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31 mars 2006

Une absence plus marquée

Comme je l'ai brièvement expliqué dans un commentaire ci-dessous, je traverse actuellement une période qui m'empêche d'être vraiment actif sur ce site. La dernière période similaire s'est produite juste avant son lancement, et a d'ailleurs déterminé la date de celui-ci ; il est parfois des exigences professionnelles qui retirent toute marge de manÅ“uvre, surtout lorsqu'en parallèle la vie privée connaît également des évolutions intenses. C'est la raison pour laquelle à partir de la semaine prochaine et jusqu'à la fin de la semaine suivante j'aurai des absences encore plus marquées qu'actuellement.

Merci par avance pour votre compréhension et pour votre fidélité ! :-)

Posted by Ludovic Monnerat at 23h46 | Comments (1) | TrackBack

29 mars 2006

La force des nouveaux espaces

De tout temps, le contrôle des espaces a été l'une des composantes essentielles de la puissance, et la conquête de nouveaux espaces une manière d'affaiblir ou de contourner cette puissance. L'espace terrestre et l'espace naval ont eu au cours des siècles une interdépendance étroite, toute suprématie sur l'un suscitant naturellement un intérêt croissant pour l'autre ; l'exploration maritime européenne aux XVe et XVIe siècles s'expliquait ainsi par la volonté de découvrir une route vers les Indes permettant de contourner la mainmise ottomane sur le Moyen-Orient. De même, une meilleure exploitation d'un même espace offrait l'opportunité de faire évoluer les capacités opérationnelles ; le développement des travaux de sape face aux forteresses de plus en plus puissantes, ou la mise au point de l'arme sous-marine pour contrer les flottes de surface et entraver les voies de navigation, relèvent de cette approche.

Rien cependant ne peut davantage bouleverser les rapports de force que la découverte et l'utilisation d'un espace jusqu'alors inaccessible ou inconnu. L'accès à l'espace aérien a brusquement relativisé le rôle des puissances terrestre et navale, en offrant des possibilités d'action indépendantes des reliefs et des voies d'eau, des dispositifs au sol comme des escadres en mer ; la Crète a pu être prise par les parachutistes allemands en 1941 malgré la suprématie navale et la supériorité terrestre des Alliés, avec de lourdes pertes il est vrai, alors que l'action ravageuse des U-Boote dans la bataille de l'Atlantique a pris fin dès que l'aviation alliée a eu une autonomie suffisante pour patrouiller au-dessus de tout l'océan. L'accès à l'espace électromagnétique, avec les liaisons sans fil, les écoutes ou encore le radar, a également eu des effets considérables, tout comme l'accès à l'espace exoatmosphérique, avec le lancement des satellites d'observation, de télécommunication ou encore de positionnement.

Depuis plus de 30 ans, une nouvelle dimension a également abouti à une redistribution de la puissance : l'espace cybernétique. La mise en réseau des ordinateurs a généré un espace logique dans lequel les informations circulent plus facilement que jamais, et donc un complément exponentiel à l'espace sémantique, dans le sens où il libéralise sans précédent la production et la distribution de contenus. Cette dimension en plein essor contribue encore davantage à réduire l'importance relative de l'espace terrestre, et donc des frontières géographiques qui y sont inscrites, en parallèle avec le développement des télécommunications sans fil. Malgré l'apparition de ces équivalents aux postes frontières que ce sont les filtres et autres pare-feux, les Gouvernements autocratiques perdent progressivement le contrôle d'un espace où s'échangent librement les informations les plus diverses ; la lutte du régime de Téhéran contre les blogs illustre bien ces tentatives visant à maîtriser ce qui, en définitive, ne peut pas l'être entièrement.

L'apparition d'un nouvel espace où se déploient les armes de tous types - canons, torpilles, ondes, images, idées, etc. - voit toutefois son effet être multiplié si les acteurs susceptibles de l'exploiter sont plus nombreux ; et c'est exactement la propriété de l'espace cybernétique. Que celui-ci soit aujourd'hui déjà de première importance me semble donc évident.

Posted by Ludovic Monnerat at 23h54 | Comments (17) | TrackBack

28 mars 2006

La quête de la simplicité

Dans une grande structure comme l'armée, la complexité et la confusion font partie du quotidien : le nombre de personnes et de subdivisions impliquées dans des activités sectorielles, verticales ou horizontales est tel qu'il est nécessaire de lutter constamment pour synchroniser ou égaliser les connaissances. La bonne circulation de l'information devient ainsi une préoccupation essentielle, alors que les incompréhensions, les rumeurs, les erreurs et les rivalités ne peuvent que croître avec le nombre. Comme me le disait hier un ami, à l'issue d'un briefing que j'ai donné en Suisse centrale, on arrive dans des situations où la jambe droite ne sait pas ce que fait la jambe gauche, où des organisations entières ignorent les activités des autres et prennent tardivement conscience d'implications majeures pour leurs propres activités.

Une solution traditionnelle pour remédier à cet hermétisme consiste à favoriser les contacts transversaux, les relations directes entre individus situés dans différentes organisations. C'est une méthode qui fonctionne bien au sein de l'armée suisse, parce que le principe de la milice est remarquablement efficace pour nouer des contacts diversifiés (faire du « networking », quoi !), mais aussi parce que les organisations - des deux Forces aux grands états-majors - sont moins exclusives que dans d'autres pays. De ce fait, les amitiés et les camaraderies qui naissent aisément des services d'avancement effectués en commun ont un effet global qui dépasse largement le cadre de relations inviduelles, et qui contribue à réduire les frictions comme les décalages. Même si parfois des contacts directs provoquent également ceux-ci.

Avec le temps, je remarque cependant que même une multitude de connexions ne peut rien si une organisation produit intrinsèquement de la confusion. Souvent, le perfectionnisme et le niveau de détail usités dans une subdivision empêchent les autres de cerner les contenus ainsi produits. Le manque d'ouverture et le culte du secret contribuent encore à aggraver l'incompréhension, bien que la sécurité opérationnelle justifie une bonne part des mesures prises dans ce sens. La pratique consistant à mettre en ligne sur l'Intranet des travaux en cours, avec possibilité pour des membres d'autres subdivisions de les consulter, de les compléter ou de prendre position à leur sujet, n'est pas encore d'actualité. Sur le fond comme sur la forme, les pratiques courant nuisent à l'efficacité d'ensemble.

Une solution valable me semble ainsi la recherche constante de la simplicité. Il est difficile de faire simple, mais la clarté et la compacité des contenus simples peuvent venir à bout de bien des difficultés ; un schéma avec quelques traits, une information d'une page A4, un folio avec quelques éléments permettent d'aller à l'essentiel et de limiter la confusion. Pour ma part, j'essaie d'appliquer cela au quotidien, et la détermination du niveau de détail adéquat est devenue l'une de mes priorités dans chaque document produit. Mais ceci exige des efforts constants ; mettre de l'ordre dans le chaos a beau être le propre des chefs militaires, les méandres de l'administration et de ses voies plus qu'impénétrables exigent un savoir qui m'échappe encore largement ! :-)

Posted by Ludovic Monnerat at 22h11 | Comments (2) | TrackBack

26 mars 2006

Au sommet de l'Europe

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Ce magnifique dimanche a été mis à profit pour une excursion en très bonne compagnie au Jungfraujoch, sous un soleil radieux et avec des températures printanières. Cela faisait longtemps que je n'avais plus eu l'occasion d'admirer cette région splendide, et les 3 illustres montagnes - Eiger, Mönch, Jungfrau - qui en sont l'emblème. Une journée à marquer d'une pierre blanche ! :-)

Posted by Ludovic Monnerat at 23h58 | Comments (3) | TrackBack

25 mars 2006

Le retour du destrier

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Il a passé tout l'hiver bien au chaud chez son spécialiste, à être révisé avec amour. Il est revenu dans mon giron ce matin, plus rutilant et séduisant que jamais. Et nous avons fait cet après-midi le premier tour de l'année, dans mon Jura encore enneigé... Je parle bien entendu de mon fier destrier sur roulettes, qui est fin prêt pour une nouvelle saison de cyclisme tout terrain. On ne peut pas exactement en dire autant de son heureux et béat propriétaire ! :-)

Posted by Ludovic Monnerat at 23h49 | TrackBack

24 mars 2006

Un cadeau printanier

En revenant au pays, j'ai eu la bonne surprise de constater que la fréquentation de ce site n'a pas fléchi durant mon séjour en Norvège, malgré une production en nette diminution ; de même, le 85% des personnes qui viennent ici s'y rendent directement, sans passer par un lien ou un moteur de recherche, et cette fidélité me touche. Afin de matérialiser un tant soit peu ma gratitude, je me permets donc de mettre en ligne - en guise de modeste remerciement - deux fonds d'écrans [quatre en définitive, au diable la bande passante !] tirés de ma croisière dans le Lysefjord, encore une fois au format 1280 x 800 de mon ordinateur portable. Que ces derniers vous procurent au moins autant de plaisir qu'à moi, en ce printemps souriant ! :-)

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23 mars 2006

Un hymne à la cohésion

Ces derniers jours, une nouvelle initiative visant à remplacer l'hymne national helvétique - cette fois-ci sur le plan parlementaire - a échoué ; voilà des années que le cantique suisse est contesté pour diverses raisons, notamment artistiques et idéologiques, mais ses contempteurs ne sont pas encore parvenus à le détrôner. Il est vrai que cet hymne reste fragilisé par le fait qu'il n'a été intronisé qu'en 1961, lorsqu'il a remplacé le « O Monts indépendants », dont la mélodie était identique au célèbre « God Save The Queen » britannique. Par ailleurs, le caractère très solennel du cantique suisse, son air mélancolique, son manque d'entrain et sa ferveur religieuse ne le rendent pas très populaire, et les citoyens suisses capables de le chanter ne forment qu'une petite minorité. Il n'est guère surprenant que le Conseiller fédéral Pascal Couchepin, au Parlement, se soit précisément déclaré incapable de le faire. Ce qui ne justifie en rien, à mes yeux, l'abandon de cet hymne.

Il se trouve en effet que j'ai une relation particulière avec celui-ci. Ayant grandi dans le Jura, sachant par cÅ“ur la Rauracienne avant même d'entrer à l'école, je n'ai vraiment appris l'hymne national qu'à l'armée, lors de mon école de recrues à l'été 1995, parce que mon commandant de compagnie avait judicieusement ordonné qu'il soit chanté à chaque appel du matin. Cette habitude de l'infanterie classique, sise alors à Colombier, n'est pas tombée dans l'oreille d'un sourd - si j'ose écrire ; je l'ai donc reprise (toujours en français) dès le printemps 1998 lorsque je commandais une compagnie à Bière en tant que lieutenant (demandez à Sisyphe si vous en doutez !), bien que l'unité fut en grande majorité alémanique, puis à l'hiver 1999, également à Bière, avec une compagnie d'aspirants sous-officiers exclusivement alémaniques, et enfin à l'été 2000, à Fribourg, avec une compagnie de transmissions / renseignements. Chanter l'hymne national dans une ville, précisément à 0700, m'a d'ailleurs valu de solides résistances à l'interne !

Pourquoi faire ainsi chanter tous les matins le cantique suisse à des jeunes gens qui, pour la plupart, s'en passeraient bien ? Plusieurs raisons expliquent mon choix. Premièrement, le chant est une méthode classique pour favoriser l'expression, l'affirmation, la synchronisation et la cohésion ; n'importe quel morceau adapté à la vie militaire y contribue. Deuxièmement, cette pratique quotidienne étant exceptionnelle, et parfois tolérée de très mauvaise grâce, elle contribuait à renforcer l'identité spécifique de ma compagnie, et donc son esprit de corps (tout en satisfaisant l'esprit de contradiction propre à son commandant !). Troisièmement, le chant a capella du cantique suisse, avec de jeunes adultes vigoureux, lui donne une énergie et un allant inédits, qui contribue largement à corriger les a priori négatifs à son endroit. Enfin, il s'agit bien entendu d'une mesure éducative qui renforce le civisme, le lien intergénérationnel et l'identité nationale.

Au final, l'hymne national suisse a des vertus que ses critiques ignorent. Et il est rare que je l'entende sans ressentir un frisson, lorsqu'au ciel montent plus joyeux les accents d'un cœur pieux!

Posted by Ludovic Monnerat at 23h31 | Comments (12) | TrackBack

22 mars 2006

La diplomatie de l'ignominie

Ainsi donc, le Département fédéral des affaires étrangères considère les dirigeants élus du Hamas comme des partenaires, si l'on en croit les déclarations hier de son porte-parole (une dépêche de l'ats à ce sujet n'est pas disponible en ligne). Cette position a le mérite d'une certaine cohérence : la pratique des « bons offices » exige en effet une aptitude à traiter avec tous les acteurs d'une situation donnée, et la Suisse ne considère pas officiellement le Hamas comme un mouvement terroriste - à la différence de l'Union européenne et des Etats-Unis. Dans la mesure où le conflit israélo-palestinien est en passe d'achever sa transformation en guerre interétatique à caractère dissymétrique, le principe de la neutralité impose en outre une égalité de traitement entre les différents belligérants ainsi qu'une impartialité vis-à -vis du conflit ; si l'on confère à l'autorité palestinienne des responsabilités et des prérogatives étatiques, agréer ses dirigeants est donc logique.

Au demeurant, le partenariat prôné par le DFAE n'empêche pas que le futur gouvernement du Hamas devrait être jugé « sur ses actes » ; en toute logique, cette réserve signifie que la poursuite du terrorisme et le refus de tout accord de paix définitif avec Israël mettraient immédiatement un terme à ce partenariat, ainsi qu'aux différents programmes d'aide qui l'accompagnent. D'après les déclarations récentes du Hamas, et d'après les défis politiques qu'il devra affronter, il est cependant probable que la reconnaissance d'Israël ou l'arrêt des attentats terroristes ne puissent pas faire partie de son programme, sinon dans les propos, du moins dans les faits. Dans ces conditions, la même logique voudrait que l'Autorité palestinienne soit aussi dénoncée comme Etat-voyou et que des sanctions soient prises à son encontre. Ceci reste à démontrer, bien entendu, et le doute est permis ; mais ne pas y croire reviendrait à faire au DFAE un procès d'intention prématuré.

Ce partenariat avec le Hamas « pré-gouvernemental » n'est pas toutefois sans poser quelques problèmes. En premier lieu, je n'oublie pas - et les diplomates suisses ne devraient pas oublier - que le Hamas a brûlé symboliquement le drapeau suisse en décembre 2003, afin de manifester son opposition aux Accords de Genève ; ce sont donc la forme et le fond de la démarche helvétique au Proche-Orient qui ont été contestés par ce mouvement terroriste aujourd'hui en passe de prendre le pouvoir, et d'une manière insultante qui exige des excuses (j'ignore si elles ont été un jour prononcées). Je crains que l'illusion du dialogue, dérive perpétuelle d'une diplomatie aveugle aux antagonismes d'intérêts, ne soit une fois encore exploitée par un mouvement capable de louvoiements tactiques pour mieux préserver son optique stratégique. Si le DFAE s'imagine pouvoir jouer le moindre rôle dans un règlement du conflit israélo-palestinien en prônant le dialogue auprès de ceux que seul le combat fait vivre, il peut s'attendre à de nouvelles désillusions.

Par ailleurs, et par-dessus tout, il faut s'interroger sur la légitimité d'un partenariat avec un mouvement fondé sur un projet génocidaire, et qui consacre l'essentiel de son énergie à inculquer, à rechercher et à célébrer le meurtre de masse. Durant la Seconde guerre mondiale, la Suisse a dû traiter et se compromettre avec des puissances totalitaires, parce que sa survie économique - et largement celle de sa population - en dépendaient. Aujourd'hui, rien ne nous oblige à faire des ronds-de-jambe devant les dirigeants islamistes d'un proto-Etat indigent, dont la population a été - largement par leurs soins - conditionnée pour préférer la mort à la vie. Pire encore : en traitant de partenaires ceux qui bafouent le plus ouvertement et délibérément le droit international des conflits armés, le DFAE sape l'un des héritages de l'engagement humanitaire suisse et contribue à légitimer le terrorisme au lieu de le combattre.

La question qui devrait donc lui être posée est celle-ci : quel est le bénéfice pour la Suisse d'une telle ignominie ? Je n'en vois guère...

Posted by Ludovic Monnerat at 18h00 | Comments (38) | TrackBack

Alerte média : Netizen et MF

Ce mois-ci, deux publications récentes m'ont fait l'honneur de leurs colonnes.

En premier lieu, le deuxième numéro de Netizen, le mensuel visant à comprendre et à décrypter la révolution blog, a publié une interview de votre serviteur ; mené par Cyril Fiévet, que je remercie chaleureusement au passage, cet entretien s'intéresse à la particularité qu'a ce blog d'être tenu par un militaire, et explore cette dimension dans son application aux opérations et dans les rapports avec les médias traditionnels.

Par ailleurs, après une longue attente, la revue mondiale des francophonies - mondesfrancophones.com - a été mise en ligne, grâce notamment à l'énergie inlassable d'Alexandre Leupin. Ce dernier m'avait suggéré fin 2004 déjà d'écrire un texte avec une optique géostratégique, et qui est désormais disponible. Qu'il en soit également remercié !

Posted by Ludovic Monnerat at 12h44 | Comments (1) | TrackBack

21 mars 2006

Travailler avec les Norvégiens

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L'exercice auquel j'ai participé m'a permis de découvrir la Norvège, c'est-à -dire une toute petite partie de ce vaste pays, et surtout de travailler avec les Norvégiens. Ceux-ci sont en effet de longue date membres de l'OTAN, et disposent d'une expérience opérationnelle très étendue, notamment dans les Balkans, en Afghanistan et en Irak. Pour les officiers suisses, appartenant à un pays membre ni de l'OTAN, ni de l'UE, et dont l'expérience opérationnelle au-delà des frontières est pour le moins restreinte, il était donc intéressant de voir comment fonctionnent des états-majors qui, pour être multinationaux, avaient tout de même une forte ossature norvégienne. Ceci d'autant plus que les locaux utilisés, dans la forteresse de Stavanger, sont également ceux du quartier-général des forces armées norvégiennes, et que nous avons eu accès à plusieurs outils de planification et de commandement que celles-ci utilisent.

Mon expérience personnelle m'a amené à éprouver une grande estime pour les officiers norvégiens : ouverts, travailleurs, amicaux, souvent pince-sans-rire, précis et exigeants, ils ont fait en sorte que la collaboration soit aussi agréable qu'efficace. Avec la forte participation de Suédois et de Finlandais, ces états-majors étaient d'ailleurs largement scandinaves, et les officiers suisses ont de longue date des convergences culturelles qui leur permettent d'être sans autre intégrés à de tels milieux. La seule difficulté est venue du fait que certaines conversations parfois en sont subitement venues à se faire en-dehors de l'anglais, et que la bienséance nous empêcher d'exiger de nos hôtes un retour immédiat à une langue officielle de l'OTAN. Toutefois, ceci n'a pas donné lieu à des dérapages, et il est probable que certaines conversations portaient de toute manière sur des intérêts nationaux.

L'un des traits que j'ai le plus appréciés, chez mes camarades norvégiens, était leur pragmatisme ; face à chaque problème, ils cherchent systématiquement des solutions simples, avec des mécanismes connus de tous, et évitent le perfectionnisme qui fait parfois des états-majors suisses des horloges en constant décalage avec la réalité. Les ordres qui ont été émis autour de moi (j'en ai rédigé quelques uns, parce que la production d'ordres partiels fait partie des tâches d'un centre d'opérations) se limitaient ainsi à l'essentiel, et ne fournissaient des éléments de détail que s'ils étaient absolument nécessaires pour la synchronisation de l'action. Du coup, l'état-major était également capable de réagir plus vite, et donc de créer des conditions plus favorables pour les formations subordonnées. C'est une leçon que je n'ai pas manqué d'emmener et je compte appliquer dans mes prochaines activités de planification, que j'ai repris aujourd'hui après avoir digéré la pile de courriels qui s'est accumulée en mon absence ! :-)

Posted by Ludovic Monnerat at 19h04 | Comments (2) | TrackBack

20 mars 2006

L'interopérabilité avec l'OTAN

Un élément essentiel de l'exercice auquel j'ai participé réside naturellement dans la connaissance des procédures, des acronymes et de la doctrine de l'OTAN. Le sujet reste très sensible en Suisse sur le plan politique, et les adversaires de l'Armée XXI dénoncent régulièrement une supposée volonté d'adhérer à l'OTAN qui gangrènerait nos rangs. Cette accusation a pour principal argument les objectifs de l'armée en termes d'interopérabilité, c'est-à -dire dans sa capacité à coopérer étroitement avec les états-majors et les formations de l'Alliance. Pourtant, pareille interopérabilité est différenciée : si les Forces Aériennes et les impératifs de la sauvegarde de l'espace aérien exigent une compatibilité jusqu'à l'élément individuel, il n'en va pas de même avec les Forces Terrestres, où ce sont avant tout les états-majors - et partant les systèmes de commandement - qui sont concernés.

Est-il cependant dans l'intérêt de la Suisse de se rapprocher de l'OTAN, notamment en envoyant ses officiers d'état-major suivre des formations ? Au vu de mon expérience personnelle, forcément limitée, je trouve que la participation aux cours et aux exercices de l'Alliance apporte beaucoup, parce que celle-ci a une expérience opérationnelle ayant abouti à un savoir-faire précieux ; toutes les facettes d'une opération militaire moderne sont couvertes par ses règlements, par des formulaires standards, par ses briefings routiniers. En revanche, les spécificités suisses font que ce savoir-faire doit être adapté à nos besoins et à notre rythme : on ne peut pas copier/coller, mais prendre le meilleur et le convertir. De ce fait, je considère que l'OTAN offre à l'armée suisse un environnement favorable pour sa propre transformation, mais que le transfert doctrinal et opérationnel doit se faire en fonction de notre spectre d'engagement, de notre système de milice et de nos intérêts nationaux.

Aujourd'hui, cette démarche reste cependant largement empirique, et des décalages nous confrontent à des situations déstabilisantes ; nous ne sommes pas loin de devoir choisir, lors de chaque planification - en vue d'une opération ou lors d'un exercice -, si nous appliquons les règlements OTAN, les règlements suisses, ou un mélange des deux. Les tiraillements sont d'une double nature : d'une part, une coopération avec des armées étrangères exige une compatibilité avec leurs procédures, et les nations neutres du continent ont toutes adopté les principes de l'Alliance (c'est d'ailleurs l'un des objectifs des exercices VIKING), alors même que les formations de milice suisses et leurs états-majors ne sont pas en mesure d'être OTAN-compatibles ; d'autre part, si ces principes érigés en standards ont de nombreuses qualités, ils répondent aux besoins d'opérations multinationales de grande ampleur et/ou de longue durée, et non à ceux d'opérations nationales. Un compromis est donc inévitable.

Et ceci répond à mon sens à l'accusation mentionnée ci-dessus : l'interopérabilité ne doit pas être confondue avec le mimétisme, et elle relève de la disponibilité militaire, et non de décisions opérationnelles. La capacité à coopérer étroitement et après une courte préparation avec des forces armées étrangères revient à élargir la palette d'options militaires susceptibles d'être proposées au Conseil fédéral, et non à lier ce dernier par une dépendance systémique ou matérielle.

Posted by Ludovic Monnerat at 23h50 | Comments (5) | TrackBack

19 mars 2006

De retour en Suisse

C'est aujourd'hui que je rentre au pays, trois jours avant la fin de l'exercice ; j'aurais normalement dû rester jusqu'à son terme, mais une accumulation de travaux importants et d'échéances rapprochées ont rendu ce retour nécessaire. Ce n'est pas sans regret que j'ai quitté samedi soir l'état-major où j'aurai travaillé d'arrache-pied pendant 9 jours, et alors que des actions fort intéressantes étaient en cours ; en même temps, d'un point de vue didactique, cet engagement était suffisant pour me permettre de faire le tour du sujet. Il aurait fallu que j'aille au nord de la Norvège, dans le secteur de Narvik, Bjerkvik, Harstad ou Grov, c'est-à -dire là où ont été engagés pour l'essentiel les quelques 9000 participants à l'exercice, pour apprendre autre chose.

Je survole à l'instant la mer du Nord dans un Fokker 100 de KLM, l'un de ces « cityhopper » qui relie les destinations secondaires telles que Stavanger. Mon siège est situé près du hublot, alors que j'aurais dû être dans le couloir ; en fait, le siège indiqué sur mon ticket de vol a été occupé par un homme âgé, qui m'a gentiment proposé de faire l'échange afin de pouvoir être à côté d'une femme penchée sur lui, et qui me souriait adorablement lorsqu'il me parlait. Du coup, j'ai bien entendu laissé les tourtereaux à leur bonheur ; j'ai failli prononcer quelques mots humoristiques (« I hope you are married together ! », si possible d'un ton sentencieux), mais j'ai préféré y renoncer. Avec mon sac militaire comme bagage à main, un peu de tenue s'imposait ! :-)

Le bilan de ces 10 derniers jours est très positif : j'en aurai appris tout autant que durant « VIKING 05 », de sorte qu'en un peu plus d'une année, entre mon engagement à Sumatra, mes cours à Oberammergau et à Kungsängen, ainsi que plusieurs exercices en Suisse - le prochain est prévu bientôt -, mon niveau d'instruction et d'expertise en matière de planification et de conduite d'opérations militaires aura nettement augmenté. C'est une chance, et je compte bien faire en sorte que l'investissement consenti par l'armée suisse dans ma formation lui revienne sous la forme de prestations de qualité. D'où mon retour anticipé ce dimanche, afin d'être fidèle au poste dès demain au quartier-général.

Posted by Ludovic Monnerat at 20h53 | Comments (4) | TrackBack

18 mars 2006

Une tranche atmosphérique

Il règne toujours dans les centres d'opérations multinationaux une atmosphère particulière : les cliquetis des claviers et des souris, le bruit de fond des ventilateurs (des ordinateurs, des pro-jecteurs comme de la climatisation), les discussions qui se poursuivent dans les cellules et qui mélangent diverses langues, les téléphones qui sonnent, les interpellations à haute voix sur des points urgents, la lumière des néons, les écrans sur lesquels défilent les informations, les bips signalant l'arrivée des messages (ou les annonces d'erreur de Windows !) - tout cela forme un fond sonore stimulant et intéressant. La manière dont circulent les informations, les liens qui se créent après quelques jours seulement de travail en commun, permettent de trans-former un assemblage d'individus en un outil chaque jour plus performant.

Parfois, un événement survient qui mobilise l'attention du centre, et les projecteurs font défiler quelques folios décrivant un concept d'opérations, une idée de manÅ“uvre, une liste d'appuis ou encore une évaluation de la situation. Des synchronisations sont discutées, des déconflic-tualisations sont mises au point, des décisions sont prises, avec l'apport des officiers de liaison issus à la fois des contingents subordonnés et des autres composantes, et sur les bases créées par les coordinateurs des opérations. Ces décisions sont ensuite transmises par télé-phone, confirmées par courriels, sous la forme d'ordres partiels ou encore d'ordres d'exécution, avec des fichiers annexés pour les éléments visuels nécessaires. Ce qui permet au centre de reprendre son atmosphère normale, et d'être prêt à réagir promptement!

Posted by Ludovic Monnerat at 22h34 | TrackBack

16 mars 2006

Une semaine en Norvège

Voici donc 7 jours que j'ai débarqué dans ce pays inconnu, pour un exercice grâce auquel mes journées sont plus trépidantes que jamais. La fatigue commence à se faire sentir profondément, après 6 jours et demi de travail avec des rotations de 14 heures (dont 2 heures dans les chevauchements entre équipe de jour et équipe de nuit), mais l'intérêt pour les thèmes traités ne diminue pas. Je suis bien désolé de ne pouvoir en dire ou en montrer davantage. Cela dit, les réflexions et les idées qui viennent en parallèle et que je note assurent une production renouvelée dès mon retour au pays ! :-)

Posted by Ludovic Monnerat at 23h51 | Comments (9) | TrackBack

14 mars 2006

L'homme et la nature

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Une chose surprenante le long des fjords norvégiens est le fait de voir des habitations parfois nombreuses, et de passer sous des ouvrages d'arts impressionnants. Une vie tout à fait normale, et plutôt confortable, peut donc être menée dans un environnement aussi beau que rigoureux, même si les Norvégiens qui nous accompagnaient ne cachaient pas le caractère excentrique d'une telle existence. En tout cas, si cela permet d'avoir du saumon fumé à volonté, comme aujourd'hui au mess, il y a des compensations ! :-)

Posted by Ludovic Monnerat at 23h58 | Comments (8) | TrackBack

13 mars 2006

Une source d'inspiration

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Chaque matin, en arrivant au QG du Joint Warfare Centre de Stavanger, je prends quelques instants pour aller sur la terrasse de la cantine afin d'admirer le panorama ci-dessus. Les montagnes et la mer, à ces heures précoces, forment ainsi une source d'inspiration qui amène le quotidien à être différent, qui transcende les distances en un instant. L'idéal avant de se plonger dans 12 heures axées sur la planification et la conduite d'opérations à un rythme soutenu!

Posted by Ludovic Monnerat at 23h39 | Comments (1) | TrackBack

12 mars 2006

Une routine opérationnelle

Le quartier-général formé pour l'exercice auquel je participe connaît une routine tirée du fonctionnement standard en opérations, avec deux rotations (day shift et night shift). De ce fait, ma journée de travail commence à 0715, lorsque j'entre dans le bunker, et la première activité consiste à recevoir les informations de l'équipe de nuit, dans le cadre des cellules (je suis au centre d'opérations) puis avec tout l'état-major ; les heures se succèdent ensuite en travaux divers, avec des briefings à suivre, des documents à établir, des coordinations à effectuer, des questions à poser et des réponses à fournir, envers les unités subordonnées (réelles) et l'échelon supérieur (joué par la direction d'exercice). Fort logiquement, la dernière activité consiste à fournir les informations à l'équipe de nuit, de sorte que le travail cesse aux alentours de 2100.

Ce qui est impressionnant, même dans un exercice ayant une durée limitée, c'est de voir à quel point la conduite et l'exécution des missions deviennent répétitives malgré tous les imprévus qu'elles comportent. Le film « Le jour de la marmotte », qui est devenu l'un de mes préférés avant même que j'entre dans la voie militaire, est ainsi une métaphore que déclinent rapidement tous les états-majors aux horaires et activités bien réglés. C'est toute la difficulté des opérations de longue durée : développer une routine qui permette de systématiser et d'automatiser la succession des travaux sans pour autant que ceux-ci ne deviennent systématiques ou automatiques. Bref, trouver l'équilibre entre les habitudes et les initiatives, surtout lorsque le personnel effectue des rotations en un bloc.

Dans un exercice, heureusement, l'amélioration du travail d'ensemble permet de diminuer le poids de la routine!

Posted by Ludovic Monnerat at 23h45 | Comments (1) | TrackBack

11 mars 2006

Une croisière dans un fjord

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Cet après-midi, les participants à l'exercice - à l'exception des Norvégiens - ont eu droit à une excursion récréatrice, c'est-à -dire une occasion rêvée pour enchanter les visiteurs étrangers et leur donner envie de revenir, en touristes et dûment accompagnés. Suite aux longues heures passées dans la forteresse de Stavanger, ce bol d'air non conditionné était cependant bienvenu pour tout le monde - même ceux tout récemment arrivés ! Après une visite intéressante au musée du pétrole, nous avons ainsi eu droit à une croisière époustouflante dans le Lysefjord, dont vous apercevez ici quelques reflets.

Cela faisait des années que je rêvais de naviguer dans un fjord, et le temps magnifique de la journée m'a permis d'exaucer cela en beauté. J'ai même passé 45 minutes seul, sur le pont du bateau déserté en raison du froid, abrité du souffle par un rebord du poste de pilotage et baigné par le soleil, pour mieux savourer le tout et laisser mes pensées s'évader. Après quoi j'ai naturellement cessé de faire l'asocial et je suis rentré dans le rang, si j'ose dire, pour échanger mes impressions avec mes camarades et écouter les explications données sur haut-parleur... Quelle chance d'être ici ! :-)

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10 mars 2006

Une journée dans un bunker

De longues heures passées loin de la lumière du jour, sans guère d'accès au monde extérieur, dans les salles climatisées du Joint Warfare Centre de Stavanger : voici mon existence pour ces prochaines journées, en raison de mon engagement dans le cadre de l'exercice "COLD RESPONSE 06". Malheureusement, comme cet exercice est classifié, à la différence de "VIKING 05", je ne suis pas en mesure d'en dire ici quoi que ce soit. C'est bien regrettable, mais on ne plaisante pas avec les règles de sécurité de l'OTAN ! J'espère tout de même être en mesure de mettre en ligne quelques réflexions parallèles, ainsi que des photos du magnifique littoral norvégien, puisqu'une visite est prévue demain après-midi ! :-)

Posted by Ludovic Monnerat at 22h28 | Comments (8) | TrackBack

9 mars 2006

Les premiers secours

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Etant actuellement en transit à l'aéroport d'Amsterdam, j'ai constaté avec surprise que les pictogrammes indiquant l'emplacement des locaux de soins se confondent avec le drapeau suisse, au contraire de la croix rouge. Heureusement que je ne voyage pas en uniforme : avec ma croix blanche sur le côté, vous pouvez être sûr que cela m'aurait attiré des ennuis ! :-)

Posted by Ludovic Monnerat at 16h36 | Comments (7) | TrackBack

Le sens des armées

L'une des questions soulevées en plénum durant le Symposium du CHPM, et qui revient avec insistance depuis 15 dernières années, est celui du sens des armées. La bulle idéologique de la guerre froide, avant son éclatement, fournissait aux militaires occidentaux une légitimité aussi évidente que fossilisée ; à lui seul, l'archi-ennemi soviétique dictait toutes les stratégies de défense, focalisait les énergies et les idées, imposait un face-à -face à la fois obsédant et intellectuellement contre-productif. Cette situation était particulièrement marquée en Suisse, où la défense du territoire résumait à elle seule la raison d'être de l'armée. Avec la disparition progressive des capacités d'attaque aéroterrestre en Europe, dû d'abord à l'éclatement du Pacte de Varsovie, puis à la mutation des armées européennes et enfin au départ prévu des divisions lourdes américaines, il est inévitable que le sens de la défense nationale et de son outil principal soit remis en question.

Les adversaires de l'armée suisse accusent régulièrement celle-ci d'être surdotée en soldats et en équipements, notamment face aux armées qui nous entourent ou par rapport à la surface de notre territoire ; leur raisonnement est souvent spécieux, parce qu'il n'intègre pas les capacités opérationnelles ou la typologie des espaces, et parce qu'il ne se fonde pas sur des travaux de planification approfondis. Il n'en demeure pas moins qu'il n'existe plus ou presque en Europe de capacité d'invasion à la mesure de nos défenses ; les divisions blindées, ces fers de lance des attaques conventionnelles qui ont commencé à être formées voici 70 ans, sont en voie d'extinction avancée. Bien entendu, d'autres formes d'actions offensives restent disponibles (opérations aériennes) ou ont pris de l'ampleur (opérations spéciales, opérations d'information), mais elles appellent également des réactions autres.

Si le territoire n'est plus menacé, à quoi servent donc les armées ? Je pense que toute réponse à cette question repose sur deux perspectives, la première historique et la seconde analytique.

D'une part, la dépendance étroite des armées envers les frontières géographiques est une conséquence de l'avènement des Etats-nations comme structures politiques et sociétales dominantes, tout spécialement dans l'emploi de la guerre. La notion d'intégrité territoriale avait moins de sens lors d'époques antérieures, et la fonction des armées consistait alors davantage à déployer une puissance au service du pouvoir politique, notamment pour protéger les populations assujetties et les voies commerciales, ou au contraire pour leur nuire. Cela ne signifie pas que les terres et leurs délimitations ne comptaient pas ; cela signifie que les armées, étant bien moins dissociables à la fois des gouvernements et des populations, avaient un spectre d'engagement bien plus large et flexible dans l'espace et dans les modalités que durant le XXe siècle. Logiquement, l'affaiblissement des Etats-nations devrait donc se répercuter sur l'emploi de leurs outils militaires dans un sens similaire.

D'autre part, l'impact des armées sur les populations a très souvent comporté une dimension coercitive, voire répressive, même en-dehors des occupations et des conquêtes. L'emploi de formations militaires pour le service d'ordre en cas de menace grave sur la sécurité intérieure est par exemple une option légale et légitime dans un Etat aussi démocratique et respectueux des libertés que la Suisse. Indépendamment des causes et des débats, les armées ont une fonction de stabilisation et de modération qui empêche les violences de dépasser un seuil critique et de mettre en péril l'existence même d'un Etat ou l'unité d'une société. Une guerre civile est très difficile à empêcher lorsque ses facteurs déclencheurs sont en place, car ils échappent pour l'essentiel au champ d'action militaire, mais la dégérescence d'une situation peut être prévenue, ralentie ou stoppée par des mesures drastiques liées à celui-ci.

Ceci permet à mon avis de cerner le sens premier des armées, trop longtemps confondu avec la seule défense : prévenir et réduire les ruptures de la normalité à travers la maîtrise de la violence extrême. L'évolution excessivement rapide de notre monde dans le domaine économique, technologique et démographique provoque des déséquilibres, des impasses et des transferts de pouvoir qui sont autant de facteurs belligènes ; si les armées n'ont qu'une influence limitée sur ces facteurs, elles doivent au contraire avoir un effet préventif sur les passages à l'acte, et éviter ou abréger les hostilités dans le sens de l'état final défini par l'échelon politique. Garants de la stabilité et de la sécurité face aux menaces les plus graves, de part et d'autre des frontières nationales, les militaires ont donc un rôle essentiel à jouer. A condition de développer la disponibilité, la flexibilité et l'efficacité requises.

Posted by Ludovic Monnerat at 16h19 | Comments (12) | TrackBack

8 mars 2006

Une vallée sous la neige

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L'enneigement exceptionnel de la semaine dernière n'a pas duré, et une pluie glaciale tombe à présent sur ma bonne ville prévôtoise. Même si je me réjouis de l'arrivée prochaine du printemps, la perspective splendide offerte dimanche dernier par le soleil transperçant ponctuellement les nuages se devait toutefois d'être partagée en bonne et due forme. Dont acte ! :-)

Posted by Ludovic Monnerat at 19h51 | Comments (4) | TrackBack

7 mars 2006

Une présence en diminution

Que les fidèles de ce blog me pardonnent ma présence bien plus discrète : je suis depuis hier et jusqu'à demain en travaux d'état-major, et une journée de travail qui s'étend de 0515 à 2100 ne laisse pas beaucoup de temps pour écrire ici quelques lignes. Par ailleurs, cette discrétion risque de se prolonger, puisque je partirai dès jeudi pour 2 semaines à l'étranger dans le cadre de mes activités professionnelles. Naturellement, je tenterai de compenser cette occupation accrue par des récits et des reflets de ces nouvelles et modestes aventures militaires, mais cette période me contraint vraiment à consacrer bien moins de temps à ce site que je ne le souhaiterais - y compris pour notre expérience de planification interactive. Ceci ne durera pas, et je vous remercie par avance pour votre compréhension ! :-)

Posted by Ludovic Monnerat at 17h49 | Comments (3) | TrackBack

6 mars 2006

Le spectre de la démographie

Les facteurs démographiques sont les piliers de toute réflexion prospective stratégique : ils sont tangibles, évoluent lentement et offrent un haut degré de certitude jusqu'à un horizon de 20 à 25 ans au moins. La perspective qu'ils offrent en termes de projection et de déséquilibre est une réalité dégrisante, voire alarmante, pour quiconque s'accroche à des « acquis » ou se focalise sur le court terme. C'est un angle que décrit l'éditorialiste canadien Mark Steyn dans un article publié voici 3 semaines par The Australian, et que l'on m'a récemment signalé ; cet extrait est particulièrement parlant :

Demography doesn't explain everything but it accounts for a good 90 per cent. The "who" is the best indicator of the what-where-when-and-why. Go on, pick a subject. Will Japan's economy return to the heady days of the 1980s when US businesses cowered in terror? Answer: No. Japan is exactly the same as it was in its heyday except for one fact: it stopped breeding and its population aged. Will China be the hyperpower of the 21st century? Answer: No. Its population will get old before it gets rich.
Check back with me in a century and we'll see who's right on that one. But here's one we know the answer to: Why is this newspaper published in the language of a tiny island on the other side of the earth? Why does Australia have an English Queen, English common law, English institutions? Because England was the first nation to conquer infant mortality.
By 1820 medical progress had so transformed British life that half the population was under the age of 15. Britain had the manpower to take, hold, settle and administer huge chunks of real estate around the planet. Had, say, China or Russia been first to overcome childhood mortality, the modern world would be very different.
What country today has half of its population under the age of 15? Italy has 14 per cent, the UK 18 per cent, Australia 20 per cent - and Saudi Arabia has 39 per cent, Pakistan 40 per cent and Yemen 47 per cent. Little Yemen, like little Britain 200 years ago, will send its surplus youth around the world - one way or another.

Mark Steyn a écrit ce texte pour saluer une parlementaire australienne ayant tenu des propos fracassants, notamment la remise en cause du droit à l'avortement pour des raisons démographiques. La question sur ce point est éminemment épineuse et ne peut appeler autre chose qu'une réponse nuancée, surtout par la difficulté à trouver un consensus sur le statut du fÅ“tus et l'instant à partir duquel il devient un être humain. Cependant, l'interrogation doit être élargie et englober toute sa dimension iconoclaste : est-ce que les libertés individuelles sont, à terme, entièrement positives pour la société qui les embrasse ? N'existe-t-il pas un point à partir duquel elles constituent un luxe rendu possible par le labeur des générations précédentes et hypothéquant l'existence des suivantes ?

Il s'agit bien là de questions découlant d'une réflexion libre, et je précise ceci pour m'éviter quelques hauts cris (la police de la pensée n'est pas un vain mot!). La place de la démographique dans les rapports de force est cependant suffisamment élevée pour devoir s'interroger à ce sujet. Prenez l'essor de Rome : les Grecs avec Pyrrhus, et plus encore les Carthaginois avec Hannibal, ont infligé des défaites cuisantes aux Romains ; mais malgré le massacre de Cannae, ces derniers ne cessaient de revenir à la charge avec un réservoir comme inépuisable d'hommes. Le lien entre la masse et la puissance était d'ailleurs encore plus fort avec les peuples nomades, dans lesquels combattants et non combattants étaient largement indissociables, et qui ont fini par déferler sur l'Empire Romain d'Occident et en venir à bout. L'expansion européenne à l'époque des Grandes Découvertes est un autre exemple frappant.

Le rôle du progrès technologique dans la croissance démographique n'est toutefois pas linéaire ou tout puissant : si les développements de la médecine comme de l'agriculture ont effectivement fondé une accélération de cette croissance, l'influence des mÅ“urs et l'appropriation individuelle de ces développements sont des facteurs de décélération. Il existe également un lien étroit entre le niveau d'éducation et le taux de fertilité, comme l'indiquent par exemple ces chiffres issus de l'Etat d'Israël - dont la sensibilité à la démographie est bien entendu considérable. En d'autres termes, si l'on admet que les facteurs démographiques doivent être maîtrisés pour éviter que les masses soient un vecteur de conquête et donc de guerre, deux options stratégiques complémentaires existent : stimuler la croissance des pays vieillissants et limiter celle des pays adolescents.

Je doute de la faisabilité intellectuelle de la première option : lorsque l'on constate que des dirigeants politiques modérés comptent exclusivement sur l'immigration pour résoudre notre déficit démographique, on se rend compte à quel point les enjeux sont perçus dans une perspective naïve et déconnectée de l'histoire ; l'immigration massive sans intégration n'est qu'une forme d'invasion matérielle, comme les Européens l'ont pratiquée à l'époque de la Colonisation. C'est donc la seconde qu'il s'agit de favoriser : faire en sorte que le niveau d'éducation des jeunes - et spécialement des jeunes femmes - augmente massivement dans les pays aux plus forts taux de natalité, afin de réduire les tensions migratoires. Le problème, c'est qu'une telle démarche s'apparente directement à une invasion immatérielle pour les sociétés traditionnelles, en particulier dans le monde arabo-musulman, et que les résistances existantes à la modernité occidentale ne peuvent dans ce cas qu'enfler davantage.

Il faut cependant se rendre compte que notre choix est limité : l'évolution du monde décide largement pour nous. D'une part, la transformation des pays aux plus forts taux de natalité a déjà commencé, parce que la modernité a trop d'attrait pour se soumettre aux diktats et fatwas des idéologies, et parce que la liberté exerce une séduction vibrante sur ceux qui en sont privés. D'autre part, la viabilité de l'immigration comme solution au déficit démographique en Occident a sérieusement pâti suite à la révélation de l'irrédentisme islamique, et au basculement des esprits qu'il a provoqué - et dont depuis je ne cesse de recevoir les preuves au fil de mes conversations. Que ces deux tendances se conjuguent en laissant entrevoir un conflit prolongé et décisif pour l'avenir de l'humanité devient d'ailleurs, à mon sens, de plus en plus difficile à nier.

Le spectre menaçant de la démographie doit faire partie des priorités de l'Europe. Sans retour au passé, sans restriction des libertés, mais en ayant à l'esprit la nécessité de conquérir notre avenir pour ne pas subir celui des autres.

Posted by Ludovic Monnerat at 14h20 | Comments (57) | TrackBack

5 mars 2006

Dimanche sous la neige

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Il est tombé 40 centimètres de neige la nuit dernière de par chez moi, et le double dans certaines régions du Jura. Du coup, par mesure de précaution, plusieurs communes ont conseillé à leurs ressortissants de rester à domicile aujourd'hui. Alors si en plus c'est autorisé, je ne vais pas me gêner ! ;-)

Posted by Ludovic Monnerat at 15h52 | Comments (7) | TrackBack

Entre séduction et paralysie

La volonté est l'un des ressorts essentiels de la puissance, au même titre que les capacités, la légitimité et le savoir ; son rôle dans la coercition est primordial, ce qui explique pourquoi Clausewitz disait que la guerre est un "duel de volontés", alors même qu'elle est bien plus que cela. S'attaquer à la volonté d'un acteur vise à le faire agir d'une manière déterminée ou au moins influencée par l'attaquant, indépendemment des moyens, des valeurs et des connaissances de la cible. Les facteurs psychologiques qui sous-tendent la volonté forment ainsi un domaine d'action à part entière, connu depuis la nuit des temps, et dans lequel la peur comme la confiance, l'amour comme la haine, l'attirance comme la répulsion, font office de régisseurs. Dans l'expression "gagner les coeurs et les esprits" emblématique de tout conflit de basse intensité, le premier élément se réfère ainsi à la volonté.

Cette dernière était bel et bien en jeu dans l'affaire des caricatures de Mahomet : ce bilan intermédiaire, si j'ose dire, montre non seulement que la publication des dessins a entraîné des mesures de rétorsion y compris en Occident, où la liberté d'expression reste une valeur fondamentale, mais également que les menaces des extrémistes musulmans ont une influence sur la décision de publier. A dire vrai, la violence physique réelle ou potentielle est aujourd'hui une pratique standardisée dans bien des zones en conflit, et les journalistes ne sont pas uniquement manipulés en Irak par des actes d'intimidation relevant du terrorisme ; il est toutefois important de relever que des minorités violentes peuvent recourir à une coercition également tyrannique sur notre sol et imposer leurs convictions jusque dans nos lois.

Mais la volonté n'est pas uniquement susceptible d'être affectée dans un sens inhibiteur, par la paralysie ou la déstabilisation de la cible ; un mode d'action des plus efficaces est celui de la séduction, notamment parce qu'il est aisé de dissimuler sa nature offensive. On en trouve un bon exemple aujourd'hui, dans un article du Matin qui continue d'exploiter l'affaire de l'informateur placé par le service d'analyse et prévention auprès du centre islamique de Genève : l'auteur du texte, Ian Hamel, présente Hani Ramadan comme une victime très choquée, injustement soupçonné alors qu'il se contente de fournir l'aide dictée par sa "religion d'amour", et prudemment décidé à faire valoir ses droits. Quant à la diffusion de l'idéologie islamiste à laquelle se livre Hani Ramadan, pourtant révélée par son apologie de la lapidation, le lecteur romand devra s'en souvenir par lui-même.

La difficulté du domaine psychologique réside dans le fait qu'il est exploité quotidiennement par la communication, par la publicité et par la fiction : faire peur et faire envie sont deux angles bien entendu essentiels pour influencer le comportement des consommateurs comme des électeurs. Mais paralyser ses contradicteurs et séduire de nouveaux fidèles prend une autre dimension lorsque le recours à la violence est réel et lorsque les valeurs diffusées sont contraires à celles inscrites dans la constitution. Ces actions appellent une résistance démocratique et une discussion publique, loin des tabous du politiquement correct - ces concessions illégitimes aux pressions minoritaires - et sur la base de faits. Et il est heureux de constater que la vulnérabilité des médias face à la coercition directe se produit en parallèle à la perte de leur contrôle sur l'information publique.

Posted by Ludovic Monnerat at 10h20 | Comments (11) | TrackBack

4 mars 2006

Labor omnia vincit improbus

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Ou le travail inlassable vient à bout de tout, mot d'ordre emprunté à Virgile des écoles d'état-major général tel qu'il apparaît sur leurs murs. Suite à mon passage mercredi, j'ai reçu le verre en étain de l'école (voir ci-dessus) pour la troisième reprise, ce qui commence à faire une jolie collection. De quoi donner du coeur à l'ouvrage ! :-)

Posted by Ludovic Monnerat at 17h35 | Comments (4) | TrackBack

3 mars 2006

Vers l'apologie du terrorisme

Conseiller de lire un éditorial de Claude Moniquet, c'est un peu comme inviter quelqu'un à un restaurant de grande renommée : quel que soit la carte du jour, on sait ne jamais être déçu. C'est encore le cas aujourd'hui avec un texte (au format PDF) saisissant de pertinence et de clarté sur la complaisance des médias face à la terroriste Joëlle Aubron, qui vient de décéder. Extrait :

Nous avons toujours pensé que l'État devait être fort - et impitoyable - quand la survie de la démocratie et de l'ordre constitutionnel ou la sécurité des personnes était en danger. Puis vient un temps où il y a de la grandeur à faire preuve de mansuétude. Mais la générosité ne peut s'exercer aux dépens des victimes et de la vérité, et le pardon ne saurait s'appliquer qu'à ceux qui ledemandent. Or, aucun membre d'Action directe n'a jamais demandé pardon ni, même, ne s'est distancié des errements de sa jeunesse. A peine Joëlle Aubron a-t-elle lâché un jour, froidement, « Notre hypothèse a échoué ». C'est peu pour s'excuser de la mort de deux hommes.

Il est intéressant de confronter cette critique impitoyable de la romance qui entoure le terrorisme d'extrême-gauche à ces révélations faites par Daniel de Roulet, lequel a avoué avoir incendié en 1975 le chalet d'un magnat allemand de la presse et s'en est excusé, notamment après avoir appris que le passé nazi imputé à l'homme concerné n'avait jamais existé. Les idéologues forcenés du type Aubron sont à jamais incapables d'une pareille remise en question. Et les médias qui minimisent leurs meurtres délibérés succombent à une tendance qui se rapproche de l'apologie du terrorisme.

Posted by Ludovic Monnerat at 20h32 | Comments (7) | TrackBack

La lenteur contre la vitesse

La mise en réseau des entités dans le but d'accélérer et d'optimiser les cycles décisionnels est une démarche commune aujourd'hui à toutes les structures organisées : on veut décider - et donc agir - plus vite et plus juste. Les flux d'information se multiplient, sont distribués à tous, afin d'accroître le potentiel d'initiative ; les échelons hiérarchiques sont réduits, les structures aplaties, afin de tirer pleinement parti de cette circulation de l'information. On systématise également les activités 24 heures sur 24 pour exploiter au maximum le temps à disposition, soit par l'introduction de relèves nocturnes, soit en délocalisant les travaux dans des fuseaux horaires distants. Ainsi se développe une sorte d'hyperactivité, voire d'hyperréactivité, en une incessante course contre le cycle décisionnel de son concurrent ou de son adversaire.

Cet élan s'applique aux informations, mais également aux idées et aux valeurs qu'elles portent. L'épisode des caricatures de Mahomet, la polémique sur l'emploi des OGM, la contestation de l'invasion de l'Irak ou encore le traité de Kyoto ont généré ou concrétisé des débats planétaires, des antagonismes cognitifs et culturels qui vont au-delà des faits. La nécessité de convaincre plus que de vaincre, de conquérir les cÅ“urs et les esprits plus que les territoires, a ainsi fait de l'information une arme prioritaire, et la capacité de produire et de distribuer l'information un système d'arme déterminant. Du coup, la course décrite ci-dessus est également une course à l'audience, et donc à l'influence, par les méthodes de la communication, de la mystification ou de l'aliénation (pour la signification de ces termes, je renvoie au livre La guerre du sens du général Loup Francart).

Il faut cependant s'interroger sur la validité de cette course : celui qui informe et persuade plus, plus vite et plus précisément est-il vraiment sûr de prendre l'avantage, à la longue ? En d'autres termes : face à un lièvre impossible à dépasser, n'est-il pas plus avantageux de faire la tortue afin de gagner la course dans un autre sens ? C'est une question qui vient à l'esprit lorsque l'on constate la résilience d'idéologies aussi discréditées que le communisme ou le pacifisme, éminemment recyclées dans l'altermondialisme, et leur influence présente sur les sphères dirigeantes. Il me paraît impossible d'expliquer ce phénomène par le seul débat d'idées en temps réel, et c'est bien l'inertie des idées au fil du temps qui me paraît ici être à l'Å“uvre : les choses que l'on nous enseigne ou que nous vivons au début de notre existence demeurent en nous, malgré toutes les remises en question ou les démentis successifs, comme des référentiels durables.

C'est ainsi que la course visible à la rapidité des cycles décisionnels et à la réactivité des messages-clefs peut être contrée par une course invisible au formatage des critères de décision et à la sensibilité des audiences-cibles, et donc la recherche de relais instantanés et d'adhésions émotives être contrée par la présence de relais à retardement et d'adhésions indélébiles. Dans la mesure où le terrain des consciences est toujours plus facile à contrôler lorsqu'on y accède en premier, l'éducation des jeunes - ou l'endoctrinement précoce selon les mÅ“urs - est une réponse sociétale et générationnelle à toute domination dans l'espace de l'information et des idées. Lorsque les individus ainsi influencés auront atteint des postes à responsabilité, l'efficacité de l'effort initial prendra toute son ampleur et révèlera sa nature ni offensive, ni défensive, mais relevant du combat retardateur - échanger de l'espace (cognitif) contre du temps.

On peut bien entendu voir dans mes réflexions une illustration de la lutte entre les démocraties occidentales, souvent omniprésentes et séduisantes, et le fondamentalisme musulman, souvent souterrain et prosélyte. Mais ce n'est qu'une application d'un paradigme à mon sens plus général.

Posted by Ludovic Monnerat at 19h42 | Comments (12) | TrackBack

2 mars 2006

Entre guerre et paix

Il m'est récemment venu à l'esprit une réflexion iconoclaste que je vais tenter d'approfondir. En contemplant l'histoire des nations avec beaucoup de recul, on s'aperçoit que les progrès majeurs et les apogées sont souvent liés à des périodes de guerre : les conflits incessants dans la Chine du premier millénaire ont concouru au développement de la poudre et du papier ; ceux de l'Italie du XVe siècle ont grandement fortifié l'élan qui a mené à la Renaissance, tout comme le mouvement de la Reconquista a abouti aux Grandes Découvertes ; jusqu'à la Seconde guerre mondiale, qui a précipité le développement de l'informatique, de l'aviation à réaction ou encore du nucléaire. On peut également voir la guerre froide comme une telle période, avec comme progrès notables la Conquête de l'Espace et l'Internet. D'où ma réflexion : et si la guerre était un état somme toute préférable à la paix ?

Avant que l'on me traite de belliciste sanguinaire ou de traîneur de sabre à interner, essayons de préciser le propos. La guerre, en tant qu'affrontement délibéré, dérégulé et intense de plusieurs communautés humaines, constitue l'activité la plus complexe, la plus dangereuse et la plus stimulante que l'on puisse imaginer. Le discours ambiant avant tout victimisant sur la guerre, avec la généralisation d'un stress post-traumatique qui reste minoritaire, tend à nous faire oublier qu'une proportion probablement égale de soldats se réalisent à travers le combat ; comme l'a écrit Martin van Creveld, « le vrai motif des guerres réside dans le fait que les hommes les aiment et que les femmes aiment les hommes qui les font pour elles ». Les énergies sont concentrées, les esprits focalisés, les forces additionnées par la guerre ; que celle-ci accélère ou provoque des progrès est donc logique.

Cette vision est toutefois incomplète et biaisée pour plusieurs raisons. Tout d'abord, les pertes et les destructions engendrées par chaque conflit doivent bien entendu être mises en rapport avec les bénéfices tirés, et je doute que le bilan puisse être jugé positif dans la plupart des cas ; si les deux guerres mondiales du XXe siècle ont été décisives pour l'égalité entre les sexes ou pour le développement des transports, elles ont surtout abouti à des massacres qui ont durablement affaibli le continent européen. Par ailleurs, et c'est plus subtil, l'histoire a été écrite par les vainqueurs, dont nous sommes en partie les descendants ; la notion de progrès, facile à percevoir au siècle dernier, l'est beaucoup moins en remontant le temps, car les vaincus ont régulièrement été éradiqués. De ce fait, les progrès perçus ne sont peut-être qu'une fraction de ce qu'ils auraient pu être.

Il faut donc s'intéresser à la paix avec le même sens critique pour trouver le vrai sens de ma réflexion initiale. L'absence de guerre amène les énergies à s'exprimer dans des activités réputées plus constructives, et le goût pour la confrontation est essentiellement canalisé dans la concurrence économique et la compétition sportive - deux domaines qui ont d'ailleurs largement recyclé le vocabulaire de la guerre. Mais la paix, que d'aucuns surnomment le mildiou de l'héroïsme, est également lénifiante par la stabilité et la prospérité qu'elle procure, par l'absence fréquente d'enjeux pour lesquels il est digne de s'engager pleinement - c'est-à -dire en combattant au péril de sa vie. Les sociétés trop longtemps en paix risquent de s'assoupir, de rêver d'éternité ou même de décroissance au lieu de conquérir leur avenir, faute de l'énergie que fournit l'aiguillon de la survie, et finalement peuvent en pâtir au point de disparaître.

Sommes-nous pris entre deux maux différents mais également mortels, entre la guerre qui sacrifie à court terme et la paix qui galvaude à long terme ? Dans ce cas, l'état le plus favorable est celui de l'entre-deux guerres, ce qui devrait correspondre à une compréhension réaliste du mot « paix » : une situation précaire qu'il s'agit de préserver le plus longtemps possible, tout en identifiant clairement nos ennemis et en se préparant à leur opposer des réponses adaptées. La notion d'ennemi me paraît ici au cÅ“ur du problème : c'est en reconnaissant comme tels les individus et les communautés qui nous menacent que l'on parvient maintenir une perception suffisamment aiguë des enjeux pour obtenir le bénéfice de la belligérance sans en payer le prix. La guerre n'est donc pas préférable à la paix ; c'est la capacité à faire l'une, et donc à préserver l'autre, qui l'est - pour tous, et en tout temps.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h14 | Comments (17) | TrackBack

Des souvenirs d'actualité

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Hier soir, j'ai eu l'occasion de présenter une nouvelle fois l'opération de l'armée suisse à Sumatra devant l'Ambassador Club de Lyss, en remplacement du commandant de la TF SUMA. Cet exposé rencontre généralement un succès retentissant, et la vingtaine de participants à la séance lui ont effectivement réservé un accueil enthousiaste. C'est à ces occasions que l'on mesure la chance d'avoir participé à une opération aussi passionnante et utile. Un an après, les souvenirs restent d'ailleurs pleinement d'actualité, et le fait d'en parler - sur des folios méticuleusement conçus lors de longues soirées indonésiennes... - les renouvelle sans difficulté, comme ce départ matinal (voir ci-dessus) de l'aérodrome de Sabang après une nuit sous tente!

Posted by Ludovic Monnerat at 11h21 | Comments (16) | TrackBack

1 mars 2006

Le bilan de février

Comme l'exige la digne tradition de ce carnet, je profite du bilan mensuel pour remercier cordialement celles et ceux qui le consultent et qui contribuent aux débats. La fréquentation au mois de février a connu une augmentation dans le nombre quotidien de visites (2504 contre 2223), une baisse du nombre de pages (6357 contre 7110) et une légère hausse des hits (12103 contre 11986). L'affaire des caricatures de Mahomet, durant la première moitié du mois, a largement contribué à cette tendance.

Naturellement, ce bilan un brin austère et toujours relatif mérite d'être agrémenté de quelques lignes humoristiques. Voici donc mes commentaires à nombre d'entrées grâce auxquelles les moteurs de recherche ont envoyé par ici de très honorables visiteurs :

Bref, merci à tout le monde !

Posted by Ludovic Monnerat at 20h36 | Comments (8) | TrackBack

Lucerne sous la neige

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Ce matin, je me trouvais à Lucerne pour donner comme l'an dernier deux exposés aux participants du stage de formation d'état-major général II, consacrés à la menace future et aux armées nouvelles ; en fait, l'école a déménagé à Kriens, dans les locaux du Centre d'Entraînement Tactique, mais cela n'y change pas grand chose. Le public, fort attentif, semble avoir été conquis et les réactions étaient très positives ; compte tenu du temps que j'ai passé sur ces deux exposés lors de leur création (l'ami Variable est gentil ci-dessous de souligner le soin que j'apporte à mes folios), voilà une belle récompense.

Par la suite, avant de reprendre le train pour Berne (dans lequel je me trouve à l'instant), je suis allé faire un rapide tour dans la ville. C'est joli, mais pas autant que l'été ! Et toute cette volaille qui gravite autour du lac commence à prendre un air presque menaçant ! :-)

Posted by Ludovic Monnerat at 11h20 | Comments (7) | TrackBack