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25 février 2005

L'opération aérienne suisse

SABANG - La raison d'être de la Task Force SUMA est le transport aérien au profit du HCR ; un transport de personnes et de matériel que l'urgence de la situation et la détérioration des voies de communication normales rendent essentiel. C'est la chose qu'il faut voir pour mesurer l'engagement du contingent : les rotations des hélicoptères Super Puma suisses dans l'espace aérien indonésien, en portant l'inscription UNHCR sur leurs flancs, et ceci entre leur base principale de Medan et la partie nord de Sumatra, qui comprend notamment les villes de Banda Aceh, Meulaboh, Lamno et Calang, ainsi que l'île de Sabang - où les premières lignes de ce billet ont été rédigées.

Les équipages de la TF SUMA quittent l'hôtel entre 0630 et 0645, après avoir pris leur petit-déjeuner ; ils se rendent à l'aéroport dans les taxis loués en permanence par le contingent, dans une circulation déjà intense malgré l'heure plutôt matinale. Dans le hangar utilisé par le contingent suisse se trouvent les responsables des opérations et de la maintenance aériennes, qui briefent rapidement pilotes et soutiers sur les particularités de la journée. Il s'agit également d'embarquer les passagers et le matériel éventuel ; hier à Medan (soit le 24.2), 2 membres de la Direction pour le Développement et la Coopération (DDC) sont montés dans le Super Puma T-314 avec plusieurs tentes devant être transportées à Banda Aceh, qui reste le point logistique central pour les opérations d'aide humanitaire.

A son arrivée sur l'aéroport militaire de Banda Aceh, qui ne connaît plus aujourd'hui que des mouvements aériens réduits, l'équipage du Super Puma reçoit les directives d'un responsable du HCR concernant les transports de la journée. Ces transports sont à présent essentiellement consacrés aux personnes, qui sont soit des réfugiés et personnes déplacées, soit des employés de l'ONU ou d'ONG, mais le besoin en matériel existe encore ; ce matin, par exemple, la première tâche du T-314 a consisté à transporter 1 employé du HCR et 1 tonne d'eau - en cartons de 12 bouteilles - de Banda Aceh à Lamno. Le HCR assure la disponibilité des personnes et des biens à transporter, ainsi que celle du personnel militaire indonésien nécessaire au chargement (même si les militaires suisses, y compris le soussigné, s'en occupent également).

En-dehors de Banda Aceh, où le plein est promptement fait par le personnel de l'aéroport (et sans paiement en argent liquide, grâce à un arrangement bienvenu), les pilotes laissent tourner les rotors du Super Puma : cela accélère le chargement et permet de gagner suffisamment de temps pour effectuer 1 à 2 rotations supplémentaires dans la journée. Dans tous les cas, il est nécessaire de constamment surveiller la population environnante, et notamment les enfants, afin d'éviter que quelqu'un ne vienne à portée des rotors - un membre de la sécurité militaire est embarqué dans chaque hélicoptère pour cette tâche, et fait donc équipe avec les 2 pilotes et les 2 soutiers. Après une pause de midi assez brève (moins de 30 minutes), l'équipage poursuit les rotations jusqu'à environ 1600, heure à laquelle il met le cap sur l'île de Sabang pour y passer la nuit.

C'est la particularité très judicieuse des opérations aériennes suisses : l'hélicoptère qui décolle de Medan le matin pour joindre Banda Aceh, et qui effectue de ce fait un trajet d'environ 1h45, reste le soir sur l'aérodrome militaire au centre de Sabang, à 10 minutes de vol de Banda Aceh - afin de gagner du temps le lendemain et d'accomplir davantage de transports. L'Armée de Terre française a progressivement installé un camp militaire à Sabang, où les équipages suisses disposent d'une tente et peuvent s'appuyer sur la logistique française (celle-ci est toutefois en diminution rapide, le contingent français ayant déjà commencé à quitter la place). Et au terme du deuxième jour de vol, l'équipage rejoint Medan pour prendre un congé d'un jour bien mérité, après avoir volé entre 14 et 16 heures dans les dernières 48 heures.

Il faut souligner que les Suisses sont les seuls à pratiquer un tempo opérationnel aussi élevé ; j'ai par exemple observé un hélicoptère de la marine espagnole, cet après-midi à Banda Aceh, qui est resté en plan sans aucune activité apparente pendant une heure et demie. Ces opérations aériennes prolongées imposent une usure considérable sur le personnel et sur le matériel, de sorte que les équipages sont totalement crevés au terme du deuxième jour (la température de 35° vécue ces jours n'arrange pas les choses !), alors que les hélicoptères exigent une attention soutenue. De plus, Sabang constitue un vrai camp militaire, puisqu'il s'agit de passer la nuit sous tente avec la protection des filets antimoustiques, en bénéficiant des lavabos, des douches et des toilettes mobiles installés par les Français. Une certaine habitude est nécessaire pour avoir une bonne nuit de sommeil !

Le retour à Medan constitue la dernière étape de la journée, un vol rectiligne qui pourrait sembler anodin, mais qui ne met pas les équipages à l'abri des dangers : cette semaine encore, un Super Puma a dû faire des manÅ“uvres d'évitement d'urgence (obligeant à incliner brusquement l'appareil de 90°) après que ses pilotes ont constaté que des cerfs-volants atteignant l'altitude de 200 mètres se trouvaient exactement sur leur route ! Après l'atterrissage, l'appareil est pris en charge par l'équipe technique restée sur place et immédiatement démonté pour effectuer les tâches d'entretien nécessaires. Les pilotes, pour leur part, se rendent au débriefing et expliquent aux responsables des opérations (S3 et chef dispatch) les points importants de la journée. Le deuxième Super Puma ayant volé durant celle-ci, se pose donc à Sabang ; en cas de besoin, l'équipage peut contacter Medan à tout instant grâce à un téléphone satellitaire.

Venant de rentrer d'un tel engagement de 2 jours, je me suis contenté ici de décrire l'activité des militaires suisses. Il y a bien entendu nombre d'autres choses à dire et à raconter, mais cela devra attendre un brin. En espérant que les connexions disponibles ici me permettront de mettre en ligne quelques unes des nombreuses photos que j'ai prises !

Publié par Ludovic Monnerat le 25 février 2005 à 13:32

Commentaires

Bravo pour cet engagement au profit des victimes!

La question du Darfour, posée dans un poste précédant, mérite cependant réflexion...

Publié par Ruben le 25 février 2005 à 17:23

Oui, et cette intervention suisse, pour utile et positive qu'elle soit, bien sûr, n'a-t-elle pas aussi pour effet de déresponsabiliser, dans une certaine mesure, les autorités locales?

Ce ne serait certes pas une raison pour renoncer à apporter notre aide aux victimes de catastrophes naturelles, mais cela devrait alimenter une réflexion politique plus approfondie sur ce genre d'interventions. Car de telles actions d'aide sont forcément politisées, et leurs critères de sélection mériteraient sans doute d'être mieux rationalisés?

Publié par ajm le 26 février 2005 à 7:34