul ne font justement pas partie de la mentalité d'une bonne partie des journalistes, pour lesquels la plume ou la caméra sont un moyen de changer le monde, de lui apporter un peu plus de justice. Quitte à séparer les acteurs entre coupables et victimes, entre bons et méchants, et ne changer d'avis que pour passer de l'un à l'autre. Un exemple de ce phénomène est donné par le Sonntagsblick dans le même numéro : un article consacré à l'affaire des 4 grenadiers licenciés pour propos racistes et antisémites ne tarit pas d'éloges à l'endroit du commandant de l'école, dont la conduite décidée et irréprochable est mise en opposition avec les réflexions un brin confuses de la justice militaire. Dépeindre les hommes sous les traits de héros ou de salauds fait partie de la démarche.

Ainsi, lorsqu'un nouveau sujet apparaît dans le prétoire de la presse, c'est souvent la première perception qui finit par s'imposer et donner le ton ; les médias de qualité supérieure tentent régulièrement de remettre en question cette perception, de donner au sujet une assise plus solide et plus large, mais le tribunal de la presse populiste s'en détourne rarement. Il faut vraiment qu'ils aillent dans le mur avec des conséquences financières et éthiques claires, comme lors de l'affaire Borer-Ringier, pour que les juges médiatiques passent de la charge à la décharge, voire intégrent le réquisitoire comme la défense dans leurs propos. L'image ci-dessus du Sonntagsblick d'aujourd'hui montre que nous en sommes loin.

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14 janvier 2006

Le spectre de l'avenir

En patientant derrière une cliente à la caisse d'une grande surface, ce matin, j'ai capté un échange intéressant ; la vendeuse se plaignait en effet de devoir retourner chaque article pour le passer sur le lecteur de codes barres, en expliquant que les individus choisissant de coller les étiquettes sous les articles feraient bien de parfois passer aux caisses voir à quel point cela complique les choses. La remarque était pertinente, et le fossé entre théorie et pratique - ou entre conception et application - est un problème constant. Cela dit, voici 5 ans, la même vendeuse aurait passé ses journées de travail à entrer manuellement les prix des articles dans sa caisse enregistreuse, une activité des plus rébarbatives et lénifiantes. On s'habitue vite au progrès !

C'est d'ailleurs une caractéristique de l'espèce humaine : la plupart d'entre nous manquent rarement d'idées pour améliorer grandes et petites choses du quotidien, et le potentiel d'inventivité est souvent une chose sous-estimée au sein des organisations hiérarchisées. L'augmentation de la productivité économique est d'ailleurs largement due à l'adoption, voire à l'appropriation, des innovations faites dans le domaine des technologies de l'information. Pourtant, lorsque le rythme du changement devient trop rapide, les facultés d'adaptation normales ne permettent plus de suivre. Le passé prend alors des airs rassurants, desquels le présent semble se distancier par quelque évolution aberrante, et l'avenir devient un spectre menaçant.

Ce n'est pas la moindre des qualités de Rommel que d'avoir compris et écrit que le commandement militaire « doit être capable, en cas de besoin, de renverser la structure entière de sa pensée. » Dos au mur, l'être humain est capable d'une imagination débordante ; pris dans la routine, il peut se révéler d'un conformisme étouffant. Il faut une situation d'urgence pour que les habitudes soient repoussées, un défi inédit pour que faire table rase s'impose. Autrement dit, c'est leur perception des enjeux plus que leurs capacités propres qui permet aux individus de produire les efforts souvent considérables qu'exige le changement. Accepter de se remettre en question, de reconsidérer des pratiques, des opinions ou des conclusions existantes est plus facile lorsque l'on n'a pas le choix !

Les armées européennes vivent ce dilemme depuis la chute du Mur de Berlin. Après une période de latence et d'incertitude, l'évolution des conflits les a condamnées à une remise en question et à une refondation dont elles ne sont pas encore sorties. Avec des budgets en chute et des missions en augmentation, elles luttent pour intégrer les réalités d'un monde en évolution trop rapide pour une partie de leur personnel, dont l'âge ou la mentalité font qu'ils conservent un pied dans la guerre froide. Des notions traditionnelles telles que la séparation entre crime et combat, entre civil et militaire, entre sécurité intérieure et extérieure, sont toujours brandies comme des évidences alors même que les faits les démentent chaque année davantage.

En Suisse, c'est l'évolution 2008-2011 de l'armée approuvée par le Conseil fédéral en mai dernier qui suscite ainsi des résistances acharnées dans les rangs même des militaires. Je me suis moi-même rendu compte à certaines reprises que des hommes pourtant intelligents et cultivés refusent d'entrer en matière sur des changements allant au-delà d'un certain stade ; un officier général, voici quelques années, m'avait d'ailleurs dit que l'on pouvait vivre une ou deux réformes majeures en aussi peu de temps, mais pas davantage. Les modifications graduelles sont acceptées par tout le monde si elles ont un effet positif, mais les bouleversements soudains et leurs réponses logiques sont longuement combattus.

De telles résistances ne sont guère possibles lorsque leur prix est payé comptant. Les armées engagées dans des missions de combat constatent rapidement l'inadéquation de leur doctrine et se transforment en conséquence ; au contraire, celles qui ne sont que marginalement engagées peuvent continuer un temps à se gargariser d'illusions et à résister au changement. Jusqu'au jour où la confrontation à la réalité remet les pendules à l'heure, comme les désastres militaires l'ont souvent montré. Une telle inertie existe également dans les administrations et dans les organisations non soumises à une obligation de résultats chiffrés. C'est l'une des raisons pour lesquelles la concurrence économique et les conflits armés stimulent la créativité : lorsque l'on a fait son deuil du statu quo ante, le champ des possibles révèle le meilleur comme le pire de l'homme.

Je ne sais pas trop auquel des deux lier la SuperCard que m'a demandée avec insistance la caissière! :)

Posted by Ludovic Monnerat at 21h23 | Comments (7) | TrackBack

Une matinée hivernale

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Les branches dénudées qu'un bouleau lance vers le ciel matinal, dans mon jardin silencieux, frissonnent à peine sous la bise glaciale de l'hiver. Instant de grâce et de recueillement. Parenthèse solitaire avant de revenir au monde, au jour, aux autres...

Posted by Ludovic Monnerat at 11h41 | Comments (6) | TrackBack

13 janvier 2006

Iran : planification d'emploi (5)

Après plusieurs jours consacrés à l'analyse des facteurs stratégiques, nous sommes en mesure de poursuivre notre planification participative en source ouverte pour une opération militaire en Iran. Avant de passer à d'autres facteurs, ce que nous ferons demain, il est cependant nécessaire de reprendre les conséquences tirées de notre analyse et de les exploiter. Elles doivent en effet nous permettre de commencer à identifier les points décisifs de l'opération, c'est-à -dire un élément supplémentaire de notre concept opératif comprenant déjà l'état final attendu, les objectifs finaux et les centres de gravité.

Un point décisif est défini au sein de l'OTAN comme un « point dans le temps, l'espace ou l'environnement de l'information, à partir duquel un centre de gravité ami ou hostile peut être menacé. » La définition suisse est encore plus abstraite (« élément dont la maîtrise est décisive pour l'action contre le centre de gravité »), mais le fait de parler d'élément suggère la nature matérielle ou immatérielle de ce point. Autrement dit, il s'agit d'un objectif intermédiaire qui nécessite des efforts particuliers pour être atteint, et qui est indispensable pour parvenir au centre de gravité visé par l'opération. Les points importants mais non décisifs sont qualifiés de névralgiques.

Ci-dessous sont listés des éléments qui pour la plupart sont des points décisifs. Ils ne sont pas articulés dans le temps, et donc pas encore numérotés, ni dans l'espace ou selon le domaine général qu'ils exploitent. Ce travail viendra plus tard, lorsque les analyses seront terminées : il s'agira alors d'ordonner les points décisifs de manière à pouvoir diviser notre opération en phases et en lignes, et donc de décrire par quelle suite d'actions parallèles le centre de gravité sera atteint. Au sujet du centre de gravité « rouge », la discussion engagée sur ce point n'a pas été suffisamment détaillé pour me convaincre de le changer. Nous y reviendrons.

Voici donc cette liste. Elle sera complétée au fil des analyses.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h46 | Comments (9) | TrackBack

12 janvier 2006

Des anges gardiens tueurs

Ce matin, j'ai eu l'occasion d'assister à un exposé donné par une juriste travaillant pour l'armée, et ceci dans le cadre d'une instruction générale aux aspects juridiques des opérations militaires. Son propos portait sur le trafic des êtres humains et prenait notamment l'exemple du Kosovo, où soldats de la KFOR et policiers de la MINUK contribuent à ce trafic en recourant aux services de prostituées dont le statut est à proprement parler celui d'esclaves. De ce fait, ces organisations internationales ont imposé une politique de « tolérance zéro » et interdit à leurs membres tout commerce du sexe dans leur secteur d'engagement ; cette pratique est d'ailleurs en voie de standardisation dans les opérations militaires de stabilisation, sans qu'il soit possible de juger simplement son efficacité.

Sans nier les méfaits potentiels de toute formation militaire, comme de toute entité habilitée à employer la violence, cette tendance à une conception purifiée du soldat m'interpelle. Aujourd'hui, les soldats occidentaux sont interdits de prostitution, de drogue, parfois d'alcool (en fonction du secteur d'engagement et/ou de l'armée) ou de pornographie ; ainsi, on attend non seulement d'eux qu'ils tuent sans haine, sans excitation ou confusion, mais on exige également que leur comportement en-dehors du service soit irréprochable, dénué de toute pulsion, totalement détaché de leur nature humaine. Un peu comme si les armées devaient être constituées d'anges gardiens tueurs, d'êtres capables d'alterner sans dommage et sur ordre les pires horreurs et la pureté absolue, la coercition brutale et l'ataraxie désincarnée.

Questionnée à ce propos par mes soins, la juriste a convenu de la difficulté d'une telle tâche malgré les congés au pays parfois accordés en cours de mission, mais en parlant du Kosovo elle m'a également rétorqué que c'était une chose à prendre en compte avant de se porter volontaire pour une mission au sein de la KFOR. Soit. Je ne pense pas que ce phénomène soit lié aux difficultés de recrutement que connaissent toutes les armées professionnelles européennes, sauf en l'élargissent jusqu'à inclure la lente disparition de la culture militaire. En revanche, et à condition de limiter les excès qui effectivement favorisent des activités criminelles comme le trafic de personnes, cette projection irréfléchie d'exigences civiles, féministes et maternalistes sur des militaires risquant leur vie pour préserver ou restaurer la normalité d'un pays ou d'une région n'est pas acceptable.

D'ailleurs, elle n'est pas acceptée, et les commandants tactiques doivent faire avec. Au Kosovo, plusieurs contingents organisent ainsi des week-ends de repos obligatoires pour leurs militaires, avec transport en bus en Grèce et mise en congé pour 1 ou 2 jours ; comme la Grèce se situe hors du secteur d'engagement de la KFOR, la politique de « tolérance zéro » est contournée faute d'être appliquée, et révèle son caractère hypocrite. Un autre phénomène, dans les armées professionnelles à fort taux de féminisation, est l'augmentation drastique des activités sexuelles entre militaires en cours d'opération - une chose que les armées, pour protéger leur réputation comme les liens maritaux de leurs membres, se gardent bien d'évoquer. Ce qui certes est bien plus élégant et discret que les fameux bordels militaires de campagne!

Posted by Ludovic Monnerat at 19h29 | Comments (33) | TrackBack

11 janvier 2006

Etre ou ne pas être en guerre

Le quotidien The Australian a publié lundi une remarquable colonne d'un ancien ministre nommé Neil Brown et portant sur la conduite de la guerre au temps de Churchill. Son propos consiste à mettre en lumière les réactions horrifiées et réprobatrices des médias britanniques après la publication des propos tenus par l'illustre Premier lors des séances de son cabinet, lorsqu'il appelait par exemple à l'exécution de Hitler sans autre forme de procès s'il venait à être capturé. Pour Brown, vaincre un ennemi impitoyable exige d'être soi-même impitoyable, et toute considération morale ou légale n'est qu'absurdité si elle met en péril la victoire. La fin justifie les moyens. Le risque d'un attentat terroriste dévastateur fonde les restrictions des droits et des libertés.

Cette perspective pose à mon sens deux problèmes. En premier lieu, ce qui était admissible dans un conflit de haute intensité avec un ennemi tangible tel que le IIIe Reich, dont la puissance était essentiellement fondée par les capacités de conquête territoriale, ne l'est pas nécessairement dans un conflit de basse intensité avec un ennemi intangible tel que la mouvance islamiste, dont la puissance est essentiellement fondée par les capacités de conquête spirituelle. Faute de pouvoir frapper directement Hitler, l'Allemagne a été transformée en champ de ruines et mise hors de combat par une stratégie visant à vaincre avec certitude, et non à convaincre ; les polémiques lancées voici peu sur les bombardements alliés montrent les failles d'un tel raisonnement. L'immoralité finit toujours par se retourner contre vous lorsque l'urgence s'éloigne.

Une telle stratégie ne peut bien entendu pas être reproduite aujourd'hui : on ne combat pas une idéologie avec de la puissance de feu. Si le relativisme et le multiculturalisme ont effectivement entraîné un désarmement nocif des esprits, le manichéisme et le prosélytisme nous mèneraient à un surarmement tout aussi nocif de ceux-ci. Rechercher une capitulation sans conditions dans une guerre mue par les croyances et les identités provoquerait une montée aux extrêmes encore plus dévastatrice, parce que les séparations géographiques entre populations et cultures appartiennent au passé. Oui, il faut être sans pitié avec les monstres et les éliminer sans hésitation aussi longtemps qu'ils posent un danger, mais il est hors de question de le faire lorsque ce danger n'est pas perçu, sous peine de noircir sa conscience et d'en payer le prix.

C'est le second problème de la perspective défendue par Brown : elle ne traite pas la perception de la guerre, ou plutôt son absence au sein des populations occidentales. C'est une réalité souvent méconnue que chez Churchill comme d'ailleurs chez Roosevelt, un autre politicien remarquablement doué, la conduite de la guerre a toujours été fondée sur la consolidation et la préservation du soutien public, parfois au détriment de la logique militaire. Le choix d'opérations risquées et symboliques comme le raid des îles Lofoten en 1941 ou le bombardement de Tokyo en 1942, mais aussi le rythme général des opérations, ont largement été influencés par le besoin d'encourager les gens à soutenir l'effort de guerre. L'ennemi était identifié et dénoncé comme tel. On savait pourquoi et contre qui se battre.

De nos jours, si la stratégie américaine à mon sens vise juste pour combattre la mouvance islamiste sur un terrain et dans une modalité défavorables, elle n'est guère efficace dans la mobilisation de l'opinion. Il ne faut pas s'étonner si une majorité d'Européens et une minorité d'Américains poussent des cris d'orfraie lorsque la CIA transporte discrètement des hommes capturés l'arme à la main sur de lointains champs de bataille, ou s'insurgent contre le traitement qui leur est réservé à Guantanamo : ils ne se sentent pas en guerre, ne veulent pas l'être, refusent même de le concevoir, et préférent des explications conspirationnistes ou fantaisistes pour juger ces actions. Et comme une guerre sans ennemi n'en est pas une, c'est bien par le verbe et l'image qu'il s'agit d'être sans pitié. Les actes suivront.

Posted by Ludovic Monnerat at 23h50 | Comments (13) | TrackBack

Les mobiles du crime

Dans l'affaire qui secoue depuis dimanche la classe politique suisse et les services de renseignements, la perspective semble enfin s'élargir quant aux auteurs de la fuite qui a révélé les capacités suisses en matière d'exploration électronique. On en veut pour preuve cet article publié aujourd'hui par Le Matin, qui énumère les hypothèses des coupables et des causes possibles :

Règlement de comptes - L'entente n'est pas cordiale entre les différents James Bond helvétiques qui se livrent souvent à des guéguerres. [...] Un de ces organismes aurait-il glissé une peau de banane à un de ses partenaires?
Accélérer la réforme - Cette pagaille pourrait pousser les autorités à activer la réforme sur les services secrets, en renforçant notamment la collaboration et la communication, [...] un premier pas vers la création d'un Département de la sécurité
Coup de pouce à la diplomatie - La défense des droits humains est un des fers de lance de notre diplomatie. Micheline Calmy-Rey a toujours dénoncé les traitements infligés aux détenus islamistes de Guantánamo. Ces indiscrétions attisent la suspicion envers les Américains. [...]
Action d'un franc-tireur Quelqu'un des services secrets (une dizaine de personnes auraient eu connaissance de ces informations) estimerait qu'il est du devoir de la Suisse de s'engager contre ces prisons secrètes.

Si l'on en juge par les effets obtenus en 3 jours, les motifs autres que le conflit interne et la volonté d'unification des services ont été desservis.

Posted by Ludovic Monnerat at 5h45 | Comments (1) | TrackBack

10 janvier 2006

Entre condotierri et croisés

C'est un signe des temps : confrontées à des besoins opérationnels croissantes et à des budgets rétrécis, les armées songent de plus en plus à remplacer l'acquisition par le leasing. Dans un premier temps, ces locations-ventes se sont faites entre institutions militaires : en septembre 2000, la Royal Air Force avait ainsi signé un contrat valant plus de 1 milliard de dollars pour disposer pendant 4 ans de 4 avions de transport lourds C-17 Globemaster III, afin de disposer d'un levier stratégique en attendant la livraison des Airbus A-400M ; cependant, les Britanniques se sont montrés tellement satisfaits de leurs avions qu'ils ont décidé de les acheter au terme du contrat et d'en acquérir un cinquième exemplaire, malgré la commande de 25 Airbus.

Le phénomène va maintenant plus loin et prend la forme de contrats passés avec des entreprises civiles pour assurer des prestations techniques dont les armées ne sont pas ou pas encore capables. C'est le cas avec le groupe Strategic Airlift Interim Solution de l'OTAN, qui a signé en décembre un contrat avec la société ukrainienne Volga-Dnepr (celle-là même que l'armée suisse a utilisée pour sa mission à Sumatra) afin de fournir 6 avions de transport Antonov An-124-100 pour 2000 heures de vol par an ; 2 avions seront basés en permanence à Leipzig, pendant que les 4 autres seront disponibles entre 6 et 9 jours. Le nouveau gouvernement allemand a ainsi décidé de verser 60,6 millions d'euros pour obtenir 750 heures de vol dans le cadre de ce contrat.

Un autre exemple saisissant est la construction du nouveau navire patrouilleur de la Royal Navy : pour un investissement de 52 millions de dollars sur 5 ans, le HMS Clyde va remplacer 2 navires actuellement déployés au Malouines, mais il restera la propriété du constructeur, VT Group, quand bien même les 40 membres d'équipage - et les 18 fantassins pouvant être embarqués - seront bien des militaires. On se demande tout de même ce qu'il adviendra du navire si la Royal Navy ne l'acquiert pas au terme du contrat. Un problème qui se pose moins avec les navires de transport, comme le HSV Westpac Express, un engin rapide loué depuis 2001 à la société Austal par l'US Navy, ou avec les cargos servant toute l'année à maintenir des équipements positionnés près des points chauds du globe.

L'évolution du financement et de l'emploi des moyens de projection doit cependant être rapprochée de l'essor spectaculaire des sociétés militaires privées. Le cas extrême de l'Irak, où l'on estime à 20'000 le nombre de « presse-gâchettes » employés au service de multinationales ou au profit de la coalition, illustre un phénomène global : dans tous les secteurs de crise contemporains affluent rapidement des structures susceptibles de fournir clefs-en-mains des prestations sécuritaires parfois de haut niveau, sans toutes les complications politiques et juridiques dues à l'emploi d'un contingent national. Que la Suisse ait choisi de protéger son ambassade à Bagdad par une société sud-africaine illustre cette tendance. Malgré l'aspect éminemment discutable de cette décision.

Quel sens donner à cette transformation des acteurs belligérants ? Les compétences tactiques et les moyens techniques se trouvent de plus en plus entre des mains privées, et non dans les rangs de ceux qui sont chargés de défendre, de protéger et d'aider les populations. Nous arrivons ainsi à une situation paradoxale : les conflits de notre époque impliquent un nombre croissant de combattants et de prestataires stipendiés, alors même que leurs causes tendent à être davantage spirituelles et identitaires que matérielles. La criminalisation d'organisations guerrières et la collusion entre réseaux terroristes et criminels soulignent cette dualité. Ce n'est pas seulement que l'alliance du glaive et du goupillon a été remplacée par celle du Coran et de la Kalashnikov ; c'est que les billets et les étendards ne laissent plus beaucoup d'espace à ceux qui perdent les uns comme les autres.

Dans les secteurs dont ils sont chargés de préserver ou de restaurer la normalité, les militaires sont aujourd'hui placés en porte-à -faux entre condottieri et croisés, entre mercenaires et fanatiques, entre porte-flingues et moudjahiddins ; entre des hommes mus par les récompenses terrestres ou célestes. Du coup, lorsque l'appauvrissement des Etats et l'affaiblissement des identités nationales réduisent leurs finances autant que leurs croyances, leurs ressources matérielles autant qu'immatérielles, les militaires traditionnels - si j'ose dire - courent constamment le risque d'être dominés par ceux qui ont ou ceux qui croient davantage qu'eux. C'est le cas désormais dans nombre d'armées européennes, où l'usure des équipements accompagne celle des convictions. Les deux vont d'ailleurs souvent de pair.

Dans la mesure où il est plus imaginable et possible de solidifier les esprits que les programmes d'armements, les armées devraient en tirer des conséquences claires.

PS : Les exemples chiffrés concernant le HMS Clyde et les Antonov sont tirés de l'édition du 2 janvier 2006 de l'hebdomadaire Defense News (non disponible en ligne)

Posted by Ludovic Monnerat at 8h34 | Comments (28) | TrackBack

9 janvier 2006

Iran : les premiers coups ?

Alors que notre expérience de planification suit son cours, la réalité se rappelle à notre bon souvenir : le fait qu'un avion transportant de nombreux responsables des Gardiens de la révolution se soit écrasé en Iran, après la tentative d'assassinat sur le Président Ahmadinejad en décembre, laisse en effet penser que des actions subversives sont déjà à l'oeuvre en Iran. On imagine en effet mal les services secrets, d'Occident ou d'ailleurs, rester les bras croisés face aux menaces toujours plus claires et plus étendues proférées par le régime de Téhéran, et face à l'avancement inexorable de ses activités nucléaires. Eviter un conflit de haute intensité qui embraserait toute la région ne serait pas le moindre avantage d'opérations clandestines, voire d'opérations spéciales allant dans le même sens ; il est dès lors logique que le centre de gravité identifié soit visé par de telles actions.

A propos de planification, il vaut la peine de lire cette analyse de William Arkin sur les plans développés aux Etats-Unis pour faire à un Iran sur le point d'acquérir l'arme nucléaire. Les conclusions sur l'effet dissuasif de la publicité donnée à un plan valent la peine d'être notées...

COMPLEMENT I (9.1 2100) : Deux autres lectures inspiratrices viennent de sillonner mon écran. Dans "Target Iran", Arnaud de Borchgrave explique pourquoi à son avis l'Iran pose une menace grave et délibérée qui exige une réponse ; pour sa part, Michael Ledeen, qui appelle depuis longtemps à s'en prendre au régime des mollahs, affirme que nous traversons une période durant laquelle des changements révolutionnaires peuvent survenir. Ces deux textes complémentaires montrent que les risques et les opportunités ont toujours une dépendance symétrique.

Posted by Ludovic Monnerat at 11h32 | Comments (17) | TrackBack

Saddam et les terroristes

L'hebdomadaire conservateur américain Weekly Standard a publié des révélations surprenantes sur le soutien fourni par le régime de Saddam Hussein au terrorisme international, et notamment à la mouvance islamiste. Selon l'article, l'examen de 50'000 documents sur les quelque 2 millions récupérés par les services de renseignement américains montre que ce soutien avait une ampleur insoupçonnée :

The secret training took place primarily at three camps--in Samarra, Ramadi, and Salman Pak--and was directed by elite Iraqi military units. Interviews by U.S. government interrogators with Iraqi regime officials and military leaders corroborate the documentary evidence. Many of the fighters were drawn from terrorist groups in northern Africa with close ties to al Qaeda, chief among them Algeria's GSPC and the Sudanese Islamic Army. Some 2,000 terrorists were trained at these Iraqi camps each year from 1999 to 2002, putting the total number at or above 8,000. Intelligence officials believe that some of these terrorists returned to Iraq and are responsible for attacks against Americans and Iraqis.

Cette information, que l'hebdomadaire dit avoir été confirmée par 11 responsables américains, n'est pas entièrement une surprise pour ceux qui ont suivi le dossier des liens entre le régime de Saddam Hussein et la mouvance islamiste ; la présence d'Abu Moussaf Al-Zarqaoui en Irak dès 2002 n'était pas due au hasard. Cependant, le nombre de terroristes entraînés dans les camps de Saddam est nettement plus élevé que prévu, et confirme le fait qu'à la surestimation des armes de destruction massive dans le dossier irakien correspond également une sous-estimation des activités terroristes, y compris islamistes. On se demande d'ailleurs pourquoi l'administration Bush, tellement chahutée pour les inexactitudes des renseignements rendus publics avant le déclenchement de l'opération Iraqi Freedom, persiste à rester aussi discrète sur les informations obtenues par les services de renseignement en matière de terrorisme.

Le point le plus important de ce dossier reste cependant le fait que les médias traditionnels, à de rares exceptions près, l'ignorent superbement. Logiquement, un scoop d'une telle ampleur devrait provoquer un intérêt majeur, des questions brûlantes au gouvernement, des enquêtes parallèles pour vérifier les informations publiées et essayer d'en savoir plus - bref, une activité normale, à la fois critique et investigatrice, pour des organes de presse indépendants. Dans les faits, comme ces révélations confortent la position de l'administration Bush et placent dans une position difficile les opposants à la guerre en Irak, elles ne peuvent être traitées normalement, factuellement, au sein d'une classe médiatique qui a passionnément pris parti et systématiquement trompé le public depuis presque 3 ans. Aujourd'hui, la recherche de la vérité au sujet de l'Irak passe après la protection des convictions et des réputations. Accepter la réalité des informations publiées par le Weekly Standard reviendrait à remettre en cause une argumentation inlassablement diffusée au point de devenir un acte de foi. Autant dire une apostasie...

Posted by Ludovic Monnerat at 9h16 | Comments (3) | TrackBack

8 janvier 2006

Un nouveau scandale ?

Un article fracassant du Blick va-t-il provoquer un nouveau scandale politique sur le thème des services de renseignement suisses ? Le texte révèle en tout cas que les systèmes stratégiques d'exploration électronique auraient intercepté en novembre dernier un fax des services diplomatiques égyptiens au sujet de bases secrètes américaines en Europe et en Asie dans lesquelles auraient transité des prisonniers. Et il ne laisse pas beaucoup de doute sur les capacités des systèmes helvétiques :

Mitten in der Nacht fällt der erste Funken Licht auf eine finstere Geschichte. Es ist der 15. November 2005, kurz vor halb zwei. Die Abhörzentrale des Schweizer Verteidigungsministeriums (VBS) in Zimmerwald, ein paar Kilometer südlich von Bern, schnüffelt wie gewohnt und streng nach Vorschrift. Das Satellitenlauschsystem Onyx ist auch in dieser Nacht voll aufgeschaltet. Der Geheimdienstoperateur mit dem Kürzel wbm schreibt am «Report COMINT SAT» mit der Auftragsnummer S160018TER00000115.
[...]
Im Weltraum abgefangen, heimlich von einem Satelliten zur Erde gesandt wurde die Meldung fünf Tage vorher: am 10. November um 20.24 Uhr. Es ist ein Fax, der zwischen dem ägyptischen Aussenminister Ahmed Aboul Gheit (63) in Kairo und seinem Botschafter in London ausgetauscht wird. Der Titel, den die Schweizer Agenten über die Meldung setzen: «Die Ägypter verfügen über Quellen, welche die Existenz amerikanischer Geheimgefängnisse bestätigen.»

Le fait qu'un nouveau secret d'Etat se retrouve dans la presse dominicale est évidemment peu rassurant ; qu'il implique une fois de plus les services de renseignement, dont l'efficacité est indissociable de la confidentialité, est plus qu'inquiétant. En-dehors de la problématique des prisonniers "secrets" de la CIA, un scandale lancé en Europe et alimenté par le mélange constant entre Conventions de Genève et droit pénal, la divulgation d'activités parmi les plus sensibles du pays - le renseignement stratégique est un outil du Conseil fédéral, et l'armée ne fait que mettre des moyens à disposition pour ce faire - est un nouveau coup porté à sa crédibilité sur la scène internationale. Et je doute que l'enquête administrative ouverte pour identifier le ou les auteurs de la fuite n'aboutisse à quelque chose, comme la plupart de celles qui l'ont précédée.

Pour l'instant, le Conseil fédéral semble uni sur la conduite à tenir ; l'importance du sujet est apparemment plus grande que les tiraillements et conflits d'intérêt qui nuisent à sa collégialité et à son efficacité depuis quelques temps. Mais ces révélations ne manqueront pas d'être exploitées par les partis, même si les prochaines élections fédérales n'auront lieu qu'à l'automne 2007, puisque la sécurité est devenu le gadget politique des courants extrêmes au sein des partis gouvernementaux. De quoi avoir une envie magistrale de mettre la main sur les individus capables de violer le secret de fonction, afin qu'ils soient licenciés avec effet immédiat pour faute professionnelle grave et que des poursuites judiciaires soient lancées à leur encontre. Travailler au service de son pays et négliger ses intérêts dans le but apparent d'influencer des rapports de force internationaux est un comportement qui mérite une punition exemplaire.

COMPLEMENT I (9.1 0910) : Comme on pouvait s'y attendre, la publication d'un rapport des services de renseignements suisses fait largement la une des médias ce matin. Et comme à chaque fois dans ce genre d'affaire, ce sont des attaques nourries qui pleuvent, contre le Conseil fédéral (« coupable » d'avoir gardé pour lui ce qui relève du secret d'Etat) et contre les services eux-mêmes (« coupables » d'avoir fait leur travail, lequel atterrit soudain dans le domaine public). On a beau se dire que les médias bas de gamme ne font qu'exploiter une opportunité économique et/ou idéologique, avec à leur suite des politiciens de la même veine, ceux qui oeuvrent dans l'ombre pour la protection des intérêts du pays ne peuvent que ressentir avec colère ces excès.

En même temps, il ne faut pas croire que les hautes sphères du pouvoir ou les organisations les plus discrètes sont des passoires. Le fait qu'un document classifié secret (« ND-GEHEIM », montre le fac-similé, qui à première vue a l'air authentique) soit rendu public est un événement grave, qui doit être traité comme tel ; malgré cela, des dizaines de documents classifiés - le plus souvent confidentiels - sont créés chaque jour sans que leur teneur ne sorte du cercle des destinataires. Autrement dit, ces révélations sont tout à fait exceptionnelles, et il est permis de soupçonner des manÅ“uvres sortant du cadre helvétique, ou une malveillance isolée, pour les expliquer.

COMPLEMENT II (9.1 1845) : La justice militaire n'a pas perdu de temps, et une enquête pénale préliminaire pour violation du secret militaire a été ouverte contre le rédacteur en chef du Sonntagsblick et deux de ses journalistes. Il s'agit d'une réaction logique, même si les cas récents de telles violations - comme des publications liées aux installations de commandement de l'armée - n'ont pas donné lieu à des condamnations fermes. Il ne faut donc pas attendre grand chose de cette enquête. Pourtant, il est bien plus grave de publier des renseignements stratégiques divulguant les capacités nationales d'acquisition et de traitement en la matière que de publier une photo de l'entrée d'un bunker construit durant la guerre froide ; nous verrons...

Posted by Ludovic Monnerat at 15h56 | Comments (27) | TrackBack

Iran : planification d'emploi (4)

Résumons l'avancement de notre démarche : nous avons à présent un état final militaire stratégique, qui nous donne la situation au terme de l'opération coalisée à planifier ; une liste non priorisée d'objectifs à atteindre, qui sert essentiellement de critères de succès pour mesurer la distance de la coalition par rapport à l'état final attendu ; et un centre de gravité à abattre pour atteindre ces objectifs. Nous avons également, quoique de façon plus schématique, les mêmes éléments du point de vue du régime iranien. Naturellement, ces éléments ne sont pas définitifs, mais ils servent de référence, d'orientation générale de notre action ; en Suisse, on aurait dit qu'ils font office d'appréhension du problème. Il est donc temps de passer à l'appréciation de la situation (situation estimate en langage OTAN).

Il s'agit d'un travail bien plus détaillé et concret qui exige une participation active et disciplinée. L'objectif de l'appréciation de la situation, dans le cadre de la procédure OTAN, consiste à tirer de l'analyse de facteurs-clefs des conséquences pour l'opération ; en principe, à ce stade de la planification et alors que les besoins en ressources n'ont pas encore été exprimés, ces conséquences devraient se focaliser sur ce qui doit être fait (quoi) et non sur la manière de le faire (comment). Pour simplifier les choses, et parce qu'en l'occurrence la méthode me paraît nettement plus efficace, nous allons helvétiser un brin ce travail et tirer des conséquences qui seront directement utilisables pour la finition du concept opératif, l'élaboration des variantes et la génération des forces.

L'analyse des facteurs-clefs se pratique le long d'une articulation intellectuelle précise : la trilogie énoncé-déduction-conséquence (EDC, plus connue sous l'acronyme AEK en allemand pour Aussage-Erkenntnis-Konsequenz ; au niveau OTAN, on parle de « factors, deductions and conclusions », en rajoutant entre deux des « assumptions » qu'en Suisse nous avons l'habitude de lister à part pour les rendre plus visibles). Cette articulation fonctionne ainsi :

Enoncé : décrire des faits ayant une influence sur le théâtre d'opérations, en fonction des renseignements et des informations disponibles.

Déduction : montrer de manière logique, concise et factuelle quel impact ces éléments peuvent avoir ou auront sur le déroulement de l'opération.

Conséquence : tirer de cet impact des éléments de décision pour l'opération relatifs aux forces, à l'espace, au temps et à l'information.

Le mécanisme est donc très simple, et il fonctionne avec tous les contextes opérationnels possibles et imaginables. Dans les stages de formation que j'ai suivis ou les exercices auquels j'ai participés, j'ai souvent remarqué que les officiers d'état-major et les commandants tactiques n'ont aucune peine à émettre des énoncés pertinents et à cerner les effets potentiels ou réels sur leur action, mais avaient davantage de difficulté à aller au-delà . Pourtant, un exemple fictif de la vie quotidienne montre à quel point ce mécanisme est facile d'emploi :

Enoncé Déduction Conséquence
Les prévisions météorologiques pour la fin de l'après-midi mentionnent un risque important d'averses. Mon jogging dominical pourrait fort bien se transformer en une rincée bien peu agréable. J'irai courir plus tôt et j'emmènerai un coupe-vent avec capuchon.

Les conséquences sont ici le produit essentiel de cette analyse. En Suisse, nous établissons une liste de conséquence qui s'allonge au fil de l'appréciation de la situation et qui fournit ensuite presque tous les éléments nécessaires au développement des propres variantes. Pour ce faire, nous exprimons ces conséquences en intégrant systématiquement au moins 2 des 4 facteurs de la conduite opérative : forces, espace, temps et information (l'OTAN n'en retient que trois ; l'information est mise de côté). Par exemple, une conséquence où l'on affirme qu'il nous faut une couverture de chasseurs équipés de missiles à longue portée (forces) est insuffisante ; pour apporter quelque chose à la décision, il faudrait dire que ces chasseurs doivent être engagés au-dessus du secteur X (espace), voler 12 heures par jour (temps) ou être bien visibles et dissuasifs pour l'adversaire (information).

Un autre raffinement que l'on enseigne à l'école d'état-major général consiste à distinguer les conséquences nécessaires des conséquences possibles : les premières fournissent des éléments valables pour toutes les variantes, alors que les secondes indiquent justement les différences pouvant séparer ces variantes. La liste de conséquences devient de la sorte un élément vivant (un fichier Word suffit, ceci étant), une colonne vertébrale pour la planification.

Nous n'emploierons ici pas ce raffinement. En revanche, la mécanique EDC sera strictement appliquée, y compris avec la nécessité d'inclure au moins 2 facteurs de la conduite opérative dans les conséquences : c'est la seule manière de faire du travail précis et efficace. Je serai impitoyable sur ce point ! :)

Car le travail va maintenant devenir plus collectif. La première phase de notre appréciation de la situation est l'arrière-plan stratégique (nous suivons ici la ligne OTAN) : il s'agit d'analyser les facteurs historiques, politiques, économiques, sociaux et juridiques susceptibles d'avoir un impact sur notre opération. Ensuite viendront les conditions géographiques, les forces adverses, la situation civilo-militaire et la situation de l'infosphère, avant de passer à l'analyse de la mission.

Nous allons faire ce travail de façon ouverte et progressive, en ajoutant progressivement au tableau ci-dessous nos analyses d'abord de l'arrière-plan stratégique. Je vais initier la démarche avec un élément, puis nous verrons ensuite comment le tableau va se remplir ; nombre d'éléments ont déjà été discutés, mais il faut maintenant en tirer la substantifique moëlle, si j'ose dire !

Enoncé Déduction Conséquence
Le peuple iranien reste très marqué par son histoire perse. Il en tire une fierté nationale et une identité solidement affirmées, qui favorisent les projets allant vers l'accroissement de la puissance et de l'influence iraniennes, dont le programme nucléaire fait partie. Toute action létale menée à l'encontre du programme nucléaire, comme à celle d'autres éléments susceptibles d'être érigés en symboles nationaux, court le risque de provoquer l'opposition majoritaire de la population iranienne à tous les objectifs de l'opération. Les effets exercés sur les sites nucléaires doivent être réversibles en l'espace de quelques semaines dès la fin de l'opération, et la population iranienne doit être persuadée de l'interdépendance entre la poursuite d'activités nucléaires et le changement de régime.
Le régime de la république islamiste est un système autoritaire en place depuis plus de 20 ans, qui a dans un premier temps bénéficié de la guerre contre l'Irak comme élément de cohésion interne. Depuis la fin de ce conflit particulièrement meurtrier et la disparition du leader historique, des tentatives de "réformes et d'ouvertures politiques" laissent présumer une impatience croissante d'une population jeune face au rigorisme de l'islam chiite imposé par le pouvoir. L'assise populaire du régime s'étiole peu à peu. Une partie importante de la population et des forces armées régulières est susceptible d'éprouver de la sympathie pour des actions ouvertement menées contre le régime et son principal outil d'oppression. Les mouvements d'oppositions à l'étranger ainsi que leur relais intramuros peuvent fournir les bases d'une action subversive, voire armée, dans le but de renverser le régime au profit d'un système d'inspiration démocratique. Toute opération doit éviter autant que possible les dommages collatéraux dans la population civile afin d'éviter tout sentiment d'agression. Le peuple iranien doit être convaincu que cette intervention n'est pas une action de guerre menée contre lui, mais une opération visant à lui permettre de se défaire de son régime autoritaire. Ce soucis de préservation des populations doit prévaloir pendant toute la durée de l'action.
Le peuple iranien veut-être reconnu parmis les Grands, mais il est conscient que le régime en place ne sera jamais accepté par ce club select ; il aspire également à être mieux relié à l'Occident, à sa modernité et à sa prospérité. La Russie et la Chine appuient le peuple iranien, sans que leur attitude de surface ne soit un blanc-seing au régime des mollahs. Une marge de manÅ“uvre importante existe pour l'Occident en vue de trouver des accords, au niveau international et avec des factions iraniennes. De ce fait, les actions sur le terrain ont le plus de chance d'être acceptées sur les deux plans si elles privilégient des acteurs iraniens, avec des leaders authentiques et reconnus, soutenus par la coalition. Une opération coercitive aura le plus de chance d'être acceptée si elle emploie une « armée de libération iranienne », qui aura la charge d'instruire le peuple sur l'énoncé du programme occidental et sur l'objectif de forger un Iran démocratique comme acteur-clef du nouveau Moyen-Orient (Afghanistan, Irak et Iran).
Israël est un pays et un sujet sensibles au Moyen-Orient et dans le monde, car il divise le monde occidental et peut apparaître comme un ennemi naturel commun à plusieurs pays autour de l'Iran. Le régime iranien peut essayer d'utiliser ce pays comme bras de levier, soit comme facteur de désunion entre alliés, soit comme point de ralliement pour faire basculer des pays. Il peut aussi tenter de provoquer une action israélienne, de façon directe (tir de missiles) ou indirecte (attaque terroriste). Israël ne peut à aucun moment avoir un rôle visible et exposé au public dans le cadre de l'opération. De même, la coalition ne doit à aucun moment laisser Israël se trouver dans une position ou ses intérêts stratégiques sont menacés.
Le régime iranien, et notamment le président Ahmadinejad, sont motivés par une foi mystique axée sur le « retour du douzième imam » et annonciatrice d'une confrontation finale de dimension apocalytique. Cette ambition irrationnelle empêche toute tentative de dissuasion d'avoir le moindre effet durable sur le régime actuel, lequel usera de tous les moyens disponibles pour parvenir à ses fins. Les tenants de cette foi doivent être mis hors d'état de nuire le plus tôt possible dès le déclenchement de l'opération, et la foi elle-même doit être sapée par un mode opératoire aussi indirect et précis que possible, ainsi que par une offensive psychologique préventive.
Plusieurs pays européens, dont en particulier la France, abritent une minorité musulmane qu'une opération militaire coalisée en Iran pourrait enflammer, dont une petite portion soutient déjà le terrorisme en Occident, et qui influencent la politique du pays vis-à -vis du monde arabo-musulman. Les réactions potentielles des minorités musulmanes peuvent déstabiliser certains Etats européens au point de les contraindre à une neutralité, voire à une opposition larvée, face à la coalition exécutant une opération militaire contre l'Iran. La composition de la coalition et le déroulement de l'opération doivent limiter au maximum l'interprétation anti-musulmane de l'action, notamment en intégrant des nations de confession islamique comme membres actifs ou passifs de la coalition.
Le régime iranien pratique le chantage sur une base régulière, et n'hésite pas à menacer de maux infernaux dans le cadre de négociations, en faisant des allusions à la capacité nucléaire et/ou à des attentats terroristes. Confronté à l'imminence croissante d'une opération militaire coalisée, ce régime va probablement pratiquer le chantage au détriment de la population et des infrastructures du pays par une généralisation des sabotages et des boucliers humains. Dès le déclenchement de l'opération, les représailles doivent être prévenues par une neutralisation des réseaux et systèmes de commandement, par la capture et/ou la protection des objets d'importance nationale, et le cas échéant être documentées de manière à confondre publiquement leurs auteurs.

A vous de continuer à contribuer à la chose !

COMPLEMENT I (9.1 1700) : Trois contributions ont été intégrées au tableau ci-dessous, qui commence à fournir des orientations très intéressantes. Dans les conséquences, on discerne en effet des limitations et des servitudes qui réduisent le champ des possibles et esquissent une opération complexe et subtile. Continuons donc sur cette lancée...

COMPLEMENT II (13.1 2035) : Trois nouvelles contributions ont été ajoutées au tableau. La planification va se poursuivre sur d'autres thèmes, mais les facteurs n'en sont pas pour autant épuisés, et peuvent sans autre être complétés en parallèle aux étapes suivantes.

Posted by Ludovic Monnerat at 12h12 | Comments (27) | TrackBack

7 janvier 2006

Iran : planification d'emploi (3)

Ce qui est difficile à représenter ici, c'est que dans une vraie planification les travaux se font en parallèle et que des briefings rassemblent régulièrement les planificateurs pour synchroniser leurs activités, fournir de nouvelles informations ou donner des directives adaptées. Jusqu'ici, à l'initiative du soussigné, on s'est focalisé sur le concept opératif (traduction de operational design), qui fournit la vue d'ensemble de l'opération. Il s'agit de faire un troisième pas dans cet élément, puis ensuite de passer à des activités plus analytiques que conceptuelles, pour y revenir avec l'articulation des tâches en fonction des points décisifs. C'est donc un processus itératif : on peut revenir sur certaines choses décidées ou acceptées si l'on se rend compte qu'en fait elles ne conviennent pas.

Cette troisième étape consiste à déterminer les centres de gravité. Dans le cas de l'Iran, les discussions déjà menées concourent largement à préciser les vues en la matière, mais il faut néanmoins s'interroger. Quel est le pivot de la puissance iranienne qu'il s'agit absolument de faire basculer si nous voulons à la fois stopper le programme nucléaire, neutraliser le régime des mollahs et favoriser un changement de ce régime ? Quelle chose, matérielle ou non, s'oppose à ces effets à la fois physiques, psychologiques et éthiques que notre opération doit déployer pour atteindre ses objectifs ? Quelle partie de l'Iran est décisive pour l'atteinte de ses objectifs probables, dont les plus importants sont l'acquisition de l'arme nucléaire et le contrôle intégral du pouvoir ?

A mon sens, le point de convergence entre la protection du programme nucléaire, le pouvoir du régime actuel et son contrôle de la population est certainement sa capacité sécuritaire, répressive, dissuasive et manipulatrice. C'est la force de tout système autocratique que de viser au monopole des armes et de l'information, mais aussi sa vulnérabilité face à une action militaire extérieure. Par conséquent, si ces réflexions sont correctes, le centre de gravité « rouge » devrait être la capacité du régime à protéger, à réprimer et à rassembler. En termes plus généraux, on pourrait parler de crédibilité ou même de pérennité perçue du régime ; en termes plus pratiques, tels qu'on les utilise au niveau opératif, on pourrait parler de l'appareil sécuritaire et répressif du régime.

Concernant le centre de gravité de la coalition, je propose en préambule de retenir une coalition dirigée par les Etats-Unis et centrée autour de leurs moyens. Cela ne signifie pas qu'Israël n'est pas capable de monter une opération contre l'Iran, bien au contraire, mais je ne pense pas que celle-ci puisse avoir à terme les mêmes effets sur la pérennité du régime, et donc sur l'opinion de la population iranienne. A l'inverse, comme l'a montré le cas de l'Irak, les Etats-Unis ont la capacité et la volonté de s'engager pour une certaine durée dans une opération complexe, visant non seulement à détruire ou à neutraliser, mais aussi et surtout à transformer une société entière et à diffuser des idées précises. Si l'Iran est perçu comme un danger suffisamment aigu, les Américains seront déterminés à s'engager seuls s'il le faut.

Dans ces conditions, quel est le pivot de leur puissance ? Qu'est-ce qui peut le plus vite stopper, voire même entraver préventivement une opération contre l'Iran ? Je pense que le centre de gravité « bleu », comme bien souvent dans une nation démocratique, n'est autre que le soutien de la population américaine pour l'opération. Un conflit contre l'Iran sur fond d'ogives nucléaires, d'appels à la mort du « Grand Satan » et de vision conquérante pour l'islam devrait dépasser le cadre partisan des Etats-Unis et fonder un consensus plus aisément que l'offensive délibérée contre l'Irak. Raison pour laquelle c'est à mon sens le soutien à l'opération, et non à l'administration en place, qui serait décisif.

Voilà donc deux centres de gravité à discuter. Pour préparer les étapes suivantes, qui se focaliseront sur l'aspect analytique de la planification, je conseille de suivre cette discussion très intéressante sur le blog de Chester, ainsi que ce site rassemblant une grande quantité d'informations, même si leur fiabilité doit certainement être évaluée au cas par cas.

Posted by Ludovic Monnerat at 10h18 | Comments (15) | TrackBack

6 janvier 2006

La canonisation compulsive

Les morts, c'est connu, ont bien moins d'ennemis que les vivants ; ils ne les gênent plus assez pour cela, et laissent d'ailleurs leur vécu se faire aisément récupérer, retravailler, reformater en vue d'un usage nouveau. Ceux qui ont le malheur d'être entre la vie et la mort subissent ce traitement avant même d'avoir mis un terme à leur existence terrestre, surtout si leur héritage - matériel ou non - suscite les convoitises. Ce qui est le cas aujourd'hui avec Ariel Sharon : depuis l'annonce de son opération et de sa plongée dans le coma, on peut lire nombre de commentaires qui relèvent de la canonisation compulsive et qui prennent des libertés étonnantes avec la réalité de l'homme, de son action et de ses perspectives. De fait, lorsque le quotidien le plus populaire de Suisse se demande si la mort de Sharon n'aboutirait pas à une nouvelle guerre, on s'interroge sur sa vision de la situation actuelle.

La notion de processus de paix est au centre de cette transfiguration. Déjà apparaissent les comparaisons avec Ithzak Rabin, les métaphores du faucon transformé en colombe, les allusions au fait qu'il aurait finalement compris les vertus du compromis, de la paix avec les Palestiniens. L'un des meilleurs éditoriaux sur le sujet s'aventure même à parler de processus de paix "à l'unilatérale", apparemment sans mesurer toute l'antinomie de ces termes. Honni de son plein vivant, fustigé comme criminel de guerre, blâmé pour ses méthodes tranchées et meurtrières, Ariel Sharon s'amuserait beaucoup de ces reconversions spontanées, de ces tentatives pour faire entrer le général rebelle dans le moule préfabriqué du converti. Qu'on lui prête l'intention de "restituer" des territoires aux Palestiniens souligne l'ampleur de l'incompréhension.

En réalité, Sharon était et est toujours resté un combattant, un homme de guerre, parce qu'il a compris voici belle lurette que face à un ennemi irréductible, seule la victoire et la supériorité peuvent mener à la paix et à la sécurité. Parvenu au sommet du pouvoir par une guerre qu'il a pressentie et non déclenchée, il a dû sa popularité renouvelée et sa stature de rassembleur à sa volonté et à sa capacité de mener cette guerre et de la gagner, imposant aux Palestiniens une défaite autoalimentée qui restera la plus belle manoeuvre offensive de sa carrière. Sa conduite efficace d'un conflit asymétrique, remporté lorsqu'il a été "resymétrisé", sera d'ailleurs à n'en pas douter l'objet de nombreuses études dans les années à venir. Et ces études montreront qu'Ariel Sharon n'a fait aucun compromis avec la sécurité à terme de son pays, et qu'il n'aurait jamais ordonné le retrait de Gaza s'il ne promettait pas un avantage stratégique majeur. En se focalisant sur les antagonismes et non les apparences, les militaires font bien mieux la paix que les diplomates.

Cette réalité est naturellement impossible à admettre pour ceux qui ont fustigé pendant des années la politique d'Ariel Sharon, et affirmer que ce dernier a vécu une métamorphose ou un renoncement a pour but de dissimuler leurs propres erreurs et aveuglements. L'héritage intellectuel et pratique de l'actuel Premier ministre est trop dérangeant pour être accepté tel quel : il doit être filtré, corrigé et purifié pour recevoir l'onction bien-pensante et permettre à ceux que les faits ont contredits de recycler leur message. C'est ainsi que la canonisation partielle mais significative d'Ariel Sharon annonce déjà le dépoussiérage de ces concepts étranges, "Accords d'Oslo", "Initiative de Genève" ou "feuille de route", dont le même Sharon a démontré avec force la fondamentale inanité. Le vrai drame de sa disparition réside dans l'inachèvement de son oeuvre, dans le risque que la division intérieure amène Israël à perdre l'initiative et à manquer ce qui est à la portée de sa main : une imposition de la paix qui ne laissera à ses ennemis, pour un temps du moins, aucune chance de faire la guerre.

COMPLEMENT I (6.1 1545) : Pour avoir un aperçu de la vision que certains Israéliens se font de leur situation, cet éditorial de Caroline Glick - une voix critique à l'endroit d'Ariel Sharon ces derniers mois - dans le Jerusalem Post mérite d'être lu. Ses avertissements constants sur la création d'une enclave terroriste adossée à Israël et ses réflexions sur une frappe militaire contre les installations nucléaires en Iran, avec l'appui des USA et de l'OTAN, indiquent certainement une perspective un peu étriquée, mais représentative. Sinon, je conseille également cette analyse d'Amir Taheri, qui souligne avec éloquence l'anormalité du "processus de paix" de la communauté internationale, ainsi que ce jugement politique de John Podhoretz, également dans le New York Post, qui montre l'originalité de Sharon sur ce plan.

COMPLEMENT II (6.1 1730) : A lire également cette analyse de l'incertitude qui prévaut aujourd'hui en Israël, sur le blog Politique arabe de la France (qui annonce par là même son expansion). On y trouve notamment un élément stratégique que je partage et qui contredit les propos de Caroline Glick :

[E]n laissant le terrain aux Palestiniens, la possibilité pour eux de s'organiser en forces régulières, le retrait permettra une symétrisation de la guerre dans le cas où la société palestinienne continuera ce que certains appellent "la fuite en avant", et le soutien aux forces extrémistes palestiniennes comme le Hamas aux prochaines élections. Une telle symétrisation est à l'avantage d'Israël.

COMPLEMENT III (7.1 1600) : Pas de canonisation, mais une récupération éhontée commise sans surprise ce matin par Bernard Guetta dans Le Temps. Cet homme si prompt à dissimuler ses propres erreurs ne pouvait manquer de juger avec condescendance Ariel Sharon :

On peut rappeler toutes ses erreurs et tout le sang qu'il a fait couler mais le fait est qu'il en était venu, depuis deux ans au moins, à penser et dire ce que martelaient depuis toujours les plus clairvoyants des Israéliens - que la seule répression ne viendrait jamais à bout de l'aspiration nationale des Palestiniens, qu'Israël ne pouvait pas rester à la fois une démocratie et une puissance occupante et que, faute d'un Etat palestinien, la démographie aurait raison de l'ambition sioniste de créer un Etat juif.

On se demande comment un homme tel que Guetta ferait pour combattre le terrorisme palestinien, à supposer qu'il reconnaisse que la création de l'OLP précède la conquête des territoires aujourd'hui disputés, et donc que la présence israélienne sur ceux-ci a d'abord été une réponse à des attaques quotidiennes.

Posted by Ludovic Monnerat at 11h34 | Comments (15) | TrackBack

5 janvier 2006

Un lama sur mon site !

Grâce au lien amicalement fourni par Bender, ce site vient de vivre un spectaculaire et stupéfiant développement : l'adoption en quelques clics d'un animal virtuel, en l'occurrence un lama virtuel nommé Rico. Vous pouvez le voir, au fond de la colonne de gauche, attendre patiemment une visite afin d'être observé dans son environnement originel. Voilà donc la mascotte que méritait ce carnet ! ;)

Posted by Ludovic Monnerat at 20h10 | Comments (5) | TrackBack

Iran : planification d'emploi (2)

Au vu des commentaires émis et des corrections apportées, je pars du principe que l'état final militaire stratégique proposé répond largement aux besoins. Il est donc temps de passer la définition des objectifs, c'est-à -dire les buts généraux qui devront être atteints par la force coalisée au terme de sa campagne en fonction des forces adverses et de secteurs ou d'activités d'importance stratégique. Je précise que la démarche sera une simplification de la procédure usuelle, dans la mesure où nous ne simulons pas les interactions entre l'échelon politique et le commandement militaire qui ne manqueraient d'avoir lieu au début de la planification. Cela ne devrait pas nous empêcher d'aller à l'essentiel.

En fixant les objectifs pour une opération visant à aboutir à l'état final recherché, nous devons déterminer trois catégories d'acteurs : les ennemis certains, qui devront être d'emblée soumis à des effets décisifs ; les adversaires potentiels, qui devront être traités de manière à ne pas devenir des ennemis ; et les opposants probables, qui ne devront pas pouvoir influencer le déroulement de l'opération. Bien entendu, dans la réalité, il faudrait prendre un spectre plus large d'acteurs et considérer les neutres avérés, les amis potentiels et les alliés effectifs. Mais cette dimension pose un problème de complexité et de légitimité au niveau opératif, comme l'OTAN l'expérimente en Afghanistan (faire du Président Karzai une cible inscrite dans la Joint Effects List est pour le moins délicat!).

Il s'agit donc d'en rester au plus simple. Les 3 catégories à risque, à mon sens, comprennent dans le cas présent les acteurs suivants :

Ennemis certains : le régime iranien, avec son gouvernement officiel, ses hautes autorités religieuses et son appareil sécuritaire répressif ; en deuxième ligne, les alliés du régime, soit les groupes terroristes Hezbollah et Hamas, ainsi que certaines factions en Irak (milice sadriste) et en Afghanistan (Hekmatyar) ; en troisième ligne, la mouvance islamiste en général.

Adversaires potentiels : les forces armées régulières iraniennes, la population iranienne ; en deuxième ligne, la Syrie, la Russie, la Chine ; en troisième ligne, le monde arabo-musulman en général.

Opposants probables : l'Organisation des Nations Unies et ses agences (notamment l'AIEA), une partie de l'Union européenne, les médias internationaux, les ONG d'obédience pacifiste (Greenpeace, etc.).

Cette articulation doit naturellement être discutée, adaptée, complétée - comme lors de l'étape précédente. En fonction de cela, les objectifs principaux de l'opération devraient donc être les suivants :

  1. Stopper avec un minimum de dommages collatéraux le programme nucléaire militaire iranien ;
  2. Neutraliser avec un minimum de force les vecteurs potentiels d'armes de destruction massive;
  3. Réduire à son minimum la capacité décisionnelle du régime iranien ;
  4. Détruire et/ou neutraliser l'appareil sécuritaire répressif du régime iranien ;
  5. Empêcher les forces armées iraniennes de contrer les actions de la coalition ;
  6. Créer des conditions favorables pour un changement de régime en Iran avec un minimum de violence ;
  7. Dissuader les pays de la région et leurs alliés d'entreprendre des actions coercitives contre la coalition ;
  8. Empêcher des acteurs non étatiques d'entraver les activités de la coalition, dans et hors du théâtre d'opérations ;
  9. Conserver en permanence une capacité de réaction rapide dans tout le théâtre d'opérations.

Voilà donc un premier jet. Il n'y pas de priorité affichée dans ces objectifs, même si certains ont davantage d'importance ou de complexité que d'autres ; cette liste constitue cependant un ensemble de critères pour mesurer le succès de l'opération. Les priorités vont devoir être cernées lors de la détermination des centres de gravité.

On notera que je n'ai pas encore listé les objectifs probables du régime de Téhéran. Il faudra pourtant bien s'intéresser également à ceux-ci, même si le fait que l'initiative soit en mains de la coalition imaginée réduit leur importance.

COMPLEMENT I (6.1 2015) : Voici mes premières réflexions sur ces objectifs probables. Là encore, aucune priorité n'est donnée, même si l'on voit bien que tous ne sont pas articulés dans le temps de la même manière :

  1. Acquérir au plus vite une capacité de frappe nucléaire à moyenne portée ;
  2. Conserver un contrôle total sur les leviers politiques, économiques, religieux et militaires du pouvoir ;
  3. Dissuader toute action armée visant le programme nucléaire et/ou le pouvoir ;
  4. Rassembler la population autour du régime face aux ennemis extérieurs ;
  5. Renforcer les alliances et coopérations actuelles au Moyen-Orient et en Asie centrale.

Pour en revenir aux objectifs de la coalition, je ne pense pas que leur nombre soit en soi un problème : une opération de cette complexité doit au contraire intégrer dès que possible toute la diversité des effets à déployer. Maintenant, ce qu'il nous reste à faire pour passer à la prochaine étape, c'est de réfléchir à ces différents objectifs pour en déduire les centres de gravité. Quel est le pivot de la puissance de l'entité "Iran", quel élément doit être pris, neutralisé ou détruit pour parvenir à la décision ? Quel doit être en définitive le point focalisant l'essentiel des énergies déployées par la coalition ? J'attends avec intérêt vos réflexions à ce sujet.

A ce stade de la réflexion, il est nécessaire de définir plus précisément cette coalition ; sans cela, impossible d'en identifier le centre de gravité. Je propose pour l'heure deux variantes : la première, et la plus probable, consisterait en une coalition menée par les Etats-Unis avec des forces réduites fournies par la Grande-Bretagne et l'Australie, plus quelques apports symboliques de l'Union européenne, ainsi que des appuis fournis par la Turquie, l'Irak, l'Afghanistan, plusieurs petits pays du Golfe et Israël ; la deuxième, moins probable mais qu'il serait faux d'écarter, consisterait en une coalition dissimulée, avec des forces en apparence exclusivement israéliennes, mais avec des appuis solides fournis par les Etats-Unis, et dans une bien moindre mesure la Turquie et la Grande-Bretagne.

La détermination des centres de gravité est toujours la phase la plus difficile de toute planification opérative, et celle qui donne lieu aux discussions les plus disputées. C'est uniquement ensuite que nous pourrons commencer à décrire les tâches devant être accomplies, avec leur articulation dans le temps et dans l'espace.

Une réflexion très pertinente et didactique sur la notion de centre de gravité peut être trouvée ici.

Posted by Ludovic Monnerat at 19h45 | Comments (77) | TrackBack

Israël : vers l'inconnu

La dégradation soudaine de l'état de santé d'Ariel Sharon est bien entendu un événement de première importance pour l'évolution du Moyen-Orient. Son retrait forcé de la vie politique, voire naturellement son décès, représenteraient une plongée dans l'inconnu. Non seulement sur le plan de la politique intérieure, comme le montre cette remarquable analyse des opinions et des partis, mais également en vue du conflit israélo-palestinien. Les premières réactions venues du camp palestinien montrent d'ailleurs que l'expectative les touche aussi. En presque 5 ans, Sharon est parvenu à s'emparer de l'initiative et à influencer le cours des événements comme bien peu d'hommes politiques avant lui.

Est-ce que sa stratégie va lui survivre, ce piège de la liberté dans lequel les Palestiniens ne cessent de s'enfoncer en suscitant l'inquiétude croissante des autres pays voisins ? Le retrait de Gaza aurait dû être suivi par d'autres retraits en Cisjordanie, non pas en application d'une feuille de route en laquelle Sharon ne croyait pas, mais bien parce que cette manière de se soustraire aux attaques physiques et éthiques des Palestiniens aurait encore davantage amené ceux-ci à subir leur propre violence. Or cette politique risquée mais efficace, consistant à imposer la paix en supprimant les raisons et en neutralisant les moyens de faire la guerre, n'a pu être mise en oeuvre que par la confiance du public israélien. Une confiance que Sharon a gagnée par des mesures sécuritaires drastiques, comprenant la construction d'une barrière de sécurité, l'élimination systématique de leaders terroristes et même des offensives de grande envergure.

Il est donc fort possible que la disparition du Premier ministre israélien aboutisse à une perte d'initiative stratégique, au moins jusqu'aux élections, et peut-être au-delà si son intention politique et son nouveau parti ne lui survivent pas ou ne s'imposent pas. Une coalition de centre-gauche, davantage en mesure de rassembler une majorité des votes, n'aurait pas la même clarté de vues que celle démontrée par Sharon ces dernières années. Elle risquerait également d'être davantage sensible aux pressions internationales, aux appels renouvelés à un "processus de paix" qui n'a jamais existé que dans l'esprit idéaliste des élites occidentalisées et qui nie les intérêts massivement contradictoires dans la région. Disqualifiées pour leur silence et leur aveuglement quant aux victimes israéliennes du terrorisme palestinien, les "belles âmes" réussiront-elles à reprendre une partie de leur influence ? Je ne doute pas de leur volonté d'essayer. De parler d'une "nouvelle ère", d'une "chance pour la paix".

Paradoxalement, la vraie chance des Israéliens pourrait leur être servie sur un plateau par les Palestiniens. Si ceux-ci ont l'occasion de voter prochainement, la probabilité de voir le groupe terroriste Hamas remporter une grande partie des suffrages aurait le mérite de lever tout doute, en Israël surtout, sur la possibilité d'une paix négociée. Etre condamné à vivre près de quelqu'un qui souhaite votre mort de toutes ses forces est la meilleure manière de rester aux aguets, de ne pas baisser la garde. Les appels à la libération de leaders palestiniens deviendront ce qu'ils sont, c'est-à -dire des illusions dépassées, et le conflit se poursuivra selon sa modalité actuelle avec des contrastes toujours plus visibles - chaos contre ordre, barbarie contre proportionnalité, fanatisme contre professionnalisme, et islamisme contre modernité. Dans ce sens, Ariel Sharon aura suffisamment influencé les événements et les représentations pour que sa disparition ne puisse pas aboutir à un retour en arrière.

COMPLEMENT I (5.1 2000) : A lire également cette analyse de l'ESISC sur les perspectives politiques en Israël, qui complète celle mise en lien ci-dessus.

COMPLEMENT II (7.1 1050) : La tentative de reprise en main se précise avec la comparaison Arafat - Sharon, faite par exemple ce matin dans 24 Heures, avec le sous-entendu que les deux étaient un obstacle à la paix. Un bon exemple d'idéologie prenant le pas sur la réalité.

Posted by Ludovic Monnerat at 9h15 | Comments (34) | TrackBack

4 janvier 2006

Les 7 merveilles du monde

La campagne visant à désigner 7 nouvelles merveilles du monde a annoncé hier les 21 finalistes ; il reste donc une année pour voter et retenir 7 édifices célèbres, susceptibles de remplacer les merveilles du monde antique - ou de rester dans ce palmarès prestigieux. Le site officiel propose dans un certain désordre plusieurs images magnifiques, qui rappellent combien l'humanité peut être grande lorsqu'elle consacre son énergie à des tâches créatrices - et combien ses créations méritent d'être protégées. Cette campagne d'ailleurs sera d'un grand intérêt pour les passionnés du jeu Civilization, dont la quatrième incarnation électronique sous cette appellation m'a tenu nombre d'heures en haleine durant les fêtes : 10 des 21 édifices retenus peuvent être construits dans le jeu.

Naturellement, il est difficile de faire un choix, surtout lorsque l'on doit se prononcer par l'image ; je n'ai eu l'occasion de visiter que 3 des merveilles potentielles (la tour Eiffel, l'Acropole et le château de Neuschwanstein). Cependant, mes préférences vont plutôt, soit à des édifices antiques très bien conservés, soit à des édifices plus récents et porteurs de symboles forts. De ce fait, je tendrais à retenir les Pyramides, la Grande Muraille, le Taj Mahal, la Statue de la Liberté, Chichen Itza, Sainte-Sophie et le Kremlin. En toute subjectivité. Evidemment, si l'on commence à réfléchir aux religions et aux cultures qui ont produit ces édifices, on se rend compte de la sensibilité potentielle d'une telle entreprise...

Posted by Ludovic Monnerat at 22h19 | Comments (3) | TrackBack

Iran : planification d'emploi (1)

Bien ! Comme annoncé hier, nous allons entamer aujourd'hui cette expérience de planification participative en source ouverte. Le produit final de cette démarche, après quelques semaines, devrait être une idée de manÅ“uvre relativement précise sur les effets, les moyens et le déroulement d'une opération militaire en Iran ; cela permettra de mieux comprendre les enjeux de l'un des principaux points chauds de la planète, ainsi que les possibilités d'action des principaux acteurs impliqués. Il va de soi que cette démarche est purement didactique et ne vise en aucun cas à fournir un soutien à l'un ou l'autre des belligérants potentiels, lesquels devront tous être considérés avec la même distance analytique.

Avant d'entrer dans le vif du sujet, quelques mots sont nécessaires sur le cadre de la planification. Si les actions de coercition armée sont fort logiquement un ultime recours en mains des gouvernements démocratiques, leur planification constitue en revanche une activité permanente des états-majors - nationaux du moins - sans que cela préjuge de leur occurrence. On parle généralement d'études de cas pour désigner le processus, et de planification prévisionnelle (traduction helvétique de contingency planning) si l'on entend en tirer au moins un concept d'opérations sommaire. C'est donc dans cette perspective purement militaire, sans préjugé politique, que j'inscris cette expérience.

C'est pourtant bien par le niveau stratégique qu'il faut commencer notre réflexion. En partant du principe que l'acquisition par un régime islamiste iranien de l'arme nucléaire et des missiles pour l'engager doit être empêchée, les moyens pour le faire dépassent bien entendu le cadre de l'action armée. Pourtant, dans la mesure où la diplomatie s'agite en vain depuis des années, et comme des actions dans le domaine économique ou informationnel ne peuvent avoir rapidement l'effet recherché, c'est bien un emploi de la force à relativement brève échéance qui doit être considéré. Ne parlons pas encore de qui emploie cette force ; cela viendra plus tard, même si je n'ai pas caché mon idée de l'intervention d'une coalition conduite par les Etats-Unis.

La première étape consiste à définir l'état final militaire stratégique attendu de l'opération, c'est-à -dire la situation qui devra être obtenue au terme de son exécution. La discussion libre qui s'est effectuée hier prend ici tout son sens, car il s'agit maintenant de définir les effets recherchés avec l'action militaire. Veut-on simplement employer la force pour gagner du temps, augmenter la pression sur le régime de Téhéran, tenter de favoriser son renversement ou carrément envahir le pays pour y parvenir ? Répondre à cette question implique de connaître également l'état final recherché par ceux qui dirigent actuellement l'Iran. Les deux états finaux font donc partie de cette première étape.

Il paraît plus simple de définir l'état final recherché par les mollahs. L'arme nucléaire constitue dans leur esprit aussi bien une assurance-vie pour leur régime qu'une manière de contrer l'évolution actuelle du Moyen-Orient, notamment sous l'influence démocratique imposée par les Etats-Unis. De ce fait, ils devraient logiquement escompter le maintien de la situation intérieure, en termes d'intégrité territoriale et de pouvoir politique, ainsi qu'obtenir une augmentation de l'influence extérieure par la production de plusieurs ogives nucléaires et des vecteurs qui en font une arme, tout en conservant leurs relations économiques actuelles. Un état final stratégique qui est bien parti pour être atteint.

La vraie question à trancher d'emblée reste donc le rôle de l'action capable d'empêcher cela. Une opération avant tout aérienne visant à ralentir le programme nucléaire, et donc focalisée sur les seules capacités, reviendrait à accepter une grande part des risques pour un effet somme toute limité et incertain. A l'inverse, une invasion terrestre en règle de l'Iran sur le mode irakien se heurte à des problèmes de faisabilité matérielle qui, à eux seuls, réduisent l'intérêt d'une telle option. On peut donc estimer que l'opération souhaitée et possible doit se situer entre ces deux extrémités du spectre opérationnel. Il faut déployer des effets matériels et immatériels durables, susceptibles d'avoir un impact sur la société iranienne.

Voici donc ma proposition initiale d'état final militaire stratégique :

La formulation, soigneusement soupesée, a été pensée de manière à laisser ouvert un vaste éventail de variantes, tout en fixant déjà un cadre général assez précis pour l'action. Naturellement, plusieurs pistes possibles me sont venues à l'esprit et sont compatibles avec cet état final, mais je me suis gardé d'en tenir compte. L'ensemble doit maintenant être évalué, discuté, contesté, complété ou amélioré...

COMPLEMENT I (4.1 2110) : L'état final ci-dessus sera modifié en fonction de plusieurs remarques très pertinentes émises ci-dessous. En attendant, je recommande la lecture de cet article, qui fournit un aperçu très intéressant de l'état d'esprit de la population iranienne. Si une opération militaire doit être menée en Iran, elle doit être comprise par cette population...

COMPLEMENT II (5.1 1030) : Après 24 heures de discussions et de commentaires, nous pouvons aller de l'avant. En premier lieu, une version adaptée de l'état final militaire stratégique peut être proposée (les changements sont en italique) :

Remplacer le mot "gouvernement" par celui de "régime" élargit la perspective et permet d'intégrer sous cette ligne l'appareil répressif de Téhéran ; préciser "contre la coalition" pour les représailles évite une certaine confusion. Remplacer pays "voisins" par ceux de la région prend mieux en compte les influences et interactions d'une telle opération. Enfin, la dernière ligne clarifie la situation des propres forces au terme de l'opération, sans rendre nécessaire une quelconque occupation - mais sans non plus l'exclure.

La prochaine étape consiste à déduire de cet état final militaire stratégique les principaux objectifs de l'opération. Je m'y attelle dès que j'en ai le temps... :)

COMPLEMENT III (5.1 1525) : Suite notamment à une remarque de Winkelried, j'ai retranché deux postulats de l'état final afin de ne pas anticiper une possible réaction et de vraiment se focaliser l'objectif final. J'ai également corrigé la première phrase, afin de laisser davantage de liberté de manoeuvre par la suite. Voici donc la troisième version :

Posted by Ludovic Monnerat at 9h21 | Comments (78) | TrackBack

3 janvier 2006

Quelques nouveautés

Plusieurs d'entre vous ont noté quelques nouveautés sur ce site. Elles sont dues à un changement de version du logiciel Movable Type, qui permet notamment d'éviter tout spam dans les trackbacks, ce qui m'amène donc à rétablir ces derniers. Ne plus devoir chaque jour effacer 20, 30 ou 50 trackbacks publicitaires consacrés à des produits ou des activités dont je tairai le nom est un soulagement manifeste !

Une protection supplémentaire a également été ajoutée dans les commentaires, si bien que parfois ces derniers doivent être approuvés par mes soins avant d'être publiés ; c'est notamment le cas lorsque plusieurs liens sont intégrés au commentaire. Cela n'a toutefois pas empêché un individu d'inonder cet après-midi le site de textes antisémites que j'ai effacés dès que possible. Je suppose que c'est la rançon d'un certain succès...

Posted by Ludovic Monnerat at 17h48 | Comments (18) | TrackBack

Iran : le point de non retour

Est-ce que l'année 2006 verra une action militaire être entreprise contre le régime de Téhéran et son programme nucléaire ? C'est une question à laquelle il est bien difficile de répondre, mais la probabilité d'une telle action a certainement augmenté ces derniers mois. Les informations publiées dans la presse allemande sur les préparatifs initiaux des Etats-Unis sont des indices dignes d'intérêt. Les appels à l'action se font également plus nombreux, en réponse aux déclarations génocidaires et révisionnistes du Président iranien, même si celles-ci sont encore présentées comme des "dérapages" ou des "provocations" dans une partie des médias. Le spectre d'un régime fanatique et belliciste, doté de l'arme nucléaire et des vecteurs pour l'employer, commence un peu trop à évoquer les pires régimes totalitaires du siècle dernier. Et s'il ne faut guère compter sur une action coercitive de la part de l'Union européenne, les Etats-Unis ne vont probablement pas esquiver leurs responsabilités dans la région et se laisser déborder par une opération israélienne.

Le point de non retour est-il atteint ? Sans doute pas en termes de capacités, mais certainement en termes de volontés. A moins d'un événement spectaculaire en Iran qui aurait des conséquences immédiates sur la politique intérieure, la bombe islamiste chiite sera une réalité ; elle se rapproche chaque jour un peu plus de sa concrétisation, après les années de négociations vides de contenu que le régime des mollahs a menées avec l'impuissante troïka européenne. Mais l'aveuglement dont font encore preuve une grande partie des dirigeants occidentaux a un prix tellement exorbitant que les premiers concernés ne seront pas prêts à le payer. Devant l'inefficacité ou la lenteur des pressions politiques, des armes économiques ou des influences sémantiques, seule l'action armée offre encore une possibilité de retarder l'avènement d'une nouvelle puissance nucléaire.

Il reste à savoir quelle forme peut prendre cette action. Voilà déjà un certain temps que les options militaires face à l'Iran sont discutées aux Etats-Unis, mais les développements survenus ces derniers mois ont sans doute clarifié plusieurs aspects du problème. Pour entrer vraiment dans celui-ci, je propose aux lecteurs et contributeurs de ce carnet de me suivre dans une démarche innovatrice : une planification participative en source ouverte. Il s'agit d'une expérience à laquelle je songe depuis belle lurette, et que la technologie actuelle, combinée au réseau informel généré par ce site, permet désormais de mener. Mon idée est la suivante : afin de mieux appréhender les possibilités et les servitudes d'une action militaire américaine en Iran, essayons d'effectuer ensemble une planification opérative et ainsi de prendre un brin d'avance sur l'actualité. A priori, ma formation militaire doit me permettre en quelque sorte de conduire les réflexions et de parvenir à reproduire, certes de façon très simplifiée, les préparatifs qui n'ont pas manqué d'être entrepris au Central Command.

Naturellement, mon intention n'est pas de former à travers le web un groupe de planification opératif interforces (traduction suisse de Joint Operational Planning Group), en confiant à différents intervenants les fonctions usuelles d'une telle structure (renseignement, opérations, logistique, etc.) ; ce serait aller un peu vite en besogne. En revanche, il devrait être possible de mettre à contribution comme groupe d'experts le lectorat de ce carnet, et ainsi de franchir ensemble les différentes étapes conceptuelles de la planification opérative. L'objectif étant de parvenir en quelques semaines à une idée de manoeuvre claire, à une répartition dans l'espace et dans le temps d'effets précis, avec une indication des forces et des appuis nécessaires. Est-ce que cela vous tente ? Ne manquez pas de me le faire savoir. De toute manière, pour mes propres préparatifs, j'ai l'intention ces prochaines semaines d'effectuer cette démarche. On ne peut que bénéficier d'un échange ouvert à ce sujet.

Posted by Ludovic Monnerat at 11h54 | Comments (75)

2 janvier 2006

Les billets de l'année

En consultant les statistiques annuelles de ce carnet, j'ai noté certains éléments intéressants concernant l'affluence vers l'un ou l'autre de ses billets. Ainsi, les 5 textes dont la page individuelle a été la plus consultée ont été, dans l'ordre décroissant, "Vers l'intifada européenne ?" (13.7.05), "Le permis de tuer" (26.7.05), "Vers l'état d'urgence" (7.11.05), "A l'aube de la guerre ?" (4.11.05) et "La fabrique à monstres" (25.6.05). On le voit, les sujets qui suscitent le plus de commentaires et de débats ont été liés d'abord aux attentats de Londres et au terrorisme islamiste, ensuite aux violences urbaines en France, puis enfin au conflit israélo-palestinien.

Ce classement reste cependant un brin biaisé, puisqu'il ne tient pas compte des lectures faites sur la page principale du site. Un autre classement intéressant est celui des 5 textes par lesquels les visiteurs ont été les plus nombreux à parvenir ici ; si l'on retrouve au 1er et 5e rang les mêmes réflexions de juillet, les autres billets ont été "Pensées de Noël" (25.12.04, mais surtout lu en décembre dernier), "Vers la sécurité civilo-militaire" (30.10.05) et "Les hymnes à la haine" (6.11.05). Ce qui dans l'ensemble fournit peut-être un bon aperçu des billets de l'année.

Posted by Ludovic Monnerat at 19h04 | Comments (2)

Le piège de la liberté

Ces derniers jours, les informations en provenance de Palestine ont souligné la dégradation continue de la situation dans la bande de Gaza et la détérioration de la réputation palestinienne auprès des audiences internationales. L'augmentation des rapts d'expatriés occidentaux, la destruction d'un bar privé des Nations Unies, l'occupation de bâtiments publics par des hommes en armes, la mise en fuite d'observateurs européens à la frontière avec l'Egypte notamment ont souligné le chaos qui règne à Gaza ; les menaces sur la tenue des élections, la fin unilatérale de la trêve annoncée par les groupes terroristes, le soutien affiché aux appels iraniens à l'éradication d'Israël, et plus encore le soutien majoritaire aux attentats terroristes en Occident ainsi qu'à l'adoption d'un régime de type islamiste heurtent de plein fouet les perceptions que les Palestiniens ont réussi à imposer au fil des ans. On est très loin des louanges tressées par les médias occidentaux voici presque une année, après l'élection présidentielle.

La situation est diamétralement opposée du côté israélien, où les fruits de la victoire obtenue lors de la deuxième Intifada palestinienne ont été engrangés : l'économie a connu en 2005 une année faste, avec une croissance du PIB de 5,2%, une augmentation de la consommation de 3,3% et un volume record d'investissements étrangers. Le Gouvernement Sharon a réussi à trouver un compromis efficace entre la neutralisation de la menace terroriste et la maîtrise des propres actions armées, ce qui lui a permis de repousser le prix de la victoire, à savoir la démobilisation des Israéliens. L'élément central de ce compromis a été l'amputation stratégique opérée avec le retrait de Gaza, dont le déroulement impeccable a préservé la majorité nationale autour de la conduite de la guerre, mais aussi réduit la légitimité des Palestiniens à combattre alors même que la construction de la barrière de sécurité réduisait déjà leur capacité.

Ceux-ci sont donc tombés dans le piège de la liberté : largement privés d'ennemi faute de possibilité de l'atteindre, renvoyés à eux-mêmes par une autonomie réelle et placés sous l'oeil critique de la communauté internationale, les Palestiniens se sont divisés et ont perdu le contrôle de leurs actions comme de leurs messages. La manoeuvre des Israéliens, par une soustraction progressive du conflit, à amené la violence générée par la société palestinienne à se retourner contre elle-même. Désormais s'impose de plus en plus l'image d'une population tellement fanatisée et belliciste que lui accorder un Etat reviendrait à créer une menace plus grande encore, à sanctifier une gigantesque fabrique à monstres. En d'autres termes, les Israéliens sont en bonne voie de parvenir à une normalisation internationale partielle en démontrant qu'ils s'opposent à la fois à un chaos meurtrier et à un terrorisme islamiste. L'intention affichée par Ariel Sharon de poursuivre les retraits, en plus de son fondement démographique, vise certainement à cette normalisation.

La question est de savoir combien de temps il faudra à la communauté internationale pour changer de perception à l'endroit des Palestiniens. Jusqu'ici, elle avait fait preuve d'une tolérance exceptionnelle à leur endroit, marginalisant les manifestations haineuses, l'instrumentalisation des enfants, les manipulations médiatiques ou encore la systématisation du terrorisme en raison de l'occupation des territoires conquis lors de la Guerre des Six Jours. Peut-être l'élément décisif de ce changement sera-t-il la question iranienne...

COMPLEMENT I (2.1 1825) : Il vaut la peine de lire ce billet de Wretchard sur la situation à Gaza. Un chiffre souligne cette privation d'ennemi et ce retournement de la violence dont j'ai parlé ci-dessus : le pourcentage de Palestiniens tués par balles à Gaza par d'autres Palestiniens est passé de 5% en 2004 à 51% en 2005 ; le rapport dont est tiré ce chiffre fournit d'autres éléments allant dans ce sens.

COMPLEMENT II (3.1 1100) : La tenue des élections le 25 janvier est officiellement remise en question par Mahmoud Abbas, qui invoque la question des votes à Jérusalem pour ce faire. Pourtant, le groupe terroriste Hamas tient au maintien des élections à la date prévue, tant il est sûr de recevoir de nombreux suffrages ; le succès électoral d'une organisation appelant à la destruction d'Israël aura son importance dans l'évolution des perceptions à l'étranger. Quant aux Israéliens, ils ont hier éliminé un leader du Djihad islamique dans une frappe air-sol au nord de la bande de Gaza. Preuve que la contrebande de missiles sol-air n'a pas encore d'effet.

Posted by Ludovic Monnerat at 14h03 | Comments (11)

1 janvier 2006

Le bilan de décembre

Tout comme l'an passé, je profite de ce bilan mensuel pour remercier sincèrement celles et ceux qui consultent ce carnet et qui prennent le temps de contribuer aux débats. Comme prévu suite aux pics de novembre dus à l'actualité, la fréquentation au mois de décembre a connu une légère diminution dans le nombre quotidien de visites (1560 contre 1642), ainsi qu'une hausse au niveau des pages vues chaque jour (4460 contre 4235) et une baisse des hits (9580 contre 10277). Ces chiffres ont cependant été arrondis vers le bas, car le changement de serveur au milieu du mois a entraîné une brève interruption des statistiques.

L'usage visant à compléter un bilan un brin austère et toujours relatif par quelques lignes humoristiques sera naturellement respecté, avec contenu plus fourni que d'habitude, puisque je me suis rendu compte que le logiciel de statistiques devait être consulté plus fréquemment sous peine de rendre inaccessible une partie du contenu. Voici donc mes commentaires à nombre d'entrées grâce auxquelles les moteurs de recherche ont envoyé d'honorables visiteurs par ici :

Bref, merci à tout le monde !

Posted by Ludovic Monnerat at 17h37 | Comments (9)

L'apparence de l'indépendance

Les médias européens ont salué sans surprise le lancement dans l'espace d'un démonstrateur pour le système de positionnement par satellite Galileo ; tout comme lors du premier vol de l'Airbus A380, la prouesse technologique a cependant été mise au second plan par une perspective opposée à l'Amérique, avec l'indépendance stratégique que Galileo recherche vis-à -vis des Etats-Unis et du GPS. Et comme une recherche sur Google News permet de constater l'uniformité saisissante des médias francophones traditionnels, il convient de recourir aux blogs pour avoir un avis critique sur ce programme dont le coût est pour l'heure estimé à 3,8 milliards d'euros, notamment ce billet sur EU Referendum (en anglais) et ce texte de Stéphane sur son Meilleur des Mondes. Tous deux soulignent la dimension avant tout politique de la chose, mais ce dernier en tire une déduction d'ampleur stratégique :

Qu'est-ce qui peut pousser l'Union Européenne à dépenser plus de trois milliards d'euros pour créer à double un service qu'un allié géopolitique propose gratuitement? Je ne vois qu'une seule réponse: l'Union Européenne prévoit à moyen terme de ne plus être alliée avec les Etats-Unis. Au point de se fâcher suffisamment avec eux pour risquer de ne plus bénéficier de leur service de positionnement par satellite. Et de prendre les devants une dizaine d'années à l'avance pour ne pas souffrir de désagréments lorsque ce sera le cas.

Cette notion d'indépendance mérite à mon sens d'être examinée de plus près. Tout d'abord, il est bien trop tôt pour vanter les mérites économiques de Galileo et les 140'000 à 150'000 emplois qu'il devrait créer dans l'UE : peut-être ce grand programme européen sera-t-il un succès commercial indéniable comme Airbus, un outil stratégique sous perfusion comme Arianespace, un compromis coûteux comme Eurofighter ou une vitrine sans large application comme Concorde. Un mauvais augure est la volonté affichée par Bruxelles de se créer un marché captif dans l'UE en imposant le PRS, le signal des satellites Galileo, à être utilisé pour le contrôle du trafic aérien ou du trafic ferroviaire. La création de standards régionaux à l'ère de la globalisation ne paraît pas une solution d'avenir, et comme le remarque judicieusement Richard sur EU Referendum, l'interopérabilité entre signaux PRS et GPS ainsi que la dimension des entreprises modernes favorisent la complémentarité des systèmes, et non leur opposition. En conséquence de quoi on voit mal comment Galileo dispose d'un avantage quelconque sur Navstar, et donc apparaît peu capable de constituer une solution en soi.

Derrière ces applications civiles demeure en effet la dimension stratégique cruciale du positionnement par satellite : son utilisation par les forces armées. Le GPS possède de multiples atouts dans la vie quotidienne et facilite nombre d'activités diverses, mais il a surtout largement contribué à la révolution dans les affaires militaires, comme chaque progrès dans la géolocalisation l'a d'ailleurs fait dans l'histoire (pas de grandes découvertes sans la boussole et l'astrolabe). Aujourd'hui, le GPS est un maillon essentiel des systèmes de commandement digitaux : en fournissant constamment l'emplacement des propres forces, il contribue à une augmentation exponentielle de l'efficacité au combat, comme cela a été démontré en exercices puis en opérations. De plus, la miniaturisation des composants a permis d'intégrer des dispositifs de guidages par GPS dans des bombes, des missiles et des obus afin d'obtenir une précision presque métrique sans les rendre exagérément coûteux.

Or Galileo n'a pas été conçu dans une optique mixte, à la fois civile et militaire, et le désaccord franco-britannique apparaissant sur son usage dans les armées réduit l'intérêt stratégique de ce projet. Le GPS est aujourd'hui utilisé par toutes les institutions militaires européennes, et l'interopérabilité des systèmes de commandement comme des systèmes d'armes - notamment au sein de l'OTAN - assure la poursuite de cette utilisation ; lorsque l'on constate que même le nouveau missile de croisière européen Taurus / Storm Shadow intègre le GPS pour contribuer à sa navigation, on se rend compte que les armées européennes ne vont en aucun cas renoncer à ce système au profit de Galileo, mais bien intégrer ce dernier pour bénéficier de signaux compatibles supplémentaires, susceptibles par redondance et par combinaison d'augmenter l'efficacité et de prévenir la perturbation de leurs actions. A lui seul, Galileo ne va donc pas réduire l'influence américaine - via l'OTAN - sur la conduite des opérations militaires multinationales et sur le développement des forces armées de l'Alliance.

Dès lors que ni les entreprises européennes, ni les armées européennes ne vont faire de Galileo la pierre angulaire de leurs opérations futures, comment peut-on affirmer que ce système va contribuer à l'indépendance de l'Europe ? Cet argument politique ne trouve aucune vérification sur le plan économique ou sur le plan stratégique, et c'est un constat assez alarmant, en ce début d'année, que de voir les médias traditionnels renoncer à toute analyse critique de ce projet coûteux, risqué et redondant. Pour autant, je ne pense pas que Galileo soit inutile : si les entreprises privées qui portent l'essentiel des coûts parviennent à se tailler des parts de marchés suffisantes pour être rentables en la matière, elles vont probablement stimuler le développement des systèmes de positionnement et améliorer leurs performances au-delà des exigences actuelles, largement déterminées par les besoins militaires. Ce qui serait une belle manière de tirer parti d'une décision fondée par un raisonnement périmé et déconnecté de la réalité.

PS : Pour la petite histoire, même l'armée suisse emploie le GPS, notamment pour la conduite des feux d'artillerie ou pour l'orientation des éclaireurs-parachutistes largués à haute altitude. Cependant, elle a également investi dans la navigation inertielle, et ses obusiers blindés modernisés disposent d'un système de positionnement très précis sans utiliser des signaux satellitaires. Ce qui ne suffit pas à proclamer son indépendance.

Posted by Ludovic Monnerat at 11h41 | Comments (28)