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30 août 2007

Une absence ponctuelle

Une surcharge d'activités professionnelles m'amènent à devoir réduire ponctuellement ma présence par ici. Cela ne m'empêche de suivre les débats, mais il faudra faire preuve de patience avant de lire de nouveaux billets... :-)

Posted by Ludovic Monnerat at 20h33 | Comments (131) | TrackBack

26 août 2007

RMS : nouveaux billets

Ces derniers jours, le blog collectif de la Revue Militaire Suisse a abordé plusieurs thèmes :

Bonne lecture !

Posted by Ludovic Monnerat at 18h02 | Comments (61) | TrackBack

Une guerre de retard ou d'avance ?

Les résultats de l'enquête d'opinion annuelle menée par l'EPFZ, "Sécurité 2007", ont été rendus publics cette semaine. S'ils contiennent plusieurs paradoxes au sujet de l'armée, dont une propension à séparer l'outil militaire de ses prestations, ils ont été rapidement exploités par les médias pour revenir sur un thème actuel, la nécessité ou non de l'armée de milice. Mais il est intéressant de voir comment certains journalistes, à l'exemple d'Antoine Grosjean dans 24 Heures, abordent les problèmes de sécurité les plus graves :

Le monde politique suisse a-t-il une guerre de retard? Alors que l'opinion publique remet de plus en plus en cause les principes de l'armée de milice et de l'obligation de servir, le parlement élude pour l'instant ces questions. Les élus sont-ils vraiment en phase avec la population?
Selon l'étude annuelle «Sécurité 2007», publiée hier par l'EPFZ et l'Académie militaire, une majorité de Suisses seraient favorables à une armée de métier plutôt qu'à une armée de milice. Cette dernière ne convainc que 44% des 1200?personnes sondées, un taux en baisse de 7% par rapport à l'année dernière. De l'autre côté, 47% des sondés veulent une professionnalisation de l'armée (+1%). Cela fait deux ans que cette opinion est majoritaire.

Commençons déjà par une mesure de probité intellectuelle : comme écrire que l'opinion est depuis 2 ans majoritaire en faveur de l'armée de métier, alors que les chiffres de l'an dernier étaient de 51% pour la milice, n'a pas vraiment de sens ; disons plutôt que l'auteur a voulu dire que c'est la deuxième fois que l'enquête fournit une opinion davantage en faveur de la professionnalisation, sans pour autant que l'on puisse parler de majorité. Il serait d'ailleurs légitime de s'interroger sur les variations de ces chiffres en la matière, par exemple pour savoir si les jeunes hommes aujourd'hui astreints au service ont une influence sur ce processus, et donc si cette évolution pourrait être un barême de satisfaction interne.

Toutefois, le plus intéressant est cette question, savoir si la classe politique suisse n'a pas une "guerre" de retard sur la base d'une enquête d'opinion. Si on entend par guerre la lutte des idées faisant partie du débat démocratique, cela n'est bien entendu pas le cas, puisque certains partis jouent depuis des années la carte de la professionnalisation comme d'un atout électoral. Mais Antoine Grosjean veut probablement dire ici autre chose, puisque l'expression guerre de retard vise à mettre en cause un passéisme criant par rapport à l'évidence de l'armée de métier. Or il se trouve que la guerre n'a rien à voir avec ce raisonnement : ce n'est pas sur la base de l'appréhension des conflits futurs que la forme du service est évaluée, mais bien sur l'état actuel de l'opinion publique en février 2007. Ou comment répondre aux guerres de demains par les idées d'hier.

L'abus de lieux communs et la superficialité dont souffrent cet article sont révélateurs d'une démarche aujourd'hui majoritaire dans les médias et dans la classe politique, celle consistant à refuser de considérer l'incertitude de l'avenir pour fonder les décisions dans le domaine militaire. Il est bien entendu plus facile de réagir émotionnellement à l'obligation de servir et de plaindre les "pôvres" jeunes qui doivent suer sous l'uniforme que de poser la question d'une stratégie nationale en matière de sécurité, que d'analyser l'équilibre entre les missions, les moyens et les méthodes de l'armée pour défendre le pays et sa population. De ce fait, sans se prononcer sur le fait que la classe politique suisse a une guerre de retard ou d'avance, on peut sans grand risque affirmer que les médias sont bien partis pour les manquer toutes, quelles qu'elles soient.

Posted by Ludovic Monnerat at 8h03 | Comments (14) | TrackBack

23 août 2007

L'action dans la profondeur

Dans les armées occidentales, la notion d'action dans la profondeur a été entérinée par la doctrine AirLand Battle, développée pour faire face à la menace soviétique en Europe ; jusqu'à nos jours, on tend encore ainsi à délimiter l'espace entre zone profonde, zone de contact et zone arrière (deep, close, rear), et de nombreuses notions en découlent, comme l'exploration dans la profondeur (plusieurs dizaines à plusieurs centaines de kilomètres), le feu opératif (à des distances similaires) ou les commandements de zone arrière. En soi, cette délimitation de l'espace ne s'éloigne pas vraiment de celle élaborée au XIXe siècle par Jomini, et dont certaines expressions sont toujours utilisées (base d'opération, ligne de communication, etc.), à la différence près que la troisième dimension et la portée des armes modernes a été intégrée.

On mesure donc la mutation doctrinale que provoque l'interconnexion des champs de bataille, encore illustrée récemment par des incidents montrant la vulnérabilité des zones arrières et l'absence de profondeur stratégique : des familles de soldats britanniques et danois déployés en Afghanistan et en Irak ont reçu des coups de téléphone menaçants ou insultants, après avoir probablement intercepté des appels passés à partir de téléphones portables. Avec un effet sur les familles, déstabilisées par ces intrusions vocales et redoutant des actions violentes (par exemple venant de minorités étrangères présentes dans leur pays), mais aussi sur le moral des troupes, notamment par les restrictions afférentes dans l'emploi des communications.

De telles méthodes sont naturellement à double tranchant, et elles peuvent fort bien se retourner contre leurs auteurs ; nombre de combattants irréguliers ont été piégés, ces dernières années, par l'emploi inconséquent de technologies modernes. Mais ces méthodes montrent également que penser en réseau doit devenir la règle dans tous les domaines des opérations militaires, que le soldat individuel doit être intégré avec tous ses liens affectifs, et qu'un éventail complet d'actions adverses possibles, indépendamment de l'espace, doit impérativement être intégré dans toute planification d'emploi. Ainsi, pour revenir aux exemples cités, chaque contingent projeté dans une mission même de maintien de la paix doit faire l'objet dans le pays d'origine non seulement de mesures de sécurité opérationnelle, mais également de planifications prévisionnelles fondées sur la possibilité d'actions psychologiques menées sur leur entourage.

De ce fait, la structuration de l'espace ne peut plus être celle que nous a léguée la doctrine militaire du XXe siècle, mais doit tenir compte des capacités, de la volonté, de la légitimité et de l'opportunité d'agir des acteurs belligérants (ou potentiellement actifs dans un conflit). Par conséquent, la véritable action dans la profondeur - sans nier les difficultés tactiques et techniques liées à l'emploi de troupes loin de leur base d'opération - consiste non pas à pénétrer les espaces, mais bien à pénétrer les esprits ; non pas à influencer la disposition des forces adverses, mais bien à affecter la circulation des idées et émotions opposées ; non pas à porter la guerre sur le sol de l'ennemi (elle y fait déjà rage, pour peu que ce lieu soit accessible aux biens, aux personnes et aux informations), mais bien à mener celle qui inévitablement se déroule autour de nous.

Posted by Ludovic Monnerat at 20h10 | Comments (9) | TrackBack

21 août 2007

Un bras armé et stipendié

Dans mes lectures actuelles figure un livre de Robert Young Pelton, Licensed to Kill: Hired Guns in the War on Terror, généreusement prêté par un ami. Un aspect omniprésent dans ce livre est celui de l'argent, notamment suite à l'invasion de l'Irak, qui a créé cet espace dans lequel se sont engouffrées nombre de compagnies de sécurité privées, fondées pour l'occasion. Ainsi, lorsque Paul Bremer dirigeait l'autorité intérimaire, ses gardes du corps fournis par Blackwater voyaient leur tête être mises à prix pour 30'000 dollars, alors que la vie de Bremer était estimée à 45 millions de dollars. En contre-partie, le contrat pour sa protection valait 21,3 millions, ce qui permettait de financer une garde prétorienne interforces polyvalente : 36 opérateurs, une flotte de véhicules tout terrain, 2 équipes canines pour la détection d'explosifs, 3 hélicoptères MD-530 avec 4 pilotes, 4 mitrailleurs de bord et une équipe au sol, puis 3 véhicules blindés Mamba avec des mitrailleuses PKM, 1 transporteur de troupes blindés Saracen et 1 avion Casa 212.

Il vaut la peine de mentionner que ce bras armé et stipendié, voué à la protection d'un homme lui-même sous contrat avec le Département d'État, était cependant mu par un fort patriotisme américain, puisque ces soldats privés exercent le plus souvent un métier que leurs armées ont en partie dénaturé. Ceci dit, ce complément étroitement lié aux corps expéditionnaires - et largement indissociable d'eux, notamment dans la perception locale - se nourrit tout autant d'une éthique et d'une culture communes à la plupart des "contractors", et se comporte envers la population qu'ils côtoient furtivement d'une manière telle qu'ils suscitent en règle générale la méfiance, l'opposition puis la haine. Plus occupants que les militaires "nationaux", mais moins protégés et moins armés, les militaires privés sont conscients de leur vulnérabilité, et n'hésitent pas à avoir la gâchette facile pour la réduire. Hors de la vue critique des médias.

Il faut naturellement se demander si tel n'est pas l'avenir des conflits armés, si les obstacles idéologiques posés à l'emploi des armées et la dégénerescence de la culture militaire n'aboutissent pas, inexorablement, à ce transfert de fonctions entre militaires en uniforme et militaires sous contrat. La disponibilité immédiate et le caractère jetable des porte-flingues modernes redonnent aux exécutifs gouvernementaux la liberté d'action que la gangrène pacifiste a patiemment rongé, mais elle réduit également la visibilité médiatique et donc le contrôle démocratique des actions armées. Pourtant, la flexibilité et l'efficience des sociétés de sécurité privées, qui s'exercent parfois au détriment de leurs membres (comme à Falloujah le 31 mars 2004), est également une réponse adaptée à la violence armée en source ouverte qui caractérise les conflits déstructurés de notre ère, et dans lesquels les forces armées souffrent le plus souvent d'une trop grande inertie, d'une trop grande rigidité.

La maîtrise de la violence et donc celle de la guerre sont cependant une source de puissance, et les États auraient fort à perdre en sous-traitant à outrance l'une de leurs fonctions régaliennes les plus liées à leur existence. L'ampleur des besoins sécuritaires en Irak a été sous-estimée par les planificateurs optimistes du Pentagone, tout comme par les opposants pessimistes à la guerre, qui voyaient dans la présence de l'armée américaine - et non dans son absence - le plus grand danger. Mais ce vide sécuritaire, créé par l'effondrement d'une société complètement pétrifiée par des décennies de dictature, puis amplifié par la transformation accélérée du pays, est justement l'une des causes de conflits aujourd'hui les plus communes, indépendamment des frontières. Il est donc temps que les armées en fassent un mode opérationnel majeur, et non plus mineur, pour en intégrer les tenants et les aboutissants...

Posted by Ludovic Monnerat at 21h28 | Comments (21) | TrackBack

20 août 2007

RMS : nouveaux articles

Sur le nouveau site de la Revue Militaire Suisse, 4 articles ont été mis en ligne ces derniers jours :


Par ailleurs, le blog collectif de la RMS a abordé récemment plusieurs thèmes :

Bonne lecture !

Posted by Ludovic Monnerat at 22h10 | Comments (52) | TrackBack

18 août 2007

Le retour du char de combat

Les chars de combat ont été introduits durant la Première guerre mondiale, ont largement décidé des premières campagnes de la Seconde et ont constitué l'un des piliers des forces armées conventionnelles durant la guerre froide. Pendant les 15 dernières années, leur nombre toutefois a connu une réduction massive, de l'ordre de 60% à 80% selon les armées, et de nombreux arguments étaient avancés pour expliquer leur obsolescence : poids excessif, difficultés de projection, profil inadapté, etc. Aux États-Unis, les Abrams - conçus pour défaire les blindés de type soviétique en Europe centrale ou en Corée - étaient même promis à une extinction assez rapide, en faveur de blindés plus légers et plus flexibles. Jusqu'à ce que les campagnes d'Irak et d'Afghanistan rappellent que l'équilibre entre puissance de feu, mobilité et protection dépend aussi de l'adversaire.

Alors que les Canadiens déploient par avion de transport géant leurs chars Leopard 2 d'occasion prêtés par l'Allemagne, symbolisant ainsi la course au blindage que provoquent également les conflits de basse intensité, les Américains ont décidé de prolonger la durée de vie de leurs Abrams et de transformer le modèle pour le maintenir en service jusqu'en 2050. La nécessité de mener des opérations de longue durée avec des pertes minimes a relativisé les problèmes de projection et renforcé les mesures de protection. Dans ce contexte, le char de combat perd sa fonction antichar pour devenir un élément lourd, utilisable en milieu urbain comme ouvert, pour assurer une liberté de mouvement face à toute arme légère ou presque susceptible d'être engagée par des combattants irréguliers.

Maintenant, si le char de combat est un outil performant sur le plan matériel, ses effets secondaires sur le plan immatériel ne doivent pas être sous-estimés ; de plus, accorder une priorité absolue à la protection des propres forces amène automatiquement à se couper de son environnement opérationnel, et donc à abandonner à l'adversaire toute initiative pour conquérir les coeurs et les esprits. Autrement dit, la persistance des chars de combat dans les forces armées ne signifie pas pour autant qu'ils vont en redevenir les pierres angulaires, mais simplement qu'ils vont mettre leurs capacités uniques au service de campagnes visant à convaincre autant qu'à vaincre, à stabiliser autant qu'à neutraliser.

Posted by Ludovic Monnerat at 12h22 | Comments (21) | TrackBack

15 août 2007

Une question de mesures

Boldest.jpg

La logique paradoxale de la stratégie fait que souvent le milieu le plus difficile est le moins risqué, car le moins susceptible d'être employé, qu'une méthode efficace un jour ne l'est plus le lendemain, parce que celui qui l'a subie cherche à s'en prémunir, et que les mesures les plus osées sont aussi les plus sûres, puisque nul ne peut a priori les prévoir.

Au fait, où a été prise l'image ci-dessus ? :-)

COMPLEMENT (17.8.07, 1100) : Merci pour toutes ces réponses, c'est effectivement le monument dédié aux Chindits !

Chindits.jpg

Posted by Ludovic Monnerat at 23h29 | Comments (25) | TrackBack

14 août 2007

Armées sans guerrier et guerriers sans armée

Les armées ont la réputation d'être des institutions attachées aux traditions, respectueuses de l'histoire, voire même tournées vers le passé. Pourtant, il est un domaine dans lequel elles ont connu une évolution aussi rapide qu'inquiétante : leurs mÅ“urs, leur mentalité, leurs coutumes - bref, leur culture. J'ai l'impression que les formations militaires aujourd'hui ont l'air de rassemblements scouts par rapport à ce qu'elles étaient voici 20 ou 30 ans. Tout est plus calme, plus ordré, plus mesuré, plus tempéré qu'avant ; plus précis et plus technique aussi, voire plus complexe. Mais ces armées de l'ère numérique, dopées à l'électronique et aux présentations PowerPoint, ne paraissent guère avoir beaucoup de guerriers.

Il faut dire qu'une pression extérieure considérable s'exerce sur la moindre aspérité. Aimer les armes à feu est mal vu, car les armes sont dangereuses, on le sait ; s'afficher avec des armes confine à la provocation. Aimer la fusillade, les exercices de combat, les tirs bien nourris, est vite suspect : on ne veut pas de Rambos dans les rangs (et le dire est un refrain incontournable). Aimer la confrontation ou la bagarre est interdit : on veut des soldats présentables et dociles, pas des brutes ou des violents. Quant à aimer le combat, autant l'exprimer par wargame ou jeu vidéo interposé, sous peine d'être considéré comme trop dangereux pour les armées démilitarisées et émasculées de notre temps (toute ressemblance avec un assessment pour candidats instructeurs est purement intentionnelle).

Les lignes ci-dessus forcent le trait et ne tiennent pas compte de différences importantes d'un pays à l'autre ou d'une arme à l'autre. Elles témoignent toutefois d'une telle tendance à aseptiser et à édulcorer les rangs, à nier la nature violente et antagoniste de la fonction militaire, que la capacité même des armées à faire la guerre doit être mise en doute. Il est vrai que toutes les missions subsidiaires, auxiliaires et humanitaires qu'on leur impose, et qu'elles en viennent à accepter avec reconnaissance puisqu'elles se croient un mal nécessaire, ont pour effet de décevoir ou de dégoûter tous ceux qui ont à cÅ“ur de pratiquer le métier des armes. Surtout dans une société qui dévalorise systématiquement les traits de caractère masculins, tels que l'agressivité ou la compétition.

Mais l'économie globale de la sécurité recherche avidement ces guerriers, qui sont de plus en plus nombreux à pratiquer leur métier dans des sociétés militaires privées, et qui retrouvent l'environnement rude, martial et machiste dans lequel ils prospèrent. La demande galopante que génèrent les conflits déstructurés de notre ère exige en effet des réponses rapides et efficaces, voire brutales, et non les apparences dont peuvent se satisfaire les armées des pays réputés en paix. Cette sous-traitance des prestations combattantes a d'ailleurs des avantages politiques certains, puisqu'elle permet d'obtenir des prestations sécuritaires sans se salir les mains ; mais à force de privilégier les armées sans guerrier, on risque surtout de dépendre des guerriers sans armée au point d'en être otage.

Posted by Ludovic Monnerat at 23h07 | Comments (43) | TrackBack

12 août 2007

Money changes everything

L'argent, dit-on, est le nerf de la guerre ; il est surtout l'expression monétaire d'une puissance qui peut se matérialiser par la capacité de la faire, voire d'en choisir le lieu et le jour. C'est une réalité sous-jacente des guerres de décolonisation que la faiblesse économique des nations européennes terrassées par la Seconde guerre mondiale : l'infériorité numérique des corps expéditionnaires n'avait rien de nouveau, puisque les conquêtes coloniales se sont faites par la force dans de telles conditions, mais la réduction ou l'absence de supériorité matérielle a suffi à faire pencher la balance. Rien de plus difficile que de constater la caducité des vers de Belloc ("Whatever happens we have got / the Maxim Gun and they have not") ; à Dien Bien Phu, les 17 bataillons français alignaient ainsi 9 batteries d'artillerie contre 15 - sans compter un régiment de lance-mines de 81 - pour les 5 divisions Viet Minh qui les assiégeaient. Le courage individuel ne compense jamais, à terme, un tel déséquilibre.

Une économie durablement forte est ainsi la condition pour produire une puissance militaire à même non seulement de protéger le sol national, mais également d'être projetée loin au-delà . Un exemple illustre actuellement cette réalité, celui de la Russie. Enrichie par ses ventes d'une énergie fossile aux prix très élevés, la Russie a remboursé ses dettes et stabilisé sa situation financière ; mais elle a aussi retrouvé une posture expansionniste digne de la guerre froide, envoyant ses bombardiers taquiner les forces de l'OTAN ou des Etats-Unis, ambitionnant le retour de sa flotte en Mediterrannée ou annonçant son intention de construire les porte-avions dont rêvaient les amiraux soviétiques. Pourtant, la chute des années 90 mettra du temps pour être digérée, et les éclats actuels ne sont jamais que l'arbre qui cache la forêt. La puissance militaire se réduit bien plus vite et facilement qu'elle ne se construit.

Toutefois, les grands systèmes d'armes ne sont pas toujours décisifs, notamment dans les conflits de basse intensité ; l'équipement individuel du soldat, et l'instruction qui fonde son emploi, l'ont été bien plus souvent. Or cet équipement n'a jamais cessé de voir son coût comme son efficacité augmenter dans des proportions ayant un impact stratégique. Durant la guerre froide, le combattant irrégulier équipé d'une Kalachnikov ou d'un RPG produits en quantités astronomiques par l'économie communiste avait une parité avec le soldat occidental ; désormais, les appareils de vision nocturne, les positionneurs GPS, les radios miniaturisées, avec bientôt l'interconnexion des senseurs, les vecteurs robotisés ou encore les blindages liquides, donnent et donneront - à condition d'en avoir les moyens - un avantage considérable. A volonté de combattre égale, on retrouve un déséquilibre similaire à celui de l'ère coloniale.

La question se pose de savoir si un État peut s'offrir le luxe d'équiper l'ensemble de son armée - et pas uniquement quelques unités spéciales transformées en vitrines - avec un tel niveau qualitatif. Les Etats-Unis, dont l'économie a connu une décennie florissante, investissent à présent 4,5% de leur PIB pour leurs armées, contre 6% du temps de la guerre froide ; encore faut-il déduire les 0,5% que coûtent les opérations de combat actuelles, ainsi que l'énorme coulage dont souffre le budget du Pentagone. En revanche, les États européens, et malgré la réduction des effectifs due à la professionnalisation des armées, n'arrivent guère à suivre. Le cas de la Suisse n'est pas différent : les derniers grands investissements dans l'équipement individuel datant de la première moitié des années 90, le soldat suisse est aujourd'hui singulièrement moins bien équipé que ses homologues occidentaux. Et l'acquisition d'un nouveau couteau ne va guère améliorer les choses !

La faiblesse militaire est un risque qui, avec le temps, a généralement des conséquences funestes sur le sort des nations. On peut me rétorquer qu'il suffit d'augmenter les budgets de la défense pour corriger le tir, même si plusieurs années sont nécessaires pour cela ; mais il reste à démontrer la capacité des États européens à augmenter leurs dépenses militaires alors que leurs économies n'ont qu'une croissance modeste, et que leurs charges sociales ne cessent d'augmenter. Maintenir des dépenses militaires élevées sans l'économie qui les autorise n'est pas non plus une solution, comme l'a montré l'effondrement du bloc soviétique. Une nation stable, homogène, prospère, recherchant une croissance marquée, avec une démographie saine et un niveau technologique élevé, semble donc la fondation la plus solide pour développer des capacités militaires lui permettant de maîtriser son avenir. Dans le cas contraire, la dépendance peut être longtemps dissimulée sous des considérations plus larges, mais les apparences ne durent pas éternellement.

Posted by Ludovic Monnerat at 23h06 | Comments (24) | TrackBack

10 août 2007

Le temps perdu... peut-être

La lecture des mémoires du colonel Trinquier, intitulées Le temps perdu, et qui attendaient depuis des mois dans ma bibliothèque que je veuille bien leur porter l'attention qu'elles méritent, est particulièrement édifiante sur les rapports entre militaires et politiques dans les conflits contemporains. Au terme de son ouvrage et concluant sur l'abandon de l'Algérie, l'auteur écrit notamment ces lignes :

Il fallait d'abord ne pas mentir. On ne peut pas construire une politique sur l'équivoque et le mensonge permanents. On ne ment pas à des officiers engagés corps et âme dans une oeuvre pacificatrice qui les avait passionnés. La vérité finit toujours par sortir du puits et sa lumière crée alors des catastrophes.
Un pouvoir honnête aurait dû dès le départ éclairer son armée sur la finalité de sa politique, pour qu'elle oriente dans le sens voulu son action psychologique.

L'expérience des officiers français en Indochine et en Algérie, au contact des populations locales et visant à les associer à un projet stratégique, est aujourd'hui rejetée sans équivoque, voire condamnée pour sa dérive putschiste ; les dirigeants civils se gargarisent du primat de la politique sur les armées, alors que les chefs militaires se distancent du monde politique avec parfois de la crainte mêlée de mépris. La focalisation sur le combat symétrique de haute intensité, préparé et entraîné pendant des décennies en Europe durant la guerre froide, a facilité cette séparation et cette spécialisation. Jusqu'à ce que les armées soient entraînées dans des missions dites autres que la guerre, c'est-à -dire souvent des conflits de basse intensité, et se rendent compte que la politique en est toujours le terrain d'action déterminant.

L'action psychologique de l'armée française mentionnée par Trinquier relevait d'une conception globale, sociétale ; les opérations psychologiques des armées contemporaines sont pour l'essentiel des actions tactiques se limitant à une communication, voire à une propagande, considérée comme un élément d'appui pour les tâches sécuritaires. Il faut une situation inédite pour donner à des officiers une latitude d'agir comparable à celle dont jouissait les coloniaux, comme en Afghanistan à la fin de 2001, lorsque les forces spéciales américaines menaient une action à la fois militaire et politique pour renverser les Taliban, éliminer le plus de combattants islamistes, mais également préparer le pouvoir politique qu'il s'agirait d'installer au terme de l'invasion. Et encore : la structure mentale rigide des armées conventionnelles, largement imperméable à la nature sociétale du conflit, n'a pas tardé à reprendre ses droits et son emprise.

Pourtant, l'éclatement de l'espace et du sens, à travers le flux des personnes et des informations, fait que le temps perdu de Trinquier et consorts ne l'est pas nécessairement : la forme des conflits dans lesquels l'armée française - avant d'autres - s'est empêtrée reste en effet celle qui prédomine aujourd'hui, à la différence près qu'elle n'est plus réservée à des théâtres d'opérations lointains ou séparés de la métropole. En d'autres termes, face à l'apparition et à la multiplication de zones de non droit dans les villes européennes, face également à l'hétérogénéité croissante des populations sur le plan ethnique et religieux, on voit apparaître chez nous des conditions sociétales où prospèrent naturellement de telles méthodes conflictuelles. Méthodes que des armées barricadées dans leurs places d'armes, obnubilées par l'emploi de leurs armements et surtout indifférentes à la politique ne pourront guère davantage maîtriser.

Posted by Ludovic Monnerat at 19h10 | Comments (30) | TrackBack

9 août 2007

La dissonnance des enjeux

Un billet de Stéphane Montabert sur le site de la Revue Militaire Suisse pose une problématique aussi difficile à aborder qu'elle est importante, suite au cas de soldats israéliens refusant les ordres de leurs chefs militaires pour suivre ceux de chefs religieux :

On peut penser que ces défis sont circonscrits à Tsahal, l'armée nationale d'un Etat imprégné du parfum de la théocratie. Mais on peut aussi estimer que ces problèmes sont exacerbés, non par la piété des soldats, mais par les missions de combat auxquelles il font face. Dans d'autres pays du monde, combien de conscrits ou de volontaires accepteraient d'accomplir une mission frappée d'un interdit religieux? Tant que l'armée se cantonne à des exercices et des simulations, nul ne peut y répondre.

Il s'agit donc ici de l'obéissance des militaires dans des missions coercitives autres que le conflit symétrique de haute intensité dans un cas de défense nationale, c'est-à -dire de l'usage de la force alors que les enjeux des donneurs d'ordres entrent en dissonnance avec d'autres enjeux pour tout ou partie des soldats. Le thème n'est pas nouveau ; Napoléon savait à merveille jouer du nationalisme et de l'honneur pour entraîner ses soldats dans des campagnes dont les enjeux les dépassaient entièrement. Mais l'avènement de la guerre totale, qui culminera avec les deux conflits mondiaux du siècle dernier, a justement abouti à mélanger dans les esprits la capacité, la volonté, la légitimité et l'opportunité d'employer la force - alors que ces quatre éléments sont précisément distincts.

C'est devenu un lieu commun que de voir les armées comme des institutions tournées vers le passé, repliées sur un précarré tactique et technique, largement indifférentes à l'évolution de la société qu'ils ont pour mission de défendre, de protéger et d'aider ; dans une large mesure, c'est pourtant tout à fait exact. De nos jours, la plupart d'entre elles s'efforcent d'exploiter au maximum les nouvelles technologies de l'information et de la communication pour augmenter leur propre efficience matérielle, et des sommes phénoménales sont investies dans l'acquisition de réseaux sur lesquels seront centrées les opérations. Mais les armées n'ont toujours pas intégré le fait que les guerres modernes se gagnent dans l'esprit des populations, comme le disait déjà le colonel Roger Trinquier voici longtemps. Et encore davantage lorsque ces populations alimentent les armées en effectifs.

Ce qui nous ramène à l'obéissance de soldats confrontés à des enjeux dissonnants. En partant du principe que la volonté de défense assurait le fonctionnement des armées, on a oublié que la menace militaire classique n'est qu'une forme possible de la guerre, voire qu'une singularité, et que l'adhésion des soldats doit être obtenue autrement que par l'excitation nationaliste ou par l'esprit de corps exacerbé (lesquels aboutissent au rejet et à la haine de l'autre). En d'autres termes, une armée engagée dans des opérations coercitives autres que la guerre conventionnelle, et qu'elle seule peut effectuer, doit assurer une consonnance entre les enjeux perçus au niveau des dirigeants politiques et ceux perçus par ses soldats, développer la loyauté envers l'intérêt général du souverain (c'est-à -dire du peuple, car nous parlons ici de démocratie) et non envers les intérêts particuliers, et donc faire un effort tout particulier dans l'aptitude psychologique et éthique à servir, au lieu de se concentrer sur l'aptitude physique et cognitive.

Il existe des troupes qui intègrent cette dimension humaine, qui visent à développer l'indépendance et la maturité de l'individu ; dans l'armée suisse, c'est en particulier le cas des grenadiers, où sont inculquées des valeurs qui renforcent l'instruction militaire et permettent de former des citoyens-soldats qui, ensuite, seront les sentinelles et les gardiens d'un pays, d'un peuple, d'une histoire, et qui sauront les servir en toute circonstance. Du moins le conçoit-on ainsi, car effectivement seule la réalité du conflit et de l'opposition permet de vérifier ces facteurs psychologiques autrement impossibles ou presque à quantifier...

Posted by Ludovic Monnerat at 18h11 | Comments (32) | TrackBack

7 août 2007

RMS : nouveaux billets

Ces derniers jours, le blog collectif de la Revue Militaire Suisse a abordé plusieurs thèmes :

Bonne lecture !

Posted by Ludovic Monnerat at 21h31 | Comments (4) | TrackBack

La question des ventes d'armes

L'actualité de ces derniers jours a été marquée par l'annonce d'importantes ventes d'armes à destination de pays tout sauf anodins : les 20 milliards de dollars d'armement offerts sur 10 ans par les États-Unis aux pays du Golfe, complétés par l'aide militaire accrue au profit d'Israël, les projets avancés de vente d'armes concurrentes de la Russie auprès de l'Iran, et les contrats pour 405 millions de dollars que la Libye affirme avoir signés afin d'acquérir des armements et des équipements français. Si ces accords ne doivent au moins en partie qu'au hasard d'être rendus publics simultanément, les démarches qui les fondent ont suffisamment de points communs pour être considérées dans une même perspective.

Ce qui n'exclut pas d'emblée de souligner leurs différences : on ne peut pas comparer la vente de missiles antichars et de radios digitales à la Libye, c'est-à -dire de matériels complémentaires, à la vente prévue de 250 avions de combat modernes avec 20 avions ravitailleurs à l'Iran ou à celle de navires de guerre, d'armes intelligentes et de mises à jour pour avions de combat à l'Arabie Saoudite. Les produits de pointe que l'industrie française de l'armement se destine à livrer au colonel Kadhafi et à ses successeurs ont avant tout une vocation défensive sur la base d'opérations terrestres, alors que la manne américaine et russe se concrétise par des capacités à la fois défensives et offensives, par une aptitude à la projection de puissance comme à un contrôle accrue de l'espace aérien, naval et terrestre. Même si les négociations avec Tripoli ne sont pas closes.

Il n'en demeure pas moins que les ventes d'armes de haute technologie, sous la forme de contrats rentables ou de subventions, génèrent un lien à la fois d'influence et de dépendance du fournisseur à l'acquéreur. La dépendance est évidente : non seulement la maîtrise de l'enveloppe opérationnelle est extrêmement difficile pour le client (on se demande toujours si les F/A-18 suisses seraient en mesure de tirer un missile sur leurs homologues américains...), mais les fonctions transversales nécessaires à la disponibilité opérationnelle de ces engins (logistique, télématique, électronique, informatique, etc.) ne sont à la portée que des armées les plus modernes. En d'autres termes, c'est bien joli d'avoir des F-15 modernisés équipés de bombes guidées par GPS, mais sans les compétences pour programmer les systèmes d'armes ou de vol, ces engins sont à peu près aussi utiles à la guerre aéroterrestre qu'un aspirateur asthmatique.

En ce qui concerne l'influence, je me permets de citer ce que j'écrivais en début d'année dans la Revue Militaire Suisse :

En partageant les outils d'une puissance que seuls les Etats peuvent brandir et employer durablement, cette prolifération favorise la reproduction d'une structure politique et d'une doctrine combattante analogue à celle des fournisseurs. En d'autres termes, donner de quoi faire la guerre à l'occidentale réduit l'intérêt de faire la guerre autrement, et mène au développement de forces armées plus faciles à mesurer et à contrôler. Acheter le Rafale revient à acheter la culture stratégique qui l'a produite et à en adopter, même partiellement, les valeurs cardinales. Une manière de lutter contre la déstructuration et la privatisation de la guerre, et donc de préserver la puissance étatique traditionnelle.

A condition, encore une fois, que les États ainsi armés par des puissances exportatrices ne se livrent pas à des conflits symétriques de haute intensité qui provoqueraient une ruine sans équivalent.

Posted by Ludovic Monnerat at 19h05 | Comments (6) | TrackBack

6 août 2007

Le bilan de mai, juin et juillet

Non, je n'ai pas renoncé à mettre en ligne des bilans mensuels ! Il se trouve simplement qu'une interruption du serveur a empêché toute statistique en mai, et que les chiffres de juin me paraissaient trop élevés pour être crédibles. A la lecture de ceux de juillet, il apparaît que la fréquentation, par rapport au mois d'avril, a connu une nette hausse dans le nombre quotidien de visites (4364 contre 2731), de pages (9196 contre 5307) et de hits (14115 contre 10902). Toutefois, un spamming intense est également en partie responsable de cette hausse, qui doit donc être relativisée.

Afin de compenser l'incertitude de ces statistiques, voici quelques commentaires à plusieurs entrées grâce auxquelles les moteurs de recherche ont, lentement mais sûrement, envoyé par ici de fort nombreux visiteurs :

Bref, merci à tout le monde !

Posted by Ludovic Monnerat at 19h46 | Comments (3) | TrackBack

4 août 2007

La manipulation via l'auto-publicité

BlickRisiko.jpg

En parcourant rapidement le Blick, dans son édition électronique, je suis tombé sur une page décrivant un accident de la circulation impliquant des militaires qui, à sa droite, avait une animation auto-publicitaire comportant en particulier l'image ci-dessus. Et je n'ai pas manqué de trouver saisissant le raccourci "fusil d'assaut = risque", comme si un seul mot conçu pour toucher était en mesure de résumer le sujet, comme si cette composante importante de l'armée de milice se résumait à un danger pour chacun, et comme s'il y avait parfaitement lieu d'en tirer un argumentaire publicitaire ! On a beau me dire que le Blick relève de la presse de boulevard, voire de caniveau, une méthode de ce genre appliquée à la politique de sécurité comporte tout de même une certaine subversion.

Cette utilisation des images animées, qui s'approche du subliminal, m'a même fait penser à ce film loufoque de John Carpenter où le héros se rend compte que les panneaux publicitaires et autres messages ont un sens caché et convergent. On pourrait ainsi voir dans ce mot balancé sans crier gare, "Risiko", un résumé des innombrables articles écrits dans ce journal au sujet de l'arme de service à domicile, un mouvement médiatique qui a déjà abouti à la décision politique de retirer les munitions de poche et qui ne devrait guère s'arrêter là . J'attends de voir si le Blick fera des affiches géantes de sa nouvelle campagne et les placardera dans les rues ou les transports publics avant de juger définitivement le caractère subversif et émotif de ses signifiants politiques...

Posted by Ludovic Monnerat at 7h39 | Comments (18) | TrackBack

2 août 2007

La théorie et la pratique

Le Département fédéral de la Défense a annoncé aujourd'hui la révision des règlements de conduite de l'armée sur le thème de la sûreté sectorielle : après la Conduite opérative XXI au début de l'année, c'est la Conduite tactique XXI qui a reçu un complément (apparemment disponible pour l'heure uniquement en allemand) à ce sujet. Derrière cette non information, qui bien entendu ne sera pas reprise dans les médias traditionnels (à part si quelques spécialistes viennent à les commenter), se cache en fait une grande avancée dans la coopération en matière de sécurité intérieure, un grand pas vers une bien meilleure compréhension entre organisations civiles et militaires. Même s'il reste nécessaire de faire la différence entre la théorie et la pratique.

En fait, tout a commencé lorsque les militaires suisses, appliquant les directives du Conseil fédéral exprimées dans son Rapport sur la politique de sécurité 2000 et dans le Plan directeur de l'Armée XXI, ont élaboré le concept de sûreté sectorielle pour désigner des missions en-dessous du seuil traditionnel de la guerre, visant à protéger des secteurs, des axes ou encore des objets. Dans un premier temps (je m'en souviens, je faisais partie des premiers "cobayes" à l'automne 2002 lorsque le premier SFEMG de l'Armée XXI testait les premières versions de ces règlements), on a parlé simplement de sûreté sectorielle, puis on a ajouté les adjectifs préventifs et dynamiques pour désigner une menace respectivement avant tout asymétrique et symétrique. Mais l'élément-clef, issu de la pensée fédérale, c'est que les militaires pensaient avoir la responsabilité de l'engagement.

Dans les cantons et les communes, les civils ne l'ont pas entendu de cette oreille : lors du premier exercice d'état-major visant à appliquer la Conduite opérative XXI, les autorités civiles ont clairement fait comprendre à l'état-major de la région territoriale concernée qu'elles étaient responsables de la sécurité sur leur territoire, et qu'elles ne demandaient l'appui de l'armée qu'à titre subsidiaire ; autrement dit, qu'elles conservaient pleinement la responsabilité de l'engagement. Stupeur chez les militaires : la sécurité intérieure, même en cas de menace grave, ne peut pas se traiter comme la défense du territoire, avec une conduite centralisée au niveau fédéral et déléguée au commandement de l'armée. Etant par nature pragmatiques, ils ont donc adapté leur doctrine et tenté de l'harmoniser avec celle des forces civiles. Tout en laissant les politiques, au niveau fédéral et cantonal, maintenir le statu quo sur la question des responsabilités par rapport à une situation normale.

La théorie militaire s'est donc heurtée à la pratique civile. Mais la théorie civile ne risque-t-elle pas de se heurter à la pratique militaire ? C'est qu'en cas de crise aiguë et prolongée, la capacité des communes et des cantons à conduire les actions menées par les forces de l'ordre, quelles qu'elles soient, est pour le moins douteuse ; les organisations militaires, qui sont conçues pour précisément faire face à ce genre de situation, se rendent bien compte que leurs homologues civils adoptent des solutions "de beau temps" et ont tendance à limiter les scénarios considérés en fonction de leurs capacités actuelles. Question de vocation et de priorité, bien entendu, le pessimisme méthodologique des uns s'opposant à l'immédiateté optimiste des autres. Pour l'heure, cela ne mange pas de foin, et de toute manière les militaires ont la responsabilité de l'espace aérien, alors on peut bien faire des compromis que l'on sait bancals.

Il n'en demeure pas moins que l'importance croissante des missions de stabilisation, voire de protection de nation (pour introduire une expression à mon sens nécessaire), et ce indépendamment des frontières, est très largement due à la perte de capacité, de volonté et de légitimité des autorités politiques. Dans ces conditions, considérer les armées comme de simples fournisseurs de prestations sécuritaires revient à loucher sur le bout de son arme au lieu de pointer la cible...

Posted by Ludovic Monnerat at 22h02 | Comments (7) | TrackBack

1 août 2007

Et vive la Suisse !

LacBrienz.jpg

Cette image prise au-dessus du lac de Brienz, région ô combien magnifique, me permet de souhaiter à tous un joyeux 1er août ! :-)

Posted by Ludovic Monnerat at 11h06 | Comments (11) | TrackBack