« Le temps des menaces | Accueil | Les homosexuels et l'armée »

12 mars 2007

L'indépendance et la défense

En Suisse comme dans nombre de pays européens, les budgets militaires ont été nettement comprimés depuis 15 ans, malgré une stabilisation généralisée depuis le 11 septembre 2001. Souvent, les économies faites sur le dos des armées ont servi à compenser des dépenses croissantes dans des domaines sociaux ou financiers (remboursement de la dette). De plus, comme l'a dit par exemple la Ministre française de la défense en visant son collègue des finances, les dépenses de défense ont tendance à être considérées comme des investissements inutiles, et sont régulièrement mis en opposition à des activités proches des populations (Education nationale contre Défense nationale selon Ségolène Royal). On notera d'ailleurs que le maintien des investissements militaires en France constitue largement une exception sur le continent.

Dans le monde, toutefois, les puissances majeures ont un comportement différent vis-à -vis des dépenses militaires. Avec bien sûr en premier lieu les Etats-Unis, dont le budget des armées connaît une croissance constante et augmentera de 62% entre 2001 et 2008, sans même prendre en compte les dépenses liées aux guerres en cours. Il faut également citer la Chine, dont le budget 2007 annonce encore une fois une augmentation substantielle (17.8%) et qui désormais est le deuxième au monde (malgré les incertitudes à son sujet), l'Inde, qui prévoit une augmentation de 7% cette année (d'après l'édition du 5 mars de Defense News) après une croissance rapide, mais aussi la Russie, qui compte augmenter de 27% ses dépenses militaires cette année et qui a multiplié par 4 son budget - certes anémique - depuis 2001.

Comment expliquer une approche pareillement opposée ? L'objet de ce billet n'est pas d'aborder le pourcentage des budgets des armées nationales par rapport au PIB, même si un tel indice est révélateur, mais bien de se pencher sur les perceptions très différentes des investissements militaires. Il faut d'abord relever que l'augmentation de ces investissements est souvent le signe d'une politique volontariste, d'un pouvoir exécutif fort, d'une volonté de puissance. D'un autre côté, la perception des risques et dangers joue bien entendu un rôle considérable dans l'évolution des budgets, dans la décision de réarmer ou de désarmer. Enfin, la présence d'une industrie de défense capable d'influencer les décisions politiques a également un impact important. Et comme l'Europe ne répond pas à ces 3 critères, à quelques exceptions près (volontarisme et lobbying en France, menace perçue en Grèce, etc.), ceci explique mieux de telles différences.

Mais par dessus tout, c'est la notion d'indépendance et l'importance qu'on lui accorde qui jouent un rôle essentiel. Les Etats qui savent ne pouvoir compter sur personne d'autre en cas de menace grave ont naturellement tendance à considérer différemment leur défense ; à l'inverse, les Etats faisant partie d'une alliance censée garantir celle-ci seront toujours davantage tentés de limiter leurs investissements en comptant sur la coopération internationale. C'est d'ailleurs ainsi que la stratégie tentaculaire des Etats-Unis, illustrée par l'Alliance atlantique comme par une myriade d'accords de défense bilatéraux, vise à s'assurer la dépendance d'Etats partenaires en leur autorisant des économies en matière de défense. De toute manière, les Etats désireux de s'affranchir d'une telle tutelle doivent encore avoir les moyens d'investir fortement dans la défense, ce qu'une politique non libérale - et marquée par l'anti-américanisme - ne permet guère. Du coup, leurs outils militaires restent incapables de fonctionner sans appui extérieur...

L'indépendance nationale est donc le fruit principal des investissements militaires. Une vérité ancienne à méditer en Suisse, où l'on a tendance à croire que le fait d'être entouré par l'UE et par l'OTAN contribue très largement à notre sécurité.

Publié par Ludovic Monnerat le 12 mars 2007 à 23:15

Commentaires

Ce qui est étonnant, c'est que même dans le cadre des gestions des urgences civiles (désastres, calamités, catastrophes et autres), il est à souligner que là aussi, beaucoup ont la fâcheuse tendance à s'appuyer sur les moyens militaires, tout en ne leur donnant pas vraiment la possibilité de joindre, les besoins et les moyens.
Ainsi, beaucoup de pays émérgents incapables de diminuer les effets des désastres par une préparation préventive (mitigation selon les anglophones) subissent toujours de plein fouet les effets de catastrophes et sont toujours dans l'obligation de demander une aide internationale.
Ainsi, le CEP de l'OTAN devient le pompier de la planète. Je pense que le maître de céans en sait quelque chose après son voyage à Sumatra.

Publié par dahuvariable le 13 mars 2007 à 8:10

"L'indépendance nationale est donc le fruit principal des investissements militaires. Une vérité ancienne à méditer en Suisse"
oui et non : l'indépendance de la Suisse ... ne dépend pas nécessairement de gros investissements militaires si l'on considère l'indépendance du secteur financier qui est le moteur principal de la croissance et de la richesse de l'Helvétie
"la perception des risques et dangers" est + importante : cf la déclaration de guerre de Montebourde et de l'UE
le territoire helvète n'est plus menacé par une invasion de Savoyards mais c'est la législation fiscale suisse qui est menacée, donc la principale activité source de richesse, c'est à dire finalement l'indépendance de la Suisse
bien sur, les réseaux des financiers suisses ont agi, mais dans un certain désordre qui contribue à une inefficacité certaine : cf les 1° déclarations du ministre suisse des finances et les attaques de certains ministres suisses contre "les Américains"
par ailleurs, accepter l'entrée des capitaux du terrorisme musulman donne des arguments à ceux qui déclarent la guerre fiscale à l'Helvétie
la défense de la Suisse passe maintenant par des voies non traditionnelles

Publié par JPC le 13 mars 2007 à 9:42

Contradiction :

« on a tendance à croire que le fait d'être entouré par l'UE et par l'OTAN contribue très largement à notre sécurité ». (LM)

N'est pas une réalité ou mettez vous en doute ce point de vue ? Personnellement, ce qui me dérange le plus, c'est que dans les faits on s'appuie sur ces structures, tout en donnant l'illusion que notre pays demeure indépendant et maître de ses choix.
Cette situation risque de créer des problèmes avec nos partenaires internationaux, si nous ne fournissons aucun effort en retour de la sécurité dont nous bénéficions. J'ai l'impression que le défi est surtout là : développer une armée capable de faire face aux événements intérieurs imprévus (attentats, catastrophes, etc.) tout en développant des composantes susceptibles d'intervenir à l'extérieur et désignés en tant que tel.

Publié par Alex le 13 mars 2007 à 10:48

Le chemin de l'indépendance européenne consisterait d'abord à se séparer définitivement de la tutelle de l'OTAN. La seconde guerre mondiale étant terminée depuis plus de soixante ans, je ne vois pas pourquoi des troupes étasuniennes occupent toujours notre continent.

Publié par fass57 le 13 mars 2007 à 11:31

"il vaut mieux prévenir que guérir"...
Si notre pays décide de baisser la garde pour se reposer sur une éventuelle protection de l'OTAN, nous pouvons dire adieu à notre indépendance et à notre neutralité. Notre effort militaire ne doit pas tomber sous un certain seuil (reste à savoir quel est le niveau de seuil?). Vouloir réduire ceci, cela afin d'économiser encore et encore, ne nous mènera que dans le mur! Il me semble, que plutôt que de vouloir "ECONOMISER" à tous prix, nous ferions mieux de ré-orienter les dépenses de manière à pouvoir disposer d'un appareil militaire capable de faire face à de multiples menaces (terrorisme, intelligence économique...).

Publié par Jacques-Henry le 13 mars 2007 à 12:33

On peut aussi voir l'indépendance dans un sens plus large. Les Etats-Unis étaient une somme d'Etats non unis jusqu'au jour où ils le sont devenus.
On peut imaginer la même chose avec l'Europe: indépendante et somme d'états unis (dont la Suisse!)

Publié par dahuvariable le 13 mars 2007 à 13:02

Je trouve intéressante la comparaison avec la gestion des urgences civiles citée par dahuvariable.

L'appel au dispositif miliaire est logique car les besoins en organisation et logistique présentent de nombreuses similarités. Ce sont les compétences 'métiers' qui sont différentes.

La remotivation d'une infrastructure de défense dont les coûts et les principes seraient plus acceptables pour la population pourrait être fondée sur cette bipolarité de l'armée. Il y aurait un pôle de "défense civile" et un autre de "défense militaire" des intérêts nationaux qui partageraient des ressources communes.

J'y vois trois avantages majeurs: l'efficacité économique, l'acceptation, voire la motivation, populaire et le maintien d'une expérience de terrain élevée par la réalité des engagements nécessaires. J'y vois aussi des problèmes mais les problèmes sont faits pour susciter des solutions., non ? :-)

Amicalement,

Publié par Respire le 13 mars 2007 à 17:37

fass57: "Le chemin de l'indépendance européenne consisterait d'abord à se séparer définitivement de la tutelle de l'OTAN. La seconde guerre mondiale étant terminée depuis plus de soixante ans, je ne vois pas pourquoi des troupes étasuniennes occupent toujours notre continent."

MDR! Le "découplage" du continent européen et du continent américain est le vieux rêve des ennemis de la communauté euro-atlantique. Une folie, que souligna voici déjà plus de 20 ans le président français François Mitterrand :

http://www.ina.fr/archivespourtous/index.php?vue=notice&from=fulltext&num_notice=8&total_notices=18&mc=Bonn

Or quand on mesure l'attitude de nos soi-disant "partenaires" (e.a. la France chiraquienne, plus proche de la Russie et de l'Iran que de la communauté euro-atlantique) et la réalité des forces en présence, espérer un jour remplacer les Etats-Unis demeurera pour longtemps encore une utopie. A moins que les USA n'élisent eux-mêmes un président isolationniste : mis au pieds du mur, les Européens, mais aussi la Corée et le Japon, le Vietnam, les pays du Golfe, l'Inde et le Pakistan,... seront alors projetés dans une course aux armements pour assurer leur "indépendance", avec tous les risques d'escalade que cela implique (mais ama le risque majeur si les Etats-Unis se retirent des affaires du monde, et on le constate tous les jours en Afrique comme on l'a constaté en Asie après leur retrait du Vietnam, c'est que plus personne ne sera là pour faire respecter la loi internationale : les Européens se sont suffisamment discrédités en Yougoslavie, non, alors je les vois mal capables d'intervenir pour empêcher un génocide, la conquête du Koweit par l'Iraq, chasser les Talibans ou jouer les médiateurs au Cachemire ou en mer du Japon). Soyons sérieux, la position de spectateur critique est plus confortable que celle de l'acteur forcément impopulaire

http://www.worldpublicopinion.org/pipa/articles/home_page/325.php
http://www.atlantis.org/publications/articles/le-moralisme-europeen/

Publié par Harry le 13 mars 2007 à 23:12

Les forces US "occupent" toujours l'Europe ???

Mouais, en temps ils déménagent pas mal de monde depuis 1991.

Moins de 60 000 affecté à notre continent mais combien sur place avec les rotations en Asie ? Sans compter BRAC 2005;;;

A comparer au 300 000 GI's dans les années 1980.

Et la France qui va installer des avions de l'AdA à Chypre, c'est quoi ? Une "occupation" Française sur cette ile ?

Publié par Frédéric le 14 mars 2007 à 9:48