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11 janvier 2006

Etre ou ne pas être en guerre

Le quotidien The Australian a publié lundi une remarquable colonne d'un ancien ministre nommé Neil Brown et portant sur la conduite de la guerre au temps de Churchill. Son propos consiste à mettre en lumière les réactions horrifiées et réprobatrices des médias britanniques après la publication des propos tenus par l'illustre Premier lors des séances de son cabinet, lorsqu'il appelait par exemple à l'exécution de Hitler sans autre forme de procès s'il venait à être capturé. Pour Brown, vaincre un ennemi impitoyable exige d'être soi-même impitoyable, et toute considération morale ou légale n'est qu'absurdité si elle met en péril la victoire. La fin justifie les moyens. Le risque d'un attentat terroriste dévastateur fonde les restrictions des droits et des libertés.

Cette perspective pose à mon sens deux problèmes. En premier lieu, ce qui était admissible dans un conflit de haute intensité avec un ennemi tangible tel que le IIIe Reich, dont la puissance était essentiellement fondée par les capacités de conquête territoriale, ne l'est pas nécessairement dans un conflit de basse intensité avec un ennemi intangible tel que la mouvance islamiste, dont la puissance est essentiellement fondée par les capacités de conquête spirituelle. Faute de pouvoir frapper directement Hitler, l'Allemagne a été transformée en champ de ruines et mise hors de combat par une stratégie visant à vaincre avec certitude, et non à convaincre ; les polémiques lancées voici peu sur les bombardements alliés montrent les failles d'un tel raisonnement. L'immoralité finit toujours par se retourner contre vous lorsque l'urgence s'éloigne.

Une telle stratégie ne peut bien entendu pas être reproduite aujourd'hui : on ne combat pas une idéologie avec de la puissance de feu. Si le relativisme et le multiculturalisme ont effectivement entraîné un désarmement nocif des esprits, le manichéisme et le prosélytisme nous mèneraient à un surarmement tout aussi nocif de ceux-ci. Rechercher une capitulation sans conditions dans une guerre mue par les croyances et les identités provoquerait une montée aux extrêmes encore plus dévastatrice, parce que les séparations géographiques entre populations et cultures appartiennent au passé. Oui, il faut être sans pitié avec les monstres et les éliminer sans hésitation aussi longtemps qu'ils posent un danger, mais il est hors de question de le faire lorsque ce danger n'est pas perçu, sous peine de noircir sa conscience et d'en payer le prix.

C'est le second problème de la perspective défendue par Brown : elle ne traite pas la perception de la guerre, ou plutôt son absence au sein des populations occidentales. C'est une réalité souvent méconnue que chez Churchill comme d'ailleurs chez Roosevelt, un autre politicien remarquablement doué, la conduite de la guerre a toujours été fondée sur la consolidation et la préservation du soutien public, parfois au détriment de la logique militaire. Le choix d'opérations risquées et symboliques comme le raid des îles Lofoten en 1941 ou le bombardement de Tokyo en 1942, mais aussi le rythme général des opérations, ont largement été influencés par le besoin d'encourager les gens à soutenir l'effort de guerre. L'ennemi était identifié et dénoncé comme tel. On savait pourquoi et contre qui se battre.

De nos jours, si la stratégie américaine à mon sens vise juste pour combattre la mouvance islamiste sur un terrain et dans une modalité défavorables, elle n'est guère efficace dans la mobilisation de l'opinion. Il ne faut pas s'étonner si une majorité d'Européens et une minorité d'Américains poussent des cris d'orfraie lorsque la CIA transporte discrètement des hommes capturés l'arme à la main sur de lointains champs de bataille, ou s'insurgent contre le traitement qui leur est réservé à Guantanamo : ils ne se sentent pas en guerre, ne veulent pas l'être, refusent même de le concevoir, et préférent des explications conspirationnistes ou fantaisistes pour juger ces actions. Et comme une guerre sans ennemi n'en est pas une, c'est bien par le verbe et l'image qu'il s'agit d'être sans pitié. Les actes suivront.

Publié par Ludovic Monnerat le 11 janvier 2006 à 23:50

Commentaires

Enoncé
"...comme une guerre sans ennemi n'en est pas une..."

Déduction
"...c'est bien par le verbe et l'image qu'il s'agit d'être sans pitié."

Conséquence
"Les actes suivront." On avance...

Publié par Eric le 12 janvier 2006 à 6:05

"on ne combat pas une idéologie avec de la puissance de feu"
Je crois au contraire que si (du moins pour une bonne part) et que c'est extrêmement important dans la guerre actuelle.

En simplifié :
- La puissance d'une idéologie dépend en partie du nombre de personnes qui la défendent et qui agissent pour elle ;
- En période de conflit meurtrier, choisir le "bon camp" est souvent vital ;
- Pour de nombreuses personnes ce choix de camp ne se fera pas selon leurs préférences personnelles mais selon les chances de survie offertes ;
- Ces chances sont déterminées par à la fois les prévisions de victoire (il vaut mieux être du bon côté) et par les risques présentés par chacun des choix.

Imaginez que deux bandes qui se battent dans la rue vous prennent à partie et vous demandent chacune de vous impliquer sans que vous puissiez vous défiler. Le premier critère de choix sera de déterminer quel va être le côté vainqueur. Ce critère sera cependant à pondérer si une des bandes vous menace de mort si vous ne les choisissez pas alors que l'autre camp vous garantit la liberté de choix : vous aurez alors beaucoup plus intérêt à choisir le camp le plus menaçant (rem: ce raisonnement explique en partie certains "biais" mediatiques dans certaine région du monde, voir lien ci-après).

A noter que ces critères sont beaucoup plus déterminants lors d'un conflit idéologique que lors d'un conflit territorial : dans cette seconde situation l'origine géographique y a une importance beaucoup plus grande. Les Islamistes le savent et ils insistent dans leurs discours sur l'importance territoriale du conflit.

Il faut bien sûr rajouter à ce raisonnement que même s'il n'y avait pas de risque, une idéologie qui semble permettre la puissance est plus attirante qu'une idéologie qui montre sa faiblesse. Il faut également prendre en compte que l'importance du "bon choix" est encore plus forte dans une société polygyne où la violence est plus grande et où le coût en fitness d'une erreur est beaucoup plus élevé.

En résumé, la puissance de feu, pas seulement potentielle mais aussi appliquée, est un élément déterminant dans la guerre idéologique actuelle : on combat bien certaines idéologies avec la puissance de feu.

Et pour finir, un exemple récent de ce phénomène : l'image des Français auprès des islamistes et au Maghreb s'est écroulée quand la France s'est opposée à l'intervention en Irak. Le gouvernement français semblait persuadé d'ainsi gagner la confiance des populations musulmannes mais n'a fait que montrer sa faiblesse... avec les conséquences que l'on peut voir.


Voir : http://zekii.blogspot.com/2006/01/derrida-vs-zarqaoui.html
http://www.evoweb.net/blog/index.php/2004/06/10/p55/-si-l-on-dirige-la-cam-ra-vers-la-mauvaise-sc-ne-on-est-mort-.html
http://www.evoweb.net/blog/index.php/2004/09/11/p99/Cristallisation.html

Publié par Evoweb le 12 janvier 2006 à 8:08

Je suis dans les grandes lignes d'accord avec votre analyse. Cependant un point revient souvent comme objet de désaccord. Pour vous, l'indignation publique provoquée par le sort réservé à certains terroristes dépend de ce que vous identifiez comme une absence d'état de guerre. Pour ma part, je crois que le public désapprouve surtout des méthodes qu'il considère comme étant illégale.
Dans le contexte de ce conflit, obtenir des informations est vital. Toutefois, pour utiliser une formule qui vous est chère, il est illusoire de vouloir conquérir les cÅ“urs et les esprits si les spectateurs de ce conflit se rendent compte que le discours et les actions du leader du monde libre ne sont pas en phase. L'état de droit est bafoué par certaines pratiques utilisées par les Etats-Unis. D'où une perte de crédibilité qui risque d'être fort dommageable.
Un leader n'en est pas vraiment un s'il ne s'impose que par sa puissance (militaire). Pour jouer pleinement ce rôle il est notamment nécessaire de convaincre les autres partenaires que les actions entreprises sont également profitables pour la majorité de ces derniers.

Alex

Publié par Alex le 12 janvier 2006 à 13:23

Je me permets de marquer mon désaccord avec Ludovic, une fois n'est pas coutume (et donc mon accord avec Evoweb). Voici pourquoi: une des causes premières du 11 septembre fut la certitude de Ben Laden d'avoir un tigre de papier comme ennemi, qu'il avait acquise en constant les molles représailles (voire leur absence) de l'administration Clinton à chaque coup porté par le terrorisme contre l'Amérique (attentat au WTC en 1993 traité comme une affaire de police, USS Cole explosé sans suites dramatiques, etc.). À chaque fois, les USA faisaient comprendre qu'ils ne voulaient pas être en guerre, incitation à préparer des attaques de plus en plus dévastatrices contre un ennemi méprisé pour son inefficacité et sa couardise. L'Afghanistan, puis l'Irak, ont remis les pendules à l'heure, c'est un mérite que l'on peut attribuer a minima à Bush, contre l'opinion d'une immense majorité mondiale enivrée de lâche apaisement.
Ce qui ne veut pas dire, évidemment, que le champ du combat idéologique doit être laissé à l'ennemi.

Publié par al le 12 janvier 2006 à 15:32

Pour al :

Il ne faut pas perdre de vue que les attentats du 11 septembre, par leur ampleur et le lieu où ils se sont produits, ont une tout autre portée que les autres événements que vous avez évoqués. De même l'opinion publique mondiale et américaine ont été stupéfaites par l'audace et les effets provoqués par ces attentats. Je pense qu'il n'est pas exagéré de parler de véritable traumatisme dans le cas du peuple américain.
Dans ce cadre, il est un peu simpliste, voire injuste, de juger les ripostes mises en Å“uvre par rapport aux présidents en fonctions au cours de ces différents événements.
Toutefois, bien qu'étant convaincu que l'administration Clinton aurait mis en Å“uvre d'autres plans, je ne suis pas certains que ces derniers auraient été (à court et à long terme) moins probants que ceux utilisés par l'équipe actuelle.

Publié par Alex le 12 janvier 2006 à 17:33

Je remarque surtout que les contraintes imposées sur les soldats ne sont pas le fait de leur hiérarchie mais d'une clique de censeurs pour qui l'emploi "légal" de la force doit être tellement idéalisé qu'il n'est même plus humain.

Vous avez parfaitement soulevé le paradoxe: il faut des machines à tuer, froide et dénuées de sentiment. Mais sympa aussi envers les populations locales. Le type des 7 mercenaires, souriant avec les enfants entre deux rafales contre les méchants. Et bien rasé. Comme disait Desproges (je crois), rien n'est impossible pour celui qui n'a pas à le faire lui-même!

Sur l'idéalisation du rôle du soldat et la problématique guerrière qui s'inféode à des questions de morale, je trouve que c'est une fois de plus le problème des moutons, des loups et des chiens de berger. Le rôle premier du soldat - faire la guerre - est nié parce que dérangeant, et se fait remplacer par décret par celui d'ambassadeur et d'exemple, parangon du bon goût... Mais ce genre de politique fait que des unités ne sont pas au mieux de leur forme et que des gens meurent.

Publié par Stéphane le 12 janvier 2006 à 23:34

Nous sommes en guerre...mais personne n'a pensé à en informer la population de peur qu'elle s'inquiète!

Les gens sont trop cons pour nos élites, ils pourraient s'affoler et faire des choses inconsidérées. Heureusement ils vaillent au grain et déversent sans compter des paroles mielleuses et angéliques sur le relativisme culturel. Il ne se passe plus un journal télévisé sans qu'on présente à ces racistes colonisateurs lepénistes en puissance les misères des immigrés ou descendants d'immigrés, les ravages de la colonisation en Afrique. Ils doivent prendre conscience qu'ils sont coupables, et abdiquer.

Bien sûr ces salauds de Yankees résistent, mais à la longue et à l'usure, on pourrait aussi les avoir d'autant mieux que les Européens menés par la France ne lèveront pas le petit doigt pour leur venir en aide au nom de la vieille rivalité gaulliste.

Finalement je préfèrais l'époque où nos élites éclairées manipulaient le peuple pour l'effort de guerre, pas vous?

Publié par elf le 13 janvier 2006 à 0:24

Enoncé
"Bien sûr ces salauds de Yankees résistent, mais à la longue et à l'usure, on pourrait aussi les avoir d'autant mieux que les Européens menés par la France ne lèveront pas le petit doigt pour leur venir en aide au nom de la vieille rivalité gaulliste." @elf

Déduction
Si on retranche de la coalition la France, donc toute la vieille europe, et les amis arabes de la France, il ne reste plus grand monde pour se coaliser avec les Américains.

Conséquence
Elle est où votre grande coalition occidentale pour aller bombarder Mahmoud ? Et encore, je reste très modéré, car à force de réduire la coalition occidentale à une peau de chagrin, pourquoi ne pas envisager finalement...

Publié par Eric le 13 janvier 2006 à 0:51

Je suis entièrement d'accord avec vous sur le fait que la guerre face au terrorisme, et particulièrement face au terrorisme islamique est beaucoup plus délicate à mener que les guerres classiques.
Si effectivement le troisième Reich s'était préoccupé des opinions en Russie, Ukraine et Biélorussie, et avait "retourné" leurs peuples contre le communisme, il aurait vraisemblablement évité la guerre de partisans et gagné la guerre contre Staline, ce qu'il n'a pas fait par mépris pour les slaves. Refusant de gagner à sa cause des peuples pourtant asservis par Staline, il a perdu. Les américains courrent ce risque au Moyen orient, mais ils créent une ouverture démocratique que ces peuples n'ont jamais connue, et qui peut délégitimer le terrorisme et l'islamisme radical qui lui sert de terreau. Il faut souhaiter, pour nous Européens, qu'ils y parviennent.
Car nous sommes nous en première ligne : l'opinion européenne doit savoir que la guerre mondiale du terrorisme se joue essentiellement en Europe, dans les esprits et les sensibilités des peuples européens. Or ceux-ci sont malheureusement très peu préparés : leurs systèmes éducatifs, comme d'ailleurs souvent également aux USA, leur ont appris à refuser toute valeur morale et à avoir honte de la civilisation qui est la leur. Comme de plus leur démographie, et l'immigration de peuplement, les affaiblissent progressivement par la sur représentation des classes d'âge agées dans leur pyramide démographique, les Européens privilégient le court terme donc la paix munichoise, comme les français de l'avant guerre.

Je crains que dans ce sens les Américains ignorent tout de la psychologie dans leur politique extérieure : Guantanamo est certes un épiphénomène, mais il joue actuellement par rapport aux opinions occidentales, dont celle des USA, le rôle qu'a joué la question de la torture lors de la guerre d'Algérie, gagnée militairement sur le terrain en 1962, mais perdue politiquement, par le ralliement des élites intellectuelles et de la droite gaulliste aux thèses adverses (ce que Chirac vient de nous rejouer admirablement). Une grande partie des élites dites de droite en Europe sont en effet culturellement imprégnées du relativisme et de l'individualisme post moderne issu de 1968 : elles croient au libéralisme économique pour son efficacité, mais le jugent immoral, ce qui les placent au même niveau que les dirigeants des partis de gauche.
Voilà pourquoi Guantanamo est une erreur en soi, mais aussi une erreur de de communication majeure : il fallait soit le secret absolu, soit ne pas créer ce camp. De plus, certaines méthodes utilisées paraissent inutilement cruelles et dégradantes, ce qui rejoint le débat sur l'inutilité de la cruauté qu'il y a eu de bombarder les populations civiles de Dresde ou de Tokyo.
Je suis inquiet devant cette cécité américaine : le ressentiment allemand face à Hambourg et Dresde ressort et s'exprime aujourd'hui sur l'Irak, comme celui d'une partie de la droite française par rapport à l'absence de soutien des USA pour la France qui se battait en Indochine et en Algérie."Ils ne nous ont pas aidé à garder le pétrole algérien, qu'ils se débrouillent pour le pétrole irakien".
Autrement dit, le courage militaire américain doit s'accompagner d'un courage intellectuel qui consiste à ne pas privilégier la courte vue : la puissance est une oeuvre de longue haleine, qui suppose de savoir limiter l'utilisation de sa force pour remporter la victoire des valeurs morales et de l'esprit.
Ce qui semble dramatique si on pousse ce raisonnement, c'est que la civilisation, qui donne ce sens de la durée, est abandonnée par les Européens qui semblent y avoir renoncé, et pas encore acquise par les américains, qui n'ont pour l'instant qu'une culture technique et une société très élaborées, mais qu'ils ne perviennent pas à rendre exportable, parce qu'ils ignorent la durée.
C'est cela qui constitue la grande chance de l'islamisme, qui a remarquablement intégré la notion de la durée. Et c'est sur ce point que se joue la guerre contre le terrorisme : sur le plan des valeurs de la civilisation européenne. Et en premier lieu dans les têtes européennes.

Publié par Pascal le 13 janvier 2006 à 9:57

Je me souviens de l'un de nos instructeurs, un fusilier-marin commando, Officier des Equipages de la Flotte qui s'était battu en Indochine, puis en Algérie : "De toute façon, rappellez-vous, si vous ne voulez pas aller à la guerre, c'est elle qui viendra à vous!...."
Par la suite, j'ai toujours eu cette boutade dans l'oreille...
En effet, la lâcheté collective qui caractérise nos sociétés en ce moment, la démission de nos "élites" autoproclamées (sont elles des "élites"?), la négation globalisée de l'esprit de défense, nous promettent à terme de tristes jours. Mais je reste persuadé aussi que le véritable substrat culturel des européens remontera forcément en surface tot ou tard. Les Américains sont courageux, ils sont les dignes fils de la vieille Europe. Nous serions mieux inspirés de les aider plutot que de les dénigrer. Ce sont nos alliés naturels. Nos soi-disants "politiques" n'ont pas vraiment choisi le bon camp, et se tirent ou nous tirent des balles dans le pied! Ce monde est de plus en plus dangereux, la gesticulation et les rodomontades que nous entendons ne sont pas à la hauteur de ce qui nous attend. Quand l'ancien chef des pasdarans aura sa bombinette, que croyez vous qu'il va faire? Espérons que les Israeliens règleront le problème avant qu'il ne soit trop tard! Puisque nos politiques ne sont bons qu'à discutailler et pérorer sur des problèmes triviaux qu'ils sont bien incapables de traiter! (25000 voitures brûlées par des gamins, et ils ne se passe rien!!!)

Publié par Patrick LUCO le 13 janvier 2006 à 14:24

A Evoweb : Je persiste et signe, à mon sens une idéologie ne peut être combattue (uniquement, ajouterais-je) avec la puissance de feu. On peut passer des croyants par les armes, mais pas leurs convictions. Votre exemple, visant à montrer que chacun se rangerait de l'avis du plus fort, me semble faire abstraction de l'effet propre aux idées. Celles-ci sont capables de transformer les individus, de les faire agir de manière totalement néfaste à leurs propres intérêts au profit d'intérêts plus grands et plus généraux. Les idéologies sont en mesure de justifier à peu près n'importe quel acte dès lors qu'il s'inscrit dans la ligne fixée, dans la perspective de l'objectif suprême. La révolution ou la mort !

Face à une telle opposition, s'en prendre aux hommes ne fait souvent que renforcer la détermination de ceux qui partagent leurs idées. A moins d'employer la puissance de feu à un niveau génocidaire, ce qui est un argument rhétorique étranger à la morale et à la réalité des armes.

Publié par Ludovic Monnerat le 13 janvier 2006 à 22:12

A Al : Je partage votre explication concernant le "tigre de papier" et l'influence que la mollesse ou l'absence des réponses américaines ont eue sur le terrorisme islamiste. Cependant, il ne suffit pas de massacrer ses séides depuis 2001 pour s'en prendre à l'idéologie qui les meut : à terme, le bulletin de vote constitue une offensive bien plus efficace. L'incapacité de l'administration Bush - jusqu'il y a peu, et encore - à désigner ses ennemis par leur vrai nom, à savoir les islamofascistes, illustre mon propos. Difficile de vaincre un ennemi blotti sous la traîne du politiquement correct triomphant ! :)

Publié par Ludovic Monnerat le 13 janvier 2006 à 22:21

@LM: Si vous rajoutez le "uniquement" nous sommes d'accord. Il ne s'agit en effet pas de dire que les armes suffisent (comme vous le dites très bien dans votre réponse suivante à Al), mais bien de ne surtout pas négliger leur importance.

Beaucoup (probablement le plus souvent la majorité) de ceux qui s'affichent comme de solides soutiens d'une idéologie seraient prêts à changer de camp si leur sécurité est garantie, ou même tout simplement s'ils croient que cet autre camp gagnera. C'est dans leur intérêt, il n'y a pas besoin de les génocider.

Le démontrer serait beaucoup trop long (j'ai déjà écrit un bouquin pour ce faire) mais peut-être quelques exemples aideront à mieux en saisir l'importance :
- Fin 2001 Ben Laden avait utilisé comme argument l'image du cheval fort et du cheval faible en précisant que chacun préférerait naturellement un cheval fort s'il en avait le choix. Il ne s'agissait là pas seulement d'un exemple censé aider la compréhension, mais aussi d'un message direct : "nous sommes les plus forts, soyez "naturels" choisissez notre camp".
- Au cours de l'histoire de nombreux pays ont été colonisés par les armes, souvent avec énormément de violence à cause d'une opposition farouche, et s'y sont finalement adaptés au point d'avoir adopté et intégré les normes des vainqueurs (ex: presque tous les pays musulmans, relire notamment l'histoire des premières conversions de tribus)
- Il y a quelques années dans un pays d'Afrique sub-saharienne, un candidat à une élection avait décidé de parcourir la brousse pour aller convaincre les villageois. Un journaliste a rapporté qu'après un meeting un électeur potentiel avait déclaré au candidat : "Votre programme est très bien, je voterai pour vous quand vous serez élu"...
- "Persuader la population iranienne de changer de régime" :)

Publié par Evoweb le 14 janvier 2006 à 17:20