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14 janvier 2006

Le spectre de l'avenir

En patientant derrière une cliente à la caisse d'une grande surface, ce matin, j'ai capté un échange intéressant ; la vendeuse se plaignait en effet de devoir retourner chaque article pour le passer sur le lecteur de codes barres, en expliquant que les individus choisissant de coller les étiquettes sous les articles feraient bien de parfois passer aux caisses voir à quel point cela complique les choses. La remarque était pertinente, et le fossé entre théorie et pratique - ou entre conception et application - est un problème constant. Cela dit, voici 5 ans, la même vendeuse aurait passé ses journées de travail à entrer manuellement les prix des articles dans sa caisse enregistreuse, une activité des plus rébarbatives et lénifiantes. On s'habitue vite au progrès !

C'est d'ailleurs une caractéristique de l'espèce humaine : la plupart d'entre nous manquent rarement d'idées pour améliorer grandes et petites choses du quotidien, et le potentiel d'inventivité est souvent une chose sous-estimée au sein des organisations hiérarchisées. L'augmentation de la productivité économique est d'ailleurs largement due à l'adoption, voire à l'appropriation, des innovations faites dans le domaine des technologies de l'information. Pourtant, lorsque le rythme du changement devient trop rapide, les facultés d'adaptation normales ne permettent plus de suivre. Le passé prend alors des airs rassurants, desquels le présent semble se distancier par quelque évolution aberrante, et l'avenir devient un spectre menaçant.

Ce n'est pas la moindre des qualités de Rommel que d'avoir compris et écrit que le commandement militaire « doit être capable, en cas de besoin, de renverser la structure entière de sa pensée. » Dos au mur, l'être humain est capable d'une imagination débordante ; pris dans la routine, il peut se révéler d'un conformisme étouffant. Il faut une situation d'urgence pour que les habitudes soient repoussées, un défi inédit pour que faire table rase s'impose. Autrement dit, c'est leur perception des enjeux plus que leurs capacités propres qui permet aux individus de produire les efforts souvent considérables qu'exige le changement. Accepter de se remettre en question, de reconsidérer des pratiques, des opinions ou des conclusions existantes est plus facile lorsque l'on n'a pas le choix !

Les armées européennes vivent ce dilemme depuis la chute du Mur de Berlin. Après une période de latence et d'incertitude, l'évolution des conflits les a condamnées à une remise en question et à une refondation dont elles ne sont pas encore sorties. Avec des budgets en chute et des missions en augmentation, elles luttent pour intégrer les réalités d'un monde en évolution trop rapide pour une partie de leur personnel, dont l'âge ou la mentalité font qu'ils conservent un pied dans la guerre froide. Des notions traditionnelles telles que la séparation entre crime et combat, entre civil et militaire, entre sécurité intérieure et extérieure, sont toujours brandies comme des évidences alors même que les faits les démentent chaque année davantage.

En Suisse, c'est l'évolution 2008-2011 de l'armée approuvée par le Conseil fédéral en mai dernier qui suscite ainsi des résistances acharnées dans les rangs même des militaires. Je me suis moi-même rendu compte à certaines reprises que des hommes pourtant intelligents et cultivés refusent d'entrer en matière sur des changements allant au-delà d'un certain stade ; un officier général, voici quelques années, m'avait d'ailleurs dit que l'on pouvait vivre une ou deux réformes majeures en aussi peu de temps, mais pas davantage. Les modifications graduelles sont acceptées par tout le monde si elles ont un effet positif, mais les bouleversements soudains et leurs réponses logiques sont longuement combattus.

De telles résistances ne sont guère possibles lorsque leur prix est payé comptant. Les armées engagées dans des missions de combat constatent rapidement l'inadéquation de leur doctrine et se transforment en conséquence ; au contraire, celles qui ne sont que marginalement engagées peuvent continuer un temps à se gargariser d'illusions et à résister au changement. Jusqu'au jour où la confrontation à la réalité remet les pendules à l'heure, comme les désastres militaires l'ont souvent montré. Une telle inertie existe également dans les administrations et dans les organisations non soumises à une obligation de résultats chiffrés. C'est l'une des raisons pour lesquelles la concurrence économique et les conflits armés stimulent la créativité : lorsque l'on a fait son deuil du statu quo ante, le champ des possibles révèle le meilleur comme le pire de l'homme.

Je ne sais pas trop auquel des deux lier la SuperCard que m'a demandée avec insistance la caissière! :)

Publié par Ludovic Monnerat le 14 janvier 2006 à 21:23

Commentaires

"Des notions traditionnelles telles que la séparation entre crime et combat, entre civil et militaire, entre sécurité intérieure et extérieure, sont toujours brandies comme des évidences alors même que les faits les démentent chaque année davantage."

Oui, cette sphère n'est pas épargnée par le phénomène de globalisation. Les barrières "rassurantes" autrefois établies entre les univers que vous citez n'existent plus ou sont effectivement en passe de tomber. Nous évoluons désormais dans un tout, un véritable chaudron de sorcière.

Il est clair que ceux d'entre nous qui seraient tentés, ne serait ce que par nostalgie, de ne pas rompre avec les doctrines d'emplois et les idées héritées de la guerre froide ne seront pas en mesure de s'adapter. De douloureuses remises en questions s'imposent, c'est une nécessité pour qui entend exécuter les missions présentes et préparer celles à venir.

Hélas: "pris dans la routine, il peut se révéler d'un conformisme étouffant." Trop nombreux sont ceux qui aspirent de fait à un (bien)heureux fonctionnariat. Exit l'esprit d'aventure, l'initiative, la prise de risque caractérisant, entre autre, le sel de nos existences, militaires comme civiles.
Aussi, je crois que le sursaut que vous évoquez, "le dos au mur", tous n'en sont pas/plus capables. Si là où existe une volonté, il est effectivement possible de trouver un chemin, la prochaine crise en laissera sans doute quelques uns sur le bord de la route, pour ne pas dire sur le carreau. C'est le prix à payer. On pourra toujours cependant user des touches du clavier pour savoir si c'est un bien ou un mal...à vrai dire qu'importe, dans la mesure où cela s'impose à nous, il faut le prendre en considération, comme n'importe quelle donnée factuelle, et "faire avec".

Publié par Winkelried le 14 janvier 2006 à 22:21

Bonjour,

Je profite de votre billet sur la difficulté à faire évoluer les armées pour évoquer le dernier et récent livre du Général Bigeard "Adieu Ma France" que je viens de lire.
Il évoque justement sa déception face à la transformation ratée de l'armée française en armée de métier, entre autre à cause du manque criant de moyens accordés à celle-ci.

Cordialement.
Peut-être peut-on y voir un attachement au passé, car il regrête la conscription, mais son analyse, très pragmatique, notamment sur le rôle élargit des forces militaires actuelles qui doivent à la fois avoir un rôle de sécurité intérieure et extérieure (comme vous l'évoquez), prouve qu'il est dans le coup !
Il précise également, très clairement, tout le long du livre que nous sommes en guerre.

Publié par Juan Rico le 15 janvier 2006 à 10:26

@ Juan Rico:

"Peut-être peut-on y voir un attachement au passé, car il regrête la conscription"

Effectivement, on ne le doit pas, car il ne s'agit pas de tirer un trait sur le passé en affirmant que tout y est obsolète. Il faut en la matière "dépoussièrer" les concepts intéressants et les adapter à aux nécessités du temps. Le cas de la conscription est ici criant...tant elle nous manque à tout niveau. Nous le constatons chaque jour!

Notre "vieux soldat" a conservé tout son bon sens...dommage qu'il n'est pas poursuivi en politique, il aurait pu être notre sharon. Comme je le regrette.

Publié par Winkelried le 15 janvier 2006 à 10:50

Il peut être intéressant de relever que Bigeard reste une référence pour de nombreux militaires en raison de son efficacité dans l'instruction, de sa faculté à intégrer les leçons de l'environnement opérationnel et de transformer les méthodes, les techniques et les doctrines - ainsi bien entendu que les esprits - dans ce sens. L'un de mes amis officiers a même écrit une étude sur ce thème et brièvement rencontré le général pour la préparer. Pour ma part, en m'étant intéressé de plus près à la guerre d'Algérie, ces aspects m'ont également intéressé. Il y a bel et bien dans le passé des éléments qui restent annonciateurs, ou en tout cas valables pour l'avenir. Surtout s'ils ont été longtemps considérés comme marginaux, ou englobés dans des dilemmes moraux (la torture) qui bien entendu restent d'actualité.

Publié par Ludovic Monnerat le 15 janvier 2006 à 10:56

En 1974, Quand "Bruno" est revenu "au service" parceque le Président de la République de l'époque M. Giscard d'Estaing, le lui avait demandé, il a commencé par prendre la température en faisant le tour des unités , des bords et des bases. Il a fait comme doit toujours le faire un chef: causer avec les hommes... Il a alors pris la mesure de ce qui n'allait plus. On s'est tous retrouvés "retapés" et sentis repris en main. Pourtant à l'époque, nous avions encore de nombreux chefs issus de la "France Libre", ou de la "France Combattante". Des gens souvent atypiques, attachants, imaginatifs, combatifs, bref des chefs que nous apprécions, et qui étaient nos modèles.
L'avenir à l'époque n'était pas clair! C'était la guerre froide. Les sales coups se faisaient en douce. L'ennemi était bien désigné parfois, mais mutait. Le travail de sape de nos nations était déjà à l'oeuvre. Les terroristes faisaient leur sale boulot, appuyés par tous les idiots utiles de l'époque... Qui s'en souvient? Bruno nous avaient redonné la "pêche" dans une ambiance délétère cultivée par certains organismes non gouvernementaux, ou certains groupuscules politiques qui faisaient leur agit-prop dans les casernes, les bateaux, les trains du dimanche soir. J'ai encore à l'esprit les appels à la rébellion de certains journaux (crosse en l'air) ou certains tracts dans lesquels nous étions nominativement pris à partie. La différence avec maintenant, c'est que nous n'acceptions pas ces provocateurs, nous les recherchions et nous ne nous gênions pas pour les ramener à la raison -à notre façon- sans faire appel à certaines "autorités" comme maintenant!
Dans nos unités, nous nous connaissions tous avec nos qualités et nos défauts. Nous avions confiance en nous, dans nos chefs prestigieux. Le retour de "Bruno", même si nous n'étions pas des "biffins", c'était le "debout les petits gars, en avant!", avec lui devant sabre au clair. Et on savait que les ordres étaient précis, clair, net; Qu'on étaient couverts, et qu'on n'allait pas s'enliser... Bref un guerrier!
Tout cela pour dire que dans ces opérations actuelles de maintien de l'ordre les dés sont salement pipés. On part avec un mental de perdant. On 's'interpose', on ne choisit pas franchement son camp, où pour des raisons purement idéologiques ou religieuses on en arrive même à jouer contre ses intérêts propres en reniant même ses très anciennes alliances (poudrière des Balkans). Qui peut croire à la lecture de l'histoire de ces 5 derniers siècles que le problème est résolu? Je penserais quant à moi qu'il s'est plutot globalisé. En effet, les germes sont à l'oeuvre ici même en France, en Italie, en Espagne, en Hollande, et même en Suisse. Les "communautés" qui se développent à grande allure, ressemblent étrangement à ce phénomène de mitage apparues sur les flancs sud de l'Europe quand les troupes ottomanes ont été stoppées à Vienne.
Nous ne voulons plus faire la guerre pour l'instant. On désarme les hommes, et on désarme les esprits. Je ne serai pas étonné que d'ici quelques années, le fait de penser ce que nous pensons tous dans ce blog ne devienne un délit, voire une maladie psychiatrique! Les niais, les veules, les petit-gris appuyés par tout ce qui diffuse la bien-pensance, mettant en oeuvre les moyens de police de la pensée s'essayent à imposer tout ce qui concourt à la "dhimmitude". Y arriveront-ils????

Publié par Patrick LUCO le 15 janvier 2006 à 12:08

"Renverser la structure de sa pensee.."

C'est une chose que les arts martiaux nous obligent a faire: cela s'appelle aussi "garder la neutralite" ds toutes les actions, de telle facon que la reponse, ici et maintenant, soit adaptee a l'action de "l'ennemie".
Le combat , qlq soit le niveau, etant avant tout celui d'une pensee contre une autre, on ne peut se permetre de rentrer ds un moule et revenir sur la meme forme: l'ennemie, a priori intelligent, trouvera vite l'esquisse du moule et saura reagir.
Cette "brizure" ds la pensee etant necessaire a toute les etapes et tous les niveaux, il est normal qu'en fin de compte on peut constater que les avancees technologiques, entre autres, ont ete le fruit de la guerre: elles donnaient des solutions a des problemes ou la vie et la mort etaient en jeu.
Cette souplesse de l'esprit est flagrante ds Tzahal depuis la guerre de Kipour. En effet, une des causes de la surprise de la guerre a ete due au manque d'ecoutte d'evaluations differentes de celles des chefs de renseignement: depuis, l'etat major est oblige d'avoir des evaluations et des contres-evaluations a proposer au niveau de decision, c'est a dire le gouvernement.
Au niveau tactique, j'ai pu me rendre contre des evolutions pendant plus de 20 ans de reserves, aussi bien au niveau des entrainements qu'au niveau operationel. D'annee en annee, on pouvait voir que des lecons avaitent ete apprises par les differents niveaux, que nos experiences d'officiers reservistes etaient prises en ligne de compte et integrees pour l'amelioration continuelle des unitees

Publié par Ram Zenit le 15 janvier 2006 à 15:58


Les voeux du chef d'état-major des armées françaises pour l'après 2007...Y aurait-il du soucis à se faire ?


"...La cérémonie des vÅ“ux des armées à l'Élysée, le 9 janvier, a laissé transpirer la préoccupation des milieux de la défense (militaires et industriels) pour l'après-2007. Dans son discours à Jacques Chirac, dont il fut le chef d'état-major particulier, le général Henri Bentegeat, chef d'état-major des armées, a traduit avec franchise et courtoisie la sourde inquiétude qui gagne les armées quant aux futurs choix budgétaires militaires du successeur de l'actuel chef de l'État. Alors que les armées souffrent encore « d'insuffisances et de faiblesses », Bentegeat s'est prononcé pour « la poursuite d'un effort budgétaire conséquent », condamnant « les convoitises incessantes suscitées par les crédits militaires, dont l'évidence ne s'impose à certains que lorsqu'il est trop tard ». Sans illusions sur les candidats de gauche, les militaires notent aussi le peu d'intérêt manifesté par Nicolas Sarkozy à l'égard des sujets concernant la défense nationale..."

Je cite modestement ma source, je ne sais pas ce qu'elle vaut :

http://www.valeursactuelles.com/magazine/confidentiel/index.php

Publié par Eric le 15 janvier 2006 à 18:32