L'arrestation présumée d'un dirigeant militaire du Hezbollah en Irak, alors qu'il se chargeait d'entraîner la milice pro-iranienne de Muqtada Al Sadr, est l'un de ces événements qui révèlent tout un pan d'une réalité connue, mais difficile à cerner précisément. Alors que les États-Unis ont subi le mois passé les pertes les plus basses depuis le début de l'opération, et alors que l'Irak n'est plus le pays le plus violent au monde (l'Afrique du Sud ayant repris cette navrante pole-position), l'approche indirecte choisie par Téhéran pour contrer l'offensive américaine au Moyen-Orient montre à la fois ses limites et sa complexité, avec un sous-traitant principal (le Hezbollah) chargé de développer un sous-traitant secondaire (l'Armée du Mahdi). Ce qui, soit dit en passant, est exactement ce que font les États-Unis lorsqu'ils mandatent des sociétés privées pour développer des forces locales.

Utiliser des tiers pour atteindre ses propres objectifs stratégiques, en tant que "proxy" ou prestataires de services, revient en effet toujours à déléguer une partie de sa liberté d'action à l'acteur ainsi mandaté. Avec le risque de perdre la mise, si cet acteur commet une erreur majeure ou prend une dimension trop importante. C'est d'ailleurs ce qui se passe avec le Hezbollah : son coup de force le mois dernier lui a permis d'imposer sa politique au sommet de l'état libanais, et d'avoir ainsi le veto exécutif que lui vaut sa force militaire ; mais ce faisant, il a retourné ses armes contre ses propres concitoyens, alors qu'il les justifiait par la nécessité de la lutte contre Israël, ce qui l'expose bien davantage. Ou comment des gains à court terme peuvent se traduire, à moyen terme, par des pertes significatives. A moins qu'une nouvelle confrontation armée déclenchée contre Isräel lui permette une nouvelle fois de consolider par son propre sang sa légitimité.

Cette approche distincte, stigmatisant un ennemi traditionnel pour mieux régenter l'État en profitant de sa faiblesse, n'a toutefois pas fonctionné en Irak. Pour la simple et bonne raison que les États-Unis ont su, après maints tâtonnements, adopter et démontrer une position de rempart contre le chaos provoqué par les islamistes sunnites, notamment à l'initiative de l'emblématique Al-Zarqawi. Et si Al-Qaïda aujourd'hui se lamente d'avoir perdu l'Irak après y avoir pourtant investi des ressources considérables (ressources qui auraient pu avoir un effet bien plus important sur d'autres théâtres d'opération), l'Iran n'a pas non plus réussi à bénéficier de ces conditions pour placer dans un rôle d'éminence grise ou de faiseur de roi la faction qu'elle porte à bout de bras depuis 2003. Mais l'union contre l'ennemi commun se délite aussitôt que l'ennemi en question disparaît. Et la sous-traitance américaine envers les tribus sunnites, à son tour, est sujette à cette fragilité.

Rien ne remplace une capacité d'action propre, une aptitude à agir à visage découvert. Confier certaines tâches à des tiers est acceptable aussi longtemps que l'on conserve la possibilité de les accomplir soi-même, c'est une condition essentielle de l'indépendance nécessaire à toute stratégie propre. Un aspect à prendre en considération dans toute réflexion sur l'évolution des forces armées et des outils sécuritaires, également chez nous...

Toutes mes excuses aux habitués de ce blog pour ce long silence de ma part. Ce qui nécessite quelques explications.

Lorsque j'ai commencé mes activités sur Internet, voici plus de 10 ans avec mon site CheckPoint (gelé depuis 2 ans), j'étais célibataire, en formation et sans responsabilité particulière. Aujourd'hui, je suis marié, j'ai une fonction de cadre dans l'état-major de conduite de l'armée et je commande un bataillon. De façon presque mécanique, pour avoir une vie conjugale harmonieuse, pour avoir une activité professionnelle gratifiante et pour assumer un commandement militaire, c'est le temps à disposition pour le web qui se réduit au strict minimum.

Ceci ne signifie pas que ce blog va mourir, et je compte d'ailleurs sur mon informaticien pour remettre en ligne les archives. Simplement, le rythme sera strictement la conséquence de mes possibilités. Après un printemps sur les chapeaux de roues, j'escompte un peu moins de frénésie durant l'été...

C'est un article du New York Times affirmant que les experts militaires apparaissant sur les médias américains sont en fait manipulés par le Pentagone qui m'a valu l'invitation à m'exprimer ce soir, sur la Radio Suisse Romande La Première, au cours de l'émission Forums.

En fait, cet article révèle avant tout que le Département américain de la Défense tente d'utiliser les officiers généraux et supérieurs en retraite comme vecteur pour ses messages-clefs et s'appuie pour ce faire sur leur loyauté envers leur service ou sur leur intérêt personnel à bénéficier d'un traitement particulier. Il détaille la méthode employée, qui relève de la campagne d'information stratégique et montre une connaissance solide des mécanismes propres à un conflit asymétrique pour un belligérant démocratique. Mais il n'y a pas de manipulation avérée au sens exact du terme : les experts en question ont parfois tu leurs doutes et mis leurs nuances entre parenthèses pour ne pas perdre leur position privilégiée. Une chose que les journalistes seraient en peine de leur reprocher, eux qui font exactement pareil !

Ce thème répond par la bande à certaines interpellations ci-dessous sur la question des experts. Il montre que ceux-ci, loin d'être autoproclamés, sont en règle générale des catalyseurs d'informations, des individus qui, par leur expérience, par leur savoir, par leurs contacts et par leur perspective, sont en mesure de rassembler des données inaccessibles et/ou inexploitables pour autrui. Une carrière militaire en est un exemple évident, avec la possibilité de contacter les gens en place pour obtenir discrètement une confirmation. Mais en acceptant le risque d'être ainsi utilisé comme vecteur par ceux que le système empêche de s'exprimer, et en tenant compte de conflits d'intérêt potentiels qui peuvent rapidement ruiner toute crédibilité.

La gestion étatique et militaire de la prise d'otages du Ponant, ces derniers jours, a donné de la France une image flatteuse. On peut lire certains récits (ici et ici) pour le mesurer. Même si la rançon versée par l'armateur servira à développer les capacités des pirates et à les rendre plus dangereux encore, l'intervention déterminante des forces armées françaises - opération "Thalatine" - offre un contrecoup dissuasif, et montre que les capacités militaires présentes au large des côtes somaliennes, dans un des secteurs les plus touchés par les actes de piraterie, permettent aux États qui en ont la volonté de rendre des coups.

Dans ce cadre, c'est bien entendu l'action des forces spéciales françaises qui prend tout son sens, avec l'acquisition du renseignement pendant la détention des otages puis l'interception d'une partie des pirates après la libération. Les capacités techniques démontrées à cette occasion, comme le tir de précision à gros calibre à partir d'un hélicoptère, ne sont pas nouvelles et font partie du savoir-faire spécifique que l'on attend des unités spéciales. En revanche, il est probable que la France aurait été incapable de mener une telle opération voici 15 ou peut-être 10 ans, en raison de l'intégration interarmées qu'elle suppose.

Que l'on se représente, en effet, la diversité des moyens employés : pour la Marine nationale, plusieurs navires utilisés comme base d'opération avancée, avec à bord des capacités de commandement, d'engagement, de transport héliporté et d'appui, un avion de reconnaissance Atlantique 2, ainsi qu'une cinquantaine de commandos-marine ; pour l'Armée de l'Air, des avions de transport, en particulier pour insérer sous voile dans la mer des éléments d'assaut ; pour l'Armée de Terre, des capacités de transport et d'assaut héliporté spécialisées ; enfin, pour la Gendarmerie, une dizaine de membres du GIGN spécialisés dans la résolution des prises d'otages. Sans oublier des éléments de la DGSE !

De cette opération seront tirées nombre de leçons, notamment sur le format et le rythme opérationnel des forces armées françaises ; on lira avec intérêt les réflexions de Jean-Dominique Merchet à ce sujet. Mais elle montre surtout que la qualité des moyens militaires, et non leur quantité, est déterminante pour défendre les intérêts stratégiques d'un État en situation normale, et que cette recherche qualitative doit être une priorité dans le développement des forces armées. A moins de renoncer à défendre tout intérêt lors d'une crise hors des frontières, pour conclure sur une allusion à certains débats perpétuels en Suisse...

Les années passent en Irak, et l'équilibre des forces change. Au printemps 2004, une soudaine insurrection lancée par Moqtada Al-Sadr contre les forces armées américaines et coalisées, en pleine bataille de Falloujah, avait contraint le commandement américain à renoncer à prendre la ville sunnite pour combattre avec acharnement les milices sadristes. Quatre ans plus tard, celles-ci ont apparemment renoncé après moins d'une semaine de combats, après avoir combattu avant tout les forces de sécurité irakiennes - certes souvent encadrées par des forces spéciales américaines et britanniques - et avant de subir toute la puissance de feu des forces occidentales.

Les pertes subies par "l'armée du Mahdi", la milice sadriste subventionnée par Téhéran, sont probablement une explication de ce phénomène : avec près de 1000 combattants perdus en 5 jours, preuve a rapidement été faite que la force ne semblait pas une option très prometteuse. Surtout que contrairement à ce qui s'était passé en 2004, la proportion des forces irakiennes ayant renoncé à combattre et ayant pris les armes aux côtés des sadristes s'est révélée très limitée. Les efforts considérables de la communauté internationale pour le nouvel État irakien, qui vient de subir une épreuve importante, semblent donc porter leurs fruits. Même si cette brusque flambée de violence est également un bras-de-fer politique entre factions chiites.

Sur un plan strictement militaire, il apparaît que les miliciens sadristes n'ont pas fait le poids face à la combinaison essentiellement irako-américaine : les combattants à pied et embarqués dans des véhicules tout-terrain légèrement armés, mais progressant ouvertement et prennant des positions fixes, sont des cibles rêvées pour des forces conventionnelles locales en mesure, grâce à leurs conseillers "occidentaux", d'obtenir rapidement des feux de précision sur leurs ennemis. Et comme les forces de la coalition n'ont pas dû brutalement modifier leur dispositif militaire en Irak, contrairement encore une fois à 2004, on mesure mieux l'évolution des forces en présence.

Dans ces conditions, on voit mal comment les médias occidentaux (et tout ceux qui les croient encore) s'obstinent à ne voir encore et toujours dans l'Irak qu'un "bourbier" où toute chance de succès est perdue à jamais. On voit au contraire depuis des années, malgré des erreurs et des tâtonnements, que ce conflit de basse intensité provoque dans la douleur la naissance d'un acteur régional nouveau, un Irak nationaliste à majorité chiite, un État fragile et composite avec lequel il faudra certainement compter au Moyen-Orient, notamment sur le plan économique et militaire. A condition, naturellement, que les États-Unis ne renoncent pas soudain à le soutenir...

Des informations concordantes semblent indiquer que la France de Nicolas Sarkozy est prête à augmenter sa contribution au contingent de l'OTAN déployé en Afghanistan d'environ un millier de soldats, auxquels s'ajouterait un détachement de forces spéciales de quelque 200 hommes, peut-être engagé sous commandement américain. Et ceci alors même que la hiérarchie militaire française conçoit de profonds doutes sur le bienfondé d'un tel renfort, le chef d'état-major des armées ayant affirmé - selon le Canard Enchaîné - que l'Afghanistan devient un "merdier ingérable" dans lequel s'impliquer davantage n'aurait aucun intérêt.

Plus que jamais, la réflexion sur l'hésitation de l'Occident reste d'actualité : alors que la coalition internationale a désormais en Afghanistan un volume de troupes équivalent à 50% de celui déployé en Irak, contre 10% au milieu de 2003, est-ce que les enjeux défendus en Afghanistan valent la moitié de ceux qui se jouent en Irak ? Je ne vois guère comment répondre autrement que par la négative : le rôle de la communauté internationale en Afghanistan devrait avant tout se limiter, sur le plan stratégique, à une opération d'interdiction comme il s'en déroule des dizaines de par le monde, sans recourir à de tels effectifs et donc sans prendre de tels risques.

De fait, on semble même résolument s'éloigner de l'approche indirecte en ce qui concerne l'Afghanistan : avec l'annonce selon laquelle les forces spéciales britanniques prennent maintenant directement pour cibles les barons de la drogue en Afghanistan, dont la production fait vivre une bonne part de la population, force est d'admettre qu'un basculement est en train de se produire ; que la communauté internationale cesse d'être une puissance bienveillante, vouée à lutter contre les fauteurs de guerre islamistes, pour devenir une puissance occupante, visant à régenter la vie locale comme moyen de lutte. Tout en étant l'importatrice gourmande de substances qu'elle tend à tolérer, voire à légaliser, à l'intérieur de ses frontières.

Il faut donc se demander quand va se situer le point de rupture pour l'OTAN et la coalition engagée en Afghanistan. Derrière la décision préparée par Nicolas Sarkozy, on voit bien que l'intérêt politique pris en compte est le même qui a amené l'OTAN, en 1999, à se préparer à une invasion terrestre du Kosovo pour venir à bout de la Serbie : la crédibilité, et donc la pérennité de l'Alliance atlantique, sont désormais en jeu sur les contreforts de l'Hindu Kush. Lorsque sa distorsion géographique et son aveuglement stratégique seront finalement reconnus, sans parler de la dilapidation de ses ressources, l'ISAF et son paravent de bonnes intentions cesseront d'exister. Il sera alors temps que mesurer son rôle dans la lutte globale contre le fondamentalisme musulman.

Après des mois d'interruption technique, ce blog redémarre doucement. L'importation des anciens fichiers n'est pas encore faite, mais devrait suivre...