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16 janvier 2005

La dissuasion nucléaire française

Une intéressante série d'articles a été publiée hier dans Le Figaro sur les armes nucléaires françaises, soit la modernisation des missiles et le débat des mini-bombes pour faire face aux menaces actuelles. Ce reportage rappelle que la France continue de dépenser des sommes considérables dans le maintien de ses capacités de dissuasion nucléaire, malgré l'abandon de la composante sol-sol : 8 milliards d'euros sont ainsi investis dans les missiles M51 d'une portée de 6000 kilomètres. Et ceci en dépit de contestations émises par l'opposition ou des doutes sur la finalité de telles armes.

A priori, investir autant dans des vecteurs conçus pour ne pas être employés peut sembler inutile. Pourtant, Isabelle Lasserre se trompe en affirmant que le débat sur l'évolution des doctrines nucléaires est tabou en France : il existe bel et bien, comme le montre les réflexions autour du concept de pressuasion - visant à rapprocher la prévention et la dissuasion - élaborées dans la revue Défense Nationale de janvier 2003, revue qui ne publie pas de texte sans approbation du Ministère de la Défense. La diminution des charges nucléaires et l'augmentation des charges classiques devraient ainsi permettre de rétablir la continuité de la dissuasion.

C'est donc vers une augmentation de la possibilité d'emploi de l'arme nucléaire que l'on se dirige, et non de sa probabilité : le problème reconnu de la prolifération et des installations souterraines diminue l'utilité de l'arsenal nucléaire actuel, conçu pour un conflit entre puissances nucléaires établies, et non pour faire face à des capacités nucléaires en mains d'Etats émergents ou de groupes non étatiques. Le développement des armes mininucléaires aux Etats-Unis, bien que suspendu par le Congrès, est ainsi observé avec attention de ce côté-ci de l'Atlantique. La nature même de la dissuasion exige la prise en compte des perceptions que véhiculent les capacités et les intentions.

Le nucléaire exerce-t-il une dissuasion sur les menaces asymétriques comme le terrorisme islamiste ? A une reprise au moins voici quelques mois, Michèle Alliot-Marie a indiqué que la France n'hésiterait pas à servir de l'arme nucléaire pour défendre l'Europe contre des Etats-voyous. La Grande-Bretagne a émis des intentions proches. Du côté américain, plusieurs analystes affirment que l'administration Bush a menacé de vitrifier La Mecque pour dissuader Al-Qaïda et Oussama ben Laden de poursuivre leur escalade d'attentats terroristes. L'emploi de l'arme nucléaire n'est donc pas un sujet tabou.

On peut se demander si ces affirmations sont fondées ou non, mais cela reste accessoire : le doute peut contribuer à nourrir la dissuasion. Et la force spirituelle qui meut une mouvance dispersée comme le fondamentalisme musulman reste suffisamment terrestre pour être vulnérable à l'arme nucléaire. La démarche française en la matière apparaît donc cohérente sur le plan capacitaire. Reste la volonté des dirigeants politiques...

Publié par Ludovic Monnerat le 16 janvier 2005 à 10:46

Commentaires

Concernant l'article sur la menace concernant La Mecque, voici un commentaire sur le Forum de Net4War

Intéressant! Drôle de chose de voir Oussama éviter la vitrification de la Mecque car il est dit dans un certain nombre de sources islamiques que lorsque la Mecque sera détruite à la fin des temps. Temps ou le Massih Dajjal, l'antéchrist, sera a peu près maître du monde! Alors pour Oussama, quel plus beau coup de pub que de pousser les USA à frapper la Mecque? En même temps de se faire passer pour la réincarnation de Jésus venu sauver les musulmans !!

Publié par Frédéric le 16 janvier 2005 à 18:37

Je pense néanmoins que cette hypothèse est intéressante, dans la mesure où elle pose la question du centre de gravité des islamistes. Qu'est-ce qui constitue le pivot de leur puissance? Où faut-il frapper pour être certain de les toucher de manière décisive ? Le feu nucléaire peut effectivement être pris en compte pour effrayer, pour menacer d'exercer une destruction qui rend vaine toute activité. En même temps, cette mesure est trop extrême pour apparaître crédible avant d'avoir été exécutée, ce qui nuit à la dissuasion...

Pour ma part, je pense que les islamistes sont vulnérables sur le plan de la légitimité, et que c'est par une action morale - comme l'établissement de la démocratie et des libertés individuelles en Irak - qu'ils peuvent être défaits.

Publié par Ludovic Monnerat le 16 janvier 2005 à 19:47

Voici une réponse que j'ai eu sur Armée Com :

[i]Comme toujours dans ce domaine il faut raisonner en logique floue.
Le problème n'est pas de dire ou pas à Oussama "Si tu attaques encore une fois sur le sol US, je vaporise La Mecque", ce serait trop simple et également trop abrupt. Ca équivaudrait à une véritable déclaration de guerre. Il vaut mieux laisser faire la rumeur, laisser s'instiller le doute, miner les cerveaux par des incertitudes.
En fait ce n'est pas Oussama qu'il faut influencer, c'est son opinion et ses combattants. Si le musulman de base, pour qui La Mecque est tout, comprend qu'elle pourrait disparaître, on commence à miner ses certitudes. Pour lui l'occident reste l'ennemi, mais il va se poser la question de savoir si un tel risque en vaut la chandelle.
Ce genre d'information est faite en ce sens.

Vieux Rat [/i]

Je suppose que Vieux Rat à raison

Tout le monde prend Bush pour un vat en guerre, pourquoi les services US n'en profiterait pas pour lancer de telle rumeurs qui contrebalancerait la stratégie du "Fou au Fort" par celle du "Fou au Fou"

Informations dirigées, rumeurs, désinformations... l'aspect psychologique est une part essentiel de la Dissuasion ;)

Publié par Frédéric le 16 janvier 2005 à 21:17

« Du côté américain, plusieurs analystes affirment que l'administration Bush a menacé de vitrifier La Mecque pour dissuader Al-Qaïda et Oussama ben Laden de poursuivre leur escalade d'attentats terroristes. » Ce genre de propos sont aussi « dangereux », que les célèbres appels à la croisade d'officier du Pentagone « Live » sur CNN, car ils alimentent les clichés, les tensions, les stigmatisations et apportent une légitimité aux thèses des extrémistes. Il est important de savoir à qui l'on confie un pistolet et encore plus à qui l'on confie un croiseur! Sans oublier, que vitrifier la Mecque ou le Vatican, pour intimider des factions extrémistes, ne sont que fantasmes ! Ou dans le cas contraire, il est bon de se préparer à « une bonne vieille guerre de religion » à l'échelle mondiale et à la fin de la civilisation, au sens où on l'entend.

Mais plus sérieusement, la question nucléaire est plus que jamais d'actualité et cela depuis plusieurs année. La cause principale étant la démultiplication des sources, des utilisations et des possibilités de la bombe. « L'équilibre de la terreur » est toujours d'actualité, un des meilleurs exemples reste le cas du Pakistan et de l'Inde. Les risques d'utilisations sont plus que faible. Mais les nouvelles politiques de défense, comme la distribution de mini-bombe ou d'obus à l'échelle tactiques posent des problèmes sur le risque d'utilisation et de prolifération (Et oui voler un ICBM reste plus compliqué que le vol d'un obus). Un exemple récent, reste Israël, qui disposant de la « triade nucléaire », se concentre sur le développement d'obus d'artillerie et de mines à charge nucléaire tactique, celle-ci pourrait être utilisés contre la Syrie en cas de nouveau conflit au Golan. Là est toute la problématique, car le nucléaire ne serait plus considéré comme une arme de dissuasion ultime, mais comme une arme d'emploi. Si on y ajoute le soutient populaire, comme le relève un sondage effectué avant la dernière guerre du golfe, qui montrait que la moitié de la population opterait pour une frappe nucléaire sur l'Irak si Saddam devait lancer à nouveau des SCUDs sur le pays. Nucléaire contre Chimique = DANGER ! Sans oublier que le conflit asymétrique offre des nouvelles possibilités de bombe nucléaire « artisanale ». Sans forcement penser au développement de bombe salle et des problèmes qu'elle engendre, il est important de rappeler que quelques individus malintentionnés (Terroristes, mafieux, sectes, suicidaires,!) ou non sont à même de saboter une centrale et de provoquer des dégâts d'importance tactiques ou stratégiques. Le risque d'utilisation d'armes de destruction massives, aujourd'hui, est bien plus important qu'au temps de la guerre froide.

Mais pour pouvoir appréhender ces nouvelles questions, il est important de désapprendre ses réflexes hériter de la guerre froide ! Communistes hier! Islamistes aujourd'hui!

Publié par ZC le 17 janvier 2005 à 2:58

Concernant l'information sur la vitrification de la Mecque, la source principale semble être un certain aventurier docteur en philosophie (http://www.tothepointnews.com). Après avoir visionné les photos de l'intéressé à la montagne en suisse, à la chasse au tigre, et au pole nord, je reste pour le moins songeur.

Bref, je redouterais moins l'oeuvre d'un mythomane (*) si l'information avait transité par les canaux habituels de déception/désinformation comme gertzfile.com ou le Washington Times.

En parlant de lui-même: « he developed the strategy for dismantling the Soviet Empire adopted by the White House known as the "Reagan Doctrine. " It worked. »

Publié par nobody le 17 janvier 2005 à 15:41

Vous auriez pu mentionner que l'individu en question se fait surnommer "l'Indiana Jones de la droite" aux Etats-Unis ! Je ne suis pas abonné à son site de renseignements payant, mais ses analyses publiées sur World Net Daily ont souvent un caractère rafraîchissant et percutant. A prendre avec des pincettes, mais pas davantage que bien des choses que l'on peut lire... Au demeurant, on peut rappeler qu'un William Lind avait conseillé une frappe nucléaire sur l'Afghanistan au lendemain du 11 septembre !

Maintenant, et pour répondre à ZC, je ne suis pas sûr que la réflexion sur l'emploi ou le non-emploi du nucléaire soit un réflexe issu de la guerre froide, une manière de rechercher un nouvel ennemi pour justifier le maintien affreusement coûteux d'ogives modernisées. Je crois au contraire qu'il s'agit de trouver une manière de renouveler la dissuasion face à des menaces de type asymétrique. Et une stratégie du "fou ou fou", à défaut d'être justifiable aux yeux du public, semble posséder une logique certaine...

Publié par Ludovic Monnerat le 17 janvier 2005 à 15:54

Nucléaire contre Chimique = DANGER !

en effet, mais face à des menaces chimiques et/ou biologiques, les nations occidentales n'ont plus (officiellement) que la premiére lettre de la triade NBC...

Espérons que la boite de pandore ne s'ouvrira pas.

Publié par Frédéric le 17 janvier 2005 à 18:06

Les réflexes issus et hérités de la guerre froide se remarquent dans la classification, la démarcation et la perception d'états ou de factions. Bref, on a peine à modifier ou réformer certaines visions du monde. La dissuasion nucléaire (A l'ancienne) reste un facteur important et le restera. Mais ce qui « inquiète », pour le nucléaire, est la modification des doctrines qui tendent à transformer « la bombe ou bombinette » en arme d'emploi. Quant à la menace asymétrique, elle a toujours existé et sa dissuasion reste un vÅ“u pieu (même les régimes répressifs à excès ou inversement ont à affronter ce problème et cela tout au long de l'histoire), seul sa « récente » priorité chez nous dénote. C'est bien plus la révolution ou l'absence de révolution interne des états-majors et des politiques, qui est à mettre en cause, sans parler des luttes intestines. Les « nouveaux » ennemis et les nouvelles missions ne sont plus en adéquations ! Sans oublier le manque de moyens, de volontés, d'expertises et de soutiens. Pour résumer, on souhaite faire tout avec n'importe quoi ! Personnellement, je pense que la transition/évolution vers la 3ème Vague (réf. : les futurologues Alvin et Heidi Toffler) à peine à l'emporter.

Publié par ZC le 17 janvier 2005 à 19:44

Le traditionnalisme de la pensée militaire n'est certes plus à démontrer. Actuellement, je pense qu'aucune armée n'a développé les outils intellectuels et conceptuels pour comprendre l'asymétrie et trouver des réponses adaptées ; je ferais peut-être exception pour les Forces de défense israéliennes, qui font preuve à mon sens d'une grande efficacité (mais comme une grande part de leurs publication sont en hébreu, cela ne facilite pas leur compréhension !).

Pourtant, les Toffler sont lus assidûment dans les armées, surtout Guerre et contre-guerre. Mais saisir pleinement les implications de la révolution de l'information est un défi pour toutes les structures existantes, surtout les plus rigides, les plus pyramidales. La perception même des "nouveaux ennemis" n'est pas assurée au sein des états-majors.

Sinon, c'est vrai que répondre au chimique par le nucléaire symbolise une escalade particulièrement abrupte... C'est pourtant ce que les Etats-Unis avaient menacé de faire en 1991 dans le Golfe.

Publié par Ludovic Monnerat le 18 janvier 2005 à 12:22

Les états majors se préparent toujours pour une guerre qui à déja eu lieu, non pour celle à venir, c'est bien connu ;)

Publié par Frédéric le 18 janvier 2005 à 20:01