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23 février 2005

L'introduction se poursuit

MEDAN - S'insérer dans un contingent qui travaille d'arrache-pied ne se fait pas en deux coups de cuiller à pot : c'est uniquement en discutant avec les cadres et les spécialistes déployés que l'on parvient à se rendre compte des tâches effectuées, des défis relevés, des coordinations assurées et des problèmes résolus - processus auquel je m'emploie activement depuis cet après-midi. Toute la problématique des rotations de personnel, au niveau individuel et en cours d'opération, est un domaine relativement neuf qu'il s'agit d'appréhender. L'arrivée de militaires frais est uniquement positive si ceux-ci sont en mesure de rapidement augmenter les capacités du contingent, respectivement remplacer les membres sur le départ. Aujourd'hui et demain devraient me permettre d'intégrer pleinement l'état-major et de voir concrètement l'activité de la composante aérienne, avant de commencer à aller dans le terrain, c'est-à -dire la province d'Aceh, et notamment de mesurer l'ampleur du cataclysme qui a rendu nécessaire cette opération militaire.

L'un des domaines sur lequel aucun délai n'est tolérable dans l'application est bien entendu celui de la santé. Afin d'éviter les nombreux dangers en ce domaine, un certain nombre de principes sont appliqués par tous les membres du contingent : prise d'antibiotiques sur une base quotidienne et de répulsifs anti-insectes toutes les 4 à 8 heures afin de prévenir la malaria ou la dengue ; consommation uniquement de boissons en bouteille, sans aucun glaçon (si possible !), et uniquement de produits cuits ou pelés, avec une désinfection des mains une fois par jour ; emploi minimum de l'eau du robinet (celle des douches est bizarrement de meilleure qualité), et non emploi systématique de verres ; prise régulière d'eau, indépendamment de la soif, avec des bouteilles nominatives. Jusqu'ici, le contingent a pu éviter tout cas sanitaire grave par le biais de ces mesures. Et cela n'empêche pas de savourer la nourriture indonésienne qu'un amateur de gastronomie orientale comme moi ne peut manquer de déguster avidement, à des prix étonnamment bas (un repas complet et excellent pour 40'000 roupies, soit environ 6 francs).

L'état d'esprit du contingent est lui aussi un aspect central. Tout ici est centré sur la mission, sur l'efficacité de l'action dans le cadre des objectifs fixés (opération subsidiaire d'aide humanitaire au profit du Haut Commissariat des Réfugiés de l'ONU). L'urgence de la situation, qui commence seulement ces jours à diminuer sérieusement, a multiplié la motivation du personnel militaire et contribuer à développer des facultés d'adaptation, d'innovation mais aussi de patience (le temps n'a vraiment pas la même notion ici qu'en Suisse !) sur lesquelles reposent le succès. Ce type d'engagement réel et exigeant, malgré les risques sécuritaires très bas qui justifient l'absence d'armement des soldats, confronte ainsi chacun à la réalité et obligent à appliquer avec sérieux et précision les processus de la conduite militaire, tout en étant attentif aux aspects humains. Le fait de mettre gratuitement à disposition chaque soir 2 téléphones satellitaires aux membres du contingent est un exemple de mesure qui soutient le moral, qui réduit l'effet de l'éloignement (3 postes Internet sont disponibles, avec un débit cependant réduit ; et si le GSM fonctionne, son coût peut rapidement s'avérer rédhibitoire).

Autrement dit, l'opération SUMA est pour l'armée une occasion idéale de démontrer son savoir-faire et ses capacités opérationnelles en faisant une œuvre immensément utile, mais aussi de tirer des leçons en matière de personnel, de conduite, de structures, d'instruction, de doctrine, de processus et d'équipement, et donc de s'améliorer de manière drastique en fournissant constamment des prestations de haut niveau au service de la politique du Conseil fédéral. Rien ne remplace cela. Même si plusieurs exercices d'état-major pratiqués avant cette opération ont permis de cerner les solutions que celle-ci a concrétisées. D'ailleurs le succès évident de cette opération augmente la probabilité de rééditions : si l'armée suisse est en mesure de déployer en Indonésie une capacité de transport aérien à voilure tournante en 10 jours, et de l'exploiter pendant 40 jours au profit du HCR, il va de soi que ce dernier ou d'autres instances onusiennes vont songer plus souvent à y faire appel.

J'aurai l'occasion ces prochains jours de constater par moi-même l'étendue de ces capacités, au lieu d'en prendre connaissance en écoutant le commandant du contingent et ses principaux adjoints ou en assistant au débriefing des pilotes pratiqué chaque jour. Mais chaque chose en temps : pour l'instant, il est 2240 à Medan, soit 1640 en Suisse, le murmure un peu rauque de la climatisation tranche sur le calme de ma chambre, que je partage avec un officier spécialisé dans les transmissions, et il est sans doute judicieux de refermer ici ce carnet pour s'accorder un brin de repos. Bonne nuit !

Publié par Ludovic Monnerat le 23 février 2005 à 1:07