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15 janvier 2006

Un tribunal médiatique

Sonntagsblick.jpg

Le Sonntagsblick poursuit sur sa lancée : après avoir révélé dimanche dernier l'existence d'une interception des services de renseignements sur le thème des transferts de prisonniers effectués par la CIA, il dévoile aujourd'hui les réactions au sommet de la Confédération et décrit comment les 3 conseillers fédéraux membres de la délégation de sécurité ainsi que plusieurs hauts fonctionnaires traitent l'affaire. Initialement, le Blick avait eu un peu de mal à choisir sa cible, soumettant à la même ignominie le Conseil fédéral, le Chef de l'Armée et les services de renseignements ; bien vite, cependant, il a choisi comme angle d'attaque l'échelon politique et mène aujourd'hui sous la forme d'un tribunal médiatique une offensive visant à imposer ses vues au plus haut niveau de l'Etat. Plusieurs autres journaux bien entendu l'accompagnent dans cette entreprise.

Bien entendu, il est vain d'opposer des arguments rationnels à de telles attaques. Que le fax intercepté ne soit en aucun cas une preuve de quoi que ce soit et ne puisse servir de base pour une réorientation des relations politiques envers Washington va pourtant de soi : les échanges sur le réseau diplomatique égyptien n'ont pas spécialement la réputation d'être la vérité absolue. Que les Etats-Unis soient en guerre depuis 2001 et donc que les procédures pénales usuelles ne puissent pas s'appliquer, quoi qu'en dise Micheline Calmy-Rey sur de prétendus "transferts extrajudiciaires", devrait également être pris en compte. La négation de la menace terroriste islamiste est la condition sine qua non pour faire apparaître comme entièrement illégales et immorales les entreprises américaines, au lieu de les discuter et de les évaluer avec nuance.

Mais la nuance et le recul ne font justement pas partie de la mentalité d'une bonne partie des journalistes, pour lesquels la plume ou la caméra sont un moyen de changer le monde, de lui apporter un peu plus de justice. Quitte à séparer les acteurs entre coupables et victimes, entre bons et méchants, et ne changer d'avis que pour passer de l'un à l'autre. Un exemple de ce phénomène est donné par le Sonntagsblick dans le même numéro : un article consacré à l'affaire des 4 grenadiers licenciés pour propos racistes et antisémites ne tarit pas d'éloges à l'endroit du commandant de l'école, dont la conduite décidée et irréprochable est mise en opposition avec les réflexions un brin confuses de la justice militaire. Dépeindre les hommes sous les traits de héros ou de salauds fait partie de la démarche.

Ainsi, lorsqu'un nouveau sujet apparaît dans le prétoire de la presse, c'est souvent la première perception qui finit par s'imposer et donner le ton ; les médias de qualité supérieure tentent régulièrement de remettre en question cette perception, de donner au sujet une assise plus solide et plus large, mais le tribunal de la presse populiste s'en détourne rarement. Il faut vraiment qu'ils aillent dans le mur avec des conséquences financières et éthiques claires, comme lors de l'affaire Borer-Ringier, pour que les juges médiatiques passent de la charge à la décharge, voire intégrent le réquisitoire comme la défense dans leurs propos. L'image ci-dessus du Sonntagsblick d'aujourd'hui montre que nous en sommes loin.

Publié par Ludovic Monnerat le 15 janvier 2006 à 9:33

Commentaires

Adressant mes félicitations à Sotek sur son blog (http://ordre66.blogspot.com/), j'en profite pour vous indiquer que j'apprécie aussi particulièrement vos analyses et commentaires. Vous avez souvent raison ! De la part d'un professionnel d'une école de commerce française.....

Publié par Crescendo le 15 janvier 2006 à 12:10

LM: "Ainsi, lorsqu'un nouveau sujet apparaît dans le prétoire de la presse, c'est souvent la première perception qui finit par s'imposer et donner le ton"

Une étude récente va dans ce sens : Matthew Gentzkow et Jesse M. Shapiro (Chicago, US) ont trouvé que le biais médiatique peut être expliqué par le désir des journalistes d'apparaître crédibles auprès de leur lectorat :
"A media firm concerned about its reputation for accuracy will therefore be reluctant to report evidence at odds with the consumer's prior beliefs."
http://www.eurekalert.org/pub_releases/2006-01/uocp-nsl010306.php

A rapprocher de la rétroaction positive signalée par Peggy Noonan et Stanley Kurtz : plus un journal est biaisé, plus il perd des lecteurs en désaccord avec le biais, ce qui modifie l'orientation moyenne de son lectorat, ce qui l'oblige à être encore plus biaisé (voir : http://www.evoweb.net/blog/index.php/2005/01/17/p116/Media--mourir-ou-mentir.html)

Publié par Evoweb le 15 janvier 2006 à 14:49

« La négation de la menace terroriste islamiste est la condition sine qua non pour faire apparaître comme entièrement illégales et immorales les entreprises américaines, au lieu de les discuter et de les évaluer avec nuance ». (LM)


Encore une fois, je m'oppose à votre vision concernant le point évoqué ci-dessus (bien qu'étant globalement d'accord avec votre analyse. Si l'on faisait actuellement un sondage en Suisse et en Europe, je suis convaincu que la majorité des personnes interrogées reconnaîtrait la menace terroriste dont vous faites mention.
En revanche, les moyens utilisés seraient certainement critiqués avec vigueur. Car comme vous l'avez souvent indiqué ce conflit est avant tout un combat idéologique. Dans ce cadre, certains éléments conceptuels (valeurs sociétales, droit, etc.) ont une grande importance. Le choix des armes utilisées pour lutter contre le terrorisme doit donc intégrer cet élément. Dans le cas contraire, le manque de cohérence des actions menée sera reproché autant par la partie adverse, que par une importante frange des citoyens des Etats agissant (ou alliés). Cette faille rendra le combat plus difficile et introduira un élément allant à l'encontre du but final recherché (conquérir les cœurs et les esprits).
Dans ce cas, deux options sont possibles : créer des centres de détention totalement secrets (ce qui est à mon avis impossible et moralement douteux), soit suivre une ligne de conduite respectant scrupuleusement les valeurs intégrées par les Etats concernés par ce combat. Autrement dit, recourir aux mêmes moyens que ceux qui utilisés au sein de nos propres frontières.
Dans ce cas précis (tout en comprenant le besoin de tenir secret certaines informations obtenues), les Etats-Unis font tout pour alimenter la polémique et pour entretenir un voile qui finalement ne fait que les desservir.

Publié par Alex le 16 janvier 2006 à 11:08

Chiche, Alex : faisons un sondage (si nous le pouvions...) et demandons-nous ce que penseraient les Suisses. D'accord avec vous pour dire qu'une majorité d'entre eux reconnaissent "la menace terroriste". Mais comment ? Sous quelle forme ? S'agit-il vraiment d'une menace ou d'un risque, d'une action guerrière ou criminelle ? Les terroristes islamistes se décrivent eux-mêmes comme des combattants, et pourtant nombre d'esprits en Occident s'obstinent à ne voir dans le terrorisme qu'une forme aggravée de criminalité. Pensez-vous que la majorité des Suisses ont conscience que la mouvance islamiste a déclaré la guerre à l'Occident dans les années 90, et projette - rien que cela ! - de conquérir le monde ?

Passer sous silence cet irrédentisme des esprits et des territoires est ce que j'entends en parlant de "négation de la menace terroriste islamiste". Ce qui ne change rien à votre raisonnement, que je partage : toute procédure moralement douteuse finit tôt ou tard par être connue et par devenir contre-productive. Mais il y a bien une dissimulation dans la couverture médiatique occidentale traditionnelle, qui s'exprime par l'euphémisme (parler de groupe radical et non terroriste pour le Hamas, par exemple) ou par l'omission (les liens entre Saddam Hussein et le terrorisme islamiste, par exemple). Sans cette dissimulation, il serait impossible de juger aussi durement les actions américaines (comme le font la majorité des citoyens par ici).

Publié par Ludovic Monnerat le 16 janvier 2006 à 13:15

« Pensez-vous que la majorité des Suisses ont conscience que la mouvance islamiste a déclaré la guerre à l'Occident dans les années 90, et projette - rien que cela ! - de conquérir le monde ? » (LM)

J'espère que oui. Toutefois, les Suisses ont certainement un problème d'identification avec cette menace. Actuellement, malgré les moyens de communication, cette dernière paraît encore assez lointaine. D'autre part, cette guerre semble comprendre deux fronts. L'un, prioritaire, concerne avant tout des lieux liés à l'Islam. Le second semble moins important, ne serait-ce que pour des raisons émotionnelles ou des questions de représentation symboliques.
Dans ce cas, l'attitude de nos concitoyens devient presque compréhensible.

PS. La question israélo-palestinnienne est une histoire complexe qui est difficile de débattre sans rapidement tomber dans l'émotionnel. Autrement dit, je pense que les tords (au cours de cette aventure) doivent être partagés par les deux camps (sans évoquer la situation actuelle, ni indiquer qui est le plus fautif!).
Concernant les liens entre Saddam Hussein et le terrorisme islamiste, je suis quelque peu sceptique, ne serait-ce que pour des raisons de cohérence politique ou pour des raisons tactiques. Cela dit je reconnais également un certain manque d'objectivité de la part des médias!

Alex

Publié par Alex le 16 janvier 2006 à 15:06