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7 février 2005

Le droit de tuer - bis

La polémique sur les propos du lieutenant-général Mattis a suscité des réponses en vue de défendre ce dernier, et par là même le métier des armes. Le Washington Times a publié aujourd'hui une colonne du major-général Robert H. Scales, qui est certainement l'un des meilleurs penseurs militaires des Forces armées américaines (les travaux qu'il a mis en oeuvre sur l'Army After Next sont une référence en matière de prospective). C'est cependant l'aperçu qu'il donne de Mattis qui est intéressant :

For those of you who might have the image of a knuckle-dragging troglodyte, let me assure you that he is one of the most urbane and polished men I have known. He can quote Homer as well as Sun Tzu and has over 7,000 books in his personal library.

Imaginez un instant le savoir que détient un homme capable de lire des milliers de livres sur le sujet de la guerre, de la stratégie ou encore de la tactique, et qui en plus a commandé toutes les formations de la compagnie à la division. Cela permet de mieux mesurer l'éducation des officiers américains depuis 30 ans, et montre que les mots de Mattis sur le combat sont très probablement le fruit de longues réflexions. A titre de comparaison, ma bibliothèque personnelle sur la stratégie et la chose militaire en général compte plus de 400 ouvrages, ce qui est déjà rare...

Publié par Ludovic Monnerat le 7 février 2005 à 17:31

Commentaires

Réflexions :

Démarche :
Il y a une différence fondamentale entre le vécu d'un soldat sur le terrain et la perception des citoyens restés au pays. Dans ce contexte, de la part d'une personne soi-disant intelligente, il n'est pas très malin de diffuser ce genre de discours.

Plaisir de tuer :
Un homme reste un homme et chaque vie a sa valeur propre. Je conçois que l'on peut mettre en place (consciemment ou non) des stratégies pour faire face à la guerre ou pour éviter d'avoir des remords. En revanche, je suis convaincu que ce genre d'attitude et le fait de la répandre (jouissive) conduit à une perversion de l'homme et de l'humanité. C'est d'autant plus étrange dans un pays dans lequel on fait souvent référence à Dieu. Ce comportement soulève une question déjà évoquée : quelles sont finalement mes / nos valeurs. Puis-je utiliser tous les moyens pour parvenir à mes fins ??

Durabilité :
Lors d'un conflit, il est certainement plus facile de « recycler » des hommes ayant fait leur devoir sans y prendre de plaisir (plaisir de tuer). Le cycle de la violence n'est pas uniquement une théorie obscure ; elle peut être alimentée par des personnes comme celle évoquée dans votre texte.

Alternative :
Dans plusieurs conflits, (Moyen-Orient / Première Guerre mondiale), des soldats ont fait part de leur étrange sentiment de proximité avec l'ennemi. A nouveau, il est plus facile pour un soldat de haïr son ennemi (donc souvent de le considérer comme un sous-homme), mais le danger de dérive est réel. Ce problème devient vraiment aigu, lorsque ces hommes forment ensuite une force d'occupation (Abou Graib).
Il s'agit aussi ici d'une question de crédibilité. Imposer des valeurs (démocratie) exige d'avoir et d'utiliser des méthodes différentes de son ennemi.

Le cas helvétique
L'armée suisse est un instrument défensif et de stabilité. Dans ce cadre, il n'est certainement pas nécessaire d'inculquer à nos soldats une quelconque haine de l'ennemi. Surtout si ces derniers sont amenés (selon les vÅ“ux des actuels dirigeants de l'armée) à intervenir dans le domaine de la sécurité intérieure.
Je pratique plusieurs sports de combat (notamment en tant que compétiteur) et contrairement à certains, je suis d'avis qu'il est possible d'affronter ses adversaires avec toute l'énergie souhaitée, sans pour autant les haïr (contrairement à l'avis de certains sportifs - comparaison qui a ses limites, j'en conviens).

Conclusion
Pour ma part j'ai une nette préférence pour la phrase suivante (citation très approximative dont je ne me souviens plus le nom de l'auteur) : « Que la victoire revienne aux hommes qui auront fait la guerre sans l'aimer ». C'est une voie certainement bien plus exigeante que celle décrite dans votre texte!

Alex

Publié par Alex le 8 février 2005 à 13:29

Que de mots pour rien ! Ce grand officier, cet érudit, a prononcé ces mots pour un auditoire cultivé, à ne pas prendre au premier degré. Oui il faut avoir du plaisir pour terrasser le dragon si non il faut être fou pour s'engager dans une telle aventure. C'est la lutte du bien contre le mal et les Américains contrairement aux Européens ont l'habitude de nommer les choses par leur vrai nom. Les petits nord américains ne parle pas de zizi mais de pénis. Je me rappelle d'une description poétique du Général Massu décrivant la beauté d'un déploiement de chars le matin de bonheur dans le brouillard. Oui les Grands Officiers sont des hommes d'arme et très souvent des poètes. Oui ce sont de gens de grande culture et c'est gênant pour certains qui aimerait bien ne voir que de vulgaires barbars. Oui il font la " job " que nous ne voulons plus faire alors ne mélangeons pas tout et cessons de brandir les mots démocratie et valeur à tord et à travers. Les conflits pour un très grand pourcentage sont avant tout des luttes du bien contre le mal dans un concept philosophique qui se situe au delà des religions et des civilisations, c'est l'héritage de la mémoire du monde. Les forces des ténèbres sont bien réelles et chaque humain a le choix de vivre son humanité ou de devenir un dragon que l'on a le devoir de terrasser avec plaisir.

Publié par Yves-Marie SENAMAUD le 9 février 2005 à 3:54

Je vais me lancer dans un exercice un peu puéril : vous démontrer que vos propos sont tout aussi inutiles, voire plus, que les miens.

« Oui il faut avoir du plaisir pour terrasser le dragon si non il faut être fou pour s'engager dans une telle aventure. » C'est un point de vue comme un autre, il y a toujours plusieurs voies possibles. D'autre part, comme dans toutes les armées du monde, les motivations poussant les jeunes gens à s'engager sont diverses (pécuniaires, sociales, goût pour l'aventure - les sensations fortes, etc.) et pas toujours idéologiques ou pour répondre à un idéal.

« C'est la lutte du bien contre le mal » : concept simpliste qui peut servir à « vendre » certaines actions auprès de la population. Ça m'étonne que l'intervention américaine se limite à cette vision dichotomique. Ceux qui osent prétendre que c'était le seul motif envisagé par le gouvernement américain sont soit des naïfs aveuglés par leur propre vision, soit des personnes un peu trop crédules.


« Oui ce sont de gens de grande culture et c'est gênant pour certains qui aimerait bien ne voir que de vulgaires barbares » : suffit-il d'avoir de la culture pour échapper au terme (choisi par vous-même) de barbare ? Dans ce cas, certains dignitaires nazis ne peuvent en être qualifiés...

« Les conflits pour un très grand pourcentage sont avant tout des luttes du bien contre le mal dans un concept philosophique qui se situe au delà des religions et des civilisations, c'est l'héritage de la mémoire du monde » : que voulez-vous dire ? Que l'homme redevient un primate et oublie toutes ses valeurs lorsqu'il s'agit de faire la guerre ? La notion de bien et de mal n'est-elle pas, au moins en partie, liée (selon vos termes) à la civilisation et aux religions ??

« Les forces des ténèbres sont bien réelles ». En effet, mais si cette phrase fait un quelconque lien avec la pensée chrétienne, je vous invite à relire certains passages de la bible. Car les forces des ténèbres ne sont pas toujours là où on les attend, mais se logent parfois dans le cÅ“ur des hommes croyant mener une action juste (cf. la femme adultère).

Conclusion : facile à démonter un texte - il est en revanche plus difficile d'essayer de comprendre les arguments contrevenant à sa pensée dans le but d'en tirer parti.
À ce propos (comme vous l'avez indiqué), je reconnais que certaines personnes prennent aisément les militaires pour cibles ; bien qu'elles soient bien heureuses de ne pas à devoir prendre elles-mêmes les armes.

Alex

Publié par Alex le 9 février 2005 à 13:32

Peut-être que vos arguments - Alex - sont plus raisonnables et raisonnés que les propos relevant du genre emprunté par ce général américain. Je suis le premier à reconnaître le danger de dérive que provoque le sentiment de haine, et il n'est effectivement pas adapté à une situation dans laquelle vous avez une "partie adverse" et non un ennemi (c'est le terme employé en Suisse pour décrire un acteur opposant dans une mission de maîtrise de la violence ; la différence entre intérieur et extérieur importe assez peu).

Maintenant, je vous laisse imaginer comment il est impossible de convaincre, de motiver ou de transcender des soldats en leur tenant un discours nuancé, en les appelant à combattre sans aimer la guerre, alors qu'ils doivent affronter un ennemi retors et sanguinaire qui exploitera la moindre de leurs fautes. La volonté et le courage des hommes exigent au contraire une séparation claire entre eux et l'autre lorsque le conflit ne respecte pas les règles du droit international. Haïr le terroriste ou le guérillero est également une manière de ne pas lui ressembler, de ne pas perdre son âme dans un combat aux points.

Publié par Ludovic Monnerat le 9 février 2005 à 17:42

Pour faire simple si vous le voulez bien. Le monde de la guerre c'est comme un entonnoir, la grande majorité de ceux qui vont mourir le seront dans des accidents, la maladie, des tirs amis ou sous l'artillerie et les bombes. L'infime minorité arrivera au bout de l'entonnoir pour le sacrifice suprême : le corps à corps. Ce moment ultime et rare est presque toujours précédé d'un temps d'insultes qui fusent comme dans un rite et je n'ai jamais entendu dire qu'on échangeais sur les valeurs ou les bienfait de la démocratie. On se prépare à ce choc en diabolisant l'adversaire et c'est réciproque. L'éducation, les valeurs et la démocratie sont des outils importants pour tout humain y compris le militaire, cela va de sois mais dans le goulot de l'entonnoir il ne reste que la mémoire du monde : la lutte pour survivre, la poussé d'adrénaline et l'instinct du guerrier et point n'est besoin de remonter aux primates, 10 000 ans suffisent. La professionnalisation des armées est une erreur si l'on écarte le Citoyen soldat prêt au sacrifice ultime du bien contre le mal, concept simpliste mais combien efficace quand il s'agit de terrasser le dragon dans la joie.

Publié par Yves-Marie SENAMAUD le 10 février 2005 à 1:00

« Maintenant, je vous laisse imaginer comment il est impossible de convaincre, de motiver ou de transcender des soldats en leur tenant un discours nuancé, en les appelant à combattre sans aimer la guerre, alors qu'ils doivent affronter un ennemi retors et sanguinaire qui exploitera la moindre de leurs fautes ».

Sur ce point je peux vous rejoindre, notamment lorsqu'il s'agit de préparer des soldats au combat (encore qu'il faut veiller à ne pas franchir certaines limites difficilement définissables ici). En revanche, j'exprime mon plus grand scepticisme lorsqu'un officier indique, à sang froid, sa joie de tuer. C'est le début d'une perversion car il ne voit plus simplement l'ennemi en tant que tel (élément à combattre ou à éliminer - autrement dit comme un salaud), mais comme une source de plaisir. Cette espèce de sadisme (goût pervers de faire souffrir - selon le Petit Robert) est néfaste, voire dangereux, tant pour le soldat que pour la société dans laquelle il vit.


Alex

Publié par Alex le 10 février 2005 à 8:36

Mon père dans ses rares confidences face au dérapage ( massacre ) a l'habitude de dire que tuer à chaud pour un homme d'arme est la règle et que tuer à froid est une perversion qui doit être sanctionné avec vigueur ( on sait ce que cela veut dire en terme militaire ) mais c'est avec plaisir qu'il a combattu pendant 5 ans avec les Arabo-Berbere pour bouter hors de la terre de France les Allemands ( et non pas le nazisme... ) dans les campagnes de Syrie, de Tunisie et d'Italie après le débarquement en Corse. Cet Officier américain n'a jamais parlé de tuer à froid mais il dit finalement que c'est avec plaisir qu'il liquiderait ces " monstres " produits d'une idéologie douteuse et pervers. N'oublions pas que les Américains préviennent toujours longtemps à l'avance. Durant des mois ils ont informé que toute résistance était inutile et précisé les procédures de capitulation. Je ne pense pas par exemple, que les Russes aient donné autant de chance aux Tchétchènes. Des milliers de tracts ont été distribués afin d'éviter des dérapages et cela a réussi. Même actuellement face à des actions monstrueuses et finalement peux nombreuses il est très difficile de trouver des bavures significatives d'action à froid.

Publié par Yves-Marie SENAMAUD le 11 février 2005 à 1:44

J'ai rencontré, il y a quelques années de cela, un homme qui avait été marin dans la marine marchande, au cours de la Seconde Guerre mondiale. Natif de Bretagne, il était devenu le gardien d'un petit musée, installé dans un ancien bunker côtier, consacré aux hommes ayant servi sur ces navires qui continuaient à approvisionner l'Europe durant la guerre.

En discutant avec lui, j'ai été surpris qu'il désignait les (souvent très jeunes) sous-mariniers allemands non pas comme ses ennemis, mais (pour la plupart), comme des victimes du système. C'est plutôt troublant comme révélation de la part d'un homme ayant vécu ces événements. Mais ça en tout cas l'avantage de faire réfléchir et d'ouvrir de nouvelles perspectives sur la question!

Alex

Publié par Alex le 11 février 2005 à 9:11