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13 avril 2006

Avant le grand sommeil

Au sortir d'un engagement militaire intense, une question qui me frappe souvent est celle de la fatigue. Des journées de travail de 16, 18 et même 19 heures (l'armée suisse ne pratique pas vraiment les horaires de type OTAN) produisent immanquablement une fatigue qui peut être gérée au quotidien, avec l'adrénaline que produisent la proximité des délais et l'importance des tâches, mais dont les effets sont fréquemment sous-estimés. De tels rythmes sont certes assez rares, mais mes différents services m'ont régulièrement confronté à des journées comptant 14 heures de labeur. On raconte d'ailleurs dans nos rangs qu'il est très simple de vaincre l'armée suisse : il suffit de la laisser se préparer toute seule, s'astreindre à des journées interminables et mettre tout son monde à genoux par la fatigue ainsi générée ! :-)

A travers différentes lectures historiques, j'ai souvent été frappé par l'importance de la fatigue et par la rareté des mesures prises pour la réduire. Patton avait dit en Sicile d'un divisionnaire refusant de lancer une attaque à la date ordonnée qu'il « avait les foies » en raison de la fatigue (je cite de mémoire ; il s'agissait peut-être du général Truscott) ; mais sa méthode de commandement ne laissait pas vraiment de possibilité de repos à ses subordonnés. A son arrivée à la tête de la VIIIe Armée, Montgomery a surpris tout le monde en ordonnant que son sommeil ne soit en aucun cas troublé par l'arrivée de messages nocturnes importants, et que son état-major soit logé confortablement au lieu d'employer les mêmes tentes que la troupe. Dans un registre plus dramatique, dans les dernières pages de son journal, le commandant René Mouchotte mentionnait furtivement la fatigue immense que lui imposaient les missions de combat aérien!

La capacité à fonctionner efficacement dans des conditions difficiles, dont la fatigue fait d'autant plus partie qu'il est très facile de la provoquer, fait partie de toute formation militaire. Il n'est pas possible de simuler la lassitude des opérations de combat prolongées, mais il est possible de tester plus ou moins ponctuellement, par des exercices d'endurance, les dispositions des individus. Durant ma semaine d'endurance à l'école d'officiers, par exemple, j'ai dormi 15 heures en 5 nuits, et j'ai vu de mes propres yeux comment l'expression « dormir debout » peut se concrétiser dans la réalité ; les examens finaux des stages de formation d'état-major général amènent chaque officier à travailler entre 30 et 32 heures d'affilée, et à effectuer seul un labeur qui mobiliserait un petit état-major. Mais ceci reste limité dans le temps, et c'est bien la capacité à gérer et à limiter la fatigue qui, à terme, s'avère décisive.

Dernièrement, un officier général de l'armée suisse a expliqué en ma présence qu'il avait la chance de fonctionner selon des cycles de 3 heures, et qu'il lui suffisait de dormir ce laps de temps - réveil enclenché - pour conserver un état de forme optimal ; une telle faculté n'est toutefois guère fréquente. Pour ma part, je peux me contenter durablement de 5 heures de sommeil par nuit, même si des siestes ponctuelles sont vivement appréciées. En cas de quota insuffisant, en revanche, je constate progressivement une diminution de l'efficacité (perte de vue d'ensemble, défaillances de mémoire à court terme), une tendance à dramatiser, une susceptibilité accrue, mais aussi un rire plus facile et une propension marquée à la fantaisie. Comme quoi tout n'est pas entièrement négatif !

Dans la mesure où je suis dans cet état, je vais néanmoins m'accorder aussi vite que possible un repos qui, soyez en assurés, est pleinement mérité. :-)

Publié par Ludovic Monnerat le 13 avril 2006 à 22:18

Commentaires

Orde Wingate apprenait à ses "chindits" à diminuer leur sommeil. Dans certains cas (il faut que je retrouve la source) un soldat pouvait se contenter de 15 mn de sommeil par jour.
On approche ainsi les capacités des marins en solitaire.
Les exemples historiques que vous décrivez sont à rapprocher des études sur la peur et la psychologie au combat.
S.

Publié par Stauffenberg le 13 avril 2006 à 23:12

La fatigue provoque effectivement des pertes de mémoire immédiate. Je l'ai expérimenté cette année en tant qu'enseignant qui dirigeait des débats d'éducation civique et se retrouvait incapable de se rapeller ce que l'élève ou lui même veanit de dire.

Publié par l'homme dans la lune le 13 avril 2006 à 23:50

De mon côté j'ai constaté qu'un important manque de sommeil important me causait des problèmes de locution jusqu'à une sorte de balbutiements. ;-) Mais c'est une exprience passionante que de se vivre sous l'effet d'un manque de sommeil pendant plusieurs jours tout en devant assumer ses tâches bêtement quotidiennes. On paie les frais par la suite...

En tous les cas, ravi de te voir parmi les vivants!

Publié par Sisyphe le 14 avril 2006 à 0:52

ce qu'il y'a de bien avec l'armée, c'est qu'après on est capable de s'endormir n'importe quand, n'importe ou et surtout n'importe comment...
Je me souviens de la semaine de survie... J'ai réussie à m'endormir comme une masse juste à côté d'un agrégat en fonction...
Quand à la fatigue je peux gérer de dormir en moyenne 4 heures par nuit sur une semaine et cela m'arrive souvent avec certains de mes horaires au job, mais c'est vrai qu'arriver au vendredi, je ne suis pas vraiment très apte, je vais beaucoup plus lentement, je fais plus d'erreur, etc.

Publié par Emma le 14 avril 2006 à 4:58

Les soldats israëliens étaient restés plusieurs jours de suite sans dormir du tout(grace à des amphétamines, je crois) lors d'une ou plusieurs guerre(s) israélo-arabe(s), non ?

Publié par Alceste le 14 avril 2006 à 8:08

Le gros problème du manque de sommeil est cependant le risque beaucoup plus accru d'erreurs de jugement, et la perte de la capacité de concentration. Est-ce vraiment souhaitable pour un état-major qui doit envoyer des hommes au feu?

Publié par Ares le 14 avril 2006 à 10:11

Salut Ludo, Je viens de subir un jetlag, qui n'est pas mal non plus!! Allez au boulot en sortant de l'avion et sans avoir dormi pendant 36 heures est toujours sympa... Le métabolisme est aussi différent. Mains sèches, bouffées de chaleur, etc. PLus le nez qui pique, tel le Stuka sur la colonne de chars!!

Allez, bonne nuit!

Publié par dahuvariable le 14 avril 2006 à 12:59

Tout à fait d'accord avec Sisyphe, ravie de te voir parmi les vivants!

Etonnant que pour des décisions militaires où des questions de vie et de mort peuvent être en jeu, on joue à prendre des risques inutiles basés sur le manque de sommeil. Maintenant si on regarde ce qui se passe aux urgences des hôpitaux, on retrouve le même schéma: les médecins stagiaires sont appelé à faire jusqu'à 70h de permanence d'affilé...et à prendre des décisions de vie ou de mort pour les patients qui leur arrivent en urgence. Autant dire que le genre humain est éternellement adolescent et aime les conduites à risque!
Est-ce que le cx717 testé par l'armée américaine pour ne pas dormir pendant 4 jours est efficace? Quels sont les effets secondaires?

Publié par elf le 14 avril 2006 à 13:02

Pour te répondre, Elf, il y a un principe de l' armée suisse que tu connais peut-être : "le chef doit dormir au plus autant que ses gars sinon c' est un salopard". Ainsi, par exemple, un sergent-major ayant fini son boulot se verra interdire une sieste d' une heure pendant l' après-midi, un chef de section dont la PTS tourne très bien se verra interdire un repos de 30 min dans un Duro à côté de sa PTS, car "tu es un milicien et tu es là pour te faire enc..." dixit un officier contractuel ayant du régler le problème, etc etc...

L' armée suisse cultive une culpabilité envers le sommeil qui d' ailleurs lui jouera de sacrés mauvais tours si un jour ses unités sont engagées de manière prolongée. Voilà pourquoi on applique cette "conduite à risque" contre-productive et stupide.

Publié par Arnaud le 14 avril 2006 à 13:23

C'est assez juste, Arnaud.

"PTS"... j'avais oublié la douceur de ces abréviations.

Publié par Ruben le 14 avril 2006 à 14:10

Eh oui, je me rappelle aussi une semaine d'école d'officiers de réserve à Coëtquidan qui était un chapelet de bivouacs, tirs de nuits et autres réveils absurdes. Je me rappelle aussi avoir lu peu après une recherche biomédicale : l'être humain, disait-elle, récupère bien d'une nuit blanche, mais le métabolisme se dérègle dès la seconde consécutive, il perd énormément de chaleur et compense en mangeant bien plus (si bien qu'on prenait pas mal de poids à Coëtquidan).

Oui mais ... nous comprenions cela comme un conditionnement destiné à nous faire "obéir sans réfléchir", admettre ce que nous imposait l'environnement sans avoir la faculté mentale de le contester - et cela marchait fort bien pour beaucoup d'entre nous.

Ce n'était pas pour autant un entraînement structuré, suivi, des capacités d'endurance. Il ne nous en restait d'ailleurs que fort peu de bénéfices après (tandis que nous avions fait de grands progrès au parcours du combattant).

Bref, on avait travaillé nos capacités au combat, mais sans doute omis de travailler nos capacités de combattants.

Publié par FrédéricLN le 15 avril 2006 à 15:46

J'approuve totalement.... ou alors c'est la force de l'habitude... J'ai vécu 2x cette semaine l'ordre du jour: diane 0600, appel 0645 et première activité de la journée à 0730 (tel quel sur l'ordre du jour, c'est pas parce que ça à cafouiller)... On a tellement peur que les chefs de sections dorment trop, ou bien par force de l'habitude, personne n'a pensé que l'on pouvait aussi se lever à 0630?

Bonne après-midi

Publié par Pierre-André le 15 avril 2006 à 17:04

Je comprends des stages de survie, des exercices de privations de sommeil, etc. Néanmoins si le fonctionnement de l'armée est bête ça nous laisse à nous les civils peu de chance de nous en sortir en cas de problèmes.
Il faut que vous, les militaires qui composés l'armée, fassiez preuve d'adaptation et de remise en question par rapport au savoir moderne, dépassé l'armée de papi, et pas seulement par des titres ronflant comme armée XXI. Pour les mentalités apparemment, y'a du boulot...

Publié par elf le 15 avril 2006 à 18:38

Pierre-André?? Des dianes à 0600?? Dans le civil, je me lève à 0530. Le soldat discipliné s'organise ses propres tâches si il n'a rien à faire! Il n'y a que dans l'armée suisse où tout est préscrit! Comme pour des enfants! Et je pense que cela aussi sera un problème en cas de guerre, en cas de crise ou de victoire de la gauche. Le soldat suisse ne fait que si on lui ordonne de faire. On combat, on doit dire au soldat de prendre un couvert, par exemple. Ce n'est pas un réflexe, en Suisse! A méditer!

Publié par dahuvariable le 15 avril 2006 à 19:36

@dahuvaribale
Salut,
l'heure du réveil n'est pas vraiment le problème car ça ne veut rien dire sans la mettre en rapport avec l'heure du dodo non?
Mais je voulais mettre en évidence:

- gestion autonome: personnellement, je préfère travailler plus tard dans la nuit et ne pas me lever très tôt. Autrement dit, n'ayant rien à faire le matin, je préfère rester éveillé le soir et faire mon travail et me lever plus tard.
- notion de capacité à durer car tous n'ont pas les mêmes besoins de sommeil, ni le même rythme: impossible /très dur dans un tel système de s'adapter.

Ton commentaire touche un autre problème: sans vouloir se créer de travail, il faut au moins avoir qqche à faire.... Et quand au soldat suisse, il se débrouille très bien si on lui fout la paix et donne des missions claires. J'ai jamais eu des soucis sur son sens de l'initiative, si le cadre n'est pas trop rigide. (ce qui ramène au problème de mon post précédent... j'ai de la suit dans les idées non:-)

Publié par Pierre-André le 15 avril 2006 à 20:03

Pierre-André, effectivement, les heures de lever ou de coucher ne sont pas importantes, tant qu'on dort assez. Il y a ceux du matin et ceux du soir, c'est clair. Toutefois, et j'insiste, le soldat suisse n'a pas de réflexes de soldat. On doit lui dire de nettoyer son matériel. On doit lui dire de nettoyer son arme. On doit lui dire de nettoyer ses chaussures. On doit lui dire de changer de magasin avant de monter à l'assaut, on doit lui dire de mettre sa baïonette avant d'aller au corps-à -corps, on doit lui dire de se cacher lorsqu'une charge va exploser, etc, etc. Dans les armées pros, tout cela se fait automatiquement. Et qu'on ne vienne pas avec, les sempiternelles, ouaaaaaiiiis, mais c'est pas la même chose... Les balles peuvent aussi tuer des soldats suisses, qui ne sont pas Superman et bullet proof. Toutefois, la survie aux balles commentcent par la discipline, même en manque de sommeil!

Publié par dahuvariable le 16 avril 2006 à 11:56

Hourrah ! Je ne suis pas le seul à me rendre compte de ces choses ! En fait une majorité de gens commence à s' en rendre compte. Le problème est lié à notre influence : en Suisse, qui n' est pas militaire de carrière est considéré comme sans valeur par les instructeurs, cette bande de fonctionnaires avides et médiocres (on connait d' heureuses exceptions). Dernier exemple en date : l' autorisation de porter des bonnets discrets en hiver : elle a du être contresignée par un divisionnaire !!! Changer les mentalités, elf, est un travail de titan...

Publié par Arnaud le 16 avril 2006 à 17:51

Le sujet du repos est crucial au niveau des etats major. Pouvoir se reposer nécessite de savoir transmettre l'etat actuel de la situation, et assurer le changement d'équipe. Certaines armes s'entrainent à cela en étalant des simulation sur plusieurs jours en continu.

Publié par nicolas le 16 avril 2006 à 22:41

J'aimerais juste apporter une nuance aux propos de Dahuvariable (que j'ai quand même l'impression d'avoir croisé à l'armée). J'aimerais aussi répondre à Arnaud.

Le mal que vous invoquez est bien réel. Le problème de base de l'armée est le carriérisme à outrance de ses personnels dits "de carrière", euphémisme révélateur. Malheureusement, je dois constater que nous ne sommes de loin pas la seule armée engluée dans ce problème. Par contre, nous sommes l'armée où ce problème est le plus dominant. Tout simplement parce que les autres armées ont de vraies missions hors de leurs frontières. Elles sont donc forcées de garder un pied sur terre et de tolérer une part de "carnivores" dans leurs cadres.

La situation ne changera pas chez nous aussi longtemps qu'on se contentera d'avoir une fois distribué la poste à Sarajevo avec un béret jaune sur la tête pour s'imaginer ensuite être un "vétéran". Si on veut que çà change, il faudra changer les mentalités des personnels de carrière. A mon avis çà va prendre plusieurs générations...

Et pour revenir sur le sujet de la gestion du sommeil, je viens de terminer 8 mois d'engagement au Kosovo, au sein de l'EM d'une Task Force autrichienne. Là -bas, l'organisation de l'EM est faite en fonction de durer, 24/24 et 7/7 pendant 8 mois. On est loin de l'organisation que l'on rencontre habituellement chez nous. Par contre, provoquer des situations de manque de sommeil est primordial. Ne serait-ce que pour déceler ceux qui ne tiennent pas la route.

Quant au micromanagement du soldat que Dahuvariable évoque, il suffit d'avoir un instructeur qui connaisse autre chose que Power Point et Excel et le tour est joué. Il est vrai qu'au vu de ce qu'on leur enseigne actuellement dans leurs super-écoles Supérieures de Conduite, ce genre d'instructeur se fait plutôt rare...

Publié par Dominique Crittin le 17 avril 2006 à 9:25

Avez-vous entendu parler des cycles de sommeil polyphasique (polyphasic sleep schedules)?

Après une période d'adaptation de quelques jours, toute personne peut maintenir une vie active avec une sieste de 20 à 30 minutes toutes les 4 heures, pour une moyenne de 21 heures de veille par jour. De nombreuses personnes ont essayé la formule pendant des mois sans effet physiologique secondaire apparent. (Je ne connais pas d'étude ou de témoignage au-delà de plusieurs mois.)

Une telle formule implique la gêne d'être éveillé à des heures différentes de la quasi totalité des autres, et une discipline certaine dans la régularité des siestes -- mais est peut-être totalement adaptée aux demandes de disponibilité d'un état major en alerte.

Outre ce que vous apprendra Google ou Wikipedia, ne manquez pas ce qu'en dit Steve Pavlina, qui a essayé pendant presque 6 mois et arrêté récemment à cause des inconvénients du décalage avec le reste de sa famille.

Publié par Faré le 21 avril 2006 à 1:28