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30 avril 2005

Une escapade printanière

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Cet après-midi, j'ai profité du magnifique soleil qui illuminait ma contrée jurassienne pour aller marcher un peu. C'était un plaisir de remettre mon équipement classique, utilisé l'été dernier lors de vacances sportives à Arolla : bottes de combat 90 (l'usage de certaines pièces d'équipement militaire est autorisé en-dehors du service), chaussettes de trekking, pantalon de marche (le même que je portais dans la jungle de Sumatra !), t-shirt en lycra, baluchon à la ceinture, lunettes de soleil et casquette. Seule nouveauté : j'avais avec moi mon smartphone, histoire de maintenir le contact en cas d'événement majeur (j'ai dû répondre à un téléphone important en pleine montée), et mon appareil photo. Une tenue légère, idéale pour marcher en terrain difficile et pour courir !

J'ai promptement escaladé le Moron, une modeste montagne qui porte depuis peu une tour assez remarquable, pour ensuite redescendre sur le charmant village de Champoz et revenir dans ma bonne cité prévôtoise. La température presque estivale et le soleil furtivement voilé par d'innocents nuages formaient un environnement idéal pour un délassement énergique. De plus, j'ai toujours adoré le sommet des montagnes jurassiennes, ces modestes plateaux sillonnés de chemins rarement fréquentés (voir photo ci-dessus) et respirant la sérénité. Les résidences secondaires qui y ont été construites doivent réserver à leurs propriétaires des fins de semaines particulièrement agréables.

Au total, j'ai passé 2h30 à faire une jolie ballade de 15 km, avec 550 m de dénivellation. C'est encore loin de la forme nécessaire pour refaire les 100 km de l'école d'officiers, comme l'un de mes camarades me l'a suggéré cette semaine, mais cela augure une année sportive. Surtout lorsque j'aurai reçu mon nouveau vélo tout-terrain, en cours de montage après des semaines d'attente impatiente !

Posted by Ludovic Monnerat at 21h41 | Comments (2) | TrackBack

Vietnam, 30 ans après

On peut lire ces jours nombre d'articles racontant la chute de Saigon et la fin de la guerre en Indochine. Mais la présence très marquée de ce conflit dans les esprits, au moins pour la période de l'engagement américain, ne suffit pas à expliquer pourquoi on use et abuse de comparaisons absurdes avec les événements de notre époque. Il se trouve simplement que l'image du conflit vietnamien a été tellement biaisée par le cadre idéologique de la guerre froide qu'aujourd'hui encore la méconnaissance à son sujet est flagrante. Y compris sur le plan militaire et stratégique.

Ce n'est pas la peine d'entrer en matière sur le conte de fées que l'on nous sert régulièrement, visant à opposer la gentille population vietnamienne et le méchant occupant américain. La répression du régime de Hanoi a suffisamment balayé ces illusions répandues par les mouvances pacifistes et communistes. Cependant, la notion de guerre impossible à gagner - centrale pour l'influence des dirigeants et des citoyens américains - continue d'être largement partagée, alors qu'elle ne correspond absolument pas à la réalité. Qu'elle constitue l'une des opérations d'information les plus réussies de l'histoire relève de l'évidence.

Dans les faits, les Etats-Unis ont obtenu au Vietnam ce que les nations démocratiques obtiennent spontanément dans les petites guerres : un succès militaire dans le théâtre d'opérations, avec la destruction de leurs ennemis, et un échec politique à domicile qui précipite la défaite. Une stratégie visant à réduire la vulnérabilité de l'opinion publique domestique aurait certainement permis de durer, et donc de ne pas perdre la guerre : c'est l'absence des unités américaines qui a permis aux divisions mécanisées nord-vietnamiennes d'envahir le Sud et de le vaincre en 1975. Un seul vote des parlementaires US, refusant tout soutien à Saigon, a suffi pour cela.

Les militaires américains sont très largement responsables de leur échec. Participer à une stratégie incohérente et ne pas comprendre les termes du conflit ont été des erreurs monumentales, qui ont durablement coûté à la société américaine. En même temps, cette guerre était particulièrement complexe au niveau opératif, parce qu'elle superposait un affrontement asymétrique (la guérilla vietcong, qui pratiquait le terrorisme et les massacres délibérés de civils à des fins idéologiques) et un duel symétrique (les forces armées nord-vietnamiennes, équipées par exemple des meilleurs équipements soviétiques au niveau de l'aviation et de la DCA). Le centre de gravité du conflit n'a jamais été localisé. Les GI's se sont battus au mieux dans un flou conceptuel, au pire dans un aveuglement politique.

Avec le recul, il convient cependant de nuancer le jugement. Les Etats-Unis ont perdu la guerre du Vietnam, mais les Nord-Vietnamiens ne l'ont pas gagnée pour autant (il suffit de voir l'état de leur pays aujourd'hui par rapport aux dragons de l'Asie du Sud-Est), alors que le bloc communiste a vu son expansion être largement stoppée. La lutte des perceptions toujours intense au sujet de ce conflit montre bien que le jugement de l'Histoire n'est pas encore rendu.

COMPLEMENT I (1.5 1740) : Concernant la situation au Vietnam dans les années 70 et les possibilités pour les Etats-Unis de finalement gagner la guerre malgré les erreurs commises, cet article fournit des éléments de réponse intéressants.

Posted by Ludovic Monnerat at 8h48 | Comments (9) | TrackBack

29 avril 2005

La guerre des réseaux

La violence armée prend une telle place dans les reflets médiatiques, et donc influence tellement les perceptions par le façonnement de l'espace sémantique, que l'on risque parfois d'oublier ou de sous-estimer l'autre dimension dans laquelle l'information joue nouvellement un rôle central : l'espace cybernétique. A en croire cet article, les Etats-Unis ainsi ont mis sur pied une unité spécialisées dans les opérations des réseaux informatiques, nommée Joint Functional Component Command for Network Warfare, et chargée aussi bien de la défense des réseaux du Pentagone que de l'attaque et de l'exploitation des réseaux pris pour cibles :

[former U.S. Marine intelligence officer Dan] Verton said the Defense Department talks often about the millions it spends on defending its networks, which were targeted last year nearly 75,000 times with intrusion attempts. But the department has never admitted to launching a cyber attack - frying a network or sabotaging radar - against an enemy, he said.
Verton said the unit's capabilities are highly classified, but he believes they can destroy networks and penetrate enemy computers to steal or manipulate data. He said they may also be able to set loose a worm to take down command-and-control systems so the enemy is unable to communicate and direct ground forces, or fire surface-to-air missiles, for example.

Comme le souligne ce texte avec raison, les capacités et le savoir-faire des armées dans le cyberespace sont strictement classifiées dans chaque pays. Rien ne serait davantage contre-productif que rendre public les échecs et les succès vécus en la matière. Du coup, les informations qui filtrent régulièrement sur les unités et les actions mises en Å“uvre laissent toujours un doute profond : s'agit-il de poudre aux yeux ou d'authentiques révélations ? Dans le cas des Etats-Unis, on peut a priori être tenté de croire à la réalité de leurs capacités ; le rôle joué par les attaques des réseaux informatiques durant la guerre du Kosovo a un trop grand degré de probabilité pour se défier spontanément de l'article cité. Malgré cela, l'espace cybernétique a ceci de caractéristique qu'un seul individu peut mettre en échec ou défier avec succès la première puissance mondiale. La quantité perd face à la qualité.

Le spectre d'un Pearl Harbour digital a bien perdu de son lustre depuis le 11 septembre, mais la vulnérabilité des sociétés post-industrielles aux opérations des réseaux informatiques reste une caractéristique de notre époque, et l'interconnexion croissante des objets les plus courants ne contribue surtout pas à l'amoindrir.

Posted by Ludovic Monnerat at 17h59 | TrackBack

28 avril 2005

Chars, boue et poussière

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La place d'armes de Bure est l'une des trois grandes zones d'exercice utilisées par les formations de chars et d'infanterie de l'armée suisse. Comme l'a écrit l'ami Robert dans un des commentaires ci-dessous (nous y avons servi ensemble, dans la compagnie d'infanterie mécanisée que je commandais comme lieutenant au printemps 1998), la boue ou la poussière constituent la seule alternative qu'offre le terrain en temps normal. Il m'a fallu y débarquer dans la première semaine de janvier 2001 avec ma brave compagnie jurassienne pour découvrir que la neige glacée et un vent sibérien formaient un climat encore plus redoutable. Le chauffage des véhicules blindés était du coup particulièrement apprécié. Je me souviens d'un petit déjeuner pris sur le coup des 0630 dans mon char de commandement, au beau milieu de la forêt ajoulote, au cours duquel l'air chaud semblait presque l'unique source de vie !

Ce matin, avant de revenir dans la capitale pour une séance liée à l'évaluation de l'opération à Sumatra, j'ai pris quelques minutes pour aller longer les vastes halles de Bure. Histoire de satisfaire une indéniable nostalgie (les périodes de commandement restent les plus beaux souvenirs des officiers), mais aussi pour voir de plus près le bataillon de grenadiers de chars 20, qui suit actuellement un cours de reconversion sur le nouveau chars de grenadiers 2000. C'était une bonne occasion pour voir de plus près ce CV-9030 dont l'achat de 186 exemplaires pour près d'un milliard de francs, voici 5 ans, avait déjà donné lieu à des débats politiques animés. Les modèles pris en photo ci-dessus, dont le camouflage gris-vert s'est transformé en livrée désertique sous la boue séchée, ne seraient sans doute pas disponibles aujourd'hui si le même Parlement existait alors!

Avec ses 3 compagnies montées sur char gren 2000 et sa compagnie de chars de combat 87 Leopard 2, sans parler de sa compagnie de chars lance-mines 63/89 (des M-113 qui emmènent des tubes de 120 mm), ce bataillon aligne une puissance de feu absolument dévastatrice. Il est juste regrettables que les « jaunes » (les membres de l'arme blindée) soient encore persuadés que leur mission consiste à déchaîner cette puissance dans d'irrésistibles contre-attaques à l'échelon de la brigade blindée, alors que les engagements de combat modernes exigent un usage précis, proportionnel et dissuasif de la force, avec des formations panachées à l'échelon du groupe ou de la section. Reste le fait que des véhicules blindés très performants sont aujourd'hui introduits dans l'armée. C'est toujours ça !

Posted by Ludovic Monnerat at 19h47 | TrackBack

27 avril 2005

La méthode du wargaming

WargameSRC.jpg

Le jeu de guerre est une étape importante de toute planification militaire. Plus connu sous le nom de wargaming dans la terminologie OTAN, il constitue un succédané du kriegspiel pratiqué voici déjà deux siècles par l'état-major général prussien ; les états-majors le pratiquent aujourd'hui sur une base régulière pour l'évaluation et la synchronisation des variantes élaborées pour l'emploi des forces. Introduit dans la doctrine de l'armée suisse par la réforme Armée XXI, le jeu de guerre met en évidence les frictions, les risques, les lacunes et les contradictions inhérentes à une possible décision. Il peut également permettre d'égaliser les connaissances au sein des officiers d'état-major et des commandants, et de cerner les interfaces critiques pour le succès d'une action appelée à être mise en Å“uvre, dans un milieu permissif ou non.

C'est dans cette perspective de synchronisation que l'état-major du Swiss Raid Commando a effectué aujourd'hui son jeu de guerre pendant environ 10 heures (voir photo ci-dessus) ; ayant eu le privilège de diriger cette activité, je suis assez bien placé pour en décrire la méthode. Le SRC mobilise plus de 3000 militaires sur une durée totale de 10 jours, et nécessite de ce fait une coordination très étroite entre les 5 cellules de son état-major (opérations, logistique, tâches territoriales, conduite et information). De ce fait, devant la presque totalité de l'état-major, chaque journée et chaque activité ont été passées en revue de manière détaillée, avec une description précise des effets attendus dans l'espace et dans le temps. Une carte géante du secteur d'engagement (plastifiée afin de permettre d'y circuler librement), des tableaux récapitulatifs et une projection sur écran des points en suspens complètent le dispositif.

L'originalité du jeu de guerre, notamment pour ceux qui s'accrochent à de vieux préjugés sur la conduite militaire, est le fait que chaque membre de l'état-major a le droit de prendre la parole en plénum et d'exposer un point de vue, de proposer une solution, de transmettre une information ou de poser une question. Ils sont même vivement encouragés à faire preuve de sens critique, à vérifier les dires prononcés et à mettre le doigt sur des problèmes ignorés. Il s'agit naturellement de trouver un équilibre entre vaines arguties et raisonnements fondés, comme entre points de détail et vue d'ensemble, mais c'est avant tout la mise en commun du savoir qui fonde la démarche. Une telle activité est d'ailleurs une occasion unique pour les officiers spécialisés dans un domaine d'apercevoir les activités qui se déroulement parallèlement aux leurs, et ainsi de gagner une perspective centrée sur les interactions.

Ce jeu de guerre s'est révélé très productif. Malgré ces longues heures passées dans la halle à usages multiples de la place d'armes de Bure, qui plus est par une température franchement glaciale, un grand nombre de points à corriger et à améliorer ont été recensés, évalués et promptement transformés en missions. C'est la meilleure recette pour assurer aux plans une qualité suffisante. Tout en sachant que les hasards et les imprévus de l'engagement imposent toujours en phase de conduite de grandes qualités d'imagination et d'adaptation !

Posted by Ludovic Monnerat at 20h35 | Comments (8) | TrackBack

26 avril 2005

On the road again

Les ordres de marche ne se discutent pas : ce matin, j'ai pris mon uniforme et me suis préparé à passer un peu plus de 2 jours à Bure pour la planification du Swiss Raid Commando. Autrement dit, ma présence en ligne restera intermittente, sauf si j'ai un autre récit ironique à l'endroit de nos excellents concitoyens alémaniques. Vu qu'un bataillon mécanisé - pardon, de grenadiers de chars, on fait simple dans l'armée nouvelle - est en service sur la place d'armes de Bure, cela n'est pas nécessairement impossible!

Posted by Ludovic Monnerat at 9h03 | Comments (8) | TrackBack

25 avril 2005

Une barrière bien utile

Les fractures linguistiques du pays, et en particulier celle que l'on désigne par le terme pittoresque de barrière des röstis (pour les non-Helvètes : il s'agit d'une ligne imaginaire censée séparer les Alémaniques des Romands), offrent parfois des opportunités qu'il s'agit de saisir. En séjournant ou travaillant dans la capitale, et notamment près de sa gare centrale, on est en effet régulièrement abordé de façon plutôt vive par des jeunes gens bien portants qui exigent une obole en pratiquant une mendicité presque prédatrice. Exactement le genre de chose qui m'insupporte puissamment. Je rechigne rarement à faire preuve de générosité envers ceux qui sont visiblement dans le besoin, et j'ai d'ailleurs bien du mal à dire non dans certaines circonstances, mais les profiteurs ne méritent pas une once de générosité.

La solution s'est assez rapidement imposée d'elle-même : une grande part de ces hurluberlus ne parlant pas un traître mot de français, la langue de Molière se transforme bien souvent en un rempart infranchissable. Je l'ai encore constaté ce soir ; un grand escogriffe arborant un curieux bonnet en laine et une veste griffée m'a abordé alors que je sirotais pensivement un jus d'orange au kiwi (sans commentaire) et m'a demandé, en dialecte alémanique naturellement, si j'avais un ou deux francs à me délester au profit de son escarcelle. Spontanément, et en essayant de prendre à la fois un air décontenancé et une voix étonnée, je lui ai sorti un « Pardon ? » qui l'a laissé comme deux ronds de flan. Ma réaction a même provoqué une brève éruption de borborygmes gutturaux qui, somme toute, symbolisent à merveille les différences culturelles de la Suisse.

Ni une, ni deux, mon mendiant douteux s'en est allé exercer son factieux ministère auprès de proies moins réfractaires. J'ai pu me replonger illico dans la lecture d'un document militaire consacré à plusieurs aspects liés au traitement de l'information. En hochdeutsch, bien entendu. Et en me levant pour aller prendre mon train, quelques minutes plus tard, je n'ai manqué de répondre poliment à la serveuse me souhaitant une bonne soirée. En schwytzerdütsch, bien entendu.

Les petites victoires sur la bêtise humaine donnent du sel à la vie ! :)

Posted by Ludovic Monnerat at 22h47 | Comments (10) | TrackBack

Entre fantômes et oeillères

On peut lire aujourd'hui dans Le Temps un article de Samuel Gardaz (accès libre) consacré à un rapport de l'International Crisis Group sur l'état de l'islamisme au Sahel. Ce texte est assez typique d'une tendance hélas endémique dans les rédactions : la propagation des messages produits par les ONG en l'absence de sens critique, sans prise en compte des intérêts qu'elles défendent, et sans examiner la position de ceux auxquelles elles adressent leurs sermons. Il faut en effet rappeler que les ONG sont souvent des structures utilisant les ressources morales, l'apparence de la légitimité, pour diffuser et imposer leurs points de vues, généralement directement à l'attention des dirigeants politiques, économiques et militaires. Les propositions de l'ICG s'adressent ainsi au Gouvernement américain, à l'OTAN ou encore à l'UE.

L'article publié par Le Temps reprend sans autre l'analyse de l'ICG et accuse les militaires américains d'exagérer les dangers dus au terrorisme islamiste au Sahel, voire carrément de manipuler les opinions publiques pour favoriser les intérêts US :

Déclarations alarmistes émanant d'officiels américains, programme de coopération militaire piloté par le Pentagone pour contrer la menace, et très nombreux échos dans les médias: tout a concouru à transformer cet ensemble constitué du Tchad, du Mali, du Niger et de la Mauritanie en un «nouvel Afghanistan» où il convenait de toute urgence de traquer les émules d'Oussama ben Laden. Emballement inapproprié? Voire véritable manipulation? Dans son dernier rapport sur le sujet, intitulé «Islamic terrorism in the Sahel: fact or fiction», l'International Crisis Group (ICG) décortique comment ces quatre pays subsahariens sont abusivement qualifiés, alors que la menace terroriste y est jugée très faible.

A priori, on veut bien croire à cette histoire intéressante d'une ONG honnête et travailleuse qui prend la main dans le sac le commandement militaire américain en Europe (EUCOM) et démonte un énième stratagème orchestré par Donald Rumsfeld. Je connais bien Samuel Gardaz, j'ai de l'estime pour lui et traiter un tel sujet sous pression de temps n'est jamais facile, mais son article ne permet pas vraiment de croire à une telle histoire. Le résumé du papier de l'ICG n'est en effet pas contrebalancé par une vérification indépendante ou un aperçu des activités de l'EUCOM ; le clou est au contraire enfoncé par l'interview du responsable de l'ICG pour l'Afrique du Nord, lequel affirme qu'une « réponse strictement militaire est contre-productive » sans voir qu'un tel reproche, au sujet d'un programme de coopération militaire, manque singulièrement de pertinence.

Les indices prouvant que Samuel Gardaz n'a pas pu ou voulu considérer les deux versions de l'histoire sont assez simples à déceler : tout d'abord (c'est ce qui m'a sauté aux yeux), le général Wald n'est pas le chef de l'EUCOM, et il s'agit bien entendu du général James Jones puisque le chef militaire de l'OTAN est également celui des troupes américaines en Europe depuis la fondation de l'alliance (Wald est son remplaçant). Une vérification des actions menées par l'EUCOM aurait certainement permis de corriger l'erreur. Par ailleurs, le programme incriminé - la Pan Sahel Initiative - s'est achevé fin 2004 et a été remplacé par la Trans-Sahara Counter Terrorism Initiative (TSCTI), qui inclut également l'Algérie, le Maroc, la Tunisie, le Sénégal, le Ghana et le Nigeria, et qui fait directement partie de la guerre menée par les Etats-Unis contre le terrorisme islamiste :

Operation Enduring Freedom - Trans Sahara (OEF-TS) OEF-TS is the U.S. military component of TSCTI. EUCOM executes OEF-TS through a series of military-to-military engagements and exercises designed to strengthen the ability of regional governments to police the large expanses of remote terrain in the trans-Sahara.

Par conséquent, il faut bien considérer que l'angle d'attaque choisi par l'ICG est périmé, confine au superficiel et manque l'essentiel - à savoir le fait que les commandements militaires régionaux des Etats-Unis produisent aujourd'hui des efforts pour la stabilisation et l'intégration de toutes les zones sur leur contrôle, y compris celles, largement désertiques, du Sahel. Eviter les vides stratégiques, les zones de non-droit qui profitent tant aux activités criminelles et terroristes, est devenu une priorité des militaires américains.

A dire vrai, la diplomatie militaire est une action préventive dont les ONG et les médias peinent à percevoir le rôle. Lorsque l'ICG recommande à EUCOM de coordonner ses actions avec le programme militaire français visant à renforcer les capacités africaines en matière de maintien de la paix (RECAMP), on mesure bien à quel point les auteurs du texte ignorent tout du sujet. L'objectif principal du Pentagone, par le biais de ces programmes de coopération, consiste à instaurer une présence, à établir des contacts, à obtenir des connaissances qui pourront le cas échéant s'avérer utile, tout en renforçant les outils des Etats concernés par le savoir-faire et le matériel américains. C'est une manière à la fois de désamorcer des conflits potentiels, d'augmenter les effets en cas d'intervention ouverte et d'interdire par avance l'accès à certaines régions. Le produit d'une réflexion stratégique sur les menaces immanentes de notre ère : être présent et diffuser ses idées pour contrer celles de l'ennemi.

Au demeurant, je me demande bien comment l'ICG est en mesure de vraiment appréhender une coopération militaire menée essentiellement avec des unités non conventionnelles. Déployer des forces spéciales US au Sahel n'est jamais une action innocente : si l'enjeu n'en valait pas la peine, ces soldats hautement demandés seraient engagés ailleurs. Il est vraiment dommage qu'en suivant les incantations moralisatrices des ONG, les médias arborent des Å“illères qui contribuent à leur masquer la réalité bien plus complexe et passionnante des événements.

Posted by Ludovic Monnerat at 9h56 | Comments (7) | TrackBack

24 avril 2005

Mise à jour de CheckPoint

Plusieurs articles ont été mis à jour sur mon site d'information militaire et stratégique CheckPoint :


Gagner la guerre en comprenant ses règles

Pour l'historien militaire américain Victor Davis Hanson, le conflit global dans lequel sont engagés les Etats-Unis dégage plusieurs règles qui doivent être suivies. Sous peine de perdre à domicile les avantages acquis par les armes américaines.


La force d'un idéal multiplie l'effet des actions

Les rapports de force dans un conflit vont bien au-delà des capacités matérielles et de la volonté des belligérants. Les actions militaires menées actuellement par les Etats-Unis montrent combien les idées multiplient l'effet des troupes.


L'armée devient un atout majeur hors des frontières

L'engagement de l'armée en Asie du Sud ouvre une nouvelle ère pour celle-ci, faites d'interventions régulières au-delà du continent européen. Le développement des capacités et du savoir-faire en matière de projection devient une priorité.


La Roumanie veut affirmer son rôle stratégique en Mer Noire

La Roumanie, située près de la Mer Noire et du Caucase, pourrait fournir à l'Occident une plateforme militaire décisive dans les futures opérations contre des groupes islamistes et le crime organisé. Cette ambition pourrait néanmoins compliquer l'entrée du pays dans l'Union européenne.


L'armée a besoin de perspectives plus claires

L'échec du programme d'armement 2004 doit amener un changement dans la manière avec laquelle la classe politique traite la défense nationale. C'est l'analyse du journaliste et commentateur suisse Bruno Lezzi, qui propose une importante réorientation.

Posted by Ludovic Monnerat at 22h29 | Comments (4) | TrackBack

Prise de conscience médiatique

Un article publié cette semaine par The Economist montre que les médias traditionnels commencent à comprendre la nécessité de transformer leur manière de gérer l'information et leurs clients. Basé sur un discours fracassant de Rupert Murdoch, prononcé le 13 avril devant l'American Society of Newspaper Editors et invitant ceux-ci à modifier radicalement leurs méthodes de travail, cet article pose plusieurs questions de fond sur le déclin de la presse écrite, l'essor des médias électroniques, mais aussi la démocratisation de la fonction journalistique. Le jugement générationnel montre en particulier qu'une adaptation radicale est inévitable :

The decline of newspapers predates the internet. But the second-broadband-generation of the internet is not only accelerating it but is also changing the business in a way that the previous rivals to newspapers-radio and TV-never did. Older people, whom Mr Murdoch calls "digital immigrants", may not have noticed, but young "digital natives" increasingly get their news from web portals such as Yahoo! or Google, and from newer web media such as blogs.

Fondamentalement, l'Internet est un progrès révolutionnaire qui, à mon sens, aura des effets aussi importants et durables que l'invention de l'imprimerie. On se rappelle que celle-ci, en autorisant une diffusion des idées et notamment des bibles, a créé les conditions pour la réforme de l'Eglise, et toutes les guerres de religions qui ont suivi, mais aussi permis un développement prodigieux du savoir. Aujourd'hui, c'est une véritable épidémie d'idées qui touche la planète, avec des effets potentiels qui dépassent probablement notre entendement. Que les médias se rendent peu à peu compte de l'évolution des rapports de force basés sur l'information est certainement salutaire, à condition de surmonter le conservatisme propre au corporatisme journalistique.

Posted by Ludovic Monnerat at 12h49 | Comments (11) | TrackBack

23 avril 2005

Les aveux d'un terroriste

Le Français Zacarias Moussaoui a fini par avouer sa culpabilité dans la préparation d'un attentat qui aurait dû se dérouler de manière parallèle ou subséquente aux attaques du 11 septembre. D'après ses dernières déclarations, il aurait été personnellement choisi par Oussama ben Laden pour piloter un Boeing 747 directement sur la Maison Blanche, le tout afin d'obtenir la libération d'Omar Abdel-Rahmane. Malgré le caractère fluctuant de ses propos, il apparaît certain que Moussaoui faisait partie de l'opération terroriste ayant frappé New York et Washington. Son surnom de "20e pirate de l'air" ne semble pas usurpé.

Ce qui est intéressant, dans ces déclarations, c'est la logique dévoyée et fanatique qu'elles révèlent. On se demande bien comment Moussaoui a pu imaginer une seule seconde qu'un avion de ligne frappant le pouvoir exécutif le plus élevé des Etats-Unis aurait la moindre influence sur leur pouvoir judiciaire. Au-delà de la rationalisation du meurtre de masse à des fins politiques et idéologiques, cette méconnaissance forcenée de leur principal ennemi est probablement la faiblesse centrale des islamistes. Les revers majeurs subis depuis les attentats du 11 septembre (perte des bases logistiques et didactiques d'Afghanistan, combat défavorable et contre-productif en Irak, perte d'image et de soutien dans le monde musulman) en découlent en partie.

Le problème, c'est qu'une telle logique se propage inévitablement aux travers des sociétés et des nations, et qu'elle constitue un ferment décisif et immanent de violences déraisonnables. L'extradition du terroriste présumé Mohammed Achraf vers l'Espagne, en vertu de l'entraide judiciaire usuelle entre Etats, fournit ainsi un motif suffisant aux yeux des islamistes pour punir directement la Suisse par des attaques terroristes. A une époque où un seul individu peut déclencher des actions et des violences ayant un impact majeur, la notion de sécurité doit être entièrement révisée.

COMPLEMENT I (23.4 1540) : Un exemple de cette immanence peut être trouvé dans cette brève analyse lue sur StrategyPage.com. Le lien entre la circulation des idées et la radicalisation des individus est clairement perceptible :

There are small Moslem minorities in a number of English-speaking Caribbean countries, such as Trinidad & Tobago and Guyana. Security forces in these countries have been keeping some more outspoken mosques and imams under surveillance. There has been an increase in the circulation of extremist literature and audio tapes, some of this advocate attacks on the "infidel," and the security forces believe radical Islamists among them may be stockpiling arms, possibly for attacks on tourists, a mainstay of the local economies.

Posted by Ludovic Monnerat at 11h19 | Comments (6) | TrackBack

22 avril 2005

Un retour bienvenu

Tout vient à point à qui sait attendre : c'est sur les 12 coups de midi, peu après mon licenciement, que j'ai pu sortir de l'installation qui m'hébergeait depuis lundi. Un soleil magnifique, dans un ciel sans nuage, a célébré ce retour fort bienvenu à l'air libre. Une véritable libération pour le regard et le souffle, avec le plaisir de contempler un véritable espace - quelles que soient les dimensions exceptionnelle de la construction souterraine dont j'émergeais. Je ne crois pas que l'être humain soit fait pour vivre dans des espaces reclus...

Cette émergence ne m'a cependant pas dissuadé de retourner au bureau, avec plusieurs camarades, pour régler quelques affaires urgentes. Avec 14 SMS et 4 messages sur la combox, mon smartphone m'a obnubilé pendant de très longues minutes (ce type d'appareil est naturellement interdit dans les installations classifiées, puisqu'il comprend un appareil photo et un micro...). Ce n'est qu'en fin d'après-midi que je me suis décidé à regagner mon domicile et reposer pour quelques jours mon uniforme. En espérant que le week-end me permette de goûter au mieux l'air libre!

Posted by Ludovic Monnerat at 20h15 | Comments (2) | TrackBack

21 avril 2005

Le décompte des jours

Ce qui frappe à la longue, lorsque l'on fait service dans une installation protégée blottie au coeur d'une montagne, ce sont les bruits particuliers qui accompagnent la vie quotidienne. Le bruissement profond de l'aération, le souffle des ordinateurs, les éclats des portes hydrauliques, l'écho des pas et des voix, ou encore le cliquetis frénétique émis par les officiers arc-boutés sur leur clavier. On finit par se faire à un tel environnement. Mais je suis persuadé que rares, très rares sont ceux qui en viennent à le regretter. Je conçois mal la nostalgie pour une tranche de vie sous terre...

Les dernières heures ont défilé sans crier gare, par la grâce d'un exercice d'état-major plutôt dense et complexe. Et comme tous les militaires présents dans l'installation pourront quitter celle-ci demain, cela génère une ambiance plutôt joyeuse et détendue dans l'assemblée. En même temps, il y a un caractère un peu surréaliste à planifier des opérations militaires en-dessous du seuil de la guerre dans une construction souterraine à même d'affronter sans dommage les conflits de la plus haute intensité. Une impression de guerre froide résiduelle autour de soi, tout en devant s'attaquer aux défis des menaces et risques asymétriques.

Il est grand temps de mettre un terme à ce décalage et de refaire surface dans notre époque!

Posted by Ludovic Monnerat at 23h02 | Comments (2) | TrackBack

20 avril 2005

Sur un air d'accordéon

Les soupers facultatifs sont une institution de l'armée suisse : ils permettent à la troupe, une fois par semaine, d'aller manger en-dehors de son cantonnement et de passer du temps, entre amis, loin de la pression propre à la vie militaire. Une manière de décompresser souvent agréable, et qui bien entendu réjouit suprêmement les restaurateurs environnants. Lorsqu'une unité de l'armée séjourne dans une localité donnée, en s'appuyant sur un cantonnement de fortune, les autorités communales ne manquent jamais de louer les bienfaits des soupers facultatifs...

Les travaux d'état-major au sommet de l'armée dérogent un brin à cette tradition : puisque chacun est condamné - le mot est à peine trop fort - à rester dans le bunker jusqu'au licenciement, le souper en question se transforme en repas festif qui ravit la plupart de nos camarades suisse-allemands, avec en prime une fondue, quelques verres de blanc, un conteur schwytzois et son accordéon. Mais si les Romands apprécient hautement le fromage et le vin, les émissions sonores qui l'accompagnent ont plutôt tendance à les laisser de marbre. Ce sont d'ailleurs les seuls qui ne rient pas à la fin des "witz" en dialecte, puisqu'ils ne les comprennent pas!

En ce qui me concerne, j'ai profité de la première opportunité pour m'esquiver subrepticement, avec l'un de mes camarades EMG, afin de consacrer mon temps libre à des activités plus enrichissantes dans un calme retrouvé. Comme le fait de décrire ceci aux fidèles de ce carnet, que je remercie d'ailleurs pour leur fidélité, en établissant ainsi un contact qui me rapproche de mon retour à l'air libre!

Posted by Ludovic Monnerat at 21h55 | Comments (3) | TrackBack

Alerte média : Le Temps (3)

Le quotidien Le Temps a publié aujourd'hui mon analyse (accès payant) de la mission de l'armée suisse à Sumatra, et des perspectives que l'on doit en tirer sur les questions de projection. Il s'agit bien entendu d'une affirmation personnelle, et nous verrons si les prochaines années me donnent raison, mais je pense bel et bien que ce déploiement en annonce d'autres, dans des circonstances et avec des effets probablement très différents.

En tout cas, cela me fait bien plaisir depuis le fond de mon bunker que le monde semble encore se souvenir de moi ! :)

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19 avril 2005

Une morale de troglodyte

Il est assez particulier de séjourner dans une installation de conduite blottie au coeur d'une montagne (et inutile d'essayer de deviner laquelle : la Suisse regorge littéralement de telles constructions!). Nous ne sommes pas coupés du monde, comme le prouve naturellement ce billet ; les informations les plus importantes sont parfaitement disponibles, même si nous ne leur prêtons qu'une attention restreinte. C'est plutôt le fait de ne pas apercevoir la lumière du jour, et de parfois se demander si l'on ne va pas éclater à force de rester sous terre, qui forme un sentiment spécifique. Les troupes de forteresse doivent avoir un coeur bien accroché pour supporter ainsi des journées dont le rythme semble presque artificiel. Il neige sur la Suisse. Et alors, pourrais-je dire?

En général, les activités imposées aux officiers d'état-major ne leur laissent guère le temps de gamberger. Cela fait partie d'une conduite adaptée du personnel! Pourtant, les heures passées sous l'éclat des néons ou face au défilé des folios PowerPoint ont tendance à prendre une valeur virtuelle. La notion du temps n'est plus exactement la même. Privés de ces rappels circadiens que sont le lever et le coucher du soleil, le corps humain a tendance à adopter un rythme différent, axé sur des journées plus longues. C'est presque amusant à noter. Les horloges électroniques semblent presque une indication superflue, n'était-ce le besoin de ne pas arriver en retard aux séquences d'instruction...

Les tendances troglodytes de l'armée suisse restent une caractéristique rare. La visite de l'installation a révélé la minutie et la précision toutes helvétique avec lesquelles de tels outils sont construits. Une oeuvre d'art architecturale, mécanique, hydraulique, électronique et informatique que la population pourra découvrir dans 30 ans... peut-être !

Posted by Ludovic Monnerat at 22h30 | Comments (3) | TrackBack

18 avril 2005

Le raid sur Tokyo

Le Washington Times a publié aujourd'hui un éditorial sur le fameux raid du colonel Doolittle du 18 avril 1942, rappelant l'impact extraordinaire que l'attaque de 16 grands bombardiers partis d'un porte-avion a pu avoir sur les opinions publiques au Japon et aux Etats-Unis. Ce bombardement totalement imprévu, qui provoquera la funeste attaque japonaise sur Midway et annoncera donc la fin de l'expansion nippone dans le Pacifique, représente en effet l'archétype de l'opération spéciale : un plan simple, soigneusement dissimulé, entraîné sans relâche, utilisant la surprise et la vitesse pour frapper un objectif clairement identifié - la crédibilité des forces armées japonaises, alors jugées invincibles. Une leçon en termes d'innovation, de planification et de courage.

Posted by Ludovic Monnerat at 23h10 | TrackBack

Loin sous la montagne

Comme annoncé la semaine dernière, ce site connaîtra ces prochains un ralentissement marquant. Il se trouve en effet que je suis en service dans une installation protégée de l'armée, un bunker finement ouvragé dans la meilleure tradition helvétique, et l'horaire de travail bien rempli - de 0700 à 2200 environ - me laisse bien peu de temps pour d'autres tâches. Ou bien peu d'énergie, ce qui assez rapidement revient au même. L'armée de milice n'a pas pour principe de convoquer ses officiers en vue de les laisser inactifs...

Il m'est bien entendu impossible de décrire le lieu où je réside temporairement, sinon pour dire qu'il se trouve loin sous une montagne et que passer 5 jours sans voir la lumière du soleil fait partie des joies que l'armée suisse cultive avec assiduité depuis fort longtemps. Le secret entoure toutes les autres descriptions que je pourrais émettre. Quiconque à déjà visité le fort de Dailly ne peut cependant guère douter de l'architecture pharaonique qui se cache sous certains reliefs innocents!

Les recherches du Pentagone sur les armes bunker buster ont encore quelques décennies de retard... :)

Posted by Ludovic Monnerat at 22h57 | Comments (13) | TrackBack

17 avril 2005

La grande stratégie US

La revue US News & World Report vient de publier une enquête stupéfiante sur la stratégie américaine contre le terrorisme islamique. Elle révèle en effet les efforts considérables déployés par Washington pour gagner la guerre de l'information en influençant le monde islamique au plus profond de ses convictions, c'est-à -dire en favorisant carrément une réforme de l'islam. Des unités et des opérations clandestines visent à donner aux Etats-Unis une capacité d'influence indirecte aussi puissante que durant la guerre froide, laquelle devient une référence presque officielle :

From the CIA to the State Department, America's once formidable means of influencing its enemies and telling its story abroad had crumbled, along with the fall of communism. "In the battle of ideas," said Marc Ginsberg, a former ambassador to Morocco, "we unilaterally disarmed."
No more. Today, Washington is fighting back. After repeated missteps since the 9/11 attacks, the U.S. government has embarked on a campaign of political warfare unmatched since the height of the Cold War. From military psychological-operations teams and CIA covert operatives to openly funded media and think tanks, Washington is plowing tens of millions of dollars into a campaign to influence not only Muslim societies but Islam itself.

L'article fournit un récit saisissant des échecs, des confusions et des erreurs commis par le Gouvernement américain dans le domaine de l'information depuis les attentats du 11 septembre. Mais il montre également que les voix critiques ont fini par être entendues, et qu'une stratégie sans limite dans l'espace ou le temps semble aujourd'hui mise en oeuvre. La guerre des idées passe par le soutien discret de ses tenants, comme les fondamentalistes le pratiquent depuis des décennies avec les fonds saoudiens, et les Etats-Unis mènent désormais ce combat avec une énergie considérable :

In crafting their strategy, U.S. officials are taking pages from the Cold War playbook of divide and conquer. One of the era's great successes was how Washington helped break off moderate socialists from hard-core Communists overseas. "That's how we're thinking... It's something we talk about all the time," says Peter Rodman, a longtime aide to Henry Kissinger and now the Pentagon's assistant secretary of defense for international security affairs. "In those days, it was covert. Now, it's more open." Officials credit publicly funded programs like the National Endowment for Democracy, which have poured millions into Ukraine and other democratizing nations.

Cette enquête, qui paraît crédible et cohérente, mérite d'être lue. Elle doit faire réfléchir sur les accents que pourrait prendre une stratégie comparable pour l'Europe, axée sur la diffusion des idées et la conquête des esprits, en vue de protéger ses intérêts et d'assurer sa pérennité.

Posted by Ludovic Monnerat at 19h32 | Comments (2) | TrackBack

Un message incomplet

Trois ans et demi après le déclenchement des opérations en Afghanistan, et deux ans après l'effondrement du régime de Saddam Hussein, les Forces armées américaines ont toujours des difficultés majeures à assurer une couverture médiatique réaliste et équilibrée de leurs actions. Le chef de l'état-major interarmées américain, le général Richard B. Myers, vient ainsi de mettre au défi les éditeurs [en fait, les rédacteurs en chef] de fournir au public un compte-rendu complet des zones en conflit. Et il souligne combien les distorsions de la couverture peuvent avoir un effet néfaste sur la résolution de la population américaine, et donc sur la volonté du pays de poursuivre le combat :

Myers told the editors that he reads far more about the problems of servicemembers' equipment and the latest insurgent attack than about "the thousands of amazing things our troops are accomplishing." This concerns him, he said, because American resolve is key to success.
The chairman said that part of the problem lies with the military. He said commanders must be more responsive and give more access to reporters. "We're working on that," he told the editors.
But still, "a bomb blast is seen as more newsworthy than the steady progress of rebuilding communities and lives, remodeling schools and running vaccination programs and water purification plants."

Le penchant des médias américains à privilégier les événements négatifs est bien connu, et les soldats déployés en Irak ou en Afghanistan en reviennent souvent avec une rancoeur solide contre les journalistes. Ces derniers jours, quelques événements plus spectaculaires en Irak ont d'ailleurs amené des rédactions à spéculer sur une flambée de violences consécutives à imaginer une tactique délibérée de la guérilla sunnite, alors que celle-ci continue de se battre pour sa survie physique et médiatique. L'absence de perspective et de connaissances sur le sujet favorise lourdement de telles distorsions.

Malgré cela, les appels répétés des principaux dirigeants militaires américains montrent que leurs efforts d'intégration et de transparence à l'endroit des médias sont loin d'avoir pleinement porté leurs fruits. Et l'annonce d'améliorations dans ce sens me semble vaine : les armées US n'ont tout simplement pas les mêmes intérêts que les médias US, dont les inclinations économiques et idéologiques sont les causes majoritaires de l'image tronquée qu'ils diffusent. Si le général Myers croit vraiment à ce qu'il affirme ("DoD officials [are] not afraid of what servicemembers would tell reporters"), il ferait mieux d'inciter ses subordonnés à chacun médiatiser leur action, à diffuser les récits et les images qui manquent tellement aux produits médiatiques commerciaux.

Parier résolument sur l'individu me paraît une réponse applicable à bien des dilemmes de notre époque.

Posted by Ludovic Monnerat at 9h52 | Comments (3) | TrackBack

16 avril 2005

Réalisme et idéalisme

L'historien militaire américain Victor Davis Hanson a publié hier une analyse claire et concise des erreurs successives commises par les Etats-Unis en matière de politique étrangère, particulièrement face à l'islamisme et aux tyrannies orientales, en montrant que les critiques actuels - et démentis - de la politique menée par l'administration Bush sont également responsables de ces erreurs. Après le réalisme à courte vue (Arabie Saoudite), la punition inconséquente (Guerre du Golfe), la corruption honteuse (Egypte) et l'inaction indifférente, l'activisme démocratique mené aujourd'hui est selon Hanson un dernier espoir qui s'inscrit dans le sens de l'histoire :

The past ostracism of Arafat and the removal of the Taliban and Saddam Hussein, followed by democratic engagement, will bring eventual stability to the Middle East and enhance the security of the United States. After the failures of all our present critics, this new policy of promoting American values is our last, best hope. And the president will be rewarded long after he leaves office by the verdict of history for nobly sticking to it when few others, friend or foe, would.

On retrouve naturellement les mêmes accents et le même jugement dans les propos de Richard Perle, l'ancien conseiller du Pentagone, interviewé ce samedi dans Le Figaro. Interrogé sur la France et la politique antiaméricaine qu'elle mène ouvertement, Perle appelle à mettre un terme à ce qu'il nomme les liaisons dangereuses et à éviter une construction européenne axée sur une confrontation stérile avec les Etats-Unis. En conseillant à la France de "localiser ses vrais ennemis", il replace le débat transatlantique dans une perspective d'avenir véritablement réaliste :

L'Europe n'a rien à gagner d'une confrontation devenue systématique avec les Etats-Unis. Un tel mécanisme d'opposition est d'ailleurs d'autant plus insensé qu'il aboutit finalement à une opposition de principe nocif tant à nos buts communs qu'à nos finalités respectives. C'est d'autant plus ridicule que, si l'on regarde plus globalement, nos visées sont malgré nos divisions si communes et nos différends si mineurs que les tensions transatlantiques font l'effet d'un grand gâchis. Et ce notamment dans un nouvel ordre mondial nécessitant un resserrement des démocraties.

Le même Figaro illustre cependant à merveille en quoi consistent ces liaisons dangereuses dont parle Richard Perle. Il se trouve en effet qu'il a publié hier une "lettre à un ami français" écrite par Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, qui appelle la France à soutenir sa position pro-syrienne et tente de briser l'accord franco-américain concrétisé par la résolution 1559 du Conseil de sécurité de l'ONU. Nasrallah emploie ainsi un langage connoté et périmé, parlant de "résistance" sans le moindre égard aux manifestations des Libanais, pour sensibiliser la France à ses intérêts :

Le premier point de cette résolution internationale exige le départ des troupes étrangères - comprendre syriennes - du Liban. J'intitule ce point : la partie française de la résolution.
Le second point réclame notamment la dissolution des milices libanaises et leur désarmement, et c'est la résistance libanaise qui est visée. J'intitule ce point : la partie américaine de la résolution.

J'avoue être surpris de voir que le leader d'un groupe terroriste tente aussi grossièrement de préserver sa capacité à employer la violence armée. Est-ce que la France aurait déjà oublié l'attentat-suicide du Drakkar, qui entraîna la mort de 58 parachutistes français voici plus de 20 ans? Est-ce que le soutien déterminant de l'Iran au Hezbollah est anodin? Est-ce que l'interdiction de la diffusion en France de la TV du Hezbollah peut être séparée des propos prudents et rhétoriques de son secrétaire général? Qui sont les ennemis de la France, de l'Europe, de la démocratie?

Voilà des questions auxquelles les Etats-Unis répondent. En ces temps de mutations rapides et d'instabilité immanente, une telle clarté vaut plus que tous les raisonnements nuancés et permet de faire l'histoire au lieu de la subir. C'est pourquoi leurs idéaux sont en train de changer le monde.

Posted by Ludovic Monnerat at 15h09 | TrackBack

15 avril 2005

Projection en leasing

Le journal spécialisé Defense News a révélé lundi que l'Italie songe à acquérir en leasing environ 2 grands avions de transport C-17 afin de répondre à ses besoins en matière de transport aérien à longue distance. Cette initiative est largement liée au fait que l'armée italienne, qui devrait commencer à retirer une partie au moins de ses 3000 militaires stationnés en Irak, va déployer dès la fin de l'été près de 800 militaires en Afghanistan, dans le but d'assurer pendant 9 mois le commandement de l'ISAF. Le nombre et la distance croissants des missions à l'étranger imposent des moyens supérieurs.

Si l'Italie a reçu récemment le dernier des 22 C-130J Hercules commandés, elle a également noté que les coûts entraînés par les déploiements lors des élections afghanes s'étaient élevés à plus de 6 millions USD pour 20 à 25 vols ; une enveloppe probablement 2 fois moindre que le coût d'une location d'avions de transport privés, alors que le prix d'un C-17 Globemaster III neuf dépasse les 200 millions USD (aucun n'est disponible d'occasion ; l'US Air Force en fait un usage maximal). En d'autres termes, l'Italie a noté les avantages indéniables du leasing, comme la Grande-Bretagne depuis plusieurs années avec 4 autres C-17.

On peut se demander si le Conseil fédéral, au lieu de simplement renvoyer devant le Parlement un programme d'armement amputé, ne devrait pas envisager un système de leasing pour pallier aux besoins les plus immédiats de l'armée suisse.

Posted by Ludovic Monnerat at 19h37 | TrackBack

14 avril 2005

L'individu triomphant

Le meilleur éditorialiste du monde à mon humble avis, Mark Steyn, a écrit une nouvelle colonne pour le Spectator qui mérite vraiment la lecture. Il décrit le rôle de l'individu dans les économies globalisées modernes, et montre notamment comment l'Europe se focalise sur des idées centralisatrices périmées pendant que des structures flexibles et globales tirent un profit maximal de la technologie disponible :

One of the curious trends of the modern world is that even as the UN, EU and other transnational elites demand that our politics become ever more centralised and homogenised and one-size-fits-all, successful business operations are decentralising: they're practising corporate federalism. If you order a laptop custom-built to your precise specifications with the features you want, Dell will assemble it with components made by US, British, Irish, German, Japanese, Israeli, South Korean, Taiwanese, Thai and Chinese companies at factories located in Japan, South Korea, Taiwan, Thailand, China, Malaysia, Singapore, the Philippines, Indonesia, Mexico and Costa Rica; it will be assembled in Penang on a Monday and arrive in Nashville by Thursday.
For the purposes of comparison, the UN has far more cash swilling about, and its global network predates Dell's by half a century; yet, when the tsunami hit, it took not four days but four weeks for its staff to establish a presence at Banda Aceh. Dell's 'coalition' is pretty eclectic - capitalist, Eurostatist, Chinese Communist, Chinese Nationalist, Latin, Anglophone, Jewish, Muslim - yet it functions harmoniously. Meanwhile, all that that pompous Norwegian who heads up the UN humanitarian bureaucracy could do was give press conferences in New York hectoring the developed world for its 'stinginess', so every Western government promptly dipped into its taxpayers' pockets and threw more money at the pompous Norwegian than he can ever usefully spend, and the only result will be that, when the next tsunami hits, it'll take 'em even longer to get to the scene, but the pompous Norwegian will be able to give even more hectoring press conferences, perhaps with lavish visual aids.

Lisez le tout.

Posted by Ludovic Monnerat at 23h49 | Comments (3) | TrackBack

Une absence inévitable

Des travaux d'état-major menés ces jours-ci dans la capitale m'ont empêché de contribuer aujourd'hui à ce carnet. Ce changement de rythme durera quelques temps, vu que les prochaines semaines me verront fréquemment éloigné de mon domicile ou de mon bureau, en raison de services effectués dans plusieurs lieux reculés du pays. Servir ce dernier ne va pas sans quelques absences prolongées, dans le monde réel ou virtuel...

Posted by Ludovic Monnerat at 23h24 | TrackBack

13 avril 2005

Irak : un combat impitoyable

Un reportage exceptionnel publié aujourd'hui dans le Washington Post illustre une facette du conflit irakien et des opérations de contre-insurrection en milieu urbain qu'il occasionne. Le journaliste Steve Fainaru s'est intéressé à une section d'infanterie régulière d'un bataillon de l'US Army équipé du véhicule blindé à roues - de conception suisse - Stryker, et il en a ramené une description saisissante du climat dans lequel est plongée l'unité, et du caractère impitoyable des affrontements ponctuels entre GI's et guérilleros :

From inside a vacant building, Sgt. 1st Class Domingo Ruiz watched through a rifle scope as three cars stopped on the other side of the road. A man carrying a machine gun got out and began to transfer weapons into the trunk of one of the cars.
"Take him down," Ruiz told a sniper.
The sniper fired his powerful M-14 rifle and the man's head exploded, several American soldiers recalled. As he fell, more soldiers opened fire, killing at least one other insurgent. After the ambush, the Americans scooped up a piece of skull and took it back to their base as evidence of the successful mission.

Un conflit mené à coup d'embuscades de part et d'autre, rompant la monotonie du quotidien, comporte des règles souvent inédites. Et ce que montre cet article, c'est que les rapports de force en cours à Mossoul entre les forces de la coalition et la guérilla sunnite ressemblent de près à ceux que pourrait occasionner une guerre des gangs dans n'importe quelle grande ville américaine. Du coup, les soldats ayant grandi dans un tel milieu sont mieux à même de reconnaître les schémas et les indices dont les rues irakiennes sont parsemées :

It is a war that Ruiz said reminds him of his youth as a member of the Coney Island Cobras, a Brooklyn street gang. He said he applies many of the principles he learned in the rough neighborhoods where he grew up: Bay Ridge and, later, the projects in Caguas, Puerto Rico, where he moved with his mother as a teenager.
"What I see here, I saw a long time ago," he said. "It's the same patterns."

L'article fournit un aperçu de ce que cela représente. Il montre comment une unité peut pratiquer avec ruse et efficacité une guerre d'attrition impitoyable, qui amenuise et décourage la guérilla en utilisant à son avantage la technologie - véhicules blindés rapides, lunettes de vision nocturne, radios individuelles permettant d'opérer sans un mot à haute voix - ainsi que l'intuition. Mais il indique également que la volonté de contrer et combattre l'ennemi par tous les moyens légaux à disposition joue un rôle déterminant :

Among soldiers in Mosul, Ruiz's aggressiveness is legendary -- both in attacking the insurgents and gathering intelligence. Keating said Ruiz "plays by the rules of Iraq, not by the rules that are written by some staff guy who's never been on the ground. He's never crossed the line, but he'll go right up to it time and time again."
After recently hearing that a security guard was allowing insurgents to meet at night at a school, Ruiz said, he confronted the principal by "taking over his personal space" and threatening to shut down the school down if the meetings continued. At a store whose owner he believed was aiding insurgents, Ruiz threatened to park a Stryker out front and post a sign saying that the man was abetting terrorism.

Les combats de basse intensité redonnent toute leur importance aux individus, aux chefs des petites unités, aux personnages à l'aise dans l'incertitude, par opposition à la domination du feu massif et des grandes organisations qui caractérisent les conflits classiques. Les méthodes décrites dans cet article montrent que les unités américaines se concentrent de plus en plus sur les missions offensives, sur la traque des insurgents, au fur et à mesure que les forces irakiennes sont capables d'exercer une meilleure protection. Cette séparation des rôles forme une complémentarité que la guérilla sunnite peine de toute évidence à contre-balancer.

Posted by Ludovic Monnerat at 18h28 | Comments (1) | TrackBack

Insignifiance à la une

Plusieurs médias romands enchaînent aujourd'hui pour le troisième jour consécutif sur une affaire que l'on pourrait croire de la plus haute importance : les soupçons de tricherie dans l'élection de Miss Suisse Romande. C'est bien entendu une histoire mitonnée dans la meilleure marmite à ragots, avec de jolies jeunes filles à peine vêtues, un mouton noir aux traits androgynes, une sombre rumeur de complot, la menace de poursuites judicières et des enjeux financiers en filigrane. Un mélange de beauté et de laideur, de morale et de gros sous, d'apparences et de coulisses qui fournit le cadre d'un feuilleton racoleur et sans doute rentable. Quoi de mieux qu'une Miss qui déplaît pour dépasser l'aspect nunuche des concours de beauté ?

Les personnages adulés et haïs font tous vendre, mais il le font au mieux lorsqu'ils sont couplés, lorsqu'ils forment un tandem doté d'une dynamique propre : le gentil et le méchant (pour la TSR, c'est Annan contre Bush !), la belle et la laide (Diana et Camilla!), la victime et son bourreau, etc. Cette caricature digne d'un spectacle de marionettes s'accorde naturellement au format des médias populaires, qui recherchent des personnages simples, typés et contrastés pour faire de l'information un produit alléchant et digeste. Pareille insignifiance montée en épingle pourrait paraître anodine, et somme toute sans conséquence. Mais elle signifie surtout, par la place et l'habitude prise, que des sujets véritablement importants ne sont pas traités, ou le sont avec les mêmes méthodes.

Il ne faut pas compter sur les médias pour devancer les problèmes et se focaliser sur l'essentiel. La nécessité de vendre s'oppose trop au besoin d'informer pour cela. Penser l'avenir est une toute autre discipline!

Posted by Ludovic Monnerat at 9h55 | Comments (16) | TrackBack

12 avril 2005

Femmes et enfants d'abord

Les Casques Bleus de la force multinationale déployée au Congo orientel ont lancé aujourd'hui une nouvelle offensive destinée à punir et détruire les milices ayant refusé de rendre les armes avant l'ultimatum fixé. Cette attaque confirme le caractère unique de cette mission et la volonté affichée par l'ONU de restaurer la confiance dans son aptitude à mettre un terme aux conflits de notre époque. Mais elle montre également que l'appellation de « soldats de maintien de la paix », étendue à une opération menée dans le cadre du Chapitre VII, produits des juxtapositions aussi étranges dans le texte d'une dépêche d'agence que dans la composition d'un théâtre d'opérations :

The human rights group Justice Plus charged that peacekeepers intentionally chose a busy market day to stage a March 1 assault on militia who had refused earlier demands to disarm.
As a result, civilians were caught in hours-long crossfire between heavily armed militia and several hundred peacekeepers, the Bunia-based rights group said.

L'armement lourd qui accompagne les Casques bleus, et notamment les hélicoptères de combat, leur fournit un avantage décisif dans toute bataille rangée contre les milices ethniques et tribales de la région. Mais cette supériorité offre aussitôt l'opportunité d'être contre-balancée par des accusations sur le plan moral, comme l'illustre cette citation, et ce quelle que soit la légitimité dont devrait bénéficier la MONUC suite aux décisions du Conseil de sécurité. Vaincre une force irrégulière en la forçant à abandonner le combat ne change pas fondamentalement entre l'Irak, le Congo, l'Afghanistan ou encore Haïti : il s'agit toujours de faire face à des situations d'asymétrie ou de tolérer le chaos.

Or, ce type de conflit confronte régulièrement les soldats aux plus désarmants des civils armés - les enfants, les femmes et les personnes âgées :

Last month the United Nations had said the firefight began when peacekeepers looking to dismantle a Lendu militia camp approached the target and were fired on with 60 mm mortars, heavy machine guns and rocket-propelled grenades. It triggered the biggest gunbattle the peacekeepers have experienced during their six-year mission in Congo.
U.N. officials have also said women and children were among those firing weapons. Women, children and the elderly are known to have participated in Lendu raids.

L'extinction progressive des guerres classiques, entre armées gouvernementales et nationales, et la profusion d'armes automatiques légères disponibles de par le monde expliquent en grande partie le retour d'un phénomène connu depuis l'Antiquité. La fin de la distinction entre armée et population, élément central dans la transformation de la guerre, font que les soldats sont régulièrement confrontés à un dilemme implacable : ouvrir le feu et massacrer des femmes et des enfants, ou refuser le combat et ne pas remplir leur mission - parfois au péril de leur vie. Car ces archétypes de non combattants, mus par la haine, la peur ou la foi, peuvent fort bien tailler en pièces une unité militaire nettement supérieure si celle-ci se laisse prendre au piège.

Un épisode étonnant s'était d'ailleurs produit en Sierra Leone voici quelques années, lorsqu'un groupe de soldats britanniques a préféré être fait prisonniers plutôt que combattre des enfants. Il a fallu l'intervention décidée de forces spéciales (le SAS) pour les libérer, non sans faire des ravages dans les rangs adverses. Pourtant, les enfants drogués et armés de kalashnikovs forment des combattants particulièrement féroces et inconscients, car ils n'ont pas les limites morales que l'âge donne - ou devrait donner - aux adultes, et que le besoin de reconnaissance les amène à pratiquer volontiers une escalade de l'horreur. Cette réalité est peu à peu acceptée par les armées occidentales.

L'an dernier, j'ai assisté à une conférence donnée par un ancien sergent des US Rangers (SFC Shawn Nelson) qui a combattu en octobre 1993 à Mogadiscio, en Somalie, lors de l'affrontement dont Mark Bowden a tiré son livre exceptionnel (Black Hawk Down). Il a décrit une phase des fusillades durant laquelle il a été amené à tuer une famille entière, le père, la mère puis les deux fils en bas âge, parce que ceux-ci ont successivement tenté de l'abattre avec la même arme. A courte distance, avec des regards qui restent gravés dans son esprit plus de 10 ans après. Est-il possible à des soldats de métier de vaincre des foules armées lorsque la mort et le remords sont les seules issues ?

La phrase « les femmes et les enfants d'abord » prend une nouvelle signification à notre ère!

COMPLEMENT I (12.4 2050) : L'arrestation d'un enfant palestinien portant 5 bombes, à un checkpoint tenu par l'armée israélienne, montre une autre facette des éléments décrits ci-dessus.

COMPLEMENT II (13.4 1825) : La publication d'un rapport de l'ONG Human Right Watch, qui sur ce sujet précis semble digne de confiance, souligne le fait que les enfants-soldats en Afrique se transforment parfois en mercenaires itinérants.

Posted by Ludovic Monnerat at 18h52 | Comments (17) | TrackBack

Une vengeance ratée

Dans le flot d'informations qui est aujourd'hui disponible sur Internet, il est certaines dépêches qui résument à elles seules l'insondable stupidité dont les êtres humains font parfois preuve. Un exemple :

Uriner dans la boîte aux lettres de son ex-amie est punissable
ZURICH - Vouloir se venger après une rupture peut coûter cher. Un étudiant zurichois qui avait uriné à plusieurs reprises dans la boîte aux lettres de son ex-amie a écopé d'une peine de dix jours de prison avec sursis.
Le jeune homme de 30 ans avait également versé du produit de nettoyage pour WC ainsi que de la colle dans la boîte aux lettres de son ancienne compagne. Malheureusement pour lui, une webcam avait filmé les faits. Le Tribunal de district de Zurich a condamné l'étudiant pour déprédations minimes répétées, estimant qu'il avait agi pour des motifs égoïstes.
L'amoureux éconduit a eu plus de chances concernant les autres faits qui lui étaient reprochés. Entre janvier et juillet 2003, il avait harcelé son ex-amie, aujourd'hui âgée de 31 ans, en lui téléphonant une centaine de fois. Mais le tribunal l'a acquitté sur ce point, à défaut de preuves. Selon le jugement, l'accusé avait uniquement utilisé des cabines publiques et n'avait jamais prononcé un mot.

Etonnant, non?

Posted by Ludovic Monnerat at 6h40 | Comments (3) | TrackBack

11 avril 2005

Irak : le redéploiement US

Un article du New York Times rend aujourd'hui publiques les conséquences de l'optimisme affiché par les militaires américains : les premiers plans pour une réduction importante du volume des troupes, passant selon le texte de 142'000 soldats aujourd'hui à 105'000 au début 2006. La confiance en l'évolution positive de la situation se base ainsi sur une analyse conçue pour intégrer un nombre suffisant de facteurs objectifs ou subjectifs, mais aussi sur une prudence logique :

This view of steady if uneven progress is shared by virtually all senior American commanders and Pentagon officials interviewed, who base their judgments on some 50 to 70 specific measurements from casualty figures to assassination attempts against Iraqi government officials as well as subjective analyses by American commanders and diplomats. They recall how plans a year ago to reduce American forces were dashed by resurgent rebel attacks in much of the Sunni-dominated areas north and west of Baghdad, and in Shiite hot spots like Najaf. And they express concern that a huge, last-ditch suicide attack against a prominent target, like the new Iraqi National Assembly, could deal the operation a severe blow.

Pareille information mérite quelques réflexions. En premier lieu, cette réduction atteignant presque un tiers des effectifs actuels peut sembler importante. Il faut cependant rappeler que les soldats US sont étonnamment peu nombreux en Irak, ce qui depuis 2 ans indique clairement le faible niveau de violence armée que connaît en moyenne le pays. Il est ainsi significatif de constater qu'une ville de 2 millions d'habitants comme Mossoul n'enregistre que 50 attaques par semaine : si une véritable résistance aux troupes coalisées existait en Irak, ces chiffres seraient multipliés par 100 au moins. Seule une brigade US renforcée doit aujourd'hui être engagée dans cette cité gigantesque, qui compte autant d'habitants que le Kosovo, alors que la KFOR compte 4 petites brigades.

Le nombre de soldats n'est donc pas un indicateur suffisant, et c'est bien leur emploi qui doit être étudié. De plus en plus, les unités US font office d'appui pour les forces locales irakiennes, chargées de mener les actions offensives et défensives nécessaires à la contre-insurrection. Cela signifie que le nombre de GI's engagés dans des missions statiques ou uniques diminue, alors qu'une portion croissante des formations se transforment en force de réaction rapide, en unité d'engagement mobile ou en réserve polyvalente. La montée en puissance des forces locales, en qualité plus qu'en quantité, permet à la coalition de se concentrer sur l'offensive et sur l'intervention. La diminution du volume ne signifie pas celle de leur efficacité.

Par ailleurs, ces plans n'annoncent pas un retrait rapide du contingent américain. Malgré les déclarations plutôt contradictoires du nouveau président irakien sur leur possible départ d'ici 2 ans, il faut davantage compter sur le maintien d'un volume important de troupes spécialisées venant en appui direct des forces irakiennes et de leur Gouvernement, ainsi que sur le maintien de capacités d'appui en matière par exemple de logistique et de génie. Les guerres de contre-insurrection prennent en moyenne 8 ans pour être gagnées, et si les élections ont constitué une étape majeure dans ce sens, les violences armées sont très loin de disparaître du pays. On peut même redouter une nouvelle offensive des milices de Moqtada Al-Sadr, qui ont été reconstituées et refont surface depuis peu.

Ce qui est en revanche certain, c'est que la diminution des troupes US en Irak permettra de réduire drastiquement l'usure de l'US Army, et notamment de ses composantes de réserve, mais aussi de réduire les pertes, et donc également l'usure de l'administration Bush. Le maintien de la capacité et de la volonté américaines d'agir en Irak dépend par conséquent étroitement d'une telle réduction.

COMPLEMENT I (12.4 1130) : Cet éditorial du Wall Street Journal mérite d'être lu. Il souligne l'importance de la volonté politique au plus haut niveau d'un Etat dans un conflit comme celui qui se déroule en Irak.

COMPLEMENT II (12.4 1925) : Le changement de tactique de la guérilla semble se confirmer, avec une nouvelle attaque concentrée sur une base américaine qui s'est là encore avérée un échec complet. Ces tentatives du fort au fort ne peuvent que favoriser la stratégie américaine, aussi longtemps qu'elles échouent sur toute la ligne, naturellement...

Posted by Ludovic Monnerat at 22h24 | Comments (5) | TrackBack

10 avril 2005

Un dimanche enneigé

J'ai pris un peu de distance aujourd'hui avec le monde, l'actualité et ce site. Des préoccupations personnelles ont eu la priorité. J'ai cependant profité de la neige qui est tombée hier et cette nuit pour aller faire une promenade matinale, au soleil printanier, et arpenter le flanc d'une modeste montagne de ma vallée jurassienne pour réfléchir à différents sujets, penser à différentes personnes. Il est bon parfois de retrouver le calme de la nature, d'observer les traces laissées par les renards dans la neige fraîche, d'admirer la forêt toute de blanc vêtue. Un cadre apaisant pour les êtres humains agités de notre époque.

Au demeurant, ce site attire désormais suffisamment de participants pour que l'intérêt des commentaires dépasse nettement celui des billets. Je remercie tous ceux qui viennent ici échanger des idées et des réflexions, et qui souvent mettent des liens pour appuyer leurs dires et permettre leur vérification ou leur approfondissement. Et je souhaite une bonne soirée à tous les visiteurs !

Posted by Ludovic Monnerat at 18h15 | TrackBack

9 avril 2005

Les blogs militaires

Le thème des weblogs tenus par des militaires déployés en mission commence à intéresser de plus en plus les médias. Preuve en est cette assez bonne description publiée par Investor's Business Daily. Elle cerne plusieurs enjeux du phénomène, comme la sécurité opérationnelle et les révélations incontrôlées, mais aussi l'impact positif que les textes de soldats motivés peut avoir au pays. Et le récit mentionné sur la limite de vitesse de 45 miles à l'heure est typique des aspects concrets et précis que l'on ne retrouve, la plupart du temps, que sur les blogs militaires.

Pour l'analyse, ces sites sont des sources intéressantes. Comme le mentionne l'article d'IBD, les bloggers n'ont en principe aucun intérêt à mentir ou à inventer totalement ce qu'ils décrivent ; de toute manière, il est assez rapidement possible de démêler le faux du vrai. On peut, en revanche, les soupçonner d'embellir leurs récits. Pourtant, les descriptions exceptionnelles de l'engagement des chars à Falloujah, sur le site du capitaine Neil Prakash, sont le meilleur exemple de ce que les weblogs peuvent fournir. Une grande quantité de petits détails, qui ont toutes les apparences de la vérité, peuvent être lus et facilitent la compréhension d'ensemble.

Ma propre expérience de weblog en opération, disponible ci-contre sous la rubrique personnel, m'a fourni une autre perspective. Un blog permet d'abord de maintenir plus facilement le contact avec ses proches, ce qui représente certainement la principale motivation pour le tenir. Malgré l'omniprésence des relais cellulaires, un billet est en mesure d'informer plus rapidement la famille et les amis, et fait également vivre par procuration certaines activités. C'est d'ailleurs cet aspect qui est le plus intéressant : un grand nombre d'inconnus se sont mis à suivre ce site et l'ont inscrit dans leurs favoris (42% des visiteurs en février). La mise en ligne de photos ne fait que renforcer l'intérêt du public.

Plus que jamais, je suis donc persuadé que les soldats sont appelés à l'avenir à être des médias à part entière, à se transformer en témoins et journalistes dans le sens de leurs inclinations. Et que ce facteur prend une importance croissante dans l'issue des opérations, de combat ou non.

COMPLEMENT I (10.4 2140) : Les commentaires ci-dessous, qui abordent notamment le récent incident survenu lorsque 3 jeunes palestiniens sont morts dans la bande de Gaza, méritent d'être lus. On notera notamment une réflexion de fingers qui complète avec pertinence le billet ci-dessus :

Les blogs des rebelles (et des bandits, si ce ne sont pas les mêmes) sont les otages occidentaux filmés au camescopes et les décapitations. Ils racontent tous la même histoire.

La liberté d'expression et les possibilités offertes par la technologie permettent également de faire plus facilement le tri entre les messages...

Posted by Ludovic Monnerat at 18h20 | Comments (30) | TrackBack

8 avril 2005

La menace immanente

Un attentat terroriste a été commis hier en Egypte, dans un bazar de la capitale, lorsqu'une bombe bardée de clous et posée sur un vélomoteur a explosé devant une parfumerie. Le bilan n'en est pas moins assez lourd : au moins 3 morts, dont une ressortissante française, et 18 blessés, pour moitié étrangers. Du coup, la crainte du terrorisme refait surface dans le pays, dont l'industrie touristique avait été touchée de plein fouet au cours des années 90 ; même s'il n'a pas fallu longtemps par exemple pour que le massacre de Louxor soit oublié et que le volume de touristes, notamment suisses, revienne à un niveau très important. Alors que la criminalité entraîne des violences et des meurtres sans commune mesure par leur nombre et leur effet objectif, le terrorisme reste un spectacle destiné à frapper les esprits.

Il n'en ira peut-être pas toujours ainsi. Malgré la tendance à l'hypertrophie symbolisée par les attentats du 11 septembre, le terrorisme a depuis longtemps délaissé ses origines parfois idéalistes pour se rapprocher du crime, au moins dans ses actes préparatoires. Les djihadistes qui font couler le sang en Irak, en Afghanistan, en Thaïlande ou au Pakistan sont analogues à des criminels endurcis : il est vain d'espérer les voir reprendre une vie normale aussi longtemps qu'ils ont la capacité de combattre. La désagrégation de la société palestinienne illustre assez bien le seuil à partir duquel l'objectif de la violence armée se confond à la violence elle-même, tout comme la pratique systématique du crime rend à peu près impossible le retour à la légalité. Le terrorisme est devenu une forme de guerre qui s'autoalimente, un phénomène consubstantiel à certaines sociétés ou à certaines communautés.

Cette nature parasitaire, et non utilitaire, réduit l'effet principal du terrorisme classique : l'aliénation des êtres, c'est-à -dire l'influence de leur comportement à travers la manipulation de leurs perceptions. L'impact psychologique d'un attentat n'est pas le même lorsque ses auteurs pratiquent le meurtre de masse à des fins politiques, ou lorsqu'ils tuent pour suivre un mode de vie sectaire et fanatique. La bombe qui a explosé hier au Caire a fait un cratère profond d'un mètre et large de deux, tout en projetant des éclats augmentant son effet létal ; mais c'est avant tout l'unicité d'une telle attaque qui explique son effet, et non la volonté de tuer le plus grand nombre dont elle témoigne. La répétition aboutit immanquablement à une banalisation, à une relativisation statistique. L'escalade de l'horreur récompense le pire par une couverture médiatique globale, mais ignore le reste.

Le terrorisme n'est pas une menace imminente en soi, à l'exception des visées apocalyptiques conjuguées aux armes de destruction massive : son potentiel de destruction est inversément proportionnel à son potentiel de persuasion. Il constitue de plus en plus une menace immanente, un chancre qui ronge le sens civique et érode la légitimité des structures étatiques. Il peut apparaître n'importe où, n'importe quand, tout comme une maladie infectieuse dont les foyers se déplaceraient brusquemment. Cela ne le rend pas moins dangereux, bien au contraire : au lieu de pousser les sociétés à accepter un sens politique par une violence exacerbée, il s'attaque aux sociétés elles-mêmes, à leur cohésion, à leur constitution, et donc aux fondements de la civilisation.

Posted by Ludovic Monnerat at 19h31 | Comments (4) | TrackBack

7 avril 2005

Irak : que fait la guérilla ?

Comment interpréter l'attaque menée le 3 avril sur la base opérationnelle avancée d'Abu Ghraib et revendiquée par les réseaux islamistes? A priori, tenter une offensive de 40 à 60 hommes sur une position bien défendue, avec pour seules armes d'appui des obus de mortiers et des véhicules bourrés d'explosifs, est une entreprise suffisamment complexe pour ne pas être à la portée de la guérilla sunnite. En vue d'atteindre l'objectif apparemment recherché, soit la libération de prisonniers, une véritable opération spéciale aurait été nécessaire, avec une manoeuvre de déception pour amener l'engagement des réserves US au mauvais endroit ou une exécution éclair pour neutraliser leur avantage numérique et positionnel. Pas une attaque frontale qui dure 2 heures et permet aux Américains d'utiliser leur puissance de feu (artillerie, hélicoptère de combat), pour aboutir à une retraite après avoir perdu 50 combattants contre 7 GI's sérieusement blessés.

En règle générale, de telles attaques font beaucoup pour saigner les rangs d'une force insurrectionnelle, et leur échec est durement ressenti. Elles représentent une faute majeure si les pertes consenties ne sont pas compensées par un avantage sur un autre plan, qu'il soit politique, diplomatique ou économique, exactement comme l'offensive du Tet a été un désastre militaire et un succès politique. C'est d'ailleurs ce raisonnement qui est examiné ici (trouvé via Instapundit). Qu'une guérilla doive mener 1 attaque avec 40 hommes au lieu de 20 attaques avec 2 hommes est assez révélateur de ses difficultés en matière de médiatisation et de recrutement. Et la revendication peut-être opportuniste d'Al-Qaïda montre combien les attaques contre les forces irakiennes sont devenues contre-productives.

Une force irrégulière aux abois ne devrait pas prendre de risque inutile, et au contraire jouer sur la durée, diminuer l'intensité des actions, préserver ses cadres, reconstituer ses cellules et ses réserves, rétablir ou étendre le soutien populaire dont elle bénéficie. Mais les islamistes et les baasistes n'ont apparemment pas étudié les théories de l'insurrection, et leur recours au terrorisme aveugle est la pire erreur qu'ils aient commises. Ils semblent aujourd'hui contraints de monter des actions de plus grande envergure pour tenter de préserver leur accès à l'image, aux fonds et aux recrues, alors que le pays les a désavoués lors des élections.

Pour les unités américaines, cette situation offre des opportunités à saisir : celles d'éliminer plus rapidement et plus facilement des ennemis qui, par le passé, étaient davantage en mesure de se dissimuler dans la société irakienne. L'attrition en soi ne constitue pas la solution à un conflit de basse intensité, mais elle crée des conditions bien plus favorables pour son règlement. Une force irrégulière de plus en plus rejetée par la population est vouée à l'échec.

COMPLEMENT I (7.4 1450) : On lira également cette bonne analyse publiée aujourd'hui dans le Christian Science Monitor, qui rappelle notamment les dimensions temporelles des opérations de contre-insurrection.

COMPLEMENT II (7.4 2150) : Je recommande également de lire (je viens de le faire) les analyses de Wretchard et Bill Roggio sur le sujet, ainsi que le billet d'Austin Bay, qui estiment tous que le changement de tactique ces derniers jours témoigne d'un échec de la guérilla.

COMPLEMENT III (7.4 2200) : Alain-Jean Mairet, dans son commentaire ci-dessous à ce billet, doute que l'attrition permettre de vaincre. Il y voit au contraire un caractère contre-productif :

Mourir au combat pour défendre la religion est ce qui peut arriver de mieux à un croyant musulman. De mieux, vraiment. Pour sa famille, aussi, pour son honneur, pour le bien des siens - c'est toujours ce que croient les djihadistes et c'est souvent ce que croient aussi, bon gré mal gré, leurs proches. C'est pourquoi tant de leurs actions ont ce caractère de suicide exalté (bien sûr, certains sont tout de même lâches).
Ainsi, pour régner par la force sur des Musulmans, il faut frapper extrêmement fort, trop fort pour le bien de sa propre conscience. Dès lors, l'attrition se retourne contre les vainqueurs du champ de bataille, qu'on rend honteux d'avoir si bien décimé l'ennemi. Tandis que pleurent les femmes et que les vaincus célèbrent la gloire des martyrs, y puisent de nouvelles réserves de courage et de ressentiment.

L'attrition n'est effectivement pas une solution en soi. Néanmoins, je pense que les circonstances de la mort ont une importance : éliminer les djihadistes dans des raids nocturnes ou dans des combats rapprochés à Falloujah est certainement plus efficace que le faire en défendant un périmètre. Par ailleurs, la plupart des attaques en Irak ne sont pas mues par un sentiment religieux, mais font l'objet d'un paiement. Les hommes prêts à mourir pour leur religion restent rares, quelle que soit l'impression donnée par la propagande islamiste.

Posted by Ludovic Monnerat at 9h53 | Comments (40) | TrackBack

6 avril 2005

Darfour : la justice ou la vie

The Economist a publié un commentaire pertinent sur la décision de déférer devant le Cour Pénale Internationale 51 suspects de crimes de guerre au Soudan, dont des dirigeants politiques et militaires de premier plan, pour les massacres commis au Darfour. Mais cette abdication du pouvoir politique devant une institution judiciaire internationale, largement louée comme une décision historique du Conseil de sécurité, restera sans effet sur le nettoyage ethnique qui, selon certains chiffres, a déjà fait 300'000 morts :

[L]eading human-rights bodies concurred that the United Nations Security Council's vote, on Thursday March 31st, to refer 51 suspected war criminals in Sudan's Darfur region to the International Criminal Court (ICC) was an historic step. [...] But though the chances that the worst culprits may eventually be brought to justice have improved, there are few signs as yet that the state-sponsored campaign of murder, rape and torture in the troubled region is coming to an end.

Il paraît tout de même surprenant que le sort des populations victimes des milices pro-gouvernementales soit jugé tellement moins important que l'avènement d'une cour érigée en outil politique. Les habitants du Darfour peuvent bien mourir par milliers chaque mois, les principaux suspects de leur triste sort seront patiemment attendus à La Haye, comme le sont Mladic et Karadzic depuis presque 10 ans, et la justice finira par être rendue, fût-ce par contumace. Quant à essayer d'arrêter le massacre aujourd'hui, en envoyant - quelle horreur! - l'une de ces armées occidentales présentes dans les points chauds du globe, il ne faut même pas y penser. C'est bien connu, aucune action militaire ne peut résoudre quoi que ce soit.

Je me demande combien de vies ont déjà coûté de tels raisonnements...

Posted by Ludovic Monnerat at 20h23 | Comments (9) | TrackBack

La chasse à l'homme

Un article paru aujourd'hui dans le Telegraph rend publique l'entrée en service d'un nouveau régiment de l'armée britannique : le Special Reconnaissance Regiment, une unité qui se vient se ranger aux côtés du Special Air Service et du Special Boat Service, en élargissant la palette et le volume des forces spéciales britanniques. Cette formation de 300 hommes au maximum découle d'une unité de renseignement engagée initialement en Irlande du Nord, et aujourd'hui active sur une grande partie des théâtres d'opérations des armes britanniques ; elle est focalisée sur la reconnaissance spéciale, c'est-à -dire l'acquisition de renseignements par des méthodes et avec des moyens non disponibles dans les unités classiques - à commencer par les missions clandestines axées sur le renseignement de source humaine.

Il est révélateur de constater que l'armée britannique, dont plusieurs régiments historiques sont menacés de disparition en raison des coupes budgétaires, consacre de précieuses ressources à la création d'une troisième unité active de forces spéciales. C'est un phénomène qui se produit dans toutes les armées occidentales ou presque : la réduction de la composante combattante classique, bien que son rôle ait considérablement évolué en 15 ans, va de pair avec le développement de forces capables d'intervenir d'une manière plus précoce, rapide, lointaine, discrète et précise, tout en accomplissant des actions spécifiques. De nos jours, une brigade blindée de plus ou de moins n'a guère de conséquences majeures sur un grand Etat européen, même s'il ne lui en reste plus que deux ou trois ; en revanche, l'existence d'une force capable d'infiltrer une zone non permissive ou une organisation hostile peut être vital.

La raison d'être du Special Reconnaissance Regiment, comme l'indique le titre de l'article, est de fournir des renseignements sur les ennemis modernes de la Grande-Bretagne. Bien entendu, la reconnaissance spéciale s'inscrit dans toute opération un tant soit peu risquée, et les armées l'emploient aussi bien dans le cadre du maintien de la paix que de l'aide humanitaire d'urgence. Mais pour un Etat engagé dans un conflit face à des acteurs terroristes organisés en réseaux, ce type d'unité spécialisée doit être en mesure de mener une véritable chasse à l'homme, de pratiquer la traque à l'échelle d'un théâtre d'opération. La limite qui sépare le renseignement militaire du renseignement stratégique, pour emprunter une distinction ayant cours notamment en Suisse, devient dans un tel cas des plus ténues. Les hommes du SRR seront les yeux et les oreilles du Premier ministre britannique comme du commandant opératif déployé.

Posted by Ludovic Monnerat at 18h51 | Comments (1) | TrackBack

Irak : une planification pénible

L'hebdomadaire spécialisé Inside The Pentagon a publié voici une semaine un récit passionnant sur les difficultés de planification vécues par le commandement de la coalition en Irak. Il montre, bien qu'avec certaines nuances, que la Force Multinationale Irak (MNF-I) ne dispose que depuis février 2005 d'un concept d'opérations adapté à sa mission de contre-insurrection et fournissant des objectifs mesurables à cette fin, et que les plans précédents - datant respectivement d'août et janvier 2004 - étaient trop flous et généraux pour être utiles. En d'autres termes, le commandement militaire chargé de planifier et d'exécuter la campagne de stabilisation du pays depuis plus de 2 ans vient à peine, selon ses propres termes, d'accoucher d'un plan capable d'indiquer si la situation évolue de manière favorable ou non.

Cet article montre à quel point il peut être difficile de traduire des intentions stratégiques claires, comme le rétablissement des outils de sécurité de l'Etat irakien ou le développement démocratique de ses institutions, en missions militaires données à des divisions et à des unités spécialisées. A l'inverse, les missions tactiques des unités et corps de troupe (compagnies, bataillons, brigades) ont une formulation et une conception simples : protéger un périmètre, surveiller une zone, reconstruire un axe de communication ou encore se tenir prêt à mener des raids ciblés. C'est l'essence de la pensée opérative que de parvenir à opérer cette transition entre l'idée de manÅ“uvre stratégique et l'exécution tactique, et le contexte encore inhabituel des conflits de basse intensité prend en défaut les réflexes hérités de la planification de combat :

Casey's earlier plan depicted multinational security operations in Iraq along a military concept for "lines of operation," in which activities are segmented into discrete baskets like civil affairs, counterinsurgency operations, logistics, economic reconstruction and the like, according to defense officials.
"None of these things are connected," one source recalls an officer at Casey's headquarters acknowledging. "They didn't understand the enemy and didn't frame it the right way" in Casey's first plan, said this former officer. "It was many things but it was not a counterinsurgency plan."
The new edition "adds milestones and what we call cradle-to-grave processes," Janke said. It offers "the big picture view" and tells unit commanders, "Now we're going to give you direction," he said. "What you're seeing [is a course] correction, based on ground truth," Janke said.

En lisant entre ces lignes, la version actuelle du plan serait donc parvenue à identifier clairement les objectifs devant être atteints, le centre de gravité qui doit être touché ou préservé pour ce faire, et donc l'articulation des actions en fonction des étapes à franchir afin d'y parvenir. Au-delà des élections, qui ont eu un impact stratégique majeur et dont le succès est largement dû aux actions de la MNF-I à l'automne 2004, la suite des opérations devrait donc poursuivre l'affaiblissement de l'insurrection et le renforcement de l'Etat irakien en fonction de nouvelles étapes, de nouvelles offensives. A suivre!

Posted by Ludovic Monnerat at 6h08 | TrackBack

5 avril 2005

La diplomatie et les crises

Le Département fédéral des affaires étrangères a annoncé hier son intention de remédier aux lacunes révélées lors des dernières crises en Côte d'Ivoire et en Asie du Sud. Les efforts principaux des mesures annoncées devraient porter sur l'organisation, l'équipement technique et la formation du personnel, aussi bien à Berne que dans les ambassades. Mais au-delà , c'est bien toute la fonction du corps diplomatique qui va subir une évolution drastique : la gestion des crises, c'est-à -dire la prise de décision et la conduite d'actions délibérées face à des menaces sécuritaires ou sanitaires, change considérablement d'une diplomatie jusqu'ici assimilée à des dialogues feutrés dans des salons lambrissés. Les ambassadeurs ne sont plus les représentants lointains du pays, voués à des tâches obscures ; la proximité et l'impact croissants des crises sur la population, notamment via le développement constant de la médiatisation, imposent à ces Excellences l'obligation d'agir plus et plus vite.

Le rappel de l'ambassadeur suisse en Côte d'Ivoire, dont l'incompétence et l'impréparation ont été soulignées lors des évacuations chaotiques de novembre 2004, est le signe de cette évolution. Un Etat moderne ne peut plus se permettre de ne pas répondre aux demandes urgentes de ses citoyens menacés à l'étranger ; dans la mesure où la protection physique qu'il accorde à la population constitue l'une de ses raisons d'être, l'Etat doit adapter ses capacités de protection aux besoins des Suisses, lesquels sont toujours plus nombreux à vivre, à travailler ou à voyager dans des zones de crise probables. Les grandes nations européennes, accoutumées aux réflexes issus d'une politique de puissance, ont bien entendu intégré depuis longtemps ces notions. C'est un signe du rapetissement du monde que la Suisse neutre et largement centrée sur elle-même doive également y venir.

Naturellement, les capacités nécessaires pour faire face aux crises sont en partie fournies par l'armée. Comme Micheline Calmy-Rey l'a souligné, l'absence d'avions de transport continue et continuera de poser problème en imposant à nos voisins une solidarité unilatérale (ce manque de moyens est un thème souligne depuis longtemps au DFAE). Ce d'autant plus que la mission de développer une capacité de rapatrier les citoyens suisses menacés à l'étranger a été confiée aux militaires, qui créent les unités et acquièrent le savoir-faire nécessaire. Les ambassadeurs doivent donc être en mesure de coordonner étroitement l'action des composantes militaires déployées dans une zone de crise, comme cela a été le cas à Sumatra. Ce qui renforce également l'importance des attachés militaires, des postes aujourd'hui partiellement utilisés comme des récompenses à des officiers en fin de carrière ou des voies de garage pour écarter les cadres devenus indésirables.

La transformation de la diplomatie aura donc des besoins bien plus grands que l'installation de moyens de communication modernes ou le recyclage accéléré du personnel.

Posted by Ludovic Monnerat at 20h25 | TrackBack

4 avril 2005

La force d'un idéal

Voilà 2 ans que les forces armées américaines sont entrées à Bagdad par la force, et même par le biais de raids et coups de main mécanisés qui ont dévasté les incertains remparts du régime de Saddam Hussein. Cet événement continue de frapper les esprits par l'anomalie apparente qu'il présente : prendre et tenir une ville de 5 millions d'habitants avec une division blindée renforcée de 30'000 soldats constitue une absurdité militaire. Nombreux sont les experts qui, comme Jean-Louis Dufour, jugeaient impossible une offensive de ce type sans raser purement et simplement la ville, en citant l'exemple de Grozny effectivement détruite par l'armée russe.

Moi-même, en auscultant les cartes du pays et de la ville au début de 2003, et en essayant d'imaginer le plan d'attaque de la coalition, j'avais du mal à éviter un malaise profond face à Bagdad, à sa population prise en otage, à ses quartiers surpeuplés. Une capitale de cet acabit représente certainement le centre de gravité opératif d'une campagne, mais que faire lorsque battre ses défenseurs représente la partie facile de la mission ? De mon point de vue, l'affaire était jouable uniquement si l'énorme majorité des Irakiens ne s'opposaient pas à l'offensive et à la présence militaire américaines. Autrement dit, si le terrain des idées était plus favorable que celui des canons.

C'est une réalité qui continue d'échapper à de nombreux commentateurs européens : la plupart des Irakiens avaient un référentiel totalement différent pour juger les soldats américains venus sur leur sol. Malgré toutes les suspicions - légitimes - que provoquent leurs intérêts stratégiques multiples, les Etats-Unis continuent d'incarner plus que toute autre nation la liberté, la démocratie et le progrès aux yeux d'une grande part de la planète. Et les événements de ces derniers mois ont été à la hauteur de cette image : les élections en Afghanistan et surtout en Irak ont illustré de manière éclatante à quel point l'idéal démocratique était au cÅ“ur de l'action armée américaine.

Au lieu de créer de nouveaux terroristes par dizaines ou centaines de milliers, comme le clamaient sur le ton du scandale les bonnes consciences de nos contrées, les offensives militaires de l'administration Bush ont au contraire révélé des millions de démocrates, de citoyens prêts à descendre dans la rue et mettre un bulletin dans l'urne pour exprimer leur rejet de la tyrannie et leur aspiration à une existence libre. La guerre contre le terrorisme islamiste ne l'alimente pas : elle le démasque, le marginalise, l'étouffe dans une clameur populaire. Elle le défie mortellement sur son propre terrain.

Les idées sont des armes dans la conquête des esprits ; étendues à l'absolu, elles prennent la dimension d'idéaux universels qui transcendent la matière. Les armées portées par de tels idéaux ont toujours été les plus redoutables de l'histoire. La levée en masse exploitée par Napoléon n'explique pas la victoire des armes républicaines sur la Suisse de l'Ancien Régime ; ce sont les valeurs de la Révolution qui ont séduit, divisé et affaibli les Helvètes, qui ont fait des armées françaises des forces occupantes certes, mais non ennemies. L'analogie de perception est trop frappante avec les divisions de l'US Army et des Marines en Irak pour ne pas y réfléchir.

La stratégie développée et mise en Å“uvre par la Maison Blanche et le Pentagone au lendemain des attaques du 11 septembre n'est pas parfaite, loin de là ; un analyste clairvoyant comme Laurent Murawiec le relève régulièrement. Cependant, elle est juste dans le sens où elle prend l'offensive, où elle porte le combat au cÅ“ur de l'ennemi, où elle libère et catalyse des énergies qui lui sont - à terme - favorables. Et cette stratégie est fondée sur l'idéal démocratique, c'est-à -dire sur la conviction que cette idée est juste et mérite une application universelle. Un concept pur, impossible à concrétiser pleinement, mais qui fait office de guide au-delà des tergiversations, frictions et compromis quotidiens.

Comme le souligne aujourd'hui Charles Krauthammer, la force de l'idéal a donné au Pape bien plus d'influence que ne pouvait l'imaginer Staline et son obsession de la puissance matérielle. De la même manière, l'influence des Etats-Unis en Irak va bien au-delà des 145'000 soldats qu'elle y déploie actuellement. Un autre parallèle est encore plus éclairant : alors que la Royal Navy et ses troupes embarquées ont été utilisées à l'ère victorienne pour imposer la liberté de commerce dont l'Empire britannique bénéficiait tant, l'US Army est aujourd'hui utilisée pour imposer une liberté d'opinion qui sert souverainement les intérêts de la République fédérale des Etats-Unis.

Que cette liberté corresponde aux inclinations individuelles explique pourquoi Washington va transformer le monde.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h16 | Comments (9) | TrackBack

Comme un lundi!

Il arrive parfois que les semaines commencent mal, toutes proportions gardées bien entendu. En montant dans le train ce matin pour me rendre à mon bureau dans la capitale, je me suis rendu compte avec consternation que j'avais oublié de renouveler mon abonnement général. Ce n'est pas trop grave, me suis-je dit in petto, car un client régulier des Chemins de Fer Fédéraux, porteur d'un tel abonnement depuis des années, devrait bénéficier d'un minimum de mansuétude. Monumentale erreur : le contrôleur alémanique qui s'est immédiatement planté devant moi pour me demander un titre de transport valable (je suis quasiment persuadé que l'absence d'icelui l'avait attiré) était l'un des plus revêches, taciturnes et méfiants que j'ai rencontrés en 18 ans d'utilisation régulière des transports ferroviaires. C'est dire !

Un malheur ne venant jamais seul, en ouvrant mon porte-monnaie pour entamer une explication un brin contrite - et en français : le multilinguisme des CFF doit être cultivé - j'ai également constaté avec une surprise encore plus grande que mis à part 3 pièces de 2 francs qui me narguaient au sein de quelques sous, mes ressources en argent liquide ne me permettaient en aucun cas d'acquérir in extremis le billet nécessaire. Fronçant les sourcils, le contrôleur ne l'a guère entendu de cette oreille, s'est moqué avec morgue de ma gêne financière très relative et a immédiatement exigé une pièce d'identité. Relative, car j'avais plus de 200 dollars sur moi, un reliquat non changé de mon périple indonésien, mais il en fallait plus pour le dérider. Cela n'a d'ailleurs fait que renforcer sa méfiance.

Avec l'air d'un surveillant de cour d'école prenant un enfant en faute, mon contrôleur a pesamment rempli le formulaire jaune adapté à ma situation et me l'a fait signer. Il s'est juste contenté de préciser que tout était expliqué au dos de la feuille, ce qui me faisait une belle jambe, si j'ose dire ; décrypter le tout m'a bien pris 5 minutes par la suite. Il s'en est donc allé sans mot dire, me laissant le double d'une déclaration par laquelle j'ai reconnu, toute honte bue, être en infraction à la loi sur le transport, articles 16 et 51. Et logiquement une amende me sera infligée, pour un retard de 4 jours dans le renouvellement d'un abonnement qui coûte 2990 francs. Je n'ai pas de rapport conflictuel avec l'autorité, mais je ne suis pas sûr que ce comportement soit la marque d'une entreprise reconnaissante envers ses clients !

Les lundis sont vraiment des jours particuliers!

COMPLEMENT I (4.4 2030) : Merci pour les commentaires de solidarité ! L'affaire a été réglée par une conversation sereine à la caisse de la gare de Berne, parallèlement à la prolongation de mon abonnement (effectivement valable pour toute la Suisse), et une surtaxe de 5 francs sera la punition de mon oubli coupable. Je respire !

Posted by Ludovic Monnerat at 15h46 | Comments (4) | TrackBack

3 avril 2005

Le bilan de mars

Alors que ce carnet approche peu à peu de son quatrième mois, je remercie cordialement toutes celles et ceux qui le consultent régulièrement et qui m'envoient des messages ou écrivent des commentaires. La fréquentation du mois de mars continue d'indiquer une progression constante, avec en moyenne quotidienne 398 visites d'une durée de 439 secondes et 1115 pages vues. Environ 300 personnes ont ajouté l'adresse de ce site à leurs favoris, et 91,9% des visiteurs sont venus directement ici - contre 5,2% par des liens et 2,7% par un moteur de recherche.

Pour conclure sur une note d'humour, voici d'ailleurs quelques unes des entrées dans ces moteurs qui ont abouti ici :


Bref, merci à tout le monde !

Posted by Ludovic Monnerat at 8h12 | Comments (11) | TrackBack

2 avril 2005

L'ONU toujours à la peine

En Indonésie, les Nations Unies sont à nouveau dépassées par les événements. Ce n'est pas en lisant Le Monde qu'il est possible de l'apprendre, puisque le quotidien français n'a pas d'envoyé spécial sur place et compile les dépêches de l'AFP, mais en se rapportant à l'article publié aujourd'hui dans Le Temps (accès payant), qui a dépêché Richard Werly à Banda Aceh. Et ce dernier brosse un tableau presque tragicomique de la situation, que je ne saurais m'empêcher d'annoter :

Trois cargos, embarquant chacun plus d'une centaine de tonnes de vivres et de médicaments, ont ainsi dû attendre vendredi pour prendre la mer. [Note : et comment seront-ils déchargés?] Ils sont attendus sur place samedi. Un navire de la marine indonésienne transportant plusieurs pelleteuses et bulldozers indispensables au dégagement des décombres n'a, lui, pas pu décharger ses engins, faute d'installations appropriées à Gunung Sitoli, le principal port de l'île de Nias. [Parce que vérifier avant n'était pas possible?] Les dommages causés à l'aéroport du chef-lieu ont en outre empêché l'utilisation d'avions gros-porteurs. [Louer des avions incapables d'utiliser des pistes rudimentaires était-il vraiment judicieux?] Les évacuations médicales tout comme l'acheminement du matériel d'urgence se sont faites jusque-là par hélicoptères. Deux appareils Hercules C-130 de l'armée de l'air australienne étaient toutefois attendus sur la zone vendredi. [En vertu d'une décision bilatérale hors ONU, n'est-ce pas?]

Regardons les choses en face : le tremblement de terre du 29 mars a fait au moins 1300 morts sur l'île de Nias, et les moyens déployés pour faire face à un bilan 100 fois plus lourd seraient incapables de leur venir en aide efficacement? Voilà qui rappelle encore une fois combien les prétentions de l'ONU à diriger l'aide humanitaire d'urgence en Asie du Sud étaient ridicules. Où sont donc les services de M. Jan Egeland, qui appelait à "penser en grand" depuis son bureau new-yorkais début janvier, et qui ont mis plus d'un mois à développer un concept d'opérations aujourd'hui mis en difficulté par la première secousse sismique dépassant 8 sur l'échelle de Richter depuis le tsunami? L'armée australienne, pour sa part, a lancé la phase II de son opération Tsunami Assist avec moins de prétention, mais certainement plus d'efficacité.

Pour une fois, cette critique de l'ONU se fonde non seulement sur une analyse des informations disponibles, mais également sur une expérience concrète. L'île de Nias se situe - c'est une estimation personnelle - à moins de 500 kilomètres de Banda Aceh, et à moins de 300 kilomètres de Medan. Si ce séisme s'était produit un mois plus tôt, alors que le contingent suisse à Sumatra était encore opérationnel, ce dernier aurait été en mesure à lui seul de transporter une bonne partie de l'aide d'urgence nécessaire aux milliers de blessés et sans abri recensés. Les hélicoptères peints en blancs de l'ONU auraient logiquement dû être capables de faire autant. Comment expliquer que cela ne soit pas le cas?

Cette réalité confirme donc ce que l'on pouvait pressentir : l'ONU a monté à Sumatra une organisation de beau temps, une structure et des processus adaptés à une phase de reconstruction après la phase d'urgence exécutée par les contingents militaires étrangers. La nécessité de répondre à une crise même nettement moindre ne semble pas avoir filtré dans les esprits des fonctionnaires onusiens. Quant à l'Etat indonésien, trop heureux de pouvoir se décharger de ses responsabilités, il laisse volontiers aux Nations Unies l'honneur d'assumer leurs revendications en matière d'aide d'urgence. Les victimes, elles, peuvent rapidement en conclure que l'absence d'aide est parfois préférable à la promesse d'une aide qui n'arrive pas.

COMPLEMENT I (3.4 2355) : Rien n'illustre mieux toute la différence d'attitude que le crash mortel d'un hélicoptère de la marine australienne sur l'île de Nias, qui a coûté la vie à 9 membres d'équipage. La panne probable de l'appareil rappelle que plusieurs hélicoptères américains ont eu des avaries similaires au début du mois de janvier, sans conséquences autres que matérielles, parce le rythme de leur utilisation ne permettait plus d'assurer une maintenance parfaite, et que l'urgence de la situation justifiait les risques pris. Donner sa vie pour sauver celle des autres fait partie intégrante de l'esprit militaire, et d'autres corps constitués aptes à gérer les situations de crise.

Posted by Ludovic Monnerat at 14h30 | Comments (1) | TrackBack

Une stratégie, que diable!

La Neue Zürcher Zeitung a publié ce matin une analyse exceptionnellement pertinente de Bruno Lezzi, l'un des rares journalistes suisses à connaître les questions de défense et à être spécialisé par sa rédaction dans ce domaine (merci à Alain-Jean Mairet pour me l'avoir signalée). Il revient en effet sur le sort funeste du programme d'armement 2004 pour écrire en toutes lettres le fond du problème : la Suisse n'a pas de vraie stratégie adaptée aux menaces contemporaines, les décisions du Conseil fédéral depuis 10 ans en la matière ne font pas l'objet d'un consensus, la population doit impérativement savoir où nous allons. Et il ne manque pas de montrer au Parlement quel rôle il devrait remplir :

Mit dem Ziel, der Armee wieder klarere Perspektiven zu vermitteln, fällt dem Parlament eine Schlüsselrolle zu. Die eidgenössischen Räte sollten sich von Grabenkämpfen um einzelne Rüstungsvorhaben und organisatorische Detailprobleme lösen und Armeedebatten auf strategischer Ebene führen, das heisst: unter Berücksichtigung der gegenseitigen Abhängigkeiten zwischen Konzeption, Doktrin, Organisation, Ausrüstung, Milizsystem und Finanzen.

On notera au passage que ce type d'analyse n'existe pas dans la presse romande (avec un à deux articles par année en moyenne depuis 2003 sur un thème strictement national, je n'y concours certes pas). Mais cela fait tout de même plaisir de lire dans la presse des réflexions qui sont discutées depuis belle lurette au quartier-général de l'armée...

Posted by Ludovic Monnerat at 7h40 | Comments (4) | TrackBack

1 avril 2005

Un retour à Beyrouth?

Est-ce que la France et la Grande-Bretagne se tiennent prêtes à intervenir militairement au Liban? C'est en tout cas la supposition que l'on peut trouver sur StrategyPage.com, après avoir annoncé qu'un navire britannique avait rejoint un navire français en Méditerranée orientale (voir ici la première information), et que tous deux avaient la capacité d'appuyer des opérations spéciales, dont le spectre très large comprend certes l'évacuation de ressortissants nationaux, mais aussi des actions offensives. Autrement dit, Paris et Londres ont apparemment positionné des navires et du personnel spécialisé capable de leur fournir des options au cas où la situation tendue que connaît le Liban depuis 40 jours venait à s'aggraver soudainement.

Il est difficile d'évaluer la pertinence de cette analyse côté français. Le navire en question, le bâtiment de commandement et de ravitaillement Var, a en effet la particularité de pouvoir abriter un état-major important - 50 hommes - et de donc de disposer de toutes les liaisons nécessaires à la planification et à la conduite d'une opération, en plus de ses fonctions logistiques. Il a déjà été engagé au profit de l'opération Héraclès, dans l'Océan Indien, apparemment déjà en appui des forces spéciales françaises. Il constitue en effet une base opérationnelle avancée valable, susceptible d'accueillir des moyens de transport aériens et qui possède l'immense avantage de pouvoir rester dans les eaux internationales - avec la sécurité et la discrétion, physique et donc politique, que cela suppose.

Cela dit, la Marine nationale annonce que le BCR Var était à Toulon fin mars. Aucun communiqué récent le concernant n'est disponible. On peut supposer qu'il s'agit de mesures standardisées visant à assurer la sécurité opérationnelle, mais peut-être que l'information de StrategyPage.com est périmée ou simplement fausse. A priori, il devrait être facile de savoir si le Var est à Toulon, même s'il a des sisterships...

Au niveau britannique, cela semble plus clair. Le bâtiment concerné est le HMS Albion, un navire d'assaut amphibie spécialement conçu pour un spectre d'engagement comprenant aussi les opérations spéciales, et qui peut abriter un contingent assez important (plus de 600 militaires). Récemment entré en service, ce navire a déjà été envoyé au large des côtes ivoiriennes en novembre dernier pour appuyer l'évacuation des ressortissants britanniques et européens. Aucun communiqué officiel ne mentionne ses activités cette année, ce qui renforce la présomption d'un déploiement opérationnel d'importance.

Que conclure de ces spéculations? Si les deux principales armées européennes n'ont plus que très partiellement la capacité d'exécuter des opérations de grande envergure (comme l'opération Telic des Britanniques en Irak), elles ont en revanche développé des outils flexibles et polyvalents permettant de fournir des réponses adaptées aux événements de leur environnement stratégique. Le déclin de l'Europe militaire n'est pas une fatalité, ni totalement une réalité.

Posted by Ludovic Monnerat at 15h30 | Comments (9) | TrackBack

Un Réseau qui se démêle

Je n'ai jamais accordé beaucoup d'intérêt au Réseau Voltaire, n'y voyant qu'une entreprise propagandiste puisant son énergie dans les franges extrêmes de la classe politique française. Peut-être ai-je eu tort : au hasard d'une recherche sur Google, je suis en effet tombé sur cet article paru mercredi dans la revue Amnistia, laquelle annonce tout bonnement "la fin du Réseau Voltaire" et décrit son évolution au fil des années, avec notamment une dérive négationniste. Et la conclusion des auteurs, membres démissionnaires du Réseau, est des plus intéressantes :

Il apparaît évident, avec ce que l'on sait maintenant, que la publication des thèses de Thierry Meyssan aura été, dès le départ, instrumentalisée par la diplomatie française pour déployer une "ligne" diplomatique de type "gauchiste" aussi bien dans le monde arabe qu'en Amérique latine. S'articulent autour de cette entreprise aussi bien des alliances avec des islamistes que des relais en particulier dans certains partis communistes du Moyen-Orient qui expérimentent depuis longtemps cette politique d'alliance avec les forces islamistes.

Faut-il donc voir dans les écrits de Meyssan et les publications farouchement anti-américaines du Réseau Voltaire la patte des services de renseignements français, dans le cadre d'une opération d'information visant à concrétiser des objectifs stratégiques de la France? La thèse mérite l'attention, même si le succès de cette possible opération semble très loin d'être acquis.

Posted by Ludovic Monnerat at 8h08 | Comments (10) | TrackBack