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6 août 2005

Les guerres sociétales

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Une objection est apparue ci-dessous à la notion de sociétés transformées en champs de bataille. C'est une notion trop importante pour être laissée de côté.

A mon sens, l'élargissement des champs de bataille aux sociétés toutes entières est en effet l'une des caractéristiques essentielles des guerres modernes. Dans la conception traditionnelle de la guerre, qui prévalait en Occident comme en Orient depuis l'Antiquité, le champ de bataille constituait en effet la portion de terrain sur laquelle était décidé le sort des royaumes, des nations et des peuples. Les populations civiles étaient directement ou indirectement touchées par les combats, mais leur habitat n'en constituait que très rarement le cÅ“ur. Il faudra attendre la révolution industrielle pour voir l'économie et la politique être détachées de la conduite des combats, et donc assister à une séparation des fonctions stratégiques aboutissant à fortement influencer le déroulement des combats des années avant qu'ils ne se déclenchent, en raison de l'importance de l'industrie de l'armement et de l'entraînement des armées. Mais la révolution de l'information a transfiguré cet environnement en ajoutant au contact concurrentiel et conflictuel des armées, des politiques et des économies celui des cultures, et en interconnectant le tout à la vitesse de la lumière.

De ce fait, la guerre est devenue plus que totale : elle est désormais sociétale. Ce sont toutes les ressources non plus des seules nations, mais bien celles des sociétés, des collectivités organisées autour d'une identité commune, qui sont engagées ou visées. La guerre classique entre formations militaires est devenue une exception, une entreprise bien trop risquée pour être acceptée autrement qu'en dernier ressort, et dont le plus souvent aucun vainqueur n'émerge. La conquête du territoire, mode opératoire classique des guerres, est presque entièrement supplantée par celle des marchés et des esprits. La coercition n'a plus besoin d'être militaire pour être efficace ; la globalisation des économies et des médias fait que des méthodes a priori douces, comme la modification des taxes douanières, la campagne de presse calomnieuse, l'offensive cybernétique sous-traitée ou encore les poursuites judiciaires internationales, peuvent obtenir des résultats analogues au blocus militaire ou aux bombardements de précision. A une époque où un super pétrolier, une salle de théâtre, des mémos truqués, une chaîne TV satellitaire ou des sites Internet constituent des armes au même titre qu'un bataillon de chars ou une frégate antiaérienne, seule une vision globale permet de cerner la dimension des conflits.

Les frontières traditionnelles, qu'elles soient géographiques ou administratives, ont ainsi largement perdu leur sens. Les différences entre civil et militaire, entre crime et combat, entre sécurité intérieure et extérieure, appartiennent à un passé toujours plus révolu. Le problème concomitant du « shoot to kill » et des missions de stabilisation en est une illustration : le fait que les policiers appliquent des méthodes militaires à domicile quand les militaires appliquent des méthodes policières à l'étranger traduit parfaitement l'incertitude et la complexité de notre temps. Et ces notions de domicile et d'étranger n'ont d'ailleurs plus qu'une valeur relative, malgré leur fondement juridique et politique ; il existe dans les villes occidentales des zones de non-droit qui sont bien moins permissives que de nombreux secteurs d'engagement hors des frontières nationales. En d'autres termes, l'emploi des forces et le choix des méthodes dépend moins de facteurs géographiques que de la menace existante. C'est pourquoi les armées doivent de plus en plus souvent être engagées à l'intérieur du pays, et c'est pourquoi les missions en-dehors des frontières ont de plus en plus besoin de policiers civils.

L'un des vecteurs principaux de cette évolution dramatique n'est autre que la montée en puissance de l'individu. Ce n'est pas en soi l'élargissement des armes et des cibles qui de nos jours est alarmant, malgré l'élaboration de théories contemporaines sur la guerre étatique totale ; c'est le fait que ces armes et ces cibles soient à la portée du plus grand nombre, de groupes et de réseaux rassemblant ponctuellement ou non des personnes en fonction d'un enjeu commun. Si le terrorisme est aujourd'hui tellement pratiqué, c'est parce qu'il constitue un moyen d'action a priori rentable, une méthode qui obtient des effets impressionnants à bas prix. Mais il s'agit bel et bien d'un acte de guerre, et non d'un crime : le terrorisme est une action visant à l'obédience, à l'emprise des personnes, à l'influence des perceptions publiques par l'usage et le spectacle de la violence, c'est-à -dire à la modification des décisions et des comportements par l'effet psychologique qu'il déploie. Le terroriste ne vise pas à tirer parti de la société qu'il vise, à la différence du criminel ; il cherche tout simplement à la transformer de force.

De ce fait, les guerres de notre époque se déroulent simultanément dans tous les domaines de l'existence humaine : les chairs, les cÅ“urs, les âmes et les esprits. De façon moins imagée, on peut ainsi dire que la matière, la psyché, la morale et le savoir délimitent les enjeux, les ressources et les méthodes qui sont aujourd'hui impliqués dans un conflit opposant des collectivités organisées. Et c'est pourquoi les champs de bataille se sont élargis aux sociétés toutes entières : nous sommes tous devenus à la fois des cibles et des armes. Prendre conscience de cette dualité est d'ailleurs la seule manière de ne pas subir perpétuellement.

NOTE : Les paragraphes ci-dessus sont le produit d'années de réflexion sur les conflits armés et sur les questions stratégiques. Le schéma qui chapeaute ce billet est ainsi extrait de l'une de mes 4 conférences : La guerre moderne, La menace future, L'armée nouvelle et La vraie puissance - celle-ci, toute récente, n'ayant pour l'heure été présentée que 2 fois dans des cercles militaires suisses. Toute personne intéressée peut naturellement prendre contact avec moi pour davantage d'informations à leur sujet.

Publié par Ludovic Monnerat le 6 août 2005 à 13:07

Commentaires

Sans vouloir trop deborder du sujet, il faut reconnaitre, en ce 60e anniversaire d'Hiroshima, que des cette epoque-la, l'emprise du militaire sur le civil etait deja bien entamee ...

On se souvient en effet qu'avant Hiroshima, une soixantaine de villes japonaises avaient deja ete bombardees par les Americains pour un nombre total de victimes depassant largement les bilans d'Hiroshima et Nagasaki reunis (plus de 900 000) et que, n'y voyant qu'un coup de bluff de la part d'une Amerique qui pour eux ne pouvait pas avoir eu le temps d'accumuler assez de matériaux fissiles pour plus d'une seule bombe, les autorites et les scientifiques japonais etaient apparemment prets a risquer une deuxieme attaque ...

Mais bien sur tous les revisionnistes vous diront le contraire ...

Les dessous d'Hiroshima
Le bombardement qui, militairement aurait pu être évité, fut avant tout une arme politique.

Barthélémy Courmont
Libération, vendredi 05 août 2005

www.liberation.fr/page.php?Article=315548#

Publié par jc durbant le 6 août 2005 à 14:19

Question subsidiaire:

Au moment ou on parle d' "élargissement des champs de bataille aux sociétés toutes entières", que penser de la recente decision de la maison Blanche de ne plus parler de "GUERRE contre le terrorisme" mais de "COMBAT mondial contre l'extrémisme violent" ?

Ne risque-t-on pas, en voulant ainsi insister sur la dimension effectivement politique et idéologique du conflit, de perdre de vue la dimension reellement MILITAIRE de la chose et de faire perdre aux populations (sans parler de ceux qui ne veulent y voir qu'une simple affaire de police !) le sens de l'urgence qu'on avait deja beaucoup de mal a leur faire comprendre ?

Voir l'article de Diana West:

"Because "War" makes "you think of people in uniform as being the solution," said the chairman of the Joint Chiefs of Staff ! True or not, I don't get why a uniformed solution is necessarily a bad thing -- if, that is, the goal is to beat whatever you're fighting. Okay, so the administration says it wants to emphasize the ideological aspect of our efforts. But is "extremism" a bona fide ideology? Or is "extrem -ism" another woolly term that pc-afflicted leaders and pundits pull over everyone's eyes to overlook the uniquely Islamic sources of the violent extremism the general says we struggle against?" ...

PC war on terror
Diana West
The Washington Times
August 5, 2005

http://www.washingtontimes.com/functions/print.php?StoryID=20050804-083245-2215r

http://www.lemonde.fr/web/imprimer_element/0,40-0,50-677328,0.html


Publié par jc durbant le 6 août 2005 à 15:26

"... Prendre conscience de cette dualité est d'ailleurs la seule manière de ne pas subir perpétuellement ..."

Et en interconnectant le tout à la vitesse de la lumière nous devrons réaliser que le passé, le présent et le future ne font qu'un et qu'il est urgent pour s'adapter et survivre revoir nos paradigmes. Nous devrons imaginer cet instant dans lequel nous agissons un peu comme cet astronaute travaillant à la vitesse d'une tortue tout en se déplaçant à plus de 40 000 Km/h. Le défit est de taille !

Publié par Yves-Marie SENAMAUD le 6 août 2005 à 16:32

L'abandon de la plupart des pays occidentaux du Citoyen soldat nous force à utiliser ce genre de sémantique ( je fais référence au post de " jc durbant " ). Face à un auditoire ignorant de la chose militaire, même si le Civil peut paraître très " instruit " de détails, le cours le plus primaire sur les gaz de combat ou les effets du nucléaire ( que j'ai subi durant mon service militaire ) avaient une valeur bien plus importante que le Bla Bla Bla télévisé. J'ai du compléter l'information bien humblement à plusieurs personnes qui n'avait rien compris. Aussi je préfère parler d'Assassins que de me risquer à expliquer ce qu'est la " GUERRE contre le terrorisme " ou le "COMBAT mondial contre l'extrémisme violent" tout en comprenant que nos autorités baignent dans l'eau bénite de la rectitude politique.

Publié par Yves-Marie SENAMAUD le 6 août 2005 à 20:21

It's a war, stupid !

Pourquoi eux ils arrivent a comprendre et pas... nous ?

"Al-Ayyeri shows how various forms of unbelief ("modernism", nationalism, socialism and Ba'athism) attacked the world of Islam in the past century or so, to be defeated in one way or another ! with the help of the Western powers, and more specifically the United States."

But "Islam faces a new form of unbelief, "secularist democracy", which is "far more dangerous to Islam" than all its predecessors combined because it "maks Muslims love this world, forget the next world and abandon jihad." If established in any Muslim country for a reasonably long time, democracy could lead to economic prosperity, which, in turn, would make Muslims "reluctant to die in martyrdom" in defense of their faith."

"it is vital to prevent any normalization and stabilization in Iraq. "If democracy comes to Iraq, the next target would be the whole of the Muslim world"

"Do we want what happened in Turkey to happen to all Muslim countries?"

"Iraq would become the graveyard of secular democracy, just as Afghanistan became the graveyard of communism"

"The idea is that the Americans, faced with mounting casualties in Iraq, will "just run away," as did the Soviets in Afghanistan. "In Iraq today, there are only two sides,two visions of the world and the future of mankind. The side prepared to accept more sacrifices will win."

Al-Ayyeri writes. Commentary: Al-Qaida's agenda for Iraq
Amir Taheri
9/6/2003
http://www.upi.com/view.cfm?StoryID=20030906-105644-1203r

"Je suis et demeure un combattant révolutionnaire. Et la Révolution aujourd'hui est, avant tout, islamique."

"Pourquoi les bombes de B52, les projectiles à l'uranium appauvri, les missiles antipersonnel, les roquettes air-sol, seraient-ils plus licites et moins terroristes que la ceinture d'explosifs de celui qui s'offre en sacrifice? "

Ilich Ramirez-Sanchez dit Carlos

http://www.terrorisme.net/p/article_88.shtml

«terrorism is 'the cleanest and most efficient form of warfare.' By killing civilians, the terrorist saps the morale of the enemy and forces its leadership to submit to the demands of the revolution or surrender. By killing a few, the terrorist saves the lives of the many " ...

Carlos the Jackal pledges alliance to Osama bin Laden
Amir Taheri
Weekly Standard
11/24/2003
http://www.benadorassociates.com/pf.php?id=700

Publié par jc durbant le 9 août 2005 à 14:34