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30 septembre 2005

A toute heure

Les opérations militaires sont généralement caractérisées par un fonctionnement permanent, 24 heures sur 24. C'est le cas du Swiss Raid Commando, qui impose des journées particulièrement longues à toute l'organisation comme aux participants. L'affaire se déroule très bien, et les mois de planification portent aujourd'hui pleinement leurs fruits. Mais si la phase de sélection s'est bien terminée, la phase d'action commencera en fin de soirée, et je devrai être présent au quartier-général pour superviser et appuyer la conduite de la phase une partie de la nuit. Ce qui explique mon indisponibilité passagère ! :)

Posted by Ludovic Monnerat at 20h45 | Comments (1)

29 septembre 2005

Un Raid sous la pluie

La météo n'est guère clémente avec le Swiss Raid Commando, et un crachin recouvre l'Ajoie depuis le début de l'après-midi. Qu'à cela ne tienne : les derniers préparatifs de l'édition 05 vont bon train, les participants entrent en service à peu près normalement (il y a toujours des gens qui arrivent au milieu de la nuit...), les postes finissent d'être montés dans le terrain (j'ai passé 3 heures à en visiter et contrôler un tiers pour la phase sélection)... et je profite d'un bref instant de répit pour mettre quelques lignes sur ce carnet. Je serai en effet très peu disponible ces prochains jours. Mais le site du SRC mérite le détour !

Posted by Ludovic Monnerat at 16h41 | Comments (5)

28 septembre 2005

Le retour en Suisse

Après une journée rondement menée, et consacrée au centre d'opérations multinational interforces, me voici dans l'Airbus A319 de Swiss qui me ramène à Zurich. Les dernières activités étaient passionnantes ; j'ai eu la chance de pouvoir diriger l'un des trois groupes formés pour les tâches du CJOC - un insigne honneur pour un officier suisse, tranchant qui plus est par son très jeune âge parmi les 33 participants - et ainsi d'assurer la production et la présentation d'un rapport de situation qui, dans la réalité d'une force de l'OTAN, aurait été envoyée au SACEUR. Le travail consistant à traiter une masse énorme d'informations, provenant des composantes subordonnées comme d'autres organisations, est un défi qu'impose la conduite des opérations. Et distinguer les événements les plus importants dans cette masse, et ceux qui peuvent soudain le devenir, exige une expérience considérable.

Ce cours de 10 jours s'est finalement révélé très positif, et mes camarades suisses partagent mon avis. Ceci étant, il est toujours agréable de rentrer chez soi et de retrouver les êtres qui vous manquent. Malgré les messages électroniques, les SMS et les coups de téléphones, la distance est une chose parfois difficile à gérer. Cela reste d'ailleurs une chose étonnante que de pouvoir se parler par-delà 1500 kilomètres avec un téléphone portable comme si de rien n'était. Plusieurs personnes m'ont appelé pour raisons professionnelles et ont été bien surprises d'apprendre que j'étais en Suède ; un journaliste de La Première m'a même proposé une interview téléphonique préenregistrée pour l'émission Forums, vu la qualité du son, et c'est mon indisponibilité qui m'a contraint à y renoncer. Cette connectivité galopante a quelque chose de fascinant.

Mon retour en Suisse ne signifie toutefois pas un retour à la normale. Bien au contraire : le Swiss Raid Commando 05 se déroule cette semaine, et j'arrive juste à temps pour prendre au bond ma fonction et ainsi contribuer à la conduite de cette opération passionnante. Pas le temps de s'ennuyer ! :)

Posted by Ludovic Monnerat at 21h27 | Comments (4)

27 septembre 2005

L'articulation des cibles

Aujourd'hui, les participants au cours ont consacré leur journée au Joint Coordination Board, un outil focalisé sur la planification à court terme des opérations - entre 3 et 10 jours. Nous avons ainsi eu pour tâche de planifier des actions visant à gérer une situation aggravée, déclenchée par des émissions radios pirates appelant à la résistance face à notre force multinationale et par des flux de réfugiés qu'il s'agit tant bien que mal de gérer. Les différents groupes du cours ont proposé des variantes faisant des efforts principaux sur l'une ou l'autre des composantes - les forces terrestres pour occuper le terrain et fournir une protection visible, les forces spéciales pour s'infiltrer et mener des actions directes décisives, ou encore les opérations psychologiques pour influencer les comportements.

Un élément essentiel du JCB, et de l'ordre de coordination interforces qu'il est chargé d'établir, réside cependant dans le ciblage au sein du secteur d'engagement. L'outil responsable de la chose s'appelle le Joint Targeting Working Group (l'OTAN est définitivement accro aux appellations imbuvables et aux acronymes superfétatoires), et son produit se nomme Joint Effects List (une appellation nouvelle ; on parlait de Joint Targeting List voici peu). Cette liste est mise à jour sur une base quotidienne et recèle toutes les cibles des effets létaux et non létaux que l'on souhaite exercer. Ce qui représente un progrès déterminant par rapport à la pensée militaire traditionnelle : précédemment, le ciblage consistait pour l'essentiel à identifier et à prioriser les objectifs que l'on souhaitait détruire. Aujourd'hui, un pont à anéantir, unw entreprise à immobiliser, une communauté à influencer ou un dirigeant à convaincre relèvent d'un processus identique.

Cette compréhension élargie des opérations militaires, et pour tout dire de la guerre, a naturellement des conséquences en termes d'informations à gérer. Pour prendre un exemple comparatif, l'OTAN avait identifié quelques dizaines d'objectifs en Serbie au mois de mars 1999, lors du déclenchement de l'opération « ALLIED FORCE », et ce nombre a dépassé le millier trois mois plus tard ; en Afghanistan, le nombre de cibles répertoriées s'est élevé jusqu'à 14'000 à 15'000, pour la simple et bonne raison que des individus et des groupes de personnes ont été inclus. La diversité des effets recherchés implique aussitôt une multiplication des cibles, et donc un volume d'informations largement supérieur. Raison pour laquelle le ciblage des opérations en Afghanistan est appuyé par le personnel du quartier-général du Joint Forces Command de Brunssum, aux Pays-bas!

On peut se demander si cette méthode numériquement impressionnante est valable. A titre personnel, je pense que l'environnement des opérations modernes impose la prise en compte des complexités propres aux sociétés dans lesquelles elles s'inscrivent, et donc que de tels volumes de données sont incontournables. L'essentiel restant de ne pas se perdre dans les détails et de rester capable de fixer des priorités.

Posted by Ludovic Monnerat at 23h36 | Comments (2)

La main et le nez

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S'il fallait une preuve que les Suédois ne manquent pas d'humour, cette sculpture flottant près du pont central de Stockholm en est une. Le doigt pointé et le visage à moitié immergé suggèrent bien entendu mille autre choses que le rire, mais c'est ce dernier qui m'est venu aux lèvres le premier ce week-end. Même si un nez à la Couchepin aurait peut-être eu un effet plus grand encore... :)

Posted by Ludovic Monnerat at 6h59 | Comments (1)

26 septembre 2005

A l'hôtel de ville

Stadshuset2.jpg

L'édifice que je préfère à Stockholm reste l'hôtel de ville, le Stadshuset : avec sa tour magistrale de solennité et de brillance, sa cour intérieure toute empreinte de dignité séculaire et son revêtement de briques rouges tellement marquant, cette construction des plus célèbres mérite que l'on s'y attarde. C'est ce que j'ai fait hier matin, au début d'une journée consacrée à plusieurs musées, afin d'avoir d'emblée le coeur et l'esprit gorgés de perspectives majestueuses.

Posted by Ludovic Monnerat at 22h01 | Comments (3)

L'extraction de personnel

Notre cours est entré dans sa dernière ligne droite, en l'occurrence les différents outils de planification et de conduite des opérations. Aujourd'hui, nous nous sommes penchés sur la planification à moyen terme en effectuant quelques unes des étapes de ce processus long et complexe - bien plus long et complexe dans l'OTAN que dans l'armée suisse, d'ailleurs. Notre mission consistait à planifier, dans le cadre d'une mission de maintien de la paix se déroulant dans la partie sud de l'île de Madagascar, l'extraction d'un contingent d'observateurs non armés de l'ONU engagés dans deux enclaves dans lesquelles des minorités étaient menacées de subir les effets d'une purification ethnique rampante.

Puisque nous nous situons à l'échelon opératif, il ne s'agissait pas de concevoir en détail cette opération, mais bien de répartir les tâches entre les différentes composantes de forces, étant entendu que la composante terrestre, la composante maritime - avec son groupe de forces amphibie - et la composante d'opérations spéciales avaient toutes trois la capacité de mener à bien l'essentiel des actions, et donc de faire office de composante supportée (une manière de répartir l'effort principal à l'échelon de la CJTF). Malgré cela, la tâche était des plus ardues : les deux enclaves se situent à plus de 500 km l'une de l'autre, les observateurs sont positionnés dans un terrain utilisé par des guérillas employant le terrorisme, et les pays où se trouvent ces enclaves n'ont pas la capacité ou la volonté d'appuyer l'action de notre force.

De ce fait, la directive de planification signée par le SACEUR - le commandant suprême des forces alliées en Europe, en l'occurrence le général Wesley Clark, car le scénario de l'exercice date de 1999 - imposait de constituer une force d'extraction suffisamment dissuasive pour empêcher toute escalade de la violence, ce qu'un milieu semi-permissif ou non permissif aurait naturellement favorisé. Notre groupe a dès lors développé trois variantes générales, l'une axée sur une extraction terrestre des observateurs (héliportée et routière), l'autre sur une extraction maritime (héliportée et amphibie), et la troisième sur une action éclair de forces spéciales, infiltrées discrètement au préalable, appuyées par une démonstration de force aérienne, et secondées au besoin par des forces de réaction rapide terrestres et amphibies. On devinera aisément à quelle variante, plus sophistiquée et sexy que les autres, j'ai le plus contribué!

Ce type d'opération est naturellement d'une grande complexité. Il présente une similitude avec les opérations d'évacuation de non combattants (NEO), bien que l'extraction d'une force organisée - et identifiée par des tenues orange - facilite les choses. Il s'agit de distinguer trois éléments : la concentration du personnel dans des points de rassemblements, l'extraction proprement dite vers une zone sécurisée hors du secteur menacé (typiquement, une base d'opérations avancée) et le transport du personnel vers la destination finale. Dans le scénario, les observateurs sont censés se rendre d'eux-mêmes dans les points de rassemblement, ce qui est hautement douteux. Raison pour laquelle il s'est avéré nécessaire de prévoir des détachements de forces spéciales pour la recherche et sauvetage, ce qui inclut la libération de personnes.

Une autre planification nous attend demain, avant de passer mercredi à la conduite. Une fin de cours intéressante.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h58 | Comments (3)

Une position de force

Les médias expriment aujourd'hui leur soulagement suite à la votation populaire d'hier. L'approbation par 56% des Suisses de l'arrêté fédéral relatif à l'extension de l'accord sur la libre circulation des personnes aux nouveaux membres Etats de l'UE est certainement une bonne nouvelle, car elle confirme la politique de négociations bilatérales mise en oeuvre par la Suisse depuis une décennie. Une manière de renforcer la crédibilité et la position du Conseil fédéral dans ses relations avec l'Union.

Pourtant, il serait faux de laisser les idolâtres de l'adhésion transformer ce résultat composite, issu de motivations diverses, en un appel à la relance d'une marche supposée inarrêtable vers l'Europe. Au contraire, comme l'explique Jean-Francois [Jean-Jacques, bien sûr, quel lapsus!] Roth dans Le Temps, cette votation met un terme à un long processus et correspond pour bien des gens à un aboutissement. Il est clair qu'une bonne partie des Suisses qui ont voté "oui" ce week-end se méfient de l'UE, et souhaitent se laisser le temps d'observer l'évolution de la situation.

Pour ma part, j'en conclus que la réaffirmation d'une majorité claire à défaut d'être confortable place la Suisse en position de force pour définir son avenir entre les grandes entités politiques de notre temps. Une éventuelle adhésion à l'Union ne peut en aucun cas se suffire d'un réflexe culturel ou d'un mimétisme civilisationnel, en dissimulant par ce biais l'étiolement d'une identité nationale. Que les citoyens d'un pays puissent aussi tranquillement décider de leur avenir est un acquis trop essentiel pour être mis de côté. Le jour où l'Europe ressemblera à la Suisse en matière de démocratie, mes concitoyens auront bien moins de réticence à s'en approcher !

COMPLEMENT I (26.9 1150) : Pour Sisyphos sur son blog, ce vote est la moins pire des possibilités. Et les nouvelles réglementations qu'il implique seront durables.

Posted by Ludovic Monnerat at 6h56 | Comments (4)

Le verrou de l'archipel

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Voici une vue nocturne de la forteresse de Vaxholm, une puissante position défensive qui constitue depuis des siècles le verrou de l'archipel en contrôlant le passage des navires qui se rendent à Stockholm. C'était le point le plus éloigné de notre croisière samedi soir, et une bonne manière de voir comment la Suède a construit sa défense face à ses ennemis, à commencer par la Russie. Une visite de cette forteresse s'impose un jour...

Posted by Ludovic Monnerat at 6h43

25 septembre 2005

Au départ de l'archipel

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Hier soir, l'encadrement du cours a organisé une croisière dans l'archipel sur le MS Enköping, un bateau âgé de plus d'un siècle qui n'a jusqu'ici coulé que deux fois (!). On voit ici une image du départ du port de Stockholm (le grand navire à droite effectue la liaison jusqu'à Helsinki). En fait, tout le bateau avait été loué pour la trentaine d'officiers et accompagnants présents, et le chef du navire - M. Arnaud, de France comme il se doit - a préparé un buffet typique suédois absolument superbe. Une excellente manière de passer une soirée tout en faisant plus ample connaissance avec des officiers que l'on peut être amené un jour à rencontrer dans une opération.

Posted by Ludovic Monnerat at 19h03 | Comments (4)

Sur les quais de Stockholm

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La capitale suédoise est fameuse pour ses quais bordés de bâtiments tellement typiques, comme le Nybrokajen ci-dessus. Avec les nombreux bras de mer qu'elle connaît, la ville de Stockholm a des quais qui occupent une vaste surface et permettent à maints promeneurs de déambuler tranquillement. Et lorsque le soleil déclinant accorde ses plus belles couleurs à la scène, le spectacle est magnifique.

Posted by Ludovic Monnerat at 9h41

24 septembre 2005

En route pour Stockholm

La première semaine du cours s'est achevée vers 1230 aujourd'hui, après une matinée consacrée aux trois outils employés pour la planification et la conduite des opérations : le JOC (centre d'opérations interforces, responsable des activités immédiates et jusqu'à 3 jours, qui émet notamment des ordres partiels - les FRAGO), le JCB (bureau de coordination interforces, responsable des activités de 3 à 10 jours ainsi que du ciblage, qui émet notamment des ordres de coordination interforces - les JCO) et le JOPG (groupe de planification opérative interforces, responsable des activités au-delà de 10 jours, qui émet notamment les plans d'opérations - les OPLAN). Une matière donc très simple ! :)

Pour la suite, le centre SWEDINT a organisé pour ses étudiants une activité plus récréative, cet après-midi et ce soir, avec un déplacement en car jusqu'à Stockholm, une visite assez libre de la ville ainsi qu'un repas pris sur un bateau effectuant un tour de l'archipel. Si les accus de mon appareil digital me le permettent, je mettrai donc en ligne quelques belles images, car le temps est ici magnifique - ciel presque entièrement bleu et 19 degrés à l'ombre !

Posted by Ludovic Monnerat at 12h41

23 septembre 2005

Terre, mer et air

Les rivalités interforces - ou interarmées - restent une chose difficile à appréhender de l'extérieur. A priori, les militaires devraient en effet former une confrérie, ou à tout le moins une organisation favorisant la camaraderie, et non se livrer à des luttes intestines parfois désastreuses, avec des services prêts à tirer des ficelles politiques pour défendre leurs intérêts sectoriels. De telles rivalités existent cependant dans toutes les armées, et les structures multinationales n'y échappent pas ; la Suisse constitue d'ailleurs à cet égard une exception : la faiblesse de la composante maritime - nos bateaux patrouilleurs sont issus du génie - limite à deux le nombre de forces, et donc une grande partie des tensions. Celles-ci existent néanmoins. Il suffit qu'un officier de l'infanterie visite une installation des Forces aériennes pour s'étonner des différences frappantes dont elle témoigne en termes de qualité de vie !

Ce matin, dans notre cours, nous avons cependant eu droit à une illustration frappante de ces rivalités, puisque les trois composantes classiques de la CJTF - terre, mer et air - ont été présentées dans cet ordre par des officiers norvégiens qui en sont issus. Bien entendu, ceux-ci ont chacun mené une opération de séduction couplée à un dénigrement, explicite ou non, des autres services.

Un major de la composante terrestre - incorporé dans l'Allied Rapid Reaction Corps - a commencé son exposé par un slide show de l'opération en Afghanistan, avec le morceau « Road to Hell » de Chris Rea sur les hauts-parleurs de la salle ; il s'est ensuite lancé dans une description précise et concrète des actions menées au sol, en mettant notamment l'accent sur le concept d'opérations basées sur les effets, qui est implémenté par l'ARRC, et en démontrant par là que les méthodes traditionnelles de planification étaient outrageusement dépassées.

Un capitaine de la composante navale - un grade équivalent à celui de colonel, et il s'agissait en fait du chef opérations de la marine norvégienne - a ensuite fait un tour d'horizon enthousiaste des flottes portant de près ou de loin la bannière de l'OTAN. Il a ainsi montré, à juste titre, que seuls les moyens maritimes permettent aujourd'hui à l'Alliance de déployer l'état-major d'une CJTF. Mais il a également souligné que sa composante possède des éléments terrestres et aériens, et que somme toute les effets interforces n'étaient si indispensables que cela.

Enfin, un lieutenant-colonel de la composante aérienne a entamé son exposé par quelques slides hyperchargés sur la grande stratégie, sur les principes fondamentaux qui la régissent, en appelant Beaufre et Luttwak à la rescousse, avant d'en venir au fait et de décrire l'arme aérienne comme étant la mieux à même de concrétiser le tout. Il a même illustré certains éléments avec un fleuret qu'il possède, peut-être en référence à André Beaufre, et plus sûrement parce que le général de l'aviation suédoise présent dans la salle pratique l'escrime.

Les rivalités sont inévitables dans les armées. Il s'agit simplement de faire en sorte que leurs effets restent maîtrisés, et que l'inertie structurelle n'entrave pas trop la pensée.

Posted by Ludovic Monnerat at 22h58 | Comments (2)

22 septembre 2005

Une église suédoise

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Avec une pensée pour Francois (désolé, je ne suis pas encore parvenu à trouver les cédilles sur les claviers des ordinateurs locaux), voici une image prise hier sur mon parcours de course à pied, qui montre une charmante église, assez représentative de ce que l'on peut trouver dans la campagne suédoise. Dans ce pays qui alterne les vastes forêts, les étendues herbeuses et les petites bourgades, dont les maisons arborent souvent un teint grenat avec les traditionnelles fenêtres blanches, ce type de bâtiment surprend par sa hauteur et par sa couleur. De quoi, je l'espère, faire oublier certaines déceptions ci-dessous... :)

Posted by Ludovic Monnerat at 20h38 | Comments (5)

La théorie et la pratique

Ce cours se révèle tout aussi intéressant que je pouvais l'espérer. Hier, nous avons eu droit à une journée focalisée sur deux domaines transversaux, la logistique et l'aide au commandement ; après plusieurs théories dans la matinée, nous avons consacré l'après-midi à l'élaboration des premières lignes directrices pour un concept logistique qui, dans le cadre d'un scénario fictif se déroulant sur l'île de Madagascar, est rendu assez complexe pour la rareté des infrastructures. Aujourd'hui, nos travaux ont porté sur la coopération civilo-militaire, l'analyse des directives stratégiques et l'appréciation des moyens des forces armées en présence, après deux exposés très complet sur le commandement de la composante des opérations spéciales et les règles d'engagement. Tous ces exposés s'appuyaient sur des opérations en cours de l'OTAN, avec en première priorité l'Afghanistan.

Une chose commune à toutes ces présentations reste la différence entre la théorie et la pratique. L'Alliance produit en grande quantité de nombreux règlements qui forment une doctrine censée régler la planification, la conduite et l'exécution des opérations. Dans les faits, il existe une différence souvent énorme entre la théorie et la pratique, ce d'autant plus que chaque opération possède ses particularités. Ce constat n'est pas nécessairement négatif ; la nécessité d'adapter des principes à une situation donnée exige ainsi une souplesse et une faculté d'innovation tout à fait saines. Malgré cela, il est des domaines dans lesquelles certaines libertés peuvent s'avérer préjudiciable. En particulier dans l'une des valeurs cardinales de toute institution militaire : l'obéissance.

En théorie, le commandant d'une formation donnée dispose ainsi d'une autorité reconnue. Dans les missions de soutien à la paix, cette autorité est décrite selon des acronymes abscons dont la distinction est parfois subtile : ainsi, le commandement opératif (OPCOM) autorise un commandant à donner des ordres ses formations subordonnées ainsi qu'à leurs propres subordonnés, alors qu'un contrôle opératif (OPCON) limite cette compétence aux directement subordonnés. Dans la pratique, pour prendre l'exemple du Kosovo, le commandant de la KFOR doit demander à ses commandants de brigade s'ils sont d'accord de bien vouloir engager une de leurs formations dans son sens. Et ceci pour de simples questions de souveraineté et de susceptibilité, sans même prendre en compte les règles d'engagement que les nations imposent à leurs contingents.

De telles réalités jettent un doute certain sur l'aptitude des contingents multinationaux à fonctionner efficacement en cas de crise. En règle générale, l'entente des militaires déployés, le bon sens qu'ils partagent et la communauté d'intérêts entre les nations contributrices suffisent pour surmonter ces entorses à un fonctionnement normal. Mais cela souligne aussi à quel point la formation commune, avant la mission et en-dehors, est importante en vue de renforcer ces liens.

Posted by Ludovic Monnerat at 17h43

21 septembre 2005

Chose promise, chose due

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Pour répondre à la demande de Robert, voici donc ci-dessus le panneau avertisseur que l'on retrouve à peu près partout sur la place d'armes où je me trouve actuellement. J'ai pris la peine d'emmener mon appareil photo dans ma course délassante pour immortaliser cet écriteau stupéfiant, ce que le principal satisfait saura apprécier à sa juste mesure! :)

J'en profite d'ailleurs pour corriger mon erreur, due à mes connaissances scandaleusement lacunaires en suédois : le mot "Stridsfordon" signifie véhicule de combat, et non char de combat comme je l'ai fort imprudemment écrit. Ce ne sont donc pas seulement des Leopard qu'il s'agit de redouter, mais bien toute la gamme de véhicules blindés de l'armée suédoise...

Posted by Ludovic Monnerat at 21h56 | Comments (11)

20 septembre 2005

Deux blogs à découvrir

A la demande de leurs auteurs, qui souhaitent conserver l'anonymat mais que j'apprécie beaucoup, je suggère ici de visiter deux blogs qui ont ouvert ces jours derniers : Un jour ou l'autre, littéraire et intime, déjà signalé par l'ami Variable sur son Calme comme une bombe, et Le Mont de Sisyphe, trilingue et polyvalent. Deux carnets très différents, qui illustrent encore une fois toute la richesse que les blogs peuvent offrir. Bonne découverte !

Posted by Ludovic Monnerat at 20h29

Des journées studieuses

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Les horaires ultraréguliers de la vie militaire ont un côté à la fois rassurant et déresponsabilisant : il suffit de suivre l'ordre du jour pour parvenir au terme des séquences d'instruction, ce qui peut générer une passivité toute consumériste. Une autre manière de voir les choses, et celle que je tente d'adopter, consiste à employer une telle période pour se cultiver au mieux, pour acquérir par l'écoute et la discussion un maximum de connaissances. Même si tous les exposés et toutes les activités ne sont pas nécessairement une découverte ou une révélation, un cours de formation reste une chance à saisir, une opportunité de développer ses compétences dans l'art et la science militaires. Les livres qui m'accompagnent en sont également garants !

Une journée standard de ce cours CJTF commence par le déjeuner (j'emploie bien entendu les vocables suisses pour les repas), pris entre 0620 et 0730, ce qui est plutôt tardif par rapport aux horaires de l'armée suisse. L'instruction du matin se déroule de 0800 à 1130, avec une pause café de 15 minutes ; le dîner est donc pris entre 1130 et 1235, avant de reprendre les travaux l'après-midi jusqu'à 1630. Et c'est à cet instant que le souper est censé être pris, dans une tranche qui s'étend jusqu'à 1730, ce qui est furieusement précoce pour l'estomac des participants helvétiques. Lesquels préfèrent profiter de leur temps libre - les heures du soir étant à la disposition des stagiaires pour étude - et retardent le dernier repas jusqu'à une heure davantage compatible avec leurs habitudes.

Le contenu du cours est de bonne qualité, malgré quelques redondances ; il est vrai que la structure et le fonctionnement de l'OTAN ne peuvent avoir diamétralement changé depuis mon dernier cours. De toute manière, la complexité de l'Alliance justifie pleinement un rafraîchissement des connaissances. Des travaux de détail sont ensuite effectués en groupe et présentés en plénum ; le contenu est intéressant, car entièrement lié au scénario utilisé pour le cours, mais les exigences générales sont assez faibles par rapport à l'école d'état-major général suisse. Comme toujours, chaque participant ne retire du cours que ce qu'il est prêt lui-même à y investir. Les prochaines journées, toujours plus axées sur le travail pratique, devraient toutefois permettre de prolonger la courbe d'apprentissage initiée aujourd'hui.

Après les cours, j'ai renoncé cette fois-ci à aller courir, notamment parce que le ciel grisâtre me semblait plutôt menaçant. J'en ai profité pour aller faire quelques achats au centre commercial du coin, histoire de ramener du crabe en boîte à ma famille (!), et aussi de prendre en photo (voir ci-dessus) le principal écriteau de la base. Une image qui n'est pas des plus avenantes, je le reconnais sans peine! Patience ! :)

Posted by Ludovic Monnerat at 20h07

19 septembre 2005

L'OTAN et les forêts

Le cours a connu sa première journée, réussie de l'avis général. Ce cours vise à fournir aux officiers d'état-major présents une connaissance détaillée du concept de Combined Joint Task Force (force de circonstance multinationale et interforces en langage militaire suisse) développé par l'OTAN, en vue de leur engagement dans l'exercice VIKING 05, qui aura lieu durant la première moitié du mois de décembre. Concrètement, il s'agit d'une formation de 10 jours qui contribuera au succès de cet exercice, en fournissant à des officiers d'un rang parfois élevé - les 3 commandants de composantes de forces suédoises, des brigadiers-généraux, font ainsi partie des étudiants - les connaissances nécessaires à leur fonction, dans l'exercice comme dans la réalité. Un cours taillé sur mesure, et à ce titre plutôt intéressant.

Le cadre général du cours est fourni d'une part par les structures, les principes et la doctrine de l'OTAN en matière d'opérations de soutien à la paix (qui vont de l'aide humanitaire à l'imposition de la paix), et d'autre part par un scénario fictif modifiant la géographie de l'Afrique orientale en faisant de l'île de Madagascar une péninsule artificielle, divisée en plusieurs pays dont 2 d'entre eux sortent d'un conflit armé (le scénario GEM, employé durant ALLIED FORCE 03, pour ceux qui le connaissent). Aujourd'hui, l'essentiel du temps de travail a été consacré à une mise à niveau des connaissances générales de ces deux aspects, ainsi qu'à la formation des groupes. Il est assez intéressant de constater que sur la grosse trentaine d'officiers présents, tous sont suédois à l'exception des 6 Suisses détachés à cette occasion. Ce qui illustre l'intensité de la collaboration militaire entre les deux nations.

Ce cours se tient dans les locaux de SWEDINT, l'organisation de l'armée suédoise spécialisée dans la formation des militaires individuels et des états-majors prévus pour être engagés dans des missions de soutien à la paix. Nous séjournons donc à la base de Kungsängen, renommée pour le régiment des Royal Life Guards qu'elle abrite, à environ 20 minutes de route de Stockholm. Après la fin des cours et avant le dîner officiel qui a cloturé la première journée, j'ai profité d'une heure et demie de temps libre pour aller courir sur le périmètre de la base, en essayant de suivre l'un des parcours mesurés qui sont paraît-il tracés, et qui en fait ne sont pas du tout indiqués. Bilan des courses : j'ai couru presque une heure, me suis repéré par rapport à la position du soleil (le temps est ici magnifique, 20° en milieu d'après-midi), ai interrogé trois recrues qui passaient pour m'assurer du chemin du retour, et suis arrivé juste à l'heure pour le début de la soirée.

Il est vrai que les paysages aux alentours de Stockholm, avec leurs immenses forêts, sont particulièrement propices aux amateurs à la fois de sport et de nature. Avec une particularité supplémentaire : ce n'est pas partout que l'on trouve des panneaux avertisseurs affichant « Attention chars de combat ». Il est vrai qu'une base abritant des unités mécanisées présente certains dangers. Ayant failli à deux reprises me faire écrabouiller par des Léopard sur la place d'armes de Bure, je ne peux que redoubler de prudence sur un terrain dont j'ignore tout ! En tout cas, ce séjour ici s'annonce tout à fait profitable. Surtout lorsqu'une organisation met à disposition de chaque participant un ordinateur portable avec une connexion à large bande dans les salles de travail comme dans les chambres. Une performance dont l'armée suisse pourrait s'inspirer!

Posted by Ludovic Monnerat at 22h00 | Comments (4)

18 septembre 2005

Waiting for the boarding

AeroportKloten.jpg

Comme d'habitude, je suis nettement en avance, et je dois attendre trois quarts d'heure avant de pouvoir embarquer. Tant mieux : cela me donne le temps de potasser les documents envoyés par le commandement du cours et dont la lecture préalable est sanctionnée par un test. Le cadre de l'opération sur laquelle nous travaillerons est décrit en plus de 120 pages A4. Charmante formalité...

Voici presque 3 mois, je partais également pour la Suède par la grâce de mes fonctions militaires. Il est stupéfiant de constater parfois combien un trimestre peut amener des développements imprévus ; il y a des portes qui s'ouvrent et d'autres qui se referment, des opportunités passionnantes qui se dessinent et des impasses irrémédiables qui se démasquent, des relations anciennes qui se renforcent et des liens intenses qui se déclinent au passé. Sans que finalement on puisse y faire grand chose.

Mais l'important ne réside pas dans ce constat. Comme le symbolise le Jumbolino de Swiss qui vient de se ranger 20 mètres devant moi, et dans lequel je monterai tout à l'heure, c'est le mouvement qui compte. Garder le cap malgré les louvoiements de l'instant. Avancer, grandir, construire, réaliser - l'esprit ouvert, le coeur généreux, l'âme grand-voile. Accepter les vicissitudes de notre voyage terrestre et en tirer le meilleur parti possible.

Posted by Ludovic Monnerat at 14h30 | Comments (3)

En route pour le Nord

L'appel du voyage me reprend : je suis en ce moment même en partance pour la Suède, afin d'y suivre un cours militaire de 10 jours. Une nouvelle occasion d'apprécier ce pays magnifique, et tout spécialement sa capitale dont nous serons à proximité, tout en complétant les connaissances et le savoir-faire acquis ce printemps à l'école de l'OTAN à Oberammergau. Bien entendu, les billets devraient à nouveau se faire plus rares, ou alors être directement liés à mes activités (dans le cadre d'une opération de maintien de la paix : bis repetita). Mais cela devrait être compensé - si j'ose dire - par quelques photos ravissantes! en espérant que je n'ai pas oublié le chargeur de mon appareil digital ! :)

Posted by Ludovic Monnerat at 13h10

Mise à jour de CheckPoint

Plusieurs articles ont été mis à jour sur mon site d'information militaire et stratégique CheckPoint :

Matière, psyché, morale et savoir : le quadrant de la puissance

Comprendre la guerre, c'est avant tout comprendre ceux qui la font. Pourquoi les hommes en viennent-ils à se battre ? Comment s'exercent la violence, la coercition et la contrainte ? Quels sont les véritables rapports de force dans les conflits contemporains ? Voilà les questions auxquelles ce modèle tente de répondre.


Irak : ironie et re-présentation de l'histoire

La véritable lutte au cÅ“ur de la guerre de basse intensité que connaît aujourd'hui l'Irak est celle du monde arabo-musulman : la conjonction du panarabisme et de l'islamisme face à la modernité occidentale. Réflexions.


Une mosquée pour anciens nazis au coeur de l'islam radical

L'histoire de l'implantation de l'islam radical en Europe passe par une mosquée au sud de l'Allemagne. Rapidement prise en mains par l'organisation des Frères musulmans, elle constitue aujourd'hui encore un élément-clef dans la diffusion des interprétations les plus dures de l'islam.


Iran : jusqu'où peuvent aller toutes les options ?

Le président Bush a rappelé le 13 août que toutes les options - y compris, donc, militaires - sont ouvertes si l'Iran venait à poursuivre son programme nucléaire. Mais quelles sont justement ces options pour ceux qui négocient avec l'Iran ?


Plus les choses changent, ou de la sagesse des temps

D'après l'historien militaire américain Victor Davis Hanson, les conflits armés sont régis par des principes immuables, et ceux qui enflamment notre époque ont des parallèles étroits avec ceux des temps passés.

Posted by Ludovic Monnerat at 12h44 | Comments (1)

17 septembre 2005

Les figures de proue

Le combat des idées ne peut pas se passer de personnages capables de les porter, de les incarner. C'est un aspect de la sphère de l'information qui ressort périodiquement dans l'évolution des perceptions publiques. On peut les appeler des leaders-clefs, des porteurs d'opinion, ou des figures de proue comme je le fais ici ; mais on ne peut pas douter de leur importance. Que serait en France le mouvement altermondialiste sans un José Bové ? Que serait en Suisse la droite nationaliste sans un Christoph Blocher ? Bien entendu, la politique est le domaine de prédilection des figures de proue, au point d'ailleurs que des individus en vue dans d'autres domaines - sportifs, acteurs, musiciens, etc. - tentent parfois, avec un succès inégal, d'exploiter leur popularité pour influencer l'opinion.

On peut voir les figures de proue comme des produits marketing perfectionnés, comme des personnages dont les actes, les mots, l'apparence ou encore l'origine doivent contribuer à multiplier l'effet. L'un des meilleurs exemples récents est celui de Cindy Sheehan, cette mère de famille américaine qui s'est établie devant le ranch texan du président Bush et qui a utilisé la mort de son fils en Irak pour protester contre l'opération militaire en cours. Surgie apparemment de nulle part, cette femme a rapidement été entourée d'une machinerie de relations publiques impressionnante, « repackagée » pour réduire sa singularité (« Mother Sheehan ») et savamment mise en exergue pour donner l'impression d'un mouvement de fond, voire d'un basculement de l'opinion que les sondages n'ont jamais montré (environ 60% des Américains soutiennent le maintien de leurs troupes en Irak, et ce chiffre est stable).

Mais une figure de proue doit trouver sa place, et quelque part sa légitimité, au fil du temps. Elle doit rester focalisée sur un nombre limité de messages-clefs, et éviter aussi bien la dispersion dans des causes lointaines que le dérapage dans une rhétorique extrémiste, sous peine de perdre la bienveillance des médias. Dans le cas de Cindy Sheehan, une accumulation de déclarations problématiques - comme celle, toute récente, où elle appelle les troupes américaines à un retrait de « New Orleans occupée » (bas de page) - devrait logiquement renforcer sa singularité et réduire son impact. Un autre exemple est celui de Rachel Corrie, cette militante pro-palestienne morte écrasée par un bulldozer israélien devant lequel elle a choisi de se placer : les images la montrant brûlant un drapeau américain devant des enfants palestiniens l'ont clairement empêchée de devenir une figure de proue posthume.

Toute la mécanique consistant à donner autant d'empire à un personnage individuel doit cependant nous interpeller. La tentation du culte de la personnalité n'épargne personne.

Posted by Ludovic Monnerat at 16h51 | Comments (12)

16 septembre 2005

Le vote ou la mort

Les campagnes électorales accouchent régulièrement de dérapages lamentables, de tentatives éhontées pour obtenir l'adhésion des votants. En Allemagne, une affiche fait actuellement scandale : elle montre des cercueils recouverts du drapeau américain, dans un avion ramenant les dépouilles de soldats très probablement tombés en Irak. Le texte, "elle aurait envoyé des soldats", s'attaque directement à la candidate de la CDU Angela Merkel en raison de son soutien à la politique étrangère américaine, en faisant donc planer le spectre de soldats allemands morts pour une guerre honnie. Le fait que le candidat utilisant cette affiche soit l'un des ministres du chancelier Schröder renforce son impact.

Cette exploitation de l'image des soldats morts n'est bien entendu pas nouvelle. Le soin de l'administration Bush à interdire la diffusion de telles images, et l'appétit pour celles-ci d'une partie des médias, soulignent la lutte de perceptions qui se joue à ce propos. Dans le cas présent, cet emploi de cercueils américains pour une élection allemande reflète la volonté d'élever les enjeux, d'insinuer une question de vie ou de mort derrière le choix de deux personnalités ou de deux coalitions. Et il n'est nul besoin de consulter la pyramide des besoins de Maslow pour se rendre compte qu'une telle perception a de quoi supplanter bien des arguments économiques ou politiques.

L'élévation ou l'abaissement des enjeux est l'un des ressorts les moins connus des conflits, et leur occurrence lors d'une campagne s'explique par la similitude des effets recherchés : mobiliser la population, rassembler toutes les énergies, dépasser les différences mineures pour un intérêt commun supérieur. La propagande de guerre, qui au siècle dernier va des exactions allemandes supposées en Belgique, durant la Première guerre mondiale, à la nazification de l'OTAN durant la guerre du Kosovo, repose ainsi fréquemment sur la diabolisation du camp ennemi et sur l'angélisation du propre camp. Le rôle des valeurs morales est donc central.

Maintenant, il n'est guère certain que l'affiche du SPD soit efficace ; il se peut même qu'elle soit contre-productive, si le public a l'impression d'être manipulé et réagit de façon inverse à l'effet attendu. Elle ne fait en tout cas guère honneur à ceux qui l'ont conçue.

Posted by Ludovic Monnerat at 17h09 | Comments (15)

Un tour à l'arsenal

Ce matin, j'ai fait ce que je n'avais plus fait depuis longtemps : une visite à l'arsenal pour une question d'équipement personnel. C'est évidemment l'une des particularités de l'armée de milice que ces arsenaux dans lesquels les citoyens-soldats peuvent venir en tout temps échanger leurs affaires militaires, compléter leur équipement ou en faire réparer certaines pièces. En ce qui me concerne, je souhaitais obtenir une deuxième tenue de sortie en vue d'un prochain service à l'étranger, avec une petite réserve supplémentaire de chemises. La couturière de l'arsenal de Berne s'est gentiment affairée à me trouver des pantalons à ma taille - avec une grande bande noire sur le côté, bien entendu! - et m'a promptement préparé une nouvelle veste 95. J'en ai d'ailleurs profité pour toucher un nouveau béret noir, le mien, portant le vert de l'infanterie, ayant plutôt fait son temps!

Il est bon de souligner que le service, dans les arsenaux contemporains, se fait avec le sourire et dans le souci de satisfaire le client - en l'occurrence le militaire individuel. J'aurais pu venir avec n'importe quel problème, des souliers à ressemeler, un sac de combat à recoudre ou une arme à contrôler, je pense que l'accueil aurait été identique. Evidemment, on peut me rétorquer qu'un officier supérieur est forcément mieux accueilli qu'un soldat, mais les quelques hommes du rang qui étaient servis en même temps que moi ne semblaient pas spécialement déconsidérés. Je pense tout simplement que l'atmosphère dans les arsenaux a beaucoup changé depuis l'époque de l'Armée 61. Les mauvaises langues diront que la réduction drastique des places de travail et des établissements dans ce domaine explique en partie cette approche nouvellement avenante!

Posted by Ludovic Monnerat at 14h26 | Comments (15)

15 septembre 2005

L'autocensure des militaires

L'un des aspects les plus déplaisants de la planification militaire, à court ou à long terme, reste l'autocensure que l'institution s'inflige à elle-même. J'en parlais aujourd'hui à midi avec l'un de mes camarades : dans les groupes de travail qui sont formés pour conduire les multiples projets en cours, il arrive immanquablement un instant où un esprit un peu moins ouvert que les autres déclare, d'un ton qui n'admet aucune réplique, « politiquement, c'est impossible. » En général, c'est l'argument massue, celui que l'on dégaine pour flinguer une initiative trop originale, trop innovatrice, trop rétive au consensus mou. Et il faut un courage moral hors du commun pour montrer le caractère souvent déplacé d'un tel argument.

Il va de soi que la politique joue un rôle déterminant dans le développement des armées. On peut difficilement soutenir un projet contredisant par exemple la volonté populaire exprimée ou les choix rendus publics par le Conseil fédéral. Cependant, le problème est ici différent : il survient lorsque les militaires se mettent à la place des politiques et imaginent leurs décisions avant même que les options soient entièrement développées. En tant qu'outil stratégique majeur au service d'un pays, une armée doit contribuer à préserver et à élargir la liberté d'action du Gouvernement par une culture axée sur l'ouverture d'esprit, la polyvalence, l'imagination et le dialogue. Renoncer à une option parce qu'elle tranche avec le quotidien peut parfois coûter très cher.

A ce sujet, il me revient une anecdote vécue durant mon dernier séjour dans une installation de commandement souterraine de l'armée. Dans le cadre d'un exercice qui avait pour thème général la sûreté sectorielle face à une menace de type asymétrique, j'avais en effet été chargé d'élaborer un ensemble d'actions possibles au niveau opératif. Certaines d'entre elles, même si le scénario était celui d'un conflit, étaient plutôt aventureuses et impliquaient des risques aussi mesurés que certains. Lorsque je les ai présentées à la direction d'exercice, qui faisait office de filtre avant une présentation en plénum devant le chef de l'état-major de conduite de l'armée, j'ai remarqué passablement de regards écarquillés dans l'assemblée, de bouches ouvertes, et même de teints pâlissants. Le mot « politique » était sur toutes les lèvres.

L'autocensure des militaires n'est pas seulement une crainte carriériste, une timidité institutionnelle. Elle est aussi une excuse pour l'immobilisme, un recours pour l'incompétence.

Posted by Ludovic Monnerat at 20h43 | Comments (10) | TrackBack

L'extraordinaire ordinaire

Une amie m'a raconté dernièrement un épisode intéressant qu'elle a vécu dimanche dernier à l'aéroport de Bâle-Mulhouse. Devant accompagner une voisine partant en voyage, et accessoirement s'occuper de sa fille pendant ce temps, elle a soudain remarqué que le périmètre situé autour du check-in de la compagnie low-cost EasyJet avait été bouclé - alors même que sa voisine devait s'y rendre. Un brin interloquée, mon amie a interrogé une employée du check-in de Swiss, non loin, pour savoir ce qu'il en était ; celle-ci lui a répondu que la zone était bouclée en raison d'un bagage suspect.

Effectivement, peu après, les hauts-parleurs de l'aéroport ont demandé aux voyageurs de bien vouloir gentiment s'écarter et faire attention à leurs propres bagages pendant la destruction du colis abandonné. Quelques instants plus tard, alors que mon amie sirotait un café, une énorme explosion retentit dans le bâtiment, suscitant une frayeur très différenciée parmi le public. Par la suite, le check-in d'EasyJet est redevenu accessible, à peine encombré par quelques débris, restes d'habits, feuilles de papier déchirées!

La banalité d'un tel événement montre probablement à quel point notre époque a vu la sécurité quotidienne évoluer.

Posted by Ludovic Monnerat at 8h57 | Comments (2) | TrackBack

14 septembre 2005

Sur les traces d'Al-Qaïda

J'ai lu hier la version française de ce livre écrit par des membres des forces spéciales de l'US Army - ou, pour être plus précis, de la Garde nationale - après leur engagement en 2002 au cÅ“ur de l'Afghanistan. C'est une lecture que je recommande sans réserve à tous ceux qui veulent voir comment fonctionnent les détachements Alpha des Special Forces US, et plus globalement quelles sont les méthodes d'emploi qui caractérisent les unités non conventionnelles. Elle vaut également son pesant d'or pour constater à quel point, en 2002, les opérations en Afghanistan étaient entravées par la lutte entre l'armée traditionnelle et les forces spéciales. Bien des choses ont changé depuis, avec l'arrivée de l'ISAF et la focalisation des efforts américains sur le sud-est du pays, mais cette opposition reste éclairante.

Comme le rappellent les auteurs, l'invasion de l'Afghanistan et le renversement des Taliban ont été menés avec 600 opérateurs des forces spéciales américaines et britanniques - généreusement appuyés par l'aviation et ses munitions de précision. Une victoire de la pensée non conventionnelle, de la multiplication des forces (un détachement de 12 hommes peut instruire et engager un bataillon de 600 combattants locaux). Mais la hiérarchie de l'armée américaine n'a pas tardé à vouloir reprendre le contrôle de l'opération, à imposer ses procédures de planification, à minimiser les risques sans égard aux opportunités perdues. Lorsque la capture d'une cible aussi importante que Mollah Omar doit être abandonnée parce que la planification d'une action directe interforces prend entre 3 et 4 jours, c'est qu'il y a un problème majeur au niveau du commandement (j'aborderai une autre fois cette question des temps de réaction).

En fait, c'est toujours un problème de culture militaire qui obère les forces armées US. L'officier américain type préfère les actions méthodiques, minutieusement planifiées et conduites d'après le plan préétabli. Il recherche une supériorité écrasante pour minimiser les risques, et tend à privilégier les habitudes pour faire face à l'incertitude. Malgré le caractère non conventionnel des conflits menés en Afghanistan puis en Irak, les us et coutumes de la guerre symétrique continuent d'être reproduits. Le récit de la longue et chaotique colonne blindée qui ouvre le livre, au lieu d'un assaut héliporté autrement plus rapide et furtif, en est un exemple frappant. La dépendance totale envers un lointain quartier-général, délivrant avec un lenteur désespérante l'autorisation de mener des opérations sensibles, en est un autre.

Finalement, la véritable rébellion décrite par les auteurs - contraints de parler de reconnaissance ou d'évaluation de menace pour être autorisés à mener des actions directes - est toujours la réponse trouvée par les échelons tactiques face à un commandement figé dans la routine ou l'étroitesse d'esprit. Le travail étroit avec la CIA, mentionné à plusieurs reprises dans le livre, montre aussi l'orientation dominante des forces non conventionnelles. Dans un combat qui oppose des ombres multiformes, le vainqueur est souvent le plus rapide, le plus imaginatif, le plus flexible, et non celui qui aligne la plus grande puissance de feu. Une poignée de dollars, une information valable et une détermination profonde valent plus que toute l'artillerie ou l'aviation du monde. Les guerres sont gagnées ou perdues par les hommes, dans leur cÅ“ur, leur esprit et leur âme.

Posted by Ludovic Monnerat at 15h25 | Comments (12) | TrackBack

13 septembre 2005

Les avant-postes stratégiques

Le retrait israélien de Gaza s'est achevé hier, avec le mouvement des dernières unités des Forces de défense israéliennes et la fermeture des points de passage. Les images prises par les médias montrent également des Palestiniens pillant et brûlant les restes des implantations juives, y compris des synagogues. Malgré le caractère unilatéral et ordonné de ce retrait, on pourrait donc conclure à une défaite israélienne, et l'Autorité palestinienne n'a pas manqué de louer le courage des « martyrs » comme cause principale de cet événement. Les raisons de ce retrait et l'évolution possible de la situation ont déjà été discutés sur ce carnet. Reste à tenter une perspective un peu plus large, à la fois dans l'espace et dans le temps.

A mon sens, la notion d'avant-poste stratégique possède un grand bien-fondé. On peut l'appliquer à l'Etat d'Israël, cette poche démocratique et libérale dans l'immensité autocratique du monde arabe, mais aussi à Taiwan face à la Chine, pour représenter une sorte de citadelle en rupture avec son environnement, et dont l'existence même, indépendante et prospère, suscite un ressentiment et une convoitise implacables. En réduisant un brin le concept, on peut également parler de Singapour, voire de Hong Kong (par le passé), mais aussi de Kaboul face au reste de l'Afghanistan, de la « zone verte » au cÅ“ur de Bagdad. D'autres exemples peuvent certainement être trouvés. Pourquoi pas la Suisse face à l'Europe ? :)

La survie d'un avant-poste repose sur une viabilité multiple. Il s'agit d'abord d'assurer sa viabilité matérielle, c'est-à -dire sa capacité à vivre et à survivre - ce qui ne va que rarement de soi. La vulnérabilité économique et sécuritaire est souvent flagrante. Mais elle a aussi pour effet de renforcer les volontés, l'envie de vivre en commun face aux autres, et donc d'accroître la résistance psychologique des avant-postes. En revanche, la viabilité morale est une autre question : les divisions internes dues à des désaccords de valeurs sont une menace grave, et le retrait israélien de Gaza peut certainement être aussi interprété comme une action renforçant la viabilité morale d'Israël. Enfin, un avant-poste doit être connecté aux siens, à la culture comme à l'économie dont il émane.

Ceci doit d'ailleurs nous éclairer sur sa vraie nature. Ces citadelles ne sont pas des refuges, des espaces précaires où des collectivités, des activités et des idées se mettent à l'abri. Ce sont au contraire des éléments conquérants, des bases d'attaque pour ces mêmes collectivités, activités et idées - des pièces offensives sur le grand échiquier de la planète. Il peut naturellement se produire un reflux qui fait de l'avant-poste une sentinelle isolée, chargée de protéger les restes d'une entité en déclin. Mais à notre époque, l'unification occidentalisante du monde fait des avant-postes stratégiques tels qu'Israël des éléments précurseurs d'une conquête en marche. Du moins à mon avis. Le débat est bien entendu ouvert, notamment sur l'utilité et l'orientation de ces structures - voire même leur existence !

Posted by Ludovic Monnerat at 17h19 | Comments (15) | TrackBack

12 septembre 2005

Les élections en Egypte

Pour mieux comprendre les enjeux derrière les récentes élections présidentielles égyptiennes, je conseille l'excellente note de synthèse mise en ligne aujourd'hui par l'ESISC (European Strategic Intelligence and Security Center). En voici le résumé :

Après 24 années au pouvoir et sans réelle surprise, le président Moubarak a été reconduit, avec 88,5% des voix (contre 93,79% lors des dernières élections). Un nouveau mandat de 6 ans pour le raïs à l'issue d'élections historiques mais controversées -le taux officiel de participation de 23% - et entachées d'irrégularités. Le mouvement des Frères musulmans, interdit en tant que parti politique, a, quant à lui, décidé, au vu des conditions drastiques de dépôt de candidatures, d'écarter la possibilité de présenter un candidat indépendant. Après avoir été courtisé par les challengers de M. Moubarak et après avoir soufflé le chaud et le froid sur la campagne électorale, il s'est finalement résolu à laisser ses sympathisants voter pour qui ils voulaient. Fin calcul politique ou fruit de dissensions internes, l'enjeu pour les Frères musulmans - principal groupe d'opposition au Parlement - se situe désormais au mois de novembre lors des prochaines élections législatives jugées plus importantes que le scrutin présidentiel. En cas de victoire, il tentera alors de mettre fin à l'état d'urgence et d'instaurer une république islamique basée sur la Charia.

Une lecture de choix pour mesurer l'impact de la poussée démocratique en Egypte et le rôle crucial des extrémistes religieux.

Posted by Ludovic Monnerat at 11h37 | Comments (5) | TrackBack

11 septembre 2005

Une embuscade chevaline

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Hier matin, alors que je terminais avec satisfaction mon escalade quasi hebdomadaire de la Montagne de Moutier, j'ai eu la surprise de tomber sur un barrage établi par 5 chevaux d'aspect a priori peu amène (voir ci-dessus). Comme je me suis arrêté, ils ont commencé à me regarder bizarrement, et je me suis demandé s'ils n'allaient pas me faire payer le fait d'avoir mentionné, sur ce carnet, mon goût prononcé pour les steaks de cheval. Lorsqu'ils se sont élancés vers moi (voir ci-dessous), j'ai bien cru qu'une confrontation était inévitable. Mais ces braves bêtes étaient finalement animées des meilleures intentions, et elles m'ont sagement entouré ; l'une d'entre elles, un brin plus hardie, est allée jusqu'à lécher de sa langue râpeuse mon bras couvert de transpiration. Rien de bien méchant, donc !

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Dans ces conditions, il ne faut pas s'étonner si je continue à consommer de la viande chevaline :)

Posted by Ludovic Monnerat at 15h37 | Comments (4) | TrackBack

Quatre ans après

Voici donc 4 ans qu'ont eu lieu les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis. Je me souviens encore parfaitement de la manière avec laquelle je les ai vécus. J'étais à Thoune, dans le bâtiment de l'Office fédéral des armes de combat, en train de mettre la dernière main à une étude prospective - les engagements de combat à l'horizon 2020 - lorsqu'un officier supérieur est entré dans mon bureau pour m'annoncer qu'un avion s'était écrasé dans le World Trade Center. Nous sommes montés dans une salle équipée d'une télévision et avons rejoint un petit nombre de personnes, juste à temps pour voir le deuxième impact. Nous y sommes restés jusqu'à l'effondrement des tours jumelles, parmi un aéropage de fonctionnaires fédéraux stupéfaits.

Mes premiers mots face au petit écran ont consisté à exprimer mon espoir que les problèmes de sécurité allaient peut-être enfin être pris au sérieux. Les images de cette journée m'ont ensuite accompagné jusqu'à la nuit tombante, dans une salle reculée du bâtiment, et j'avais une peine immense à m'en détacher, à ne pas m'immerger dans l'instant pour en saisir la dimension. J'en ai tiré une leçon : l'environnement déstructuré et instable que je décrivais dans mon étude - hélas classifiée! - était déjà largement réalité. L'articulation des champs d'engagements et les principes d'emplois que j'avais énoncés avec doutes et prudence recevaient une confirmation. La compréhension des acteurs en situation d'asymétrie devenait une urgence. Le temps de l'action était donc venu.

C'est dans les semaines qui ont suivi le 11 septembre 2001 que je me suis livré à une réflexion de fond sur les conflits armés de notre époque, aboutissant notamment à cerner 12 caractéristiques qui les distinguent du passé. J'en ai tiré un texte publié dans Le Temps, le premier d'une collaboration qui se poursuit, un article diffusé dans la Revue Militaire Suisse, ainsi qu'une conférence présentée pour la première fois en mai 2002. Ce travail stratégique et prospectif a contribué à la réorientation de mon site d'information créé fin 1997, CheckPoint, et mené à la confection d'autres articles et conférences prolongeant cette réflexion. En parallèle, ma bibliothèque a gonflé démesurément, pour dépasser aujourd'hui les 400 ouvrages. Mon prochain déménagement s'annonce laborieux !

Ceci n'est cependant qu'un début. Ce carnet s'est révélé une nouvelle étape marquante dans ce processus de réflexion, en constituant un laboratoire d'idées favorable au mûrissement de certains concepts. Une autre étape sera nécessairement l'écriture d'un livre de stratégie, dès que mes activités actuelles m'en laisseront le temps. Quoi qu'il en soit, le chemin encore à parcourir et la complexité du sujet incitent à la plus grande modestie, et le débat argumenté reste probablement l'une des meilleures manières de rester ancré dans la réalité. Quatre ans après ces attentats, je remercie donc toutes celles et ceux qui contribuent à mon enrichissement intellectuel et à ma maturation conceptuelle, en espérant qu'à mon tour j'apporte quelque chose de vraiment utile.

Posted by Ludovic Monnerat at 11h35 | Comments (6) | TrackBack

10 septembre 2005

Un tigre dans le sac

On n'arrête pas le progrès : des chercheurs américains ont annoncé avoir mis au point un sac à dos qui produit de l'électricité. La production annoncée - 7,4 watts - semble certes un brin optimiste, puisqu'il n'est pas donné à tout le monde de pouvoir marcher avec un paquetage dépassant les 43 kg à une vitesse de 6,5 km/h. Pourtant, le principe est prometteur, notamment dans son application militaire. Lorsque l'on sait qu'une radio portable a généralement besoin d'une puissance oscillant entre 1 et 5 watts, on mesure aisément l'intérêt que peut avoir un tel système.

Les sources d'énergie portables et indépendantes sont bien entendu activement convoitées par les militaires depuis des millénaires. Lorsque les besoins logistiques des armées se limitaient pour l'essentiel à la nourriture et au fourrage, leur mobilité s'expliquait essentiellement par le besoin de se déplacer pour les obtenir. Avec le développement de l'artillerie et du moteur à explosion, les formations ont été confrontées à des besoins en approvisionnement toujours plus grands. Pour prendre un cas extrême, une division blindée israélienne au combat durant la guerre du Yom Kippour nécessait 1500 tonnes de biens de ravitaillement divers par jour.

La multiplication des équipements électroniques individuels (radio cryptées à synchronisation périodique, appareils de vision nocturnes, positionneurs GPS, pointeurs et désignateurs laser, ordinateurs durcis de poche ou portables, etc.) a cependant changé le problème, en imposant au soldat des charges supplémentaires portées à dos d'homme. Alors que les progrès dans l'instruction aux armes, la réduction du calibre des fusils d'assaut et l'amélioration générale des équipements a abouti à diminuer le poids des paquetages, les appareils supplémentaires et leurs batteries de réserve ont contribué à l'augmenter. Celui qui n'a jamais embarqué trois accus de SE-235 - ou de SE-227 - dans son sac à dos ne peut en mesurer l'impact physique!

De ce fait, l'obtention d'une capacité de production énergétique individuelle est un progrès majeur. Les solutions actuelles, comme les panneaux solaires pliables, sont trop encombrants et malpratiques pour ce faire. Libérer une unité militaire d'une chaîne logistique fixe permet de l'engager de façon dispersée, dans un espace bien plus vaste, et d'ainsi atteindre les effets requis avec une économie des forces nettement supérieure. Pour être plus précis, de telles technologies autorisent des soldats à opérer durablement sans un véhicule blindé faisant office de base logistique mobile, et donc favorisent les petites unités aptes aux actions non conventionnelles. Raison pour laquelles les forces spéciales militaires, mais aussi les bandes armées et autres groupes irréguliers, vont s'y intéresser le plus vivement.

Une fois de plus, le développement technologique favorise l'individu au détriment de la masse, la qualité au détriment de la quantité. Cette orientation doit constituer la base de toutes les réflexions futures concernant la structure, l'équipement, la doctrine, la formation et par dessus tout le personnel des armées.

Posted by Ludovic Monnerat at 8h55 | Comments (2) | TrackBack

9 septembre 2005

Au sommet du Niesen

SommetNiesen.jpg

Cette semaine, en marge de travaux d'état-majors intensifs menés dans les locaux du centre de compétence ABC de l'armée à Spiez, nous avons effectué une petite escapade au sommet du Niesen, une majestueuse montagne de forme pyramidale qui culmine à 2362 mètres d'altitude. Après une ascension par funiculaire et avant une descente à pied, je n'ai manqué de prendre quelques images du magnifique panorame qui s'offrait, à peine obscurci par quelques nuages. La vue ci-dessus montre à gauche le lac de Thoune et le lac de Brienz, avec la ville d'Interlaken entre deux ; à droite, la grande montagne avec cette face nord si caractéristique est l'Eiger.

Il était également intéressant de visiter cette région peu après les inondations qui l'ont frappée. La vie a bien entendu repris de plus belle, mais les traces des crues restent encore évidentes, et plusieurs routes demeurent impraticables. Un souvenir marquant...

Posted by Ludovic Monnerat at 20h34 | Comments (3) | TrackBack

Soldats contre citoyens

On peut lire sur Un swissroll plusieurs réflexions intéressantes sur un reportage d'Envoyé spécial consacré à l'évacuation des colonies israéliennes dans la bande de Gaza. Il s'agit notamment du fait d'envoyer des soldats de milice imposer à des citoyens la volonté exprimée par leur Gouvernement :

Mais le plus impressionnant ne réside pas dans la technique militaire (qui n'est pas ma tasse de thé de toute manière) mais bien dans le simple fait qu'un Etat démocratique ait pu envoyer sa propre armée contre ses propres citoyens afin de les évacuer non pas le temps de remettre un peu d'ordre comme à la Nouvelle-Orléans mais bien de manière définitive.
[...]
Quel Etat de droit est capable d'envoyer son armée expulser ses propres citoyens pour faire respecter une décision du gouvernement ? Quel Etat peut réussir cette opération en limitant au maximun l'usage de la violence? Quel Etat peut surmonter un traumatisme pareil sans une véritable explosion sociale ? Israël sans doute plus que nos démocraties occidentales qui n'y survivraient peut être pas.

Je crois que ces questions mettent un lumière un aspect essentiel de nos sociétés modernes : l'acceptation de l'autorité et de la coercition qu'elle utilise pour parvenir à ses fins avec l'assentiment de la majorité du public. L'emploi efficace de l'armée pour mettre un terme à un blocage largement politique, même avec des forces aussi performantes que celles de Tsahal, suppose en effet un civisme devenu très rare dans les Etats occidentaux. Le fait que les militaires israéliens n'aient pas été perçus comme les agents consentants d'une répression injuste, mais bien comme l'outil coercitif ultime d'un Gouvernement légitime, illustre une maturité civique qui effectivement distingue Israël. Même si les actions de combat que mène la même armée contre les Palestiniens contribuent sans aucun doute à modifier sa perception au sein du public israélien comme des colons.

La décision d'employer l'armée contre ses propres citoyens reste néanmoins particulièrement difficile. En Suisse, les formations de milice n'ont ainsi pas le droit de prendre part au service d'ordre, sauf en cas de menace grave pesant sur la situation intérieure, et seuls les professionnels de la sécurité militaire peuvent le faire en coopération avec les forces civiles. On se souvient cependant que la grève générale de 1918 a été maîtrisée grâce au recours à la troupe, et que cela n'a pas occasionné de débordement ; l'incident tragique de 1932 à Genève, lorsque des recrues ont ouvert le feu sur la foule, ne suffit pas à expliquer la réticence dont témoignent aujourd'hui les autorités. Il existe aussi un refus instinctif de la confrontation, une crainte des décisions tranchées, à l'échelon politique.

Dans ce cadre, et pour contredire ce que l'on peut lire sur Un swissroll, je pense que le manque de discipline dont témoignent les soldats suisses joue un rôle important. Le déficit de confiance envers l'armée et ses jeunes citoyens-soldats se nourrit de ces infractions, certes mineures mais répétées, à l'ordre militaire. Une armée qui consacre la majorité de ses jours de service à l'instruction n'a pas assez de visibilité opérationnelle pour ne pas dépendre étroitement de la tenue affichée par ses membres.

Posted by Ludovic Monnerat at 10h18 | Comments (8) | TrackBack

8 septembre 2005

Les mosaïques sociétales

Cet article publié dans le Washington Times offre un excellent exemple de la complexité qui caractérise les opérations militaires dans les conflits de basse intensité. Les divisions tribales qui sont décrites forment à elles seules un casse-tête permanent :

Tall' Afar is home to 82 different tribes. Each with up to 12 sub-tribes. Tribes are comprised of both Sunnis and Shi'a, as the two groups intermarry regularly.
The town's minority Shi'a population is well-connected politically: five members of Iraq's Transitional National Assembly in Baghdad are local Turkoman Shi'ites.
The Sunnis also accuse the Shi'ites of being involved with the Badr brigade, an outlawed Shi'ite militia with connections to Iran.
Kurds and Turkmen historically have warred, but when sides are being chosen here, the Turkmen Shi'ites often ally themselves with the Kurdish Sunnis against the Turkmen Sunnis.

On comprend mieux pourquoi le commandant américain cité dans l'article a mis 4 mois pour comprendre de quoi il s'agit. Lui-même a d'ailleurs une compréhension évidente de la difficulté de sa tâche, en utilisant une image plus parlante pour le public américain :

"Imagine this is Newark, New Jersey," Hickey explains.
"The entire police force has been disbanded and the mafia has become the police. There is 70 percent unemployment, no city services and terrorists are in the city.
"And you are Chinese and you've been told to come in and work it out.
"And you are dealing with Tony Soprano."

On peut tirer de ses propos une déduction assez claire : s'il faut 4 mois à une unité donnée pour cerner les acteurs qui emplissent son secteur d'engagement, alors chaque rotation entre unités - qui sont déployées 12 mois - produit nécessairement une période de flottement contre-productive. Conséquence : seules des unités déployées plus longtemps, et notamment des unités locales, sont à même d'influer durablement et efficacement sur les causes et les effets d'une violence irrégulière et multiforme. Raison pour laquelle la stratégie américaine en Irak, qui s'appuie très largement sur le développement des capacités sécuritaires nationales, est la seule possible.

Ceci étant, on peut également se dire que le 3e régiment de cavalerie américain, l'un des fleurons de l'arme blindée US, est probablement l'une des formations les plus réticentes à réformer sa culture militaire et abandonner son idéal du combat symétrique. Durant son premier déploiement en Irak, d'ailleurs, cette formation s'était distinguée par un hermétisme culturel assez flagrant - effectuer des raids nocturnes dans des villages irakiens avec des hauts-parleurs qui hurlent du AC/DC n'étant pas exactement la meilleure manière de gagner les coeurs et les esprits...

Quoi qu'il en soit, la nécessité d'accepter les mosaïques sociétales comme les espaces d'engagement contemporains des formations militaires me semble incontournable. L'infinie complexité des relations humaines doit être intégrée.

Posted by Ludovic Monnerat at 8h52 | Comments (9) | TrackBack

7 septembre 2005

Une lutte tentaculaire

Un article du Figaro lève ce matin une partie du voile sur la lutte que les services de sécurité français mènent contre les activités multiples de la mouvance islamiste. C'est bien un combat à l'échelle d'une société entière, dont les actions restent nécessairement discrètes pour ne pas provoquer d'escalade incontrôlable, qui se déroule aujourd'hui :

Salles de prière clandestines à la Réunion, pensionnat coranique en Alsace, pizzerias militantes en Normandie et surtout commerce de vêtements branchés... le dernier rapport des pôles de lutte contre l'islamisme radical donne une radiographie des activités des fous d'Allah dans les régions françaises. Ces pôles, créés en janvier et coordonnés par les renseignements généraux, ne visent pas à lutter contre le terrorisme mais à «déstabiliser» la mouvance islamiste sans diaboliser l'ensemble de la communauté musulmane ou empiéter sur les enquêtes de la DST.

Cette réalité appelle certaines réflexions. Le fait que les renseignements généraux français coordonnent des actions menées par plusieurs ministères pour s'opposer aux visées prosélytes et irrédentistes des islamistes montre à la fois la prise de conscience qui s'est opérée depuis quelques années et la complexité d'une menace moderne, débordant des frontières géographiques et administratives. Si une idée a besoin de vecteurs pour être diffusée et de ressources pour multiplier sa diffusion, elle peut aisément trouver des espaces propices dans tous les recoins d'une société donnée. Ce sont pas des hydres qu'il s'agit de combattre, mais des ombres douées de mimétisme.

Par ailleurs, l'éclatement de la mouvance islamiste et sa dépendance extrême envers les initiatives individuelles lui donnent une structure informe et liquide qui est la meilleure garante de sa survie. Les services de sécurité sont condamnés à rechercher des grumeaux dans un brouet trouble et tiédasse, des éléments solides sur lesquels ils peuvent s'appuyer pour parvenir à une reconstitution. Bien entendu, ils y parviennent et marquent des points dans la lutte, mais le liquide ne cesse de tourner, les points de repère ne cessent de se brouiller, et rien ne permet à tout coup de prévenir une éruption qui se manifesterait par un acte de violence armée.

Le pire resterait cependant de nier cette lutte tentaculaire...

COMPLEMENT I (8.9 1335) : Cet article, écrit par un Français en anglais au sujet du contre-terrorisme à la française, constitue une bonne description de celui-ci et de l'exemple qu'il représente à bien des égards.

Posted by Ludovic Monnerat at 9h01 | Comments (35) | TrackBack

6 septembre 2005

Une école de planification

La planification des opérations est un thème que j'ai déjà abordé dans ce carnet. Une chose intéressante est la manière de l'instruire et de l'entraîner. Dans le cadre du stage de formation d'état-major général IV et V existe ainsi un exercice qui occupera les participants pendant 2 semaines. Il s'agit d'une planification de défense à l'échelon d'une brigade à dominante blindée, mais dans un environnement largement interforces à des fins didactiques. Je ne peux entrer dans les détails, si ce n'est pour dire que l'on parvient à voir simultanément les effets respectifs des opérations terrestres, aériennes et spéciales (pour prendre un langage international).

Une particularité de cet exercice réside cependant dans la liberté d'action laissée aux 2 états-majors formés pour l'occasion. Ils ont en effet un total de 4 jours pour parvenir à développer des variantes d'emploi détaillées, et ils vont ensuite consacrer une semaine à vérifier ces variantes avec deux méthodes différentes : un jeu de guerre, qui rassemble tout l'état-major autour d'une carte géante avec des pions représentant les unités propres et adverses, et une simulation informatique, avec le simulateur de conduite 95 que l'armée a installé à Kriens. En d'autres termes, chaque état-major aura la possibilité de tester concrètement sa décision potentielle avec 2 outils complémentaires.

Cette manière de procéder est assez nouvelle dans l'armée suisse. Pendant des décennies, les stagiaires finissaient tous par être confrontés à une solution d'école, généralement immuable, qui imposait la Vérité et excluait tous les impondérables du combat. Ce n'est que depuis quelques années que l'on accepte l'incertitude et que l'on privilégie la créativité pour y faire face, au lieu d'en rester à la facilité des solutions toutes faites. Je me souviens par exemple avoir été autorisé à planifier des manoeuvres de déception outrageusement peu conventionnelles, pendant ma propre formation d'officier d'état-major général, et à être suivi dans mes réflexions par le corps enseignant, alors que par le passé cela m'aurait valu une remise à l'ordre immédiate - et certainement une sanction au niveau des qualifications.

L'évolution de l'armée suisse est une chose que l'on perçoit aisément de l'intérieur. Le fait que tout n'évolue pas dans la bonne direction ne signifie pas que tout soit mauvais, mais souligne simplement les difficultés à surmonter.

Posted by Ludovic Monnerat at 13h33 | Comments (5) | TrackBack

Sur les routes du pays

Lorsque l'on s'engage à servir son pays, il faut également accepter de le sillonner pour se rendre en différents lieux de service. Je suis ainsi basé toute la semaine à Spiez, pour des travaux d'état-major, mais je me rends à l'instant à Lucerne pour une journée de cours de cadres en vue du stage de formation d'état-major général IV et V. C'est donc à l'arrière d'une limousine gracieusement mise à ma disposition par l'armée, et en venant de redescendre le col du Brünig, que je vous adresse mes salutations et que je justifie par avance la diminution ponctuelle de mes contributions à ce carnet. Et comme en plus j'ai oublié le cable reliant mon appareil photo à mon portable, il faudra patienter pour avoir de belles images ! :)

Posted by Ludovic Monnerat at 7h22 | TrackBack

5 septembre 2005

Sur le seuil de l'au-delà

Une musique qui fait vibrer le corps et l'âme, reçue comme un cyclone dans l'église presque déserte. L'organiste, dos tourné, concentré sur le morceau qu'il répète avec inspiration, ne voit pas les quelques personnes que son orgue ont attirées. Il se penche et se redresse au gré des harmonies, pendant que des notes à la fois graves et aiguës se propagent et entourent les visiteurs inopinés qui les reçoivent.

Une musique qui fait vibrer le corps et l'âme, qui hérisse la peau et élargit les sens, répandue par dix, vingt, quarante fuseaux métalliques aux accents tutélaires. Un souffle puissant, issu de la terre comme des cieux, un hymne à la foi qui emporte les êtres et leurs croyances, qui les amène à se confondre lentement avec l'endroit qu'ils découvrent, hésitants, au bord de l'au-delà . Une voie entrouverte.

Posted by Ludovic Monnerat at 23h16 | Comments (4) | TrackBack

Servir son pays

A une époque où le patriotisme reste largement décrié, au mieux comme une relique de temps révolus, au pire comme l'antichambre du nationalisme, et où l'institution militaire est majoritairement décrite dans les médias comme une organisation exagérément coûteuse, génétiquement répressive et vouée à l'extinction progressive, il faut être singulièrement indépendant de cÅ“ur et d'esprit pour servir son pays dans les rangs de l'armée - et aimer l'un comme l'autre. Surtout lorsque le milieu familial et social ne prédestinent pas à une telle orientation, voire y serait même plutôt opposé. Pourquoi dès lors le faire, fût-ce envers et contre (presque) tous ?

Chacun a probablement une réponse un brin différente, mais il me semble avant tout que c'est une affaire de valeurs et de convictions. S'engager à servir son pays dans les rangs de l'armée, un outil stratégique focalisé sur les pires menaces, revient à accepter définitivement la prédominance des intérêts collectifs sur les intérêts particuliers. Altruisme, sacrifice, discipline : voilà des mots qui illustrent le sens de la cause. Contribuer à la sécurité et à la stabilité d'une société donnée, surtout en-dehors des périodes où l'urgence de la situation révèle l'évidence d'une telle action, revient ainsi à s'engager personnellement, à reconnaître le rôle central de la coercition, et à accepter la lourde responsabilité d'être prêt à l'employer - ou de soutenir son emploi.

Bien entendu, de tels propos sont empreints d'un idéalisme en voie de raréfaction. Il suffit de sillonner les couloirs de l'administration militaire fédérale ou des places d'armes du pays pour voir des comportements assez différents. Il existe de nombreuses personnes pour lesquelles travailler dans le cadre de l'armée n'est qu'une manière comme une autre de gagner sa vie. L'état d'esprit extraordinaire qui pousse à se surpasser, et dont j'ai par exemple été témoin à Sumatra, n'est pas une chose commune - même parmi les militaires de carrière. C'est pourtant un petit nombre de fidèles et de passionnés, prêts à travailler sans compter et dans l'ignorance générale, qui fait d'abord avancer la machine.

A titre personnel, et sans que cela ne constitue une exception, je n'ai pas souvenir d'un seul week-end cette année où je n'ai pas - même ponctuellement - travaillé pour l'armée dans mes différentes fonctions. Même en vacances à Grimentz, même en cours à la NATO School, même en voyage en Suède, j'ai toujours accompli et transmis des travaux d'une certaine importance. J'ai certes la chance de travailler avec des chefs et des camarades qui s'engagent de façon similaire, et rien de tout cela ne serait possible sans des valeurs communes, sans une passion pour le service, sans une volonté constamment renouvelée d'agir. Ni sans une perception aiguë des risques contemporains et des menaces futures, bien entendu.

Il est cependant un secret derrière ces engagements que je prends la liberté de soulever : une bonne partie des cadres de l'armée les plus volontaires ont été antimilitaristes à une période de leur vie, des rebelles qui ont fini par trouver leur place dans le système, c'est-à -dire à y exprimer leurs facultés particulières. On peut même dire que l'état d'esprit antimilitaire volontiers propagé dans notre pays constitue une excellente sélection pour obtenir des cadres critiques et indépendants d'esprit, dont l'engagement est mûrement réfléchi et ne doit rien ou presque au mimétisme. Qui l'eût cru ? :)

Posted by Ludovic Monnerat at 10h16 | Comments (7) | TrackBack

4 septembre 2005

Une armée en déroute ?

C'est le jugement de mon camarade Variable sur son blog : l'armée suisse est en déroute, totalement rongée par le manque de discipline et la dilution de l'autorité, et cette déroute est parfaitement illustrée par l'aspect débraillé des jeunes conscrits qui circulent dans les gares durant les congés du week-end. Un jugement dont je ne peux accepter le caractère absolu et définitif, puisque je circule aussi en train et que je vois dans les gares des jeunes militaires rasés, uniformes et "en ordre", mais dont l'orientation générale est juste. Cela fait des années que les cadres se plaignent de la mauvaise tenue des soldats de milice suisses. Cela fait aussi des années qu'on loue leur efficacité lorsqu'un engagement doit être mené.

La question qui est posée est cependant la suivante : est-ce que cette armée en crise est capable de remplir toutes ses missions, y compris et surtout la mission de défense / sûreté sectorielle qui reste son apanage ? Au-delà de la transformation de la société helvétique, force est d'admettre - comme l'écrit Variable - que le manque de poigne de la hiérarchie est une cause de cette déroute qu'il perçoit. Le laxisme qui a été favorisé dans les années 90, lorsque les militaires ont essayé de plaire au lieu de se concentrer sur leur mission éducatrice, n'en finit pas de porter ses fruits vénéneux. Mes propres souvenirs m'amènent aujourd'hui à douter de l'efficacité même de l'instruction militaire.

Je pense cependant que les principaux responsables de l'armée sont pleinement conscients du problème, à force de constater les mêmes lacunes et les mêmes problèmes lors des visites à la troupe. Maintenir une armée sans menace immédiate et directe est toujours un défi pour n'importe quelle démocratie, et le demi-siècle vécu sur pied de guerre par l'armée suisse a fait croire qu'une telle posture allait de soi. Nous réapprenons aujourd'hui ce que nos aînés ont appris durant les années 20 et 30. Il faut juste espérer que les défis mortels que l'Histoire tôt ou tard va poser sur notre route ne nous prendront pas autant au dépourvu que par le passé...

Posted by Ludovic Monnerat at 11h11 | Comments (14) | TrackBack

La fin du multiculturalisme ?

Dans son bloc-notes publié par Le Figaro, Ivan Rioufol revient sur les méfaits du multiculturalisme et souligne la prise de conscience qui existe aujourd'hui à ce sujet en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas. Il montre cependant que le problème se pose dans des termes largement similaires en France :

Les Néerlandais et les Britanniques ont montré ce qu'il ne fallait pas faire, en invitant les immigrés à conserver leurs langues et leurs particularismes. Cette communautarisation a accéléré les repliements. Un sondage réalisé pour la chaîne Sky News a révélé que 46% des musulmans britanniques «se sentaient d'abord musulmans». Mais l'étude du Cevipof fait pareillement ressortir, pour la France, que seul un tiers des sondés désapprouvent la phrase : «Un musulman doit suivre les principes coraniques, même s'ils s'opposent à la loi française.»

La fragilisation des identités nationales par le relativisme culturel et le culte du métissage commence donc à être prise au sérieux. Il est regrettable que le terrorisme islamiste, et les réactions qu'il suscitent dans certaines communautés immigrées, soit un facteur déterminant dans ce processus. D'un autre côté, il est important de bien cerner les racines du problème pour ne pas déraper dans un autre extrême, remplacer le laxisme par l'intransigeance, et ainsi contribuer à poursuivre la fabrication d'un ennemi intérieur. Les identités ne viennent pas aux individus ; il revient à ces derniers de les adopter.

Si l'on considère que la formation des identités est l'une des caractéristiques de l'enfance et de l'adolescence, on se rend cependant compte que l'école est un milieu décisif pour faire face aux communautarismes et au morcellement des sociétés. Comme le souligne Ivan Rioufol, l'interdiction du voile islamique et l'apprentissage de l'hymne national à l'école vont dans le sens d'un renforcement de la nation, même si de telles mesures sont contestées. Mais il me paraît difficile d'imaginer cela en Suisse : l'évolution des esprits n'a pas encore atteint le niveau à partir duquel les singularismes tolérés au nom de l'ouverture d'esprit sont perçus comme les symptômes d'une isolation, d'un rejet. Comme les ferments d'un conflit futur.

Le multiculturalisme semble encore avoir de belles années devant lui. Et je ne pense guère me tromper en écrivant que seuls des événements graves sur notre sol amèneront un changement des perceptions à son sujet.

Posted by Ludovic Monnerat at 10h29 | Comments (13) | TrackBack

3 septembre 2005

Alerte à la folie furieuse (7)

Une bonne partie des médias européens n'ont pas tardé à attribuer à George W. Bush la responsabilité des dégâts engendrés par la tempête Katrina au sud des Etats-Unis. "Le désastre était prévu, Bush l'a ignoré", voilà ce que l'on peut lire ce matin dans une dépêche remaniée publiée par 24 Heures, avec un argumentaire qui laisse pantois :

Des Cassandre scientifiques avaient mis en garde contre les effets apocalyptiques qu'un cyclone pourrait avoir sur La Nouvelle-Orléans, mais leurs avertissements ont été ignorés et les fonds nécessaires dépensés pour la guerre en Irak, selon des experts.

De telles affirmations, qui permettent ensuite aux éditorialistes de gloser une fois encore sur la vilénie de Bush et de tout ce qu'il entreprend, sont en réalité totalement contraires aux déclarations des responsables américains, qui insistent que les digues rompues par l'ouragan étaient en bon état et que la décision concernant leur hauteur avait été prise des décennies plus tôt :

In a telephone interview with reporters, corps officials said that although portions of the flood-protection levees remain incomplete, the levees near Lake Pontchartrain that gave way--inundating much of the city--were completed and in good condition before the hurricane.
However, they noted that the levees were designed for a Category 3 hurricane and couldn't handle the ferocious winds and raging waters from Hurricane Katrina, which was a Category 4 storm when it hit the coastline. The decision to build levees for a Category 3 hurricane was made decades ago based on a cost-benefit analysis.

Mais à quoi bon se soucier de vérité et de nuance lorsqu'il est possible d'exprimer sa haine et sa rancoeur? Il y a vraiment quelque chose de pourri dans le monde des médias.

Posted by Ludovic Monnerat at 11h23 | Comments (55) | TrackBack

2 septembre 2005

Le bilan d'août

Comme c'est l'usage, je profite de ce début de mois pour remercier chaleureusement celles et ceux qui lisent régulièrement ce carnet et qui prennent part à ses débats. La fréquentation au mois d'août a connu une sympathique augmentation du nombre quotidien de visites (999 contre 911, bientôt une barre symbolique de franchie!), de pages vues chaque jour (2673 contre 2499) et de hits (5010 contre 4670). Cette affluence me fait bien plaisir, car elle montre qu'une bonne partie des internautes découvrant ce site finissent par régulièrement le suivre, et que les variations quotidiennes sont assez faibles.

Une note humoristique reste néanmoins totalement indiquée, avec quelques commentaires à certaines entrées grâce auxquelles les moteurs de recherche ont envoyé d'honorables visiteurs par ici :

Bref, merci à tout le monde !

Posted by Ludovic Monnerat at 19h37 | Comments (5) | TrackBack

1 septembre 2005

Encore des chars suisses

Décidément, on n'arrête pas de parler de ces chars usagés que la Suisse tente de liquider à gauche et à droite. Ce matin, plusieurs médias annoncent que 40 obusiers blindés M-109 vendus aux Emirats Arabes Unis ont finalement été revendus au Maroc, sans que la Suisse en soit informée, à la différence des Etats-Unis ; ce qui permet à certains commentateurs d'affirmer, en vertu d'une logique difficile à cerner, que la vente de 180 chars M-113 à l'Irak via les EAU devrait être annulée puisque ceux-ci ne sont pas un partenaire fiable. C'était pourtant la vente à l'Irak, et la question de savoir si ses forces de sécurité civiles ou militaires allaient en bénéficier, qui posaient en premier lieu problème.

La vente de matériel militaire est bien entendu un sujet trop politisé, dans notre pays, pour être abordé avec des arguments rationnels. Que la Suisse se soit faite avoir dans cette vente d'obusiers blindés, puisque les EAU et les Etats-Unis se sont joliment arrangés sans la consulter, va évidemment de soi. Mais que cela soit brandi pour contester une autre vente dont le destinataire final est justement connu, et alors que le matériel convoité est d'un type différent, montre bien le raisonnement complètement biaisé qui aujourd'hui est vendu au public. Un obusier blindé au calibre 155 mm, moyen offensif par excellence, peut-il sans autre être assimilé à un transporteur de troupes blindé équipé d'une mitrailleuse 12,7 mm ?

Il va de soi que ce nouveau développement montre que les ventes d'armes doivent être traitées de façon pointilleuse, sous peine de déraper dans des errances néfastes. Ceci étant, si l'on se rend compte que les politiciens les plus critiques à l'endroit de ces ventes sont très nombreux à avoir voté en faveur de la dernière initiative pour la suppression de l'armée, on saisit mieux les ressorts de leur position.

COMPLEMENT I (1.9 1855) : Finalement, pour en savoir plus sur ces chars suisses à vendre, autant s'adresser directement au vendeur! La société armasuisse met ouvertement la liste des véhicules blindés à chenilles dont elle souhaite se séparer : 150 chars de combat Léopard 2, plus de 500 chars M-113 (dont la moitié équipés d'un canon de 20 mm) et 90 obusiers blindés M-109. Etonnant, non ?

Posted by Ludovic Monnerat at 10h19 | Comments (36) | TrackBack