20 janvier 2013

Opération "SERVAL", contrecoup de l'épisode libyen

En déclenchant soudainement l'opération "SERVAL" comme coup d'arrêt à l'offensive des islamistes tenant le nord du Mali depuis le printemps dernier, la France a réagi au contrecoup le plus évident de la campagne de Libye : le vide sécuritaire provoqué par l'effondrement du régime Kadhafi, la libre disposition de troupes stipendiées et la mise en circulation de nombreuses armes de guerre, qui ont été exploités par les islamistes - en s'appuyant commodément sur les Touaregs - pour établir un sanctuaire, une zone territoriale servant à la fois de base d'opération et de refuge. La perspective de voir le Sahel se transformer en un nouvel Afghanistan n'était pas acceptable pour la communauté internationale, qui préparait une intervention militaire par le biais de contingents africains. L'attaque préemptive des islamistes a contraint la France à intervenir directement, dans les airs comme au sol.

Quel acteur a piégé l'autre, ou plus généralement lequel a en mains les meilleures cartes ? Les opinions et avis d'experts divergent. Une analyse très pertinente me semble celle d'Eric Denécé, qui rappelle qu'une force irrégulière abandonnant les tactiques de guérilla et menant des actions conventionnelles devient très vulnérable, en particulier lorsqu'elle opère en-dehors des territoires où elle dispose d'appuis solides au sein de la population. Il montre également l'inconséquence des choix politiques faits ces dernières années, qui aboutissent à simultanément combattre et appuyer les islamistes selon les pays concernés. On peut déduire de ces propos que si la France dispose de grands avantages au Mali et devrait infliger des pertes sensibles aux islamistes, cela n'aura pas d'effet sur l'insurrection globale que mènent ceux-ci de par le monde.

Pour sa part, dans une autre analyse à lire, le colonel Michel Goya rappelle que ce type d'intervention, dirigée contre un ennemi identifié, marque le retour de la France à des pratiques de guerre qui ont fait leurs preuves, tout spécialement sur le continent africain, à l'opposé d'opérations multinationales de maintien ou d'imposition de la paix qui constituent des « modes d'action stériles » en renonçant à identifier l'ennemi et à orienter l'action à son encontre. Les inquiétudes émises quant à une France « seule sur le terrain » sont donc doublement fausses : d'une part, l'armée malienne est engagée dans le conflit et joue un rôle important, notamment dans une perspective locale ; d'autre part, un cadre fourni par l'ONU ou l'UE réduirait nécessairement l'efficacité de l'action en raison de cette tendance à ne retenir que le plus petit dénominateur commun pour déterminer le mode opératoire.

Pour ma part, je souhaite apporter un éclairage sur deux aspects.

Premièrement, les critiques que l'on pouvait entendre au milieu de la décennie précédente sur une militarisation du Sahel sous couvert de lutte fictive contre le terrorisme, et adressées aux États-Unis, montrent aujourd'hui l'aveuglement qui a longtemps abouti à ignorer la lutte engagée par l'islamisme au niveau planétaire. En réalité, le Sahel n'est qu'une case de l'échiquier mondial, une région de combat potentielle parmi d'autres à partir de l'instant où un vide sécuritaire permet l'arrivée de djihadistes en nombre important. C'est parce que les islamistes ont subi une déroute en Irak et encaissé des pertes importantes en Afghanistan que d'autres cases de l'échiquier, c'est-à-dire d'autres théâtres d'opération, ont gagné en importance - comme le Yémen, la Somalie, et donc le Sahel.

L'approche indirecte retenue par les États-Unis, passant par le développement des forces armées nationales, a montré ses limites avec l'effondrement de l'armée malienne sous les coups de boutoir des islamistes et de leurs alliés touaregs. La France, qui a également mis à profit de la discrétion et de la polyvalence de ses forces spéciales, a eu plus de succès en allant davantage dans le sens d'un engagement commun, par exemple en Mauritanie. L'opération "SERVAL" est aujourd'hui la concrétisation de cette démarche. Dans la perspective d'une interdiction stratégique, c'est-à-dire en vue d'empêcher le maintien d'un sanctuaire islamiste au Sahel, l'engagement des quelque 2500 militaires annoncés par Paris semble un bien meilleur investissement que celui fait depuis plus de 10 ans en Afghanistan, en essayant de transformer ce pays en un État moderne et démocratique au lieu simplement d'en déloger les djihadistes et d'en contenir les taliban les plus extrêmes.

Deuxièmement, l'escalade des hostilités au Mali rappelle que la montée en puissance des organisations non étatiques est immensément facilitée par le démantèlement des organisations étatiques. Personne ne regrettera le régime du colonel Kadhafi, qui a été longtemps un acteur important du terrorisme international et s'est investi dans le domaine des armes de destruction massive ; pas plus que le régime de Saddam Hussein ou, le cas échéant, celui du clan Assad. Mais ces régimes autocratiques exercent un contrôle de leur population comme de leur espace tellement orientée vers leur propre survie que leur chute rend particulièrement difficile la transition vers un autre gouvernement, et offre ainsi des opportunités aux mouvances idéologiques, aux réseaux criminels ou encore aux structures claniques pour prendre ou reprendre une portion du pouvoir.

En d'autres termes, les opérations militaires visant à renverser un régime établi doivent être conçues dans la perspective de l'établissement d'un gouvernement raisonnablement légitime aux yeux de ses administrés, au service d'un État raisonnablement uni, et disposant des moyens de garantir la sécurité et la stabilité sur son territoire. Il est dès lors frappant de constater que les erreurs commises par les États-Unis en Irak, après avoir sous-estimé l'ampleur et la difficulté de la phase succédant au conflit conventionnel, ont été largement reproduites par la France et par le reste de la communauté internationale dans le cas de la Libye. Les proportions ne sont pas les mêmes, et le Sahel n'est pas un objectif comparable à Bagdad dans l'imaginaire islamiste, mais les espaces sont gigantesques et les États qui les partagent sont d'une fragilité avérée.

Posted by Ludovic Monnerat at 16h04

11 septembre 2011

11 septembre : une perspective

Les attentats terroristes qui ont frappé les États-Unis le 11 septembre 2001 ne sont à l'évidence pas assez lointains pour qu'un recul suffisant puisse être pris ; au vu des nombreux commentaires prononcés ou écrits ces jours dans les médias, la lecture de cet événement reste profondément marquée par le prisme de l'opposition à la guerre en Irak, au point que le contexte de l'époque tend à disparaître sous les arguments, les condamnations et les arguties. La clarté qui prévalait au lendemain des attaques - perçues comme un acte de guerre s'inscrivant dans le djihad déclaré par Al-Qaïda - a largement disparu. La transformation même de la guerre, comme cette journée l'a illustrée avec fracas, n'a pas pénétré les esprits.

Pourtant, comme on pouvait déjà le mesurer à l'époque, le détournement de 4 avions de ligne par 19 djihadistes afin d'en faire des missiles guidés reste un événement charnière, le révélateur d'un basculement : l'État-nation contemporain n'est plus le maître de la guerre, et des organisations non étatiques sont désormais capables de lui porter des coups très durs, au cœur même de sa puissance politique, économique et militaire. Le fait que l'attaque la plus meurtrière menée sur sol américain depuis le 11 septembre 2001 ait été une fusillade sur une base militaire montre certes le fruit du resserrement des mesures de sécurité, mais plus encore l'effet de l'exportation du conflit vers d'autres régions.

Ce vacillement de l'État par l'épée, à l'exemple de la superpuissance américaine, s'est dans l'intervalle notablement élargi. L'État-providence à l'européenne est aujourd'hui à bout de souffle, et doit s'imposer des coupes budgétaires qui, loin d'opposer le beurre aux canons, vont réduire l'un comme les autres. L'autocratie arabo-musulmane est ébranlée par la colère des peuples, révoltés par le manque à la fois de prospérité et de justice, et seules les pétromonarchies semblent pour l'heure juguler la révolution qui les menace. La légitimité des États, à travers la sécurité qu'ils peuvent garantir, les services qu'ils peuvent offrir, les revendications qu'ils peuvent intégrer, les conditions-cadres qu'ils peuvent préserver, est toujours plus menacée.

A propos du 11 septembre et de ses suites, c'est donc la lutte entre États et non États pour la conquête et/ou la maîtrise des esprits, des marchés et des espaces - faisant partie des enjeux du conflit - qui devrait constituer la principale grille de lecture. A cet égard, pour la coalition d'États occidentaux en lutte face aux réseaux djihadistes, il faut relever que la campagne d'Afghanistan - qui ne permet pas de parvenir à des résultats majeurs - constitue un investissement disproportionné de ressources, alors que la campagne d'Irak - qui a occasionné une immense attrition des djihadistes dans leur légitimité comme dans leur capacité - s'est avérée nettement plus rentable. L'endurance des États reste cependant leur principale faiblesse.

A cet égard, il est évident que les aspects financiers et économiques ont fortement gagné en importance ces dernières années. Contrairement à ce que l'on peut souvent lire, les dépenses liées à ces campagnes n'ont pas d'effet déterminant sur l'évolution des finances publiques, puisque même aux États-Unis la part de la défense dans le budget ne dépasse pas 20%, ce qui est historiquement bas en temps de guerre. En revanche, dès lors que les dépenses sociales propulsent un État dans la spirale du surendettement, et que viennent se greffer sur ce déséquilibre une balance commerciale fortement déficitaire, une croissance économique en panne et des établissements bancaires sous-capitalisés, il ne faut pas compter sur une capacité sérieuse de maîtriser quoi que ce soit.

Posted by Ludovic Monnerat at 23h15

20 mars 2011

Libye : une odyssée sans fin ?

Ainsi donc, la communauté internationale - sous l'impulsion notable de la France, tant politiquement que militairement, mais sous la conduite des États-Unis - a décidé s'opposer par la force au colonel Kadhafi. Ce n'est évidemment pas une nouveauté : non seulement Paris a déjà mis en échec l'irrédentisme du maître de Tripoli lorsque ce dernier jetait ses colonnes vers le Tchad, mais Washington a mené à réitérées reprises des opérations de combat dans l'espace aérien libyen entre 1981 et 1989. On peut du reste relire avec intérêt ces épisodes (cf Joseph Stanik, El Dorado Canyon, Naval Institute Press, 2003) pour mesurer l'évolution des forces en présence depuis trois décennies.

Les activités militaires des premières heures de l'opération « Aube de l'odyssée », pour reprendre la désignation américaine, l'ont démontré : les forces armées loyales au colonel Kadhafi n'ont pu empêcher la prise de contrôle de l'espace aérien libyen et son utilisation pour des frappes qui semblent avoir pris par surprise plusieurs formations mécanisées impliquées dans la poussée vers Benghazi. Le déploiement en cours de forces supplémentaires, du côté de la coalition, ne laisse aucun doute sur sa capacité à maintenir cette zone d'interdiction aérienne qui couvre une grande partie de la Libye. Et à l'exploiter pour d'autres frappes air-sol.

Si les objectifs de l'opération - imposer cette zone de non-survol et empêcher l'écrasement des rebelles - semblent donc à portée de main, il n'en demeure pas moins que cette action limitée, pour reprendre la précision de l'administration Obama, est semblable à toutes les autres actions limitées, réactives et proportionnelles : en visant à contenir un adversaire, elles lui cèdent par avance toute initiative et s'inscrivent nécessairement dans une dimension temporelle particulièrement extensible. Il suffit à Kadhafi d'être patient, de mener sa guerre de l'information, d'exploiter les frappes pour consolider son pouvoir, et ainsi d'user la résolution comme la patience des capitales occidentales.

Certes, celles-ci ont de toute évidence des moyens d'action au sol, destinés à renforcer et à multiplier les capacités de rebelles : des agents des services de renseignement (le Canard Enchaîné révélait ce mercredi que la DGSE livrait des armes lourdes aux insurgés) et probablement quelques détachements de forces spéciales (comme semblent l'indiquer la précision et l'effet des bombardements). Mais procéder à un changement de régime à Tripoli ne fait pas partie des résolutions 1970 et 1973 de l'ONU, même si les Libyens peuvent y parvenir, et utiliser l'insurrection libyenne comme l'Alliance du Nord fin 2001 en Afghanistan ne semble pas exactement l'intention de la coalition.

Est-ce que les forces armées occidentales se sont engagées dans une odyssée sans fin ? Faute de rechercher une victoire militaire, et non de simples succès, c'est déjà la recherche d'une solution politique négociée qui semble la seule manière de l'éviter.

Posted by Ludovic Monnerat at 18h05

18 avril 2010

Les fondamentaux de la défense

Il n'est jamais agréable d'être accusé de « dire n'importe quoi », mais il n'est pas grave de l'être sur la base de propos tronqués et mal interprétés. C'est la situation devant laquelle je me trouve : Philippe Barraud, sur www.commentaires.com, a en effet proprement éreinté une brève colonne publiée par le soussigné dans l'édition d'hier de 24 Heures, à la demande de son rédacteur en chef, sur le thème de la politique de sécurité. Ce texte était cependant une version élaguée et mise à jour d'un article bien plus long écrit pour la Revue Militaire Suisse, et posant quelques fondamentaux en matière de politique de sécurité et donc de défense. Il n'est pas disponible en ligne, à la différence de l'original dans la RMS, mais voici les passages incriminés :

« Il faut le constater: l'Etat-nation helvétique comme entité clairement délimitée, reposant sur une large unité à la fois géographique, populaire et décisionnelle, disparaît peu à peu. La Suisse du XXIe siècle a de moins en moins à voir avec les 41 285 km² de son territoire dit national. Se concentrer sur celui-ci est aussi logique qu'évaluer une partie d'échecs à l'aune d'une fraction de l'échiquier.
Un Etat moderne comme le nôtre se transforme et voit son existence s'inscrire toujours plus dans des espaces inédits, éloignés des montagnes et des lacs qui pourtant l'incarnent. Pour en tracer les frontières et les reliefs véritables, il nous faut des cartes nouvelles, décrivant le terrain sémantique et l'espace cybernétique, les transversales financières et les nœuds énergétiques, les terrains-clefs identitaires, les vulnérabilités juridiques, ou encore les points d'appui diplomatiques. »

Le commentaire de Philippe Barraud ne fait pas dans la dentelle :

« Ces propos sont effarants. On est entre le délire psychédélique et le pacifisme sans frontières - sans oublier une furieuse contradiction: puisque, nous dit M. Monnerat, la Suisse n'existe plus (Ben Vautier est dépassé !), à quoi bon réfléchir aux missions de son armée, ou mieux, à quoi bon une armée, à quoi bon une Confédération, puisqu'on va se fusionner dans le Grand Tout? »

Il va de soi que cette interprétation de mes propos ne correspond en rien à mes réflexions. Accoutumé par nécessité à redresser les torts, et critique hautement estimé des errements de notre classe politique comme médiatique, Philippe Barraud aura sans doute péché par précipitation en associant immédiatement mes réflexions au credo des globalistes militants, pour lesquels la Suisse et ses valeurs traditionnelles sont un frein vers l'accomplissement de l'Histoire.

Il suffit de lire l'article de la RMS pour voir quels sont, à mon sens, les fondamentaux en matière de défense :

Voici pour préciser certains aspects. Du reste, on ne peut que suivre à 100% Philippe Barraud lorsqu'il affirme que, entre États, c'est « chacun pour soi » : l'histoire est là pour démontrer la constance de cette vérité. Il n'y a donc pas lieu de voir dans la brève colonne publiée dans 24 Heures une autre perspective.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h31

17 janvier 2010

Une affaire à approfondir

L'affaire Sudaro n'est pas faite pour renforcer la confiance dans les procédures de sélection des cadres supérieurs de l'armée comme de l'administration fédérale : le fait qu'un homme ayant semble-t-il fabriqué tous ses diplômes académiques ait pu pendant des années occuper des postes à hautes responsabilités constitue en effet un risque majeur sur le plan de la sécurité, par les possibilités de chantage que cela a créé, ainsi que pour la crédibilité du système tout entier, notamment pour ceux qui ont été confrontés au personnage. Les hiérarchies concernées vont procéder à une étude approfondie des raisons pour lesquelles une telle falsification a pu durer si longtemps, et donc ne feront pas de commentaire dans l'intervalle. Ce n'est pas une raison pour passer sous silence un tel sujet.

En premier lieu, il ne faut pas croire que les informations relatées voici 10 jours par la télévision suisse-alémanique, déclencheur de la tourmente médiatique comme de la chute du suspect, ont été une révélation au sein de l'armée. Depuis plusieurs années déjà, il pesait sur le « docteur » Sudaro des soupçons précis, des rumeurs faisant état d'un titre de doctorat factice ; le fait qu'il soit impossible de dénicher toute trace d'une thèse à son nom en est probablement la cause. En revanche, on ignorait que l'ensemble des titres dont il se prévalait était d'une nature similaire : l'idée qu'un personnage puisse falsifier à ce point son parcours, alors qu'au demeurant il était officier d'état-major général avec le grade de colonel, était apparemment trop extravagante pour être sérieusement considérée.

Au contraire, la hiérarchie militaire n'a pas hésité au printemps 2009 à mettre sur le devant de la scène le projet nommé « strategy check » conduit par Sudaro, notamment via la publication officielle de l'armée ; ce projet a consisté à examiner l'ensemble des composantes militaires pour en tirer des sources d'économie potentielles, et a été largement approuvé par le commandement de l'armée. Quelques semaines plus tard, cependant, le faux docteur quittait - apparemment de façon précipitée - ses fonctions, et son organisation de planification de la Défense était dissoute. Il faudra sans doute des recherches approfondies pour démêler le faux du vrai dans toutes les activités du faussaire, qui un temps a joui d'une confiance immense, au point d'être promis à un rôle-clef au sein de l'armée.

En théorie, les services de sécurité au plus haut échelon sont bien protégés contre l'intrusion de personnages présentant, pour des raisons diverses, des risques majeurs ; en Suisse, les contrôles personnels de sécurité peuvent être très approfondis et examiner toutes les facettes d'un candidat à une fonction sensible. L'affaire Sudaro montre cependant que ces protections ne suffisent pas, et que les mécanismes peuvent être biaisés par un individu particulièrement habile à gagner le respect des principaux dirigeants, et prêt à aller très loin pour satisfaire une ambition sans doute dévorante. Il serait donc erroné aujourd'hui de se focaliser sur le faux docteur : il est plus important, sans chasse aux sorcières, de reconstituer les décisions, les appréciations et les influences qui lui ont permis de faire une telle carrière.

Posted by Ludovic Monnerat at 22h51 | TrackBack

26 octobre 2009

Combiner hautes et basses technologies

Une société privée américaine a développé l'an dernier une plateforme air-sol pour les forces aériennes irakiennes plutôt originale : un avion monomoteur Cessna équipé de senseurs infrarouges, de désignateurs lasers et de missiles air-sol Hellfire, tout comme les drones Predator armés, avec un système de protection contre les missiles sol-air. C'est un exemple parmi d'autres de combinaison de hautes et (relativement) basses technologies, qui indique une manière intéressante de développer pour un coût modeste des capacités adaptées à des besoins opérationnels bien définis.

Pourquoi une telle combinaison ? Un appareil à hélice de ce type a bien entendu une basse vitesse (150 à 200 km/h), mais aussi une endurance d'environ 10 heures : idéal pour observer à basse altitude une zone donnée, identifier une menace de jour comme de nuit (domaine visible comme infrarouge), et pour la combattre avec une arme à la fois précise (grâce au guidage laser) et d'une puissance destructrice limitée (charge explosive de 8 kg), ce qui permet de limiter les dommages collatéraux. Et on peut supposer que le prix de l'ensemble, malgré la modernité des senseurs, doit être plutôt réduit, en termes d'acquisition comme d'exploitation.

Cette approche n'est bien entendu pas très nouvelle : les chasseurs-bombardiers de la Seconde guerre mondiale avaient un profil similaire, quoique moins performants au niveau de la précision et de la détection (mais mieux à même de se défendre). Plus tard, lors de la guerre du Vietnam, les États-Unis ont également employé un avion à hélice pour les frappes air-sol, à l'aide de ses armes embarquées, mais également en tant que contrôleur aérien avancé, avec donc du personnel spécialisé dans la détection de cibles au sol et dans leur traitement. Le même rôle a été repris par un avion à réaction, certes lent, très endurant et puissamment armé, mais qui reste unique en son genre - et régulièrement contesté.

Il n'y a pas à douter aujourd'hui de l'importance de frappes aériennes précises et mesurées, en particulier dans les opérations de basse intensité ; mais les chasseurs-bombardiers modernes sont trop perfectionnés et trop rapides pour offrir une solution efficace et abordable dans ce type de conflit. Ils sont très coûteux ; ils doivent donc voler très haut pour minimiser les risques, ce qui diminue d'autant leur capacité de frappe aérienne précise (à moins d'avoir une équipe au sol pour désigner la cible et sélectionner l'arme nécessaire), et ne peuvent être acquis en grande quantité et ont de toute manière une autonomie modeste, ce qui réduit les possibilités d'employer cette capacité.

Dans la mesure où la société Pilatus a bien malgré elle - ou peu s'en faut - une certaine expérience dans la fabrication d'avions à hélice capables d'exécuter des frappes aériennes, on se demande si l'armée suisse - compte tenu des réalités budgétaires actuelles - ne devrait pas s'intéresser à des solutions similaires pour développer ses capacités...

Posted by Ludovic Monnerat at 22h12

18 octobre 2009

Afghanistan : l'imbroglio politico-militaire

L'administration américaine actuelle, on le sait, est divisée sur la conduite des opérations de combat et de stabilisation en Afghanistan. Lors de sa campagne électorale, le candidat Obama avait promis de renforcer les troupes déployées dans la région, à la faveur d'un retrait d'Irak ; l'évolution positive - et prudemment tue dans les médias - de l'opération "Iraqi Freedom" lui donne cette possibilité sans grave conséquence. Mais le président Obama doit à présent choisir entre ceux qui - tel son vice-président - préconisent un allègement des troupes en Afghanistan et le recours à une approche sur les frappes à distance, avec des forces spéciales et des plateformes aériennes, et ceux qui - tel son conseiller à la sécurité nationale et sa secrétaire d'État - plaidant pour une campagne de contre-insurrection dopée par des renforts nombreux.

L'un des dangers qui guettent Obama, comme du reste ses prédécesseurs avant lui, n'est autre que la confusion entre les différents niveaux de la guerre, et tout particulièrement pour un conflit qui demeure malgré tout de basse intensité. Sans aller jusqu'aux égarements de Lyndon Johnson et Robert McNamara, qui validaient et sélectionnaient chaque cible terrestre bombardée par l'aviation américaine au Vietnam, les dirigeants de l'administration Obama semblent passer davantage de temps à considérer la mécanique de la campagne d'Afghanistan et les forces impliquées que les facteurs stratégiques dont, finalement, le succès ou l'échec des formations déployées vont dépendre.

La priorité de Washington devrait ainsi consister à équilibrer les ressources engagées dans l'opération avec les enjeux, réels comme perçus, qui la sous-tendent. Paradoxalement (en apparence), les tentatives des Talibans de déstabiliser l'État pakistanais et de prendre le pouvoir sur des portions de son territoire aboutissent à une élévation des enjeux facilitant les choses pour la communauté internationale. Il va de soi que l'évolution de l'opinion publique aux Etats-Unis, et plus encore en Afghanistan, sont les facteurs déterminants sur le plan stratégique ; les opérations sur place ne sont pas assez coûteuses en dollars, ni même en hommes, pour affecter vraiment les capacités nationales en la matière. Mais la patience des dirigeants ?

Les généraux actuellement en charge de l'Afghanistan, McChrystal et Petraeus, semblent de toute évidence avoir tiré les bonnes leçons du Vietnam - pas celles de la génération Powell / Schwarzkopf - et ont fait leurs preuves en Irak. On peut donc présumer qu'ils ont analysé la situation actuelle de l'Afghanistan et établi une approche opérative valable. Mais si leurs maîtres politiques se mêlent de la mécanique militaire au lieu d'apprécier son impact et ses besoins, et donc d'assurer une vraie cohérence entre l'action des troupes et leur perception au sein des populations concernées ; s'ils se focalisent sur la mise en œuvre des directives stratégiques au lieu de les donner à propos ; s'ils confondent les fins avec les moyens, et le sens de la campagne avec ses effets ; alors on ne peut guère être optimiste sur cette opération.

Posted by Ludovic Monnerat at 22h17

13 octobre 2009

Le dilemme de la puissance militaire

Les décisions prises récemment sur la répartition du budget au sein des forces armées britanniques révèle un dilemme que connaissent tous les planificateurs militaires en-dehors des périodes de conflit majeur : faut-il privilégier les forces engagées au quotidien dans des opérations de basse intensité ou au contraire conserver la priorité traditionnellement accordée aux forces vouées aux hypothétiques combats de haute intensité ?

Les dirigeants britanniques, confrontés à une pression considérable de la presse et du public en raison des déficiences de l'équipement octroyé aux troupes engagées en Afghanistan, ont donc choisi d'accorder la priorité à leurs forces terrestres (sans parler des forces spéciales) au détriment des forces navales et aériennes. Si l'on considère l'histoire de la Grande-Bretagne, c'est évidemment une décision plutôt inédite ; la Royal Navy a façonné le monde moderne, et la Royal Air Force a rapidement acquis son indépendance comme composante à part entière. Tout cela appartient-il au passé ?

Le dénominateur commun des deux approches reste bien entendu les limites budgétaires : il est rare qu'une nation soit suffisamment riche pour avoir des moyens capables de faire face simultanément à des menaces de basse comme de haute intensité, à moins d'y consacrer une part démesurée de ses ressources. A contrario, le fait de diminuer constamment les budgets militaires finit par réduire en-dessous du seuil critique l'aptitude à protéger ses intérêts et ceux d'autrui, et donc se traduit tôt ou tard par un déclin commercial et économique. Il n'étonnera personne d'apprendre qu'un État-providence (mieux décrit en anglais par l'expression "nanny state") entraîne une forme d'émasculation stratégique.

Trouver l'équilibre n'est pas chose aisée. Les capacités de stabilisation sont coûteuses, parce qu'elles impliquent un volume important de troupes au sol et une durée prolongée des opérations ; de plus, lorsque le contexte opérationnel rend nécessaire l'indépendance logistique du contingent, à peu près inévitable pour une armée moderne, les conséquences pécuniaires sont tout bonnement exorbitantes. Mais les capacités d'intervention sont encore plus coûteuses, car elles impliquent des systèmes d'armes d'une complexité exponentielle, et pourtant seuls à même de permettre une supériorité dans un espace donné - qu'il soit terrestre (formations blindées), naval (flottes combinées) ou aérien ("strike packages"). Sans parler des éléments d'appui nécessaires à leur emploi.

Comment résoudre le dilemme ? Une menace actuelle mais modérée appelle une réponse caractérisée par l'économie des forces, une réponse à la fois rapide et durable ; une menace potentielle mais décisive appelle une réponse caractérisée par la concentration des effets, avec un réservoir de forces mobilisable et disponible à temps. Or, économiser les forces implique une multiplication de celles dont on dispose au contact du secteur d'engagement, comme le font les forces spéciales, le renseignement de source humaine, les activités civilo-militaires, bref toutes les approches conventionnelles qui visent à développer un impact sur la société en crise ou en conflit.

Évidemment, il serait faux d'opposer l'approche non conventionnelle à l'approche conventionnelle : elles se complètent au contraire à merveille, et passer de l'une à l'autre offre même une flexibilité opérative du meilleur aloi. L'erreur fondamentale consiste plutôt à opposer le présent à l'avenir.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h26

6 octobre 2009

Entre la discorde et le doute

Le désaccord rendu public entre l'administration Obama et le commandant des forces coalisées en Afghanistan sur la stratégie à adopter dans le pays, afin d'éviter de perdre le conflit ouvert avec succès voici 8 ans, est intéressant à plus d'un titre. Visiblement, les maîtres politiques du général McChrystal auraient nettement préféré que celui-ci exprime ses doutes sur certaines hypothèses opérationnelles via sa voie hiérarchique, non à l'invitation d'un "think tank" appartenant à l'allié britannique, et alors même que les pertes américaines sur place sont plus élevées que jamais. Quand le franc-parler dérange, c'est rarement bon signe.

Les disputes entre chefs des armées et généraux en charge d'opérations de combat ou de stabilisation ne sont pas chose nouvelle, loin s'en faut. Mais McChrystal, qui a certainement l'appui de son chef direct (Petraeus), n'est pas un vieux faucon à la MacArthur, et Obama n'est pas un Truman en train d'éviter une escalade incontrôlable. C'est plutôt l'inverse : alors que la communauté internationale s'essouffle de plus en plus à tenter de transformer l'Afghanistan en aire de civilisation et de prospérité, il s'agit plutôt de songer à changer de cap pour éviter la défaite, c'est-à-dire l'épuisement moral et donc l'abandon. Même si les préoccupations politiques de Washington sont plutôt domestiques.

Ce débat rappelle aussi que l'Afghanistan, jadis présenté comme la "bonne guerre" par opposition à la "mauvaise guerre" d'Irak, n'est pas près d'être un succès. A la différence de l'Irak, dont les villes et la population n'ont finalement offert aucun sanctuaire aux combattants islamistes du coup massacrés par dizaines de milliers, l'Afghanistan offre des refuges montagneux à la pelle qui permettent aux talibans et à leurs alliés de se soustraire aux coups de la coalition, au besoin en traversant une frontière éminemment virtuelle, et donc de durer, tout en maintenant une présence à la fois menaçante et influente sur les populations civiles. Ce qui constitue en général la manière pour le faible de vaincre le fort.

Enfin, le désaveu de ses généraux souligne toujours plus crûment l'absence de succès tangible remporté par Barack Obama sur la scène internationale. Des voix toujours plus nombreuses s'élèvent pour dire que le Président acclamé par l'humanité entière - à en croire ses supporters - ressemble davantage à Carter qu'à Kennedy. Alors que le premier anniversaire de son élection approche, il est bien sûr un peu tôt pour juger un homme qui a effectivement suscité des espoirs au-delà du possible. Du reste, les élections qui se profilent et le recul démocrate qui s'annonce forment un jugement autrement pertinent. Mais un air amène et de beaux discours ne peuvent tenir lieu d'action stratégique.

Ceci étant, la discorde et le doute forment un mélange particulièrement corrosif pour les équipes dirigeantes.

Posted by Ludovic Monnerat at 22h10

5 octobre 2009

La projection d'une puissance multiforme

Les activités d'aide humanitaire d'urgence, illustrées par l'engagement actuel de la Chaîne suisse de sauvetage, bénéficient presque universellement d'une image flatteuse qui rejaillit sur le pays qui en est à l'origine. Sauver les vies d'autrui, ou à tout le moins tenter de le faire dans des conditions difficiles et risquées, est un narratif très efficace. Les fonds promptement rassemblés et distribués suite à une catastrophe, même s'ils s'inscrivent dans une autre dimension temporelle, n'ont pas le même impact. Oserais-je cependant avancer une expression quasi blasphématoire en affirmant qu'on assiste ici à une projection de puissance particulièrement bien adaptée à la situation ?

Bien entendu, je ne prête aucune visée sordidement intéressée aux Confédérés qui œuvrent en ce moment à Sumatra, dont certains ont d'ailleurs leur bureau bernois à quelques mètres du mien. Je dis simplement que déployer en quelque 48 heures un détachement de 120 spécialistes en recherche et sauvetage en milieu urbain à 10'000 km de la Suisse est une performance appréciable et appréciée. Et que la bonne volonté suscitée par de telles actions, produit typique de la puissance douce tant vantée ces dernières années, ne saurait être naïvement détachée de ses retombées potentielles sur le plan économique et diplomatique. L'augmentation des échanges commerciaux avec l'Indonésie depuis 2004 semble le souligner.

Le terme de puissance suscite toujours un réflexe de rejet dans bien des sphères, comme si les rapports de forces entre nations - ou entre individus - étaient une chose néfaste, à bannir au plus vite. Pourtant, la Suisse est bien une puissance économique et financière, de tout premier ordre sur le plan qualitatif, et c'est de la sorte qu'elle est perçue et parfois combattue au-delà de nos frontières ; les assauts répétés sur le secret bancaire et sur la concurrence fiscale le montrent clairement. Dans la mesure où un franc sur deux gagné dans ce pays est issu de l'exportation, notre intérêt est de bien comprendre les rapports de forces qui expliquent cette réalité satisfaisante et exploiter au mieux nos vecteurs de puissance.

Nous n'en sommes sans doute pas encore là dans notre compréhension des outils en mains de la Confédération, qui pourtant joue au-delà des frontières un rôle totalement différent de celui, judicieusement équilibré par le fédéralisme, qu'elle assure dans le pays. Les lâches capitulations devant la Libye du colonel Kadhafi ne s'expliquent-elles pas avant tout par une vision sectorielle, à court terme et marquée par le dilettantisme ? La Suisse a suffisamment de ressort et d'opportunités dans le monde pour ne pas devoir s'agenouiller devant un dictateur illuminé et vautré sur les réserves pétrolières de son pays. A condition bien entendu d'accepter d'entrer dans le jeu que jouent toutes les nations, toutes les sociétés et tous les individus.

Un jeu dans lequel nos cartes sont plutôt bonnes...

Posted by Ludovic Monnerat at 11h25

30 septembre 2009

Le syndrome du cockpit

La conduite militaire à l'ère numérique compte pour principal écueil la tentation de l'omniscience. Parce que l'informatique facilite immensément la génération, la transmission, le stockage et la visualisation des données, il est tentant de confondre quantité et qualité de l'information, de penser que l'on sait l'essentiel parce que l'on sait beaucoup. J'irais même plus loin en nommant cela le syndrome du cockpit : de la même manière qu'un pilote dispose sous ses yeux de tous les indicateurs nécessaires à sa fonction, qu'il s'agisse uniquement de voler ou en plus d'engager des systèmes d'armes, on se donne aujourd'hui l'impression de disposer d'un tableau de bord permettant de conduire un corps de troupe, une Grande Unité, voire même l'armée tout entière.

Le principe du cockpit est simple et attractif : toutes les informations essentielles sont amenées dans le champ de vision du pilote, qui peut donc immédiatement les exploiter pour agir ou réagir. Du moins est-ce ainsi que cela devrait en théorie fonctionner ; dans la pratique, les informations concernant un éventuel adversaire - comme la mission centrale des armées reste le combat, il vaut mieux s'en soucier - peuvent être insuffisantes (camouflage) ou fausses (déception). Il peut être satisfaisant de recevoir l'information censée répondre à nos besoins, et pratiquer une sorte de culture télévisuelle, mais l'information-clef ne se laisse que rarement appréhender de la sorte. Il faut s'investir, voire se battre, pour l'avoir.

Bien entendu, les systèmes informatiques sont parfaitement adaptés à la logique mathématique des domaines essentiellement linéaires, comme la logistique et l'aide au commandement. En revanche, ils se révèlent particulièrement inadaptés à la logique paradoxale de la stratégie, à l'affrontement des volontés qui caractérise le combat sous toutes ses formes. Il est donc inutile, et souvent même contre-productif, de maximiser l'efficience de sa propre mécanique interne sans avoir l'appréhension de l'enchaînement des mesures et contre-mesures que suppose un affrontement entre deux acteurs - ou davantage. Savoir n'est pas encore comprendre, et comprendre n'est pas encore décider.

Il faut parfois faire preuve de discipline pour éteindre la télévision. Il en faut peut-être autant pour éteindre son ordinateur, couper les smartboards, renoncer aux e-mails, bref pour se couper du flux des données. On peut accepter un cockpit pour commander à une machine, dont il constitue dès lors l'interface, mais pas pour conduire des hommes, et ceci même en l'absence de toute situation conflictuelle. Et si de telles affirmations résonnent comme des évidences, il faut avoir expérimenté le fonctionnement quotidien de grands états-majors répartis entre plusieurs emplacements, reliés par vidéoconférence et vivant au rythme des SOP pour savoir la valeur d'un fonctionnement analogique.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h12

23 septembre 2009

Les retombées toxiques des pressions budgétaires

Quelles sont les conséquences pour l'armée de la transformation accélérée qu'elle subit depuis 10 ans, et qui désormais doivent bien davantage aux réductions budgétaires qu'à la transformation du contexte stratégique ? Bientôt 6 ans après l'introduction de l'Armée XXI, dont le modèle est toujours plus éloigné des conditions-cadres actuelles, certains éléments de réponse apparaissent clairement, en particulier ceux qui ont trait au fonctionnement interne de l'institution.

Premièrement, il existe aujourd'hui au sein de l'armée une sorte de lutte permanente, de concurrence exacerbée, voire même de course à la survie. La nécessité de réduire fortement et constamment le volume du personnel remet en question toutes les structures existantes, et la crainte de disparaître, de sacrifier le produit de tant d'efforts, amène presque immanquablement chaque organisation à contester l'ampleur, sinon l'existence, d'autres organisations comparables ou convergentes. Au lieu de l'union sacrée qu'exigerait la gravité de la situation, nous assistons à une lutte de tous contre tous qui régulièrement sort du cadre de l'armée pour atterrir dans la classe politique ou dans les médias.

Deuxièmement, les décisions prises même au niveau le plus élevé sont systématiquement remises en question. Parce que les ressources disponibles ne permettent plus de tout faire, chacun a la tentation de choisir entre les missions reçues, c'est-à-dire de fixer ses propres priorités, et donc somme toute de faire ce qu'il veut. A raison ou à tort, la faisabilité est souvent opposée à l'autorité. Du coup, les ordres sont considérés comme provisoires à l'instant même d'être émis, parce que l'on subodore un contrordre prochain, justifié par l'insuffisance des ressources, un changement de chef ou une nouvelle restructuration.

Troisièmement, la gestion prend le pas sur la conduite, et la centralisation accrue force encore le trait. Parce que l'armée est confrontée à des problèmes généraux, on élargit les solutions à toutes ses composantes, et donc on surcharge les grands chefs de dossiers par dizaines. A force de ne jurer que par les processus et le "top down", on multiplie la complexité du système, on sature les échelons supérieurs et on s'éloigne de ceux qui forment effectivement les capacités de l'armée. On en vient même à donner des ordres à toutes les unités de l'armée, directement depuis Berne, comme dans une administration, comme si les commandements n'existaient pas.

Quatrièmement, corollaire logique, on multiplie les gestionnaires au détriment des militaires. On a fait croire au commandement de l'armée que les nouvelles technologies de l'information et des processus à la mode tels que "controlling", "portfolio management" ou encore "masterplan" lui permettraient de tout voir, de tout savoir et donc de décider mieux que quiconque. En conséquence, on compte de plus en plus de gens qui ne font que traiter et transmettre des données, et de moins en moins de gens qui se chargent de générer, d'entraîner et d'engager les formations. Surtout lorsque ces données prouvent à quel point sa propre organisation est indispensable, ce qui nous ramène au premier point.

Je pourrais naturellement émailler mon propos de maints exemples précis, mais je préfère conclure par une question : dans ces conditions, peut-on s'imaginer que l'armée soit en mesure de remplir sa mission en cas de crise ?

Posted by Ludovic Monnerat at 18h21

1 décembre 2007

L'arme et les munitions

En avril dernier, lorsque le Parlement débattait du maintien à domicile de l'arme de service et de la munition de poche, j'avais écrit - en toute logique - les lignes suivantes :

"D'un point de vue strictement sécuritaire, en revanche, l'absence des munitions militaires promet d'avoir un impact tout aussi limité, puisqu'il est très facile de se procurer en toute légalité des munitions du même calibre. J'aimerais bien avoir accès à des statistiques précises montrant combien d'actes violents commis avec des armes de service ont également impliqué les munitions de poche dans leur boîte close, et combien ont au contraire utilisé des munitions privées. De toute manière, il n'est pas rare que des citoyens-soldats - et notamment des cadres - conservent par devers eux un petit stock de cartouches "issues" d'une période de service, en parfaite violation des prescriptions sur l'emploi des munitions militaires. Et allez distinguer une GP 90 achetée dans le commerce d'une GP 90 reçue du chef mun..."

L'affaire du tueur de Höngg vient de confirmer la chose : ce jeune homme qui a tiré une unique balle de 5,6 mm sur une victime choisie au hasard, après avoir volé la GP 90 à l'armée, n'a pas eu recours à sa munition de poche pour commettre son crime. Du coup, l'apparence de solution trouvée au Parlement vole en éclats et le débat reprend de plus belle, motivé par un fait divers aussi spectaculaire qu'isolé, et qui, en fait, pose avant tout la question de l'aptitude à faire service avec un casier judiciaire étoffé. Mais puisque les adversaires de l'armée ne peuvent plus s'attaquer de front à celle-ci sans se couvrir de ridicule, les armes personnelles des soldats-miliciens offrent un angle d'attaque favorable dans ce que l'on nommerait une approche indirecte de l'objectif recherché.

Ce dont je peux témoigner à titre personnel, c'est que les munitions de poche sont actuellement retirées définitivement aux militaires en service, avec une célérité d'ailleurs surprenante, vu que les ordres en la matière ont été émis avant même que le mécanisme nécessaire à un tel retrait, avec un contrôle individuel performant, ne soit prêt. Maintenant, dans la même logique, comme après l'affaire de Marly l'an dernier pour le service de garde, on s'attend à ce que l'armée prenne des mesures draconiennes en réponse à une pression politique hors de la filière de commandement et impose un contrôle détaillé de toutes les munitions militaires. A quand le contrôle des détonations, appliqué aujourd'hui aux grenades à main, pour les petits calibres ? A quand de nouvelles restrictions appliquées à tous faute d'avoir le courage de filtrer les individus avant leur entrée dans l'armée ?

Posted by Ludovic Monnerat at 18h50 | Comments (5) | TrackBack

17 novembre 2007

Une articulation cellulaire

Rapidement en passant, un article qui souligne assez bien la structure et le fonctionnement d'adversaires non étatiques aujourd'hui :

"C'est un petit groupe islamiste bien organisé qu'a démantelé la police en plein milieu du Doubs. Mardi, sept islamistes présumés qui s'entraînaient pour partir combattre en Irak ont été interpellés à Pontarlier et Besançon. A leurs domiciles, la police a saisi un véritable arsenal : des tenues de camouflages, des armes de poing, des fusils à pompes, des répliques de Kalachnikov sans oublier des munitions. Des documents sur l'islam radical ont également été découverts."

Une manière supplémentaire de montrer le découplage entre l'espace et les forces...

Posted by Ludovic Monnerat at 8h48 | Comments (197) | TrackBack

2 octobre 2007

Du mode majeur au mode mineur

Une manière de situer les opérations militaires le long de leur spectre consiste à fixer deux pôles : l'emploi des forces en mode majeur ou en mode mineur.

Le mode majeur correspond à l'emploi conventionnel des formations militaires, c'est-à -dire à la recherche ou à l'application ouvertes d'une supériorité durable sur un espace donné. Il s'exprime avant tout à travers les actions de combat symétriques (attaque, combat retardateur et défense), susceptibles d'occasionner un déchaînement destructeur de la force, mais recouvre également les actions de nettoyage, de contrôle, de protection ou de surveillance qui leur succèdent en cas de succès, et qui sont menées indépendamment dès lors qu'il s'agit de préserver le statu quo. En bref, c'est le métier traditionnel des armées, celui que l'on apprend à tous les officiers, celui qui forge le mode de pensée des états-majors.

Le mode majeur amène les formations engagées à se préoccuper essentiellement des effets militaires ou sécuritaires. Il suppose pour ce faire une assise politique des plus solides, due à l'ampleur des enjeux fondant l'action, ou à tout le moins un très large consensus, obtenu par la proportionnalité - voire la passivité - de l'action. On y recourt quand on le peut, soit quand on a les capacités, la volonté, la légitimité et l'opportunité pour revendiquer ou exercer la supériorité nécessaire. La conquête ou le contrôle de l'espace en est la finalité logique.

Le mode mineur correspond au contraire à l'emploi non conventionnel des formations militaires, c'est-à -dire à la recherche ou à l'application discrètes d'une supériorité ponctuelle dans une situation donnée. Il s'exprime avant tout à travers des actions dépassant le cadre strict du combat (contre-insurrection, guérilla, opérations psychologiques, opérations cybernétiques), reposant sur un effet multiplicateur de la force utilisée, mais recouvre également les actions entrant dans le cadre des opérations spéciales - reconnaissance spéciale, assistance militaire et action directe, voire évacuation de non combattants et libération d'otages. En bref, c'est le métier qui se développe (difficilement) au sein des armées, celui que l'on devrait également apprendre aux officiers, celui qui devrait compléter le mode de pensée des états-majors.

Le mode mineur amène les formations engagées à se préoccuper essentiellement des effets politiques, économiques ou informationnels. Il suppose en règle générale des risques politiques et militaires élevés, avec des conséquences graves en cas d'échec, mais que l'ampleur des enjeux justifie. On y recourt quand on le doit, soit quand on n'a pas les capacités, la volonté, la légitimité ou l'opportunité d'agir en mode majeur. La domination et l'influence des situations en est la finalité logique.

Le drame des armées contemporaines, c'est qu'elles n'ont pas encore mesuré le glissement du mode majeur au mode mineur qui, pour des raisons qu'il serait trop long d'expliciter ici, s'est opéré ces dernières décennies. Du coup, elles ont une nette tendance à patauger et à commettre toutes les balourdises possibles dès qu'elles sortent de leur pré carré tactique et strictement militaire, et les coûts galopants des équipements conçus pour le combat symétrique engendrent sur le plan financier un cercle vicieux, par lequel la qualité, la quantité et la diversité deviennent mutuellement incompatibles. Avec pour conséquence le risque de rater toute modernisation des esprits et des machines, seule à même de permettre une action efficace dans les deux modes!

Le feedback est encore plus bienvenu que d'habitude sur ces réflexions !

Posted by Ludovic Monnerat at 11h31 | Comments (22) | TrackBack

22 septembre 2007

Le point faible des "contractors"

Intéressante évolution de la situation en Irak : les entreprises privées de sécurité, qui bien souvent déploient des formations militaires stipendiées, montrent leurs limites et leurs vulnérabilités stratégiques. La polémique entoure une société telle que Blackwater depuis plusieurs années, et les récents remous dus à une fusillade moins discrète que d'autres ne changent pas fondamentalement l'aspect du problème. D'ailleurs, le fait que les équipes de Blackwater ont repris leur mission au profit des diplomates américains montre bien la dépendance de la première puissance mondiale envers les sociétés que ses contrats ont rendu florissantes. Pourtant, une nouvelle réalité pénètre désormais les esprits : le fait que l'emploi durable de telles sociétés devienne en soi contre-productif.

Le type d'adversaire décentralisé et chaotique que les États-Unis notamment affrontent en Irak est intrinsèquement voué à une méthode de combat génétique, subissant la sélection : toutes les actions possibles, même les plus absurdes (tentative d'attentat suicide à pied face à un char de combat, par exemple), sont nécessairement tentées au moins une fois, et les plus efficaces - comme celles offrant les meilleures chances de survie - sont identifiées, retenues et perfectionnées. C'est d'ailleurs ainsi que les pertes terribles subies face aux Forces armées américaines et à leurs auxiliaires ne sont pas en soi un indice d'insuccès (à la différence de leurs effets sociétaux) : elles indiquent également des pratiques empiriques en cours à une vaste échelle, dont peut fort bien émerger une approche payante. Comme celle consistant à combattre des sociétés privées honnies de la population locale.

Après 4 ans de conflit non conventionnel, il est en effet clair que l'approche directe face aux militaires américains ne mène pas au succès (même si les médias occidentaux ne cesse depuis le début de gloser sur la prétendue "défaite" de ceux-ci) : l'apprentissage progressif de la contre-insurrection a permis aux Forces armées U. S. de préserver et de développer les effets multiplicateurs, dans la société irakienne, dont dépend le succès de leur action. Par ailleurs, le fait de combattre les alliés des Américains - c'est-à -dire avant tout des Irakiens n'ayant guère d'autre choix rationnel - s'est rapidement retourné contre ceux qui ont usé et abusé de cette méthode, et notamment les islamistes irakiens et étrangers. Les évolutions positives annoncées récemment par le commandement américain sont en partie la conséquence de cet échec. Toutefois, certains alliés des Américains sont des cibles rentables et acceptables : les soldats stipendiés de Blackwater et consorts.

La mentalité du "contractor" venu faire une rotation en Irak ou ailleurs est en effet le plus souvent à l'opposé de la contre-insurrection : il vient pour faire du profit, considère tous les locaux comme des menaces potentielles, ne se fie qu'à ses propres collègues (et encore, d'abord ceux issus de son ancienne tribu militaire ou civile), et donc se fout éperdument de l'impact qu'il aura au-delà du court terme. Derrière les prestations sécuritaires vantées par les privés se cache une vision au microscope de la sécurité, perçue dans le simple rapport de force tactique découlant de l'emploi de petites unités. Autrement dit, une grande part des sociétés de sécurité ont une approche contraire aux intérêts à moyen et à long terme de leurs clients, et leur incapacité à se fondre dans leur environnement de travail en fait un symbole contre-productif. Les attaquer est donc l'assurance d'en tirer parti : leur infliger des pertes est tout aussi positif que les forcer à combattre et à outrepasser leur rôle.

Cette soudaine révélation d'une vulnérabilité stratégique ne signifie pas la fin des armées privées en gestation, mais elle annonce déjà leur mutation, la nécessité d'évoluer au rythme des mesures et contre-mesures propre à n'importe quel conflit. Quitte à laisser au rebut des perceptions trop ternies, comme Executive Outcomes hier et peut-être Blackwater demain, pour renaître sous une autre forme, au gré des transferts toujours rapides de personnel et de savoir-faire...

Posted by Ludovic Monnerat at 17h19 | Comments (21) | TrackBack

17 septembre 2007

Une escalade "prudemment calibrée"

Que préparent les États-Unis face à l'Iran ? Faute d'avoir le temps d'offrir ici une analyse détaillée, je trouve intéressant de lire cet article paru hier dans le Jerusalem Post :

According to senior US defense and intelligence officials that spoke with the Telegraph, the Pentagon has gathered a list of up to 2,000 targets including a major base run by the Iranian Revolutionary Guard Quds Force in the south.
Pentagon and CIA officers said that such a war would come to pass as a result of a "carefully calibrated program of escalation" that would lead to a "military showdown with Iran," the officials told the newspaper.
This scenario could arise once it was apparent that diplomatic efforts with the country were hopeless. When Iran would be internationally denounced for its interference in Iraq, the US could conduct cross border raids on Iranian training camps and bomb factories.
The report said that the raids would provoke a "major Iranian response" that could result in a halt to Gulf oil supplies; this in turn, said experts, would provide legitimacy to strike Iran's nuclear facilities and armed forces.

Un programme d'escalade "prudemment calibré", axé sur une suite prévue de réactions adverses, est à peu près un non sens stratégique, et j'espère pour eux que les Américains ont d'autres approches en réserve. De même, une liste priorisée de cibles interarmées comptant quelques 2000 items suggère une réédition des cercles de Warden, une théorie mise en oeuvre en 1991 face à l'Irak de Saddam Hussein et qui pêche par une considération bien trop limitée pour les phases "post attrition". Quant à rechercher en cours de route la légitimité nécessaire pour accomplir les actions décisives sans lesquelles toute la démarche reste vaine, elle me fait penser à ces formations blindées allemandes parties à l'assaut des Alliés dans les Ardennes, en 1944, en comptant leur dérober du carburant pour atteindre leur objectif final...

N'en doutons pas : les États-Unis sont aujourd'hui déjà en guerre contre l'Iran, à la fois en Irak et en Afghanistan, sur les marchés du globe ou encore sur nombre d'ondes. Depuis 2 ans au moins, ils procèdent à un isolement progressif du régime iranien qui multiplie l'effet de ses propres carences, notamment économiques, et qui illustre une approche indirecte sans doute la mieux à même de faire face à cette situation. Il est donc difficile de croire que l'administration Bush puisse sans raison apparente rompre avec cette stratégie et, alors qu'elle court sur son erre, se lancer dans une opération militaire autre que ponctuelle et limitée. Ce qui est bien différent d'une escalade par définition difficile à contrôler et à abréger.

Bien entendu, les renseignements disponibles en source ouverte ne suffisent pas pour appréhender les positions ainsi dévoilées dans cet article, et qui font davantage penser à la composante psychologique de cette campagne indirecte...

Posted by Ludovic Monnerat at 22h15 | Comments (269) | TrackBack

14 septembre 2007

La dissimulation avant l'action

La dissimulation avant l'action est une constante dans l'art de la guerre ; fondée sur le camouflage, la diversion ou la déception, elle permet de préserver la surprise et d'empêcher, ou de retarder, la réaction de la cible. Les animaux l'emploient pour chasser depuis des millions d'années ; les hommes l'emploient pour combattre depuis des millénaires. Toutefois, l'évolution drastique du milieu au fil de l'urbanisation galopante fait que la dissimulation repose toujours plus sur une imitation de la normalité citadine et post-industrielle, comme le montre fréquemment la pratique du terrorisme, où la voiture piégée reste l'arme matériellement la plus efficace. Mais la méthode est accessible à tout un chacun, même si les forces armées restent étroitement liées à l'uniforme.

Prenez par exemple cet engin équipé d'un minigun, c'est-à -dire d'une mitrailleuse rotative au calibre 7,62 mm et capable de tirer 3000 coups à la minute : rien ne le distingue a priori des autres SUV dans lesquels circulent les citadins aisés, les convois gouvernementaux ou encore les équipes de sécurité privées. Pourtant, c'est bien une arme de guerre qui est ainsi disponible en quelques secondes sur un véhicule d'aspect commun, au lieu de la trouver sur un hélicoptère ou un avion d'appui aérien rapproché. Et l'utilité d'un tel montage est évidente : une rafale de minigun permet de neutraliser presque instantanément, par la densité de la gerbe, toute menace croyant avoir affaire à une cible facile. Le risque de dommage collatéral est évidemment énorme, mais il en va de même pour toute arme puissante.

Trimbaler une puissance de feu équivalente à celle d'une section d'infanterie (sans ses armes antichar, certes) dans un véhicule banalisé témoigne naturellement de la transformation de la guerre, de l'éclatement de l'espace face à la circulation des personnes et des idées, de l'absence de profondeur stratégique caractérisant notre ère de menaces immanentes et diffuses. Cela montre également que la décentralisation des capacités et des volontés d'agir est une réponse stratégique contemporaine, et qu'elle peut aussi bien s'exprimer par la prolifération des sociétés militaires privées, aptes à s'engouffrer dans les vides sécuritaires et dans les aires chaotiques, que par la responsabilisation accrue de l'individu, appelé à jouer un rôle croissant dans la sécurité locale sous des dehors des plus communs. Désarmer contre leur gré les citoyens-soldats serait d'ailleurs un contresens historique, à une époque où la guerre est plus que jamais l'affaire d'amateurs plus ou moins éclairés - pour ne pas dire illuminés.

Maintenant, il est clair qu'un véhicule ainsi transformé peut être très utile pour ouvrir la voie à l'heure des embouteillages... :-)

Posted by Ludovic Monnerat at 22h01 | Comments (15) | TrackBack

10 septembre 2007

Cocorico pour la Suisse !

C'est en cas ce que l'on peut en conclure en lisant le dernier billet de Jean-Pierre Chevallier sur son nouveau blog (le précédent ayant été supprimé pour des raisons pour le moins obscures) :

"La Banque Nationale Suisse mène une politique monétaire a priori normale depuis que la crise du subprime s'est manifestée, ce qui montre que le système bancaire suisse est fondamentalement sain, contrairement à ce qui se passe dans le reste de l'Europe et en Amérique du Nord."
"L'Helvétie bancaire reste propre en ordre : c'est encore le meilleur refuge du monde pour les capitaux. Comment font les petits Suisses, cernés de toutes parts, pour ne pas sombrer dans les turpitudes européennes ?"

Comment ? Probablement en s'inspirant du passé, en capitalisant (c'est le cas de le dire) sur une solide tradition en la matière, mais aussi en évitant les changements trop rapides, en s'adaptant progressivement à la nouveauté sans pour autant trahir les principes qui ont fait l'efficacité de leur place financière. Le Suisse est naturellement conservateur, méfiant, prudent, peu émotif, économe, calculateur, même s'il est capable de grands élans d'ouverture, de changement, d'innovation et de générosité face à des situations qui l'exigent. C'est donc, à moins que je ne m'abuse complètement, l'identité nationale suisse qui fonde en premier lieu ce meilleur refuge du monde, grâce à la stabilité qu'elle suppose. Ou comment ces caractéristiques à première vue ternes, voire risibles, sont une source de succès.

Cette valeur ajoutée à la constance et à la mesure révèle en fait une stratégie. On dit souvent que la Suisse n'a pas de stratégie, qu'elle n'a pas lieu d'en avoir ; on répète d'un air entendu certaines maximes à propos de l'Helvétie ("petits pays, petits soucis"), sans se rendre compte qu'il y a bien une approche générale relevant de la pensée stratégique, même si l'on s'y est tellement habitué qu'on ne l'identifie plus comme telle. Comment un pays dépourvu de presque toute ressource naturelle et outrageusement dépendant de l'extérieur (important aujourd'hui 100% de son énergie fossile et 40% de sa nourriture) pouvait-il atteindre une quelconque prospérité sans se rendre attractif aux yeux d'autrui, et donc sans se différencier par des atouts gagnants à long terme ? Une île au sein de l'Europe ne peut être isolée si elle offre des avantages uniques.

La stratégie suisse est plus éloquente pour qui s'intéresse à l'histoire militaire et aux dispositifs de défense préparés et adoptés depuis l'époque du général Dufour, tant la dimension économique y est étroitement intégrée. Mais c'est surtout la recherche de l'indépendance et la conviction en notre différence qui restent la marque d'une visée stratégique à part entière, et (encore) couronnée de succès. De quoi en revenir au cocorico... :-)

Posted by Ludovic Monnerat at 21h10 | Comments (13) | TrackBack

23 août 2007

L'action dans la profondeur

Dans les armées occidentales, la notion d'action dans la profondeur a été entérinée par la doctrine AirLand Battle, développée pour faire face à la menace soviétique en Europe ; jusqu'à nos jours, on tend encore ainsi à délimiter l'espace entre zone profonde, zone de contact et zone arrière (deep, close, rear), et de nombreuses notions en découlent, comme l'exploration dans la profondeur (plusieurs dizaines à plusieurs centaines de kilomètres), le feu opératif (à des distances similaires) ou les commandements de zone arrière. En soi, cette délimitation de l'espace ne s'éloigne pas vraiment de celle élaborée au XIXe siècle par Jomini, et dont certaines expressions sont toujours utilisées (base d'opération, ligne de communication, etc.), à la différence près que la troisième dimension et la portée des armes modernes a été intégrée.

On mesure donc la mutation doctrinale que provoque l'interconnexion des champs de bataille, encore illustrée récemment par des incidents montrant la vulnérabilité des zones arrières et l'absence de profondeur stratégique : des familles de soldats britanniques et danois déployés en Afghanistan et en Irak ont reçu des coups de téléphone menaçants ou insultants, après avoir probablement intercepté des appels passés à partir de téléphones portables. Avec un effet sur les familles, déstabilisées par ces intrusions vocales et redoutant des actions violentes (par exemple venant de minorités étrangères présentes dans leur pays), mais aussi sur le moral des troupes, notamment par les restrictions afférentes dans l'emploi des communications.

De telles méthodes sont naturellement à double tranchant, et elles peuvent fort bien se retourner contre leurs auteurs ; nombre de combattants irréguliers ont été piégés, ces dernières années, par l'emploi inconséquent de technologies modernes. Mais ces méthodes montrent également que penser en réseau doit devenir la règle dans tous les domaines des opérations militaires, que le soldat individuel doit être intégré avec tous ses liens affectifs, et qu'un éventail complet d'actions adverses possibles, indépendamment de l'espace, doit impérativement être intégré dans toute planification d'emploi. Ainsi, pour revenir aux exemples cités, chaque contingent projeté dans une mission même de maintien de la paix doit faire l'objet dans le pays d'origine non seulement de mesures de sécurité opérationnelle, mais également de planifications prévisionnelles fondées sur la possibilité d'actions psychologiques menées sur leur entourage.

De ce fait, la structuration de l'espace ne peut plus être celle que nous a léguée la doctrine militaire du XXe siècle, mais doit tenir compte des capacités, de la volonté, de la légitimité et de l'opportunité d'agir des acteurs belligérants (ou potentiellement actifs dans un conflit). Par conséquent, la véritable action dans la profondeur - sans nier les difficultés tactiques et techniques liées à l'emploi de troupes loin de leur base d'opération - consiste non pas à pénétrer les espaces, mais bien à pénétrer les esprits ; non pas à influencer la disposition des forces adverses, mais bien à affecter la circulation des idées et émotions opposées ; non pas à porter la guerre sur le sol de l'ennemi (elle y fait déjà rage, pour peu que ce lieu soit accessible aux biens, aux personnes et aux informations), mais bien à mener celle qui inévitablement se déroule autour de nous.

Posted by Ludovic Monnerat at 20h10 | Comments (9) | TrackBack

18 août 2007

Le retour du char de combat

Les chars de combat ont été introduits durant la Première guerre mondiale, ont largement décidé des premières campagnes de la Seconde et ont constitué l'un des piliers des forces armées conventionnelles durant la guerre froide. Pendant les 15 dernières années, leur nombre toutefois a connu une réduction massive, de l'ordre de 60% à 80% selon les armées, et de nombreux arguments étaient avancés pour expliquer leur obsolescence : poids excessif, difficultés de projection, profil inadapté, etc. Aux États-Unis, les Abrams - conçus pour défaire les blindés de type soviétique en Europe centrale ou en Corée - étaient même promis à une extinction assez rapide, en faveur de blindés plus légers et plus flexibles. Jusqu'à ce que les campagnes d'Irak et d'Afghanistan rappellent que l'équilibre entre puissance de feu, mobilité et protection dépend aussi de l'adversaire.

Alors que les Canadiens déploient par avion de transport géant leurs chars Leopard 2 d'occasion prêtés par l'Allemagne, symbolisant ainsi la course au blindage que provoquent également les conflits de basse intensité, les Américains ont décidé de prolonger la durée de vie de leurs Abrams et de transformer le modèle pour le maintenir en service jusqu'en 2050. La nécessité de mener des opérations de longue durée avec des pertes minimes a relativisé les problèmes de projection et renforcé les mesures de protection. Dans ce contexte, le char de combat perd sa fonction antichar pour devenir un élément lourd, utilisable en milieu urbain comme ouvert, pour assurer une liberté de mouvement face à toute arme légère ou presque susceptible d'être engagée par des combattants irréguliers.

Maintenant, si le char de combat est un outil performant sur le plan matériel, ses effets secondaires sur le plan immatériel ne doivent pas être sous-estimés ; de plus, accorder une priorité absolue à la protection des propres forces amène automatiquement à se couper de son environnement opérationnel, et donc à abandonner à l'adversaire toute initiative pour conquérir les coeurs et les esprits. Autrement dit, la persistance des chars de combat dans les forces armées ne signifie pas pour autant qu'ils vont en redevenir les pierres angulaires, mais simplement qu'ils vont mettre leurs capacités uniques au service de campagnes visant à convaincre autant qu'à vaincre, à stabiliser autant qu'à neutraliser.

Posted by Ludovic Monnerat at 12h22 | Comments (21) | TrackBack

14 août 2007

Armées sans guerrier et guerriers sans armée

Les armées ont la réputation d'être des institutions attachées aux traditions, respectueuses de l'histoire, voire même tournées vers le passé. Pourtant, il est un domaine dans lequel elles ont connu une évolution aussi rapide qu'inquiétante : leurs mÅ“urs, leur mentalité, leurs coutumes - bref, leur culture. J'ai l'impression que les formations militaires aujourd'hui ont l'air de rassemblements scouts par rapport à ce qu'elles étaient voici 20 ou 30 ans. Tout est plus calme, plus ordré, plus mesuré, plus tempéré qu'avant ; plus précis et plus technique aussi, voire plus complexe. Mais ces armées de l'ère numérique, dopées à l'électronique et aux présentations PowerPoint, ne paraissent guère avoir beaucoup de guerriers.

Il faut dire qu'une pression extérieure considérable s'exerce sur la moindre aspérité. Aimer les armes à feu est mal vu, car les armes sont dangereuses, on le sait ; s'afficher avec des armes confine à la provocation. Aimer la fusillade, les exercices de combat, les tirs bien nourris, est vite suspect : on ne veut pas de Rambos dans les rangs (et le dire est un refrain incontournable). Aimer la confrontation ou la bagarre est interdit : on veut des soldats présentables et dociles, pas des brutes ou des violents. Quant à aimer le combat, autant l'exprimer par wargame ou jeu vidéo interposé, sous peine d'être considéré comme trop dangereux pour les armées démilitarisées et émasculées de notre temps (toute ressemblance avec un assessment pour candidats instructeurs est purement intentionnelle).

Les lignes ci-dessus forcent le trait et ne tiennent pas compte de différences importantes d'un pays à l'autre ou d'une arme à l'autre. Elles témoignent toutefois d'une telle tendance à aseptiser et à édulcorer les rangs, à nier la nature violente et antagoniste de la fonction militaire, que la capacité même des armées à faire la guerre doit être mise en doute. Il est vrai que toutes les missions subsidiaires, auxiliaires et humanitaires qu'on leur impose, et qu'elles en viennent à accepter avec reconnaissance puisqu'elles se croient un mal nécessaire, ont pour effet de décevoir ou de dégoûter tous ceux qui ont à cÅ“ur de pratiquer le métier des armes. Surtout dans une société qui dévalorise systématiquement les traits de caractère masculins, tels que l'agressivité ou la compétition.

Mais l'économie globale de la sécurité recherche avidement ces guerriers, qui sont de plus en plus nombreux à pratiquer leur métier dans des sociétés militaires privées, et qui retrouvent l'environnement rude, martial et machiste dans lequel ils prospèrent. La demande galopante que génèrent les conflits déstructurés de notre ère exige en effet des réponses rapides et efficaces, voire brutales, et non les apparences dont peuvent se satisfaire les armées des pays réputés en paix. Cette sous-traitance des prestations combattantes a d'ailleurs des avantages politiques certains, puisqu'elle permet d'obtenir des prestations sécuritaires sans se salir les mains ; mais à force de privilégier les armées sans guerrier, on risque surtout de dépendre des guerriers sans armée au point d'en être otage.

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12 août 2007

Money changes everything

L'argent, dit-on, est le nerf de la guerre ; il est surtout l'expression monétaire d'une puissance qui peut se matérialiser par la capacité de la faire, voire d'en choisir le lieu et le jour. C'est une réalité sous-jacente des guerres de décolonisation que la faiblesse économique des nations européennes terrassées par la Seconde guerre mondiale : l'infériorité numérique des corps expéditionnaires n'avait rien de nouveau, puisque les conquêtes coloniales se sont faites par la force dans de telles conditions, mais la réduction ou l'absence de supériorité matérielle a suffi à faire pencher la balance. Rien de plus difficile que de constater la caducité des vers de Belloc ("Whatever happens we have got / the Maxim Gun and they have not") ; à Dien Bien Phu, les 17 bataillons français alignaient ainsi 9 batteries d'artillerie contre 15 - sans compter un régiment de lance-mines de 81 - pour les 5 divisions Viet Minh qui les assiégeaient. Le courage individuel ne compense jamais, à terme, un tel déséquilibre.

Une économie durablement forte est ainsi la condition pour produire une puissance militaire à même non seulement de protéger le sol national, mais également d'être projetée loin au-delà . Un exemple illustre actuellement cette réalité, celui de la Russie. Enrichie par ses ventes d'une énergie fossile aux prix très élevés, la Russie a remboursé ses dettes et stabilisé sa situation financière ; mais elle a aussi retrouvé une posture expansionniste digne de la guerre froide, envoyant ses bombardiers taquiner les forces de l'OTAN ou des Etats-Unis, ambitionnant le retour de sa flotte en Mediterrannée ou annonçant son intention de construire les porte-avions dont rêvaient les amiraux soviétiques. Pourtant, la chute des années 90 mettra du temps pour être digérée, et les éclats actuels ne sont jamais que l'arbre qui cache la forêt. La puissance militaire se réduit bien plus vite et facilement qu'elle ne se construit.

Toutefois, les grands systèmes d'armes ne sont pas toujours décisifs, notamment dans les conflits de basse intensité ; l'équipement individuel du soldat, et l'instruction qui fonde son emploi, l'ont été bien plus souvent. Or cet équipement n'a jamais cessé de voir son coût comme son efficacité augmenter dans des proportions ayant un impact stratégique. Durant la guerre froide, le combattant irrégulier équipé d'une Kalachnikov ou d'un RPG produits en quantités astronomiques par l'économie communiste avait une parité avec le soldat occidental ; désormais, les appareils de vision nocturne, les positionneurs GPS, les radios miniaturisées, avec bientôt l'interconnexion des senseurs, les vecteurs robotisés ou encore les blindages liquides, donnent et donneront - à condition d'en avoir les moyens - un avantage considérable. A volonté de combattre égale, on retrouve un déséquilibre similaire à celui de l'ère coloniale.

La question se pose de savoir si un État peut s'offrir le luxe d'équiper l'ensemble de son armée - et pas uniquement quelques unités spéciales transformées en vitrines - avec un tel niveau qualitatif. Les Etats-Unis, dont l'économie a connu une décennie florissante, investissent à présent 4,5% de leur PIB pour leurs armées, contre 6% du temps de la guerre froide ; encore faut-il déduire les 0,5% que coûtent les opérations de combat actuelles, ainsi que l'énorme coulage dont souffre le budget du Pentagone. En revanche, les États européens, et malgré la réduction des effectifs due à la professionnalisation des armées, n'arrivent guère à suivre. Le cas de la Suisse n'est pas différent : les derniers grands investissements dans l'équipement individuel datant de la première moitié des années 90, le soldat suisse est aujourd'hui singulièrement moins bien équipé que ses homologues occidentaux. Et l'acquisition d'un nouveau couteau ne va guère améliorer les choses !

La faiblesse militaire est un risque qui, avec le temps, a généralement des conséquences funestes sur le sort des nations. On peut me rétorquer qu'il suffit d'augmenter les budgets de la défense pour corriger le tir, même si plusieurs années sont nécessaires pour cela ; mais il reste à démontrer la capacité des États européens à augmenter leurs dépenses militaires alors que leurs économies n'ont qu'une croissance modeste, et que leurs charges sociales ne cessent d'augmenter. Maintenir des dépenses militaires élevées sans l'économie qui les autorise n'est pas non plus une solution, comme l'a montré l'effondrement du bloc soviétique. Une nation stable, homogène, prospère, recherchant une croissance marquée, avec une démographie saine et un niveau technologique élevé, semble donc la fondation la plus solide pour développer des capacités militaires lui permettant de maîtriser son avenir. Dans le cas contraire, la dépendance peut être longtemps dissimulée sous des considérations plus larges, mais les apparences ne durent pas éternellement.

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10 août 2007

Le temps perdu... peut-être

La lecture des mémoires du colonel Trinquier, intitulées Le temps perdu, et qui attendaient depuis des mois dans ma bibliothèque que je veuille bien leur porter l'attention qu'elles méritent, est particulièrement édifiante sur les rapports entre militaires et politiques dans les conflits contemporains. Au terme de son ouvrage et concluant sur l'abandon de l'Algérie, l'auteur écrit notamment ces lignes :

Il fallait d'abord ne pas mentir. On ne peut pas construire une politique sur l'équivoque et le mensonge permanents. On ne ment pas à des officiers engagés corps et âme dans une oeuvre pacificatrice qui les avait passionnés. La vérité finit toujours par sortir du puits et sa lumière crée alors des catastrophes.
Un pouvoir honnête aurait dû dès le départ éclairer son armée sur la finalité de sa politique, pour qu'elle oriente dans le sens voulu son action psychologique.

L'expérience des officiers français en Indochine et en Algérie, au contact des populations locales et visant à les associer à un projet stratégique, est aujourd'hui rejetée sans équivoque, voire condamnée pour sa dérive putschiste ; les dirigeants civils se gargarisent du primat de la politique sur les armées, alors que les chefs militaires se distancent du monde politique avec parfois de la crainte mêlée de mépris. La focalisation sur le combat symétrique de haute intensité, préparé et entraîné pendant des décennies en Europe durant la guerre froide, a facilité cette séparation et cette spécialisation. Jusqu'à ce que les armées soient entraînées dans des missions dites autres que la guerre, c'est-à -dire souvent des conflits de basse intensité, et se rendent compte que la politique en est toujours le terrain d'action déterminant.

L'action psychologique de l'armée française mentionnée par Trinquier relevait d'une conception globale, sociétale ; les opérations psychologiques des armées contemporaines sont pour l'essentiel des actions tactiques se limitant à une communication, voire à une propagande, considérée comme un élément d'appui pour les tâches sécuritaires. Il faut une situation inédite pour donner à des officiers une latitude d'agir comparable à celle dont jouissait les coloniaux, comme en Afghanistan à la fin de 2001, lorsque les forces spéciales américaines menaient une action à la fois militaire et politique pour renverser les Taliban, éliminer le plus de combattants islamistes, mais également préparer le pouvoir politique qu'il s'agirait d'installer au terme de l'invasion. Et encore : la structure mentale rigide des armées conventionnelles, largement imperméable à la nature sociétale du conflit, n'a pas tardé à reprendre ses droits et son emprise.

Pourtant, l'éclatement de l'espace et du sens, à travers le flux des personnes et des informations, fait que le temps perdu de Trinquier et consorts ne l'est pas nécessairement : la forme des conflits dans lesquels l'armée française - avant d'autres - s'est empêtrée reste en effet celle qui prédomine aujourd'hui, à la différence près qu'elle n'est plus réservée à des théâtres d'opérations lointains ou séparés de la métropole. En d'autres termes, face à l'apparition et à la multiplication de zones de non droit dans les villes européennes, face également à l'hétérogénéité croissante des populations sur le plan ethnique et religieux, on voit apparaître chez nous des conditions sociétales où prospèrent naturellement de telles méthodes conflictuelles. Méthodes que des armées barricadées dans leurs places d'armes, obnubilées par l'emploi de leurs armements et surtout indifférentes à la politique ne pourront guère davantage maîtriser.

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9 août 2007

La dissonnance des enjeux

Un billet de Stéphane Montabert sur le site de la Revue Militaire Suisse pose une problématique aussi difficile à aborder qu'elle est importante, suite au cas de soldats israéliens refusant les ordres de leurs chefs militaires pour suivre ceux de chefs religieux :

On peut penser que ces défis sont circonscrits à Tsahal, l'armée nationale d'un Etat imprégné du parfum de la théocratie. Mais on peut aussi estimer que ces problèmes sont exacerbés, non par la piété des soldats, mais par les missions de combat auxquelles il font face. Dans d'autres pays du monde, combien de conscrits ou de volontaires accepteraient d'accomplir une mission frappée d'un interdit religieux? Tant que l'armée se cantonne à des exercices et des simulations, nul ne peut y répondre.

Il s'agit donc ici de l'obéissance des militaires dans des missions coercitives autres que le conflit symétrique de haute intensité dans un cas de défense nationale, c'est-à -dire de l'usage de la force alors que les enjeux des donneurs d'ordres entrent en dissonnance avec d'autres enjeux pour tout ou partie des soldats. Le thème n'est pas nouveau ; Napoléon savait à merveille jouer du nationalisme et de l'honneur pour entraîner ses soldats dans des campagnes dont les enjeux les dépassaient entièrement. Mais l'avènement de la guerre totale, qui culminera avec les deux conflits mondiaux du siècle dernier, a justement abouti à mélanger dans les esprits la capacité, la volonté, la légitimité et l'opportunité d'employer la force - alors que ces quatre éléments sont précisément distincts.

C'est devenu un lieu commun que de voir les armées comme des institutions tournées vers le passé, repliées sur un précarré tactique et technique, largement indifférentes à l'évolution de la société qu'ils ont pour mission de défendre, de protéger et d'aider ; dans une large mesure, c'est pourtant tout à fait exact. De nos jours, la plupart d'entre elles s'efforcent d'exploiter au maximum les nouvelles technologies de l'information et de la communication pour augmenter leur propre efficience matérielle, et des sommes phénoménales sont investies dans l'acquisition de réseaux sur lesquels seront centrées les opérations. Mais les armées n'ont toujours pas intégré le fait que les guerres modernes se gagnent dans l'esprit des populations, comme le disait déjà le colonel Roger Trinquier voici longtemps. Et encore davantage lorsque ces populations alimentent les armées en effectifs.

Ce qui nous ramène à l'obéissance de soldats confrontés à des enjeux dissonnants. En partant du principe que la volonté de défense assurait le fonctionnement des armées, on a oublié que la menace militaire classique n'est qu'une forme possible de la guerre, voire qu'une singularité, et que l'adhésion des soldats doit être obtenue autrement que par l'excitation nationaliste ou par l'esprit de corps exacerbé (lesquels aboutissent au rejet et à la haine de l'autre). En d'autres termes, une armée engagée dans des opérations coercitives autres que la guerre conventionnelle, et qu'elle seule peut effectuer, doit assurer une consonnance entre les enjeux perçus au niveau des dirigeants politiques et ceux perçus par ses soldats, développer la loyauté envers l'intérêt général du souverain (c'est-à -dire du peuple, car nous parlons ici de démocratie) et non envers les intérêts particuliers, et donc faire un effort tout particulier dans l'aptitude psychologique et éthique à servir, au lieu de se concentrer sur l'aptitude physique et cognitive.

Il existe des troupes qui intègrent cette dimension humaine, qui visent à développer l'indépendance et la maturité de l'individu ; dans l'armée suisse, c'est en particulier le cas des grenadiers, où sont inculquées des valeurs qui renforcent l'instruction militaire et permettent de former des citoyens-soldats qui, ensuite, seront les sentinelles et les gardiens d'un pays, d'un peuple, d'une histoire, et qui sauront les servir en toute circonstance. Du moins le conçoit-on ainsi, car effectivement seule la réalité du conflit et de l'opposition permet de vérifier ces facteurs psychologiques autrement impossibles ou presque à quantifier...

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7 août 2007

La question des ventes d'armes

L'actualité de ces derniers jours a été marquée par l'annonce d'importantes ventes d'armes à destination de pays tout sauf anodins : les 20 milliards de dollars d'armement offerts sur 10 ans par les États-Unis aux pays du Golfe, complétés par l'aide militaire accrue au profit d'Israël, les projets avancés de vente d'armes concurrentes de la Russie auprès de l'Iran, et les contrats pour 405 millions de dollars que la Libye affirme avoir signés afin d'acquérir des armements et des équipements français. Si ces accords ne doivent au moins en partie qu'au hasard d'être rendus publics simultanément, les démarches qui les fondent ont suffisamment de points communs pour être considérées dans une même perspective.

Ce qui n'exclut pas d'emblée de souligner leurs différences : on ne peut pas comparer la vente de missiles antichars et de radios digitales à la Libye, c'est-à -dire de matériels complémentaires, à la vente prévue de 250 avions de combat modernes avec 20 avions ravitailleurs à l'Iran ou à celle de navires de guerre, d'armes intelligentes et de mises à jour pour avions de combat à l'Arabie Saoudite. Les produits de pointe que l'industrie française de l'armement se destine à livrer au colonel Kadhafi et à ses successeurs ont avant tout une vocation défensive sur la base d'opérations terrestres, alors que la manne américaine et russe se concrétise par des capacités à la fois défensives et offensives, par une aptitude à la projection de puissance comme à un contrôle accrue de l'espace aérien, naval et terrestre. Même si les négociations avec Tripoli ne sont pas closes.

Il n'en demeure pas moins que les ventes d'armes de haute technologie, sous la forme de contrats rentables ou de subventions, génèrent un lien à la fois d'influence et de dépendance du fournisseur à l'acquéreur. La dépendance est évidente : non seulement la maîtrise de l'enveloppe opérationnelle est extrêmement difficile pour le client (on se demande toujours si les F/A-18 suisses seraient en mesure de tirer un missile sur leurs homologues américains...), mais les fonctions transversales nécessaires à la disponibilité opérationnelle de ces engins (logistique, télématique, électronique, informatique, etc.) ne sont à la portée que des armées les plus modernes. En d'autres termes, c'est bien joli d'avoir des F-15 modernisés équipés de bombes guidées par GPS, mais sans les compétences pour programmer les systèmes d'armes ou de vol, ces engins sont à peu près aussi utiles à la guerre aéroterrestre qu'un aspirateur asthmatique.

En ce qui concerne l'influence, je me permets de citer ce que j'écrivais en début d'année dans la Revue Militaire Suisse :

En partageant les outils d'une puissance que seuls les Etats peuvent brandir et employer durablement, cette prolifération favorise la reproduction d'une structure politique et d'une doctrine combattante analogue à celle des fournisseurs. En d'autres termes, donner de quoi faire la guerre à l'occidentale réduit l'intérêt de faire la guerre autrement, et mène au développement de forces armées plus faciles à mesurer et à contrôler. Acheter le Rafale revient à acheter la culture stratégique qui l'a produite et à en adopter, même partiellement, les valeurs cardinales. Une manière de lutter contre la déstructuration et la privatisation de la guerre, et donc de préserver la puissance étatique traditionnelle.

A condition, encore une fois, que les États ainsi armés par des puissances exportatrices ne se livrent pas à des conflits symétriques de haute intensité qui provoqueraient une ruine sans équivalent.

Posted by Ludovic Monnerat at 19h05 | Comments (6) | TrackBack

2 août 2007

La théorie et la pratique

Le Département fédéral de la Défense a annoncé aujourd'hui la révision des règlements de conduite de l'armée sur le thème de la sûreté sectorielle : après la Conduite opérative XXI au début de l'année, c'est la Conduite tactique XXI qui a reçu un complément (apparemment disponible pour l'heure uniquement en allemand) à ce sujet. Derrière cette non information, qui bien entendu ne sera pas reprise dans les médias traditionnels (à part si quelques spécialistes viennent à les commenter), se cache en fait une grande avancée dans la coopération en matière de sécurité intérieure, un grand pas vers une bien meilleure compréhension entre organisations civiles et militaires. Même s'il reste nécessaire de faire la différence entre la théorie et la pratique.

En fait, tout a commencé lorsque les militaires suisses, appliquant les directives du Conseil fédéral exprimées dans son Rapport sur la politique de sécurité 2000 et dans le Plan directeur de l'Armée XXI, ont élaboré le concept de sûreté sectorielle pour désigner des missions en-dessous du seuil traditionnel de la guerre, visant à protéger des secteurs, des axes ou encore des objets. Dans un premier temps (je m'en souviens, je faisais partie des premiers "cobayes" à l'automne 2002 lorsque le premier SFEMG de l'Armée XXI testait les premières versions de ces règlements), on a parlé simplement de sûreté sectorielle, puis on a ajouté les adjectifs préventifs et dynamiques pour désigner une menace respectivement avant tout asymétrique et symétrique. Mais l'élément-clef, issu de la pensée fédérale, c'est que les militaires pensaient avoir la responsabilité de l'engagement.

Dans les cantons et les communes, les civils ne l'ont pas entendu de cette oreille : lors du premier exercice d'état-major visant à appliquer la Conduite opérative XXI, les autorités civiles ont clairement fait comprendre à l'état-major de la région territoriale concernée qu'elles étaient responsables de la sécurité sur leur territoire, et qu'elles ne demandaient l'appui de l'armée qu'à titre subsidiaire ; autrement dit, qu'elles conservaient pleinement la responsabilité de l'engagement. Stupeur chez les militaires : la sécurité intérieure, même en cas de menace grave, ne peut pas se traiter comme la défense du territoire, avec une conduite centralisée au niveau fédéral et déléguée au commandement de l'armée. Etant par nature pragmatiques, ils ont donc adapté leur doctrine et tenté de l'harmoniser avec celle des forces civiles. Tout en laissant les politiques, au niveau fédéral et cantonal, maintenir le statu quo sur la question des responsabilités par rapport à une situation normale.

La théorie militaire s'est donc heurtée à la pratique civile. Mais la théorie civile ne risque-t-elle pas de se heurter à la pratique militaire ? C'est qu'en cas de crise aiguë et prolongée, la capacité des communes et des cantons à conduire les actions menées par les forces de l'ordre, quelles qu'elles soient, est pour le moins douteuse ; les organisations militaires, qui sont conçues pour précisément faire face à ce genre de situation, se rendent bien compte que leurs homologues civils adoptent des solutions "de beau temps" et ont tendance à limiter les scénarios considérés en fonction de leurs capacités actuelles. Question de vocation et de priorité, bien entendu, le pessimisme méthodologique des uns s'opposant à l'immédiateté optimiste des autres. Pour l'heure, cela ne mange pas de foin, et de toute manière les militaires ont la responsabilité de l'espace aérien, alors on peut bien faire des compromis que l'on sait bancals.

Il n'en demeure pas moins que l'importance croissante des missions de stabilisation, voire de protection de nation (pour introduire une expression à mon sens nécessaire), et ce indépendamment des frontières, est très largement due à la perte de capacité, de volonté et de légitimité des autorités politiques. Dans ces conditions, considérer les armées comme de simples fournisseurs de prestations sécuritaires revient à loucher sur le bout de son arme au lieu de pointer la cible...

Posted by Ludovic Monnerat at 22h02 | Comments (7) | TrackBack

30 juillet 2007

Le dilemme de Guantanamo

Le camp de prisonniers de Guantanamo Bay, ouvert dans la foulée de l'opération "Enduring Freedom" et alimenté par la suite en individus capturés de par le monde, a depuis 5 ans été érigé en symbole de tout ce qu'il y a de néfaste et de répréhensible dans la guerre menée par l'Amérique de George Bush. Au-delà des comparaisons délirantes avec les goulags de l'ère soviétique, force est de rappeler que les obligations liées au droit des gens en temps de guerre n'ont pas été remplies par les Forces Armées américaines, puisque les tribunaux militaires prévus pour accorder ou non le statut de prisonnier de guerre (il vaut la peine de souligner que celui-ci est lié à des conditions précises...) n'ont jamais comblé leur retard initial. L'amélioration substantielle des conditions de détention n'y change rien.

Pourtant, lorsqu'une étude montre qu'au moins 30 anciens détenus de Guantanamo ont été tués ou capturés lors de combats en Afghanistan et au Pakistan, et que 95% d'entre eux constituaient une menace claire pour les intérêts américains en raison de leur affiliation à la mouvance islamiste, la question se pose en des termes différents : que faire des hommes faits prisonniers sur les champs de bataille du djihad si l'on ne dispose pas d'un camp comme Guantanamo ? Les opposants les plus radicaux à cette prison militaire doivent en effet trouver une solution à la neutralisation d'individus se revendiquant comme des combattants et affirmant leur volonté de reprendre la lutte s'ils en ont la possibilité. Et avec des bases légales solides.

Dans les conflits classiques qui ont fondé les Conventions de Genève, le prisonnier de guerre reste détenu jusqu'à la fin officielle des hostilités et la signature des armistices ou accords de paix afférents. Mais dans les conflits déstructurés de notre ère, ce principe équivaut soit à détenir indéfiniment des individus en l'absence d'une autorité susceptible de négocier la paix, soit à ne pas pouvoir les mettre hors d'état de nuire en-dehors d'une élimination sur le champ de bataille. L'approche généralement préconisée par les opposants aux tribunaux militaires, basée sur le droit commun, est en effet contredite par la motivation guerrière des prisonniers et par leur refus systématique de reconnaître la moindre faute, le moindre crime. Ce qui nous ramène à la case départ...

Les forces armées confrontées à ce dilemme ont certes développé leur capacité à éliminer les combattants individuels, grâce notamment à l'interconnexion des senseurs/décideurs/effecteurs et à la précision accrue des systèmes d'armes ; mais cela n'offre pas de solution globale. C'est tout le principe des relations internationales comme base du droit de la guerre qui doit être remis en question, et des notions de capitulation ou de réparation individuelle doivent être explorées pour tenter d'esquisser cette solution. L'avènement de l'individu comme acteur stratégique a en effet pour corollaire l'avènement d'un droit de la guerre considérant cet individu comme un être responsable, à même de répondre de ses actes. Il faudra bien des déboires et des drames avant d'y parvenir, mais je ne vois pas d'autre perspective.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h20 | Comments (42) | TrackBack

24 juillet 2007

La Belgique, non-État ?

Suite à l'affaire du nouveau Premier ministre belge méconnaissant l'hymne national belge au point d'entamer la Marseillaise lorsqu'on lui demande de le chanter, il est pertinent de se demander si la décrépitude de l'État belge ne va pas devenir le premier non-État européen. Je vous invite ainsi à lire les réflexions de Joseph Henrotin à ce sujet sur son blog Athéna et moi, en l'occurrence ici et ici :

En gros, le principe est que passé un certain stade de technocratisation de l'Etat, la rationalité animant ce dernier vise la pérénisation des statuts des communautés le composant, l'Etat lui-même étant devenu une modalité de régulation de la vie entre ces communautés.
J'avais eu l'occasion d'en toucher quelques mots à des collègues, cette fois en Bosnie (vous savez, la zone géopolitiquement déterminée où l'empilement de niveaux de pouvoirs a fini par absorber en salaires de fonctionnaires 65% de son budget - tiens, le même chiffre que l'armée belge !).
Le problème avec un non-Etat est que la relation entre "Etat" et "nation", pourtant centrale pour la viabilité du contrat social, tout comme elle hante l'esprit des politologues depuis le traité de Westphalie est non précisée, les communautés évoluant sans guère communiquer. Toute forme de "sens de l'Etat" est donc à proscrire.

[...]

Une nouvelle étape décisive, donc, dans la vie conceptuelle de la théorie du non-Etat (l'ironie est là pour aider à surpasser un certain nombre de déceptions) et une belle preuve d'une vision ultra-technocratique des choses. Pas nécessairement une étape décisive pour le vivre-ensemble...

Si tel est l'avenir dessiné par l'Union européenne pour ses États membres, il est évident que cette voie suicidaire doit être traitée comme telle...

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23 juillet 2007

Une armée à bout de souffle

Les révélations faites ces derniers jours par le Daily Telegraph sur l'état de l'armée britannique vu par son commandant, le général Richard Dannatt, sont riches d'enseignements. L'incapacité de fournir le moindre renfort aux contingents actuellement déployés, le maintien d'une maigre réserve de 500 hommes pour toute urgence à domicile ou au-delà , comme la disponibilité opérationnelle réduite des parachutistes faute d'avions pour les parachuter, témoignent d'un épuisement avéré. Il suffit d'ailleurs de consulter ce communiqué du Ministère britannique de la Défense pour mesurer l'ampleur de la crise : pour engager une brigade renforcée, centrée autour de 11 bataillons de mêlée et d'appui, il a fallu prendre des généralistes et des spécialistes dans pas moins de 34 autres corps de troupes terrestres !

L'effort actuellement fourni par l'armée britannique, avec notamment 13'000 soldats déployés en Irak et en Afghanistan, ne semble pourtant pas insurmontable sous l'angle du seul volume. Dans les faits, ces opérations de contre-insurrection impliquant des déploiements longs et risqués dans un climat éprouvant posent aux militaires britanniques des problèmes de rétention qui aboutissent à un sous-effectif de 3500 soldats d'active, soit environ 3% des quelque 101'000 militaires déployables. Il est assez frappant de constater que l'armée britannique perd à peu près 30 fois plus de soldats par les démissions que sur le champ de bataille ! Alors que pendant longtemps les pertes étaient dues bien davantage à la maladie qu'au combat, nous vivons désormais une époque où elles s'expliquent à la fois par la concurrence économique et par la déliquescence du service militaire.

Un autre aspect du problème, vécu dans nombre d'armées professionnelles occidentales (entre autres), est le fait que les opérations extérieures tendent de plus en plus à être accomplies par une minorité de militaires, et non par leur grande majorité au gré des rotations. Qu'un opérateur d'une force spéciale britannique comme le SAS soit engagé hors du pays 8 mois sur 12, passe encore : les unités non conventionnelles ont une telle plus-value qu'elles n'ont jamais suffisamment d'effectifs. En revanche, il n'est pas normal que des bataillons conventionnels doivent "cannibaliser" d'autres unités pour atteindre leur disponibilité opérationnelle, au niveau qualitatif comme quantitatif. La proportion non déployable d'une armée est généralement un chiffre dérangeant au sein des états-majors, mais se reposer systématiquement sur le même noyau d'idéalistes n'est pas une solution viable à moyen terme déjà .

C'est donc bien le modèle de l'armée britannique, et par extension des armées professionnelles axées sur la projection et la rotation de forces, qui semble au moins partiellement en cause (les dérives sociétales et identitaires étant un autre chapitre). En fait, le gouvernement britannique demande aujourd'hui à son armée terrestre de mener des opérations de pacification largement similaires à celles de l'ère coloniale sans aller au bout de sa pensée, c'est-à -dire sans en faire une armée sédentaire, occupante, crainte car impitoyable, mais aussi énergique, créative, pour tout dire colonisatrice. Les officiers britanniques en garnison au XIXe siècle en Inde ou ailleurs n'avaient pas peur d'user de la force, de revendiquer leur supériorité civilisationnelle, et donc de conduire les populations locales ; à l'ère post-coloniale, tout cela est honni et haïssable. A proscrire sans plus y penser.

Du coup, les soldats vont et viennent sans mesurer le sens de leur action. Et hésitent de moins en moins à le faire pour plus d'argent auprès d'une société privée, puisque c'est leur principal intérêt. On pourra me rétorquer que les armées à bout de souffle émanent généralement de sociétés qui le sont aussi, et que les modèles des unes sont étroitement liés à ceux des autres. Je ne vois guère d'argument contraire, et donc je conclus en ouvrant le débat...

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22 juillet 2007

Le rôle des mosquées

Le principe de protection des biens culturels et la présentation de l'islam comme "religion de paix" correspondent de moins en moins à la réalité en ce qui concerne les mosquées. Il ne s'agit pas ici de dévoiement ou de détournement, chose assez commune dans les conflits, puisque les bâtiments religieux offrent généralement des points de vues avantageux qui en font des postes d'observation prises, mais bien d'une utilisation combattante délibérée, qui viole directement le droit des conflits armés et qui montre le lien, voire la consubstantialité, entre les appels au djihad et sa mise en oeuvre.

Voici des années que des mosquées sont utilisées en Irak pour appeler à la violence (y compris terroriste), pour stocker des armes et des munitions, pour abriter des combattants et leur offrir une protection supplémentaire : durant la bataille de Falloujah en novembre 2004, la moitié des 100 mosquées que compte la ville ont ainsi été utilisées. De même, la récente prise de la mosquée rouge à Islamabad a montré que les forces pakistanaises ont dû affronter des combattants équipés de fusils d'assaut, de mitrailleuses, d'armes antichars ou encore d'explosifs, et qu'ils été retranchés dans des lieux fortifiés, ceci sous la direction de l'imam islamiste abattu au terme de l'opération.

Ces exemples tirés du monde arabo-musulman sont un augure inquiétant au lendemain de l'arrestation en Italie d'un imam et de ses adjoints dans une mosquée transformée en lieu de recrutement et d'entraînement au djihad :

Italian anti-terror police said they found barrels of chemicals and instructions on how to pilot a Boeing 747 in the Ponte Felcino mosque on the outskirts of Perugia, a city known for its Renaissance architecture and idyllic countryside. A fourth suspect was being sought.
"The investigation has shown that, in the Ponte Felcino mosque, there was a continued training for terrorist activity," anti-terror police head Carlo De Stefano said. "We have discovered and neutralized a real 'terror school,' which was part of a widespread terrorism system made up of small cells that act on their own."
Police identified the imam as 41-year-old Korchi El Mostapha, and his two aides as Mohamed El Jari, 47, and Driss Safika, 46. A fourth Moroccan suspect was believed to be abroad. All four were suspected of conducting training with the aim of international terrorism.

Bien entendu, cet événement a une dimension nettement moindre, et fait plutôt penser à une petite cellule d'exaltés et d'amateurs ultraminoritaires ; il reste d'ailleurs à démontrer leur capacité matérielle à exécuter une attaque terroriste, car il y a loin du téléchargement de vidéos sur Internet au passage réussi à l'acte combattant. En même temps, cette utilisation délibérée d'une mosquée comme outil de guerre et les liens entretenus avec la mouvance islamiste en général montrent que l'on ne peut prévenir ou remporter une guerre sociétale sans accepter de prendre en compte toutes ses dimensions et toutes ses manifestations, sans renoncer à ses propres conceptions pour intégrer celle nos ennemis déclarés.

Une manière également de souligner que les minarets ne sont qu'un aspect presque incongru d'un problème bien réel...

Posted by Ludovic Monnerat at 19h57 | Comments (15) | TrackBack

21 juillet 2007

Un autre blog à découvrir

J'ai découvert aujourd'hui un blog que je vous conseille de lire, Théâtre des opérations, créé par François Duran et consacré à des réflexions à la fois stratégiques et tactiques.particulièrement longues et détaillées. Le nombre de blogs francophones consacrés à la stratégie militaire serait-il en marche vers une certaine masse critique ?

Posted by Ludovic Monnerat at 22h32 | Comments (8) | TrackBack

11 juillet 2007

Le début de la grande lutte (2)

Les événements récents au Pakistan, avec la prise d'assaut d'une mosquée transformée en redoute islamiste, ainsi que d'autres actions faisant ponctuellement l'actualité comme la poursuite du conflit en Algérie et l'augmentation des tensions au Liban, semblent confirmer le début de cette grande lutte dont je parlais le mois dernier. Les attaques verbales des islamistes contre l'armée libanaise, toujours aux prises avec le Fatah Al Islam, sont désormais aussi régulières que les attaques contre les Occidentaux et les appels à les combattre. Et les armées nationales, en dépit de leurs divisions et des incertitudes sur leur avenir, jouent un rôle croissant dans cette lutte impitoyable.

Cette évolution de la situation montre par la bande la leçon qui a été tirée des changements de régime opérés en Afghanistan et en Irak : dans la mesure où combattre un État revient toujours à favoriser les non-États, à ouvrir des espaces où le chaos prolifère, le renforcement des États fragilisés et fréquentables est une priorité stratégique. Il pemet d'avoir des partenaires et des alliés susceptible de mener en leur nom propre et sur leur sol la lutte nécessaire au niveau planétaire. Par opposition, les États infréquentables doivent être fragilisés jusqu'au point d'être contraints à la négociation aussi longtemps qu'un changement de régime implique largement plus de risques que d'opportunités ; ce qui est probablement la position retenue face à l'Iran, avec le caractère dilatoire et incertain d'une telle démarche, mais avec l'avantage de prouver en grande partie l'insanité des conceptions islamistes.

Une question intéressante mérite à ce stade d'être posée : combien de combattants islamistes ont été tués ou blessés depuis septembre 2001 ? Une estimation grossière de ma part porte sur environ 100'000 morts et le double de blessés, avec pour théâtre d'attrition principal l'Irak et l'Afghanistan, mais également des pertes sensibles dans le Maghreb, dans les territoires palestiniens, au Liban, en Tchétchénie, au Pakistan, en Inde, aux Philippines ou encore en Somalie. Sans compter les campagnes de répression menées dans nombre de régimes autoritaires du monde arabo-musulman, des campagnes qui souvent sont d'ailleurs contraires à l'opinion publique. Avec une telle estimation, il faut ensuite se demander si cette hécatombe en cours est significative, ou si le djihad global imposera une attrition d'une autre magnitude avant d'être vaincu. Je pense que nous sommes quelque part entre les deux, mais il est bien difficile de juger...

Quoi qu'il en soit, on ne peut plus aujourd'hui douter du fait que cette grande lutte oppose en premier lieu, dans les faits, des musulmans à d'autres musulmans. Cela ne veut pas dire que le facteur religieux soit le seul à être déterminant, bien entendu, mais cela permettre de mieux comprendre, à mon sens, la dimension du conflit.

Posted by Ludovic Monnerat at 18h58 | Comments (39) | TrackBack

8 juillet 2007

L'inertie de la haine (2)

Un article publié hier dans Le Figaro et écrit par deux spécialistes en matière de terrorisme, permet de remonter le fil des attentats terroristes tentés ces dernières semaines à Londres et à Glasgow. Il est en particulier intéressant de voir comment les auteurs fournissent l'arrière-plan temporel de ces nouvelles attaques contre la Grande-Bretagne :

On sait aujourd'hui, grâce aux indices relevés sur les dispositifs de mise à feu qui n'ont pas fonctionné dans les voitures piégées de Londres et de Glasgow, que huit djihadistes dont sept sont médecins, dirigés par un Irakien, Abdallah Bilel, et un chirurgien jordano-palestinien natif d'Arabie Saoudite, Mohammed Jamil al-Icha, ont mené l'opération. Ce groupe venu d'Irak avait été infiltré en Grande-Bretagne depuis un peu plus de deux ans. Exécutants, ils étaient connectés à un, ou plutôt deux «cerveaux». [...]
Ces deux «cerveaux» font partie d'un réseau démantelé en 2004. Son leader, Dhiren Baret, britannique d'origine pakistano-indienne, a été condamné à la prison à vie en novembre 2006. Il est l'auteur d'un manuel djihadiste de 40 pages, que le médecin irakien Abdallah Bilel a utilisé pour piéger la voiture à Glasgow.
Dhiren Baret, alias Reza al-Hindi, a été recruté, en 1995, dans un camp cachemiri, par l'activiste jamaïcain, Abdullah al-Faiçal, lieutenant de Khalid Cheikh Mohammad. Outre Khalid Cheikh, Dhiren Barent a aussi côtoyé Hambali, le chef d'al-Qaida en Asie du Sud-Est.

En d'autres termes, les attentats manqués de Londres et de Glasgow, qui auraient pu coûter la vie à des centaines de personnes et exercer une pression majeure sur le nouveau gouvernement britannique, sont encore la conséquence de la politique laxiste menée par les autorités britanniques et de leur tolérance incompréhensible envers les idéologues islamistes. Mais ils découlent encore de la liberté d'action considérable accordée dans les années 90 à la mouvance islamiste, à ses activités de recrutement et de formation, qui ont créé des capacités et des affinités très difficile à réduire substantiellement. L'inertie de la haine n'est donc pas une vaine expression, et la durée des préparatifs opérationnels (2 ans) est largement inférieure à celle de l'élan qui les ont motivés.

L'insouciance et l'aveuglement de la décennie précédente, certes faciles à condamner avec le recul, n'ont pas fini de nous poursuivre...

Posted by Ludovic Monnerat at 22h45 | Comments (1) | TrackBack

2 juillet 2007

Le terrorisme au quotidien

Or donc, j'étais la semaine dernière à Londres, en pleine passation de pouvoir entre Tony Blair et Gordon Brown, et donc aux premières loges pour assister aux affres d'une nation en proie à une menace terroriste pleinement concrétisée. D'ailleurs, les titres de « peur face au terrorisme » que j'ai pu lire dans la presse continentale avaient bien de la peine à se vérifier au gré de l'humeur égale des Londoniens que j'ai croisés dans le métro et à l'aéroport. Les mesures de sécurité draconiennes prises pour déjouer des attentats, comme les innombrables caméras de surveillance ou les appels constants à la vigilance des passagers, semblent pleinement entrées dans les mÅ“urs.

En fait, pour la petite histoire, je suis passé à l'emplacement exact de la première tentative d'attentat quelques heures avant ce dernier : le logo du club « Tiger Tiger » avait attiré mon regard, et je me suis attardé quelques secondes pour l'observer. Loin de moi l'idée qu'il pouvait s'agir d'une cible potentielle pour des terroristes islamistes, et que l'attaque préparée par ces derniers aurait pu tuer une bonne centaine de personnes, puisqu'une ville regorge de telles cibles. En revanche, il est clair qu'une attaque à la voiture piégée, avec des sous-munitions sous la forme de clous, est presque impossible à déjouer dans un tel environnement dès lors que l'action est déclenchée sans information préalable.

L'échec des attentats de Londres et de Glasgow ne peut cependant guère procurer de soulagement, car les lacunes ainsi soulignées au niveau des préparatifs ne sont pas destinés à durer : les réseaux terroristes islamistes sont des organisations aptes à l'apprentissage malgré leur décentralisation - les attaques du 11 septembre 2001 montrant par exemple les leçons des échecs enregistrés lors du premier attentat du World Trade Center en 1993 (incapacité à produire des dégâts majeurs par manque de puissance explosive) ou lors du détournement raté de l'Airbus d'Air France en 1994 (incapacité à utiliser l'avion comme missile guidé par manque de pilote parmi les terroristes).

Parmi les mesures prises par les services de sécurité britanniques ces derniers jours, les plus importantes sont donc l'acquisition et l'analyse des renseignements afin de pouvoir adapter au plus vite les évaluations en cours sur les capacités d'agir, la volonté d'agir ne faisant hélas guère de doute. Ces attentats manqués de justesse auraient pu faire un carnage aussi bien dans les rues de Londres qu'à l'aéroport de Glasgow, et ainsi avoir des conséquences importantes sur la crédibilité des autorités britanniques comme sur celle de leurs ennemis. Prévoir les prochains modes d'action et se préparer en conséquence devient déjà la réponse à ce nouveau pic d'activité offensive.

En revanche, les terroristes islamistes ne mesurent de toute évidence pas à quel point les attaques de ce type, même manquées, sont contre-productives pour leur cause globale : alors que le nouveau premier ministre Gordon Brown se faisait directement interpeller sur les pertes britanniques en Irak par des médias désireux de faire immédiatement pression, ceux-ci ont été contraints du jour au lendemain de consacrer leurs couvertures à la menace terroriste et donc de relativiser ou même de contredire leur perception des opérations en Irak. Rendre compte de la globalité d'un conflit aboutit en effet à affaiblir toute démarche déconnectée de l'ensemble, comme l'exigence d'un retrait immédiat des troupes d'Irak.

Le terrorisme permet parfois d'éviter la défaite, mais il gagne à être manié de façon ciblée et limitée!

Posted by Ludovic Monnerat at 20h27 | Comments (76) | TrackBack

27 juin 2007

L'approche indirecte face à l'Iran (2)

Les récits de violences et de protestations en Iran, suite à l'instauration d'un rationnement de l'essence et à la diminution de son subventionnement, constituent l'une des premières preuves de l'efficacité de l'approche indirecte choisie par les États-Unis pour faire face au régime des mollahs, et notamment de leur étranglement économique. Extrait :

Hard-line President Mahmoud Ahmadinejad came to power in the 2005 election based largely on his promises to improve the faltering economy. But his failure to do so has sparked widespread criticism.
"This man Ahmadinejad has damaged all things. The timing of the rationing is just one case," said Reza Khorrami, a 27-year-old teacher who was among those lined up at one Tehran gas station before midnight.
Iran is the second-biggest exporter in the Organization of Petroleum Exporting Countries. But because it has low refining capability, it has to import more than 50 percent of its gasoline needs. To keep prices low, the government subsidized gas sales, saddling it with enormous costs.
Under the rationing plan, owners of private cars can buy only 26 gallons of fuel per month at the subsidized price of 38 cents per gallon. Taxis can get 211 gallons a month at the subsidized price.

Bien entendu, quelques protestations et quelques critiques ne forment pas une lame de fond. Mais c'est bien l'une des principales vulnérabilités économiques iraniennes qui est ainsi mise en évidence dans sa dimenson stratégique, et l'incapacité du gouvernement actuel à sortir du cercle vicieux actuel (pénurie - importation - subvention - pas d'investissement - pénurie croissante) est une menace majeure pour la pérennité du régime politique à Téhéran. Surtout si les fonds énormes investis dans le programme nucléaire ne parviennent pas suffisamment vite à porter leurs fruits, sous la forme d'une capacité nucléaire à même de capitaliser le nationalisme iranien (ou perse) et de figer les rapports de force militaires.

Dans ce contexte désespérant pour les mollahs, on comprend mieux la présence militaire américaine dans le Golfe, c'est-à -dire l'effet psychologique qu'elle vise à exercer : l'économie use et détruit, l'armée protège et dissuade.

Posted by Ludovic Monnerat at 9h10 | Comments (32) | TrackBack

25 juin 2007

Une nouvelle éruption au Liban ?

L'attaque à la voiture piégée qui a tué hier 6 soldats de la FINUL, dont 3 Espagnols et 3 Colombiens servant dans l'armée espagnole, n'est bien entendu pas une surprise : ce n'était qu'une question de temps, puisque cette force multinationale sans capacité de s'interposer est pourtant gênante. Le mode opératoire, lui non plus, n'est pas étonnant : c'était déjà la voituré piégée qui avait été employée en 1983 contre les soldats français et américains, avant que cette méthode se généralise. Enfin, le fait des militaires espagnols soient tués au Moyen-Orient rappelle simplement que le retrait d'Irak n'a pas servi à grand chose, bien au contraire, et que toute présence militaire dans cette région est automatiquement un risque important.

La question qui se pose aujourd'hui est celle des raisons d'une telle attaque. S'agissait-il d'intimider la FINUL pour l'empêcher de signaler le renforcement constant des préparatifs militaires et des transferts d'armes au Sud Liban, ou plutôt de provoquer une réaction qui légitimerait une campagne d'attentats à son encontre ? Alors que les possibilités de guerre ouverte entre Isräel, le Hezbollah, la Syrie (et donc l'Iran) sont plus hautes que jamais, alors que l'armée libanaise a pris son parti en neutralisant une milice islamiste et ainsi signalé l'évolution des esprits au pays des cèdres, le pari de l'Europe reste bien dangereux. Et le risque d'une répétition des événements de l'été dernier pour la communauté internationale, avec une évacuation massive de ressortissants menacés (lesquels sont pour la plupart revenus), est particulièrement élevé. Sans doute les planifications prévisionnelles vont-elles bon train dans les états-majors occidentaux...

En tout état de cause, une nouvelle éruption au Liban ne devra pas grand chose à la FINUL, ce contingent militaire placé d'emblée dans l'impossibilité de remplir sa tâche principale, et tout aux oppositions fondamentales qui continuent de caractériser le Proche-Orient. Essayer d'en réduire les conséquences pour ses intérêts nationaux est une démarche logique et responsable.

Posted by Ludovic Monnerat at 8h31 | Comments (12) | TrackBack

20 juin 2007

Les arcanes de la chose militaire

Ces derniers jours, mes fonctions professionnelles m'ont amené à certaines réflexions sur le devenir d'une armée, quelle qu'elle soit, aux prises avec les décisions de la classe politique. Je ne peux bien entendu citer d'élément précis, puisque le tout est classifié, mais le pilotage d'une entité aussi massive que l'armée s'accompagne mal de décisions prises d'une année à l'autre sans continuité. Le refus l'an dernier de l'étape de développement 08/11, et son acceptation toute récente avec des changements en apparence minimes, peuvent donner l'impression d'un simple ralentissement ; dans les faits, les négociations sur le nombre de bataillons de chars, en parallèle à la redéfinition de l'engagement militaire dans la sécurité intérieure, font que les militaires doivent profondément revoir leur planification pour la période 2008-2011. Et parfois s'interroger quant à la faisabilité des "solutions" qu'on leur impose depuis le Palais fédéral...

C'est une chose assez fascinante que de voir les décisions des parlementaires être décortiquées dans leurs moindres implications par les chevilles ouvrières des grandes subdivisions de l'armée, et de constater que des problèmes majeurs sont posés ne serait-ce que par l'inadéquation fondamentale entre moyens et missions. Il est également éclairant de voir que certaines conséquences, en raison de l'inertie propre à l'institution militaire, débordent très largement sur la période 2012-2015, alors que l'actuelle législature est polarisée par la proximité des élections fédérales. Sans doute un jour serait-il bon que les décideurs politiques prennent le temps d'être informés dans le détail des dossiers sur lesquels ils sont appelés à se prononcer ; j'imagine d'ailleurs qu'il doit en être de même dans la plupart des autres domaines. On peut toujours rêver...

Posted by Ludovic Monnerat at 20h12 | Comments (1) | TrackBack

15 juin 2007

La grande défaite des Palestiniens

Qui se souvient encore de ceux qui célébraient les "accords" de la Mecque conclu par le "Gouvernement d'union" palestinien, qui y voyaient un "immense progrès" vers la paix ? A l'heure où la victoire du Hamas dans le bande de Gaza a fait éclater toute apparence d'union, les discours pro-palestiniens des commentateurs européens illustrent un décalage non seulement avec la réalité, mais également avec la perception de celle-ci. Car c'est bien une grande défaite que les Palestiniens viennent de subir ces derniers jours : avec les massacres, les pillages et les vengeances du groupe terroriste Hamas, avec également l'imposition du régime islamiste à l'ensemble des habitants, il n'y a désormais plus de "cause palestinienne" digne de ce nom. Mis à part dans l'esprit de ses tenants les plus forcenés de par chez nous.

Cette image d'un combattant piétinant le portrait de Yasser Arafat est symbolique de la scission désormais brûlante entre les islamistes du Hamas et les nationalistes du Fatah, entre la légitimité spirituelle et temporelle, entre des élans identitaires globaux ou locaux. La conquête de la bande de Gaza, présentée comme une seconde libération, fait entièrement exploser le cadre d'une lutte vendue depuis des années comme une résistante légitime à l'occupation israélienne ; et c'est désormais la bannière de l'islam conquérant qui symbolise en grande partie les Palestiniens, au lieu du keffieh tellement séduisant aux yeux des révoltés en mal de cause. Autant dire une déclaration de guerre à tous ceux qui ne jurent pas par la charia, et donc une intégration directe dans le conflit entre le fondamentalisme musulman et les démocraties libérales.

Ce retournement de situation s'explique naturellement par la brillante décision stratégique d'Ariel Sharon, par le sacrifice des implantations sur le bande de Gaza ayant abouti à une soustraction aux coups directs de l'adversaire, condamné dès lors à retourner sa propre violence contre les siens. Mais cette autodestruction est également la conséquence de l'instrumentalisation de la population palestinienne dans la lutte contre l'État juif, de l'idéalisation de la lutte armée, de l'endoctrinement permanent au service d'une cause guerrière. A force d'avoir fait de l'action armée un but en soi et non un moyen pour parvenir à un but donné, celle-ci est devenue un mode de vie, une partie de l'identité populaire, et donc un chancre mortel. Il faudrait probablement procéder à un délavage généralisé des cerveaux pour contrebalancer la propagande créée sous l'égide de Yasser Arafat et donner à la population palestinienne une chance d'accepter la paix !

Dans l'immédiat, cette défaite palestinienne est également un succès israélien, puisque la bande de Gaza n'est plus désormais qu'un espace supplémentaire où s'est manifesté le jihad planétaire, et où le combattre est une nécessité pour tout État de droit. Il revient dès lors aux dirigeants israéliens de faire preuve de subtilité et d'exploiter cet avantage immense en recherchant une normalisation à même de désamorcer bien des hostilités à leur endroit. Sans pour autant perdre de vue qu'il leur est bien plus utile d'avoir un ennemi implacable et bouillonnant à leur porte qu'un ennemi non moins implacable mais patient à la table des négociations...

Posted by Ludovic Monnerat at 21h39 | Comments (23) | TrackBack

13 juin 2007

Le début de la grande lutte

Si diviser pour régner était une approche stratégique valable à l'ère coloniale, son application moderne semble tout aussi prometteuse. Les événements majeurs des dernières semaines dans le monde arabo-musulman, source ou lieu de la majorité des conflits armés au monde, sont à cet égard instructif : la guerre civile palestinienne, précipitée par le piège de la liberté, prend des proportions qui ne permettent plus de l'ignorer ; les opérations offensives de l'armée libanaise contre une milice islamiste palestinienne, qui bénéficient d'un large soutien, ont illustré l'évolution des esprits dans la population ; le soulèvement croissant des sunnites irakiens contre les combattants islamistes, convoité par le gouvernement national, impose une autre lecture du conflit irakien. On pourrait citer d'autres exemples d'hostilités ouvertes ou résurgentes, du Pakistan à l'Algérie en passant par la Corne de l'Afrique.

Ces développements me font penser que la grande lutte a bel et bien débuté ; non seulement le combat entre les démocraties libérales et le fondamentalisme musulman, que l'interpénétration des cultures avive inévitablement, mais aussi et surtout le combat entre modernes et archaïques au sein même du monde arabo-musulman. C'est le cauchemar d'Oussama ben Laden, la hantise suprême d'Al-Qaïda : alors que le déclenchement des hostilités contre le monde occidental devait leur permettre de conquérir les coeurs et les esprits de leurs coreligionnaires, et donc de prendre le pouvoir temporel, ces derniers réagissent au contraire face à la pratique du terrorisme et à l'imposition de la loi islamique. Il est assez intéressant de constater que là où les commentateurs prédisaient des millions de terroristes suite aux opérations offensives déclenchées dès l'automne 2001 par les États-Unis, nous voyons aujourd'hui des millions de démocrates se précipiter aux urnes lorsque des élections légitimes sont proposées, et des millions de gens s'opposer aux terroristes.

Si cette analyse est correcte, elle éclaire d'un jour différent les actions des différentes nations occidentales durant cette décennie. Et elle montre surtout que l'heure n'est pas au retrait et au repli sur soi, pour les pays engagés dans cette offensive, mais bien à la capacité de durer et de poursuivre la lutte en dépit d'un soutien politique pour le moins incertain.

Posted by Ludovic Monnerat at 18h37 | Comments (54) | TrackBack

11 juin 2007

Armée : la fin d'une absurdité

Le Conseil fédéral a annoncé aujourd'hui sa volonté de réduire les engagements de l'armée en service d'appui au profit des autorités civiles, c'est-à -dire les engagements AMBA CENTRO (protection des ambassades), LITHOS (renforcement du Corps des gardes-frontières) et TIGER/FOX (mesures de sécurité du trafic aérien). Cette décision doit encore être approuvée par le Parlement, mais elle provoquera certainement de nombreux soulagements dans les rangs de l'armée, où l'absurdité de la garde statique des ambassades en remplacement des services d'instruction a provoqué un ressentiment croissant, voire parfois des écarts de conduite frappants. Le sentiment de servir de main d'oeuvre bon marché pour compenser les heures supplémentaires des corps de police devrait ainsi disparaître, puisqu'aux 800 soldats actuellement engagés devraient succéder 125 professionnels de la sécurité militaire.

Cette décision annonce également un revirement concernant l'emploi de l'armée dans la sécurité intérieure. Alors que celui-ci était voici encore 10 ans une chose très rare, ce sont aujourd'hui plus d'un millier de soldats qui sont chaque jour déployés pour appuyer les autorités civiles à remplir leurs tâches régulières, dans une situation normale. Ce contre-emploi des moyens militaires a même provoqué des dérives, comme la tendance à spécialiser l'infanterie dans des missions autres que le combat, l'engagement de moyens aériens au bénéfice d'abord des civils et ensuite des militaires, ou encore le bricolage d'équipes recherchant des missions analogues à celles des corps de police sans aucune demande ou décision politique allant dans ce sens. En remettant ainsi l'église au milieu du village, le Conseil fédéral signale que les tâches subsidiaires ne sauraient devenir principales.

Cela ne signifie pas que les militaires n'ont aucun rôle à jouer dans la sécurité intérieure, comme l'affirment régulièrement des syndicats de police inquiets d'une absurde concurrence ; c'est simplement que les militaires doivent venir en complément et non en remplacement des policiers et autres gardes-frontière, en fournissant ponctuellement des compétences qui ne sont tout simplement pas disponibles au sein des corps constitués civils. La distinction toujours plus ténue entre sécurité intérieure et extérieure ne permet certes plus des séparations tranchées, mais cela doit précisément aboutir à une complémentarité des moyens dans le cadre d'une conception globale. Et la vocation des militaires reste inévitablement la dissuasion, la prévention, la mitigation et la neutralisation des menaces stratégiques de haute intensité, fût-ce par des missions de longue durée au-delà des frontières pour éviter l'apparition même de telles menaces.

Bien entendu, les soldats de milice n'en ont pas fini dans l'immédiat avec les cours de répétition lénifiants, passés à protéger des bâtiments déjà fortement sécurisés, puisqu'il faudra une période de transition d'au moins 3 ans. Il faudra cependant un jour s'interroger sur le coût réel d'une telle mission, menée pendant plus d'une décennie, sur la disponibilité de l'armée, sur son niveau d'instruction et sur la motivation de la troupe.

Posted by Ludovic Monnerat at 15h20 | Comments (19) | TrackBack

10 juin 2007

Le nouveau Chef de l'Armée et ses nombreux défis

La désignation de l'homme qui succèdera au commandant de corps Christophe Keckeis met fin à des mois de suspense, mais suscite également la surprise : en choisissant le brigadier Roland Nef comme futur Chef de l'Armée, Samuel Schmid a trompé tous les pronostics et choisi un officier général peu connu du grand public.

L'actuel commandant de la formation d'application des blindés et de l'artillerie, âgé de 47 ans, va ainsi prendre la tête de l'armée à l'instant où celle-ci doit appliquer la première optimisation de la réforme Armée XXI. Et les défis qui l'attendent ne seront pas uniquement ceux générés par la tâche qui lui incombera.

...

La suite ici !

Posted by Ludovic Monnerat at 22h10 | Comments (3) | TrackBack

4 juin 2007

L'approche indirecte face à l'Iran

Au début de 2006 a eu lieu sur ce site une tentative de planification militaire participative en ligne visant à appréhender les contours d'une opération armée contre les projets d'arme nucléaire en Iran ; le temps m'a manqué pour mener cette expérience à son terme, mais il est rapidement apparu qu'une opération coercitive et ouverte multipliait les complications, alors qu'une approche indirecte, utilisant d'autres lignes d'action stratégique que le seul recours à la force armée, semblait davantage adaptée. Si l'on en croit ces informations, c'est bien une telle approche qui a été retenue par les États-Unis, notamment par le biais de sabotages industriels rappelant certains épisodes de la guerre froide :

In January 2007, the head of Iran's Atomic Energy Agency, Vice-President Gholamreza Aghazadeh, said after an explosion at the Natanz nuclear facility (the first Iranian plant to attempt enrichment) that some of the equipment had been "manipulated." The explosion destroyed 50 of the plant's centrifuges.
Other evidence has indicated that sabotage was the reason for some of the technical problems Iran has encountered in its enrichment enterprise. Sources told CBS intelligence agencies have altered technical data, making it "useless."

Dans la pensée stratégique, on recourt à l'approche indirecte lorsqu'une approche directe est trop risquée ou trop coûteuse ; dans ma propre conception stratégique, une action telle que le sabotage industriel s'effectue en mode distant dans le domaine matériel et vise à provoquer un engagement contre-productif des ressources iraniennes. Bien entendu, elle est complétée par d'autres mesures, dont notamment les sanctions économiques et la communication subversive, ainsi que par un recours flagrant aux capacités militaires à des fins dissuasives, mais aussi protectrices (aussi bien envers les alliés des États-Unis qu'envers leur propre stratégie). Ceci dit, l'avantage de l'approche indirecte, pour peu qu'on lui en laisse le temps, est de fournir des résultats probants avec un minimum de risque et de ressources.

Le temps reste donc le facteur déterminant de la lutte en cours.

Posted by Ludovic Monnerat at 20h29 | Comments (11) | TrackBack

2 juin 2007

La violence comme but en soi

Voici quelques années, je me suis intéressé à l'organisation et à l'exécution de la violence militaire à l'occasion des grandes rencontres internationales. Ce qui se produit aujourd'hui relève apparemment de la même logique, mais avec une application encore plus polarisée : selon les informations disponibles, les combats de rue qui se sont déroulés à Rostock, en préambule au sommet du G8, ont ainsi fait 150 blessés parmi les policiers, dont 25 graves. La scénario habituel s'est répété, avec des bandes de criminels entourés de manifestants "sinon pacifiques" qui se déchaînent contre les forces de l'ordre et les portions de ville subissant leur présence. Ou quand la violence comme but en soi engloutit dans son sillage enflammé tous les autres buts des masses rassemblées.

Il est assez amusant de constater que l'estimation des effectifs diffère dans un sens : alors que les leaders altermondialistes annoncent 80'000 manifestants contre 25'000 pour la police, celle-ci chiffre à 2000 le nombre de criminels camouflés contre 300 à 600 pour les altermondialistes. Quoi qu'il en soit, si l'on accepte les chiffres de la police (laquelle dispose d'hélicoptères pour observer les foules), un affrontement entre d'une part 2000 combattants équipés de cocktails molotov et d'autres projectiles, et d'autre part 5000 policiers utilisant des lances à eau et des grenades lacrymogènes, tourne invariablement à l'avantage des premiers dès lors que ceux-ci peuvent s'appuyer sur la coopération passive des manifestants. Si les altermondialistes croient qu'un autre monde est possible, ils ne parviennent guère à en présenter une image attirante, sinon pour ceux qui ne cherchent que le chaos...

COMPLEMENT (3.6 0830) : Les derniers chiffres parlent maintenant de 304 policiers blessés hier, dont 30 grièvement, avec 78 personnes interpellées sur quelque 3000 criminels. A ce niveau-là , on se situe certainement au-delà des émeutes focalisées sur les dégâts matériels, et on entre déjà dans le domaine des conflits armés...

Posted by Ludovic Monnerat at 21h58 | Comments (97) | TrackBack

29 mai 2007

Le danger de la suprématie

Ces derniers jours, j'ai fini par prendre le temps de lire un ouvrage qui restait depuis longtemps sur la pile des livres en attente : Not A Good Day To Die, de Sean Naylor. Ce n'est pas que ce récit de l'opération "Anaconda", début mars 2002 en Afghanistan, ne m'intéressait pas ; c'est que le récit d'une bataille essentiellement conventionnelle ne me paraissait pas prioritaire, au vu des formes prises par les conflits armés actuels. Cette lecture s'est pourtant révélée fort instructive.

Pour des raisons multiples, allant de l'incompétence individuelle au dysfonctionnement technique en passant par la concurrence institutionnelle et l'esprit de clocher, les militaires américains ont en effet commis un nombre invraisemblable d'erreurs dans cette opération destinée à anéantir une concentration de combattants islamistes :

Une telle accumulation d'erreurs, conjuguée à une presque parité numérique, aurait logiquement dû aboutir à un désastre. Dans les faits, les Américains ont supprimé entre 75 et 100 combattants ennemis pour chacun de leurs soldats tués. Les yeux posés au préalable sur l'objectif par les forces spéciales, les moyens de protection individuels des soldats, la précision des fantassins en tir direct, la capacité des hélicoptères de combat à encaisser le feu adverse, l'efficacité des frappes aériennes guidées à partir du sol, les qualités de conduite démontrées par les chefs subalternes, notamment, ont permis de remporter une victoire presque inespérée.

Ce qui n'a pas échappé aux perdants de cette bataille. Si même un combat pied à pied mené dans des conditions favorables, avec un terrain renforcé, des armes nombreuses, des munitions abondantes, ainsi que des combattants bien entraînés et suprêmement motivés, mène finalement à une défaite, c'est bien que tout affrontement direct et durable doit être évité par-dessus tout. Et que le recours à la guérilla, au terrorisme ou à la désinformation sont les meilleures armes susceptibles de mettre en échec la suprématie militaire. Dans ces conditions, on se demande pourquoi la recherche de celle-ci reste le but principal des armées dans leur instruction comme dans leur équipement!

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28 mai 2007

Renseignement et culture

La France vient de doper ses capacités de renseignement par la mise en service d'un nouveau système d'interception des connexions, nous apprend aujourd'hui Le Figaro ; placé dans les locaux de la police nationale, ce centre technique constitue une réponse à l'emploi toujours plus fréquent des nouvelles technologies de l'information et de la communication à des fins terroristes ou combattantes. Avec 300 requêtes par semaine de la DST et des RG depuis le 2 ans, il répond donc à un besoin évident. Même si les limites de la méthodes sont soulignées :

Pour l'heure, la France n'est pas encore le pays de Big Brother. Le nombre des interceptions judiciaires dans l'Hexagone est 15 fois moins important qu'en Italie, 12 fois moins élevé qu'au Pays-Bas et 3 fois inférieur à celui de l'Allemagne. Le criminologue Alain Bauer met toutefois en garde: « Il faut se méfier de la tentation de la ligne Maginot électronique. Trop d'écoutes tue les écoutes. Nos amis Américains en ont fait la triste expérience en 2001 et depuis. »

Lorsque l'on confronte les méthodes élaborées qu'emploient les États pour lutter contre le terrorisme et les méthodes en évolution rapide des réseaux terroristes islamistes, on constate en effet que l'importance du renseignement ne doit pas dissimuler celle, décisive, de tous les éléments identitaires et cognitifs que l'on peut rassembler sous le terme flou de culture. Les interceptions électroniques sont des actions essentiellement défensives au niveau tactique (prévention d'actes ponctuels) et opératif (prévention de campagnes d'attentats), alors que ce sont bien des actions offensives au niveau stratégiques (altération des causes du conflit, neutralisation des belligérants) qui permettent la décision. Ce ne sont pas seulement des organisations combattantes qu'il s'agit d'affecter, mais bien le substrat culturel qui leur permet de prospérer.

Les services de sécurité européens en général et français en particulier mènent une lutte efficace contre le terrorisme ; le nombre d'attentats déjoués depuis des années en est l'une des preuves les plus éloquentes. En revanche, les sociétés européennes en général hésitent encore à accepter la guerre menée contre elles, même si les perceptions évoluent dans ce sens. Et seule une telle perspective permet d'exploiter les outils techniques tels que le nouveau centre d'interception français, dans la mesure où un conflit de dimension sociétale ne peut en aucun cas être mené uniquement avec des moyens policiers ou militaires. Une affirmation certes banale, répétée maintes fois ces dernières années, mais qui tarde toujours à trouver une application au niveau politique - même si le nouveau Gouvernement français semble en tenir compte...

Posted by Ludovic Monnerat at 10h22 | Comments (24) | TrackBack

26 mai 2007

Le décalage permanent

Commander une formation de combat dans une armée en temps de paix est l'assurance d'un décalage permanent. D'un côté, assurer la disponibilité de base d'une troupe passe par la définition d'un programme d'instruction exploitant au mieux le temps limité des services, en faisant des efforts principaux sur certaines matières, avec pour conséquence des besoins importants en infrastructure et en biens logistique. D'un autre côté, l'importance négligeable de l'armée dans la vie quotidienne, en-dehors de ses prestations permanentes au profit des autorités civiles, fait que ces besoins s'opposent à des limites sévères sur le plan financier, avec pour conséquence des installations en liquidation, du matériel en nombre insuffisant, des partenaires débordés, etc. On a presque l'impression d'être parfois "de trop", de gêner cette société obsédée par le profit, par le court terme, par le prévisible.

La vie des Forces armées est nécessairement faite d'expansion et de régression, selon l'évolution de la situation stratégique et de sa perception au sein des classes dirigeantes comme de la population. Dans la Suisse d'aujourd'hui, on maintient tant bien que mal la capacité opérationnelle d'une armée avant tout par inertie, par habitude ou par tradition, et non sur la base d'une démarche consensuelle, d'une analyse des risques et menaces, d'une vision globale des prestations militaires dans des sociétés en mutation rapide. L'importance de l'instruction, la volonté de servir, le développement des effets se font largement de bas en haut, dans une institution militaire dépourvue de soutien comme de direction politique. En tout cas dans la perspective d'un commandant de bataillon, c'est-à -dire du niveau tactique intermédiaire entre la troupe et les grands états-majors.

Ce qui compte, c'est donc de sauver les meubles, de construire l'avenir tant bien que mal, de préparer dans sa sphère de responsabilité cet outil qui, un jour, immanquablement, comme toujours, sera mis à contribution dans une situation de crise avec un personnel, une instruction et un équipement inadaptés.

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14 mai 2007

Le piège de la liberté (3)

Le fameux piège de la liberté annoncé ici au début 2006 n'en finit pas de se refermer sur les Palestiniens, et malgré le prisme inégal des médias, la guerre intra-palestinienne commence à être couverte par les médias. Et si la loi des armes qui règne dans la bande de Gaza est désormais décrite dans ses détails sordides, la forte poussée islamiste ne peut plus être dissimulée :

En l'absence de toute autorité crédible, quelques mois auront suffi pour que Gaza se transforme en une jungle.
La relative accalmie dans les combats entre les militants islamistes du Hamas et ceux du Fatah, ainsi que la formation d'un gouvernement de coalition regroupant les deux partis n'y ont rien changé. L'obscuran­tisme religieux, mêlé aux pratiques mafieuses et au chaos des armes gagne chaque jour du terrain. « Les Gaziotes vivent avec la peur au ventre, explique Samir Zaqout de l'association de défense des droits de l'homme Al Mezan. Les meurtres et les enlèvements se multiplient depuis le début de l'année. Et tous les indicateurs montrent que cela ira de pire en pire. »
Al Mezan a recensé 178 enlèvements et 147 assassinats, dont 21 meurtres commis sans raison apparente, pour le premier trimestre de 2007. Les institutions palestiniennes et les établissements accusés de diffuser une culture « pro-occidentale », notamment les cybercafés, sont victimes d'attaques de type djihadiste.

Ce n'est plus seulement l'islamisme teinté de nationalisme qui a cours dans les territoires palestiniens : c'est bien l'islamisme conquérant, celui qui ensanglante une bonne partie du monde arabo-musulman, qui aujourd'hui s'exprime dans ce chancre de Gaza. Et les démissions politiques, succédant à l'impuissance des dirigeants comme à la vacuité des cessez-le-feu, soulignent à quel point l'instrumentalisation guerrière de la population palestinienne, cette gigantesque fabrique à monstres, cet endoctrinement dès le plus jeune âge, s'est retournée contre leurs auteurs et leurs ambitions. Dans le chaos et la pauvreté, ceux qui ont été soudain privés d'ennemi lorsque ce dernier s'est retiré derrière sa barrière de sécurité en sont réduits à se battre entre eux.

En Israël, l'amputation stratégique qu'a constitué le retrait de Gaza - après celui du Sud-Liban - continue de nourrir la discorde ; il est vrai que les Forces de défense israéliennes y ont perdu des bases d'attaque remarquablement positionnées. Mais cette soustraction est aujourd'hui en train de réaliser l'impossible : anéantir le soutien international massif dont jouissait depuis très longtemps la lutte palestinienne. Bien entendu, on trouve encore dans les médias sympathisant ces récits biaisés, ces images toujours efficaces d'enfants palestiniens lançant des pierres sur des chars israéliens, cette perception émouvante et choquante du tout petit face au tout grand. Mais la victoire israélienne dans la deuxième Intifada a disqualifié cette approche axée sur la légitimité, et le retrait de Gaza a exploité l'avantage acquis jusqu'au but ultime : normaliser le conflit israélo-palestinien.

La poussée islamiste dans les territoires palestiniens, les pressions exercées de l'extérieur sur le Hamas au moindre relâchement dans ses actions combattantes, les attentats frappant les symboles occidentaux dans la bande de Gaza, tout cela fait que l'Israël ne sera bientôt plus qu'un État parmi d'autres confrontés à une menace islamiste prenant la forme du terrorisme et de la guérilla. Et les Israëliens, au fur et à mesure qu'augmente la légitimité de leurs mesures de sécurité, retrouvent une marge de manoeuvre sur la scène internationale qui autorise ponctuellement des actions coercitives de grande envergure, telles qu'ils n'ont plus l'habitude de les mener. Une symétrisation du conflit qui gagnerait donc, en toute logique, à un retrait définitif de Cisjordanie et de l'imposition de frontières défendables. En d'autres termes, échanger la terre non pas contre la paix, mais contre un chaos qui dilue la guerre.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h25 | Comments (70) | TrackBack

12 mai 2007

Le prix sanglant des otages (4)

La prise d'otage reste une arme stratégique efficace, et fort rentable : si l'on en croit cet article du Monde, c'est par le versement de fortes sommes d'argent - non citées - que la France a pu obtenir la libération des deux employés de l'ONG Terre d'enfance. Et le CICR a joué un rôle dans cette libération :

Remis, comme Céline Cordelier, à des chefs tribaux de Maywand (province de Kandahar), M. Damfreville a ensuite été confié au Comité international de la Croix-Rouge (CICR), avant de gagner Kaboul et Paris. Sollicité par les autorités françaises dès le début de cette prise d'otages, le CICR, une organisation engagée depuis longtemps en Afghanistan et qui y est respectée, a joué, semble-t-il, un rôle non négligeable dans les négociations.
Le CICR est, depuis 2001 et l'ouverture du camp de Guantanamo et de la prison de la base américaine de Bagram, le seul lien qui existe entre les nombreux détenus afghans, en majorité pachtouns, et leurs familles. Rien que les trois premiers mois de cette année, il a collecté et distribué, en collaboration avec le Croissant- Rouge, 6 000 messages.
Le gouvernement français, qui a multiplié les canaux de négociations, a dû payer aux ravisseurs, pour Céline Cordelier comme pour Eric Damfreville, une très forte somme d'argent. Les Italiens avaient versé 2 millions de dollars (1,5 million d'euros) pour la libération en novembre 2006 du photographe Gabriele Torsello. Les talibans, qui cherchent à se poser en alternative au régime du président Hamid Karzaï, ont, semble-t-il, libéré les deux Français afin de ménager les relations avec Paris.

La libération des 2 Français, comme dans les autres cas, se paiera donc par le sang des futures victimes des ravisseurs. Mais il est intéressant de voir comment le CICR mène en parallèle une activité d'aide aux prisonniers de guerre, ce que les Afghans détenus à Guantanamo ne sont pourtant pas, et une activité d'intermédiaire avec des preneurs d'otage qui aboutit au versement de rançons contribuant substantiellement au maintien de leurs activités combattantes. Il faudra bientôt se demander si certaines organisations (je n'ose pas penser au CICR) ne trouvent pas un bénéfice à de telles interfaces...

Posted by Ludovic Monnerat at 20h37 | Comments (63) | TrackBack

11 mai 2007

Immigrés islamistes contre bases militaires

L'arrestation récente d'individus préparant des attaques contre des installations militaires, aux États-Unis comme en France, illustre le caractère décentralisé et sociétal des conflits modernes.

Le 8 mai dernier, le FBI a arrêté 6 ressortissants étrangers préparant une attaque armée sur la base toute proche de Fort Dix, dans le New Jersey, après une longue surveillance. Six jours plus tôt, c'est la DST qui a arrêté à Nancy un franco-algérien préparant une attaque armée entre autres sur la base de Dieuze, après l'avoir surveillé pendant deux ans.

...

La suite ici !

Posted by Ludovic Monnerat at 22h06 | Comments (49) | TrackBack

7 mai 2007

Au bord des brasiers oubliés

S'il fallait souligner la gravité de la situation dans laquelle se trouve aujourd'hui la France, les violences urbaines des dernières 24 heures y contribuent largement : avec 730 voitures incendiées, 592 personnes interpellées et 78 policiers blessés, au cours de manifestations ayant vite dégénéré ou de razzias aveugles, c'est bien un pays vivant en permanence un conflit de basse intensité* qui a révélé hier ses fractures et ses déchirements, dans les urnes, sur les plateaux de télévision comme dans la rue. Les couplets d'usage sur la "victoire de la démocratie" ne font guère illusion face à ces actes de violence mus essentiellement par la haine de l'autorité, une autorité dont Nicolas Sarkozy est devenu le symbole. Et je suis persuadé qu'une grande part des Français ayant voté pour lui ont plébiscité le retour d'une autorité qui depuis trop longtemps fait défaut.

Les brasiers de la France contemporaine sont en général oubliés : les médias ne les signalent guère, jugeant normale et donc indigne de tout intérêt soutenu la centaine de voitures qui brûle en moyenne chaque soir, et les dirigeants politiques ne se bousculent pas pour traiter ouvertement ce conflit dont le développement, d'une alternance à l'autre, les rend tous co-responsables. On peine même à croire, au vu de l'image généralement donnée de la France, qu'il a fallu instaurer l'état d'urgence à l'automne 2005 pour mettre un terme à l'escalade des violences urbaines et ramener celles-ci au-dessous du seuil d'attention médiatique, et donc du seuil d'action politique. Il est vrai que nier un problème exigeant des solutions drastiques est intellectuellement plus confortable qu'appeler les choses par leur nom, et parler ouvertement de zones de non droit, de milieu non permissif, d'embuscades contre les forces de l'ordre, de lutte ouverte et systématique contre l'autorité étatique.

L'État français est malade, la plupart des observateurs s'accordent sur ce point. Les flammes dispersées et haineuses de la nuit passée rappellent que le traitement sera long et douloureux, et que l'on se rapproche toujours plus du point de non retour, de l'abandon territorial, voire même de l'amputation stratégique. A chaque époque, le ciel a toujours semblé sur le point de nous tomber sur la tête (même si s'exprimer de Suisse place dans des conditions particulières), mais il y a toujours des menaces à conjurer, des dangers à maîtriser, des défis à relever. Ceux qui attendent le nouveau Président de la République ne sont pas pires que ceux de ses prédecesseurs, mais ils n'ont pas encore le caractère tangible et linéaire, vaguement rassurant, des faits historiques...


*Ou très basse intensité, l'expression Low Intensity Conflict étant aujourd'hui devenue synonyme de guerre pure et simple.

Posted by Ludovic Monnerat at 20h50 | Comments (24) | TrackBack

20 avril 2007

Les mégapoles du chaos

Les grandes villes de notre ère forment le milieu le plus complexe et le plus exigeant pour toute force chargée d'y maintenir la sécurité ou d'y imposer leur supériorité. Cela n'a rien de nouveau, mais la croissance démesurée des cités et leur transformation en mégapoles tentaculaires multiplient les difficultés. La ville d'Alger en 1957, lors de la bataille remportée par les troupes françaises au prix de méthodes contre-productives, comptait environ 884'000 habitants (lu dans le livre de Pierre Pellissier). C'est 5 fois moins qu'aujourd'hui, et 6 fois moins que Bagdad, sans que la densité des troupes américaines et des forces irakiennes n'égale celle des forces françaises. Un autre exemple de mégapole chaotique est celui de la ville de Rio de Janeiro, où la violence a pris de telles proportions que le déploiement de l'armée y est demandé. Extrait d'un article de RFI :

Le regain de violence soulève à nouveau la question de la militarisation de Rio de Janeiro. Au mois de juillet prochain, la ville doit accueillir les Jeux panaméricains. Entre la sécurité des athlètes et celle des spectateurs, les policiers seront sur les dents. Le président Luiz Inacio Lula da Silva pourrait décider de déployer l'armée d'ici cette date.
[...]
Ce n'est pas la première fois que le pouvoir central est appelé à la rescousse. Mais les opérations précédentes menées par les militaires consistaient à envahir en force les favelas (bidonvilles). Ces opérations provoquent souvent de violents affrontements avec les bandits et les trafiquants, semant la terreur dans la population. L'attitude des soldats entraîne aussi des réflexes d'autodéfense de la part des habitants des favelas et les opérations dégénèrent en bataille rangée.
[...]
Rio de Janeiro, avec son agglomération de 11,3 millions d'habitants et ses 752 favelas, est considérée comme l'une des villes les plus violentes d'Amérique du Sud. En 2005, le Brésil a enregistré 55 312 homicides, dont 6 438 dans l'État de Rio. La mort violente est la principale cause de décès des hommes âgés de 15 à 44 ans.
Amnesty International comptabilise une moyenne de 50 homicides pour 100 000 habitants, tout en signalant que 7% sont dus à des «hommes en uniforme».

Les causes de la violence sont une chose ; les dimensions de la ville en sont une autre. La concentration d'une population aussi nombreuse dans un espace multidimensionnel s'oppose obligatoirement au maintien d'une autorité publique et crée des conditions dans lesquelles celle-ci se trouve contestée et combattue comme lors d'un conflit armé. Lorsqu'il est nécessaire d'engager des formations militaires pour reconquérir des quartiers entiers et que celles-ci font face à une ripose acharnée, on se situe en effet dans une logique de guerre et de non droit, dans un milieu non permissif où d'autres formes d'autorités se sont substituées à l'État affaibli. Et la croissance anarchique qui caractérise la plupart des mégapoles renforce cette tendance forte, de Lagos à Karachi, de Bombay à Bogota.

Que la nature chaotique des mégapoles affecte puissamment le devenir des États-nations et favorise l'avènement d'autres légitimités n'est pas une conclusion originale...

Posted by Ludovic Monnerat at 21h34 | Comments (12) | TrackBack

19 avril 2007

La vertu de la fermeté

Après les preuves répétées de détermination inexistante données par les Européens depuis presque 4 ans face à l'Iran, à son programme nucléaire, à son ambition conquérante et à ses velléités génocidaires, il est assez intéressant de lire ce texte d'Amir Taheri, qui rappelle les causes, le déroulement et les effets de la seule confrontation armée à ce jour entre l'Iran khomeiniste et les États-Unis. Extrait :

Within hours, President Ronald Reagan ordered the US task force to retaliate. The IRCG responded by firing missiles at US vessels without inflicting any harm.
[...]
The IRCG lost 87 men and over 300 wounded. Later, the Islamic Republic filed a suit against the US at the International Court at The Hague claiming losses amounting to several billion dollars. (The court rejected Tehran's suit in November 2003.)
[...]
The battle, nicknamed by the US "Operation Praying Mantis", was followed in July by a tragic accident when the USS Vincennes shot down an Iran Air jetliner by mistake, killing all 290 passengers and crew.
Khomeini interpreted the accident as a deliberate escalation by the US and feared that his regime was in danger. Rafsanjani and other advisers used that fear to persuade the ayatollah to end the war with Iraq, something he had adamantly refused for eight years.
A broken Khomeini appeared on TV to announce that he was "drinking the chalice of poison" by accepting a UN-ordered ceasefire. He was no longer going to Karbala on his way to Jerusalem.

La conclusion de l'analyste iranien est intéressante : un régime jusqu'auboutiste poursuit nécessairement sa route jusqu'à ce qu'il rencontre un obstacle suffisamment solide pour le forcer à stopper et à changer de cap. La vertu de la fermeté est une chose qui semble bien absente des cercles politiques en Europe, généralement inconscients de l'image faible qu'ils donnent d'eux-mêmes en prônant la modération, mais elle n'est pas perdue de vue pour tout le monde...

Posted by Ludovic Monnerat at 21h51 | Comments (10) | TrackBack

15 avril 2007

A l'assaut de la forteresse Europe

Les flux migratoires constants en direction de l'Europe ont connu un développement saisissant la semaine dernière : un navire chargé d'immigrants africains cherchant à atteindre les Canaries a été intercepté par la Garde civile espagnole dans les eaux mauritaniennes, en vertu d'un accord visant à réduire l'immigration illégale et permettant le prépositionnement des moyens ; mais au lieu de se laisser faire, les immigrants ont attaqué les Espagnols à coup de cocktails Molotov et d'autres projectiles, refusant de se laisser accoster et d'interrompre leur périple :

The wooden boat was carrying 57 people, including two children, when a Spanish patrol boat intercepted it April 4 off the coast of Mauritania, police in the islands said Tuesday. Spanish vessels are stationed in Mauritania as part of a European effort to keep Africans from setting out on dangerous journeys to the Canary Islands.
When the patrol boat got close, some of those aboard the smaller vessel threw Molotov cocktails and other projectiles at the Spanish boat, police said. No one was injured.
Spanish Civil Guard police dropped an inflatable raft into the water and used it to try again to get close to the Africans and calm them down, but people on the boat tried to slash the raft with sharp objects, police said.

Du coup, le navire a réussi à atteindre les Canaries, et même si les assaillants suspectés ont été renvoyés illico en Mauritanie, les autres passagers ont été autorisés à rester en Espagne, c'est-à -dire dans l'Union européenne. Ce qui devait très probablement être l'objectif des immigrants lorsqu'ils ont préparé leur tentative, dont le caractère offensif la fait toujours plus ressembler à une action de force tendant à l'invasion. Les tentatives d'assaut sont certes connues de l'Espagne via ses enclaves de Ceuta et Melilla au Maroc, mais cette esquisse de combat naval est une première.

Naturellement, il serait faux d'en déduire que cela indique inévitablement un développement futur dans ce sens, et donc une transformation progressive des flux migratoires illégaux vers l'Europe en une activité ouvertement violente et conflictuelle (elle l'est déjà sur le plan sociologique et identitaire). En revanche, cet incident rappelle encore une fois aux dirigeants politiques européens que l'immigration est l'un des grands défis de notre époque, que l'avenir de l'Europe telle que nous la connaissons est en jeu, et que déléguer aux seules forces de sécurité le règlement du problème est une manière inacceptable d'éviter des décisions difficiles sur la place publique.

Posted by Ludovic Monnerat at 11h09 | Comments (86) | TrackBack

12 avril 2007

Un chapelet de bombes

Même si une bombe a explosé aujourd'hui dans le Parlement irakien à Bagdad, censé être puissamment protégé, le double attentat terroriste commis hier à Alger et les fanatiques qui se sont fait exploser à Casablanca ont provisoirement contraint la communauté internationale à porter son intention au-delà de la fournaise irakienne et de l'interprétation convenue qui prévaut dans les médias. Les terroristes suicidaires (c'est un honneur immérité que de les nommer kamikazes) qui se font sauter chaque jour ou presque en Irak ou en Afghanistan sont en effet mus par le même élan, par la même démarche que ceux qui ont attaqué les symboles du pouvoir en Algérie ou qui ont refusé d'être capturés vivants au Maroc. Un but unique les rassemble : l'avènement d'un État islamique.

Cette lutte à outrance est menée par les fous d'Allah dans chaque État comptant au moins une forte minorité musulmane, et c'est la raison pour laquelle le Pakistan, l'Indonésie, les Philippines et la Thaïlande, pour ne citer que des États sis au-delà du Proche-Orient, abritent des conflits armés. L'Occident s'est accommodé d'un tel bellicisme lorsqu'il suivait ses intérêts, et lui a même accordé son soutien dans certains cas comme en Afghanistan ; cela pouvait sans doute se justifier dès qu'il s'agissait d'abattre l'empire soviétique, mais il fallait bien que l'hydre ainsi soignée et soutenue poursuive son développement. Et maintenant que les différents États occidentaux abritent sur leur sol une minorité musulmane en croissance rapide, dont une partie soutient sans ambages la barbarie islamiste, on se rend compte que la lutte en question se déroule également chez nous. Et que le chapelet de bombes qui s'égrène jour après jour développe un écho à la fois global et local, planétaire et personnalisé.

COMPLEMENT (13.4 0930) : Cet éditorial de Claude Moniquet sur le site de l'ESISC est une lecture recommandée (fichier PDF).

COMPLEMENT II (13.4 1130) : D'après ces informations, les 3 voitures piégées qui ont été mis à feu à Alger contenaient 2 fois 700 kg et 1 fois 500 kg d'explosifs. Des chiffres qui semblent très élevés au vu de certaines images, et qui indiquent peut-être des explosifs de faible rendement...

Posted by Ludovic Monnerat at 16h46 | Comments (85) | TrackBack

11 avril 2007

Le prix sanglant des otages (3)

C'est un sujet que j'ai déjà abordé par deux fois, de façon assez générale d'abord, puis avec un complément plus récent. La problématique a été rappelée par la libération du journaliste italo-suisse Daniele Mastrogiacomo en échange de 5 chefs taliban, ce d'autant plus que la polémique déclenchée par cet arrangement a révélé que le reporter Gabrielle Torsello avait également été libéré en novembre grâce au versement d'une rançon de 2 millions de dollars, après 3 semaines de détention aux mains des Taliban. Une libération que les collaborateurs et auxiliaires locaux ne peuvent guère espérer, puisque le chauffeur et l'interprète de Mastrogiacomo ont été assassinés par leurs ravisseurs.

Il vaut la peine de s'interroger plus en détail sur l'impact que peuvent avoir 2 millions de dollars pour une mouvance belligérante telle que les Taliban. Une partie de cette somme doit forcément servir à graisser quelques pattes, voire à enrichir les intermédiaires qui se proposent "spontanément" au Gouvernement vers lequel se tournent les proches de l'otage, mais une partie également doit bien être réinvestie dans la capacité de combattre. Avec l'évolution actuelle des prix des armes légères en Afghanistan, soit 600 dollars pour une Kalachnikov et 100 dollars pour un lance-roquettes antichar, la moitié de la rançon devrait probablement permettre d'armer et de munitionner entièrement un millier d'hommes environ (base de mon estimation : 1000 dollars pour un fusil d'assaut avec 30 magasins, compte tenu des économies d'échelle et des pratiques du belligérant en question). Les Taliban vivant largement sur le dos des populations, les autres frais doivent être très limités...

Combien d'attaques, combien d'assassinats, combien d'exécutions peuvent commettre un millier de fanatiques ? Voilà une question que certains dirigeants politiques devraient se poser avant de dépenser l'argent de leurs contribuables pour des otages individuels. Sans même parler des risques encourus par leurs propres soldats, déployés en Afghanistan pour combattre les même fanatiques et contrecarrer leurs effets désastreux sur la société afghane.

Posted by Ludovic Monnerat at 10h24 | Comments (12) | TrackBack

8 avril 2007

L'haleine fétide du défaitisme

La semaine écoulée n'entrera peut-être pas dans les annales comme un tournant stratégique, mais elle aura révélé tout un pan de futurs possibles, à l'aune d'un défaitisme omniprésent. Trois événements peuvent à cet égard être cités.

Premièrement, les 15 militaires britanniques capturés par les Forces armées iraniennes sans la moindre velléité de résistance ont été paradés devant la presse et incités à vendre aux médias le récit de leur captivité. Sans que leur refus de combattre ne soit condamné par leur hiérarchie, bien au contraire. Les options militaires imaginables, ou même proposées par l'allié américain, ont promptement été repoussées. Alors que 4 soldats de l'Army étaient tués dans le sud de l'Irak, là où l'Iran mène une guerre par procuration contre la Grande-Bretagne.

Deuxièmement, la présidente de la chambre des représentants américaine (traduction maison de US House Speaker) a effectué une tournée au Moyen-Orient entièrement contraire à la politique du pouvoir exécutif légitime, parfois en foulard, et fournissant une légitimité politique stupéfiante aux ennemis de son pays, n'hésitant pas à aller en Syrie à l'encontre des positions de la communauté internationale pour donner l'apparence d'un dialogue. Alors que le leader démocrate de la même chambre allait s'entretenir en Egypte avec le leader des Frères Musulmans, l'une des organisations majeures de la nébuleuse islamiste, et qu'à domicile la notion de "guerre contre le terrorisme" était bannie.

Troisièmement, même Israël suit la ligne des Gouvernements occidentaux consistant à négocier et à payer lors de prises d'otages, puisqu'une liste de prisonniers du Hamas paraît avoir été acceptée pour obtenir la libération du caporal Shalit, dont la capture a déclenché les hostilités accrues de l'été dernier. Sans apparemment comprendre que la récompense donnée au preneur d'otage se paie par davantage de captures par la suite, comme les événements en Afghanistan le montrent.

Bien entendu, ces événements ne sauraient fournir un résumé de l'actualité. On peut même citer des exemples contraires, comme la tournée tout autre d'Angela Merkel au Proche-Orient et son refus de se laisser manipuler par les Palestiniens. Malgré cela, on voit clairement poindre dans les pays du bloc occidental jusqu'ici les plus déterminés dans la lutte contre le fondamentalisme musulman le désir impérieux de mettre un terme aux hostilités, de revenir à l'avant-11 septembre, de rejeter comme un cauchemar toutes ces guerres, ces attentats, ces violences. Ou comment le défaitisme a suffisamment rongé les coeurs et les esprits pour oser s'exprimer ouvertement, malgré son haleine fétide issue de la peur et de la fatigue...

Posted by Ludovic Monnerat at 19h54 | Comments (44) | TrackBack

2 avril 2007

Les foyers de la haine

Un article publié aujourd'hui dans Le Figaro se penche sur les écoles coraniques surveillées dans le monde par les services de renseignements extérieurs français, et qui sont évaluées comme des foyers d'islamisme radical. Les filières du djihad sont une préoccupation de longue date des États occidentaux, notamment parce que les combattants islamiques ainsi formés sont susceptible de revenir au pays d'origine, porteurs d'une expérience de combat acquise en Irak ou en Afghanistan qui les rend dangereux. Mais les chiffres et les méthodes décrits par la DGSE montrent la vraie dimension du phénomène :

Le centre de Damaj, où étudiait Patrick Francoeur-Ravoavy, est « l'institut phare de Dar el-Hadith ». Situé au nord-ouest du pays, dans un village isolé auquel on accède par une piste sablonneuse, il « accueillerait jusqu'à 5 000 étudiants l'été, dont 1 000 étrangers ».
Les non-Yéménites y vivent en communauté selon leur origine nationale ou linguistique. « Parmi les trois communautés étrangères les plus représentées figurent les communautés britannique, indonésienne et francophone. » La communauté francophone compterait plus de 150 étudiants, dont plusieurs dizaines de Français.
À Damaj, la journée « commence à l'aube et s'organise entièrement autour des cinq prières obligatoires et des trois prêches du cheikh, retransmis par haut-parleur dans tout le village. Entre ces temps de prière, les étudiants suivent des cours d'arabe ou de rédaction du Coran de manière collective ou individuelle. » Le tout baignant dans une « surenchère religieuse, accompagnée de prêches quotidiens virulents ». Un facteur « dangereux pouvant conduire les étudiants les plus zélés à intégrer des réseaux djihadistes ».
[...]
Au Yémen, les Français constituent « la communauté étrangère la plus vindicative à l'égard de leur pays d'origine ». Formulant « des critiques acerbes contre la France et notamment contre la loi de 2004 interdisant le port de signes religieux à l'école », ils témoignent « une extrême intransigeance vis-à -vis de leurs concitoyens et des musulmans n'adoptant pas un comportement en accord avec les rites salafistes les plus stricts ».
Ces véritables foyers de la haine attirent donc à eux des milliers de jeunes hommes tenaillés par le fanatisme et en rupture complète avec la culture, l'identité et les lois du pays occidental dont ils émanent. Ce processus de radicalisation prend au minimum des mois, et en général plusieurs années, mais la continuité de ces filières aboutit tout de même à produire des combattants et des sympathisants de la cause islamiste en nombre suffisant pour être un facteur stratégique. Bien entendu, une bonne partie de ceux qui franchissent la ligne et partent en guerre finissent par être tués par les troupes de la coalition, en Irak ou en Afghanistan, mais le travail d'endoctrinement prolonge ses effets au-delà de l'action violente à court terme. Et le rejet définitif des valeurs occidentales en est une composante essentielle.

Je ne vois guère dans l'histoire de parallèle avec cette sorte de production nomade de combattants irréguliers, et c'est bien le progrès technologique, notamment dans le domaine des transports et des télécommunications, qui a rendu possible cette gestation planétaire. Il faut se demander jusqu'à quand l'Occident pris pour cible renoncera à s'opposer, sur le plan matériel comme immatériel, à ces foyers délibérément contagieux.

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31 mars 2007

Le contrecoup de l'insurrection

Comme prévu, les Forces armées éthiopiennes sont confrontées en Somalie à une insurrection qui leur inflige des pertes régulières et leur pose des problèmes majeurs :

L'insurrection, qui contrôle presque tout le sud de Mogadiscio, apparaît de plus en plus déterminée et redoutablement bien armée. Selon le GFT, le mouvement ne serait qu'une lutte d'arrière-garde d'anciens miliciens islamistes tentant de reconquérir le pouvoir perdu. De fait, l'ossature du mouvement est composée de Chebabs, l'aile la plus extrémistes des Tribunaux. Mais ces miliciens ont été rejoints par certains chefs de clans Hayiwe, le principal groupe de Mogadiscio hostile au gouvernement perçu comme dominé par le clan rival des Darods.
Au fil des semaines, cette insurrection a gagné du terrain. Les attaques contre les soldats éthiopiens et les hommes du GFT sont plus régulières. Conscients des risques, les Éthiopiens ont lancé jeudi une vaste offensive destinée à « vider » la capitale des miliciens. À l'aube, les troupes d'Addis-Abeba ont envahi les quartiers sud de la ville, bastion des insurgés. Ces derniers, repartis en petits groupes, ont réagi, ouvrant le feu à l'aide d'armes légères mais aussi de lance-roquettes, bloquant l'avancée des Éthiopiens. Dès lors, les Éthiopiens ont déployé toutes leurs forces, engageants chars et hélicoptères sans parvenir pour autant à se rendre maître du quartier. Et les pertes de part et d'autre s'accumulent.

Alors que les milices islamistes avaient payé cher leur conquête progressive du pays, en décembre dernier, ce sont maintenant les militaires éthiopiens qui sont sur la défensive, malgré leurs actions offensives au sol, et qui subissent les coups de leurs ennemis, soudés par l'identité et les croyances. Les premières étaient vulnérables sous l'angle des capacités, qui les empêchaient des contrôler les espaces, alors que les seconds sont vulnérables sous l'angle des volontés et de la légitimité, qui les empêchent de contrôler les esprits. Pour l'Ethiopie, un retrait des troupes derrière les éléments gouvernementaux et les forces multinationales apparaît rapidement comme la seule option valable. Quitte à retourner en force sur terre somalienne si la situation en venant à nouveau à menacer ses intérêts.

Le cas d'école somalien montre ainsi assez bien les forces et les faiblesses des forces régulières et irrégulières, des organisations ordonnées et chaotiques, dans un contexte africain qui limite les contrastes que produisent les interventions occidentales. Et le contrecoup de l'insurrection, après le succès conventionnel des militaires, montre la nécessité pour ceux-ci de maîtriser également cette partition stratégique. Là comme ailleurs...

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29 mars 2007

Le chantage des otages

Difficile position que celle dans laquelle se trouve le gouvernement britannique : ses 15 marins capturés par les forces armées iraniennes sont exploités comme outil de propagande, la communauté internationale ne lui fournit guère de soutien, même en face d'une violation flagrante des Conventions de Genève, et Téhéran tente de lui imposer une capitulation sémantique qui ne ferait qu'affaiblir encore davantage un Tony Blair déjà en fin de règne. En toute logique, un casus belli de ce type appellerait des mesures coercitives à la fois ciblées, déterminées et proportionnelles (c'est-à -dire réversibles), de la part de n'importe quel État ayant encore la volonté et la capacité de défendre ses intérêts sur la scène internationale. Au risque de provoquer une escalade militaire qui pourrait bien être l'objectif poursuivi par le régime des mollahs...

Les prises d'otages restent une arme particulièrement puissante contre les autorités faibles, comme le montrent les exigences des Taliban suite à la libération du journaliste Daniele Mastrogiacomo. Le développement de capacités spécifiques pour les déjouer contribue donc directement à renforcer ces autorités, dans les faits comme dans les esprits, comme l'ont montré de nombreux exemples (Mogadiscio, Entebbe, etc.). Toutefois, ces capacités ne peuvent rien sans des dirigeants aptes à assumer les rapports de force, à imposer leur volonté au lieu de subir celle d'autrui, et donc parfois à employer pour ce faire l'outil militaire que leurs prédécesseurs leur ont légué, dans un état plus ou moins bon. Même si, comme dans le cas de l'Iran, des mesures coercitives non violentes pourraient tout aussi bien faire l'affaire pour rompre le chantage exercé par un État voyou...

Posted by Ludovic Monnerat at 20h43 | Comments (38) | TrackBack

25 mars 2007

La milice peut conserver ses armes

Malgré une pression médiatique intense et l'exploitation émotionnelle de faits divers, le Conseil national a décidé jeudi de maintenir l'un des principes-clefs de l'armée de milice : la conservation de l'arme personnelle à domicile en-dehors des périodes de service.

L'écrasante majorité des médias s'est lamentée, vendredi matin, sur le maintien d'une « tradition éculée » et sur une classe politique rigide, incapable d'accepter l'évidence. Le meurtre 2 jours plus tôt d'une jeune femme par son ex-compagnon à l'aide d'un fusil d'assaut militaire ne montrait-il pas la voie à suivre ?

...

La suite ici, sur la Revue Militaire Suisse !

Posted by Ludovic Monnerat at 23h48 | Comments (70) | TrackBack

22 mars 2007

La politique étrangère et de défense britannique

Ce soir a eu lieu à Verte Rive l'assemblée générale annuelle du Centre d'Histoire et de Prospective Militaire, sous la présidence du brigadier Michel Chabloz. L'assemblée proprement dite a été suivie par un exposé sur la politique étrangère et de défense britannique, présentée par Pierre Razoux, connu du public suisse et renommé pour ses travaux d'histoire militaire. En voici un résumé.

Les principes fondamentaux de cette politique peuvent être énumérés ainsi :

Pour concrétiser cette recherche de l'équilibre, les Britanniques utilisent une boîte à outil bien fournie et combinent politique, industrie, économie, institutions ou encore armée. Ils cherchent ainsi à donner constamment des gages à la fois aux États-Unis et à l'Europe : engagement dans la mission européenne "ARTEMIS" au Congo parallèlement au déclenchement de "IRAQI FREEDOM", annonce du maintien des troupes en Irak fin 2003 parallèlement au soutien d'un centre de planification autonome en Europe, engagement dans les programmes JSF et Eurofighter, Apache et A400M, Amraam + Tomahawk et Meteor + Storm Shadow, dans le consortium GPS et dans le programme Skynet.

Certes, ce grand écart peut parfois s'avérer très difficile, et donc douloureux. Il en va systématiquement ainsi pour trois domaines dans lesquels les Britanniques sont totalement dépendants des Américains, et donc des domaines qui sont des tabous (For UK-US Eyes Only) pour leurs partenaires européens : la dissuasion nucléaire, le renseignement et l'espace. Toutefois, la Grande-Bretagne a également les moyens de faire comprendre à son allié américain que les divergences peuvent amener des réactions, comme l'ont montré les accords de St-Malo fin 1998 : afin de mettre en garde les États-Unis à propos de leurs errements dans les Balkans, mais aussi de renforcer l'Europe dans l'hypothèse où les États-Unis se recentrent sur le Pacifique, un rapprochement plus spectaculaire que significatif avec la France a été opéré à cette occasion. Ceci bénéficiant aussi d'intérêts communs entre la France et la Grande-Bretagne, comme entre un Chirac affaibli et un Blair fraîchement arrivé au pouvoir.

Ce dernier étant aujourd'hui sur le départ, les conséquences de son remplacement par Gordon Brown ont été esquissées. En vue des élections de 2009 et compte tenu de sa légitimité réduite, le nouveau premier ministre britannique devrait ainsi mener une politique étrangère et de défense populiste, avec un retrait presque complet d'Irak (ce qui implique des gages envers les États-Unis, comme le renforcement des moyens en Afghanistan, qui est de toute manière un enjeu majeur pour Londres vu que la crédibilité de l'OTAN, et donc la force du lien transtlantique sont en jeu), une démarcation vis-à -vis des États-Unis, ainsi que globalement "moins d'Europe" (ralentissement dans la PESC et la défense européenne, mais renforcement de la coopération dans la sécurité intérieure, la sécurité énergétique, la protection de l'environnement et la poursuite de l'élargissement).

La Grande-Bretagne conserve donc une position particulière a bien des égards, même si elle a fortement évolué vis-à -vis du continent depuis les années 60.

Posted by Ludovic Monnerat at 23h40 | Comments (7) | TrackBack

20 mars 2007

La grande peur du vide

Si la nature a horreur du vide, la stratégie du siècle lui ressemble toujours plus. Pendant longtemps, les zones échappant au contrôle des États reconnus ne suscitaient guère d'inquiétude : elles étaient si lointaines qu'on les ignorait largement, et leurs effets restaient le plus souvent locaux ou régionaux. La structure archaïque des sociétés pré-nationales, articulées autour de la famille ou du clan, était une source de curiosité ou de condescendance ; la corruption endémique, le commerce illégal ou la virulence religieuse n'y étaient perçus que comme un exotisme voué à l'extinction. Jusqu'à ce que le rapetissement de la planète, dû à l'essor des transports et télécommunications intercontinentaux, nous y confronte directement ; jusqu'à ce que nous en soyons inexorablement les voisins.

La suite ici, sur Mondes Francophones !

Posted by Ludovic Monnerat at 20h15 | TrackBack

13 mars 2007

Les homosexuels et l'armée

Une polémique a éclaté hier aux Etats-Unis sur la question de l'homosexualité dans les armées : le président des chefs d'états-majors interarmées, le général des Marines Peter Pace, a en effet déclaré que les homosexuels sont immoraux, qu'ils ne devaient pas être autorisés à servir s'ils déclarent leur homosexualité (la politique "Don't ask, don't tell") et que celle-ci est comparable à l'adultère dans l'immoralité. Des propos pour le moins carrés et inhabituels, que le militaire américain du plus haut rang a d'ailleurs dû corriger aujourd'hui par le biais d'un communiqué. Sans qu'il n'aborde, comme l'indique l'article mis en lien ci-dessus, le problème des licenciements pour cause d'homosexualité (plus de 10'000 soldats, dont des spécialistes de première valeur) alors que les forces armées américaines cherchent à augmenter en personnel.

Cette condamnation très puritaine des homosexuels est assez exceptionnelle au sein des armées occidentales, et reste une particularité américaine : généralement, l'orientation sexuelle des soldats est une affaire privée, et à l'exception des unités chargées des missions les plus difficiles, il est rare qu'elle soit un critère déterminant. C'est à plus forte raison le cas dans les armées de conscription, où les unités reflètent l'évolution des sociétés et manifestent dans leurs rangs - là encore, à quelques exceptions près - les tendances qui caractérisent les citoyens lambda. Il n'y a guère que dans des unités imposant une sélection drastique que l'homosexualité est officieusement bannie et officiellement déconseillée, en expliquant que l'on ne mélange pas "les serviettes et les torchons" ; la Légion étrangère française en est un exemple. La mixité des sexes n'y est d'ailleurs pas bienvenue.

Une telle réalité éclaire mieux la problématique. A l'origine, dans les armées masculines dévolues à la guerre classique, l'homosexualité était en contradiction avec les valeurs et la camaraderie viriles qui participaient à la cohésion des groupes. L'homosexuel introduit nécessairement des interrogations, des doutes, qui nuisent à celle-ci. Mais avec la féminisation des armées et l'évolution des opérations militaires, dans lesquelles les combats de haute intensité sont le plus souvent de brève durée, par opposition à des stabilisations presque interminables, les choses ont bien changé. La présence des femmes introduit à une tout autre dimension ces interrogations et ces doutes, qui peuvent effectivement nuire à la cohésion. En même temps, la place croissante accordée à la sphère privée et la sédentarisation des unités ont diminué les tensions potentielles.

Il en découle que la discrimination par l'orientation sexuelle est une chose périmée, et que les remarques fondées sur la morale individuelle sont contre-productives dès lors qu'elles réduisent l'efficacité de l'institution militaire. A l'exception des unités les plus performantes, où le succès repose sur un petit nombre d'hommes - et d'hommes seulement - soudés comme les doigts d'une main, les hommes et les femmes, homos et hétéros, ont leur place dans les rangs. A condition naturellement de ne pas perturber la marche du service par leur orientation sexuelle, quelle qu'elle soit, de pleinement s'intégrer aux groupes dans lesquels ils sont engagés, et d'avoir une conduite personnelle basée sur une éthique militaire irréprochable. De toute manière, même les armées de métier sont condamnées à une telle ouverture par leurs besoins qualitatifs...

Posted by Ludovic Monnerat at 22h18 | Comments (17) | TrackBack

12 mars 2007

L'indépendance et la défense

En Suisse comme dans nombre de pays européens, les budgets militaires ont été nettement comprimés depuis 15 ans, malgré une stabilisation généralisée depuis le 11 septembre 2001. Souvent, les économies faites sur le dos des armées ont servi à compenser des dépenses croissantes dans des domaines sociaux ou financiers (remboursement de la dette). De plus, comme l'a dit par exemple la Ministre française de la défense en visant son collègue des finances, les dépenses de défense ont tendance à être considérées comme des investissements inutiles, et sont régulièrement mis en opposition à des activités proches des populations (Education nationale contre Défense nationale selon Ségolène Royal). On notera d'ailleurs que le maintien des investissements militaires en France constitue largement une exception sur le continent.

Dans le monde, toutefois, les puissances majeures ont un comportement différent vis-à -vis des dépenses militaires. Avec bien sûr en premier lieu les Etats-Unis, dont le budget des armées connaît une croissance constante et augmentera de 62% entre 2001 et 2008, sans même prendre en compte les dépenses liées aux guerres en cours. Il faut également citer la Chine, dont le budget 2007 annonce encore une fois une augmentation substantielle (17.8%) et qui désormais est le deuxième au monde (malgré les incertitudes à son sujet), l'Inde, qui prévoit une augmentation de 7% cette année (d'après l'édition du 5 mars de Defense News) après une croissance rapide, mais aussi la Russie, qui compte augmenter de 27% ses dépenses militaires cette année et qui a multiplié par 4 son budget - certes anémique - depuis 2001.

Comment expliquer une approche pareillement opposée ? L'objet de ce billet n'est pas d'aborder le pourcentage des budgets des armées nationales par rapport au PIB, même si un tel indice est révélateur, mais bien de se pencher sur les perceptions très différentes des investissements militaires. Il faut d'abord relever que l'augmentation de ces investissements est souvent le signe d'une politique volontariste, d'un pouvoir exécutif fort, d'une volonté de puissance. D'un autre côté, la perception des risques et dangers joue bien entendu un rôle considérable dans l'évolution des budgets, dans la décision de réarmer ou de désarmer. Enfin, la présence d'une industrie de défense capable d'influencer les décisions politiques a également un impact important. Et comme l'Europe ne répond pas à ces 3 critères, à quelques exceptions près (volontarisme et lobbying en France, menace perçue en Grèce, etc.), ceci explique mieux de telles différences.

Mais par dessus tout, c'est la notion d'indépendance et l'importance qu'on lui accorde qui jouent un rôle essentiel. Les Etats qui savent ne pouvoir compter sur personne d'autre en cas de menace grave ont naturellement tendance à considérer différemment leur défense ; à l'inverse, les Etats faisant partie d'une alliance censée garantir celle-ci seront toujours davantage tentés de limiter leurs investissements en comptant sur la coopération internationale. C'est d'ailleurs ainsi que la stratégie tentaculaire des Etats-Unis, illustrée par l'Alliance atlantique comme par une myriade d'accords de défense bilatéraux, vise à s'assurer la dépendance d'Etats partenaires en leur autorisant des économies en matière de défense. De toute manière, les Etats désireux de s'affranchir d'une telle tutelle doivent encore avoir les moyens d'investir fortement dans la défense, ce qu'une politique non libérale - et marquée par l'anti-américanisme - ne permet guère. Du coup, leurs outils militaires restent incapables de fonctionner sans appui extérieur...

L'indépendance nationale est donc le fruit principal des investissements militaires. Une vérité ancienne à méditer en Suisse, où l'on a tendance à croire que le fait d'être entouré par l'UE et par l'OTAN contribue très largement à notre sécurité.

Posted by Ludovic Monnerat at 23h15 | Comments (9) | TrackBack

10 mars 2007

Afghanistan : sur la corde raide

L'Europe poursuit le renforcement de ses moyens militaires en Afghanistan : la décision controversée du Bundestag d'envoyer 6 avions dits de reconnaissance - mais également d'attaque au sol - Tornado fera passer cet été le contingent allemand de l'ISAF à 3500 soldats. D'après une analyse faite par mes soins pour la Revue Militaire Suisse et à paraître bientôt, le volume des troupes étrangères en Afghanistan va dépasser 55'000 soldats cet été, dont 27'000 Américains et 23'000 Européens. Outre l'Allemagne, ce sont également la Grande-Bretagne, la Bulgarie, le Danemark, la Norvège et la Pologne qui vont procéder à des déploiements significatifs. Tous ces contingents ne seront pas affectés à des tâches combattantes, mais tous partageront le sort de la communauté internationale quant au résultat de ses efforts en Afghanistan.

Les enquêtes d'opinion effectuées en Afghanistan montrent une population remarquablement positive à son endroit : d'après ces chiffres, 80% des Afghans soutiennent la présence militaire de l'OTAN et des troupes sous commandement américain (la distinction étant toujours plus artificielle, et probablement pas faite par les gens sur place). Mais la population européenne a une opinion largement inverse : 69% des Allemands sont opposés à la participation à l'ISAF, 62% des Italiens, 80% des Polonais ou encore 47% des Espagnols (je n'ai pas trouvé de chiffres en ligne pour la France et la Grande-Bretagne, mais je suis preneur ; parallèlement, 49% des Canadiens veulent un retrait immédiat). Augmenter les déploiements militaires en l'absence d'un véritable soutien politique revient vraiment à marcher sur la corde raide.

L'Afghanistan, je l'ai écrit ici, a été souvent présenté comme une opération militaire juste et logique, par opposition à l'Irak. Que les populations s'en détournent montrent peut-être l'effet pervers d'une argumentation fausse, à laquelle les ennemis de l'Europe d'ailleurs n'ont jamais souscrit.

COMPLEMENT (20.3 2215) : Un sondage fait spécifiquement au sud du pays montre des chiffres très différents concernant le soutien du public, qui a considérablement diminué. Une information inquiétante pour l'OTAN...

Posted by Ludovic Monnerat at 15h29 | Comments (12) | TrackBack

8 mars 2007

L'étape de développement 08/11 franchit une étape

L'optimisation de l'Armée XXI reprend sa marche en avant : après le vote positif du Conseil des Etats, c'est une version légèrement revue de l'étape de développement 08/11 qui est discutée au Parlement. Une victoire pour Samuel Schmid, mais obtenue au prix d'un marchandage politique dont l'armée de demain fait les frais.

La suite peut être lue ici, sur le site de la Revue Militaire Suisse !

Posted by Ludovic Monnerat at 19h50 | Comments (3) | TrackBack

7 mars 2007

Une stabilisation façon tiers-monde

Le contingent ougandais qui se déploie actuellement à Mogadiscio a vu sa mission commencer sous d'inquiétants d'augures, puisque son échelon avancé a été accueilli à sa descente d'avion, hier, par des tirs de mortiers - 8 obus dont seuls 2 ont touché l'aéroport, mais qui ont suffi à troubler l'ordonnancement de la cérémonie prévue pour l'occasion. Par ailleurs, les appels à la lutte armée contre les forces censées stabiliser la capitale somalienne, voire le pays tout entier, n'ont guère tardé à être lancés. Comme toujours, il ne faut guère d'efforts immenses pour entraver l'ordre visible, alors qu'empêcher le chaos est à peu près impossible en l'absence d'un consensus solide. Mais cela ne suffit pas à condamner par avance à l'échec les tentatives de stabilisation menées par l'Union Africaine, dans un pays où les Nations Unies comme les Etats-Unis ont subi un échec magistral.

L'engagement militaire de la communauté internationale en Somalie, entre 1992 et 1994, a laissé des traces. On se rappelle qu'il a été précipité par les images dramatiques d'une population menacée par la famine et par les bandes armées ; après l'intervention massive des Marines, le transfert d'autorité au profit d'un contingent onusien s'est fait parallèlement à l'essor d'une insurrection sans cesse plus meurtrière, culminant avec le massacre de 24 soldats pakistanais. Le déploiement subséquent d'une task force de forces spéciales sous commandement américain, visant à l'élimination du « général » Aïdid, aboutira à l'opération décrite par Mark Bowden dans son livre « Black Hawk Down » (et sommairement portée au cinéma), au choc produit par l'image de cadavres américains traînés dans les rues suite à une action « humanitaire », et au retrait de toutes les forces étrangères.

L'intervention éthiopienne a précipité leur retour sur sol somalien. Est-ce que cette nouvelle intervention s'achèvera comme la première, malgré l'évolution des enjeux au niveau planétaire ? Il est clair que les contingents africains ont une efficacité opérationnelle nettement inférieure à celle de contingents occidentaux, et que leurs penchants connus pour la corruption, pour le chantage ou pour l'usage abusif de la force n'inspirent guère confiance. Pourtant, si la troupe conserve sa cohésion face aux attaques et aux attentats, ses capacités militaires inférieures compteront bien moins qu'une volonté politique supérieure, c'est-à -dire qu'une aptitude à supporter les pertes et à autoriser le niveau de force nécessaire à la réussite de la mission. Et un appui extérieur limité (forces spéciales, renseignement) ou ponctuel (frappes aériennes) pourrait doper cette cohésion.

Les armées du Tiers-Monde ont en Somalie une véritable chance de prouver leur utilité : à la différence de leurs échecs passés, notamment en Afrique subsaharienne, elles ne seront pas confrontées à l'indifférence vaguement méprisante de la communauté internationale, mais agiront au contraire dans l'intérêt de celle-ci - et notamment dans l'intérêt évident des Etats-Unis, satisfaits de voir des troupes supplémentaires se frotter aux djihadistes tout en poursuivant leurs propres objectifs. Il faut juste espérer que des exigences morales insurmontables ne leur seront pas imposées comme une entrave, et qu'elles ne seront pas aussi prédatrices que les bandes armées s'opposant à leur présence. Ainsi pourra se renforcer cette future coalition des Etats luttant conjointement pour leur survie en tant qu'entités politiques et expressions sociétales, et pour lesquels la légitimité est la devise du succès.

COMPLEMENT (8.3 1000) : Le soutien américain public prendra la forme d'un appui logistique fourni par une société militaire privée. Une manière de réduire drastiquement les risques politiques tout en s'engageant dans la campagne...

Posted by Ludovic Monnerat at 22h23 | Comments (9) | TrackBack

1 mars 2007

Bosnie : 11 ans de stabilisation

Les pays membres de l'Union européenne ont donc décidé cette semaine de réduire le volume de la force multinationale en Bosnie de 6000 à 2500 soldats, en raison de l'amélioration des conditions sur place. Certains pays, comme la Grande-Bretagne, ont naturellement un besoin impérieux de troupes pour d'autres missions de stabilisation. Il n'en demeure pas moins que 11 ans après le déploiement complet de la Peace Implementation Force (IFOR) et ses 60'000 militaires sous commandement de l'OTAN, dont 10'000 issus de pays non membres, la mission en Bosnie semble près de son terme. Elle représente certainement un succès sur le plan militaire.

Néanmoins, le temps nécessaire pour stabiliser un pays déjà épuisé par une guerre qui a fait environ 100'000 morts selon les recherches les plus récentes est un indicateur instructif. Surtout pour des missions de stabilisation déclenchées dans la foulée d'une intervention militaire accomplie sans l'accord du pays hôte. Le cas du Kosovo est à cet égard éclairant : l'expulsion des forces militaires, paramilitaires et policières serbes consécutive aux 78 jours de bombardements alliés a permis un nettoyage ethnique au ralenti qui, malgré le caractère immoral d'une telle action, réduit fortement les probabilités d'une nouveau conflit. Raison pour laquelle la KFOR, n'était-ce son incapacité à pleinement remplir sa mission, risquerait de maintenir la crise en croyant maintenir la paix - à force de confondre cessation des hostilités ouvertes et règlement des divergences d'intérêt.

Pourtant, le fait que les principaux criminels de guerres bosno-serbes soient toujours en liberté (alors que Slobodan Milosevic a fini ses jours en prison) et la persistance de mouvements ultranationalistes montre que rien n'est entièrement acquis, et que le succès militaire attend encore d'être transformé en succès politique, économique et sociétal. Ainsi, à ces 11 années de présence militaire visible et dissuasive vont s'ajouter des années de pressions diplomatiques, d'aides financières et d'initiatives éducatives pour gérer la phase post-conflit et empêche un basculement vers une situation pré-conflit. Le retrait des contingents de l'EUFOR annonce la fin du début et non le début de la fin, de sorte qu'il n'est pas faux de considérer qu'un effort soutenu pendant une génération est et sera nécessaire pour franchir les 3 étapes de l'action internationale : intervention, stabilisation et normalisation.

De nos jours, les souvenirs du conflit bosniaque, entre les massacres à la chaîne et les snipers terrorisant Sarajevo, commencent à perdre en force. Un clou chasse l'autre, et les guerres avivées ou révélées par les attentats du 11 septembre 2001 ont largement changé le référentiel. Toutefois, cette perspective générationnelle et transversale est bien celle qu'il faut adopter en considérant les points chauds du globe, les conflits qui s'y déroulent, ainsi que les raisons qui nous poussent à agir ou à ne rien faire.

Posted by Ludovic Monnerat at 18h50 | Comments (27) | TrackBack

28 février 2007

Le programme d'armement 2007

Le Conseil fédéral a approuvé aujourd'hui le programme d'armement 2007, qui porte sur des crédits d'engagement de 581 millions de francs. Axé avant tout sur des éléments de conduite, il ne devrait pas susciter de résistance particulière. La faute à une année électorale ?

La suite à lire ici, sur le site de la Revue Militaire Suisse !

Posted by Ludovic Monnerat at 18h42 | Comments (26) | TrackBack

26 février 2007

Une défense à réinventer

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Tel était le titre de ma conclusion, lors de l'exposé sur la guerre moderne que j'ai donné cet après-midi à l'Ecole d'Etat-major général, devant les 32 officiers ayant franchi les différents obstacles du second stage et appelés à être promus ce vendredi. L'un de mes anciens camarades de classe de l'école d'officiers (le 3e sur 12 à arborer tout bientôt les bandes noires et le 4e à devenir officier supérieur!) n'a manqué de m'interroger sur cette réinvention de la défense, et notamment sur sa dimension offensive. Je n'aborderai pas ici la question des bases juridiques, puisqu'une telle décision relève avant tout de la politique, mais plutôt le profil opérationnel d'une nouvelle compréhension de la défense nationale. Etant entendu que les effets recherchés doivent aboutir à défendre et à protéger le territoire, les esprits et les marchés.

La défense du territoire en conflit symétrique, avec le combat dès la zone frontière et la recherche de la décision militaire, voit son importance se réduire proportionnellement à l'amenuisement des capacités offensives au sein des armées européennes. En revanche, la défense du territoire en conflit asymétrique suppose la capacité à préserver et à restaurer le contrôle qu'exercent les autorités civiles sur des objets, des axes, des quartiers ou des secteurs. Dans la mesure où le renseignement ne permet que rarement d'effectuer au bon endroit et au bon moment des missions de protection, et comme les effectifs ne permettent pas d'assurer une protection généralisée (notamment en milieu urbain), cela signifie doit développer son aptitude à agir en milieu semi-permissif ou non permissif pour prendre le contrôle d'un périmètre donné, stabiliser la situation et assurer le retour de la normalité.

La défense des esprits ne peut cependant se satisfaire de telles actions contre-offensives : laisser volontairement l'initiative dans le domaine sémantique revient à abandonner par avance les éléments constitutifs des perceptions publiques, les points de repère et les références des jugements futurs. L'armée doit résolument prendre l'offensive dans ce domaine pour préserver le sentiment national, pour développer la volonté de servir, pour montrer les menaces contemporaines. Les représentations en matière de défense étant encore ancrées dans les conflits interétatiques, l'armée doit également rendre publiques les modalités belligérantes de notre ère, les méthodes de guerre susceptibles d'être utilisées contre nous - et celles qui l'ont déjà été. En plaçant la Suisse et ses intérêts au centre de sa perspective, l'armée doit lutter à son niveau contre la subversion du communautarisme et de l'incivisme.

La défense des marchés est la résultante des actions s'inscrivant dans le domaine matériel comme immatériel. En contribuant à la stabilité et à l'intégrité du pays, l'armée en préserve également l'attrait économique ; en contribuant à la protection des citoyens suisses et de nos intérêts hors des frontières, elle soutient aussi le dynamisme économique qui les caractérise. Enfin, l'armée doit rester en mesure d'appuyer l'approvisionnement économique du pays dans ses tâches régulières, en cas de crise menaçant ce dernier, pour éviter les pénuries dont nous aurions le plus à souffrir. Tout ceci suppose naturellement des intérêts communs avec d'autres nations européennes, et donc des engagements s'effectuant ponctuellement mais systématiquement en coopération multinationale.

Il reste à préciser que toutes les actions de l'armée, dans le cadre de cette défense rénovée du pays et de sa population, ne peuvent être limitées a priori par des frontières géographiques. Comme être suisse et vivre en Suisse sont de moins en moins synonymes, dans un sens comme dans l'autre, le critère déterminant pour un engagement de moyens militaires doit être l'intérêt national, et non l'emplacement géographique. Ce qui me paraît la condition pour qu'un Etat moderne conserve sa crédibilité et donc sa légitimité au cours des prochaines décennies.

Posted by Ludovic Monnerat at 19h06 | Comments (34) | TrackBack

24 février 2007

Entre l'Irak et l'Afghanistan

Ces derniers jours, la Grande-Bretagne, le Danemark et la Norvège ont annoncé leur intention de renforcer leurs effectifs militaires en Afghanistan ; conjuguées à la réduction des troupes en Irak, ces décisions ont confirmé le mouvement de bascule qui s'opère depuis presque 3 ans entre ces 2 campagnes. D'autres pays, dont l'Australie, considèrent également l'envoi de contingents supplémentaires en Asie centrale ou le renforcement de leurs capacités, alors que les appels aux membres de l'OTAN pour accompagner ce mouvement sont fréquents. Ceci malgré des contestations en hausse face à ces déploiements sans terme visible, comme la chute du gouvernement Prodi l'a montré en Italie.

La perception originelle de ces deux campagnes explique naturellement cet engagement très différent. Lancée en réaction immédiate aux attentats du 11 septembre, la campagne d'Afghanistan a d'abord été une opération coercitive exclusivement américaine avant d'intégrer une opération de maintien de la paix commandée par l'OTAN ; la différence entre les deux a aujourd'hui presque disparu, mais l'action de la communauté internationale conserve une légitimité élevée. Au contraire, lancée de façon délibérée par les Etats-Unis sans lien direct avec des attaques terroristes, la campagne d'Irak est fréquemment présentée comme la mauvaise guerre, au mauvais endroit et au mauvais moment - en opposition à l'Afghanistan. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle certaines nations, comme la France ou l'Allemagne, ont refusé toute implication militaire en Irak et combattent aux côtés des Etats-Unis en Afghanistan depuis presque 5 ans.

Toutefois, dès lors que ces deux campagnes initialement très différentes ont connu un rapprochement notable, au niveau des pertes subies comme dans l'absence de succès immédiat, ce mouvement de bascule est intriguant. Hormis les raisonnements axés sur la politique intérieure, il n'existe en effet pas de raison évidente pour laquelle un engagement croissant en Afghanistan et un engagement décroissant - ou inexistant - en Irak doivent être préconisés. Le développement très inégal des forces de sécurité locales (60'000 en Afghanistan après 5 ans contre 343'000 en Irak après 3 ans, malgré une population de taille grosso modo comparable - 30 millions d'habitants contre 27 millions) trace même des perspectives plus sombres pour l'Afghanistan, notamment quand on considère en plus le caractère moins central de ce pays, le relief tourmenté et rigoureux ainsi que la proximité d'un sanctuaire (Waziristan). La lenteur des nations engagées à accepter la nature conflictuelle de l'opération y concourt aussi.

Une démarche rationnelle consisterait donc à se demander quels sont les objectifs atteignables pour chacune des deux campagnes, les effets potentiellements déclenchés, et donc laquelle devrait faire l'objet d'un effort plus fourni. En allant au-delà de la fonction stratégique d'interdiction, l'Afghanistan reste un théâtre secondaire : la naissance d'un Etat-nation moderne dans ce pays perclus de tribalisme et de criminalité serait un succès sensationnel, mais sans grand effet. En revanche, si parvenir au même résultat en Irak serait tout aussi sensationnel, l'effet symbolique et sémantique obtenu serait immense ; c'est d'ailleurs la raison pour laquelle les islamistes sont prêts à tout pour empêcher une telle défaite. Mais si une victoire aussi complète était inaccessible, à moyen terme du moins, ce qui semble bien être le cas, alors la campagne permettant d'infliger le plus de pertes à l'adversaire est celle qui devrait être privilégiée. Les chiffres avancés ici semblent une indication assez claire, du moins cohérente avec l'intensité des opérations...

Posted by Ludovic Monnerat at 23h29 | Comments (57) | TrackBack

21 février 2007

Le dévoiement de la milice

Une critique que l'on entend de façon répétée à l'endroit de l'armée de milice est le faible niveau d'instruction des troupes engagées, interprétée le plus souvent comme la preuve qu'une armée de métier est nécessaire. C'est notamment la rhétorique du parti socialiste ; je me rappelle en particulier que l'an dernier, durant la soirée célébrant le 150e anniversaire de la Revue Militaire Suisse, la conseillère nationale Barbara Haering avait ainsi fermement reproché aux écoles de recrues actuelles de produire des soldats insuffisamment formés (une critique un brin surprenante dans la bouche d'une parlementaire socialiste, n'était-ce le besoin de marteler une stratégie bien définie). Ça et là , après chaque opération majeure de l'armée ou dans le cortège des troupes défilant à l'enseigne de « AMBA CENTRO », on peut lire ou écouter des témoignages de soldats allant dans le même sens. Les uns comme les autres sont pourtant dans l'erreur complète.

Premièrement, les écoles de recrues n'ont pas pour but de fournir des soldats aptes à l'engagement dès leur mise sur pied ou presque ; elles visent à alimenter des corps de troupe qui, lors de leur entrée en service, doivent d'abord s'assurer qu'ils ont atteint leur disponibilité de base (« fit for mission », en matière de personnel, d'instruction, d'équipement, etc.), puis ensuite entreprendre une instruction axée sur l'engagement (IAE) pour atteindre leur disponibilité opérationnelle (« fit for the mission »). En d'autres termes, on ne peut pas reprocher à la milice d'avoir un niveau de disponibilité inférieur à celui de formations professionnelles alors que c'est précisément le principe sur lequel est construit l'armée suisse. Il faut environ 6 mois à des unités de la National Guard pour se préparer à un déploiement en opération extérieure ; et on demanderait à nos miliciens d'être prêts en 3 jours ?

Deuxièmement, et c'est encore pire, les formations engagées dans des opérations actuelles, telles que l'appui à la sécurisation du World Economic Forum, le font durant leurs services de perfectionnement de la troupe, c'est-à -dire durant ce que l'on appelait auparavant des cours de répétition. Autrement dit, non seulement on ne laisse pas à la milice le temps nécessaire pour l'IAE, mais en plus on consume son temps d'instruction régulier, essentiel pour le maintien de son savoir-faire comme de son pouvoir-faire, dans des engagements subsidiaires. Comment ose-t-on dans ces conditions faire le reproche à la milice de ne pas avoir un niveau professionnel, alors que nul dans ce pays n'a le courage politique d'appeler à la mise sur pied - hors service d'instruction - des troupes engagées, et donc de présenter le véritable coût de ces missions au lieu de ronger l'aptitude à l'engagement dans des missions principales ?

A force d'engager des soldats non préparés au lieu de les préparer à de vrais engagements, il est logique que l'on donne l'impression d'une armée incapable de tâches autres qu'auxiliaires et limitées. Et au lieu d'être un pilier de la sécurité collective, une sentinelle sur laquelle compte la société, le soldat de milice sert de main d'Å“uvre bon marché à des autorités cantonales et communales économisant sur la sécurité. En tant que commandant de corps de troupe, et même si mon bataillon est avant tout composé de volontaires dont l'emploi est différent, je trouve que ce dévoiement de la milice est un scandale dont notre classe politique porte l'essentiel de la responsabilité. Quant à la généralisation de la subsidiarité, si elle renforce le principe du fédéralisme et constitue un appui essentiel au niveau local, elle éloigne l'armée de menaces stratégiques qui n'ont pas disparu, mais simplement changé de forme et de nature.

Le principe de la milice est aujourd'hui en perte de vitesse, alors même que l'utilité de la milice ne cesse de croître. Et le contre-emploi de l'armée y contribue fortement.

Posted by Ludovic Monnerat at 22h25 | Comments (17) | TrackBack

20 février 2007

Un porte-avions pour la Suisse ?

Ce titre évidemment trompeur est inspiré par les commentaires ci-dessous, à la question de savoir si un porte-avions européen, contribuant à la protection des intérêts européens, ne devrait pas recevoir une contribution financière helvétique. Cette approche n'est pas si invraisemblable qu'on pourrait le croire de prime abord : les négociations entre grandes communes, abritant des infrastructures coûteuses, et petites communes dont les habitants en bénéficient sans les payer, relèvent en partie du même raisonnement. Par ailleurs, la Suisse a bien financé la construction de centrales nucléaires en France pour assurer son approvisionnement énergétique face au refus de la population helvétique de construire des centrales supplémentaires. Alors, faut-il contribuer aux dépenses de sécurité dont le monde entier profite ?

La sécurisation des voies de navigation mondiales n'est bien entendu pas indifférente à notre pays : la flotte suisse de haute mer, moderne et performante, reste un outil important en cas de crise et de frictions dans le fret planétaire. La dépendance constante de la Suisse face aux importations (40% de la nourriture, 100% des carburants fossiles, etc.) reste d'ailleurs une faiblesse stratégique, et donc une incitation à une politique de sécurité axée sur la coopération. Sans aller jusqu'à la suggestion de participer au financement d'un porte-avions européen (et accessoirement d'avoir un droit de regard sur son emploi ainsi qu'un quota de son équipage), une intégration plus avancée à des prestations sécuritaires contre des espères sonnantes et trébuchantes est une démarche qui semble logique.

A ceci près que la menace prioritaire de notre ère ne prend pas la forme d'une interruption du commerce planétaire, qui au contraire se libéralise chaque année davantage, mais consiste bien en cette lente et douloureuse décadence des Etats-nations. Que vaut la projection durable de puissance qu'autorise un porte-avions lorsque le territoire national, émanation théorique d'une telle puissance, est rongé par le chancre du non droit et du communautarisme ? A quoi bon défendre les marches de l'empire, si j'ose prendre une métaphore romaine pourtant rabâchée, si les barbares sont parmi nous ? Bien sûr, la projection de puissance contribue à une certaine fierté nationale et consolide l'identité qui la sous-tend. Mais aucun édifice ne supporte longtemps des flèches ambitieuses si ses fondations sont vermoulues et vacillantes. Elles accélèrent même son effondrement, comme le montre l'exemple de l'Union soviétique.

Je ne crois pas à un porte-avions européen, gadget politique privé de sens militaire (a-t-on déjà vu un bâtiment de guerre multinational apte au combat ?), pas plus qu'à une armée européenne sans le sens national qui en souderait les rangs. La mise en commun des moyens militaires n'est depuis longtemps qu'une manière déguisée de réduire les dépenses en la matière, et les capacités opérationnelles restantes n'ont jamais été testées par une véritable guerre. Le rôle stratégique des armées dans la préservation de la cohésion des Etats-nations vaut infiniment plus que le développement de niches "exportables" ou la multinationalisation des forces. Et la priorisation des investissements matériels par rapport aux investissements personnels, caractéristique des armées conventionnelles qui se piquent de chimères high tech, est un aveuglement pour le moins risqué.

Contribuer aux dépenses de sécurité des pays voisins n'a donc de sens que si ceux-ci sont davantage des producteurs que des consommateurs de sécurité. L'exportation de la criminalité et de l'incivisme français à Genève fournit une partie de la réponse à la question posée ci-dessus...

Posted by Ludovic Monnerat at 23h35 | Comments (16) | TrackBack

16 février 2007

Commander un bataillon

Dans la carrière d'un officier de milice, le commandement d'un bataillon est souvent réputé pour être la fonction la plus gratifiante : on est suffisamment élevé dans la hiérarchie militaire pour avoir de l'influence, et on est suffisamment proche des hommes pour rester concret et réaliste. Mes premiers mois à la tête du bataillon de grenadiers 30 confirment cette affirmation, car un tel commandement est le compromis idéal entre d'une part le contact humain et l'activité dans le terrain, et d'autre part la planification des services et la transformation des capacités ; entre la poignée de mains et la décision militaire, pour prendre un raccourci.

Ainsi, un commandant d'unité est ancré dans sa troupe et possède une influence déterminante sur son comportement, mais il n'a pas la latitude de choisir les efforts principaux de l'instruction ; un commandant de régiment (par le passé) ou de brigade peut orienter fortement l'activité des formations subordonnées, mais il n'a pas - à mon avis ! - la proximité nécessaire pour en sentir le pouls et il perd l'unité d'espace et de temps des niveaux inférieurs. La taille des états-majors respectifs reflète d'ailleurs aussi la distance entre un commandant et l'homme du rang, qui peut donner lieu à bien des malentendus (et NON, je tairai toute anecdote à ce sujet !).

En septembre dernier, avec mon bataillon, j'ai mené un entretien individuel avec chaque officier ayant effectué la totalité du cours (à une exception près, nul n'est parfait!) afin d'avoir de vive voix son avis sur le cours, d'entendre ses idées pour améliorer les services d'instruction, ainsi que son intérêt pour l'avancement. Il n'y a rien d'exceptionnel à cela, et cela n'empêche pas de parler avec les sous-officiers et les soldats, mais c'est un tel contact - 2 échelons en-dessous pour ce qui est des chefs de section - qui permet d'avoir la connaissance des détails humains, matériels, techniques ou tactiques sur lesquels doivent être fondées les décisions d'ensemble.

Cette position fait des commandants de bataillon des pivots essentiels dans l'armée de milice actuelle ; encore plus que par le passé, suite à la suppression de plusieurs échelons (régiment, division, corps d'armée). Pour ma part, avec le statut spécifique des bataillons de grenadiers et leur vocation à mener des opérations particulières, je commande environ 1300 hommes (sur le papier!), avec au-dessus de moi un commandement tactique de niveau brigade, puis directement le commandement de l'armée pour tous les éléments liés à l'engagement. Une subordination qui raccourcit immensément la chaîne de commandement, et qui renforce ce rôle de pivot.

Sinon, je me réjouis du prochain service! :-)

Posted by Ludovic Monnerat at 22h07 | Comments (7) | TrackBack

12 février 2007

Des armées sur étagère

Un article très pertinent publié la semaine dernière par Tech Central Station fournit une perspective originale sur l'accession des fortunes privées aux vecteurs militaires. L'auteur, Robert Haddick, montre qu'un combattant moderne, déployé au sein d'une formation tactique aéromécanisée, coûte environ 2000 dollars par jour, et que ceci met à la disposition des non Etats un ensemble de capacités à même de vaincre des Etats :

Still, $2,000 per man per day adds up quickly. A 500-man mercenary force composed of 350 shooters and 150 aviation and other support personnel would run $1 million per day, or $365 million per year. What private activist could afford such an expense?
Quite a few. A glance at the bottom of the Forbes 400 list of richest people in the world finds numerous people with a net worth of $2 billion. Assuming a modest investment return of 5% per annum, such a person could employ the 500-man air and ground-mobile mercenary force described above for over three months, spending only his annual investment earnings and without ever touching his investment principal.
This list of the 50 largest private foundations in the United States shows a similar finding. Number 50 on this list has the financial capacity to employ, using only the foundation's annual investment income, the 500-man force for almost two months. On the other end of the spectrum, the $60 billion Bill Gates/Warren Buffett foundation could, in theory, employ a 4,100-man air and ground-mobile brigade for a year, using only the foundation's annual investment income. Such a brigade of former special forces men would have the capability of removing just about any government in Africa, many in Asia, and more than a few in Latin America. When Mr. and Mrs. Gates and Mr. Buffett seethe with frustration over the corruption, incompetence, and tribalism that interfere with their public health efforts in Africa, one wonders whether the thought of more direct measures ever enters their minds.

Cette analyse me paraît cohérente. On peut relever que la disponibilité de 4100 hommes n'est pas assurée pour n'importe quel client (les sociétés militaires privées ont des préférences, voire même des servitudes héritées de leurs contrats avec les Etats), et que la cohésion comme l'interopérabilité d'une brigade ainsi achetée sur étagère ne peut résulter que d'un long entraînement commun. Cependant, en prenant en compte les bénéfices des plus grandes entreprises et les budgets qu'elles consacrent déjà à la sécurité, avec donc le personnel employé à cette fin, on se rend compte que la formation d'armées privées projetables est désormais dans le domaine du possible. Sans les restrictions politiques et juridiques qui entravent les armées nationales et les empêchent (heureusement, dans bien des cas) d'obtenir la décision sur le champ de bataille.

Une telle réalité est un spectaculaire retour en arrière, au temps des condottieri, du moins en apparence. A cette époque, un chef de guerre suffisamment talentueux pouvait en effet lever et administrer une armée comme une entreprise, vendre des prestations sécuritaires au plus offrant, et ainsi jouer sur la faiblesse des Etats pour se tailler une part bien juteuse du marché de la violence armée. C'est l'avènement de l'artillerie et la transformation subséquente des fortifications qui ont placé la guerre hors de portée des non Etats, en rendant nécessaire pour prendre l'offensive des investissements tels que seuls les Etats stables en étaient capables; ils préféraient d'ailleurs souvent recourir à la petite guerre pour éviter de telles dépenses. Le monopole de la guerre de haute intensité existe encore aujourd'hui, comme le montrent les armements lourds de haute technologie.

Mais la technologie confère désormais à la précision, à la flexibilité et à la synchronisation une force plus efficace que la puissance brute d'origine mécanique. Ce n'est pas seulement qu'une patrouille de forces spéciales dispose aujourd'hui d'une capacité offensive supérieure à celle d'une section d'infanterie 6 fois plus nombreuse de la Seconde guerre mondiale, grâce en particulier à un feu plus précis et plus dense ; c'est que la mise en réseau de petites unités indépendantes, capables de se fondre dans l'environnement jusqu'à l'exécution d'une action concentrée dans le temps et non dans l'espace, offre des capacités militaires d'une tout autre dimension. Une division d'infanterie classique, telle que les armées occidentales alignaient par dizaines voici encore 20 ans, serait tout simplement mise en pièces par une brigade de forces spéciales numérisée et disposant de ses propres appuis aériens, telle qu'elle est décrite dans l'article mis en lien.

Il est donc exact que nombre d'armées nationales ne pourraient faire le poids face à une telle force, qu'elle soit en mains privées ou non. Toutefois, il faut relever que la supériorité militaire exprimée de façon conventionnelle sur le plan matériel a toujours été contrée par des actions non conventionnelles recherchant indirectement le succès sur d'autres plans. Une armée sur étagère permettrait ainsi d'user, de neutraliser, de détruire ou d'anéantir un acteur militaire classique, mais certainement pas d'obtenir à elle seule un succès décisif auprès d'une société. Seul le chaos peut lui permettre un temps de prospérer...

Posted by Ludovic Monnerat at 21h44 | Comments (13) | TrackBack

8 février 2007

Jeu de dupes au Liban

Voici presque 6 mois, j'ai esquissé 3 scénarii pour l'évolution de la situation au Liban Sud. Le scénario le plus probable était décrit de la manière suivante :

La force multinationale préside à un gel précaire de la situation. Les apparences prévalent : le Hezbollah dissimule ses armes et annonce son respect de la FINUL, sans rien entreprendre de concret dans son sens ; Israël s'abstient d'user de la force et négocie la libération de ses soldats, tout en laissant une petite partie de ses troupes sur territoire libanais, ou prête à y entrer à tout instant ; l'armée libanaise s'installe au Sud Liban, assure ouvertement des tâches de sécurité, sans exercer le moindre contrôle effectif. Les emplacements, les moyens, les procédures, les règles d'engagement de la force multinationale sont consciencieusement étudiés ; ses installations, ses services sont infiltrés par des informateurs. Et si les unités de la FINUL décident de mener une action coercitive, elles sont neutralisées par des foules "spontanées", leurs chefs menacés personnellement sur leur lieu de travail et dissuadés par leurs "contacts", leurs soldats soudain confrontés à un environnement non permissif. Bref, le scénario d'une prise d'otages géante, ou de l'instrumentalisation de la FINUL dans les rapports de force internationaux.

Que vaut aujourd'hui cette perspective ? Cette information sur le Hezbollah, qui demande la restitution d'un camion d'armes saisies par les autorités libanaises, cet article du Figaro, qui explique que la FINUL ralentit le réarmement du Hezbollah, et d'autres informations non confirmées sur les pressions dont la force multinationale ferait l'objet, montre que l'on assiste très probablement à un déroulement de ce type. Sans surprise, le Hezbollah s'abrite derrière la FINUL pour retrouver ses capacités militaires, durement entamées par les forces armées israéliennes, et la communauté internationale (dont la France) ne veut ou ne peut l'en empêcher. Puisque cela signifierait la guerre.

L'élément essentiel de la situation libanaise est bien entendu la lutte pour le pouvoir qui se joue aujourd'hui à Beyrouth. Avec la FINUL comme bouclier, le Hezbollah tente d'utiliser tout son levier politique pour accomplir ses objectifs, faire du Liban un Etat islamique et s'en servir pour attaquer Israël. Mais bien des énergies sont aujourd'hui déployées pour faire échec à cette tentative, de la part du bloc occidental en général et des Etats-Unis en particulier, mais aussi de la part des régimes arabes sunnites alarmés par la stratégie conquérante de l'Iran khomeiniste. En d'autres termes, après avoir été un autre domino bousculé par l'invasion américaine en Irak et l'implantation au forceps de libertés démocratiques, le Liban est devenu un terrain d'application supplémentaire et par procuration de l'affrontement entre fondamentalisme musulman et démocratie à l'occidentale.

Espérons que le jeu de dupes auquel concourt la FINUL ne tourne pas au désavantage de l'Europe et de ses soldats, otages potentiels et en première ligne.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h23 | Comments (3) | TrackBack

6 février 2007

Les Assises de la Sécurité

Ce matin, j'étais donc à Genève pour les premières Assises de la Sécurité, invité pour donner une appréciation générale de la menace en 10 minutes comme premier exposé de la journée. Le temps me manque pour en dire plus, mais je mettrai bientôt une version PDF de ma présentation. En tout cas, la partie des Assises à laquelle j'ai assisté était fort intéressante...

COMPLEMENT (7.2 0715) : Voilà , mon bref exposé a été mis en ligne et peut être téléchargé provisoirement ici. Un extrait est visible ci-dessous.

COMPLEMENT II (7.2 1110) : Un autre serveur abrite désormais le fichier, ici.

COMPLEMENT III (7.2 2230): Puisque je suis de retour à domicile, j'ai téléchargé le fichier ici, sur mon bon vieux site CheckPoint - que j'espère bien relancer prochainement... Merci quand même à ajm pour le coup de main !

Exposé.jpg

Posted by Ludovic Monnerat at 18h54 | Comments (16) | TrackBack

1 février 2007

L'interconnexion des champs de bataille

Les informations diffusées par les services de sécurité britanniques sur le complot terroriste déjoué hier, par lequel des islamistes auraient préparé le kidnapping et la décapitation filmée d'un soldat britannique et musulman revenu d'Afghanistan, sont une illustration exemplaire de l'interconnexion des champs de bataille à laquelle aboutit l'éclatement de l'espace. Considéré ainsi, cet événement est en effet surprenant : un soldat déployé à des milliers de km de son pays pour protéger la police afghane de combattants islamistes doit être protégé chez lui par sa propre police contre des combattants islamistes d'origine pakistanaise. Ou comment la circulation des hommes, des idées et des informations bouleverse la notion même d'espace opérationnel.

Toujours d'après les informations rendues publiques, les terroristes auraient eu l'intention de faire pression sur le Gouvernement britannique pour qu'il retire ses troupes d'Irak, en diffusant l'exécution de la vidéo pour obtenir l'effet psychologique recherché, et probablement en comptant sur les idiots utiles habituels pour dire que la présence britannique en Irak, et non les assassins en question, est la cause d'une telle horreur. Il y a donc la recherche d'une triangulation entre deux secteurs d'opérations extérieurs et un secteur d'opération intérieur, avec une action directe sur l'opinion publique pour affecter les décisions politiques, et donc indirectement les déploiements militaires. Une possibilité que la technologie et la globalisation offrent presque librement.

Cette action déjouée n'est certes pas nouvelle, et la protection des identités est depuis longtemps la règle pour toutes les unités susceptibles de mener des missions risquées et décisives, dont en particulier les forces spéciales. Mais cette suppression définitive de toute zone arrière, de tout abri sûr en l'absence d'une bulle sécuritaire personnalisée, augure une généralisation des risques pour l'ensemble du personnel étatique déployé dans des missions de stabilisation ou de construction de nation. Parce que l'ordre, la prospérité et la liberté sont désormais les ennemis des armées informes du chaos, les opérations de maintien de la paix relèvent toujours plus de la conquête des esprits et donc peuvent susciter des réactions violentes. Là où des combattants sont disponibles.

Pour les armées, cette perspective pourrait amener une évolution marquante des priorités opérationnelles, au moins en théorie. Si la mission donnée consiste à combattre des islamistes, à les empêcher de prendre le pouvoir et donc aussi à les envoyer aussi nombreux que possible dans l'au-delà , pourquoi ne pas le faire dans les conditions les plus favorables, là où l'on peut obtenir une efficience maximale ? Évidemment, un tel raisonnement se focalise sur l'attrition et omet de considérer les perceptions contre-productives qui pourraient en résulter, mais l'effet psychologique des pertes massives ne doit pas être sous-estimé. Or l'endroit où l'on peut le plus facilement liquider les candidats au djihad reste aujourd'hui l'Irak, bien moins excentré et montagneux que l'Afghanistan!

Je doute que de telles réflexions aient cours dans les états-majors européens. Mais la disparition de la profondeur stratégique nous en rapproche immanquablement.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h42 | Comments (24) | TrackBack

29 janvier 2007

Les barbares parmi nous

L'information ne surprendra pas les fidèles de ce blog, où les questions liées à l'intégration des immigrants et à la place croissante de l'islam suscitent des débats enflammés : d'après une étude citée dans cet article, 37% des jeunes musulmans vivant en Grande-Bretagne veulent l'application de la charia au lieu des lois actuelles, 37% également souhaiteraient envoyer leurs enfants dans des écoles islamiques au lieu de l'école publique laïque et 74% préfèrent que les femmes musulmanes portent un voile. Mais le pire n'est pas que leurs parents soient nettement moins enclins à une telle tendance : 36% des sondés estiment que la conversion de musulmans mérite d'être punie par la mort, et 13% admirent les mouvances islamistes en guerre contre l'Occident. Encore heureux que l'enquête d'opinion n'ait pas abordé des thèmes tels que la lutte contre le terrorisme ou l'égalité entre hommes et femmes !

A l'évidence, le temps n'est plus au constat des méfaits du multiculturalisme, de ce relativisme ethnomasochiste qui conteste toute supériorité et toute vérité en matière de valeurs, d'idées ou de cultures, et qui s'en prend systématiquement à l'Occident blanc, chrétien et opulent. Pendant que les idiots utiles hurlent au loup et s'opposent de toutes leurs forces à ceux qui luttent, une idéologie totalitaire, archaïque, sexiste, homophobe, bornée et surtout belligène étend son ombre sur nos cités, gagne les consciences ébranlées par l'absence de repères, conquiert les âmes en quête d'autorité et d'absolu. Pendant que l'Europe s'offusque des échos de la guerre, s'agite dans l'espoir de figer le temps, grandit en son sein une génération dont une forte part ne songe qu'à la subvertir, qu'à lui imposer une loi barbare, qu'à l'arracher à la modernité et à la liberté.

Les barbares sont bel et bien parmi nous. A des degrés divers, naturellement : l'enquête en question ne fournirait pas nécessairement les mêmes proportions en France, en Allemagne ou en Suisse. Avec déjà ça et là quelques réactions, quelques vélléités de conjurer l'affrontement qui se profile derrière de telles enquêtes, derrière l'avènement d'un ennemi intérieur que l'importation des idées plus que celle des hommes a fait naître et croître. Est-il possible d'empêcher cette guerre, cette conquête d'un continent rongé par le poids de l'histoire, déchiré par la guerre froide, émasculé par l'illusion pacifiste ? Pouvons-nous combattre la barbarie sans produire davantage de barbares, ou pire devenir barbares nous-mêmes ?

La foi en notre démocratie directe m'amène à répondre par l'affirmative. Derrière les cris d'orfraie des élites gauchisantes, la population suisse ne s'y trompe pas et voit bien que ceux qui défilent sur la place fédérale en brandissant le coran sont une menace pour notre sécurité. A condition de maîtriser la circulation des hommes, celle des idées ne peut être [qu'] à notre avantage, car la liberté politique, religieuse et économique reste l'arme absolue face à tous les totalitarismes. Les barbares ne prolifèrent que par nos propres largesses, faiblesses et capitulations ; leur nature parasitaire les empêche de créer, de construire, de concrétiser une alternative à la civilisation moderne. Et le temps ne joue pas en leur faveur...

Posted by Ludovic Monnerat at 21h40 | Comments (91) | TrackBack

27 janvier 2007

Irak : le vent du boulet

Et si les renforts américains en route vers Bagdad ne faisaient qu'accélérer la défaite de l'insurrection sunnite, aujourd'hui bien entamée déjà ? Cette thèse, inimaginable pour quiconque se fie à la couverture des médias traditionnels (surtout francophones) et donc au "désastre" qu'ils annoncent depuis bientôt 4 ans, est celle avancée par un analyste irakien proche de l'ancienne opposition à Saddam Hussein. L'aspect intéressant de ses propos réside dans l'angle adopté : c'est parce que l'insurrection a subi des pertes croissantes, parmi les combattants (suite à l'action de contre-insurrection) comme parmi les non-combattants (violences interconfessionnelles), qu'elle sent désormais le vent du boulet. Et seuls les djihadistes sembleraient enclins à poursuivre la lutte :

The wider Sunni insurgency - the groups beyond Al Qaeda - is being slowly, and surely, defeated. The average insurgent today feels demoralized, disillusioned, and hunted. Those who have not been captured yet are opting for a quieter life outside of Iraq. Al Qaeda continues to grow for the time being as it cannibalizes the other insurgent groups and absorbs their most radical and hardcore fringes into its fold. The Baathists, who had been critical in spurring the initial insurgency, are becoming less and less relevant, and are drifting without a clear purpose following the hanging of their idol, Saddam Hussein. Rounding out this changing landscape is that Al Qaeda itself is getting a serious beating as the Americans improve in intelligence gathering and partner with more reliable Iraqi forces.
In other words, battling the insurgency now essentially means battling Al Qaeda. This is a major accomplishment.
Last October, my sources began telling me about rumblings among the insurgent strategists suggesting that their murderous endeavor was about to run out of steam. This sense of fatigue began registering among mid-level insurgent commanders in late December, and it has devolved to the rank and file since then. The insurgents have begun to feel that the tide has turned against them.
In many ways, the timing of this turnaround was inadvertent, coming at the height of political and bureaucratic mismanagement in Washington and Baghdad. A number of factors contributed to this turnaround, but most important was sustained, stay-the-course counterinsurgency pressure. At the end of the day, more insurgents were ending up dead or behind bars, which generated among them a sense of despair and a feeling that the insurgency was a dead end.
The Washington-initiated "surge" will speed-up the ongoing process of defeating the insurgency. But one should not consider the surge responsible for the turnaround. The lesson to be learned is to keep killing the killers until they realize their fate.

Il est naturellement très difficile à distance de mesurer l'exactitude de ses propos, qui se basent apparemment sur des sources locales, mais qui peuvent très bien relever d'une opération d'information visant à contrer le défaitisme croissant dans la classe politique américaine. Pourtant, ce sont exactement ces sources qui fournissent les meilleures indications sur l'évolution d'un conflit de basse intensité, qui se joue avant tout sur les facteurs immatériels tels que la volonté et la légitimité. L'étude des chiffres disponibles, elle, fournit une direction générale : les pertes des forces de sécurité irakiennes diminuent, les pertes américaines stagnent, les attaques physiques augmentent et les pertes en non-combattants aussi ; tous signes d'une insurrection en voie de radicalisation et de marginalisation dans une lutte intrasociétale à sens unique. Et pour laquelle les renforts américains sont une bien mauvaise nouvelle.

Plus tard, il sera possible de dire si l'Irak est effectivement le Guadalcanal de cette guerre globale, le point focal où l'attrition quotidienne joue un rôle décisif, et où la capacité à poursuivre la lutte est la condition sine qua non de toute victoire. Mais des combats prenant toujours plus la forme d'un nettoyage ethnique et confessionnel sont exactement la forge où viennent se fondre les casus belli et d'où peut émerger une nation plus stable, plus homogène, plus forte aussi, et plus libre. Libre notamment de combattre les djihadistes qui, par dizaines de milliers, ont déjà perdu la vie dans le piège irakien...

Posted by Ludovic Monnerat at 18h54 | Comments (11) | TrackBack

23 janvier 2007

Le pacifisme des militaires

Dans le débat enclenché par le billet ci-dessous a été émise une phrase qui ne peut manquer de me faire réagir, malgré l'heure tardive (due à des journées très bien remplies) : "le coeur du problème, en matière de défense, c'est que nos militaires sont devenus psychologiquement pacifistes". Hélas, hélas, trois fois hélas, cette phrase est en grande partie exacte, même si les militaires ne font que subir les contrecoups de sociétés gangrénées par l'idéologie pacifiste. Je ne pense pas que l'exemple d'un officier de l'Armée de l'Air soit représentatif : les armes techniques ont toujours eu une distance par rapport à la guerre que les armes combattantes n'ont pas. Il n'en demeure pas moins que la transformation des armées en organisations d'aide humanitaire d'urgence est une triste et perverse réalité.

Je me souviens d'un épisode qui m'avait frappé voici 9 ans, lorsque je commandais une compagnie d'infanterie mécanisée durant mon service pratique à l'ER inf méc 1/98 de Bière. J'avais dû organiser rapidement une série de démonstrations pour une visite un brin impromptue d'officiers du recrutement dans l'école, qui comptait alors une seule compagnie (et uniquement le printemps : l'inf méc démarrait encore). Dans l'une des démonstrations, un groupe de recrues illustrait les différentes capacités des systèmes de simulation - Panzerfaust et fusil d'assaut. Evidemment, pour en montrer le fonctionnement, le plus simple consistait à faire en sorte qu'en homme tire sur un autre et que le rayon laser, avec la cartouche de marquage signalant le bruit et le sifflement du gilet de la recrue prise pour cible, symbolisent une ouverture du feu. Réaction horrifiée de certains colonels dans l'assemblée : "comment, vous faites tirer vos soldats les uns sur les autres ?"

Il y aurait beaucoup à dire pour expliquer cette dérive vers le pacifisme et l'angélisme, notamment dans une armée qui n'a pas connu le combat depuis belle lurette. Je pense toutefois que la transformation de la société par l'illusion lénifiante du pacifisme et la nécessité pour les militaires de plaire à cette société (le taux d'approbation de l'armée est une mesure essentielle de succès aujourd'hui, comme si une armée devait être plus convenable qu'efficace) expliquent pourquoi le combat, la guerre, le sang et la mort sont toujours plus absents de la préparation militaire. L'un de mes amis, qui a longuement roulé sa bosse avant de trouver sa place dans l'armée, a pour coutume de séparer les militaires en trois catégories : les carnivores, les herbivores et les papivores. Il n'est guère besoin d'une grande imagination pour comprendre que les deux derniers sont seuls à être agréés par les pontes civils qui, du recrutement des jeunes adultes à l'assessment des candidats militaires professionnels, condamnent toute inclination spontanée envers l'application de la force.

Je terminerai par une citation d'un homme dont les écrits précoces, avant la Seconde guerre mondiale, rassemblent presque l'essentiel de la chose militaire : "Il faut que les maîtres aient des âmes de maîtres, et c'est un calcul bien mauvais que d'écarter de la puissance les caractères accusés sous prétexte qu'ils sont difficiles. Moyennant des commodités dans les rapports immédiats, on risque de tout perdre quand les grands jours sont venus". Charles de Gaulle, Le Fil de l'épée.

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21 janvier 2007

Succès conventionnel en Somalie

Voici quelques jours, j'ai décrit sur le site de la Revue Militaire Suisse le rôle des armements lourds dans la maîtrise des espaces, citant brièvement l'exemple tout récent de l'armée éthiopienne en Somalie. Cette analyse d'une telle guerre éclair conventionnelle vient fournir plusieurs informations de détail qui méritent le détour. Extrait

In Somalia, Flankers hit airports, roads, ammo dumps, Islamic militia camps and convoys - disrupting transport, communications and emergency re-supply - while T-55s sporting external fuel tanks crawled south ahead of self-propelled howitzers. Hinds flew top cover and even dropped 250-kilogram gravity bombs. Mil Mi-17 medevac choppers evacuated wounded troops. Helicopters kept pace with the ground advance by way of forward operating bases.
These heavy forces faced just a few thousand Islamic troops boasting nothing heavier than "technicals" - pickup trucks hauling heavy machine guns. There were reports of Eritrean forces aiding the Islamists and even swapping artillery barrages with the invaders; if true, this resistance hardly slowed the Ethiopian advance. The Ethiopian government claims 1,000 Islamist fighters killed while declining to cite its own, surely lighter, losses.

Plus loin, on apprend un peu plus en détail le type de soutien fourni par les Etats-Unis, ce qui permet d'appréhender le niveau de coordination interarmes et interarmées développé par les forces éthiopiennes. Cette offensive est donc un succès conventionnel, une opération classique visant à défaire un adversaire nettement inférieur en prenant le contrôle de l'espace terrestre comme aérien. Du coup, depuis 2 semaines, le conflit est immanquablement devenu non conventionnel, avec des actes de guérilla et de terrorisme qui prennent à contre-pied la domination de l'armée éthiopienne et des forces "gouvernementales" somaliennes. Et je vois mal quelle capacité aurait l'Ethiopie, dont l'équilibre ethnique et religieux est pour le moins fragile, à mener une campagne de contre-insurrection victorieuse alors que ses intérêts vitaux viennent d'être protégés efficacement.

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20 janvier 2007

L'inertie de la haine

Le procès des auteurs des attentats manqués du 21 juillet 2005 à Londres livre des informations intéressantes sur la manière, somme toute très simple, avec laquelle les terroristes islamistes ont acquis le matériau nécessaire à la préparation des explosifs. Qu'une erreur de dosage ait finalement empêché la détonation de la charge, et donc ait prévenu la mort et la mutilation de dizaines de personnes, est un hasard sur lequel il ne faut pas trop compter. Les services de sécurité britanniques d'ailleurs sont en permanence sur la brèche, et ces informations complémentaires montrent bien la dimension - notamment temporelle - de la menace :

New Scotland Yard and the British domestic security service MI5 have put together physical evidence and a pattern of interlocking relationships between alleged terrorists that appear to establish a firm link among the subway and bus bombs that killed 52 Londoners on July 7, 2005, a failed set of bombings on July 21, 2005 and a plot to blow up between six and nine airliners, killing as many as 5,000 persons headed to the United States this summer, all the result of three years of planning by British al Qaeda.
Each cell appears to have had ties back to the same British citizen who controlled the plotters from Pakistan and whose identity was first reported by the ABC News Investigative Unit, sources said. That link plus forensic evidence and evidence of overlapping knowledge and personnel in each of the plots is more terrifying to authorities than the prior theory of independent cells operating without knowledge of each others' plans, sources said.
Intelligence sources also say it points to an organized group of cells working to cause carnage and damage to Britain's economy, apparently in an effort to wear down the public will to fight along side the United States in the War on Terror.
Frightening details have also emerged that show how careful the planning was for the latest plot dubbed "Operation Overt," a plot interrupted by authorities at the 11th hour when they felt they had gathered much of the evidence needed to make charges stick.
[...]
Although the terror suspects were homegrown, the plot itself exhibited none of the hastiness from plan to execution or the lack of professionalism in planning that are often the hallmarks of what are commonly called homegrown plots.

La décision de préparer des attaques majeures contre la Grande-Bretagne, selon ces informations, aurait donc été prise entre 2002 et 2003, aboutissant à plusieurs missions données en parallèle à différentes cellules. Cette inertie rappelle encore une fois que, d'une part, et contrairement à l'idée diffusée largement par les médias, ce n'est pas l'opération "Iraqi Freedom" qui a provoqué ces complots terroristes, et que d'autre part les hommes qui s'engagent dans ces actions suicidaires le font dans une perspective stratégique et avec une motivation guerrière. Autrement dit, les Britanniques ne sont pas attaqués pour ce qu'ils font ou ne font pas, mais bien pour ce qu'ils sont ou ne sont pas. Toute tentative d'apaisement, de tolérance, d'ouverture et de compromis à l'endroit des fondamentalistes musulmans est un marché de dupes et le signe d'une faiblesse à exploiter sans tarder. Simplement parce que la haine de l'autre ne se laisse pas raisonner...

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18 janvier 2007

Le poids décisif de l'individu

L'importance toujours plus grande prise par les individus est une réalité désormais bien connue au sein des armées. Avec la fin des manoeuvres de masse, dont la Guerre du Golfe reste à ce jour la dernière véritable occurrence (le nombre de soldats partis à l'assaut des troupes irakiennes ayant été divisé par 4 entre 1991 et 2003), et donc la dévaluation de la force brute et mécanique, ce sont les petites unités et les soldats individuels qui font désormais la différence. C'est bien ce qu'explique le général français Vincent Desportes, connu pour son livre "Comprendre la guerre", en soulignant l'importance de la tactique dans le dernier numéro de Héraclès :

Nous assistons à un retour vers la tactique.
D'abord parce que, désormais, dans les nouveaux contextes, les forces sont généralement déployées pour des objectifs infrastratégiques. Ensuite parce que, lors des engagements, les actions sont le plus souvent conduites aux plus bas niveaux, au plus à celui du GTIA, mais beaucoup plus couramment au niveau du S/GTIA, voire du détachement interarmes.
Il y a donc, pour les forces, une impérieuse nécessité de se réapproprier la tactique parce que le succès ou l'échec d'une opération viendront désormais davantage de ceux des multiples actions de petit niveau que de la perfection ou de l'imperfection du plan opératif. L'heure du "caporal stratégique", c'est en fait l'heure du "sergent tactique". Le chef d'état-major de l'armée de terre le dit clairement : "C'est la manoeuvre aux plus petits échelons tactiques, au sol, qui contribue à l'atteinte de l'effet stratégique."

Ces propos soulignent bien la fin d'une époque, celle des armées où personne ne réfléchit et où tout le monde exécute (pour reprendre le mot de Frédéric le Grand), pour une réalité où réflexion et action sont indissociables à chaque échelon - la perspective temporelle des effets considérés évoluant encore au fil de la hiérarchie. Or les armées ont une grande difficulté à s'adapter à cette réalité ; pour un brigadier expliquant à des soldats l'importance des "petits chefs" à l'aune du "caporal stratégique", un autre reproche aux soldats de discuter en plénum le plan en cours de développement dans la compagnie (deux exemples vécus l'an dernier). De nos jours, parmi les troupes engagées au sol, seules les forces spéciales exploitent à fond les qualités individuelles grâce à des processus, des méthodes et des équipements spécifiquement adaptés. Dans les troupes conventionnelles, à l'exception des spécialistes en nombre limité, l'individu reste encore largement un numéro, un élément interchangeable.

Au sein de mon bataillon de grenadiers, une troupe capable de mener des opérations spéciales (nommées opérations particulières en Suisse...), on applique ainsi une méthode participative qui implique chacun dans l'analyse, la préparation, l'exécution et l'évaluation d'une action. Le plan est discuté et rediscuté pendant des jours, au fil de l'entraînement et selon les derniers renseignements reçus, jusqu'à l'insertion de l'élément d'engagement, l'action sur l'objectif et l'extraction vers la base opérationnelle avancée. Et les meilleures idées pour cette action ne viennent pas toujours des officiers, formés en tant qu'aspirants à la tactique, mais bien parfois des sous-officiers et des soldats, qui connaissent l'effet attendu de l'action et qui tentent de l'atteindre au mieux. Rien de tel qu'un plan élaboré en commun pour augmenter l'adhésion comme la motivation.

De telles méthodes sont-elles applicables à des unités conventionnelles, en particulier aux bataillons d'infanterie, qui jouent un rôle essentiel dans toutes les opérations autres que le combat symétrique de haute intensité ? La qualité du matériau humain confié par la société à l'armée de milice suisse, qui rejete environ un jeune homme sur deux pour inaptitude au service, le laisse penser. Mais accepter le poids décisif de l'individu implique avant tout une relativisation des hiérarchies, un apprentissage de l'initiative, une mise en valeur du sens critique, une décentralisation des décisions, ou encore une acceptation de la différence. Toutes choses qui sont à l'opposé de la culture militaire classique, celle des armées qui ont fait des Etats-nations les maîtres de la guerre, et celle qui depuis un demi-siècle mène presque systématiquement à l'échec...

Posted by Ludovic Monnerat at 20h53 | Comments (2) | TrackBack

15 janvier 2007

Give war a chance ?

Et si la situation en Irak, avec ces attaques et ces attentats qui ensanglantent la capitale et divisent le pays, étaient en fait favorables aux intérêts américains à court terme, comme aux intérêts irakiens - entre autres - à long terme ? Plusieurs analyses récentes, jugeant l'Irak actuellement en proie à une guerre civile, contiennent des réflexions allant dans ce sens.

D'une part, Edward Luttwak affirme dans le Los Angeles Times que la nature artificielle de l'Etat irakien est la cause de ses violences internes et que la communauté internationale, avec un cynisme appuyé mais aussi un certain réalisme, devrait s'en écarter :

That is the mistake that the U.S. and its allies are now making by interfering with Iraq's civil war. They should disengage their troops from populated areas as much as possible, give up the intrusive checkpoints and patrols that are failing to contain the violence anyway and abandon the futile effort to build up military and police forces that are national only in name.
Some U.S. and allied forces still will be needed in remote desert bases to safeguard Iraq from foreign invasion, with some left to hold the Baghdad Green Zone. But for the rest, strict noninterference should be the rule. The sooner the Kurds, Sunni, Shiites, Turkmen and smaller minorities can define their own natural and stable boundaries within which they feel safe, the sooner the violence will come to an end.
Iraq's civil war is no different from the British, Swiss or American internal wars. It too should be allowed to bring peace.

Sîl est exact que les affrontements intercommunautaires et les déplacements de population qui s'ensuivent sont une manière de rendre possible la paix en supprimant une cause majeure de conflit, le raisonnement de Luttwak se heure au fait que l'Irak n'est pas le seul Etat artificiel issu des découpages coloniaux et que son reformatage impliquerait également celui du Moyen Orient.

Mais justement, pareil tumulte ne serait pas nécessairement contraire aux intérêts américains. Dans l'Asia Times, Spengler réfute toute idée de déclin américain et montre au contraire la position toujours centrale des Etats-Unis, notamment pour leur rôle déterminant dans la croissance économique mondiale et pour les convergences d'intérêts que cela entraîne :

For the past three years I have argued that the inner logic of ethnic decline would shape the United States' Iraq policy, rather than the messianic social engineering that temporarily turned the Bush administration's brains into pulled pork. Civil war and partition, de facto or de jure, would turn Iraq's potential for violence inward. Unpleasant as this might be for Iraq, it would be good for US interests, as I wrote on January 21, 2004:
A devilish thought is forming in the back of the American mind: which is better, to have Iraqis shooting at American soldiers, or at each other? During the Cold War, Moscow stood to gain from instability, and Washington sought to stabilize allied regimes (Iran being the exception that proved the rule). Now, with no strategic competitor, America can pick up the pieces at its leisure. As in finance, volatility favors the player with the most options.
Last week was not a good one for America's detractors. The price of oil fell to US$56 a barrel. The same financial markets that swooned in July while Israel fought Hezbollah have forgotten the meaning of risk. The question the world should ask George W Bush is, "If you so dumb, how come you ain't poor"? The US economy and US markets are looking more buoyant than ever.

Là aussi, l'analyse est à mon sens un peu trop centrée, et omet par exemple l'impact de l'Irak sur les opinions publiques en Occident comme aux Etats-Unis, sur l'influence des esprits qui se déroule au quotidien. Cependant, ces deux visions montrent la nécessité d'évaluer la préservation des intérêts pour juger le conflit global dont l'Irak est un élément, et donc le besoin pour les Etats-Unis d'avoir une démarche à long terme axée sur le maintien de la capacité d'action, que celle-ci soit coercitive, persuasive, dissuasive ou subversive. De sorte qu'en Irak, pour donner une chance à la guerre de faire son oeuvre et de permettre la paix, c'est une stratégie de maintien et non une stratégie de sortie qui devrait être adoptée.

Une perspective tracée par un autre article d'Edward Luttwak, cette fois dans le Wall Street Journal :

It was the hugely ambitious project of the Bush administration to transform the entire Middle East by remaking Iraq into an irresistible model of prosperous democracy. Having failed in that worthy purpose, another, more prosaic result has inadvertently been achieved: divide and rule, the classic formula for imperial power on the cheap. The ancient antipathy between Sunni and Shiite has become a dynamic conflict, not just within Iraq but across the Middle East, and key protagonists on each side seek the support of American power. Once the Bush administration realizes what it has wrought, it will cease to scramble for more troops that can be sent to Iraq, because it has become pointless to patrol and outpost a civil war, while a mere quarter or less of the troops already there are quite enough to control the outcome. And that is just the start of what can now be achieved across the region with very little force, and some competent diplomacy.

Un message adressé à la prochaine administration ? Ce serait oublier l'impact de l'idéal démocratique, son potentiel séducteur et belligène. Un conflit où les esprits forment le centre de gravité ne peut être gagné avec uniquement de la force et de la diplomatie, mais celles-ci doivent contribuer à l'objectif final.

Posted by Ludovic Monnerat at 16h05 | Comments (2) | TrackBack

12 janvier 2007

Un ennemi invisible et intangible

L'un des aspects les plus étonnants de la guerre qui oppose les démocraties libérales aux fondamentalistes musulmans n'est autre que le contraste entre l'exposition médiatique des belligérants, et notamment de leur situation matérielle comme immatérielle.

D'un côté, les nations occidentales en général et les Etats-Unis en particulier sont surexposés. Une agence de presse comme AP fait le décompte quotidien des pertes militaires en Irak, alors que d'autres organes médiatiques compilent noms, prénoms, origines et photos des soldats tombés. Les dépenses liées aux opérations en cours sont décortiquées et critiquées, les controverses politiques ou doctrinales sont relayées et amplifiées, les opinions du public sont sondées en permanence. La posture investigatrice et justicière de la presse aidant, le discours officiel tend même à être écarté d'emblée au profit d'un discours donnant une large place à la contestation. Souvent, on n'hésite pas à appliquer des expressions simplistes et péjoratives pour désigner des personnages publics, comme faucon ou tête brûlée, et ainsi imposer une caricature moralisatrice en lieu et place d'une relation factuelle.

D'un autre côté, les mouvances et réseaux islamistes en général sont sous-exposés. On ne connaît d'eux que les chefs principaux, parce qu'ils sont ouvertement recherchés par les nations occidentales et/ou parce que leurs déclarations sont reprises par les médias, qui d'ailleurs les jugent le plus souvent sur leur occurrence et non sur leur contenu. On ne connaît pas le cumul de leurs pertes au combat, qu'aucun organe médiatique ne daigne comptabiliser et qui sont presque toujours annoncées par leurs adversaires. On ne connaît pas ou presque ni leurs ressources financières, issues de nébuleuses dopées par la charité islamique et les pétro-dollars, ni leurs controverses stratégiques, parfois révélées par des messages interceptés, ni les fluctuations de leur volonté. On les traite comme des entités invisibles et intangibles dont la seule manifestation est une preuve de succès, et non comme des acteurs guettés par l'échec.

Cette réduction différenciée est bien entendu largement liée aux impératifs et limites des médias contemporains. La nécessité de ramener un conflit déstructuré à une narration simple et concise aboutit d'un côté à une personnification exagérée, avec quelques dirigeants responsables - et donc coupables - de tout, et d'un autre côté à une véritable dépersonnification, avec des belligérants transformés en facteurs environnementaux. Du coup, le moindre insuccès américain en Irak devient un échec de Bush ou de Rumsfeld, alors que le plus grand succès américain n'est l'échec de personne ; un peu comme un commentateur sportif qui ne compterait les buts et les actions que dans un seul camp, tout événement est aussitôt jugé par rapport aux principaux belligérants étatiques, avec une réévaluation critique de leur position, et jamais par rapport aux belligérants non étatiques. Alors même que les uns et les autres sont en conflit et se trouvent à une distance plus ou moins grande de leurs objectifs.

La surexposition médiatique mène ainsi à une perspective tronquée qui peut fort bien influencer l'issue du conflit. Les études les plus récentes montrent désormais que cela a été le cas dans la guerre du Vietnam : à plusieurs reprises entre 1965 et 1972, les dirigeants de Hanoi ont été sur le point de juger leur effort voué à l'échec et de jeter l'éponge, mais la couverture médiatique entièrement centrée sur les Etats-Unis et leurs alliés a au contraire imposé dans les esprits l'idée d'un adversaire impossible à vaincre, d'une guerre impossible à gagner. Le même phénomène se produit aujourd'hui : un ennemi aux multiples visages finit par n'en avoir aucun, par n'avoir plus figure humaine, par être dépourvu de ce doute permanent, de cette volonté fragile, de ces capacités fluctuantes qui caractérisent tout belligérant. Il devient le vent, la terre, l'eau ou le feu - selon l'interprétation qu'on lui donne. Comment vaincre des éléments ?

Pour se faire une idée réaliste de la situation, il faut donc s'efforcer de tenir un score mutuel, de fixer des critères de succès aussi objectifs que possible et d'évaluer à leur aune la situation des belligérants impliqués.

Posted by Ludovic Monnerat at 22h23 | Comments (7) | TrackBack

11 janvier 2007

Irak : l'annonce américaine

Dans la mesure où je suis sollicité par les médias sur la chose, je n'ai guère le temps aujourd'hui de mettre en ligne mes réflexions sur les nouvelles mesures annoncées par le Président Bush pour l'opération "Iraqi Freedom". En revanche, je conseille à chacun de consulter le dossier de la Maison Blanche pour se faire une opinion sur ce plan bien plus complet et complexe qu'une simple augmentation des troupes sur place.

Posted by Ludovic Monnerat at 12h51 | Comments (4) | TrackBack

9 janvier 2007

Un forum de sécurité à Genève

Le 2 février prochain, un forum de sécurité sera organisé à Genève pr l'Université Webster, en partenariat avec la Revue Militaire Suisse (RMS) et le Groupe d'études stratégiques de l'Université de Genève (GESUG). Partagé en 3 thèmes principaux, soit la transformation des conflits, les risques civils et militaires au XXIe siècle ainsi que les dilemmes stratégiques des petits Etats, ce forum sera un événement de haute tenue. Raison de plus pour vous y inscrire dès maintenant !

Posted by Ludovic Monnerat at 12h16 | Comments (2) | TrackBack

7 janvier 2007

Somalie : la logique paradoxale (2)

Il n'a pas fallu longtemps pour voir la logique paradoxale de la stratégie à l'oeuvre en Somalie, où la reconquête soutenue par l'Ethiopie a apparemment atteint son point culminant. Les faits décrits par cet article montrent bien le passage à une forme de guerre non conventionnelle, utilisant des ressources sociétales et s'appuyant sur les médias :

We are protesting against the disarmament and the Ethiopian presence in the country. We cannot accept disarmament under occupation," Haeyle Abdulle Hussein, 23, told The Associated Press. "We will wage a holy war instead."
[...]
Shopkeepers closed their businesses and public buses stopped running along Mogadishu's crumbling streets as gunfire crackled all day. Women in flowing Somali dresses and veils shouted "Down with Ethiopia!" as they marched through this ruined seaside town.
The government announced earlier in the day that it was postponing plans to forcibly disarm the city - an operation that had been set to begin Friday, but didn't.
"The prime minister has decided to postpone disarming people by force until an unspecified time," government spokesman Abdirahman Dinari told AP. He did not say why Prime Minister Ali Mohamed Gedi reversed his earlier order.
Dinari also said the protesters represented only a small portion of Mogadishu's population and described them as remnants of the Council of Islamic Courts, which imposed strict Quranic law and threatened criminals with public floggings and executions.

L'arme du chaos est d'une efficacité rare, car elle s'attaque aussi bien à la légitimité qu'à la volonté de l'adversaire, réduisant ainsi le soutien pour son action et la disposition à la poursuivre. Autant s'habituer à cette forme de guerre, à ces chancres métastatiques, qui le plus souvent devront être circonscrits ou modérés faute de pouvoir être anéantis...

Posted by Ludovic Monnerat at 0h25 | Comments (13) | TrackBack

6 janvier 2007

Irak : la garde montante

Ainsi donc, l'administration Bush a annoncé de nouvelles nominations pour les chefs militaires responsables de l'opération "Iraqi Freedom" ; contrairement aux affirmations de la presse, les titulaires ne sont pas remerciés, mais arrivent simplement au terme de leur période de déploiement à un poste, généralement 3 ans, comme le montre la liste des commandants du CENTCOM (Wikipedia se trompe quant au départ du commandant actuel par trop de précipitation, signe que la confusion ne se limite pas aux médias), mais aussi le commandement de la force multinationale en Irak. Cependant, la nomination d'un pilote de l'aéronavale déjà titulaire d'un commandement unifié à la tête du CENTCOM et celle d'un général parachutiste à l'ascension très rapide pour commander les forces en Irak sont intéressantes.

D'une part, l'amiral Fallon s'est distingué à la tête du Pacific Command par des réflexions stratégiques novatrices, ancrées dans la réalité socio-économique mais aussi dans les fluctuations de la puissance dans le Pacifique. En désaccord avec Donald Rumsfeld sur la posture à adopter face à la Chine, Fallon a également exercé un rôle majeur dans la pression militaire face à la Corée du Nord et dans la coopération de défense avec le Japon. Autant militaire que diplomate, il possède exactement la dimension nécessaire à sa future tâche ; parvenu au terme de sa carrière (c'est l'un des derniers vétérans du Vietnam encore en activité), il ne devrait par ailleurs connaître aucun problème pour sa confirmation au Congrès.

D'autre part, le lieutenant-général Petraeus s'est distingué dans les premiers mois de l'opération "Iraqi Freedom", à la fois comme un divisionnaire efficace à la tête de la 101e aéroportée, comme un commandant territorial attentif aux besoins du nord de l'Irak, comme un responsable performant de l'instruction des troupes irakiennes, et surtout comme un chef novateur pour l'instruction des troupes américaines. Il est notamment connu pour avoir dirigé et influencé la publication récente d'un nouveau manuel sur la contre-insurrection (format PDF), avec tous les efforts de transformation doctrinale que cela implique. Vu sa renommée au sein de l'US Army et son profil sans tache auprès du public, il ne devrait pas non plus subir d'obstacle dans sa confirmation.

Que peut-on dire de ces deux nominations ? Par leur formation et par leur expérience, ces deux officiers généraux semblent les mieux à même de mener une campagne non conventionnelle en Irak ; on notera d'ailleurs qu'une colonne publiée hier dans le Wall Street Journal appelait déjà à la nomination du général Petraeus. Cependant, des chefs militaires dotés d'une vision stratégique claire et d'une compréhension aiguë des opérations contemporaines dépendant également de décisions politiques soutenant leur action. Ces derniers mois, plusieurs officiers généraux en retraite se sont plaints du manque de troupes US en Irak et ont fustigé Rumsfeld pour cela. Nous verrons dans quelques jours si une nouvelle stratégique américaine est bel et bien sur les rails, ou si c'est davantage une adaptation de la campagne en cours qui se prépare. En se rappelant les risques liés à une augmentation des forces américaines sur place...

Posted by Ludovic Monnerat at 9h44 | Comments (3) | TrackBack

5 janvier 2007

Iran-Israël : mise à jour

Il vaut la peine de lire ce long tour d'horizon de la position et des possibilités d'Israël face au programme nucléaire iranien. Même si l'on discute de cela depuis des années, une mise à jour s'impose - suite aux événements de l'an passé, en particulier la guerre au Liban et les élections américaines - pour mesurer les possibilités qui s'offrent à l'Etat juif. Surtout que ce dernier apparaît désormais comme de plus en plus proche d'une action préemptive, puisqu'il en vient à considérer toute la région comme incontrôlable dès lors que l'Iran développe l'arme nucléaire :

With Iran plunging ahead with its program in defiance of the UN and the international community, Egypt, Algeria, Saudi Arabia, Morocco, Tunisia and the United Arab Emirates announced in early November that they intended to begin upgrading their nuclear energy programs. Of the six, the most advanced by far are Egypt and Algeria. Turkey is also reported to be toying with the idea of starting a nuclear program.
"To remain a player in the region, these Arab countries will have no choice but to quickly develop nuclear weapons," says a senior government official responsible for formulating strategic policy.

L'analyse faite des Etats-Unis est particulièrement intéressante, puisque les déploiements militaires actuels donnerait alors au Central Command plus encore le rôle d'arbitre en cas de frappe aérienne israélienne, et donc d'assumer une bonne partie de la responsabilité...

COMPLEMENT (7.1 1200) : Cet article résumant des révélations du Sunday Times apporte un éclairage complémentaire.

Posted by Ludovic Monnerat at 23h31 | Comments (7) | TrackBack

4 janvier 2007

Entre fossé et découplage

Un rapport de l'Agence européenne d'armement du 19 décembre dernier (reçu par courriel en PDF, merci à PS) fournit des comparaisons intéressantes entre l'Europe et les Etats-Unis sur le plan militaire pour l'année 2005. J'ai en particulier relevé les éléments suivants (Europe et Etats-Unis, dans cet ordre) :

Les chiffres mis en gras sont à mon sens les plus révélateurs. L'existence d'un fossé atlantique entre l'Europe et les Etats-Unis n'est certes pas nouvelle, et elle inspirait déjà une grande inquiétude dans les années 90, notamment lors des opérations de combat au-dessus des Balkans. Ce qui a changé depuis 2001, et qui est représenté dans les chiffres sur les déploiements, c'est que désormais l'expérience opérationnelle et expéditionnaire est également d'une tout autre ampleur. Non seulement les Américains investissent bien plus et se donnent les moyens de moderniser leurs armées, mais ils les engagent également davantage et sont en train de former toute une génération de cadres ayant l'expérience du combat. En Europe, à l'exception notable de la Grande-Bretagne (qui le paie cher) et dans une moindre mesure de la France (dont le budget militaire reste fragile), les armées sont comparativement vieillissantes, statiques et inexpérimentées.

A mon sens, cette réalité a peu de chances d'être corrigée rapidement, car les initiatives de modernisation en cours, sous la houlette de l'UE (les battlegroups) ou de l'OTAN (la force de réaction), n'affectent qu'une petite partie des armées. Du coup, il est bon de se demander si ce fossé atlantique ne mène pas à un découplage interne, tant il paraît difficile de suivre la locomotive américaine sur la voie high tech qu'elle s'est choisie, en l'absence d'une augmentation substantielle des budgets de la défense. Car au rythme actuel, les armées européennes vont se retrouver avec une élite interopérable et expérimentée (comprenant notamment les forces spéciales, les unités terrestres numérisées, les chasseurs-bombardiers de dernière génération et les navires de combat modernes), capable d'exécuter tous les types d'opérations après projection, et une majorité moins équipée, moins entraînée, moins intégrée, vouée à des missions de sécurisation et de stabilisation avant tout sur le sol national.

Un modèle qui me paraîtrait cohérent si cette majorité était constituée de conscrits...

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3 janvier 2007

Le grand écart opérationnel

Choc en Grande-Bretagne : les révélations publiées dans la presse montrent que la marine britannique, en raison de rééquilibrages budgétaires au Ministère de la Défense, devra mettre sous cocon la moitié ou presque de ses navires de haute mer pour faire des économies. Concrètement, 13 navires sur 44 sont aujourd'hui déjà placés dans une disponibilité réduite, et 8 autres devraient l'être prochainement ; de plus, les acquisitions de destroyers seront réduites de 2 unités, en contradiction avec des promesses faites par le Gouvernement lors de la dernière réduction de la flotte. On comprend que l'opposition accuse ce dernier de vouloir la destruction de la Royal Navy : celle-ci ne serait plus que l'ombre du passé. Pour mémoire, l'US Navy compte aujourd'hui environ 400 navires, dont 11 grands porte-avions et 11 porte-avions moyens.

Quel est le problème auquel sont confrontés les Britanniques pour prendre des décisions aussi déchirantes ? Celui du grand écart opérationnel auquel sont confrontées les principales armées occidentales : équilibrer les coûts d'exploitation considérables des opérations en cours, toujours plus lointaines et complexes, avec les coûts d'investissements gigantesques des équipements de demain. Comme l'indique l'article du Times, c'est le cumul des grands programmes plus coûteux que prévus - dont l'Eurofighter - et des opérations en Irak comme en Afghanistan qui contraint à un rééquilibrage interne au profit de l'Air Force et de l'Army, puisque une augmentation du budget n'entre pas en ligne de compte (même si des discussions ont eu lieu). Les Etats-Unis ont pour leur part augmenté massivement leur budget, mais cela ne suffira pas à empêcher des sacrifices prenant la forme de programmes annulés (comme l'obusier Crusader et l'hélicoptère Comanche pour l'US Army).

En d'autres termes, il est très difficile de mener les guerres d'aujourd'hui et de préparer les guerres de demain si celles-ci sont diamétralement opposées. Et c'est pourtant bien ce qui se produit : les conflits de basse intensité auxquels nous assistons impliquent des volumes de troupes élevés, une usure rapide (et souvent imprévue) des équipements, ainsi que d'importantes dépenses non liées au combat ; à l'inverse, les conflits de haute intensité que préparent la plupart des grands programmes d'armement tablent sur une présence humaine réduite, sur une durée abrégée des opérations ainsi que sur une domination des fonctions combattantes. Naturellement, les systèmes modernes sont suffisamment polyvalents pour s'adapter aux opérations dictées par une menace jamais entièrement prévisible ; mais déployer par exemple des avions de guerre électronique EA-6B Prowler pour brouiller les communications sans fil bas de gamme des Taliban n'est pas un emploi efficient des deniers publics.

Ce grand écart opérationnel, malgré toute l'incertitude de l'avenir, est ainsi un cercle vicieux : la nécessité de concevoir des équipements utilisables dans des conflits d'intensité différents impose une grande polyvalence, et donc un coût en spirale ascendante, lequel exige des coupes budgétaires rendant une nécessaire une polyvalence plus grande encore - et plus chère aussi. D'un autre côté, il faudrait un courage intellectuel et moral considérable pour affirmer de but en blanc que le conflit symétrique de haute intensité n'est plus la priorité des armées, et que par conséquent l'effort principal sur le plan du budget comme de l'instruction doit être porté sur les conflits déstructurés qui reviennent chaque jour dans l'actualité. Avec à la clef une transformation culturelle et institutionnelle de premier plan.

COMPLEMENT (4.1 1200) : Une comparaison intéressante sur le volume des flottes peut être faite avec les forces déployées pour l'opération franco-britannique de Suez, puisque à l'époque ce sont 155 navires de guerre qui ont été engagés, dont 5 porte-avions. Certes, la plupart étaient des vétérans de la Seconde guerre mondiale, mais cette différence reste instructive.

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1 janvier 2007

Connecting the dots...

Parfois, la lecture d'informations dispersées au gré de sources diverses est une bonne méthode pour voir des liens, discerner des interdépendances et acquérir une meilleure vue d'ensemble. Considérez ainsi ces différentes nouvelles :

Partant de là , il est intéressant d'examiner la situation du jihad global, c'est-à -dire du principal conflit armé de notre ère, en étant bien conscient que ses développements nous concernent inévitablement...

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29 décembre 2006

Somalie : la logique paradoxale

Les derniers événements de Somalie sont une illustration exemplaire de la logique paradoxale propre à la stratégie, telle que l'a expliquée Edward Luttwak à la fin de la guerre froide : le succès ou l'avantage créent immanquablement des conditions plus favorables pour l'échec ou le désavantage ; ou, en des termes plus simples, s'élever augmente toujours le risque de chute. Les islamistes somaliens, depuis l'été dernier, avaient en effet enchaîné les succès au point de devenir une menace pour l'équilibre de la région, d'où l'intervention décisive de l'Ethiopie pour remettre au pouvoir la coalition improbable faisant office de gouvernement intérimaire. D'où également le risque de voir l'Erythrée s'engager également si l'action éthiopienne prend trop de poids...

Cette déroute des combattants islamistes, fondée sur une volonté d'éviter le combat frontal pour durer et maintenir à terme leur influence, rappelle la faiblesse des mouvements irréguliers lorsqu'ils se comportent de manière régulière, lorsqu'ils tentent de s'emparer ouvertement d'un pouvoir temporel. De la même manière que les Taliban en 2001, qui occupaient des lignes de front statiques et s'offraient aux frappes aériennes américaines, les milices des tribunaux islamistes avaient une vulnérabilité maximale aux coups de boutoir d'une armée conventionnelle, utilisant chasseurs-bombardiers et chars de combat. Il leur appartient désormais de se réorganiser, de se redéployer, de s'infiltrer et de mener une campagne insurrectionnelle - notamment si l'armée éthiopienne tarde à regagner ses bases d'opérations. Une armée informe gagne à ne jamais quitter cet état.

Cette logique paradoxale explique d'ailleurs pourquoi la puissance des Etats-Unis gagne souvent à rester dans l'ombre, à agir sans élever les enjeux. Les programmes de coopération lancés ces dernières années dans la Corne de l'Afrique, à l'instar d'autres régions, ont très probablement faits ces dernières jours la preuve de leur efficacité. Ce n'est pas uniquement la sous-traitance d'une lutte planétaire qui est ici intéressante, compte tenu des moyens déjà engagés sur d'autres théâtres d'opérations ; c'est surtout que le recours à des puissances régionales permet d'éviter la polarisation des esprits et la mobilisation des ressources qui répondent à toute grande opération américaine. Intermédiaire idéal entre "soft power" et "hard power", la coopération militaire illustre ainsi une stratégie planétaire d'interdiction nécessitant le maintien permanent et décentralisé d'un petit volume de troupes.

Bien entendu, il est possible de rompre la logique paradoxale selon laquelle un belligérant est le plus vulnérable lorsqu'il exploite à fond un succès donné. Mais dans une guerre aux dimensions sociétales, seule une attrition de type génocidaire permettrait de rompre le paradoxe - et de perdre définitivement aux yeux du monde entier.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h23 | Comments (2) | TrackBack

28 décembre 2006

La guerre dans la tête

Les séquelles immatérielles des opérations de combat et de stabilisation sont aujourd'hui l'une des préoccupations des armées occidentales. On peut voir dans cet article sur les anciens combattants russes en Afghanistan un exemple du prix payé par les militaires individuels lorsqu'ils sont lancés dans un conflit impossible à remporter, dans l'indifférence de leur nation et dans des conditions à même d'assurer la prolifération des cas de stress post-traumatique :

Soviet troops spent a decade fighting in Afghanistan. About 900,000 Soviet men and women served there. As many as 15,000 of them died. Another 75,000 were wounded. An average tour was 110 weeks.
To this day many of the survivors cannot forget their Afghan experiences. As many as 6,000 of them still come every year to Rusa, to one of the five veteran's rehab centres across Russia.

Il est assez intéressant de comparer cette réalité avec ce reportage sur les troupes britanniques en Irak, paru hier dans Le Monde. On y voit en effet ce qu'une armée professionnelle moderne, confrontée à un conflit de basse intensité prenant la forme d'une campagne de contre-insurrection, est capable de faire : se concentrer sur la mission, sans trop d'états d'âme, trouver sa motivation dans ses propres rangs et dans le métier exercé, sans velléités politiques. Et avec un tempo opérationnel, des rotations hors du théâtre et des aménagements qui rendent la vie supportable. Rien à voir avec le cauchemar de 2 ans vécu par les conscrits soviétiques face aux moudjahiddins...

Aujourd'hui, les formations militaires occidentales engagées en Irak et en Afghanistan en sortent grandies : l'expérience acquise, les tactiques améliorées, la sélection effectuée, l'équipement éprouvé, l'interopérabilité accrue ou l'ouverture culturelle font bien plus que compenser les pertes subies en morts, blessés et traumatisés. Les commandants tactiques, les officiers subalternes et les sous-officiers en tirent un bénéfice personnel et institutionnel qui fera sentir ses effets ces 20 prochaines années, et qui permet déjà de mettre largement au rebut les conceptions et les habitudes héritées du face-à -face symétrique de la guerre froide. A tel point d'ailleurs que les armées non engagées dans ces opérations doivent aujourd'hui mettre les bouchées doubles, si j'ose écrire, pour ne pas prendre un retard qui réduirait à néant tout espoir d'interopérabilité.

Mais tout ceci reste largement suspendu au résultat perçu de la campagne. Ce que ne dit pas l'article sur les Russes et que je soupçonne fortement, c'est que le retrait d'Afghanistan effectué en fin de compte par l'Armée Rouge a pesé lourdement sur le psychisme des soldats. N'est-on pas prêt à davantage accepter les pertes, les blessures, les mutilations, bref les horreurs d'une guerre si celle-ci a été remportée, si le sacrifice est justifié par les effets obtenus ? Voilà qui fournit un éclairage différent sur la situation des troupes actuellement engagées, et sur l'importance d'un succès perçu comme tel. Voilà qui montre également les enjeux à plus long terme derrière la décision de poursuivre ou d'interrompre une campagne, et plus précisément de l'aptitude à durer.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h46 | Comments (16) | TrackBack

27 décembre 2006

Iran : l'approche indirecte

Il faut lire l'analyse à laquelle s'est livré Jean-Pierre Chevallier sur la situation économique de l'Iran : on y prend conscience de réalités qui éclairent le comportement des différents acteurs. Le délabrement insoupçonné de l'économie iranienne, due à l'incurie pourtant avérée de la théocratie khomeiniste, explique en effet en partie la fuite en avant à la fois mystique et belligène qui symbolise Ahmadinejad. Et l'attentisme apparent des Etats-Unis, désireux de laisser leur part de responsabilité à l'Union Européenne et à l'ONU (dont l'échec est cuisant), s'expliquerait selon JPC par une stratégie d'épuisement : l'effort national des mollahs vers l'armement nucléaire revient à scier la branche sur laquelle ils sont assis. Une offensive distante qui paraît prometteuse : forcer l'adversaire à un engagement contre-productif de ses ressources évite la plupart des risques liés à l'attaque frontale.

Je me permets d'ajouter mes propres réflexions à cette analyse. En premier lieu, il s'agit de relever que cette approche repose sur l'emploi parallèle et synchronisé de 4 lignes d'action stratégiques : l'économie donc, mais aussi la politique, l'information et la sécurité. Sur ce dernier plan, on peut noter que l'isolement de l'Iran est l'un des bénéfices des opérations lancées à la suite du 11 septembre 2001, non seulement avec les campagnes d'Afghanistan et d'Irak, mais également avec l'affermissement des liens bilatéraux et le développement des infrastructures en Asie centrale et sur la péninsule arabique. Le déploiement annoncé de navires supplémentaires dans le Golfe va dans le même sens : avec un deuxième groupe aéronaval à proximité, les Etats-Unis disposeront d'une capacité de protection (maritimie, aérienne et même antimissile) et de frappe (dans la profondeur) qui revient à resserrer très nettement l'étau.

Cette complémentarité nécessaire des lignes d'action stratégiques explique d'ailleurs pourquoi l'arme militaire ne peut opérer seule sur un théâtre d'opérations ; les échecs passés ne prouvent pas que les militaires ne sont plus capables de gagner des guerres, mais simplement que l'on ne peut pas demander aux armées de remporter les victoires qui ne sont pas disponibles sur le champ de bataille. C'est la clef d'opérations reposant sur une approche avant tout indirecte, telles que la contre-insurrection et le blocus : l'emploi de la force militaire sert des buts autres, politiques ou économiques, que le succès immédiat des armes. Bien entendu, cette subordination de l'action armée à d'autres lignes d'action, et ceci jusqu'aux plus bas échelons des unités, est une dimension qui se heurte à la tradition militaire, à la dichotomie guerre/paix, à la compréhension des armées comme ultima ratio et non comme outil complémentaire d'une stratégie globale.

J'ai eu l'occasion de l'écrire de nombreuses fois sur ce blog, mais je le répète : en règle générale, l'objectif d'une opération militaire de nos jours vise à conquérir, à contrôler ou à défendre non plus le territoire, mais avant tout les esprits et les marchés. La prise d'une capitale ou d'un passage obligé, la surveillance d'axes ou de frontières, les frappes ciblées dans la profondeur sont des actions qui n'ont pas perdu en importance ; en revanche, ce qui compte le plus, c'est la cohérence et la synchronisation des effets obtenus par l'emploi de la force armée avec ceux nécessaires pour l'application de la stratégie retenue. En tenant compte du fait que les Etats ne sont plus les maîtres de la stratégie, et que les intérêts privés peuvent être de puissants multiplicateurs s'ils sont compris et pris en compte...

Ce qui semble effectivement le cas face à l'Iran, où les vulnérabilités économiques et informationnelles des mollahs, par opposition à leur (relative) force militaire et politique, expliquent une approche indirecte faute d'autre option.

COMPLEMENT (28.12 0750) : Sur l'état de l'industrie pétrolière iranienne, cet article du Figaro confirme et précise.

Posted by Ludovic Monnerat at 18h08 | Comments (18) | TrackBack

23 décembre 2006

Irak : une réaction imprévue

Surprise : alors que la conjonction de la victoire démocrate aux élections et de la publication du rapport de l'Irak Study Group semblaient indiquer un retrait progressif des troupes américaines en Irak, à la satisfaction bruyante des opposants comme des ennemis de l'opération "Iraqi Freedom", l'administration Bush penche au contraire pour un renforcement des troupes. Un groupe d'étude formé d'officiers généraux et supérieurs ayant participé à l'opération, actifs ou en retraite, a ainsi développé un plan qui aurait convaincu la Maison Blanche et qui passe notamment par le déploiement de troupes combattantes supplémentaires. La situation actuelle en Irak montre en effet la nécessité de prendre des mesures énergiques dans différents domaines, et avant tout dans la sécurisation de Bagdad, point focal des perceptions et faille majeure de l'opération.

En soi, cette réaction n'est pas entièrement une surprise : les officiers généraux qui avaient demandé la démission de Donald Rumsfeld, au printemps dernier, estimaient en effet le volume des troupes insuffisant ; la défaite électorale des républicains a naturellement créé des conditions favorables pour un infléchissement de la conduite de la guerre. Cependant, il faut relever qu'une augmentation des forces est contraire à la recommandation du commandant du CENTCOM, le général Abizaid, faite au Congrès peu après les élections, et pour lequel le volume actuel correspond aux besoins. En d'autres termes, il n'y a certainement pas d'unanimité militaire pour cette intensification du conflit, même si elle est expliquée par le besoin de fournir de la sécurité à la population irakienne, d'influencer la couverture médiatique qui ronge la volonté américaine de poursuivre l'opération, ou même de reprendre l'initiative, largement laissée entre les mains des autorités irakiennes.

Cette approche comporte néanmoins des risques majeurs :

En bref : il n'y a pas de solution américaine au conflit irakien, et il ne faut jamais perdre de vue que ce dernier n'est qu'une campagne dans un conflit plus vaste dans l'espace, dans le temps comme dans les esprits. Est-ce qu'une présence accrue en Irak renforcerait les Etats-Unis et les démocraties libérales dans leur lutte contre le fondamentalisme musulman ? Voilà la vraie question à se poser.

Posted by Ludovic Monnerat at 7h40 | Comments (8) | TrackBack

19 décembre 2006

L'Etat et les non Etats

Une passionnante réflexion de Josh Manchester, dont le blog figure depuis belle lurette sur mes liens, a été mise en ligne aujourd'hui ; elle constitue la première partie d'un texte visant à développer un "anti Al-Qaïda", c'est-à -dire une organisation non étatique capable de s'opposer avec succès à la nébuleuse islamiste. Il montre d'abord les raisons pour lesquelles les Etats souhaitent recourir aux services de sociétés militaires privées (SMP), mais également pourquoi celles-ci recherchent les contrats étatiques, afin de souligner l'interaction que ces deux structures dissemblables. En attendant la suite de son texte, il vaut la peine de s'arrêter un instant sur la perspective ainsi tracée.

Que l'Etat ne soit plus le maître de la guerre et doive recourir à des autres acteurs pour des fonctions à la fois auxiliaires et centrales n'étonne plus : voilà des années que cette réalité est annoncée. Ce qu'il me paraît intéressant de constater, cependant, c'est que l'Etat présente une inaptitude aussi bien à mener les conflits déstructurés de notre ère qu'à conserver à son service les individus les mieux à même de le faire. Les SMP comme Blackwater n'existeraient pas sous leur forme actuelle sans la cohorte d'anciens militaires, avant tout issus des forces spéciales ou de formations régulières d'élite, qui en composent généralement l'ossature ; et si elles devaient assurer les frais nécessaires au recrutement, à la sélection, à l'instruction et à la maturation de ces hommes, leur rentabilité chuterait brutalement - alors qu'elles parviennent aujourd'hui à offrir des salaires de plusieurs milliers de francs par jour tout en engrangeant des bénéfices importants.

Ainsi, la complémentarité entre Etat et non Etat dans la guerre moderne repose sur l'équilibre entre légitimité et profit, entre devoir et intérêt. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, le patriotisme est présent par les "contractors" privés qui travaillent (et donc servent, à leurs yeux) en Irak ; c'est notamment ce que montre ce livre que je conseille chaudement. En d'autres termes, nous voyons aujourd'hui des individus qui s'engagent certes par l'appât du gain, mais également selon des valeurs que les Etats et leurs armées n'illustrent plus assez. Et cette perte de légitimité, couplée à une efficacité le plus souvent moindre, montre bien que les fonctions régaliennes de l'Etat lui échappent lorsque les individus décident de les remplir sous des drapeaux davantage conformes à leurs attentes.

Or, ce sont bien les individus qui sont aujourd'hiu décisifs, dans les guerres comme dans d'autres activités propres à l'espèce humaine. Le talent, le savoir, l'entregent, l'imagination seuls permettent de gérer au mieux des situations où le global fusionne avec le local, où l'ami et l'ennemi se confondent, où les sociétés entières sont prises à partie. En confiant au marché le développement des capacités de défense et de sécurité, les Etats ne font que récupérer ceux et ce que de toute manière ils perdent, parce que la révolution de l'information a bouleversé les rapports de force et que leurs structures les défavorisent. De quoi augmenter d'une magnitude la remise en cause des armées traditionnelles et de leur inclination pour le combat symétrique de haute intensité, et qui sont systématiquement trop lentes, trop lourdes, trop rigides, trop puissantes et trop mécaniques pour les missions de notre ère...

Posted by Ludovic Monnerat at 22h23 | Comments (39) | TrackBack

15 décembre 2006

La pensée conventionnelle en échec

Il est assez surprenant et inquiétant de voir revenir la méthode du body count dans les opérations en Afghanistan : lorsque le commandement américain annonce avoir tué plus de 2000 ennemis depuis septembre dernier, on se demande bien en quoi ceci est un signe de succès. Naturellement, ce chiffre doit nécessairement comprendre une proportion importante de cadres islamistes et de combattants fanatiques, et un aller simple pour le paradis constitue de toute manière l'objectif final de leur action ; mais il serait surtout intéressant de voir quels sont les autres effets des actions ayant abouti à cette saignée au niveau des perceptions, des adhésions, des allégeances. Les gains apparents en matière de sécurité, à court terme, peuvent cacher à long terme des pertes en matière de confiance.

Le problème principal est celui de la contre-insurrection : la domination sans appel des forces armées américaines et coalisées en Afghanistan en combat frontal, depuis fin 2001, ont fait que le terrorisme et la guérilla restent les seules méthodes à disposition des Taliban et de leurs alliés islamistes. Et l'augmentation constante de leurs activités montre non seulement que le conflit reste en cours, mais également que les méthodes adoptées par l'OTAN et les Etats-Unis, avec une prédominance des actions coercitives, ne parviennent pas à transformer en victoire politique et sociétale le succès initial de leurs armes. L'opération "Enduring Freedom" n'est pas un échec, mais la pensée qui la sous-tend depuis 4 ans y mène directement.

En toute logique, la présence de 1500 opérateurs de forces spéciales devrait avant tout privilégier une stratégie axée sur le développement des forces armées locales, sur la consolidation du pouvoir politique de Kaboul et sur la disqualification des Taliban à travers l'amélioration des conditions de vie de la population. Mais ces forces non conventionnelles semblent au contraire utilisées avant tout d'une manière très conventionnelle, en appui des forces régulières telles que l'infanterie canadienne, et pour des missions avant tout offensives et destructrices. Un peu comme si les principes de la contre-insurrection, pourtant réappris péniblement dans la jungle du Vietnam et appliqués partiellement avec un succès retentissant fin 2001, avaient un mal fou à être intégrés par l'institution militaire américaine - et par ricochet au sein de l'OTAN.

Cette réalité apporte une réponse aux discussions sans fin sur les effectifs devant être déployés, en Afghanistan comme d'ailleurs en Irak : il ne sert à rien de multiplier les soldats qui cherchent une solution militaire et physique à un conflit qui se joue sur un terrain politique et psychologique.

Posted by Ludovic Monnerat at 11h03 | Comments (16) | TrackBack

13 décembre 2006

Le matériel et les hommes

Bonne nouvelle pour l'armée suisse : le Conseil national a accepté aujourd'hui le programme d'armement 2006, qui avec 1,5 milliards de francs d'investissement traduit une hausse très nette en la matière. Certes, la majorité confortable dégagée par les représentants du peuple (115 voix contre 64) doit être pondérée par l'échec de justesse d'une tentative visant à geler les deux tiers des crédits ; malgré cela, le succès politique contraste nettement avec l'échec du programme d'acquisition 2004, et le soutien aux chars du génie recalés 2 ans plus tôt est à souligner. A elle seule, l'augmentation des acquisitions est d'ailleurs un signal très positif pour la modernisation de l'armée, sérieusement ralentie ces dernières années. La capacité de l'armée à mener des opérations de combat de haute intensité avec une conduite numérisée est désormais sur les rails.

Bien entendu, ce vote positif - après celui du Conseil des Etats - n'empêche pas que le refus par le Conseil national de l'étape de développement 08/11 possède un effet suspensif sur l'évolution de l'outil militaire, et notamment sur sa focalisation. On peut comprendre que le Parlement accepte un programme d'armement renforçant avant tout la capacité de défense après avoir refusé une réforme visant à réduire le volume de cette capacité, mais on ne peut pas se contenter de digitaliser ou de mettre à jour des équipements anciens : tôt ou tard, c'est bien une nouvelle armée, apte à répondre aux défis identifiés par un nouveau rapport du Conseil fédéral sur la politique de sécurité, qui devra être mise en oeuvre. L'essentiel, soit une orientation stratégique claire, sur laquelle on peut construire et développer, n'est donc pas encore acquis.

Plus important encore : les investissements en hausse acceptés aujourd'hui au niveau du matériel se font en parallèle de diminutions presque ininterrompues, malgré une récente décision d'augmenter les postes des militaires professionnels, au niveau du personnel. Cette prédominance des équipements sur les humains est une constante des armées occidentales, et s'explique largement par les intérêts économiques dans le domaine de la défense, mais il va à l'encontre des besoins opérationnels contemporains : non seulement les utilisateurs de ces équipements doivent avoir les qualités psychologiques, éthiques et cognitives qui permettront de les employer au mieux, mais ces mêmes équipements nécessitent des échelons arrières particulièrement performants. Et les armées ont avant tout économisé dans la logistique ces dernières années.

Le fait que l'armée puisse davantage investir dans un matériel des plus modernes ne peut être une chose positive que si elle choisit d'investir également davantage dans son personnel.

Posted by Ludovic Monnerat at 15h39 | Comments (11) | TrackBack

29 novembre 2006

La contre-insurrection en question

Intéressante colonne dans le Washington Post de Thomas Hammes, auteur du livre "The Sling and the Stone", pour résumer la vision américaine de la contre-insurrection et les efforts fournis actuellement pour intégrer ce genre d'action stratégique au répertoire par trop classique des forces armées US. Extrait :

Insurgencies are still based on Mao Zedong's fundamental precept that superior political will, properly employed, can defeat greater economic and military power. Because insurgents organize to ensure political rather than military success, an opponent cannot defeat them with military force alone.
But complicating our problem today is the fact that insurgencies are no longer the unified, hierarchical organizations the Chinese, and later the Vietnamese, developed from the 1920s to the 1960s. Rather, they are loose coalitions unified only by the desire to drive out an outside power. All elements of the insurgency know that when the outside power is gone, they will fight a civil war to resolve their differences. Defeating insurgents requires coherent, patient action - encompassing a range of political, economic, social and military activities - that can only be executed by a team drawn from all parts of government. You don't outfight the insurgent. You outgovern him.

L'article fournit ainsi les références de plusieurs articles récents montrant l'évolution de la doctrine militaire américaine en la matière. Je m'interroge cependant sur le sens donné actuellement à la contre-insurrection : est-ce qu'établir un gouvernement fonctionnel, c'est-à -dire un Etat de droit capable d'assurer la sécurité de ses concitoyens, demeure un objectif atteignable à une époque où précisément les Etats même les plus stables doivent lutter pour conserver cette fonction ? Est-ce que la réponse à une autre forme d'insurrection, axée sur l'emploi du chaos comme arme stratégique, n'est pas précisément une autre forme d'Etat que l'Etat-nation aujourd'hui en dégénerescence ? Est-ce que la difficulté des campagnes d'Irak - ou d'ailleurs - n'est pas largement accrue par la volonté d'imposer une structure étatique périmée, bien davantage que par des décalages culturels ?

Posted by Ludovic Monnerat at 17h03 | Comments (16) | TrackBack

28 novembre 2006

Quand la boucle se boucle

L'un des indices les plus probants d'un monde qui rapetisse, à mon sens, peut être identifié dans l'usage accru du profit économique dans un conflit armé. Depuis le 11 septembre 2001, les effets pervers de la dépendance envers le pétrole saudien, et venant du Proche-Orient en général, sont largement connus aux Etats-Unis ; ils sont d'ailleurs devenus un argument pour l'utilisation d'énergies propres, ou même pour l'importance de l'énergie nucléaire (encore que l'uranium joue également un rôle), notamment en soulignant le lien entre la consommation à la pompe, les profits réalisés par les fournisseurs et les versements de ceux-ci à des organisations de "charité" faisant office de paravent pour la mouvance islamiste, ainsi qu'à la diffusion de son idéologie.

Une autre dépendance similaire peut être aujourd'hui observée avec l'Afghanistan : l'augmentation drastique de la production d'opium, laquelle répond à la demande notamment des marchés occidentaux en morphine et en héroïne, contribue à financer les chefs de guerre qui orchestrent un tel trafic ainsi que les Taliban qui y sont impliqués, et donc à équiper les bandes armées qui s'opposent à l'OTAN dans le sud du pays. Le fait que la drogue soit un produit illicite ne change rien à l'affaire : la consommation de l'Occident en général, souvent approchée de façon paternaliste comme un problème de société, joue un rôle-clef dans la persistance et le développement de mouvements qu'il s'escrime à combattre. On pourrait d'ailleurs élargir la perspective et intégrer notamment le cas de la Colombie.

Une approche stratégique de ces phénomènes serait la suivante : à l'ère de l'économie globalisée, avec une circulation sans cesse plus dense et rapide des produits matériels comme immatériels, la pénétration des marchés complète idéalement l'influence des esprits et fournit des ressources autorisant la poursuite, voire l'extension, du conflit ; lorsque les produits sont licites, elle offre même un levier politique à la mesure de la dépendance entraînée. Autrement dit, les faiblesses de l'Occident au niveau de l'infrastructure (domination des énergies fossiles) comme de la socioculture (tolérance envers la drogue) sont exploitées par ses ennemis pour financer les actions, directes ou indirectes, à court ou long terme, visant à le combattre. Une manière de boucler la boucle, de montrer que les vecteurs modernes vont dans les deux sens.

Cette réalité souligne encore davantage l'interdépendance entre sécurité intérieure et extérieure, et même entre politique intérieure et extérieure. S'il est illogique d'envoyer ses soldats traquer l'islamiste au loin tout en le tolérant chez soi, il est tout aussi illogique de vouloir réduire la production de drogue outremer tout en tolérant sa consommation à domicile. Et les programmes de distribution d'héroïne, dont les coûts sont mis en rapport avec les dépenses occasionnées par la consommation non controlée, doivent aussi être mis en rapport avec les financements belligènes qu'ils permettent. Sans oublier le sang versé aujourd'hui pour les réduire...

Posted by Ludovic Monnerat at 8h47 | Comments (29) | TrackBack

24 novembre 2006

A la conquête de l'intérieur

On trouve sur le site du Nouvel Observateur un rapport (au format PDF) rédigé en 2005 par la CGT et intitulé "La problématique des agressions physiques des agents du service public de l'énergie survenues en service et commises par des tiers". Ecrit par et pour un syndicat dont les penchants politques sont connus, ce rapport n'en est que davantage révélateur des situations extrêmes vécues au quotidien dans les zones, en France, où le droit, l'autorité étatique et surtout le civisme n'ont plus cours. Les propos regroupés par le Nouvel Obs sous le titre "Cités interdites" (édition du 2 au 8 novembre 2006) sont particulièrement révélateurs. Extraits :

"Il n'y a pas que la police qui dérange. C'est toute institution qui dérange. Ils veulent faire peur et créer leurs ghettos. Ils veulent faire déménager les voisins qui ne leur conviennent pas ou qui protestent contre leurs agissements. Comme ça, ils se retrouvent entre eux" (par un sapeur-pompier).
"Nous sommes considérés comme une sorte d'autorité dont l'arrivée déplaît dans certains quartiers" (par un sapeur-pompier).
"Il y a une voiture jaune qui est braquée dans une cité, on distribue plus les colis dans la cité ! Donc, il y a des cités entières en Seine-Saint-Denis où les usagers reçoivent un avis et doivent se rendre à La Poste chercher leurs colis" (par un agent de La Poste).

Je me demande comment résumer l'impact stratégique de ces actions multiples et limitées autrement que par une conquête en mode indirect...

Posted by Ludovic Monnerat at 17h38 | Comments (43) | TrackBack

19 novembre 2006

Des soldats suisses en Irak

C'est le Sonntagsblick qui le révèle, bien que qu'il s'agissait pas vraiment d'une chose inimaginable : des soldats suisses sont engagés en Irak, en tant que membres de sociétés militaires privées. Leur nombre est limité, environ 40 à Bagdad d'après l'estimation de l'un des responsables, mais le label suisse est recherché :

Die Zahl der internationalen Sicherheitsfirmen, die Tochtergesellschaften in der Schweiz gründen, steigt seit Jahren kontinuierlich an. «Das Wort "Schweiz" in der Firmenadresse ist ein Gütesiegel», so der Scissar-Chef. Schweizer seien für Hochrisiko-Einsätze besonders gefragt: «Die meisten verfügen über eine umfassende Berufsausbildung und gelten charakterlich als zuverlässig.»

Le phénomène des sociétés militaires privées, directement lié à l'emploi du chaos comme arme stratégique et donc à l'immanence des menaces de basse intensité, dépasse bien sûr très largement le cadre de la Suisse. Cependant, pour un pays qui a pratiqué pendant des siècles le service à l'étranger, une telle information ne peut laisser insensible. Surtout lorsque le recours à ces soldats bien payés découle de besoins auxquels les Etats ne peuvent pas ou plus faire face...

Maintenant, il serait intéressant d'en savoir plus sur l'origine, la formation et l'incorporation militaire de ces hommes qui partent servir sous d'autres cieux en-dehors du cadre de l'armée suisse. Car j'imagine mal une absence totale d'interdépendance entre une armée de milice et des citoyens isolés qui acceptent des contrats sécuritaires dans une zone de conflit.

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15 novembre 2006

Le prix sanglant des otages (2)

En janvier dernier, j'avais mis en ligne quelques réflexions sur le phénomène des prises d'otages de ressortissants occidentaux, et notamment de journalistes, en vue d'en tirer un profit susceptible de multiplier les capacités belligérantes. Si l'on en croit cet article, la méthode a désormais été récupérée par les Palestiniens, qui ont obtenu 2 millions de dollars pour la libération des journalistes américains Steve Centanni et Olaf Wiig de Fox News, kidnappés l'été dernier. La particularité de ce cas semble provenir de la distribution générale de l'argent ainsi obtenu, dans un but entièrement guerrier :

The terror leader said $2 million cash was transferred to the Preventative Security Services, the main Fatah security forces in Gaza, for distribution to various parties.
He said the largest portion of the money was provided to the Committees' Dugmash clan, which Israeli security officials say is heavily involved in the smuggling of weapons and drugs into Gaza and which openly has led anti-Israel terror attacks on behalf of the Popular Resistance Committees. The Committees leader would not provide the exact sum transferred to the clan, but said it exceeded $1 million.
Smaller sums of cash were given to select members of the Preventative Security Services, officially to pay them as "private citizens" for working overtime to free Centanni and Wiig, the terror leader said. He said most of the Security Services members who were paid are associated with elements of the Dugmash clan. A member of the Security Services confirmed the cash transfers.
A sum of about $20,000 was provided to the Al Aqsa Martyrs Brigades terror group, the Committees leader said, explaining the organization was paid to avoid conflict with militants from Abbas' Fatah party. The Committees is closely associated with Hamas, while the Brigades is a member of the rival Fatah party.
A leader of the Brigades in the northern Gaza Strip confirmed the money was received but maintained his group was not involved with the kidnappings.
The Popular Resistance Committees leader said aside from the large cash transfer to the Dugmash section of his group, the Committees as an organization received about $150,000. He said the money was used to purchase weapons. "We used 100 percent of the money for one precise goal - our war against the Zionists," the Committees leader said.
He said weapons purchased included rockets. "Regarding the others (the Dugmash clan of the Committees) who received the money, I can tell you one thing is very clear - this went also to be used against the Zionists. I can't say every cent went to buy bombs, maybe it also went to pay for salaries, smuggling, buying shelter."

La conclusion pour le moins sombre de mon texte, l'hiver dernier, mentionnait que "la liberté de quelques citoyens européens a coûté la vie à des centaines de citoyens irakiens ou algériens". Si l'on y ajoute les adjectifs occidentaux et israéliens, elle reste valable...

Posted by Ludovic Monnerat at 16h54 | Comments (1) | TrackBack

11 novembre 2006

Menaces plurielles et singulières

Quoique haut perché sur mon nuage, pour reprendre des propos tenus ci-dessous, je n'ai manqué d'etre intéressé par cette collision de deux événements en France : l'essai réussi du nouveau missile nucléaire M51, dont la portée annoncée est désormais de 8000 km, et le retrait de plusieurs badges d'employés de l'aéroport de Roissy soupconnés de liens avec la mouvance islamiste, au cÅ“ur de la France, décrivent avec éloquence l'éventail extraordinairement large des menaces auxquelles les Etats modernes font potentiellement face - qu'ils le reconnaissent ouvertement, comme c'est le cas désormais en Grande-Bretagne, ou qu'ils tentent de le taire.

Traditionnellement, la différence claire entre sécurité extérieure et intérieure aboutissait à une différence tout aussi claire entre les menaces qu'elles prévoyaient et les réponses adoptées ; aujourd'hui, avec la possibilité offerte à un groupe d'individus - voire un seul individu, théoriquement du moins - de mener des actions combattantes avec une profondeur et un impact qu'aucun Etat en guerre ne pouvait espérer voici encore 90 ans (début du développement du bombardement stratégique), cette différence a pour l'essentiel disparu. C'est ce que j'ai appelé voici quelque temps déjà l'éclatement de l'espace, et donc l'impossibilité de conserver la moindre profondeur stratégique pour échanger de l'espace contre du temps, pour empecher des intérets vitaux d'etre immédiatement touchés. Les frontières géographiques sont largement périmées.

La France maintient et développe ses capacités de dissuasion nucléaire pour juguler des menaces stratégiques issues d'Etats-nations normaux, dont le fonctionnement - voire l'existence - seraient durablement interdits par une riposte atomique massive. Il s'agit là d'une conséquence logique de l'évolution des armements et de la montée aux extremes appliquée au combat symétrique. En parallèle, la France maintient et développe ses capacités de lutte antiterroriste pour juguler des menaces stratégiques issues de mouvances non étatiques, qui ne peuvent justement etre frappées par la plupart des armes disponibles dans les arsenaux militaires, meme si elles sont souvent soutenues par des Etats. Il s'agit là d'une conséquence logique de l'évolution de la guerre et de la montée aux extremes appliquée au combat asymétrique.

La question est de savoir si ces capacités très différentes peuvent etre développées et appliquées de facon synchronisée et complémentaire, ou si l'éventail très large des menaces, allant du pluriel étatique au singulier individuel, ne génère pas automatiquement une zone grise où les notions, les processus et les réponses se chevauchent, se confondent et se neutralisent mutuellement. Ce qui me semble en revanche certain, c'est que l'on ne peut pas demander à une armée de mener les 2 combats à la fois, ou du moins pas à la totalité de l'armée, et que les exemples les plus récents (Israel au Liban, Etats-Unis en Irak, OTAN en Afghanistan) montrent la nécessité de développer rapidement les capacités de combat asymétriques au lieu de moderniser, par habitude comme par inertie, les capacités de combat symétriques.

Un chantier qui exige auparavant l'adoption d'un cadre stratégique plus complet et plus clair, comme je m'y emploie de mon coté!

Posted by Ludovic Monnerat at 14h04 | Comments (21) | TrackBack

31 octobre 2006

Les armées informes du chaos

Existe-t-il un rapport entre la guérilla islamiste en Afghanistan, le terrorisme ethnique et insurrectionnel en Irak, et le conflit intérieur en France ? Une telle question peut naturellement susciter l'accusation d'abus de langage ou de rapprochement facile, notamment si elle se résume à la mise en évidence d'un djihad global qui reste un facteur belligène parmi d'autres. Pour ma part, je pense que cette question revêt une importance centrale sous l'angle des méthodes employées dans ces conflits, quelles que soient leurs différences de causes et surtout d'intensité. Parce que l'avènement d'une nouvelle forme de guerre face à laquelle les acteurs des formes anciennes sont démunis est toujours le symptôme d'un transfert de puissance, voire d'un déplacement de centre de gravité, qui nous concernent tous.

Est-ce ainsi une coïncidence si des écoles sont prises pour cibles aussi bien dans le sud afghan, dans l'ouest irakien qu'en banlieue parisienne ? Que l'incendiaire soit un « étudiant en religion » obscurantiste, un extrémiste sunnite en quête de pouvoir ou un « jeune » immigré désoeuvré, c'est bien le même symbole qui est visé : celui de la connaissance gratuite, de l'autorité cognitive et laïque, d'une société visant à reproduire un modèle d'éducation occidental. En d'autres termes, les motivations pour l'action diffèrent, mais les actions elles-mêmes sont convergentes. Les infrastructures éducatives sont un enjeu à long terme, une condition essentielle pour influencer les esprits, mais aussi un facteur d'ordre et d'ascension sociaux, une source de progrès individuel et collectif pouvant polariser ceux qui, à tort ou à raison, s'en considèrent exclus et le revendiquent.

Toutefois, les autres infrastructures sont également visées de façon systématique, comme les moyens de transport et de communication, ainsi bien entendu que les services publics liés à la sécurité et les forces chargées de les fournir. Ici, les enjeux sont souvent à court terme : il s'agit en premier lieu de s'assurer la liberté d'action nécessaire, de manière directe (confrontation des forces) ou indirecte (diversion des forces), afin de préserver ou d'étendre les intérêts financiers d'une économie souterraine et illégale. Mais ces attaques multiples et limitées ont également un effet psychologique, un impact sur les perceptions et les comportements : en recherchant un pourrissement constant de la situation, elles sapent progressivement la légitimité des pouvoirs publics par le spectacle de leur impuissance, et par le discrédit qui en résulte. Ou comment faire du chaos une arme stratégique.

Cette arme est le point commun et fondamental des conflits susmentionnés. Elle possède une dimension sociétale, déploie des effets durables et s'applique au mieux à des pays, à des régions et à des communautés fragilisés par des facteurs économiques ou migratoires. Elle repose sur des actions nombreuses, menées de manière décentralisée par une frange de la population locale, et d'une ampleur calibrée pour toucher les cÅ“urs et les esprits sans les frapper outre mesure. Elle n'exige pas des exécutants pleinement conscients, en termes de vue d'ensemble comme d'objectif, et gagne même à être mise en Å“uvre par des mouvances floues, composées d'individus additionnant des motivations diverses et conjuguant à la fois ponctuellement et régulièrement leurs efforts. En somme, des armées informes et participatives qui corrodent au lieu de détruire.

La vraie question, dès lors, est de savoir quelle parade peut s'opposer au chaos grandissant de notre temps, afin d'éviter les retraites, renoncements et redditions qui en sont le couronnement.

Posted by Ludovic Monnerat at 15h31 | Comments (41) | TrackBack

22 octobre 2006

Le siège du principe de milice

Le principe de la milice et son application à la chose militaire subissent aujourd'hui des assauts redoublés. Alors que le Parti Socialiste et les Verts planifient une initiative populaire visant notamment à retirer aux citoyens-soldats la garde de leur arme de service, selon la Sonntagszeitung, le principe de l'obligation de servir fait l'objet d'une attaque soutenue de la part du même PS. La preuve en a encore été fournie vendredi soir, lors du 150e anniversaire de la Revue Militaire Suisse, dans la salle Pohl à Verte-Rive (Pully) : invitée à s'exprimer, la conseillère nationale socialiste Barbara Haering-Binder a en effet rappelé clairement l'objectif de son parti, soit l'abolition du système de milice et l'instauration d'une armée à dominante professionnelle, composée de militaires de carrières, de militaire contractuels et d'une réserve constituée de miliciens volontaires. Et même si la gauche ne peut à elle seule faire pencher la balance, son pouvoir de blocage (lorsqu'elle s'allie à l'UDC) demeure une constante.

En soi, les attaques contre l'armée ne sont bien entendu pas une nouveauté. Les tentatives frontales ayant échoué, et bien piteusement comme l'a montré la dernière initiative pour la suppression de l'armée, ce sont des tentatives obliques qui sont aujourd'hui la règle, sur le plan budgétaire (pression constante sur les finances de l'armée, refus d'acquisitions), doctrinal (polémique sur la notion d'avant-terrain opératif) ou sociétal (obligation de servir, tir obligatoire, conservation de l'arme à domicile). De la sorte, et nonobstant les verdicts très clairs des votations populaires, on tente progressivement de parvenir à démanteler une institution qui représente à la fois un outil stratégique central et un contre-pouvoir populaire. La nécessité de faire passer toute modification substantielle devant le peuple n'en devient que plus grande.

Ces attaques ciblées sont en effet une manière pernicieuse d'affecter l'ensemble du système en n'ayant l'air que d'en viser une portion. Le fonctionnement de l'armée repose sur l'interdépendance de 3 éléments : les missions, les moyens et la méthode. Faute de pouvoir modifier directement les missions, qui sont ancrées dans la constitution, on essaie ainsi de modifier les moyens (en hommes et en francs) ainsi que les méthodes (de service) pour indirectement influencer les capacités d'emploi de l'armée, et finalement ses missions. L'objectif restant d'empêcher l'armée de se positionner face aux menaces de notre ère et aux guerres nouvelles qu'elle occasionne, y compris sur notre sol, afin d'en faire un outil humanitaire assujetti à une politique étrangère déconnectée de nos propres intérêts.

Ce véritable siège du principe de milice, dû à l'impossibilité de l'assaut frontal, me paraît ainsi une véritable menace stratégique, une tentative unilatérale de désarmement à l'heure même où la nécessité d'un réarmement - avant tout psychologique et moral, et notamment identitaire - se fait chaque jour plus évidente. Supprimer la milice, c'est affaiblir le lien entre l'armée et la population, saper la confiance des protégés pour leurs protecteurs, miner la cohésion de l'Etat-nation, et donc favoriser la déstructuration des réponses sécuritaires. Dans une période où les conflits sont caractérisés par leur dimension sociétale, une telle démarche, mue par des motifs avant tout idéologiques qui peinent à affronter la critique, est donc tout aussi dangereuse que celle ayant visé à supprimer l'armée alors même que des divisions soviétiques avant notre pays comme objectif intermédiaire.

En un mot : irréfléchie.

Posted by Ludovic Monnerat at 9h02 | Comments (70) | TrackBack

12 octobre 2006

Le manifeste stratégique du djihad

Un article de l'expert Andrew Black a été récemment mis en ligne, après traduction, sur le site www.terrorisme.net. Il s'agit d'une analyse d'un manifeste stratégique écrit par l'idéologue Abu Musab al-Suri et largement inspiré par la théorie des conflits de la 4e génération, lancée voici quelques 17 ans dans un célèbre article de la Marine Corps Gazette. Extrait :

Malgré son insistance sur la libération du Dar al-Islam, al-Suri exhorte tous les jihadistes à frapper l'ennemi partout. Il en appelle également à chaque musulman - indépendant du lieu où il se trouve - à se «réveiller de son sommeil» et prendre les armes du jihad. En incitant les masses à se lancer dans le jihad, al-Suri considère la planète entière comme un champ de bataille. Dans ce sens, la conception de Lind de la G4G d'agents opérant sur un champ de bataille indéfinissable a été développée par al-Suri: il inclut des agents qui proviennent directement des sociétés enemies.
Comme on l'a constaté à l'occasion de différents complots ces dernières années, les jihadistes qui sont nés et ont grandi à l'Ouest assument un rôle toujours plus important dans le jihad salafiste global.

Merci à l'ami variable pour avoir attiré mon attention sur cette précieuse lecture ! Elle apporte une pièce manquante à la réflexion stratégique, à savoir la preuve que la lutte planétaire est également cognitive, et que les ennemis aux prises s'étudient les uns les autres et développent leur doctrine en conséquence. A la différence près que les Etats occidentaux sont encore loin d'avoir intégré et accepté les principes des conflits de la 4e génération, que j'ai moi-même tenté d'identifier voici 5 ans...

Posted by Ludovic Monnerat at 20h12 | Comments (57) | TrackBack

10 octobre 2006

Le dilemme nord-coréen

L'annonce d'un essai nucléaire en Corée du Nord, et donc l'entrée chaotique du dernier régime stalinien dans le club des détenteurs de la bombe atomique, n'ont pas surpris ceux qui suivent depuis des années les efforts entrepris pour développer à la fois les vecteurs et les ogives de la dissuasion suprême. Cet événement vient même de donner définitivement raison à ceux qui voient dans un bouclier antimissile une protection nécessaire contre les Etats voyous pratiquant le chantage du fou au fort : vu le nombre d'années nécessaires, le développement des missiles et des bombes nord-coréens est clairement antérieur à la décision américaine de relancer la protection contre une telle attaque, et même à l'étude qui en a fondé l'argumentaire.

Ce qui n'aide en rien face au dilemme de Pyongyang : que faire lorsqu'un régime prend toute sa population en otage, et même comme bouclier humain, et s'enferre dans une spirale toujours plus catastrophique ? La stratégie américaine ayant consisté à isoler la Corée du Nord, à s'en protéger par des moyens à la fois défensifs (navires et lanceurs terrestres à capacité antimissile) et offensifs (bombardiers furtifs stationnés à proximité) et à rechercher un consensus régional et international reste avant tout un refus d'une action décisive. En même temps, rechercher activement un changement de régime a désormais de plus en plus de risques d'aboutir à une situation en comparaison de laquelle l'Irak prendrait presque un air reposant. Sans même parler de la catastrophe humanitaire que la communauté internationale sera contrainte de prendre en compte.

Ainsi donc, les Nord-Coréens crèvent de faim par millions, mais leur dictateur se repaît d'un pouvoir de nuisance croissant. Les conditions d'un soulèvement intérieur étant apparemment inexistantes, et le risque d'une escalade de Kim Jong-Il bien réel, il se pourrait donc que l'illusion des sanctions ne suffise plus et que la métaphore de l'Axe du Mal serve à justifier une nouvelle opération coercitive. A dire vrai, le sort de la population nord-coréenne était depuis des années une raison valable de mettre un terme à un régime coupable de démocide, mais l'arme nucléaire possède évidemment un impact psychologique tout différent. Et le silence des opposants systématiques à l'emploi de la force armée, tout comme l'échec piteux des mesures de non-prolifération nucléaire et des organisations chargées de les appliquer, ne concourent pas à indiquer d'autre option.

Les moyens militaires sont-ils disponibles pour tenter une action d'envergure contre Pyongyang ? Il est hautement probable que la capacité de défense du régime a été totalement ruinée par des décennies de dégénérescence, et qu'agiter l'atome vise à masquer cette réalité ; une force terrestre réduite, appuyée par des moyens aériens et maritimes puissants, pourrait certainement forcer le destin. Mais qui est prêt à assurer les risques politiques et la responsabilité morale d'un tel pari ? Qui est prêt à s'engager pour des années et des années dans un pays ravagé par l'idéologie et la folie de l'homme ? Qui est prêt à passer de la parole aux actes, à armer la justice de ce glaive sans laquelle elle reste vaine ?

Posted by Ludovic Monnerat at 20h53 | Comments (41) | TrackBack

8 octobre 2006

La notion de défense

Le refus de l'étape de développement 08/11 par une majorité du Conseil national est une nouvelle désillusion pour l'armée suisse au niveau parlementaire. Cependant, au-delà des problèmes de communication qui ont émaillé depuis mai 2005 l'annonce de cette transformation, et au-delà des intérêts partisans à court terme qui font de l'armée un gadget politique sans conséquence apparente, force est de constater que la notion de défense apparaît bel et bien au cÅ“ur du problème. Les appels répétés au débat ne sont pas qu'un artifice rhétorique, et les rejets émotionnels de toute nouveauté ne sont pas qu'un réflexe conservateur. Les missions de l'armée nourrissent la confusion et la discorde parce que leur sens a perdu la clarté de jadis.

...

La suite de mes réflexions sur la notion de défense est disponible ici, sur le nouveau site de la Revue Militaire Suisse ! :-)

Posted by Ludovic Monnerat at 12h44 | Comments (22) | TrackBack

1 octobre 2006

La discorde chez l'ennemi

Ce type d'information montre pourquoi les Israéliens ont grand intérêt à se soustraire aux coups de leurs adversaires, et pourquoi une stratégie indirecte axée sur la discorde chez l'ennemi est bien plus adéquate qu'une stratégie directe axée sur la destruction ou la neutralisation du même ennemi :

Pendant plusieurs heures, le centre de Gaza s'est transformé en champ de bataille, où des membres de la force du ministère de l'Intérieur du Hamas ont affronté des policiers et des membres de la sécurité préventive, fidèles au parti Fatah du président Mahmoud Abbas. Les heurts les plus violents se sont concentrés autour du Parlement, où les rues ont été entièrement bouclées.

Du côté palestinien, en revanche, on devrait s'efforcer, soit de contraindre à l'affrontement avec Israël comme cela a été fait cet été (avec des effets à court terme), soit de faire une pause dans le conflit afin de rassembler les forces et de développer une nouvelle stratégie (avec des effets à moyen terme). Evidemment, la paix et l'acceptation d'Israël serait une option bien plus intéressante, surtout à long terme, mais il ne faut pas trop rêver...

Posted by Ludovic Monnerat at 19h23 | Comments (9) | TrackBack

13 septembre 2006

L'armée face à l'Euro 08

Le Conseil fédéral a approuvé aujourd'hui l'arrêté fondant l'engagement de l'armée durant le Championnat d'Europe 2008 de football, qui se déroulera à la fois en Suisse et en Autriche. Après des mois de travaux, le concept d'opérations développé par l'armée en fonction des besoins émis par les cantons a donc été accepté par l'échelon politique. Il est résumé ainsi :

Selon l'état actuel de la planification, onze bataillons ou groupes seront mis sur pied, à partir des domaines de l'aide au commandement, radar, liaisons par ondes dirigées, transmissions et guerre électronique, ainsi que trois bataillons d'infanterie et deux bataillons de logistique. Huit compagnies viendront s'ajouter à partir des domaines sanitaire, transport et circulation, sécurité militaire et conducteurs de chiens, états-majors de commandement des régions territoriales 1, 2 et 4, ainsi que des moyens de transport aérien. Selon l'état de mise sur pied actuel, cela représente un effectif total d'environ 13'900 militaires.

Ce recours massif à l'armée, qui n'a de précédent partiel que dans l'appui fourni à l'occasion du G8 en 2003 (5600 militaires), montre à quel point l'armée est devenue indispensable au maintien de la sécurité intérieure, non seulement pour des prestations directement liées à la sécurité (comme les éléments d'exploration), mais également pour toutes les prestations transversales (logistique, aide au commandement) qui multiplient les capacités en mains des autorités civiles. D'un autre sens, on peut également se demander quelle est encore l'aptitude au combat symétrique de haute intensité des troupes engagées dans une telle mission, après des années passées à garder les bâtiments consulaires...

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29 août 2006

Un pari pris au sérieux

Une supposition de ma part, sur les moyens déployés par la FINUL new look, basée sur quelques images des premiers éléments déployés par la France, se révèle fausse : d'après cette information, le premier bataillon français déployés au Liban à la mi-septembre sera une formation d'infanterie mécanisée, avec des appuis conséquents en feu direct (chars de combat Leclerc) et indirect (obusiers blindés AUF-1). Et ce n'est pas un cas isolé : si l'on consulte cette liste provisoire des pays contributeurs, on constatera que l'Espagne compte aussi déployer un bataillon lourd, et que l'Italie devrait également disposer de véhicules blindés (des Centauro) ainsi que d'une capacité d'appui aérien rapproché (via les Harrier de son porte-avions). En d'autres termes, l'Europe déploie une force assez haut placée par rapport à ses capacités actuelles, même une partie des 7000 militaires annoncés resteront en mer. Ce qui montre que le pari dangereux est pris au sérieux.

Malgré tout, ce déploiement de moyens dépend bien entendu de la volonté de les employer. Et à ce sujet, l'humeur semble rester sombre dans les rangs militaires européens, compte tenu des contradictions entre les règles d'engagement et les lignes directrices politiques. Le point positif, c'est que l'engagement important de l'Europe, et donc le test ambitieux qu'il représente pour sa politique de défense et de sécurité commune, formeront un enjeu justifiant une détermination elle aussi importante, car il en ira en partie de l'avenir même de l'Europe. Et une structure supranationale jouant son avenir peut faire montre d'une détermination insoupçonnée, comme ce fut le cas en 1999, lorsque l'OTAN s'était décidée à déclencher une offensive terrestre pour venir à bout de la résistance du régime de Belgrade...

Posted by Ludovic Monnerat at 19h57 | Comments (23) | TrackBack

26 août 2006

Le pari dangereux de l'Europe

Ainsi donc, l'Europe s'est décidée à se lancer dans l'aventure du Sud Liban sous les couleurs de l'ONU. Il est vrai que la crédibilité de l'organisation supranationale avait été compromise encore plus vite qu'à l'accoutumée par la volte-face de la France et par l'hésitation d'autres nations à fournir un contingent allant au-delà du symbole ; avec le nouveau revirement français, guère étranger aux conséquences du précédent en termes de politique extérieure, l'impulsion initiale a pu se concrétiser, et entre 7000 et 8000 soldats français, italiens, espagnols, belges, polonais et scandinaves seront bientôt membres de la FINUL new look, et donc pris dans le double piège que je décrivais voici quelques temps. A titre personnel, je leur souhaite évidemment de s'en sortir le mieux possible. Mais pour évaluer la précarité de leur engagement, peut-être est-il préférable d'élaborer quelques évolutions possibles.

Scénario n° 1

La force multinationale devient un tampon entre Israël et le Hezbollah. Elle assiste au fil des mois au renforcement de l'armée libanaise comme au retrait des troupes israéliennes. Après quelques tentatives peu couronnées de succès et sous la surveillance internationale, le Hezbollah met en veilleuse ses activités belligérantes, rend une partie de ses armes et se focalise sur la conquête politique, fort de ses martyrs et de ses fonds. En Israël, le gouvernement se satisfait de la protection apportée par l'ONU et se concentre sur les mesures de protection contre les Palestiniens, que la barrière de séparation et le climat international ne cessent d'affaiblir ; la présence européenne et son image de protecteur du Liban dans le monde arabo-musulman permettent d'ailleurs à l'UE de renforcer son rôle dans la région. Bref, le scénario idéal pour nombre de dirigeants européens, avec un usage de la force strictement limité aux mesures préventives et démonstratives du beau temps, même si le retrait des troupes n'est pas planifié.

Ce scénario est cependant peu probable, car il suppose plusieurs conditions qui sont très loin d'être remplies, dont voici quelques unes :

- Une réduction des tensions internationales au Moyen-Orient, alors même que l'avancée du programme nucléaire iranien promet de les accroître ;
- Un règlement du casus belli représenté par la capture délibérée de soldats israéliens sur territoire israélien ;
- Une réduction des actions coercitives israéliennes dans les territoires palestiniens, et donc du besoin de prouver la "solidarité arabe" ;
- Une aptitude à dissuader le Hezbollah d'entreprendre des actions violentes dans les secteurs tenus par la FINUL et à le convaincre de désarmer ;
- Un engagement intègre et efficace de l'armée libanaise, notamment dans le désarmement du Hezbollah au sud du pays.

Scénario n° 2

La force multinationale se glisse entre le marteau et l'enclume. Des accrochages isolés reprennent (tirs de roquettes, frappes air-sol) et les soldats de la paix sont accusés à la fois de protéger par leur présence les miliciens du Hezbollah et de renseigner les états-majors de Tsahal. Le rôle joué par l'armée libanaise devient flou. Bientôt, avec le bras-de-fer international sur le programme nucléaire iranien, les soldats européens évoluent dans un environnement de plus en plus hostile, alors que les soldats musulmans de la force s'en distancient également. Un incident isolé précipite la dégradation de la situation, et des attaques terroristes sont perpétrées contre la FINUL par le Hezbollah, pendant que d'autres parties de la force, fournissant une protection à la milice islamiste, sont prises pour cible par Israël. L'armée libanaise s'effiloche rapidement, et Beyrouth demande le départ de la FINUL. Bref, le scénario catastrophe pour les parrains de ce nouvel engagement multinational.

Ce scénario n'est toutefois pas nécessairement le plus probable, car il suppose plusieurs conditions précises :

- Une volonté internationale, et notamment européenne, de contrecarrer l'Iran dans ses ambitions nucléaires ;
- Une volonté du gouvernement israélien d'obtenir par la force la sécurisation de sa frontière nord ;
- Une capacité du Hezbollah à jouer de nouveau son rôle de bras armé de la politique extérieure iranienne.

Scénario n° 3

La force multinationale préside à un gel précaire de la situation. Les apparences prévalent : le Hezbollah dissimule ses armes et annonce son respect de la FINUL, sans rien entreprendre de concret dans son sens ; Israël s'abstient d'user de la force et négocie la libération de ses soldats, tout en laissant une petite partie de ses troupes sur territoire libanais, ou prête à y entrer à tout instant ; l'armée libanaise s'installe au Sud Liban, assure ouvertement des tâches de sécurité, sans exercer le moindre contrôle effectif. Les emplacements, les moyens, les procédures, les règles d'engagement de la force multinationale sont consciencieusement étudiés ; ses installations, ses services sont infiltrés par des informateurs. Et si les unités de la FINUL décident de mener une action coercitive, elles sont neutralisées par des foules "spontanées", leurs chefs menacés personnellement sur leur lieu de travail et dissuadés par leurs "contacts", leurs soldats soudain confrontés à un environnement non permissif. Bref, le scénario d'une prise d'otages géante, ou de l'instrumentalisation de la FINUL dans les rapports de force internationaux.

Ce scénario me semble le plus probable des trois, car il peut n'exister que de façon provisoire et évoluer dans un sens comme dans l'autre. J'espère évidemment me tromper, mais si l'Europe engage effectivement des milliers de soldats dans le double piège du Sud Liban, cela pourrait bien affaiblir sa position par un accroissement proportionnel de sa vulnérabilité. Que son pari soit dangereux me semble donc évident!

Posted by Ludovic Monnerat at 19h22 | Comments (48) | TrackBack

22 août 2006

Entre le combat et la sécurité

Les propos fracassants de l'ancien Ministre allemand de la Défense Peter Struck, début 2004 ("la sécurité de l'Allemagne est désormais défendue sur l'Hindu Kush"), prennent ces jours un relief particulier avec la double tentative d'attentat sur des trains allemands et l'arrestation d'un immigré libanais dans ce cadre. En Grande-Bretagne, la série d'attentats dévastateurs préparés depuis 2000 sur des avions de ligne à destination des Etats-Unis offre également une résonnance particulière avec l'engagement croissant des militaires britanniques en Afghanistan. Quant à la France, sa reculade aussi risible que logique sur sa participation à la FINUL s'explique sans doute par sa prise de conscience du double piège libanais, mais aussi à sa crainte d'un nouvel embrasement de sa population immigrée musulmane. Où comment l'éclatement de l'espace, fondé sur la circulation des hommes et des idées, rapproche les stratégies militaires et policières - le combat et la sécurité - au point de les confondre.

L'augmentation constante des opérations extérieures, et la nuance toujours plus ténue entre maintien et imposition de la paix, ont de quoi donner le vertige. Récemment, des militaires britanniques déclaraient qu'il faudrait entre 40'000 et 50'000 soldats de l'OTAN pour pacifier l'Afghanistan méridional. Dans les Balkans, ce sont toujours quelque 20'000 militaires qui sont nécessaires pour empêcher la rallumage des hostilités. La participation européenne à la stabilisation de l'Irak continue de dépasser les 10'000 soldats, alors que la démilitarisation du Sud Liban - c'est-à -dire la neutralisation complète du Hezbollah comme force militaire - exigerait un minimum de 10 à 15'000 combattants, bénéficiant d'un appui conséquent sur le plan aérien et naval. Sans parler de ce qui serait nécessaire pour stopper le génocide en cours au Soudan, de ce qui est déployé actuellement en Afrique sub-saharienne pour limiter l'ampleur de conflits en cours, ou des flottes multinationales chargées de sécuriser les voies de navigation et de lutter aussi bien contre le terrorisme, la piraterie que l'immigration clandestine.

Pour l'Europe, qui peine déjà à remplir les missions actuelles, ce vertige est d'autant plus fort qu'il se conjugue à une prise de conscience croissante du péril bien plus proche que représente l'ennemi intérieur. Entre les immigrés venus préparer sur sol européen des attentats terroristes et les citoyens européens issus de l'immigration puis endoctrinés à l'islamisme, ou simplement convertis à ce culte sanguinaire, nos sociétés portent en elles un potentiel belligène qu'il n'est plus possible d'ignorer. Les dirigeants politiques se répandent aujourd'hui en propos d'autant plus alarmistes qu'ils succèdent à des décennies de dénégation et d'aveuglement, et qu'ils ne révèlent aucune solution, aucune idée de manÅ“uvre sur la manière de lutter, de protéger comme de neutraliser, de défendre comme d'attaquer. Du coup, la répartition et la coordination des efforts à l'extérieur comme à l'intérieur des frontières pose problème. Et la légitimité des missions de longue durée loin du sol national est un facteur qui gagne encore en importance.

Comment peut-on par exemple justifier le fait que l'on combatte et élimine des islamistes en Asie centrale, alors que les mêmes personnages vivent, prêchent, endoctrinent et recrutent dans nos villes ? Une démarche globale, fondée sur l'identification d'une menace, la localisation de ses manifestations et la compréhension de son fonctionnement, nous fait de toute évidence défaut. Avant tout parce que ladite menace ne correspond pas aux frontières géographiques et administratives ou aux bases juridiques qui sont le propre des Etats-nations!

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19 août 2006

L'illusion de la faiblesse

La capacité du Hezbollah à survivre aux assauts partiels de Tsahal a relancé l'intérêt pour les mouvements paramilitaires pratiquant la guérilla et le terrorisme. La Syrie a annoncé son intention de créer un mouvement similaire, le monde arabo-musulman acclame ceux qui ont "tenu tête à l'entité sioniste", alors que nombre d'experts pontifient sur la prétendue supériorité des forces irrégulières face aux armées conventionnelles. De toutes parts est propagée l'impression d'une défaite militaire et stratégique d'Israël, coupable d'avoir gravement sous-estimé les capacités du Hezbollah et de s'être attaque à plus fort que lui. On en viendrait presque à oublier les pertes terribles de la milice chiite, les combattants aguerris et les stocks de munitions qu'elle mettra des années à remplacer, et l'annihilation qu'elle a frôlée !

Au-delà de la capitalisation politique de cette saignée, à laquelle Nasrallah et consorts se livrent aujourd'hui mais qui sera bien vite diluée dans les tourbillons de l'actualité, il est bon de rappeler certaines réalités. Premièrement, la branche armée du Hezbollah est largement équipée et entraînée comme des forces non conventionnelles de type militaire, avec par exemple des appareils de vision nocturne, des armes de précision et des missiles antichar très performants ; une organisation tirant des TOW ou des Kornet ne répond pas vraiment au stéréotype de la guérilla populaire. Autrement dit, le Hezbollah a mené un combat d'infanterie basé sur l'usure, les actions dispersées de petites unités s'appuyant sur un terrain renforcé, le cumul des accrochages censés être furtifs et mortels pour une armée lente et lourde.

Le problème, c'est que la plupart des unités de Tsahal n'ont pas tardé à faire la différence entre le Hezbollah et les bandes armées palestiniennes, entre des unités irrégulières prêtes à se battre jusqu'à la mort et des essaims de combattants majoritairement ineptes, de sorte que ces accrochages ont presque toujours tourné au bain de sang pour la milice chiite. Si Israël a abusé de la puissance aérienne et en a payé le prix politique, son emploi de l'infanterie - bien plus que des blindés - contre le Hezbollah a été judicieux. La réactivité, la mobilité et la précision des fantassins israéliens leur ont permis de sortir vainqueurs d'un combat très difficile : celui consistant à entrer dans un secteur lourdement fortifié, face à un adversaire préparé depuis des années à le défendre, pour rechercher ce dernier et le détruire.

Deuxièmement, le sacrifice quasi automatique des combattants n'est une méthode applicable que lorsqu'un immense réservoir est disponible, que si un peuple entier est prêt à se battre jusqu'au bout. Malgré les perceptions propagées dans ce sens par le Hezbollah, ce dernier ne constitue qu'un pan très minoritaire de la société libanaise ; et si cette dimension sociétale lui confère une force considérable, elle n'existe que par la faiblesse du Liban. Conçu comme un Etat dans l'Etat, avec son armée, sa télévision officielle, ses services sociaux, ses filières d'éducation (et d'endoctrinement), le Hezbollah est une structure parasitaire qui exploite une situation donnée, se protège derrière la souveraineté libanaise en cas de besoin, mais ne doit sa survie qu'au manque de capacités ou de volonté des véritables Etats. A commencer par celui d'Israël.

C'est le troisième élément à prendre en compte : les tergiversations politiques et la timidité opérative des Israéliens sont la principale cause de leur succès limité. Ils ont réagi rapidement face à l'ouverture stratégique que le Hezbollah leur a fournie sur un plateau, mais ils n'ont pas su pleinement adapter le rythme et la modalité des opérations au caractère ponctuel de cette ouverture. Ce qui est une constante : dans un affrontement du fort au faible, ce sont les faiblesses du fort qui sont décisives, et pas les forces du faible. Le Hezbollah a tout jeté dans la bataille, a sacrifié ses meilleurs hommes comme ses meilleurs équipements, pendant qu'Israël, malgré un soutien populaire très fort, s'est longtemps escrimé à éviter tout ce qui pouvait ressembler à une opération massive. Jusqu'à accepter une résolution de l'ONU qui place la communauté internationale devant ses responsabilités.

Derrière les grandes déclarations du monde arabo-musulman se cache la réalité de cette retenue, et de son raisonnement essentiel : la volonté de ne pas être lié, de conserver toute sa liberté d'action pour faire face aux prochaines étapes du conflit. Déjà , les Israéliens ont tiré les leçons de leur imprudence en relançant les projets de défense antimissile et antiroquette sur leur frontière nord ; déjà , ils étudient la manière de mieux protéger leurs chars contre les missiles modernes, tout en exploitant la mine de renseignements capturée. La carte Hezbollah ayant été jouée, maîtrisée, analysée et bientôt totalement contrée, elle perd son intérêt à court et moyen terme dans le jeu iranien. Au contraire, le jeu israélien reste dans l'ombre, ses capacités incertaines, sa volonté imprévisible, surtout en rapport avec un jeu américain qui peut soudain abattre ses propres cartes.

Posted by Ludovic Monnerat at 15h18 | Comments (58) | TrackBack

16 août 2006

ONU : Le double piège libanais

Après plus d'un mois de combats parfois très violents, le secteur du Sud Liban connaît depuis lundi une accalmie précaire. Les Forces de défense israéliennes continuent d'infliger quelques pertes au Hezbollah au cours d'accrochages limités, mais ce dernier prend garde de ne pas répliquer, ce qui souligne probablement à quel point un cessez-le-feu était devenu vital pour la milice chiite. Et l'empressement de la communauté internationale à imposer ce cessez-le-feu révèle maintenant la position difficile dans laquelle, sous la bannière de l'ONU, elle s'est jetée : alors qu'une force multinationale chargée de stabiliser la région était jugée impossible depuis des années, voici soudain que l'on essaie de la constituer, même en jugeant son déploiement lent et lié à celui de l'armée libanaise, et alors que le Hezbollah refuse de désarmer.

Pour une fois, il apparaît qu'Israël a exploité les processus de décision onusiens à son profit, et l'Etat juif a beau jeu de brandir à présent la menace de l'action armée si la résolution 1701 n'est pas appliquée : la protection de ses habitants est désormais de la responsabilité de la force multinationale censée se déployée au Sud Liban, ainsi que des forces armées libanaises. Leur dilemme est de taille : soit elles prennent le contrôle de la zone et désarment le Hezbollah, finissant ainsi le travail de Tsahal, soit elles en sont incapables et fondent la justification d'une nouvelle offensive israélienne. Comme la seconde possibilité est la plus probable, c'est donc à une pause opérationnelle que nous assistons actuellement, chaque camp essayant de s'adapter aussi vite que possible à la réalité dévoilée par l'affrontement, voire à reconstituer sa capacité de combat pour le cas de la milice chiite.

Ce qui est certain, c'est que je comprends la réticence des militaires européens à envisager un déploiement entre de tels ennemis...

Posted by Ludovic Monnerat at 17h36 | Comments (58) | TrackBack

12 août 2006

La course contre la montre

Ainsi donc, les Israéliens ont fini par lancer leurs forces armées dans le Sud Libanais et déclencher une invasion terrestre en règle, après plus d'un mois d'une campagne menée essentiellement par le biais d'opérations aériennes intensives (120 frappes air-sol pour la journée de mardi), d'opérations spéciales (pour la plupart non rendues publiques), d'opérations d'information (notamment psychologiques) ainsi que d'opérations navales et terrestres largement statiques. Voici longtemps que j'attendais et jugeais inévitable une telle action, au vu du nombre important de roquettes continuant de pleuvoir aléatoirement (moins d'un quart touchent des zones habitées) sur Israël. La question est de savoir si cette décision ne survient pas trop tard, ou même est inutile.

On entend en effet plusieurs voix dire qu'Israël a déjà perdu, que sa puissance militaire est illusoire ou insuffisante. Les mouvements d'humeurs existant au sein de Tsahal montrent effectivement que des erreurs ont été commises, sur le plan stratégique (engagement progressive de moyens de combat) comme sur le plan militaire (méthodes trop conventionnelles, poids excessif de la campagne aérienne). Cependant, il s'agit de ne pas se tromper de guerre : les combats menés entre Israël et le Hezbollah ne sont pas une guerre en soi, mais un épisode de plus dans le conflit opposant la nation juive au monde arabo-musulman, et notamment dans la lutte menée par l'Iran. L'aptitude du Hezbollah à lancer des roquettes ne dissimule pas, pour les observateurs avertis, la réduction massive de son utilité stratégique face à Israël comme à l'Occident, et son effet mobilisateur sur la société israélienne, même si celui-ci commence à s'effriter.

L'aspect purement militaire doit être pris en compte. Dans la logique de l'attrition retenue comme mode opératoire, ce n'est pas un k.o. qu'Israël recherche, mais une victoire aux points ; avec plus de 600 combattants du Hezbollah tués ou capturés, selon les chiffres de sources israéliennes (généralement fiables), on reste dans ce rapport de perte de 1 à 8 dont j'ai parlé voici quelques jours à la radio. Avec l'intensification des opérations, c'est d'abord l'accélération de cette saignée qui est visée, parce que l'interruption totale des tirs indirects n'est pas un objectif atteignable à brève échéance, et que la fenêtre d'opportunité stratégique se referme rapidement. Une manière de laisser une chance à la guerre, une occasion aux militaires de prouver leur aptitude tactique et opérative face à un adversaire déjà éprouvé.

Ce qui n'est pas sans risque. Toute augmentation massive des troupes engagées, en particulier dans un pays pratiquant la conscription, produit automatiquement une augmentation des enjeux et de la dépendance instrumentale. On peut donc voir derrière l'invasion prolongée de Tsahal les signes avant-coureurs de son retrait prochain, à moins d'une escalade qui justifierait les coûts ainsi consentis. Et c'est probablement dans cette capacité à frapper vite, fort et loin que réside l'avenir des forces armées, lorsqu'elles auront développé leurs lignes de défense en leur intégrant des contre-mesures face aux projectiles sol-sol. Malgré cela, si les Israéliens se replient dans quelques semaines pour céder la place à une force multinationale dont je vois mal les perspectives, surtout si elle tente d'imposer la résolution 1559, cela mettra un terme à une campagne qui leur aura permis de mettre hors course, pour un temps, le bras armé du régime de Téhéran.

Difficile dans ces conditions de ne pas y voir un avantage stratégique à court et moyen terme.

Posted by Ludovic Monnerat at 16h21 | Comments (42) | TrackBack

8 août 2006

Irak et Afghanistan, même combat

Le temps me manque pour traiter cet angle en détail, mais il vaut la peine de s'intéresser aux pertes subies par les forces multinationales engagées en Irak et en Afghanistan : ce mois-ci, 15 soldats sont morts en Irak (dont 1 par accident) et 9 en Afghanistan (dont 2 par accident). L'augmentation constante des pertes dans ce dernier pays se conjugue ainsi à une stabilité globale, voire une légère diminution, de celles subies en Irak. En réalité, en prenant par exemple les chiffres de juillet (42 morts au combat en Irak, 13 en Afghanistan) et en tenant compte du fait qu'environ 150'000 militaires sont déployés en Irak contre 30'000 en Afghanistan, ce dernier s'avère désormais plus dangereux pour les militaires étrangers. Voici longtemps que j'ai fait part de mes doutes sur l'engagement à contre-coeur de l'OTAN en Afghanistan et sur la guerre qui va de ce fait y être menée. A partir de quand peut-on parler de bourbier dans les médias traditionnels ? Après 10 jours si les Américains sont engagés et jamais lorsque les Européens le sont ? :-)

Une petite nuance : il faudrait compléter les chiffres des pertes par celles que subissent les forces de sécurité locales et nationales ; en Irak, dès 2004, les forces irakiennes ont eu le douteux privilège de subir la majorité des pertes, alors que cela ne me semble qu'être récemment le cas en Afghanistan. Un point à vérifier...

Posted by Ludovic Monnerat at 11h00 | Comments (15) | TrackBack

4 août 2006

Une opportunité stratégique

Je signale rapidement cet entretien très intéressant donné par Magnus Ranstorp, qui fait autorité à propos du Hezbollah comme du terrorisme en général. Il identifie en effet une opportunité stratégique pour Israël. Extrait :

[...] from a U.S. perspective, I would advise the Israelis, if they are really serious about taking out Hezbollah, they should neutralize the Hezbollah political leadership to lay the ground work for diplomatic efforts. Squeeze them in one direction, towards U.S.-led efforts to lock them into UN Security Council resolution 1559, which calls for the disarmament of all militias in Lebanon, which means Hezbollah.
The Israelis have seized the moment. Everything was in a holding pattern, stalemate, and the kidnapping was perfect for the Israelis, and they have seized the moment. From my perspective, I would tell them to continue on the same path. Not to concede until the work has been done...
I have followed this thing on a daily basis for sixteen years now, even when it was completely out of the headlines. And there has never been a better moment to really move on the Lebanese and Syrian tracks.

Merci à François pour le lien.

Posted by Ludovic Monnerat at 19h29 | Comments (13) | TrackBack

31 juillet 2006

Une saignée discrète et mortelle

Haro sur Israël : la destruction d'un immeuble à Cana et la mort de nombreux non combattants ont produit sans surprise une avalanche de condamnations, mais aussi d'appels à un cessez-le-feu dont on se demande bien ce qu'il ferait pour la résolution du conflit. Privilégiant comme de juste la sécurité nationale à l'opinion internationale, l'Etat juif n'a pas d'ailleurs pas tardé à mettre entre parenthèses sa trève annoncée de 48 heures dans les bombardements aériens, puisque ses ennemis n'ont pas fait mine de le suivre sur cette voie. La pression politique s'accroît, à la fois pour une décision rapide sur le plan militaire et pour une interruption rapide du conflit, ce qui devrait amener au moins à court terme une poursuite de l'escalade. Avec les inévitables "bavures" que produit le recours à la puissance aérienne hors de l'appui direct aux troupes terrestres.

Cet échec en termes de perception reste cependant marginal sur le déroulement des opérations du côté israélien : l'objectif principal de celles-ci étant une usure du Hezbollah, afin de le rendre matériellement incapable de poser une menace ces prochaines années (et donc accessoirement de servir de vecteur à l'Iran, d'où l'intérêt d'une partie de la communauté internationale à laisser les hostilités se poursuivre), il s'agit bien d'affecter les capacités de la milice chiite, et non les volontés de quiconque. A ce stade, on ne peut qu'être surpris que les Israéliens n'aient pas encore déclenché une offensive en règle jusqu'à la rivière Litani, destinée à prendre dans la nasse les combattants du Hezbollah, dont la qualité indéniable rend le remplacement difficile, et à les anéantir plus sûrement ; peut-être les spectres du passé expliquent-ils cette timidité opérationnelle.

Pour le Hezbollah, en revanche, la frappe meurtrière de Cana revêt une importance cruciale : elle permet de focaliser la communauté internationale sur des violences injustifiables du côté israélien, et donc de mettre entre parenthèses les casus belli dont s'est rendue coupable la milice islamiste, mais aussi et surtout d'augmenter les chances d'un cessez-le-feu imposé à Israël et qui demeure sa seule chance de victoire. Les combats terrestres très durs du Sud-Liban ont en effet décimé ses meilleures unités, affûtées par des années d'accrochages contre Tsahal, alors que les frappes aériennes nombreuses de l'aviation israélienne ont infligé des pertes énormes à ses réserves d'armes ainsi qu'à son infrastructure de commandement. D'où la nécessité impérieuse de s'entourer de boucliers humains : c'est déjà une question de vie et de mort.

Pour les Israéliens, qui tiennent enfin dans leur mire un ennemi mortel ne pouvant plus se dérober sous peine de perdre la face, c'est-à -dire son poids politique et symbolique, il est désormais nécessaire de poursuivre implacablement l'entreprise en cours et de continuer à éliminer le Hezbollah jusqu'à ce qu'il n'existe plus en tant qu'organisation armée. Nasrallah et les siens ont été surpris de la réaction israélienne après l'enlèvement des soldats de Tsahal, car ils n'avaient pas prévu qu'ils créaient ainsi une justification pour une opération destinée à les saigner à blanc. A présent, cette saignée s'accroit chaque jour un peu plus, avec son cortège de drames et de douleurs pour la population civile, mais avec au bout du compte une perspective stratégique inimaginable voici quelques mois encore - et que seul le retrait de Gaza a rendu politiquement possible.

Voilà du moins mon analyse, à chaud et brièvement, depuis mes montagnes tessinoises...

COMPLEMENT (1.8.06, 0845) : Quelques articles lus ce matin dans Le Figaro apportent des précisions intéressantes. Tout d'abord ce récit d'Adrien Jaulmes, qui tombe bêtement dans le panneau en reproduisant les déclarations du Hezbollah, alors que nombre d'indices - pertes avouées, destructions subies - plaident pour une défaite sévère. Qu'à l'aube du XXIe siècle un journaliste "couvrant" une guerre pense encore que la conquête territoriale est le but des armées est assez surprenant. Les annonces du Gouvernement israélien concernant l'extension des opérations semblent indiquer que rendre publique une telle intention n'aurait plus guère d'influence sur le terrain, ou au contraire que mettre en fuite le Hezbollah permettrait de l'achever. Enfin, les chiffres au sujet de l'économie israélienne replacent les pertes subies dans une perspective stratégique plus réaliste.

Posted by Ludovic Monnerat at 16h43 | Comments (35) | TrackBack

30 juillet 2006

La cécité du scientifique

Les propos du professeur Karl Haltiner font régulièrement grincer des dents au sein de l'armée, en raison de leur éloignement des réalités vécues au quotidien. Cet entretien publié aujourd'hui dans la NZZ aura probablement le même effet, puisque ce sociologue connu pour ses enquêtes d'opinion annuelles prône désormais une armée de milice volontaire. Extrait :

Das Gros der Armeeangehörigen würde aus Freiwilligen beider Geschlechter ab 18 bis etwa 40 oder 50 Jahren bestehen. Sie müssten sich verpflichten, während mindestens fünf Jahren neben ihrem Beruf Militärdienst zu leisten mit der Möglichkeit zur Verlängerung. Wie im heutigen System müssten sie eine mehrmonatige Grundausbildung durchlaufen und pro Jahr mindestens 30 Tage Dienst leisten, davon 20 am Stück. Damit verbunden wäre die Pflicht, Ernstfalleinsätze zu leisten, beispielsweise bei der Bewachung des WEF.

Bien entendu, on pourrait se demander quelle disponibilité aurait cette armée ; notre éminent chercheur zurichois comptant avec des effectifs de 25'000 à 30'000 miliciens, on parvient fort logiquement à une moyenne de 1500 militaires en service, sans prendre en compte l'effet des engagements de grande ampleur, qui réduisent ce chiffre. A peine de quoi garantir dans la durée une mission du type "AMBA CENTRO". Du coup, Haltiner préconise l'augmentation des militaires contractuels, en évitant de préciser que ceux-ci sont aujourd'hui engagés dans l'instruction et non dans l'opération, et donc l'accroissement d'un noyau professionnel dont le sous-effectif est aujourd'hui déjà criant, et qui devrait puiser dans le même réservoir de volontaires...

Tant mieux pour son amour-propre si Karl Haltiner obtient l'audience des médias et des politiciens, à défaut de la confiance des militaires. Pour ma part, je lui conseillerais en premier lieu de réfléchir au sens des armées avant de se lancer dans des chiffres sur les effectifs et les modes de service, dont les implications de toute manière le dépassent.

Posted by Ludovic Monnerat at 17h33 | Comments (4) | TrackBack

29 juillet 2006

Gagner la guerre, perdre la paix

Parmi les nombreux commentaires ci-dessous consacrés au conflit du Proche-Orient a débattue la question des pertes civiles, des actions qui les provoquent et du comportement en général face à une armée supérieure sur le plan du nombre et de la technologie. Dans la mesure où cet aspect du conflit me paraît essentiel pour l'ensemble des armées occidentales, et partant pour les Etats-nations classiques, je me permets d'apporter mes propres réflexions sur le sujet.

Bien entendu, sur le plan militaire, il est vain de reprocher au Hezbollah de se dissimuler parmi la population civile et de ne pas encaisser de plein fouet les coups très durs, des airs comme à terre, portés par les Forces de défense israéliennes. Tout comme les rebelles tchétchènes face aux forces armées russes, le Vietcong face aux divisions américaines, la Résistance face à la Wehrmacht ou les Boers face aux Britanniques, un belligérant inférieur à un autre va chercher à soustraire ses faiblesses et à mener une action où ses propres forces, respectivement les faiblesses de l'autre, amèneront la décision. Les méthodes dites asymétriques dans ce sens sont avant tout la guérilla et le terrorisme, mais le dévoiement du droit international des conflits armés me semble également en faire partie. Et l'infériorité militaire ne justifie pas sa violation délibérée et calculée.

Le complexe édifice juridique assemblé au fil des siècles a en effet toujours eu pour but de réduire les horreurs de la guerre, et non à favoriser les armées régulières, même s'il y contribue de facto. Si le moins fort peut faire n'importe quoi, ce n'importe quoi devient l'usage et provoque une escalade conforme à la montée aux extrêmes qui résume la dynamique des conflits. Quand le Hezbollah s'entoure de non combattants, il semble gagnant sur tous les plans : si les FDI ne bombardent pas, il gagne en liberté d'action et manÅ“uvre impunément ; si les FDI bombardent, il gagne en influence politique et peut exhiber autant que "victimes civiles" que de combattants et de boucliers humains tués. Et les dirigeants internationaux de confirmer l'efficacité de cette pratique en vilipandant Israël, pour la simple et bonne raison qu'ils préfèrent spontanément ignorer la nécessité, parfois, de faire la guerre.

Mais le coût à terme de ces méthodes, qui reviennent à embrigader dans la lutte l'ensemble des non combattants, est hélas ignoré de leurs tenants. Le fait que les guerres contemporaines soient devenues sociétales n'implique pas la généralisation d'une mentalité guerrière, sous peine de rendre la société touchée par cette folie incapable de produire autre chose que des armes et de la haine. On peut gagner une guerre en mobilisant de gré ou de force toute une population, mais toutes les ressources investies dans la guerre ne seront plus disponibles lorsqu'il s'agira de gagner la paix. Seule une défaite ayant un coût supérieur justifie une telle mobilisation, et ce n'est de toute évidence pas le cas aujourd'hui sur le territoire libanais, où une milice belligène est punie par la cible de ses attaques terroristes.

Vaincre une démocratie par lassitude, c'est-à -dire par la diminution progressive de sa volonté, suppose un conflit prolongé et des destructions étendues. Il est bien préférable de la désarmer sur le plan moral, en respectant des valeurs telles que le droit des gens en temps de guerre. La vertu est une arme insoupçonnée.

COMPLEMENT (30.7 1520) : Le raid aérien mené durant la nuit par Tsahal au Sud-Liban, qui aurait fait au moins 54 morts, semble une confirmation des effets propres à la tactique appliquée par le Hezbollah. Les appels à l'évacuation lancés par Israël, s'ils avaient été suivis d'effets, auraient permis d'éviter un tel événement...

Posted by Ludovic Monnerat at 18h51 | Comments (82) | TrackBack

28 juillet 2006

Survivre dans l'impuissance

Cet article du Monde sur la situation de l'UNIFIL mérite d'être lu : il souligne crûment les limites des contingents de maintien de la paix déployés dans un environnement où la guerre menée à son terme est devenue la condition préalable de toute paix. Extrait :

C'est une mission étrange que celle du général Pellegrini. D'un côté, il assure être un "intermédiaire" entre les deux belligérants. De l'autre, il dit ne pas "vouloir connaître" les chefs locaux du Parti de Dieu. "Les gens du Hezbollah, on ne les voit pas, on les entend", confirme un capitaine. Un grand portrait de Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, nargue les casques bleus au-dessus d'un mur d'enceinte.
Le général constate que la communauté internationale avait certes obtenu le "retrait israélien" du Liban sud. C'était en 2000, bien avant le déclenchement de la crise actuelle. En revanche, s'agissant de l'"aide à apporter aux autorités libanaises pour qu'elles rétablissent leur souveraineté" sur une zone entièrement contrôlée par le Hezbollah, sa mission est un échec complet, admet le militaire français.
"Nous avons un mandat placé sous chapitre VI de l'ONU, qui ne nous autorise qu'un rôle d'autodéfense et de protection de nos installations", plaide-t-il. Selon lui, seule une force internationale de quelque 10 000 hommes, disposant d'un "mandat musclé" sous chapitre VII de l'ONU, "pour imposer la volonté des Nations unies", pourrait rétablir la paix. En attendant, les 700 hommes de son quartier général tournent en rond, pendant que les 1 300 autres, disséminés dans 43 postes dans tout le Liban sud, essaient d'échapper aux tirs croisés.

Il s'agirait naturellement de savoir si les Nations unies ont une volonté, et bien entendu les capacités, pour une telle action. Engager aujourd'hui une force multinationale signifierait appliquer la résolution 1559, et donc faire la guerre au Hezbollah - exactement ce que fait actuellement Israël, et ce que le Liban n'a pas fait. Sur ce dernier point, on notera toutefois que les appels à l'aide du Gouvernement libanais ces derniers mois dans ce but n'ont pas reçu de réponse de la communauté internationale, peu désireuse de s'impliquer dans cette tâche difficile - et n'ayant pas oublié les attentats de 1983...

Posted by Ludovic Monnerat at 10h21 | Comments (63) | TrackBack

20 juillet 2006

Le choix de l'attrition

Méthodiquement, malgré les critiques internationales que suscitent les dommages collatéraux de ses actions, Israël poursuit sa guerre d'attrition contre le Hezbollah, augmentant l'intensité et la diversité de ses attaques au fur à mesure que la milice islamiste voit ses capacités se réduire. User un adversaire faute de pouvoir lui porter un coup décisif est une méthode fragile, mais elle permet aussi de réduire la dynamique mesure / contre-mesure propre à tout affrontement. Le Hezbollah ne peut se prévaloir d'une quelconque occupation pour justifier ses attaques visant directement la population civile : le retrait du Sud Liban met en danger celle-ci, mais renforce la légitimité des actions menées pour la protéger, redonnant ainsi en liberté d'action ce qui a été perdu en espace de protection.

L'intensité des attaques menées avant tout par l'aviation israélienne, a contrario des accrochages terrestres, montre cependant que l'Etat juif avait soigneusement préparé ses plans face à la menace du Hezbollah. Les pertes civiles importantes dans la population libanaise, qui ne joue peut-être pas le rôle de bouclier humain attendu, indiquent d'ailleurs une détermination impitoyable. Alors que le Liban se relevait d'une guerre civile ravageuse, le conflit israélo-arabe revient à nouveau le hanter et mettre son avenir en péril. Est-ce là l'intérêt de l'Etat juif, et de la communauté internationale ? Bien souvent, le choix de l'attrition relève d'une perspective à court terme, dans la mesure où l'attrition représente une orientation plus qu'un but en soi. On compte parvenir à bout de l'autre en réduisant ses capacités, ou sa volonté, ou sa légitimité, et cette action comporte son propre élan.

Si cette solution est la seule, pour un Etat désireux de protéger sa population sans allumer un conflit interétatique, voilà qui serait néanmoins compréhensible.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h12 | Comments (124) | TrackBack

17 juillet 2006

Comme un séisme au ralenti

La normalité de la vie quotidienne dans l'Helvétie vacancière offre un contraste saisissant avec l'évolution rapide des événements au Proche-Orient, où les forces de défense israéliennes ont annoncé aujourd'hui leur première incursion au Sud Liban, tout en poursuivant des frappes air-sol et sol-sol de grande ampleur. Les nations occidentales assistent sans grande réaction à une nouvelle phase du conflit opposant Israël au monde arabo-musulman, comme prises par l'inertie de leurs priorités et/ou de leurs illusions (dont le fameux "processus de paix"), et se contentent de proclamations creuses et d'intentions irréalistes - comme cette force onusienne dont on se demande bien qui pourrait l'alimenter, l'équiper, la déployer ou encore la commander. Un peu comme si elles refusaient d'ouvrir les yeux face au danger imminent.

Il faut recourir à des analystes privés pour rester au contact de la réalité, et se rendre compte qu'à tout instant des milliers de citoyens occidentaux peuvent être otages d'une situation qui dépassent leurs dirigeants. Ainsi, les opérations d'évacuation en cours ou en préparation ne restent qu'une réaction linéaire et convenue face aux développements du conflit, et ne prennent pas en compte ce qu'il révèle des belligérants aux prises. On peine à voir la marque omniprésente du djihad derrière les attaques physiques et verbales qui émanent de Gaza, de Beyrouth, de Téhéran ou d'ailleurs contre Israël. On renonce à admettre que la notion "paix contre territoires" a été durablement disqualifiée par les attaques du Hezbollah et du Hamas. On s'abstient de toute remise en cause même face au désaveu et à l'échec.

Mais la stupeur de la communauté internationale s'accompagne également d'une inclination à laisser les Israéliens se charger du sale boulot, celui consistant à éliminer le groupe terroriste islamiste le plus dangereux au monde, et par là même largement désarmer la théocratie islamiste qui le contrôle et le soutient. Les voiles de l'incertitude se déchirent au ralenti, et soulagent les Occidentaux - et d'autres - de leur dilemme insoluble. Quelque part, l'action déclenchée par le gouvernement Olmert suite aux attaques du Hezbollah est une réponse cathartique, un mouvement qui remplace enfin un statu quo intenable. C'est d'ailleurs à mon sens la raison pour laquelle les dommages collatéraux apparemment nombreux des frappes israéliennes ne suscitent pas davantage de remous. Le conflit est jugé inévitable. Les enjeux justifient les moyens.

Ainsi donc, l'Etat d'Israël endosse aujourd'hui plus que jamais le rôle de sentinelle démocratique, d'avant-garde occidental face aux éléments les plus conservateurs et irrédentistes du monde arabo-musulman. Le monde se prépare à un duel prévu depuis longtemps par les deux camps, et assiste au spectacle à la fois captivant et désolant de la guerre. Peut-être est-il sage de rappeler à cet instant que toute opération de combat reste un gigantesque lancer de dés, sans qu'il soit possible de prévoir les conséquences des résultats obtenus ; l'ampleur du séisme qui se déroule sous nos yeux devrait nous inciter à un sentiment d'urgence renouvelé, et nous amener à être prêt à toutes les éventualités. Le sommes-nous ? Voulons-nous l'être ? Je ne serai pas le seul, sur ce site, à répondre par la négative à ces deux questions légitimes!

Posted by Ludovic Monnerat at 19h37 | Comments (49) | TrackBack

14 juillet 2006

Israël : retour à la case départ

A bien des égards, Israël a corrigé ces dernières années les erreurs stratégiques de ses occupations successives et retrouvé sa situation initiale : un petit Etat entouré d'ennemis plus ou moins déclarés, dont les frontières sont constamment traversées par des attaques de type terroriste (cibles non combattantes) ou militaire (cibles combattantes). Les Forces de défense israéliennes se sont retirées du Sud Liban en 2000, 18 ans après l'opération "Paix en Galilée" ; depuis lors, le Hezbollah en a profité pour augmenter massivement ses capacités d'action et mène depuis 2 jours des opérations de guerre contre l'armée et la population israéliennes. Les mêmes FDI ont évacué en 2005 la bande de Gaza, après 38 ans de présence armée, démantelant au passage les habitations juives et exécutant ainsi une purification ethnique délibérée ; depuis lors, les groupes terroristes palestiniens ont constamment développé leurs capacités d'action (tirs de missile) et mené voici plus de 2 semaines une attaque délibérée sur un poste militaire israélien, provoquant ainsi l'intensification actuelle du conflit. On peut parler de retour à la case départ.

Bien entendu, l'entrée en lice soudaine et massive du Hezbollah (avec plus de 700 projectiles tirés sur la population israélienne en 2 jours) n'est pas étrangère à la situation toujours plus précaire de l'Iran, menacé d'être soumis à des sanctions internationales malgré l'inefficacité flagrante de l'ONU. Par ailleurs, on ne peut manquer de voir dans les attentats de Bombay, à une autre extrémité de l'arc belligène que forme le monde arabo-musulman, le parallélisme d'une guerre qui ne cesse de prendre une dimension planétaire. Il devient ainsi de plus en plus difficile de parler de conflit israélo-palestinien en ignorant les valeurs qui s'affrontent en filigrane, d'expliquer les violences commises dans cette région en excluant leur caractère symbolique et avant-gardiste. Malgré le caractère disproportionné de ses réactions, Israël se défend et tente de préserver son avenir.

Lorsque l'on consulte l'actualité israélienne d'avant la guerre des Six Jours, on ne peut qu'être frappé par la litanie d'attaque de basse intensité menée par les Palestiniens sur la population juive ; la prise de territoires sans évacuation de leurs habitants constituant une erreur, il reste aujourd'hui à Tsahal, qui a le droit et le devoir de protéger les citoyens israéliens contre des attaques prenant la forme d'obus et de roquettes tirés en-dehors du territoire national, de trouver un autre mode opératoire. Celui retenu depuis 2 semaines dans la bande de Gaza, et qui semble se préparer pour le Liban, reproduit dans les grandes lignes l'opération "Bouclier Défensif" menée au printemps 2002 suite à l'escalade des attaques terroristes palestiniennes : des raids aériens et terrestres visant à détruire l'infrastructure des combattants ennemis, à réduire durablement leur capacité d'action, à capturer ou à éliminer leurs dirigeants, ainsi qu'à saisir en masse des renseignements. Frapper et se retirer, en restant prêt à frapper de nouveau. Tout en poursuivant le durcissement des propres défenses, notamment avec la barrière de protection et les dispositifs antimissiles.

La disproportion des actions menées actuellement, qui préparent probablement des coups très durs contre le Hezbollah, réside dans leur intensité, dans leur caractère concentré, un peu comme un boxeur impatient qui rechercherait le k.o. dans un combat nécessairement aux points. La patience n'est certes pas la principale qualité des démocraties, mais l'escalade des faits provoque également une évolution des perceptions qui peut fort bien augmenter massivement les enjeux. Israël est aujourd'hui en position de force : sa population est largement soudée, son économie est en bonne santé, ses ennemis palestiniens sont discrédités, et la situation géopolitique internationale est favorable. Pour durer et l'emporter à terme, de tels avantages doivent être préservés, et non galvaudés dans des actions impulsives qu'il ne serait plus possible de contrôler.

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7 juillet 2006

Une erreur de perspective

Dans la lignée de ces réflexions sur l'inertie des armées et leur inadaptation aux conflits de notre ère, je conseille vivement de lire la dernière colonne de Max Boot, l'un des meilleurs experts contemporains en matière de conflits de basse intensité. Ce dernier porte en effet un regard critique sur la mise en oeuvre opérationnelle de la guerre dite contre le terrorisme, et notamment sur l'inertie de la culture militaire américaine en matière de projection et d'action. Extrait :

In large part for reasons of security and convenience - a few big installations are easier to defend and supply than a lot of small ones - more and more soldiers and support personnel are congregating in a handful of mega-bases, such as Logistics Support Area Anaconda in Iraq, which has about 30,000 inhabitants. When spending time on such installations, it's easy to forget where you are. The only reminder that you're not in Ft. Hood, Texas, comes in the form of occasional, inaccurate mortar rounds or rockets fired by insurgents.
Successful counterinsurgency operations require troops to go out among the people, gathering intelligence and building goodwill. But few Iraqis are allowed on these bases, and few Americans are allowed out - and then only in forbidding armored convoys.
Most of our resources aren't going to fight terrorists but to maintain a smattering of mini-Americas in the Middle East. As one Special Forces officer pungently put it to me: "The only function that thousands of people are performing out here is to turn food into [excrement]."
How to explain this seemingly counterproductive behavior? My theory is that any organization prefers to focus on what it does well. In the case of the Pentagon, that's logistics. Our ability to move supplies is unparalleled in military history. Fighting guerrillas, on the other hand, has never been a mission that has found much favor with the armed forces. So logistics trumps strategy. Which may help explain why we're not having greater success in Iraq and Afghanistan.

Les chiffres mentionnés dans l'article balaient plusieurs lieux communs sur les opérations actuelles en Irak, et dans une moindre mesure en Afghanistan (où l'on commence également à crier au manque de troupes) : ce n'est pas qu'il n'y a pas assez de militaires US en Irak, c'est qu'ils doivent bien trop se focaliser sur la protection de leurs propres infrastructures et convois pour avoir une action décisive en matière de reconstruction ou d'attrition ; ce n'est pas que les militaires US passent leur temps à se planquer dans leurs bases, c'est que la complexité de leur exploitation et la longueur des lignes de communication réduisent leur impact global sur le théâtre d'opérations. Ce qu'il manque aux forces armées US, c'est une vraie culture expéditionnaire, une démarche néocolonialiste qui les amènerait à ne pas tous ou presque transporter leur bout d'Amérique avec eux et qui leur permettrait d'intégrer un autre pays, une autre population, une autre culture, fut-ce pour les influencer ou les contrôler.

Mais peut-être cette lacune n'est-elle finalement pas si négative...

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6 juillet 2006

Le Conseil de l'injustice

Il n'aura pas fallu bien longtemps au nouveau Conseil des droits de l'homme de l'ONU, qui a remplacé la funeste Commission des droits de l'homme, pour montrer son vrai visage : en votant une résolution condamnant Israël pour ses actions militaires en cours sans même adresser le moindre reproche aux Palestiniens, ce nouvel organe onusien poursuit sur la lancée du précédent et consacre l'injustice de la communauté internationale. Le texte accepté par 29 voix contre 11 et 5 abstentions se signale d'ailleurs par une utilisation abusive des Conventions de Genève, le terme de "puissance occupante" désignant Israël alors même que ses actions s'appliquent à un territoire dont l'Etat juif s'est retiré. Comprenne qui pourra.

Il est assez intéressant de constater que la Suisse, tout en soulignant le caractère disproportionné de l'action militaire israélienne (comme je l'ai moi-même dit, et que je maintiens - y voyant même une erreur stratégique susceptible d'entamer les avantages acquis ces derniers mois), n'a pas pu se résoudre à s'opposer à cette résolution injuste. Comment interpréter le fait que la Confédération soit le seul Etat occidental à cautionner cette mascarade de droit international ? Se peut-il que la création du Conseil des droits de l'homme, dont elle est à l'origine, explique son comportement présent ? Quoi qu'il en soit, si le Canada, la République Tchèque, la Finlande, la France, l'Allemagne, les Pays-Bas, la Pologne, la Roumanie et la Grande-Bretagne ont le courage de dire non, il est regrettable que la Suisse se distingue de la sorte.

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26 juin 2006

L'inertie des armées

Une colonne du général belge Francis Briquemont, parue la semaine dernière dans La Libre Belgique, a retenu aujourd'hui mon attention. L'auteur y déplore en effet l'inadaptation des armées conventionnelles aux conflits de notre ère. Cette problématique n'est bien entendu pas nouvelle, et l'auteur se gargarise de préjugés trompeurs quant à la situation de l'US Army en Irak (dont la situation en matière de recrutement et de moral est l'inverse de ses homologues européennes), mais l'angle qu'il privilégie - le petit nombre d'éléments opérationnels, c'est-à -dire de combat, dans les armées modernes - est très pertinent. Le tout étant résumé par cette phrase :

Les armées de terre des démocraties sont en crise parce qu'elles n'ont jamais eu autant besoin d'hommes opérationnels d'un niveau élevé alors qu'elles en ont de moins en moins.

Ce constat est bien entendu une condamnation de la professionnalisation des armées européennes, qui ont renoncé au nombre sans gagner en efficacité, c'est-à -dire en capacité de projeter durablement des effets. Et l'impossibilité de forger une seule armée européenne, à même de fonder la masse critique nécessaire, offre une perspective plutôt sombre. A moins de rompre ce compromis paralysant et d'obtenir des armées à deux faces (pour ne pas dire deux vitesses) : une grande composante de milice, conçue pour les missions à l'intérieur des frontières nationales, et une petite composante professionnelle, conçue pour les missions à l'extérieur de ces frontières.

On notera que l'armée suisse correspond très largement à ce modèle...

Posted by Ludovic Monnerat at 22h28 | Comments (13) | TrackBack

19 juin 2006

Une guerre proche et lointaine

Voici plus de 6 mois, j'écrivais que les Européens acceptaient peu à peu et à contre-coeur la lutte lancée par les Etats-Unis sur le territoire de l'Afghanistan après les attentats du 11 septembre 2001. Il apparaît à présent que cette perspective semble confirmée par les faits : suite à son déploiement au sud du pays, l'ISAF est bel et bien sortie de son rôle initial (maintien de la paix) pour entrer dans un conflit de basse intensité, avec des opérations offensives conventionnelles nécessitant l'appui de l'artillerie et de l'aviation, et avec une différence toujours plus ténue entre ses actions et celles de la task force sous commandement américain. En d'autres termes, l'Europe mène une guerre tout en parlant de paix, pratique l'interdiction stratégique sous couvert de construction de nation, et fait en Afghanistan ce qu'elle s'est refusée à faire en Irak.

Il suffit de lire l'intention du commandant actuel de l'ISAF pour cerner l'action militaire en cours. Extrait :

My guiding intent is, through our actions and a linked information operation firmly rooted in substance, to reinforce the people of Afghanistan's belief that long-term peace and growing economic prosperity from which everyone can benefit is possible if they continue to give their government, and its international partners, their support and encouragement.
ISAF, in partnership with the GOA and the International Community, is to think and plan for the long-term future of Afghanistan, seizing short-term opportunities as they occur but always in a way that is in step with the long-term vision for the country. We are to focus on action that actively assists the GOA in nurturing and further developing the consent of the people to the GOA (our centre of gravity) and its international partners, not least NATO. Respect for the people of Afghanistan and their faith is to be central to all we do.

J'ai mis en gras les passages essentiels ci-dessus pour mieux souligner la clef de cette opération : non seulement une lutte pour les coeurs et les esprits, entre la modernité à l'occidentale et le conservatisme à l'islamiste, mais également un effort majeur pour la préservation, la restauration ou - comme en Afghanistan - le développement des structures et de la culture propres à l'Etat-nation, en matière de pouvoirs, d'identités, de loyautés, de prospérité et bien entendu de libertés. Or ce véritable combat se déroule à la fois partout et nulle part, de façon nécessairement distribuée et parallèle, dans les montagnes afghanes comme dans certains quartiers européens, avec des moyens et des méthodes qui diffèrent, mais qui doivent être coordonnés et fédérés.

Les affrontements entre Taliban et soldats de l'OTAN peuvent donc sembler lointains et peu significatifs. Je pense pour ma part qu'ils nous sont très proches et essentiels.

COMPLEMENT (20.5 2230) : Pour prolonger l'exposé de la situation que connaissent les troupes britanniques, cet article fournit un excellent aperçu.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h40 | Comments (38) | TrackBack

8 juin 2006

Le poids d'un homme

Ainsi donc, le principal chef de la guérilla sunnite en Irak a été tué suite à une frappe aérienne. Les uns se félicitent de cette élimination, y voyant un coup dur porté à la mouvance islamiste, les autres contestent la portée de cette action, affirmant qu'elle génèrera davantage de candidats au terrorisme, alors que les Irakiens affichent leur soulagement. La chute d'Abou Musab Al Zarqaoui met donc un terme à l'une des chasses à l'homme les plus intenses menées ces dernières années, et rappelle qu'un leader insurrectionnel ne peut échapper longtemps à ses ennemis s'il n'a pas de sanctuaire à sa disposition. Face aux méthodes mises en oeuvre par le renseignement de la coalition, sa carrière a d'ailleurs été étonnamment longue.

Il reste naturellement à évaluer la portée de son élimination. Une insurrection comme celle qui entrave et ralentit le développement de l'Irak étant de nature composite, décentralisée et désynchronisée, comme d'ailleurs la plupart des acteurs non étatiques et combattants modernes, la perte d'un leader au demeurant controversé ne peut avoir d'effet décisif. Aucune décapitation n'est possible lorsque l'on affronte une meute d'hydres furtifs. En revanche, les efforts considérables déployés par la coalition pour la capture ou la mort de Zarqaoui, et celles de ses principaux aides, montrent que les individus comptent. On ne crée pas un détachement de forces spéciales à cette seule fin sans un impératif stratégique. Lorsque le k.-o. n'est pas possible, en raison de la nature du conflit comme de l'ennemi, la victoire aux points est la seule option disponible.

De fait, un individu comme Zarqaoui joue de nos jours un rôle important dans la cohérence et la cohésion d'un acteur composite. Les connaissances, les contacts, le charisme, la détermination, l'expérience d'un seul homme peuvent faire beaucoup pour convaincre et galvaniser les amis, effrayer et dissuader les ennemis. Le fait que le chef jordanien ait pratiqué un terrorisme aveugle et révoltant, visant à provoquer un conflit interethnique et interreligieux pour empêcher la démocratie de prendre racine en Irak, n'est pas contradictoire avec cette réalité. Il est naturellement possible de retrouver un autre Zarqaoui, et de voir dans quelques mois la coalition confrontée à un défi identique ; mais les personnages de ce calibre restent rares, et ne peuvent être aisément remplacés. Quoi que l'on en dise en parlant de "martyre", les vivants ont bien plus d'influence que les morts. Ne serait-ce que parce qu'ils restent imprévisibles.

Posted by Ludovic Monnerat at 22h38 | Comments (14) | TrackBack

5 juin 2006

Le piège de la liberté (2)

Voici 5 mois, j'écrivais que les Palestiniens étaient tombés dans le piège de la liberté, et je me demandais combien de temps il faudrait pour que les perceptions à leur sujet changent au sein de la communauté internationale. Si l'on en croit une enquête d'opinion citée par le Jerusalem Post, ce changement s'est produit ces derniers mois, et l'image des Palestiniens serait en train de s'effondrer. Et ceci semble bel et bien la conséquence de la stratégie adoptée par Ariel Sharon avec le retrait de la bande de Gaza, cette amputation stratégique permettant une position bien plus favorable, ainsi que du choix belliciste des élections palestiniennes :

Furthermore, the pollster said, the question of which side held "absolute," uncompromising positions had also shifted - to Israel's benefit. The sea-change in attitudes, he said, had been accelerated by the fact that former prime minister Ariel Sharon, who had been widely regarded as an ideological "absolutist," had surprised Europe with his disengagement initiative. And at about the same time, the Palestinians had chosen the "absolutists" of Hamas as their leadership.

Ce changement de perception est donc lié à l'évolution du conflit israélo-palestinien, ainsi qu'au lent réveil de l'Europe quant à la menace posée par la mouvance islamiste. Pour autant, je ne partage pas l'analyse américano-centrique d'un James Taranto sur la raison d'un tel changement, lui qui invoque l'ethnomasochisme effectivement fréquent sous nos latitudes. Non : l'altération des perceptions, et donc de la manière des enjeux subjectifs d'une situation donnée, peut fort bien être l'objectif d'une stratégie délibérée ; pour les Israéliens, la resymétrisation du conflit est à la base de ce succès majeur, que la politique esquissée par Ehoud Olmert et les perspectives tracées par l'armée contribuent à renforcer.

Bien entendu, cela signifie que le conflit va se poursuivre. Mais il va surtout s'élargir, se normaliser, s'insérer ouvertement dans la lutte globale entre modernité et obscurantisme, entre démocratie et théocratie.

Posted by Ludovic Monnerat at 22h06 | Comments (32) | TrackBack

31 mai 2006

Pour qui sonne le glas

Le 553e anniversaire de la chute de Constantinople, ce lundi, a inspiré plusieurs colonnes tirant des parallèles avec la situation de l'Europe contemporaine, confrontée à une forte immigration en provenance de pays musulmans. Au détour d'un texte de Paul Belien, on peut ainsi se rendre compte d'un phénomène alarmant sur le plan migratoire :

Many Dutch, however, do not seem to have much confidence in their country's chances of survival. Last year a record number of 121,000 people emigrated from the Netherlands, the largest number ever, while only 92,000 immigrated in. This emigration figure is the highest figure in the entire history of the country so far. The Netherlands is today also the European nation with the highest proportion of emigrants. Since 2003 more people have been leaving the country than entering it. The numbers are rising. In the first quarter of this year 29,000 people left the Netherlands - 5,000 more than in the same period last year.

Bien entendu, le thème de la fuite des cerveaux est connu depuis fort longtemps, et les complaintes européennes en la matière, en raison de l'émigration vers les Etats-Unis, n'ont d'égal que les récriminations de pays d'autres continents pour l'émigration (notamment choisie) vers l'Europe. Cependant, l'accumulation de décisions isolées et motivées par de meilleures conditions de vie ou de plus grandes opportunités ne peut être confondue avec la fuite d'un pays jugé sur une mauvaise pente, et dont l'avenir semble chaque année s'assombrir un peu plus. En sommes-nous là dans plusieurs pays européens ? Est-ce que ce remplacement de citoyens européens partant pour d'autres cieux par des immigrants africains ou asiatiques n'est pas aussi important que le vieillissement de l'Europe ?

On peut donc se demander si la circulation des personnes et celle des idées ne forment pas le cadre d'un gigantesque contre-la-montre, avec pour enjeu la pérennité de ce continent...

Posted by Ludovic Monnerat at 22h27 | Comments (6) | TrackBack

30 mai 2006

La menace islamiste en Suisse

Il vaut la peine de feuilleter le rapport sur la sécurité intérieure 2005 que vient de publier l'Office fédéral de la police. On y trouve, exprimé dans un langage prudent, dépassionné par l'ancienneté relative des faits considérés, des jugements alarmants sur les menaces contemporaines, et notamment la menace islamiste. Extraits :

Depuis le début de l'année 2005, une encyclopédie de plus d'un millier de pages circule dans les milieux islamistes. Cette oeuvre intitulée «Appel à la résistance islamique mondiale» a été rédigée par l'idéologue syrien Mostafa Sitmariam Nassar, alias Abou Mossab as-Souri, arrêté au Pakistan fin 2005. Il s'agit du traité le plus complet jamais écrit sur l'idéologie et la stratégie djihadistes. Il appelle tous les musulmans du monde à commettre des actes terroristes contre les Etats européens qui coopèrent, sur le plan politique, avec les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et Israël contre le monde arabo-islamique.
Il propose un développement tactique de la stratégie djihadiste, partant d'une argumentation complexe du droit islamique. Il développe l'idée que les djihadistes prêts à l'action ne doivent plus constituer des structures de groupe solides et reconnaissables mais, idéalement, agir individuellement ou en petits groupes. D'après lui, il n'est pas nécessaire qu'ils partent vers des zones de combat comme l'Irak: ils doivent agir là où ils se trouvent. Il n'est plus nécessaire non plus qu'ils suivent une formation pour devenir terroristes. Ils doivent agir aussi vite que possible, selon leurs capacités. En 2005, plusieurs attentats terroristes planifiés et exécutés en Europe correspondaient à cette nouvelle tactique.
[...]
Le passage de l'Europe occidentale du rôle de zone de repli et de base arrière à celui de terrain d'opération pour les djihadistes touche aussi directement la Suisse. Elle est également concernée par la nouvelle méthode djihadiste, qui veut que l'islamiste violent ne soit plus forcément originaire de l'étranger, mais agisse de manière inattendue et invisible dans le pays où il vit. Si, à l'avenir, ces deux tendances se confirment, la menace terroriste portant sur la Suisse pourrait augmenter, dans la mesure où elle est un Etat d'Europe occidentale comptant des milieux islamistes actifs.
[...]
L'exemple des attentats de Londres montre qu'il est plus difficile que jamais de repérer les auteurs d'attentats terroristes lorsqu'ils agissent individuellement et indépendamment d'une grande structure d'organisation. Parallèlement à cette tendance à des cellules de terroristes islamistes plus petites agissant dans l'indépendance, il y a eu une mise en avant des justifications idéologiques d'attentats terroristes partout dans le monde. Malgré une grande autonomie de décision et d'action, les terroristes djihadistes peuvent compter sur un réseau transnational de soutien fort de nombreuses connexions, et aussi de nombreux points d'ancrage en Suisse. Les exemples actuels confirment le rôle de la Suisse en tant que base arrière logistique et de propagande et en tant que zone de repli pour les activistes islamistes. Aucune action concrète de préparation d'actes terroristes n'a pu pour l'instant être pleinement prouvée en Suisse, mais la situation de la menace peut changer rapidement et à tout moment.
[...]
Il faut s'attendre à ce que la tendance idéologique du djihadisme que l'on constate aujourd'hui, celle d'un combat mondial et intemporel, mais à mener localement, si possible seul, s'impose. Cette décentralisation fait que les attentats terroristes islamistes sont en principe possibles partout, également en Suisse, qui fait partie du champ d'opération en Europe. Plus les djihadistes agissent individuellement et en fonction de leurs capacités, plus il devient difficile de les identifier avant leur acte.

Difficile d'émettre un signal d'alarme plus clair dans un rapport officiel rendu public. Mais si l'on admet que la Suisse est un "champ d'opération" d'une guerre "sainte", force est d'admettre que nous sommes bel et bien en guerre.

Posted by Ludovic Monnerat at 13h32 | Comments (36) | TrackBack

23 mai 2006

Du terrorisme islamiste en Suisse

La normalité de la Suisse en matière de lutte contre le terrorisme islamiste a reçu une confirmation exemplaire, si l'on croit les révélations du Blick : le coup de filet mené dans les milieux islamistes le 12 mai dernier à Bâle et à Zurich a mené non seulement à la capture de plusieurs individus soupçonnés de préparation d'acte terroriste, mais également à la saisie d'un lance-roquettes de type RPG-7 apparemment venu de Tchétchénie. La participation des réseaux islamistes algériens à la mouvance Al-Qaïda étant connue depuis longtemps, et la découverte d'un projet d'attentat contre un avion de ligne El Al ne surprend guère. Cependant, le fait que cette information ait apparemment été fournie par l'informateur du service d'analyse et prévention auprès du Centre islamique de Genève montre que cette action a été plus efficace que jugé initialement. Même si les zones d'ombres restent fort nombreuses.

Il n'en demeure pas moins que l'on a semble-t-il prévenu un acte terroriste sur territoire helvétique. En tant que telle, une arme antichar rustique comme le RPG-7 peut paraître insignifiante, et effectuer un tir réussi sur un avion de ligne en phase de décollage suppose non seulement un accès rapproché à la piste, mais également un tir d'une précision certaine. Cependant, même une tentative manquée aurait déjà des effets considérables, étant donné l'identité de la compagnie d'aviation visée, la représentativité de la cible et la nouveauté de l'acte en Suisse. Et l'infiltration d'une arme de guerre en provenance de l'est, conjuguée à son stockage discret, soulignent la dimension sociétale des conflits modernes, l'impossibilité de mettre en oeuvre des mesures de sécurité totalement efficaces, et partant la nécessité de compléter celles-ci par des actions offensives - comme par exemple l'emploi d'agents infiltrés dans les milieux islamiques.

Espérons que les arrestations et les enquêtes menées en Suisse feront davantage prendre conscience des menaces qui nous touchent, et que les services de sécurité recevront le soutien qu'ils méritent de la classe politique.

Posted by Ludovic Monnerat at 10h58 | Comments (18) | TrackBack

17 mai 2006

Donner forme à l'informe

L'Illustré a publié aujourd'hui un reportage (non disponible en ligne) de bonne qualité sur l'exercice « ZEUS », que les Forces Terrestres ont conduit la semaine dernière en Suisse romande avec la brigade d'infanterie 2 comme troupe exercée. Le texte comme les images rendent bien compte des incertitudes que soulève une opération de sûreté sectorielle, avec ses tâches de protection fixes et mobiles ; le titre, en affirmant que l'armée considère terroristes et manifestants comme ses nouveaux ennemis, va toutefois au-delà des faits : d'après nos règlements, on les désignerait dans une telle situation comme respectivement adversaires et partie adverse. Qu'à cela ne tienne : l'hebdomadaire a bien rendu la réalité, celle d'une opération mobilisant 8700 hommes bien visibles, notamment dans la protection d'objets sensibles avec des formations de combat mécanisées.

Cette première application concrète d'un type d'opération visant à garantir la capacité de conduite et de fonctionnement civile et militaire ainsi que le contrôle du territoire en cas de menace asymétrique, et dans laquelle les secteurs d'engagement sont placés sous responsabilité militaire (une disposition qui reste à démontrer dans la pratique : les exercices ne sont jamais assez impérieux pour convaincre les autorités cantonales que, parfois, dans certaines situations extrêmes, le passage sous commandement militaire est la seule solution pour stabiliser un secteur), a ainsi réussi à ramener la troupe dans les villes et les villages, à l'instar des grandes manÅ“uvres qui étaient effectuées dans l'Armée 61. Avec une différence de taille : il ne s'agit plus aujourd'hui de prendre des dispositifs de défense préparés contre des ennemis clairement identifiés, et dont les modes d'action sont connus.

Les méthodes des acteurs asymétriques ne sont pourtant pas un mystère : la guerre d'Algérie ou le conflit du Vietnam en ont rappelé l'essentiel, et les missions qu'effectuent aujourd'hui la KFOR au Kosovo ou l'ISAF en Afghanistan en fournissent une version actualisée. C'est d'ailleurs une conséquence de l'affaiblissement des frontières nationales que de voir des missions pareillement semblables de part et d'autre : entre une opération de sûreté sectorielle et une opération de maintien de la paix, les prestations à fournir au niveau du soldat et des petites formations en matière de sécurité (patrouilles, checkpoints, fouilles de secteurs et de bâtiments, arrestations, contrôle des foules, etc.) sont très similaires. A deux exceptions près : au niveau des règles d'engagement, avec les bases légales impliquées, et plus encore au niveau du renseignement.

Car la difficulté de ces opérations de basse intensité, et souvent de longue durée, réside dans la capacité à donner forme à l'informe, à trancher dans le flou d'une menace dispersée, destructurée, intermittente, pour en saisir des éléments tangibles, susceptibles de donner prise, d'être affectés par les actions militaires. C'est la raison pour laquelle une armée de milice opérant sur son propre sol possède - en principe - des avantages substantiels par rapport à un corps expéditionnaire professionnel : son acculturation est, logiquement, bien moins difficile, et donc ses membres sont davantage susceptibles de faire office de senseurs grâce aux contacts qu'ils peuvent établir avec la population. Mais cela suppose des soldats instruits et équipés en vue d'une telle mission, dotés d'un savoir-être qui les rend humainement crédibles, et non gavés d'un savoir-faire technique et tactique déconnecté de la réalité.

J'attends mon prochain retour à la troupe pour juger à quel point ceci est possible dans notre armée...

Posted by Ludovic Monnerat at 20h56 | Comments (5) | TrackBack

15 mai 2006

Les troupes à la frontière

Selon des sources anonymes de la Maison Blanche (ensuite confirmées), le président Bush devrait annoncer ce soir le déploiement de quelque 10'000 soldats de la Garde Nationale à la frontière sud des Etats-Unis. Ces militaires de milice seront engagés de façon subsidiaire, et les gardes-frontière conserveront leur mission d'origine, pour prendre un vocabulaire helvétique ; il n'en demeure pas moins que l'engagement des armées aux frontières en vue d'assurer la sécurité intérieure reste un symbole fort, à défaut d'être rare. Un pays comme l'Autriche emploie en effet depuis plus de 15 ans environ 2000 militaires pour surveiller ses frontières, et l'Union européenne largement constitué une forteresse pour protéger des intérêts en premier lieu économiques, mais à terme également identitaires. Pour ne citer que des pays démocratiques.

Cet emploi accru de formations militaires pour le contrôle des frontières tend à prouver que les flux migratoires restent une arme stratégique de première importance, mais que les moyens de projection planétaires jadis l'apanage des puissances coloniales sont aujourd'hui disponibles aux plus démunis, parfois sous une forme dégradée ou improvisée. Il est d'ailleurs assez piquant de voir le terme d'El Dorado, issu des conquistadores, s'appliquer aujourd'hui naturellement au continent européen. Dans le cas américain, mis à part la préoccupation électorale pressante du parti républicain, l'immigration clandestine en provenance du Mexique est une problématique qui a fait l'objet de nombreux livres, certains voyant dans ce flux hispanique une véritable reconquista menée avec l'assentiment officieux du gouvernement mexicain.

Les flux migratoires de notre époque prennent cependant du temps pour faire effet, et il est intéressant de constater que les troupes déployées à la frontière sont avant tout celles ayant un statut de réserviste et donc coûtant moins cher, ce qui augmente l'endurance des dispositifs créés. En même temps, ce type de troupe augmente l'implication sociétale de l'opération militaire et renforce donc la sensibilité politique du sujet. En Suisse, le déploiement de l'ancien corps des gardes-fortifications puis de la sécurité militaire à la frontière nourrit bien moins de discussions que la possibilité de l'envoi de la troupe à la frontière ; ma propre et brève expérience en la matière m'a pourtant montré que la chose peut être utile et efficace, si l'on y recourt aux bons endroits, avec le bon équipement et durant la bonne période.

Il n'en demeure pas moins que le recours à l'armée n'est que rarement accompagné de déclarations franches sur le sens de leur mission, à savoir la menace économique et/ou identitaires des flux migratoires incontrôlés.

COMPLEMENT (16.5 0815) : En définitive, ce sont 6000 soldats de la Garde Nationale qui devraient être déployés à la frontière, selon l'annonce télévisée de George W. Bush, et ceci uniquement pendant une année, le temps d'augmenter de 50% les effectifs des gardes-frontière.

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10 mai 2006

La soumission ou la mort

Le président iranien Mahmoud Ahmadinejad a le mérite de la clarté : après son appel à l'éradication d'Israël - resté sans conséquences malgré son caractère « inacceptable », et qu'il n'a jamais renié - et ses multiples rodomontades sur la puissance de l'Iran, voilà qu'il vient tout bonnement de demander au président de la première puissance mondiale de se convertir à l'islam. Compte tenu des valeurs actuellement en conflit - démocratie contre islamisme - dans notre monde, et des convictions religieuses très fortes de George W. Bush, cette lettre « privée » n'est rien d'autre qu'un appel à la soumission, à la reconnaissance d'un pouvoir spirituel qui trouve son incarnation temporelle dans la république islamique d'Iran. En toute logique, il faut d'ailleurs admettre qu'il s'agit largement d'une réponse aux appels à la soumission devant l'idéal démocratique que les Etats-Unis - et au second plan l'Europe - lancent avec insistance depuis 2001.

Le mérite de la clarté, disais-je. La rhétorique belligérante d'Ahmadinejad met à mal toutes les tentatives de relativisation qui ont cours en Occident, et notamment celles visant à exclure la religion musulmane de la problématique. Ce mérite est évidemment limité : les plus grandes inquiétudes doivent au contraire être suscitées par le comportement d'un homme fanatique qui tente par tous les moyens d'acquérir l'arme nucléaire et proclame son intention de l'utiliser. Malgré cela, l'escalade de la confrontation verbale et idéologique avec l'islamisme de Téhéran impose la reconnaissance d'un conflit d'intérêt majeur, ce que des hordes de diplomates se sont escrimées à nier pendant des années. Nous devons nous poser la question consistant à accepter ou non l'avènement d'un Iran nucléaire aux mains des mollahs, et donc trancher dans un sens ou dans l'autre. Pour autant que nous en ayons encore le temps, bien entendu.

Face à un appel à la soumission jeté comme un défi prenant à témoin - et à partie - la planète entière, cette question renvoie aux oubliettes de l'histoire les discours multiculturalistes et pacifistes visant à faire cohabiter des entités mortellement antagonistes. Que nous l'acceptions ou non, nous assistons à la collision de deux mondes opposés dans leur identité, leur orientation et leur ambition, à l'interpénétration de deux ensembles de collectivités qui ne peuvent cohabiter, et qui ne peuvent plus - comme pendant des siècles - largement s'ignorer. Les lignes de fracture qui séparaient par le passé les grands empires ont aujourd'hui été projetées dans chaque société, dont chacune ou presque est par ce biais un reflet du monde entier. Nous sommes donc tous concernés.


NB : Je reçois régulièrement des appels à reprendre notre expérience de planification participative en source ouverte. Malheureusement, mon emploi du temps hyper chargé ne me permet pas de garantir cela, en raison des exigences qualitatives que je m'impose dans un tel travail. Qui vivra verra !

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8 mai 2006

Haute technologie, basse utilité

Dans son édition du 1er mai dernier, l'hebdomadaire Defense News a décrit un aspect intéressant de la confrontation entre les systèmes d'armes ultramodernes et les menaces contemporaines. Il apparaît en effet que les hélicoptères de combat AH-64D Apache Longbow américains sont engagés en Irak sans le radar millimétrique qui donne son nom à ce modèle : cette excroissance spécialisée dans la détection des véhicules blindés et reliée aux missiles antichar Hellfire n'étant d'aucune utilité pour les missions d'appui-feu rapproché qui ont cours depuis la fin de l'invasion, les brigades d'aviation US la démontent pour réduire le poids et la consommation de carburant au quotidien. De ce fait, ce sont les armes les plus rudimentaires de l'Apache - le canon 30 mm et les roquettes de 70 mm - qui sont avant tout employées.

Depuis 2001, l'emploi en mode dégradé des hautes technologies est devenu une chose assez courante : au-dessus de l'Afghanistan, des avions de guerre électronique EA-6B Prowler ont régulièrement été engagés pour brouiller des téléphones portables et de petites radios, au lieu d'installations radar sophistiquées ; en mer Méditerranée comme le long de la Corne de l'Afrique, des frégates et des destroyers aux capteurs dernier cri traquent des navires improvisés transportant pirates potentiels ou immigrés clandestins ; autour des bases US en Irak, des radars de contrebatterie essaient tant bien que mal de localiser les tirs ponctuels d'obus de mortier petit calibre. Les conflits de basse intensité, aujourd'hui comme hier, voient donc les armées conventionnelles mettre en Å“uvre des équipements conçus pour les conflits de haute intensité, et parfois constater que ceux-ci sont trop lourds, trop coûteux, trop sensibles - c'est-à -dire inadaptés.

Cet écueil n'est pas en soi rédhibitoire : un désavantage dans une situation donnée ne signifie pas nécessairement un résultat similaire dans une autre situation. De plus, aborder un conflit de haute intensité avec des équipements conçus pour une intensité moindre peut mener à des déconvenues majeures - comme l'ont par exemple constaté les Britanniques au début de la Seconde guerre mondiale, avec leurs chars de combat trop légers issus des opérations coloniales. Par conséquent, c'est bien la spécialisation excessive des systèmes et des formations qui réduit la flexibilité des deux, notamment en recherchant une performance excessivement coûteuse face à la probabilité d'emploi. L'annulation récente de plusieurs programmes majeurs de l'US Army, comme l'obusier blindé Crusader et l'hélicoptère de reconnaissance Comanche, indique probablement une réflexion allant dans un sens proche.

Une leçon importante de ces applications dégradées est celle-ci : les militaires doivent être prêts à fonctionner dans des modes successivement différents, high tech et low tech, concentrés et dispersés, visibles et camouflés, réactifs et préventifs, décisifs et proportionnels, selon le milieu et les acteurs parmi lesquels ils sont engagés. La numérisation du commandement, la robotisation des systèmes ou encore l'automatisation des analyses ne sont donc que l'extrémité d'un spectre opérationnel - et doctrinal - qui comprend également les fonctionnements les plus simples, à l'ancienne, avec des hommes en face-à -face, des systèmes manuels et des cartes annotées. Ceci n'a d'ailleurs rien de nouveau : l'évolution des armes individuelles n'a jamais diminué l'importance du combat rapproché à mains nues. C'est simplement l'augmentation des espaces d'engagement qui renforce le phénomène.

Posted by Ludovic Monnerat at 15h17 | Comments (10) | TrackBack

4 mai 2006

L'inertie dans le changement

Voici plusieurs années que l'armée suisse vit à l'heure du changement permanent, des adaptations dictées par l'évolution de l'environnement stratégique, par les infléchissements des équilibres politiques, et plus encore par les coupes budgétaires ; on a d'ailleurs conçu l'Armée XXI comme une organisation évolutive, susceptible d'être optimisée pour mieux répondre aux besoins sécuritaires en Suisse et à l'étranger. En théorie, je suis entièrement favorable à une telle perspective, et je conçois tout changement comme étant une opportunité d'amélioration. Il se trouve cependant que tout le monde n'a pas la même confiance en l'avenir, voire la même naïveté, et que les réactions collectives en sont même très éloignées.

La résignation est une conséquence inévitable de profondes et fréquentes mutations : la remise en question, la perte des repères, le brassage des relations et l'impression d'être insignifiant peuvent ronger la motivation, le courage comme l'enthousiasme. Je pense que ce phénomène est bien connu, et qu'une grande mobilité professionnelle est la manière la plus logique de le prévenir ; ce qui n'est pas exactement le genre des administrations militaires. Dans les faits, le meilleur remède à la résignation réside dans la qualité des rapports humains, dans l'aptitude des cadres et des collègues à créer des liens qui sont plus forts que les aléas de l'organisation. Les armées sont en général renommées sur ce point, dès lors que l'ascension hiérarchique ne se fait pas au détriment du relief des caractères.

Une autre conséquence de l'instabilité, qu'il m'a fallu constater par moi-même pour l'appréhender dans sa vraie dimension, est toutefois l'indiscipline. C'est un chancre qui ronge l'armée à tous les échelons : à force d'avoir reçu de multiples directives, présentations, concepts, règlements et autres documents successivement évolutifs, et trop souvent contradictoires, le personnel peut facilement en venir à juger chaque ordre comme étant provisoire, c'est-à -dire en attente d'être modifié, et à relativiser son importance. Certains peuvent ainsi les interpréter dans un sens conforme à leurs inclinations et à leurs intérêts, et donc à désacraliser le mission ; « les ordres ne sont pas les options », nous disait-on à l'école d'officiers pour nous prémunir d'une telle tentation. Mais d'autres peuvent également se tenir à distance, faire le strict minimum, dans l'attente d'une confirmation ou d'un contenu moins provisoire. Et ce sont probablement les plus nombreux.

Nous en parvenons ainsi, à mon avis du moins, à une situation quelque peu paradoxale : le changement permanent provoque peu à peu une inertie qui parvient en définitive à largement le contrecarrer, et la multiplication des impulsions autoritaires ne fait que saper un peu plus leur effet. La question est de savoir comment rétablir la situation ; j'imagine que mettre un terme à ce que d'aucuns nomment la « réformite aiguë », et donc accepter qu'une armée ayant un état de préparation relativement bas - comme toute armée de conscription - évolue à un rythme compatible avec ceux qu'elle emploie et met sur pied, est la solution à étudier de plus près. Tout en acceptant les mesures pragmatiques que dictent les carences menaçant la pérennité de l'ensemble. Autant dire que l'écrire est bien plus facile que le faire !

Posted by Ludovic Monnerat at 9h20 | Comments (15) | TrackBack

3 mai 2006

De curieuses leçons

Le temps me manque pour en faire une analyse détaillée, mais j'ai été pour le moins surpris de lire cet article du New York Times sur la préparation des soldats US en partance pour l'Irak au National Training Center de Fort Irwin. Après avoir décrit l'action d'un adversaire (joué par un soldat américain) se faisant passer pour un marchand de hot dogs irakien afin de tuer par surpris des GI's, les autres écrivent ces lignes :

The lesson for American solders [sic] is clear: never trust any Iraqis, no matter how friendly they seem. It is a lesson that, unlearned, has killed many American soldiers on combat duty in Iraq.

Voilà une bien étrange manière de se préparer à un conflit de basse intensité où il s'agit de convaincre en vue de vaincre, où les esprits plus que les territoires doivent être conquis ! La primauté de la protection des forces sur l'accomplissement de la mission stratégique est un travers traditionnel des forces armées américaines, mais la profonde transformation vécue ces dernières années n'a semble-t-il pas encore réussi à s'en débarrasser entièrement.

Posted by Ludovic Monnerat at 8h11 | Comments (14) | TrackBack

29 avril 2006

Entre la vie et la mort

Les chiffres concernant l'évolution en 2005 du terrorisme mondial, publiés avant-hier par le Département d'Etat américain, ont encore une fois souligné l'importance des attentats suicides. Le changement apporté à la méthode statistique fait que les 11'111 attaques terroristes dénombrées intègrent désormais des attentats visant des infrastructures et des systèmes, comme des oléoducs en Irak, et que par conséquent la moitié de ces attaques n'ont pas entraîné de décès. En revanche, parmi les 14'602 personnes ayant péri suite à ces attentats (dont la majorité en Irak, soit près de 8300), presque 20% d'entre elles ont été victimes de 360 attentats suicides, qui ne représentent qu'environ 6,5% des actes terroristes.

Cette disproportion montre, si besoin était, qu'il s'agit bien de la méthode terroriste la plus dangereuse, dans la mesure où seules des limites matérielles (dispositifs de sécurité, explosifs utilisés, densité de la cible) et cognitives (connaissances du terroriste) peuvent entraver le succès ou les effets d'une action mue par une volonté et une conviction extrêmes. C'est également celle qui a l'impact psychologique le plus grand, en raison de sa médiatisation potentielle et de la détermination qu'elle illustre, sans toutefois que cet impact soit nécessairement positif ; il est au contraire le plus souvent contre-productif, comme l'a été le terrorisme en général à travers l'histoire. Enfin, c'est la méthode qui nécessite les réponses les plus difficiles, comme le « shoot-to-kill » adopté par les policiers britanniques suite aux attentats de Londres et menant directement à la transformation de nos sociétés en champs de bataille par l'adoption de procédures militaires et non plus judiciaires.

Un point essentiel, dans cette méthode terroriste, réside cependant dans sa dimension temporelle : l'anatomie de l'attentat suicide montre que le passage à l'acte survient le plus souvent après une préparation mentale prenant plusieurs années, voire davantage, et que la décision de se transformer en bombe humaine vise avant tout à la transcendance par un combat sanctifié. En d'autres termes, une décision prise à l'instant T de lutter contre les formes les plus radicales de terrorisme revient à tenter de contre-balancer dans l'urgence des années d'endoctrinement, de rationalisation et de préparation ; autant dire une action qui s'inscrit nécessairement dans la durée, et dont la composante sécuritaire ne peut avoir qu'un rôle d'appui - une contribution défensive, en tant qu'élément de protection et d'intégration (sociétés occidentales), et une contribution offensive, en tant qu'élément favorisant la diffusion des idées.

In fine, tout revient en effet à effacer les schémas d'un culte mortifère, dont l'islamisme est l'incarnation actuelle, pour les remplacer par d'autres ; à faire préférer la vie à la mort. Ceci me paraît impossible pour les sociétés qui préfèrent le suicide à l'adaptation, face à l'intégration occidentalisante de la planète, mais pas a priori pour les individus qui en sont issus. Je doute cependant que la ghettoïsation des collectivités potentiellement mortifères, sous la forme de pays entiers ou de quartiers dans nos villes, soit une solution soutenable. Quelle que soit les horreurs qu'ils entraînent, les attentats suicides conventionnels ne peuvent tuer qu'un nombre restreint de personnes à l'échelle d'une nation ; il faut accepter le risque du terrorisme suicidaire pour ne pas en être tous victimes, et donc renoncer à une sécurisation extrême de nos sociétés, tout en combattant impitoyablement ses tenants - thuriféraires, idéologues, commanditaires, collaborateurs comme exécutants - pour éviter une escalade incontrôlable.

Ce raisonnement perd néanmoins la validité que je lui prête dès lors que l'on parle d'armes de destruction massive!

Posted by Ludovic Monnerat at 19h43 | Comments (16) | TrackBack

25 avril 2006

Les Suisses et le terrorisme

Les attentats commis hier dans la station égyptienne de Dahab, avec 3 bombes placées délibérément dans des lieux publics, ont fait apparemment au moins 23 morts et 62 blessés. Comme durant les années 90, où les attaques terroristes islamistes ont fait plus de 1000 morts, la majorité des victimes sont des citoyens égyptiens frappés en même temps que leur gouvernement, pour lesquels le tourisme reste une source majeure de revenus. Cependant, des ressortissants étrangers ont également été touchés, et le décès d'un citoyen suisse a notamment été annoncé. Ce qui ne peut bien entendu que susciter un intérêt particulier chez ceux qui ont le devoir de protéger la Suisse et sa population (entre 60 et 70 Suisses étaient sur place)!

Toutefois, les victimes suisses du terrorisme (j'entends ici les personnes tuées, et non blessées ou traumatisées, puisque de tels effets sont plus difficiles à mesurer précisément) ne sont pas exactement une priorité politique dans notre pays. Il est d'ailleurs difficile d'obtenir une liste complète, et mes recherches - certainement insuffisantes - pour les 20 dernières années m'ont amené aux chiffres suivants :

Je saurais gré aux lecteurs de ce site de bien vouloir communiquer les victimes helvétiques que cette liste a omises ou corriger ses erreurs. Malgré cela, on parvient au chiffre d'au moins 45 morts en 20 ans, qui du point de vue statistique est extrêmement bas et n'indique pas de recrudescence récente, mais qui du point de vue politique et stratégique reste significatif. Il pose en effet la question suivante : dans la mesure où ces citoyens suisses - en tout cas depuis Louxor - ont été délibérément tués sans que leur nationalité suscite la moindre retenue, bien au contraire, à partir de combien de morts un Etat doit-il considérer ceci comme une attaque contre lui ? En d'autres termes : puisque nous faisons partie de l'Occident chrétien, blanc, high tech et opulent, à partir de combien de morts devons-nous considérer que les menaces à notre endroit se sont concrétisées, et que nous sommes en guerre ?

Une telle interrogation peut difficilement être tranchée dans un sens ou dans l'autre, puisqu'une vie humaine peut être à la fois tout et rien (ou presque), suivant la perspective que l'on adopte. Pourtant, alors que par le passé des guerres ont été déclenchées pour une oreille coupée, un télégramme insultant ou un ultimatum implacable, il reste assez surprenant de constater que l'on peut aujourd'hui tuer des Suisses sans s'attirer les foudres de la Confédération. Je ne suis pas sûr que nos ancêtres belliqueux apprécieraient! ce d'autant plus qu'un large éventail de réponses diplomatiques, judiciaires, financières et sécuritaires existent. Peut-être faudra-t-il que des Suisses meurent en Suisse du terrorisme contemporain, c'est-à -dire avant tout islamiste, pour qu'une telle réaction se produise - tant il est vrai que seul le sang parvient à émouvoir, et donc mouvoir, les démocraties.

Posted by Ludovic Monnerat at 10h48 | Comments (33) | TrackBack

23 avril 2006

L'impasse du non alignement

Les dernières déclarations attribuées à Oussama ben Laden, diffusées ce jour sur Al-Jazira, constituent un nouvel exemple de la rhétorique belliciste et globale que martèlent les islamistes à chaque occasion. Au-delà de la justification du terrorisme, puisque chaque citoyen occidental respectueux des élections et votations de son pays est déclaré cible légitime, l'appel à combattre toute force de l'ONU déployée au Soudan et la dénonciation des suspensions des aides aux Palestiniens confirment l'interdépendance, au nom de l'islam, de nombreux conflits décentralisés, et la vocation planétaire des liens existant entre eux. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois, loin de là , que la figure de proue historique de la mouvance islamiste sunnite s'en prend directement aux Nations Unies. Sans que les conséquences logiques de cette opposition ne soient vraiment tirées.

Le discours de ben Laden est en effet exclusif : même le gouvernement d'obédience islamiste de Khartoum ne trouve pas grâce à ses yeux, malgré des « intérêts communs », et ne saurait se substituer à l'autorité spirituelle et temporelle que revendique la mouvance Al-Qaïda. En d'autres termes, à plus ou moins brève échéance, tous ceux qui n'en sont pas membres deviennent ennemis. Malgré l'amalgame qui est souvent fait avec les positions très dures affichées par les Etats-Unis au lendemain du 11 septembre 2001, excluant toute neutralité dans le conflit en cours, on se trouve ici face à un ultimatum d'une autre ampleur : alors que l'administration Bush exerce des pressions tentaculaires pour inciter et/ou contraindre les Etats à coopérer, c'est l'existence même des Etats, et partant leurs actions, qui est combattue par la mouvance islamiste à travers son rêve d'un califat planétaire.

Que cet ultimatum soit difficile à pleinement intégrer ne doit pas étonner : il s'oppose si radicalement à tout le corpus des relations internationales qu'il n'offre aucune prise à la politique étrangère et se situe exclusivement dans le domaine sécuritaire (renseignement, défense, justice et police). Les réflexes que la diplomatie continue de pratiquer, à plus forte raison lorsque l'on tente un non alignement censé créer des conditions plus favorables pour le dialogue et la négociation, sont donc directement remis en question par les déclarations de ben Laden et consorts. Ceci devrait logiquement amener certaines interrogations, y compris pour le cas spécifique de la Suisse : est-ce que notre engagement militaire sous la bannière de l'ONU ou sous mandat onusien, en Afghanistan, au Proche-Orient ou ailleurs, constitue une implication volontaire dans un conflit ? Est-ce que nos programmes d'aide au développement ne sont pas, d'un certain point de vue, des actes de guerre ? Peut-on ignorer l'opinion de ceux qui nous déclarent la guerre ?

Bien entendu, la Suisse est un acteur mineur même sur le plan européen, et on peut s'imaginer pouvoir en quelque sorte passer entre les gouttes. A ceci près que la réalité de l'interpénétration des cultures et des identités nous a déjà rattrapés : ce samedi, en traversant la ville de Bienne, j'ai par exemple croisé deux hommes de haute taille, au physique arabe, portant une longue barbe impeccablement taillée, tout vêtus de blanc, et déambulant fièrement sur le trottoir. Qui sait exactement l'impact d'un discours de ben Laden sur ceux qui, dans mon pays, regardent chaque jour Al-Jazira, et non la TSR ? Le non alignement était intellectuellement concevable dans un monde bipolaire ; à une époque marquée par l'éclatement du sens et de l'espace, il ne constitue qu'une impasse.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h13 | Comments (13) | TrackBack

19 avril 2006

Des chiffres lourds de sens

Trouvé sur le site Conscience Politique, les chiffres des violences urbaines commises sur territoire français en novembre dernier, selon les déclarations du ministre délégué aux Collectivités territoriales, Brice Hortefeux :

« Au plus fort des événements, du 27 octobre au 20 novembre, plus de 10 300 véhicules ont été incendiés, dont 4 200 en ÃŽle-de-France. Plus de 200 bâtiments publics et 74 bâtiments privés ont été détruits, ainsi que 7 dépôts de bus et 22 bus ou rames de trains. » Pour le seul département de Seine-Saint-Denis, 1 266 véhicules, dont 3 bus ont été brûlés, 78 bâtiments ont été dégradés ou détruits, dont une caserne de pompiers, un local de police, 17 écoles, 12 collèges, 7 gymnases. Brice Hortefeux a rappelé que 139 fonctionnaires et militaires avaient été blessés, déplorant par ailleurs que « des agressions d'une rare violence » aient été commises (dont l'une a coûté la vie à un retraité de 61 ans). Les tribunaux ont prononcé 422 peines de prison ferme, ou partiellement ferme.

Ces chiffres viennent à mon sens confirmer a posteriori mon jugement sur les événements, à savoir qu'ils ont révélé une situation de conflit de basse intensité (il vaudrait mieux écrire très basse pour éviter l'amalgame avec des conflits armés contemporains), dont l'aggravation future est inévitable si la réalité qu'ils dévoilent et ses conséquences ne sont pas acceptées - ce qui me semble aujourd'hui loin d'être le cas. Le comportement de la classe dirigeante française sur le thème du CPE, que j'ai certes suivi de loin, fonde cette dernière appréhension.

Posted by Ludovic Monnerat at 15h01 | Comments (31) | TrackBack

18 avril 2006

La possibilité de la guerre (1)

A chaque époque la guerre dont elle est capable. Cette formulation sommaire est issue de réflexions récentes sur la diversité et l'alternance des formes de conflits au fil du temps, et sur la constance de la violence armée en dépit des tentatives visant à la réduire drastiquement. A l'heure où la plupart des opérations militaires s'inscrivent dans le cadre de missions de stabilisation, et donc visent à maîtriser cette violence au lieu de la déchaîner elles-mêmes, une réflexion dans ce sens me paraît souhaitable. La focalisation sur une seule forme de violence reste tout aussi funeste aujourd'hui qu'hier, et croire désormais à l'inanité des capacités de défense symétrique est autant une erreur - à mon sens - que le mépris des conflits de basse intensité au siècle dernier. Les formes de la guerre ne découlent pas de son existence [ou plutôt de son essence], mais bien du milieu dans lesquelles elles peuvent se manifester.

Ainsi, le développement de l'arme nucléaire a empêché, jusqu'ici du moins, la guerre totale de se reproduire sur le modèle des conflits mondiaux, avec leur montée aux extrêmes si caractéristique ; on pourrait même dire des bombes atomiques qu'elles ont tué la guerre classique entre nations industrialisées en provoquant un déséquilibre insupportable entre les pays détenteurs de l'arme nucléaire et les autres. Par ailleurs, l'alourdissement des armées conventionnelles modernes, c'est-à -dire aéromécanisées, l'augmentation drastique de leur efficacité au combat et la dilatation des secteurs d'engagement peuvent engendrer des coûts astronomiques, en hommes comme en devises, pour toute opération durable et d'envergure. La guerre classique est donc devenue trop risquée et trop coûteuse pour la plupart des enjeux et la plupart des acteurs ; du coup, la guérilla et le terrorisme sont devenus les formes de guerre les plus fréquentes, parmi des conflits de haute intensité rares et souvent brefs.

Ce basculement des méthodes n'a rien cependant rien de nouveau. Au début de la Seconde guerre mondiale, après la capitulation française, la domination écrasante du IIIe Reich sur le continent européen a propulsé sur le devant de la scène les opérations spéciales britanniques, et donc une forme de guerre indirecte adaptée aux circonstances. Au tournant du siècle dernier, les armées britannique et américaine - impossibles à vaincre de front - ont fait face à des guérillas féroces en Afrique du Sud et aux Philippines, qu'elles n'ont vaincu qu'en recourant à des méthodes impitoyables. De même, les armées au XVIIIe siècle sont souvent devenues tellement lourdes et axées sur la guerre de siège que les manÅ“uvres indirectes, utilisant des troupes légères pour mener la petite guerre, ont été nécessaires pour obtenir des succès que les méthodes conventionnelles auraient rendus trop coûteux. La quête de voies détournées, plus longues mais moins risquées, est ainsi une constante de la stratégie.

Quelles sont les tendances de notre époque ? La guerre se dérégule, se privatise et s'étend aux sociétés entières. La spirale descendante que subissent la plupart des armées occidentales, dont les capacités globales se réduisent chaque année davantage, se conjugue à la diabolisation de la guerre - jusqu'aux plus hauts échelons politiques - pour empêcher les Etats d'être encore les maîtres de la guerre, et donc de la paix. En parallèle, l'évolution technologique met à la portée de groupes non étatiques et d'individus des outils sans cesse plus puissants, voire même de nouveaux espaces conflictuels, qui permettent de contourner la puissance résiduelle, et très loin d'être négligeable, des Etats. En d'autres termes, nous assistons actuellement à un basculement vers des formes de guerre qui évitent autant que possible le champ de bataille, ou dans un sens plus large les forces de sécurité, pour frapper leurs objectifs véritables - politiques, économiques ou culturels.

J'arrête ici ma réflexion succincte, et attend avec intérêt vos commentaires avant de la poursuivre.

Posted by Ludovic Monnerat at 23h01 | Comments (23) | TrackBack

13 avril 2006

Avant le grand sommeil

Au sortir d'un engagement militaire intense, une question qui me frappe souvent est celle de la fatigue. Des journées de travail de 16, 18 et même 19 heures (l'armée suisse ne pratique pas vraiment les horaires de type OTAN) produisent immanquablement une fatigue qui peut être gérée au quotidien, avec l'adrénaline que produisent la proximité des délais et l'importance des tâches, mais dont les effets sont fréquemment sous-estimés. De tels rythmes sont certes assez rares, mais mes différents services m'ont régulièrement confronté à des journées comptant 14 heures de labeur. On raconte d'ailleurs dans nos rangs qu'il est très simple de vaincre l'armée suisse : il suffit de la laisser se préparer toute seule, s'astreindre à des journées interminables et mettre tout son monde à genoux par la fatigue ainsi générée ! :-)

A travers différentes lectures historiques, j'ai souvent été frappé par l'importance de la fatigue et par la rareté des mesures prises pour la réduire. Patton avait dit en Sicile d'un divisionnaire refusant de lancer une attaque à la date ordonnée qu'il « avait les foies » en raison de la fatigue (je cite de mémoire ; il s'agissait peut-être du général Truscott) ; mais sa méthode de commandement ne laissait pas vraiment de possibilité de repos à ses subordonnés. A son arrivée à la tête de la VIIIe Armée, Montgomery a surpris tout le monde en ordonnant que son sommeil ne soit en aucun cas troublé par l'arrivée de messages nocturnes importants, et que son état-major soit logé confortablement au lieu d'employer les mêmes tentes que la troupe. Dans un registre plus dramatique, dans les dernières pages de son journal, le commandant René Mouchotte mentionnait furtivement la fatigue immense que lui imposaient les missions de combat aérien!

La capacité à fonctionner efficacement dans des conditions difficiles, dont la fatigue fait d'autant plus partie qu'il est très facile de la provoquer, fait partie de toute formation militaire. Il n'est pas possible de simuler la lassitude des opérations de combat prolongées, mais il est possible de tester plus ou moins ponctuellement, par des exercices d'endurance, les dispositions des individus. Durant ma semaine d'endurance à l'école d'officiers, par exemple, j'ai dormi 15 heures en 5 nuits, et j'ai vu de mes propres yeux comment l'expression « dormir debout » peut se concrétiser dans la réalité ; les examens finaux des stages de formation d'état-major général amènent chaque officier à travailler entre 30 et 32 heures d'affilée, et à effectuer seul un labeur qui mobiliserait un petit état-major. Mais ceci reste limité dans le temps, et c'est bien la capacité à gérer et à limiter la fatigue qui, à terme, s'avère décisive.

Dernièrement, un officier général de l'armée suisse a expliqué en ma présence qu'il avait la chance de fonctionner selon des cycles de 3 heures, et qu'il lui suffisait de dormir ce laps de temps - réveil enclenché - pour conserver un état de forme optimal ; une telle faculté n'est toutefois guère fréquente. Pour ma part, je peux me contenter durablement de 5 heures de sommeil par nuit, même si des siestes ponctuelles sont vivement appréciées. En cas de quota insuffisant, en revanche, je constate progressivement une diminution de l'efficacité (perte de vue d'ensemble, défaillances de mémoire à court terme), une tendance à dramatiser, une susceptibilité accrue, mais aussi un rire plus facile et une propension marquée à la fantaisie. Comme quoi tout n'est pas entièrement négatif !

Dans la mesure où je suis dans cet état, je vais néanmoins m'accorder aussi vite que possible un repos qui, soyez en assurés, est pleinement mérité. :-)

Posted by Ludovic Monnerat at 22h18 | Comments (20) | TrackBack

29 mars 2006

La force des nouveaux espaces

De tout temps, le contrôle des espaces a été l'une des composantes essentielles de la puissance, et la conquête de nouveaux espaces une manière d'affaiblir ou de contourner cette puissance. L'espace terrestre et l'espace naval ont eu au cours des siècles une interdépendance étroite, toute suprématie sur l'un suscitant naturellement un intérêt croissant pour l'autre ; l'exploration maritime européenne aux XVe et XVIe siècles s'expliquait ainsi par la volonté de découvrir une route vers les Indes permettant de contourner la mainmise ottomane sur le Moyen-Orient. De même, une meilleure exploitation d'un même espace offrait l'opportunité de faire évoluer les capacités opérationnelles ; le développement des travaux de sape face aux forteresses de plus en plus puissantes, ou la mise au point de l'arme sous-marine pour contrer les flottes de surface et entraver les voies de navigation, relèvent de cette approche.

Rien cependant ne peut davantage bouleverser les rapports de force que la découverte et l'utilisation d'un espace jusqu'alors inaccessible ou inconnu. L'accès à l'espace aérien a brusquement relativisé le rôle des puissances terrestre et navale, en offrant des possibilités d'action indépendantes des reliefs et des voies d'eau, des dispositifs au sol comme des escadres en mer ; la Crète a pu être prise par les parachutistes allemands en 1941 malgré la suprématie navale et la supériorité terrestre des Alliés, avec de lourdes pertes il est vrai, alors que l'action ravageuse des U-Boote dans la bataille de l'Atlantique a pris fin dès que l'aviation alliée a eu une autonomie suffisante pour patrouiller au-dessus de tout l'océan. L'accès à l'espace électromagnétique, avec les liaisons sans fil, les écoutes ou encore le radar, a également eu des effets considérables, tout comme l'accès à l'espace exoatmosphérique, avec le lancement des satellites d'observation, de télécommunication ou encore de positionnement.

Depuis plus de 30 ans, une nouvelle dimension a également abouti à une redistribution de la puissance : l'espace cybernétique. La mise en réseau des ordinateurs a généré un espace logique dans lequel les informations circulent plus facilement que jamais, et donc un complément exponentiel à l'espace sémantique, dans le sens où il libéralise sans précédent la production et la distribution de contenus. Cette dimension en plein essor contribue encore davantage à réduire l'importance relative de l'espace terrestre, et donc des frontières géographiques qui y sont inscrites, en parallèle avec le développement des télécommunications sans fil. Malgré l'apparition de ces équivalents aux postes frontières que ce sont les filtres et autres pare-feux, les Gouvernements autocratiques perdent progressivement le contrôle d'un espace où s'échangent librement les informations les plus diverses ; la lutte du régime de Téhéran contre les blogs illustre bien ces tentatives visant à maîtriser ce qui, en définitive, ne peut pas l'être entièrement.

L'apparition d'un nouvel espace où se déploient les armes de tous types - canons, torpilles, ondes, images, idées, etc. - voit toutefois son effet être multiplié si les acteurs susceptibles de l'exploiter sont plus nombreux ; et c'est exactement la propriété de l'espace cybernétique. Que celui-ci soit aujourd'hui déjà de première importance me semble donc évident.

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28 mars 2006

La quête de la simplicité

Dans une grande structure comme l'armée, la complexité et la confusion font partie du quotidien : le nombre de personnes et de subdivisions impliquées dans des activités sectorielles, verticales ou horizontales est tel qu'il est nécessaire de lutter constamment pour synchroniser ou égaliser les connaissances. La bonne circulation de l'information devient ainsi une préoccupation essentielle, alors que les incompréhensions, les rumeurs, les erreurs et les rivalités ne peuvent que croître avec le nombre. Comme me le disait hier un ami, à l'issue d'un briefing que j'ai donné en Suisse centrale, on arrive dans des situations où la jambe droite ne sait pas ce que fait la jambe gauche, où des organisations entières ignorent les activités des autres et prennent tardivement conscience d'implications majeures pour leurs propres activités.

Une solution traditionnelle pour remédier à cet hermétisme consiste à favoriser les contacts transversaux, les relations directes entre individus situés dans différentes organisations. C'est une méthode qui fonctionne bien au sein de l'armée suisse, parce que le principe de la milice est remarquablement efficace pour nouer des contacts diversifiés (faire du « networking », quoi !), mais aussi parce que les organisations - des deux Forces aux grands états-majors - sont moins exclusives que dans d'autres pays. De ce fait, les amitiés et les camaraderies qui naissent aisément des services d'avancement effectués en commun ont un effet global qui dépasse largement le cadre de relations inviduelles, et qui contribue à réduire les frictions comme les décalages. Même si parfois des contacts directs provoquent également ceux-ci.

Avec le temps, je remarque cependant que même une multitude de connexions ne peut rien si une organisation produit intrinsèquement de la confusion. Souvent, le perfectionnisme et le niveau de détail usités dans une subdivision empêchent les autres de cerner les contenus ainsi produits. Le manque d'ouverture et le culte du secret contribuent encore à aggraver l'incompréhension, bien que la sécurité opérationnelle justifie une bonne part des mesures prises dans ce sens. La pratique consistant à mettre en ligne sur l'Intranet des travaux en cours, avec possibilité pour des membres d'autres subdivisions de les consulter, de les compléter ou de prendre position à leur sujet, n'est pas encore d'actualité. Sur le fond comme sur la forme, les pratiques courant nuisent à l'efficacité d'ensemble.

Une solution valable me semble ainsi la recherche constante de la simplicité. Il est difficile de faire simple, mais la clarté et la compacité des contenus simples peuvent venir à bout de bien des difficultés ; un schéma avec quelques traits, une information d'une page A4, un folio avec quelques éléments permettent d'aller à l'essentiel et de limiter la confusion. Pour ma part, j'essaie d'appliquer cela au quotidien, et la détermination du niveau de détail adéquat est devenue l'une de mes priorités dans chaque document produit. Mais ceci exige des efforts constants ; mettre de l'ordre dans le chaos a beau être le propre des chefs militaires, les méandres de l'administration et de ses voies plus qu'impénétrables exigent un savoir qui m'échappe encore largement ! :-)

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21 mars 2006

Travailler avec les Norvégiens

Norvege.jpg

L'exercice auquel j'ai participé m'a permis de découvrir la Norvège, c'est-à -dire une toute petite partie de ce vaste pays, et surtout de travailler avec les Norvégiens. Ceux-ci sont en effet de longue date membres de l'OTAN, et disposent d'une expérience opérationnelle très étendue, notamment dans les Balkans, en Afghanistan et en Irak. Pour les officiers suisses, appartenant à un pays membre ni de l'OTAN, ni de l'UE, et dont l'expérience opérationnelle au-delà des frontières est pour le moins restreinte, il était donc intéressant de voir comment fonctionnent des états-majors qui, pour être multinationaux, avaient tout de même une forte ossature norvégienne. Ceci d'autant plus que les locaux utilisés, dans la forteresse de Stavanger, sont également ceux du quartier-général des forces armées norvégiennes, et que nous avons eu accès à plusieurs outils de planification et de commandement que celles-ci utilisent.

Mon expérience personnelle m'a amené à éprouver une grande estime pour les officiers norvégiens : ouverts, travailleurs, amicaux, souvent pince-sans-rire, précis et exigeants, ils ont fait en sorte que la collaboration soit aussi agréable qu'efficace. Avec la forte participation de Suédois et de Finlandais, ces états-majors étaient d'ailleurs largement scandinaves, et les officiers suisses ont de longue date des convergences culturelles qui leur permettent d'être sans autre intégrés à de tels milieux. La seule difficulté est venue du fait que certaines conversations parfois en sont subitement venues à se faire en-dehors de l'anglais, et que la bienséance nous empêcher d'exiger de nos hôtes un retour immédiat à une langue officielle de l'OTAN. Toutefois, ceci n'a pas donné lieu à des dérapages, et il est probable que certaines conversations portaient de toute manière sur des intérêts nationaux.

L'un des traits que j'ai le plus appréciés, chez mes camarades norvégiens, était leur pragmatisme ; face à chaque problème, ils cherchent systématiquement des solutions simples, avec des mécanismes connus de tous, et évitent le perfectionnisme qui fait parfois des états-majors suisses des horloges en constant décalage avec la réalité. Les ordres qui ont été émis autour de moi (j'en ai rédigé quelques uns, parce que la production d'ordres partiels fait partie des tâches d'un centre d'opérations) se limitaient ainsi à l'essentiel, et ne fournissaient des éléments de détail que s'ils étaient absolument nécessaires pour la synchronisation de l'action. Du coup, l'état-major était également capable de réagir plus vite, et donc de créer des conditions plus favorables pour les formations subordonnées. C'est une leçon que je n'ai pas manqué d'emmener et je compte appliquer dans mes prochaines activités de planification, que j'ai repris aujourd'hui après avoir digéré la pile de courriels qui s'est accumulée en mon absence ! :-)

Posted by Ludovic Monnerat at 19h04 | Comments (2) | TrackBack

20 mars 2006

L'interopérabilité avec l'OTAN

Un élément essentiel de l'exercice auquel j'ai participé réside naturellement dans la connaissance des procédures, des acronymes et de la doctrine de l'OTAN. Le sujet reste très sensible en Suisse sur le plan politique, et les adversaires de l'Armée XXI dénoncent régulièrement une supposée volonté d'adhérer à l'OTAN qui gangrènerait nos rangs. Cette accusation a pour principal argument les objectifs de l'armée en termes d'interopérabilité, c'est-à -dire dans sa capacité à coopérer étroitement avec les états-majors et les formations de l'Alliance. Pourtant, pareille interopérabilité est différenciée : si les Forces Aériennes et les impératifs de la sauvegarde de l'espace aérien exigent une compatibilité jusqu'à l'élément individuel, il n'en va pas de même avec les Forces Terrestres, où ce sont avant tout les états-majors - et partant les systèmes de commandement - qui sont concernés.

Est-il cependant dans l'intérêt de la Suisse de se rapprocher de l'OTAN, notamment en envoyant ses officiers d'état-major suivre des formations ? Au vu de mon expérience personnelle, forcément limitée, je trouve que la participation aux cours et aux exercices de l'Alliance apporte beaucoup, parce que celle-ci a une expérience opérationnelle ayant abouti à un savoir-faire précieux ; toutes les facettes d'une opération militaire moderne sont couvertes par ses règlements, par des formulaires standards, par ses briefings routiniers. En revanche, les spécificités suisses font que ce savoir-faire doit être adapté à nos besoins et à notre rythme : on ne peut pas copier/coller, mais prendre le meilleur et le convertir. De ce fait, je considère que l'OTAN offre à l'armée suisse un environnement favorable pour sa propre transformation, mais que le transfert doctrinal et opérationnel doit se faire en fonction de notre spectre d'engagement, de notre système de milice et de nos intérêts nationaux.

Aujourd'hui, cette démarche reste cependant largement empirique, et des décalages nous confrontent à des situations déstabilisantes ; nous ne sommes pas loin de devoir choisir, lors de chaque planification - en vue d'une opération ou lors d'un exercice -, si nous appliquons les règlements OTAN, les règlements suisses, ou un mélange des deux. Les tiraillements sont d'une double nature : d'une part, une coopération avec des armées étrangères exige une compatibilité avec leurs procédures, et les nations neutres du continent ont toutes adopté les principes de l'Alliance (c'est d'ailleurs l'un des objectifs des exercices VIKING), alors même que les formations de milice suisses et leurs états-majors ne sont pas en mesure d'être OTAN-compatibles ; d'autre part, si ces principes érigés en standards ont de nombreuses qualités, ils répondent aux besoins d'opérations multinationales de grande ampleur et/ou de longue durée, et non à ceux d'opérations nationales. Un compromis est donc inévitable.

Et ceci répond à mon sens à l'accusation mentionnée ci-dessus : l'interopérabilité ne doit pas être confondue avec le mimétisme, et elle relève de la disponibilité militaire, et non de décisions opérationnelles. La capacité à coopérer étroitement et après une courte préparation avec des forces armées étrangères revient à élargir la palette d'options militaires susceptibles d'être proposées au Conseil fédéral, et non à lier ce dernier par une dépendance systémique ou matérielle.

Posted by Ludovic Monnerat at 23h50 | Comments (5) | TrackBack

18 mars 2006

Une tranche atmosphérique

Il règne toujours dans les centres d'opérations multinationaux une atmosphère particulière : les cliquetis des claviers et des souris, le bruit de fond des ventilateurs (des ordinateurs, des pro-jecteurs comme de la climatisation), les discussions qui se poursuivent dans les cellules et qui mélangent diverses langues, les téléphones qui sonnent, les interpellations à haute voix sur des points urgents, la lumière des néons, les écrans sur lesquels défilent les informations, les bips signalant l'arrivée des messages (ou les annonces d'erreur de Windows !) - tout cela forme un fond sonore stimulant et intéressant. La manière dont circulent les informations, les liens qui se créent après quelques jours seulement de travail en commun, permettent de trans-former un assemblage d'individus en un outil chaque jour plus performant.

Parfois, un événement survient qui mobilise l'attention du centre, et les projecteurs font défiler quelques folios décrivant un concept d'opérations, une idée de manÅ“uvre, une liste d'appuis ou encore une évaluation de la situation. Des synchronisations sont discutées, des déconflic-tualisations sont mises au point, des décisions sont prises, avec l'apport des officiers de liaison issus à la fois des contingents subordonnés et des autres composantes, et sur les bases créées par les coordinateurs des opérations. Ces décisions sont ensuite transmises par télé-phone, confirmées par courriels, sous la forme d'ordres partiels ou encore d'ordres d'exécution, avec des fichiers annexés pour les éléments visuels nécessaires. Ce qui permet au centre de reprendre son atmosphère normale, et d'être prêt à réagir promptement!

Posted by Ludovic Monnerat at 22h34 | TrackBack

12 mars 2006

Une routine opérationnelle

Le quartier-général formé pour l'exercice auquel je participe connaît une routine tirée du fonctionnement standard en opérations, avec deux rotations (day shift et night shift). De ce fait, ma journée de travail commence à 0715, lorsque j'entre dans le bunker, et la première activité consiste à recevoir les informations de l'équipe de nuit, dans le cadre des cellules (je suis au centre d'opérations) puis avec tout l'état-major ; les heures se succèdent ensuite en travaux divers, avec des briefings à suivre, des documents à établir, des coordinations à effectuer, des questions à poser et des réponses à fournir, envers les unités subordonnées (réelles) et l'échelon supérieur (joué par la direction d'exercice). Fort logiquement, la dernière activité consiste à fournir les informations à l'équipe de nuit, de sorte que le travail cesse aux alentours de 2100.

Ce qui est impressionnant, même dans un exercice ayant une durée limitée, c'est de voir à quel point la conduite et l'exécution des missions deviennent répétitives malgré tous les imprévus qu'elles comportent. Le film « Le jour de la marmotte », qui est devenu l'un de mes préférés avant même que j'entre dans la voie militaire, est ainsi une métaphore que déclinent rapidement tous les états-majors aux horaires et activités bien réglés. C'est toute la difficulté des opérations de longue durée : développer une routine qui permette de systématiser et d'automatiser la succession des travaux sans pour autant que ceux-ci ne deviennent systématiques ou automatiques. Bref, trouver l'équilibre entre les habitudes et les initiatives, surtout lorsque le personnel effectue des rotations en un bloc.

Dans un exercice, heureusement, l'amélioration du travail d'ensemble permet de diminuer le poids de la routine!

Posted by Ludovic Monnerat at 23h45 | Comments (1) | TrackBack

9 mars 2006

Le sens des armées

L'une des questions soulevées en plénum durant le Symposium du CHPM, et qui revient avec insistance depuis 15 dernières années, est celui du sens des armées. La bulle idéologique de la guerre froide, avant son éclatement, fournissait aux militaires occidentaux une légitimité aussi évidente que fossilisée ; à lui seul, l'archi-ennemi soviétique dictait toutes les stratégies de défense, focalisait les énergies et les idées, imposait un face-à -face à la fois obsédant et intellectuellement contre-productif. Cette situation était particulièrement marquée en Suisse, où la défense du territoire résumait à elle seule la raison d'être de l'armée. Avec la disparition progressive des capacités d'attaque aéroterrestre en Europe, dû d'abord à l'éclatement du Pacte de Varsovie, puis à la mutation des armées européennes et enfin au départ prévu des divisions lourdes américaines, il est inévitable que le sens de la défense nationale et de son outil principal soit remis en question.

Les adversaires de l'armée suisse accusent régulièrement celle-ci d'être surdotée en soldats et en équipements, notamment face aux armées qui nous entourent ou par rapport à la surface de notre territoire ; leur raisonnement est souvent spécieux, parce qu'il n'intègre pas les capacités opérationnelles ou la typologie des espaces, et parce qu'il ne se fonde pas sur des travaux de planification approfondis. Il n'en demeure pas moins qu'il n'existe plus ou presque en Europe de capacité d'invasion à la mesure de nos défenses ; les divisions blindées, ces fers de lance des attaques conventionnelles qui ont commencé à être formées voici 70 ans, sont en voie d'extinction avancée. Bien entendu, d'autres formes d'actions offensives restent disponibles (opérations aériennes) ou ont pris de l'ampleur (opérations spéciales, opérations d'information), mais elles appellent également des réactions autres.

Si le territoire n'est plus menacé, à quoi servent donc les armées ? Je pense que toute réponse à cette question repose sur deux perspectives, la première historique et la seconde analytique.

D'une part, la dépendance étroite des armées envers les frontières géographiques est une conséquence de l'avènement des Etats-nations comme structures politiques et sociétales dominantes, tout spécialement dans l'emploi de la guerre. La notion d'intégrité territoriale avait moins de sens lors d'époques antérieures, et la fonction des armées consistait alors davantage à déployer une puissance au service du pouvoir politique, notamment pour protéger les populations assujetties et les voies commerciales, ou au contraire pour leur nuire. Cela ne signifie pas que les terres et leurs délimitations ne comptaient pas ; cela signifie que les armées, étant bien moins dissociables à la fois des gouvernements et des populations, avaient un spectre d'engagement bien plus large et flexible dans l'espace et dans les modalités que durant le XXe siècle. Logiquement, l'affaiblissement des Etats-nations devrait donc se répercuter sur l'emploi de leurs outils militaires dans un sens similaire.

D'autre part, l'impact des armées sur les populations a très souvent comporté une dimension coercitive, voire répressive, même en-dehors des occupations et des conquêtes. L'emploi de formations militaires pour le service d'ordre en cas de menace grave sur la sécurité intérieure est par exemple une option légale et légitime dans un Etat aussi démocratique et respectueux des libertés que la Suisse. Indépendamment des causes et des débats, les armées ont une fonction de stabilisation et de modération qui empêche les violences de dépasser un seuil critique et de mettre en péril l'existence même d'un Etat ou l'unité d'une société. Une guerre civile est très difficile à empêcher lorsque ses facteurs déclencheurs sont en place, car ils échappent pour l'essentiel au champ d'action militaire, mais la dégérescence d'une situation peut être prévenue, ralentie ou stoppée par des mesures drastiques liées à celui-ci.

Ceci permet à mon avis de cerner le sens premier des armées, trop longtemps confondu avec la seule défense : prévenir et réduire les ruptures de la normalité à travers la maîtrise de la violence extrême. L'évolution excessivement rapide de notre monde dans le domaine économique, technologique et démographique provoque des déséquilibres, des impasses et des transferts de pouvoir qui sont autant de facteurs belligènes ; si les armées n'ont qu'une influence limitée sur ces facteurs, elles doivent au contraire avoir un effet préventif sur les passages à l'acte, et éviter ou abréger les hostilités dans le sens de l'état final défini par l'échelon politique. Garants de la stabilité et de la sécurité face aux menaces les plus graves, de part et d'autre des frontières nationales, les militaires ont donc un rôle essentiel à jouer. A condition de développer la disponibilité, la flexibilité et l'efficacité requises.

Posted by Ludovic Monnerat at 16h19 | Comments (12) | TrackBack

2 mars 2006

Entre guerre et paix

Il m'est récemment venu à l'esprit une réflexion iconoclaste que je vais tenter d'approfondir. En contemplant l'histoire des nations avec beaucoup de recul, on s'aperçoit que les progrès majeurs et les apogées sont souvent liés à des périodes de guerre : les conflits incessants dans la Chine du premier millénaire ont concouru au développement de la poudre et du papier ; ceux de l'Italie du XVe siècle ont grandement fortifié l'élan qui a mené à la Renaissance, tout comme le mouvement de la Reconquista a abouti aux Grandes Découvertes ; jusqu'à la Seconde guerre mondiale, qui a précipité le développement de l'informatique, de l'aviation à réaction ou encore du nucléaire. On peut également voir la guerre froide comme une telle période, avec comme progrès notables la Conquête de l'Espace et l'Internet. D'où ma réflexion : et si la guerre était un état somme toute préférable à la paix ?

Avant que l'on me traite de belliciste sanguinaire ou de traîneur de sabre à interner, essayons de préciser le propos. La guerre, en tant qu'affrontement délibéré, dérégulé et intense de plusieurs communautés humaines, constitue l'activité la plus complexe, la plus dangereuse et la plus stimulante que l'on puisse imaginer. Le discours ambiant avant tout victimisant sur la guerre, avec la généralisation d'un stress post-traumatique qui reste minoritaire, tend à nous faire oublier qu'une proportion probablement égale de soldats se réalisent à travers le combat ; comme l'a écrit Martin van Creveld, « le vrai motif des guerres réside dans le fait que les hommes les aiment et que les femmes aiment les hommes qui les font pour elles ». Les énergies sont concentrées, les esprits focalisés, les forces additionnées par la guerre ; que celle-ci accélère ou provoque des progrès est donc logique.

Cette vision est toutefois incomplète et biaisée pour plusieurs raisons. Tout d'abord, les pertes et les destructions engendrées par chaque conflit doivent bien entendu être mises en rapport avec les bénéfices tirés, et je doute que le bilan puisse être jugé positif dans la plupart des cas ; si les deux guerres mondiales du XXe siècle ont été décisives pour l'égalité entre les sexes ou pour le développement des transports, elles ont surtout abouti à des massacres qui ont durablement affaibli le continent européen. Par ailleurs, et c'est plus subtil, l'histoire a été écrite par les vainqueurs, dont nous sommes en partie les descendants ; la notion de progrès, facile à percevoir au siècle dernier, l'est beaucoup moins en remontant le temps, car les vaincus ont régulièrement été éradiqués. De ce fait, les progrès perçus ne sont peut-être qu'une fraction de ce qu'ils auraient pu être.

Il faut donc s'intéresser à la paix avec le même sens critique pour trouver le vrai sens de ma réflexion initiale. L'absence de guerre amène les énergies à s'exprimer dans des activités réputées plus constructives, et le goût pour la confrontation est essentiellement canalisé dans la concurrence économique et la compétition sportive - deux domaines qui ont d'ailleurs largement recyclé le vocabulaire de la guerre. Mais la paix, que d'aucuns surnomment le mildiou de l'héroïsme, est également lénifiante par la stabilité et la prospérité qu'elle procure, par l'absence fréquente d'enjeux pour lesquels il est digne de s'engager pleinement - c'est-à -dire en combattant au péril de sa vie. Les sociétés trop longtemps en paix risquent de s'assoupir, de rêver d'éternité ou même de décroissance au lieu de conquérir leur avenir, faute de l'énergie que fournit l'aiguillon de la survie, et finalement peuvent en pâtir au point de disparaître.

Sommes-nous pris entre deux maux différents mais également mortels, entre la guerre qui sacrifie à court terme et la paix qui galvaude à long terme ? Dans ce cas, l'état le plus favorable est celui de l'entre-deux guerres, ce qui devrait correspondre à une compréhension réaliste du mot « paix » : une situation précaire qu'il s'agit de préserver le plus longtemps possible, tout en identifiant clairement nos ennemis et en se préparant à leur opposer des réponses adaptées. La notion d'ennemi me paraît ici au cÅ“ur du problème : c'est en reconnaissant comme tels les individus et les communautés qui nous menacent que l'on parvient maintenir une perception suffisamment aiguë des enjeux pour obtenir le bénéfice de la belligérance sans en payer le prix. La guerre n'est donc pas préférable à la paix ; c'est la capacité à faire l'une, et donc à préserver l'autre, qui l'est - pour tous, et en tout temps.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h14 | Comments (17) | TrackBack

25 février 2006

Changer les politiques de défense

Le quinzième et dernier exposé, « Changement des politiques de défense : quel rôle pour les idées ? », a été présenté par le colonel EMG Christian Bühlmann, responsable de la recherche et du développement en matière de doctrine militaire.

Le conflit d'idées a formé l'évolution des politiques de défense en Suisse.

L'armée a subi des changements complets et complexes ces 15 dernières années. Depuis 1848, toutes les transformations militaires ont été vécues avec des débats publics, et 20 initiatives et référendums ont été soumis au peuple depuis 1945. Le changement peut être expliqué par les intérêts personnels, les cultures institutionnelles ou la dynamique des idées. Les croyances sont hiérarchisées (deep core, policy core, secondary effets - Sabatier et Jenkins-Smith) ; les coalitions de causes influencent le débat (classiques : gagner ou rien ; réformistes : armée de milice ; pacifistes : suppression de l'armée). Le modèle politique (policy core) change avec une transformation des conditions militaires stratégiques, un changement de la coalition gouvernementale, et une exploitation des opportunités.

Le Konzeptionsstreit l'illustre. Dès 1941, deux tendances s'opposent dans l'armée suisse quant à l'avenir de la défense, entre une conception axée sur la défaite de l'adversaire (la fin justifie les moyens) et une autre axée la poursuite du combat pour créer des conditions favorables pour l'après-guerre (les moyens déterminent la fin) ; ceci aboutit à 3 groupes, entre la défense mobile, la défense de zone et les môles de résistance. La guerre froide permet un consensus sur la défense de zone, qui est appliquée en 1951.

Le Konzeptionsstreit rebondit en 1955, avec l'apparition d'armes nucléaires (transformation mil-strat) et le changement à la tête du DMF, Chaudet relevant Kobelt (changement gouvernemental), et deux coalitions se forment autour de la défense mobile et de la défense de zone. Après des études de conception et des livres de différentes couleur (opportunité), la défense mobile est acceptée et intégrée à l'organisation des troupes 61. Mais l'affaire des Mirages ruine la crédibilité de cette conception, avec l'incapacité d'acquérir les moyens nécessaires à la défense mobile. Ceci aboutit à une doctrine combinée axée sur la défense de zone, dès 1966 et jusqu'en 1994.

Ces divergences de croyances se répètent entre les années 60 et notre époque. Les mêmes mécanismes expliquent cependant la réforme Armée XXI ; les polarisations continuent, le clivage entre les 2 coalitions s'accroît, d'autant que celles-ci ne soutiennent pas la même armée. Trois risques de choc externe existent sur l'armée : la pression budgétaire, l'écart de valeurs entre société militaire et civil, la pression de la culture d'entreprise à court terme. Une troisième voie pourrait utiliser ces risques à son profit.

Posted by Ludovic Monnerat at 11h00 | Comments (16) | TrackBack

Armées contre populations

Le quatorzième exposé du symposium, « Quand l'Armée combat la population », a été présenté par Philippe Richardot, docteur et professeur agrégé d'histoire, délégué Mediterranée de la Commission française d'histoire militaire (entre autres).

Deux cas existent lorsqu'une armée combat la population : lors d'une guerre civile et cas d'occupation étrangère. Dans cette dernières situation, les actions de force combinent l'emprise territoriale, la terreur et les actions mobiles de frappe.

Contre une guérilla peu implantée, le bouclage ou l'enclosure suffisent (Che Guevara) ; lorsque la guérilla a de nombreuses troupes mais peu de liens avec la population (Malaisie, 1948-56), on peut couper la guérilla en l'encageant dans des régions défavorables. Une guérilla qui dispose d'un sanctuaire hors d'atteinte ne peut être vaincue avec des réduits opérationnels et des actions mobiles (Afghanistan : appui des moudjahiddins en Pakistan, échec des Soviétiques). Une guérilla bien implantée ne peut être vaincue par l'enclosure et le maillage, même avec en sus avec des actions mobiles ; le cas de l'Algérie le montre, et les effectifs importants nécessaires - 429'000 militaires français, 150'000 harkis, 100'000 policiers contre 30'000 rebelles - n'ont pas suffi.

La terreur seule ne peut vaincre une guérilla (exemple des nazis en Europe), lorsqu'une aide extérieure lui parvient et lorsque l'espoir subsiste. Contre une guérilla fortement implantée avec peu d'effectifs, l'enclosure et le terreur sont la clef des opérations : barrière physique et psychologique se complètent. L'exemple a été démontré durant la guerre des Boers : la victoire britannique a été obtenue au prix de 50'000 km de barbelés, de 8000 blockhaus, de l'incendie de 35'000 fermes, de l'envoi de 10'000 auxiliaires noirs (avec des pouvoirs arbitraires sur la population féminine blanche) ; de 27'000 hommes et de 28'000 femmes ou enfants tués dans les camps de concentration (pertes britanniques : 22'000 tués et disparus, 70'000 blessés). Les Soviétiques ont d'ailleurs repris les méthodes britanniques à une échelle démultipliée.

Contre une guérilla paramilitaire nombreuse, des effectifs très nombreux sont nécessaires : en 1926 [et non 1826, je pense que l'erreur est de moi] contre Abd-el Krim au Maroc, l'Espagne a engagé 140'000 hommes et la France 325'000. De vastes opérations de bouclage et l'emploi de colonnes infernales peuvent finir par isoler le chef de la guérilla de la population, celle-ci étant lassée par les années de contre-guérilla. Celle-ci ne peut donc réussir qu'avec le temps.

Posted by Ludovic Monnerat at 10h37 | Comments (13) | TrackBack

23 février 2006

Compagnies privées et droit international

Le deuxième exposé du symposium, « Compagnies militaires privées et droit international humanitaire », a été présenté par François Sénéchaud, chef de l'unité Force armée et sécurité au CICR.

Les compagnies militaires privées sont actuellement sous les feux de l'actualité, en raison de leur présence importante en Irak, de leurs pertes dans ce conflit ou de leur implication dans les mauvais traitements de la prison d'Abu Ghraib (note : qu'un membre du CICR parle de mauvais traitements dans ce cas me paraît digne d'attention).

Les compagnies militaires privées sont anciennes, que ce soit au sol (avec les condottieri ou les spécialistes tels qu'arbalétriers) ou sur les mers ; cette dernière activité n'a cessé qu'avec la Déclaration de Paris de 1856. La situation actuelle en matière de privatisation et d'externalisation fait que la gamme des prestations offertes dans le privé comprend la formation, le renseignement, la protection de personnes et d'objets, la planification voire même l'exécution d'actions de combats. Parmi leurs clients figurent des Etats, des IO, des ONG, des groupes armés, et même le CICR sous certaines conditions. Ce développement s'explique par la réduction des budgets de la défense, par les besoins du renseignement après le 11 septembre, par le savoir-faire lié aux systèmes d'armes de pointe.

L'externalisation n'en est qu'à ses débuts, d'après de nombreux observateurs, académiques ou non. Le recours aux compagnies militaires privées pose cependant deux défis principaux : juridiques et humanitaires. Le monopole de la violence est une compétence essentielle de l'Etat, et il n'est pas contesté ; le centre de gravité de la chose militaire a évolué, il s'agit davantage de maîtriser l'information qu'appliquer la force. Dans la mesure où les compagnies privées ont mis l'accent sur des fonctions non combattantes, elles ont tiré parti de cette évolution. D'un point de vue humanitaire, le contact entre personnes protégées et employés militaires privés est le principal problème.

Le terme de mercenaire est employé de façon abusive, parce que le Premier protocole additionnel aux Conventions de Genève définit 6 critères pour appeler comme tels des personnages. Le principe de la distinction (combattant / civil) est cependant mis en péril par les sociétés militaires privées, parce que leurs employés sont des civils aussi longtemps qu'ils ne sont pas incorporés dans les forces armées et ne participent pas aux hostilités. Les personnes reconnues comme mercenaires sont également civiles. La responsabilité pénale - bien plus que civile - des compagnies militaires privées est cependant difficile à établir, notamment en raison des sous-traitances entre compagnies ou des problèmes de juridiction.

Les commandants militaires, selon le Premier protocole, sont responsables de toutes les actions commises dans leur secteur d'engagement. Mais les compagnies militaires privées n'ont souvent pas le code pénal ou le code militaire qui sont le corollaire d'une telle responsabilité. Un cadre régulateur visant à rendre les Etats responsables des actions commises à la fois par leurs organes et par les entités qu'ils mandatent devrait permettre de faire face à ce problème. Le CICR s'associe à l'initiative suisse pour l'adoption d'un tel cadre appliqué aux compagnies privées.

Posted by Ludovic Monnerat at 18h26 | Comments (4) | TrackBack

La ville et ses défis

Le premier exposé du symposium, « La ville - Un défi à la maîtrise des espaces », a été présenté par le colonel EMG Alain Vuitel, chef de la doctrine militaire de l'armée suisse.

Pour lui, la ville est aujourd'hui un espace qui rassemble plusieurs défis : des défis traditionnels, avec l'engagement de moyens militaires classiques, des défis irréguliers sous la forme d'actes terroristes (terrorisme), des défis catastrophiques (naturelles) et des défis fondamentaux (technologie).

Les défis irréguliers ont lieu lorsqu'une force souvent asymétrique tente de contester la supériorité d'une armée régulière. Or, pour s'opposer à la supériorité, à une force telle que les Etats-Unis, il faut diminuer sa signature et trouver des formes de combat évasives (cet épithète est le mien) dans des espaces contestés, où la suprématie technologique n'a plus cours ; par exemple en-dessous de 3000 mètres pour l'espace aérien, ou en milieu urbain pour l'espace terrestre.

L'espace urbain est flou ; sa séparation entre urbain, suburbain ou non urbain est difficile (ces 3 épithètes sont les miens). Nous sommes dans un réseau de villes et de métropoles. Il est complexe, parce qu'il a une existence ancienne, parce que ses quartiers peuvent être spécialisés ; chaque ville est différente l'une de l'autre. Il est divers, aussi divers que le nombre d'individus qui s'y trouvent ; il est ainsi impossible de dessiner une carte sociale d'une ville pour appréhender les réactions d'une population. Il concentre les risques, avec une cascade d'effets pouvant être générés.

L'espace urbain est paradoxal : les militaires se sont souvent gardés d'engager des forces dans les villes, car celles-ci absorbent les forces, compliquent les communications, réduisent l'effet des armes, troublent l'orientation, réduisent la liberté de manÅ“uvre et confrontent au contrôle des populations. Mais les villes sont aussi des centres de pouvoir, des points logistiques et des passages obligés.

Il existe 3 types d'actions militaires en milieu urbain : des opérations pour la ville, pour s'emparer des infrastructures et capturer une population afin d'en tirer profit, par le biais du siège ou par la ruse ; des opérations contre la ville, afin de détruire l'infrastructure et la volonté des populations qui s'y trouvent (Seconde guerre mondiale) ; des opérations dans la ville, face à un adversaire symétrique ou non. Dans ce dernier type, la ville n'est plus le centre de gravité unique, mais les dimensions physique, humaine, économique, sociale doivent être prises en compte.

La ville est au centre des activités humaines. La trinité de Clausewitz (gouvernement, armée, population - avec la ville entre les trois) doit être adaptée, et l'armée doit être remplacée par l'ensemble des instruments de puissance de l'Etat. L'équilibre de ce triangle forge une stabilité, une résilience, face aux attaques extérieures ou intérieures.

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En direct du Symposium

Depuis cet après-midi et jusqu'à samedi, je participe au XIVe symposium international d'histoire et de prospective militaires à Pully, au Centre Général Guisan. Sur le thème « La population et les armées », cette rencontre rassemble environ 80 personnes, parmi lesquels des spécialistes et des chercheurs européens parmi les plus renommés. Je vais tenter d'en fournir ici plusieurs éléments.

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19 février 2006

Le problème des sous-munitions

La Belgique est devenu cette semaine le premier pays à introduire une loi interdisant les armes à sous-munitions, avec un vote de la Chambre survenant 3 mois après celui du Sénat ; une seconde loi sera certes votée pour promulguer des exceptions sauvegardant des intérêts industriels et autoriser certaines munitions intelligentes, mais il s'agit néanmoins d'une victoire pour la coalition d'organisations non gouvernementales qui a lancé voici plus de 2 ans une campagne allant dans ce sens. La capacité d'influence des ONG de type humanitaire/pacifiste, avec leurs relais dans les médias, le milieu académique ou le monde du show-business, est donc démontrée ; le délai nécessaire à la diffusion d'un message moral et à l'altération des perceptions est un facteur intéressant.

Apparemment, les débats parlementaires belges n'ont pas vraiment traité la question militaire, et ce sont des préoccupations économiques qui ont imposé de réduire la portée de la loi. En d'autres termes, la nécessité militaire en général des armes à sous-munitions, contestée par les ONG, n'est pas un aspect prioritaire d'une démarche mettant systématiquement en avant l'aspect émotionnel et éthique des victimes, si possible enfantines. Dans la droite ligne du Traité d'Ottawa sur les mines antipersonnel, les armées occidentales se voient donc menacées de perdre une nouvelle palette d'armes. Combinée à celle visant à contraindre les nations de retirer les restes explosifs des guerres sur les territoires qu'elles contrôlent, cette démarche renforce le désarmement unilatéral des Etats européens. Sans prêter une attention particulière à leurs besoins futurs.

La raison d'être des sous-munitions consiste à permettre au petit nombre de combattre la multitude ; leur développement a été intense durant la guerre froide, notamment avec la création de systèmes multipliant la puissance de feu grâce à la miniaturisation. En combinant précision et saturation, ces armes sont capables d'infliger des pertes énormes à un adversaire concentré, mais leur pourcentage de ratés occasionne un danger au-delà de la frappe - ce qui leur vaut la campagne lancée contre eux. Toutefois, depuis une quinzaine d'années sont apparues des sous-munitions intelligentes, en nombre nettement inférieur par projectile et capables de s'autodiriger vers une cible telle qu'un véhicule blindé ; ce sont précisément de telles armes qui vont être exemptées de la loi belge.

Dans plusieurs pays, la discussion sur les sous-munitions tente de prendre en compte le pourcentage de ratés par projectile ; c'est le cas en Suisse (voir cet article du Temps repris ici), dont l'industrie d'armement est capable de produire des obus cargo ayant un taux de défectuosité égal à 2%, mais où une initiative parlementaire visant à interdire toute arme à sous-munitions a également été lancée - là aussi sans prise en compte de la nécessité militaire. On constate d'ailleurs dans mon pays une certaine schizophrénie, puisque le gouvernement finance le site des ONG luttant sans discrimination contre les sous-munitions, alors même que l'armée a acheté ces dernières années des armes à sous-munitions de différents types - obus cargo 88, 90 et 99 à sous-munitions non guidées, obus d'artillerie (Smart) et de lance-mines (Strix) à sous-munitions guidées.

Quels sont les besoins réels des armées ces 15 à 20 prochaines années ? Si les armes de saturation du type lance-fusées multiples ne correspondent plus aux effectifs et aux doctrines d'emploi des armées existant en Europe, les possibilités d'emploi en-dehors du continent européen sont bien réelles (les MLRS sont engagés aujourd'hui en Irak), mais laissent penser que des armes conventionnelles - obus, roquettes et bombes - peuvent tout à fait suffire. En revanche, les armes de précision à sous-munitions antichars sont un pilier des doctrines de défense modernes, et la capacité de frappe verticale sur des véhicules blindés restera un élément très dissuasif jusqu'au développement d'une nouvelle génération de chars. Par conséquent, une démarche raisonnable pour résoudre le problème en limitant drastiquement les risques pour les non combattants sans désarmer inconsciemment les armées consisterait à interdire les sous-munitions antipersonnel classiques et à autoriser les sous-munitions antichars intelligentes.

Si avec cela je n'obtiens pas un contrat de consultant au profit de parlementaires belges, c'est à désespérer du réseau ! ;-)

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18 février 2006

Iran : planification d'emploi (8)

Notre expérience de planification interactive en source ouverte a été ralentie par les activités professionnelles intenses du soussigné ; pourtant, l'importance et l'urgence du sujet n'ont certainement pas diminué, comme le montre l'augmentation des indices de confrontation. Par ailleurs, les actions préemptives menées par les groupes d'influence pacifistes (merci à AB pour le lien) suggèrent également une probabilité en nette hausse. Il est temps de se remettre au travail afin d'y voir plus clair.

Les facteurs qui doivent maintenant être analysés sont purement militaires : les capacités et la volonté des forces armées iraniennes dans leurs différentes composantes. Si nécessaires, d'autres acteurs susceptibles d'être opposés à la coalition devront également être intégrés.

Enoncé Déduction Conséquence
La défense anti-aérienne iranienne au sol est constituée de systèmes de détection et de tir à haute altitude datant des années 70 (type SA-2, 5 et 6), non centralisées et ne couvrant pas l'entièreté du pays. Un petit nombre de systèmes chinois HQ-7, nettement plus performants et résistants, a été introduit dès 1998. Sept batteries de 4 lanceurs SA-15 ont été commandés à la Russie et seront livrés dans le courant de l'année (source : note de la FRS, 30.1.06 - merci à PS pour le document) Les forces armées iraniennes n'ont pas la capacité de protéger leur espace aérien non seulement en raison de la surface de leur territoire, mais également par la vétusté et la fragilité de leurs systèmes ; la défense de zone leur est très difficile. En revanche, elles sont capables de protéger solidement des objets ponctuels tels que les installations nucléaires, les bases aériennes et les centres de pouvoir politique. En-dehors des basses altitudes, où n'importe quelle arme légère est une menace, la coalition doit neutraliser d'emblée les défenses anti-aériennes par des groupements d'attaques spécialisés ; l'emploi d'avions dédiés (SEAD) sera encore plus important pour l'attaque d'objets. Pour toute la durée de l'opération, une protection permanente devra être assurée pour chaque groupement aérien majeur, d'attaque ou de transport.
Les forces aériennes iraniennes comptent un reliquat des avions hérités du Shah (environ 20 F-14, 40 F-4, 45 F-5 en état de vol) et des avions d'origine russe ou chinoise acquis durant les années 90 (dont 24 Mig-29, 20 SU-24, 20 F-7 et une poignée de SU-25) équipés de missiles relativement récents. Le niveau d'instruction et d'entraînement des pilotes est réduit. Le commandement en vol est inexistant. L'aviation iranienne est incapable de contester à une flotte occidentale moderne la supériorité aérienne au-dessus de l'Iran. En revanche, elle peut infliger des pertes en profitant du relief, du nombre et de l'éparpillement des bases, ainsi que des missiles en sa possession. Elle peut également protéger sa flotte au sol au début de l'opération en utilisant comme leurre ses engins hors service. La coalition peut neutraliser toute opposition en l'air en employant des chasseurs-bombardiers furtifs contre les bases aériennes iraniennes et en déployant des chasseurs furtifs (F-22A) pour faire le vide en altitude, et pour compenser l'absence de couverture AWACS au centre du pays. Des bases terrestres relativement proches de l'Iran et équipées pour accueillir des appareils modernes sont nécessaires.

Voilà pour un premier jet. Merci par avance pour vos suggestions et contributions !

Posted by Ludovic Monnerat at 20h30 | Comments (33) | TrackBack

14 février 2006

La foi comme facteur stratégique

Depuis plus de 10 ans, l'analyste et officier de renseignement Ralph Peters est l'un des meilleurs avocats de la transformation des conflits, et une exception dans une culture militaire américaine qui reste largement axée sur une vision technologique et mécanique des rapports de force. Il le montre encore une fois dans cet article publié par l'Armed Forces Journal, en identifiant le caractère stratégique de la foi et le rôle qu'elle joue dans la survie des sociétés humaines et la justification de la violence. Extrait :

Once a human collective expands beyond the family, clan and tribe, decisive unity demands a higher organizing principle sufficiently powerful to entice the individual to sacrifice himself for the common good of a group whose identity is no longer defined by blood ties. A man or woman will die for the child of his or her flesh, but how can the broader collective inspire one stranger to volunteer his life to guarantee the survival of a stranger whose only tie is one of abstract identity?
No organizing principle, not even nationalism (a secular, debased religion), has proven so reliable and galvanizing as religious faith. Religion not only unites, it unites exclusively. Throughout history, religious wars have proved the cruelest in their execution and the most difficult to end satisfactorily (toss in racial differences and you have a formula for permanent struggle). The paradox is that, in pursuit of a "more godly" way of life, human beings have justified the slaughter of millions of other human beings down the centuries.

L'importance du facteur religieux dans la préservation des liens et dans l'affirmation des identités, c'est-à -dire dans la perception d'enjeux qui simultanément rassemblent et différencient, me paraît également essentielle. Et les événements de ces dernières semaines ont rappelé à ceux qui préfèreraient l'ignorer que le rapetissement de la planète nous confronte à la religion des autres, même si nous avons largement édulcoré ou écarté celle de nos parents et grands-parents. En un sens, la collision des mondes à laquelle nous assistons peut ainsi être comparée à une cohabitation non désirée, à une fusion sociétale dans laquelle la peur de changer ou de disparaître aboutit à aiguiser et à grossir des antagonismes déjà considérables. Peut-on vivre dans la même maison, voire dans le même logis que quelqu'un qui vous déteste, qui vous méprise et qui envisage votre meurtre ? Et quelle part d'autosuggestion, d'escalade réciproque réside dans cette question ?

L'exclusion de l'autre que fonde la religion est depuis l'aube des temps un casus belli lancinant, mais aussi un dénominateur commun, un élément qui renforce et pérennise. Une conclusion corrosive que l'on pourrait tirer du texte de Peters est celle-ci : si la religion est un facteur de survie et joue donc un rôle biologique, est-ce que les sociétés qui ont embrassé une religion qui se renie - la laïcité, pour faire bref - ont la capacité de survivre ? Surtout si elles subissent l'assaut sémantique plus que physique de communautés éminemment croyantes ? Vaste débat...

Posted by Ludovic Monnerat at 9h22 | Comments (20) | TrackBack

12 février 2006

Face aux ambitions islamiques

Un appel sur mon portable, hier après-midi ; je réponds pour entendre aussitôt des appels assourdissants à la prière, à la soumission - "Allah Akbar !". Je faisais également cela voici presque une année, lorsque les hauts-parleurs des mosquées environnantes déversaient leurs mélopées, histoire de surprendre mes amis en Suisse et de partager cette chose alors nouvelle pour moi ; mais j'étais alors à Medan, en Indonésie, et pas à Berne, sur la Place Fédérale, devant le siège du gouvernement et du parlement de ce pays. Ce lieu voit certes alterner nombre de manifestations tout au long de l'année, au nom de divers intérêts corporatifs ou particuliers, et a été aménagé dans ce sens. Mais rarement pour imposer une loi censée provenir de Dieu et supplanter celles votées par les hommes ; rarement en arabe, rarement en contestant aussi explicitement les lois et les valeurs du pays qui a eu la générosité d'accueillir une grande partie des manifestants et de les soutenir.

Contrastes saisissants : alors qu'un millier de musulmans manifestent en Suisse pour imposer leur vision de l'existence et de la vie en commun, sans être le moins du monde entravés ou dissuadés dans leur démarche, les citoyens danois sont priés de déguerpir au plus d'Indonésie, où leur sécurité ne peut plus être assurée par les autorités ; alors qu'un "juge islamique" palestinien vient en Suisse prêcher la charia et réclame des lois rendant intouchable ce qui à ses yeux est sacré, les dirigeants européens - comme Micheline Calmy-Rey - ne parlent que des concessions à faire de notre côté au nom d'un respect et d'une compréhension entre les peuples qui semblent bien unilatéraux ; alors que des représentations diplomatiques occidentales sont prises d'assaut dans le monde arabo-musulman pour cause de blasphème, les journaux et les journalistes en viennent à devoir bénéficier d'une protection policière en Europe pour poursuivre leurs activités.

Mais ces contrastes n'échappent pas aux citoyens, que les événements de ces dernières semaines ont sans aucun doute sensibilisés. Ce sondage publié aujourd'hui par le Sonntagsblick semble montrer une perception aiguë de la situation : 78% des sondés voient dans l'islamisme radical une menace sur la paix mondiale, et 24% voient même une menace intérieure dans les quelque 300'000 musulmans vivant en Suisse ; 60% estiment qu'il était faux de publier les caricatures, mais 66% pensent que la liberté d'expression ne doit pas être entravée ; 37% disent que l'islam doit être placé au même niveau que les confessions existantes, mais 47% affirment que les entreprises ont le droit d'interdire le port du voile. Il est cependant intéressant de relever, même si l'échantillon est très réduit (35 personnes interrogées), que les musulmans en Suisse ont des positions parfois très différentes : 74% estiment nécessaire de limiter la liberté d'expression, 55% ne voient aucune menace dans l'islamisme radical, et 65% sont contre l'interdiction du voile.

Dans une démocratie, ces positions très minoritaires n'ont logiquement aucune chance d'être prises en considération, puisqu'elles s'opposent de front aux opinions et aux convictions de la majorité des Suisses ; les aspects visibles de l'islam, comme la construction de minarets (deux existent aujourd'hui), suscitent d'ailleurs une contestation énergique au sein de la population. Mais les activistes islamiques n'utilisent les voies de la démocratie que lorsqu'elles leur assurent le succès ; dans l'intervalle, ils font preuve de patience et prévoient avec confiance l'avènement d'un temps où l'application progressive de la charia, par petites touches successives, par une lente suite de concessions, deviendra une évidence. Au nom du "respect" et du "dialogue" entre les peuples.

Il faut se rendre à l'évidence : ce que Tarik Ramadan et consorts annoncent n'est rien d'autre que l'islamisation de l'Europe. Leur message vise à rendre inéluctable dans les esprits ce qui ne l'est ni dans les urnes, ni dans les maternités. Et la seule réponse à cette irrédentisme - à laquelle les élites intellectuelles de ce pays succombent trop facilement - réside dans la préservation et dans la diffusion de la démocratie directe. Parce que la liberté est la véritable crainte de ceux qui veulent réduire la nôtre.

Posted by Ludovic Monnerat at 10h03 | Comments (39) | TrackBack

8 février 2006

L'ignorance des bellicistes

Lorsque le choix nous est laissé, faire la guerre n'est pas une chose très sensée : au mieux, un seul des belligérants est vaincu, et au pire tous finissent par être perdants. Je parle naturellement ici d'un conflit armé impliquant des actions de combat soutenues, comme le siècle dernier en a connu maintes occurrences. De ce fait, les appels aux armes offensifs sont dangereusement trompeurs dans l'élan et l'émulation qu'ils génèrent, voire dans l'impression qu'ils donnent d'une victoire à portée de main ; les exemples tirés de la Première guerre mondiale restent parmi les plus fameux en la matière (« J'aurai tordu les Boches en 2 mois », aurait dit Joffre ; « à Paris dans 6 semaines », chantaient les soldats allemands en partance pour le front - je cite de mémoire), mais chaque conflit comporte son lot de surprises et de désillusions.

Un certain leader islamiste contemporain, pour sa part, doit bien regretter d'avoir jugé comme un « tigre de papier » son principal ennemi et cru que ses fantasmes théocratiques allaient se concrétiser et couronner son existence depuis lors précaire ; le fait d'être entouré de fidèles buvant ses paroles ne l'a certes pas aidé à garder le contact avec la réalité. Cette ignorance n'en reste pas moins une constante, et les appels à la guerre sainte désormais proférés contre les pays dont les médias ont osé publier des caricatures de Mahomet le montrent. Les agités du turban - ou de tout autre couvre-chef, je ne suis pas regardant en la matière - sont tout au plus, en matière de stratégie, des amateurs illuminés. Cela ne les rend pas moins dangereux. Surtout lorsque l'on admet qu'il n'y a pas de professionnels de la question, seulement des individus et des organisations plus réalistes, imaginatifs, clairvoyants et actifs que d'autres.

La première erreur des bellicistes consiste à croire que les règles du temps de paix s'appliquent au temps de guerre, que tous les signes de modération révèlent une faiblesse quant à l'issue du conflit, alors qu'ils visent à prévenir son occurrence. Le comportement des Etats-Unis suite aux différentes attaques terroristes des années 90 - premier attentat du World Trade Center en 1993 (poursuites judiciaires), attentats des tours Khobar en 1996 (rien), attentats des ambassades US du Kenya et de Tanzanie en 1998 (rafale de missiles en Afghanistan et au Soudan), attaque de l'USS Cole en 2000 (rien) - avait été confondu par les islamistes en une règle immuable, en une faiblesse inévitable. Après le 11 septembre 2001, ils ont rapidement compris que les Etats-Unis en guerre se comportaient de manière différente ; ces attaques ont produit une telle élévation des enjeux qu'ils ont brusquement augmenté la volonté et la légitimité américaines de combattre.

Je pense qu'un tel processus est également à l'Å“uvre avec l'Europe. A l'heure actuelle, nous donnons de nous-mêmes une image de faiblesse qui est une incitation à l'escalade ; on peut menacer l'Europe, enlever et assassiner ses ressortissants, insulter ses chefs d'Etat, incendier ses représentations et même commettre des attentats sur son sol, ses réactions restent largement symboliques, timides et irrésolues : des déclarations sans suite, des procès sans urgence, des déploiements sans combat. Pourtant, l'Europe se réveille lentement, à travers les prises de conscience individuelles qui se multiplient, à travers l'importance croissante accordée à la coercition armée, à travers la perception sans cesse plus aiguë d'un danger majeur, d'enjeux sociétaux. Les réactions suscitées par les caricatures ont ainsi contribué à faire accroire l'idée d'une conflagration inévitable. Ce continent n'est pas loin de se dresser et de changer l'équation du conflit.

La deuxième erreur des bellicistes consiste à croire que les actions du temps de paix peuvent être sans autre reproduites en temps de guerre. C'est le syndrome des champions de l'intersaison : l'entraînement, la vie en commun, les démonstrations, les défilés, l'exaltation mutuelle produisent au sein de toute organisation - notamment armée - une confiance certes essentielle pour son esprit de corps, mais potentiellement trompeuse. A l'automne 2001, les Taliban et leurs alliés islamistes étaient persuadés que leur rhétorique enflammée, leur foi inébranlable et leurs succès passés allaient garantir une victoire écrasante contre ces Américains tout juste capables d'envoyer des bombes et des missiles à distance ; 2 mois ont suffi pour les ramener de façon sanglante à la réalité. Les appels à la trêve lancés depuis les montagnes du Waziristan témoignent de ce retour douloureux.

Là aussi, je pense que l'Europe est sous-estimée. Ses capacités sont pourtant illustrées par les succès de la lutte anti-terroriste, et les islamistes candidats à l'attentat sur son sol ont été appréhendés par centaines ; mais ces capacités ne sont encore qu'une fraction de ce qu'elle pourrait employer si les enjeux appelaient une réponse coercitive. Les déclarations de Jacques Chirac sur la dissuasion nucléaire, en tant que mise en garde assez limpide, ainsi que l'engagement européen croissant en Afghanistan, dans un secteur par endroits non permissif, sont des indices dans ce sens. L'Europe s'accroche de toutes ses forces à ses illusions d'un monde stable et pacifique, elle boira jusqu'à la lie le calice amer de l'apaisement, mais elle finira bien par se réveiller ; et les Européens seront tellement en colère qu'ils feront regretter aux islamistes ces appels enflammés à la guerre qu'ils profèrent aujourd'hui impunément.

En définitive, on pourrait se demander pourquoi les hommes continuent à se faire la guerre. Les erreurs n'expliquant pas tout, il faut simplement admettre que combattre fait partie de notre nature, pour le meilleur comme pour le pire.

Posted by Ludovic Monnerat at 11h23 | Comments (18) | TrackBack

6 février 2006

Le dilemme de l'action

Les violences survenues ce week-end, en particulier l'incendie et le saccage de représentations diplomatiques scandinaves au Proche-Orient, ont rappelé - si besoin était encore - que l'Europe ne peut pas échapper aux antagonismes de notre époque. La crise lancée par les caricatures de Mahomet et délibérément enflée par les extrémistes musulmans n'a pour l'heure fait "que" 2 victimes (en Afghanistan et en Somalie, quoique l'assassinat d'un curé à Trébizonde par un adolescent hurlant « Allahu Akbar » doive être examiné), mais il paraît peu probable que l'on en reste là ; le fait que l'ensemble des pays européens soient désormais menacés au mieux de sanctions économiques, au pire d'actes de guerre, montre la dimension potentielle de ce conflit. Pour les nations dont les drapeaux sont brûlés - Suisse comprise - se pose donc la question de l'action. Est-il possible de désamorcer la crise, d'éviter l'escalade ? Peut-on agir en évitant aussi bien la trahison de nos valeurs que l'engrenage de la guerre - l'une comme l'autre menant d'ailleurs probablement à terme au même résultat ?

Sur le plan extérieur, les réactions des gouvernements musulmans ont désormais placé la crise dans une dimension internationale, et toute action doit nécessairement suivre les règles applicables à celles-ci. Ainsi, il paraît tout à fait judicieux de porter devant l'OMC le boycott de produits danois ou européens, afin d'assurer que les accords commerciaux soient respectés. Par ailleurs, les pressions diplomatiques exercées sur les ambassadeurs européens doivent avoir leur pendant en Europe, et les ambassadeurs des pays musulmans doivent être régulièrement convoqués pour recevoir les admonestations que les outrages commis par ou dans leur pays respectif méritent. Enfin, le saccage d'ambassades et de consultats doit donner lieu à des excuses officielles - la Syrie les a en partie prononcées, le Liban entièrement - ainsi qu'à des versements compensatoires.

Sur le plan intérieur, le respect des lois nationales en vigueur doit être imposé. Ainsi, il paraît tout autant approprié d'ouvrir des poursuites judiciaires contre le journal ayant publié les caricatures de Mahomet si l'on estime que celles-ci contreviennent à une disposition légale ; mais les appels à la violence et au meurtre proférés sur notre sol par des manifestants musulmans doivent également être poursuivis, leurs auteurs identifiés, leurs inspirateurs appréhendés, et donner lieu à un procès équitable. Toute menace sur la liberté d'expression doit être immédiatement sanctionnée, et toute dérogation à la constitution et aux lois règlant la vie en société hors des procédures démocratiques usuelles est exclue. Enfin, tout acte de violence armée visant notre population, nos intérêts ou des représentations étrangères sur notre sol doit autoriser un emploi de la force proportionnel et ciblé.

Toutefois, en ce domaine comme en bien d'autres, les gouvernements n'ont ni la capacité, ni la liberté d'agir de manière décisive. Cette crise a été déclenchée et alimentée par des organisations privées, même si plusieurs gouvernements tentent d'en profiter, et elle souligne très clairement les transferts de pouvoir que provoquent les nouvelles technologies de l'information. Il ne peut y avoir de contraste plus aigu entre les mouvances islamistes qui oeuvrent derrière les manifestations violentes et les élans de solidarité occidentaux qui se manifestent au travers de bannières pro-danoises ou de retouches Photoshop de Mahomet, mais ces mouvements qui se heurtent ont en commun le fait d'avoir l'initiative. Pour les gouvernements, notamment européens, il ne reste pour l'heure qu'à tenter de ne pas trop subir les événements.

C'est dire la mesure et la détermination qui doivent caractériser leurs déclarations. Il est en définitive contre-productif de juger « inacceptables » les déprédations commises contre les intérêts européens si l'on ne fait rien à l'encontre de leurs auteurs ou de leurs complices, si l'on ne concrétise pas les paroles par des actes clairs et crédibles. En même temps, il est inadmissible de se livrer à des actes de contrition et de capitulation contraires à nos valeurs et à nos lois. L'excès dans un sens comme dans l'autre serait une grave erreur. Autant dire une quasi quadrature du cercle...

Posted by Ludovic Monnerat at 15h42 | Comments (48) | TrackBack

4 février 2006

Le lent réveil de l'Europe

Voici plus de 4 ans que l'Europe glose à foison sur l'image des Etats-Unis dans le monde et vante son approche différente, axée sur la « puissance douce » et la recherche du dialogue. Depuis quelques jours, les réactions exprimées dans le monde arabo-musulman montrent une réalité dégrisante : la prise pour cible des Européens dans les territoires palestiniens, malgré les sommes énormes investies dans ceux-ci et aujourd'hui réclamées, ainsi que les différents appels à la violence proférés en maints endroits, déchirent toute illusion de respect et d'amitié. Pire : alors qu'une partie de la presse tente de minimiser le conflit en invoquant une gestion désastreuse du gouvernement danois, les rues de Londres ont subi hier des manifestations véhiculant des messages aussi barbares que bellicistes, dont pourtant une partie des auteurs bénéficient certainement des aides généreuses du gouvernement britannique. Voir un panneau appelant à la décapitation de ceux qui insulteraient l'islam, dans une ville réputée depuis des siècles pour son soutien à l'ouverture d'esprit et à la tolérance, est pour le moins alarmant.

De manière assez ironique, alors que l'image des Etats-Unis dans le monde arabo-musulman s'est améliorée depuis quelques mois, notamment grâce à la démocratisation de l'Irak ou de l'Afghanistan ainsi qu'à l'aide humanitaire d'urgence apportée en Indonésie et au Pakistan, celle de l'Europe semble bien se détériorer avec la publication des caricatures de Mahomet au nom de la liberté d'expression ; une enquête d'opinion approfondie est bien entendu nécessaire pour démontrer la chose. Il existe cependant une différence essentielle : si les Américains sont largement détestés, et même méprisés pour leur hermétisme culturel, ils inspirent également la crainte et la circonspection par leur puissance militaire, par leur poids économique ainsi que par leur détermination stratégique ; les Européens, pour leur part, sont également détestés lorsque leur vernis multiculturel ne parvient plus à cacher leurs vraies valeurs, mais leur timidité militaire, leur vulnérabilité économique et leur suivisme stratégique suscitent en outre une arrogance menaçante à leur endroit.

L'apaisement par le verbe et l'offrande, la capitulation maquillée en tolérance n'ont donc pas soustrait l'Europe à la collision des mondes. La réécriture compulsive de l'histoire au gré des valeurs en vogue s'est heurtée au poids du passé, à la rémanence des plaies séculaires : face à des communautés et à des mouvances dont le référentiel date largement de l'époque des Croisades faute d'avoir été pleinement touchées par les Lumières, les Européens ne se rendent pas compte à quel point ils sont encore perçus sous les traits de leurs lointains et frustes ancêtres. La haine brûlante qui s'exprime ces jours montre non seulement que le passé n'a pas fini de nous hanter, mais aussi que notre identité et non notre attitude détermine avant tout cet antagonisme. En d'autres termes, quoi que nous fassions, nous serons toujours les ennemis des islamistes, et ceux-ci exploiteront chaque opportunité et chaque prétexte - au besoin en les exagérant ou en les manipulant, comme dans le cas des caricatures danoises - pour mobiliser leurs troupes, scander leurs appels aux armes et tenter d'accroître leur pouvoir.

Mais les Européens se réveillent lentement. L'interrogation sur la présence d'un ennemi intérieur fait désormais régulièrement son apparition, au fur et à mesure que les vigies du penser correct perdent pied face à l'intrusion choquante de la réalité. Il faut maintenant s'assurer que ce réveil ne nous projette pas dans un autre cauchemar, que nous ne passions pas d'un extrême à l'autre en projetant sans même le savoir des mécanismes belligérants et manichéens. Ce risque est d'autant plus grand que la faiblesse actuelle - et pourtant apparente - de l'Europe ne peut que susciter les convoitises, les ambitions, les irrédentismes. Que nous le voulions ou non, ce continent doit à nouveau accepter de vivre dans un monde régi par des rapports de force, et donc définir un projet stratégique intégrant les menaces aujourd'hui proférées à son encontre.

Posted by Ludovic Monnerat at 10h38 | Comments (46) | TrackBack

2 février 2006

Entre escalade et projection

Il est difficile de ne pas constater que les derniers temps ont dévoilé ou aiguisé des antagonismes latents, élargi des fractures béantes. La décision de plusieurs médias européens de défendre la liberté d'expression face au respect de la religion, alors que des excuses sont exigées dans le monde arabo-musulman, a confirmé l'enjeu global de la dispute ; les réactions contraires des dignitaires musulmans en Europe et des défenseurs de la liberté de la presse soulignent le décalage. La pression internationale sur l'Iran et son programme nucléaire s'accroit, alors que le régime de Téhéran menace de mettre un terme à la diplomatie si le Conseil de sécurité de l'ONU est saisi ; le lâchage - partiel et tactique - de l'Iran par la Russie et la Chine a surpris les mollahs. Les élections palestiniennes ont porté au pouvoir un groupe terroriste fondé dans un but génocidaire, et obligent l'Europe à reconsidérer ses aides économiques sous peine de financer le terrorisme ; plusieurs pays arabes ont promptement versé leur obole. La chute de popularité d'Al-Qaïda dans une grande partie du monde musulman se produit en parallèle à son rejet en Irak, où la guérilla sunnite se met toujours plus à combattre les islamistes étrangers.

De toutes parts la lutte se durcit, s'élargit, se précise ou se prépare. L'engrenage de la guerre apparaît inévitable, incontrôlable. Une telle convergence aboutit nécessairement à des conclusions établies, à des confirmations attendues, à une focalisation des réflexions jusqu'à leur donner un sens unique. Et c'est exactement à cet instant que l'esprit critique doit prendre le dessus, que le doute doit être réintroduit dans la mécanique intellectuelle, même s'il trouble les habitudes et les acquis. Dans un monde chaotique, l'émergence soudaine d'un ordre ou d'un alignement est trop artificielle pour ne pas être suspecte. L'être humain est condamné à projeter la structure de son esprit sur le monde qui l'entoure, mais pas à croire aux phénomènes dont il contribue à l'ordonnancement. Toute démarche analytique pratiquée au quotidien doit tenir compte du fait que la Vérité n'existe pas, qu'elle est un leurre aveuglant.

Dans les bons services de renseignements, la contre-analyse ou l'expertise indépendante sont des méthodes usuelles pour éviter l'avènement d'une pensée dominante, qui nécessairement aboutirait à influencer la recherche des informations malgré toutes les parois séparant l'acquisition de l'analyse. Dans un ordre d'opération militaire, on énonce les hypothèses faites en cours de planification, et leur démenti devrait logiquement remettre en cause le raisonnement subséquent ; on répond à ces évolutions possibles par des planifications prévisionnelles, c'est-à -dire des décisions réservées. Aujourd'hui, il est ainsi temps de se demander si les antagonismes qui enflamment l'actualité découlent d'intérêts contradictoires ou de logiques symétriques, si les perceptions changent par une prise de conscience ou sont autoalimentées par des schémas inconscients. Ce n'est pas l'autre qu'il faut comprendre en premier lieu, comme le répètent inlassablement les voix pacifistes et relativistes, mais bien nous-mêmes, nous et nos craintes, nous et nos projections.

Une réalité que les Occidentaux ont souvent du mal à percevoir demeure leur action sur le monde non occidental, l'effet subversif et séducteur de leur culture et des valeurs qu'elle véhicule, l'influence de leurs idées dans toutes les facettes des sociétés. La montée en puissance des islamistes est avant tout une réaction à cette conquête des esprits menée dans l'infosphère, à cette présence sans cesse plus perceptible. L'emploi de la force armée est un dernier recours pour eux aussi : c'est parce que le rapprochement occidentalisant de la planète menace la pérennité de leurs croyances qu'ils en sont venus à combattre aussi farouchement, et à rationaliser leurs horreurs par des visions de paradis perdu et de lutte ultime. Cela ne les rend pas moins dangereux, cela ne diminue pas la nécessité de les neutraliser, mais fournit un aperçu différent des responsabilités. Nous contribuons à l'escalade. A elles seules, nos pratiques commerciales appliquées aux domaines culturel et relationnel forment un casus belli hurlant. Pour être plus précis et un brin provocateur, le monde ne se divise pas entre méchants islamistes et gentils démocrates. Nous sommes partie prenante de l'engrenage.

Refuser d'accepter ce rôle et imposer des idées absolues relève d'une logique belligérante. La liberté d'expression n'est pas plus sacrée que les Saintes Ecritures ; les convictions laïques n'ont pas vocation à contester les convictions religieuses. Ce sont les excès, les dérives autocratiques qui doivent être combattus. Et cette notion de combat montre bien l'équilibre nécessaire entre réflexion et action : si la croyance est aveuglante, le doute est quant à lui paralysant, et s'abandonner pleinement à l'un comme à l'autre ne tarde pas à être néfaste. L'action doit toujours être fondée, suivie et dominée par une réflexion ouverte et critique, mais elle doit également être déclenchée, acceptée dans son imperfection, maîtrisée dès sa conception. La montée aux extrêmes est pire que l'emploi de la force, le silence mortel est pire que la dissonance conflictuelle, l'asymptote identitaire est pire que le morcellement des sociétés. Nous restons bel et bien nos pires ennemis. Que les autres l'ignorent ne nous dispense pas de cette appréhension.

COMPLEMENT I (3.2 2210) : Le moins que l'on puisse dire, c'est que la tension ne diminue pas, bien au contraire. Alors que le Premier ministre danois ne change pas de discours, en répétant "qu'au nom de la liberté d'expression, ni son gouvernement ni les Danois ne devaient présenter d'excuses", les appels au meurtre se multiplient, et il suffit de voir ce genre d'image pour mesurer la gravité des menaces, et le fanatisme que cette escalade contribue à dévoiler. Comme le montre une analyse de l'ESISC, cette flambée n'est cependant pas due au hasard, et des manipulations délibérées ont été menées pour y parvenir plus sûrement. La perspective belliciste que cela esquisse mérite d'être évaluée. J'y reviendrai demain.

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31 janvier 2006

Iran : planification d'emploi (7)

L'analyse des facteurs géographiques est à peu près parvenue à son terme, et il est temps de passer à d'autres facteurs. Nous aborderons ces prochains jours la question des acteurs, en se focalisant en première priorité sur les composantes du régime iranien. Mais il s'agit pour l'heure de récapituler les points décisifs, qu'au terme des analyses nous devrons articuler dans le temps et le long des lignes d'opérations retenues. Après deux genres de facteurs, nous avons identifié les points suivants :

Là encore, il est bon de préciser que ces points ne sont pas priorisés par rapport à leur importance ou leur urgence. Ce travail sera fait lors de l'établissement du concept opératif (operational design). Malgré cela, avec le nombre croissant d'éléments, on mesure aisément pourquoi les opérations militaires de grande ampleur nécessitent un travail énorme de planification - et provoquent des frictions majeures au sein des forces engagées sans même avoir un contact ennemi !

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30 janvier 2006

La collision des mondes

Plus tard, bien plus tard, il est possible que cet événement soit interprété comme un tournant : l'appel de plusieurs organisations arabo-musulmanes à une résolution des Nations Unies interdisant les attaques des croyances religieuses et imposant des sanctions aux pays qui ne la respectent pas est à ce jour une contestation globale parmi les plus virulentes de la liberté d'expression. Cet appel, inspiré par l'affaire des caricatures de Mahomet publiées par un quotidien danois, n'a certes que peu de chances d'aboutir à une résolution, encore moins à une résolution contraignante. Mais les réactions déclenchées par ces caricatures, le boycott de produits danois, les excuses controversées de certains dirigeants occidentaux et les menaces d'actions violentes sur sol danois montrent l'ampleur du phénomène.

Voici quelques années encore, un tel embrasement des esprits aurait été inimaginable. C'est un témoignage du développement des médias et du rapetissement de la planète qu'une poignée de dessins publiés au Danemark provoque des réactions violentes dans tout le monde arabo-musulman, tout comme une fausse information sur le passage d'un exemplaire du coran aux toilettes à Guantanamo a provoqué des manifestations violentes en Afghanistan ou au Pakistan. Le fameux effet papillon, tiré des théories sur le chaos, trouve une application spectaculaire ; de nos jours, n'importe quel événement est susceptible de prendre une résonance planétaire, notamment s'il vient attiser ou raviver des oppositions et des tensions existantes. La localisation devient plus sémantique que géographique, l'audience plus identitaire que sédentaire.

Il est donc inexorable que les valeurs et les idées antagonistes, de moins en moins séparées par l'espace, en viennent à se frotter les unes aux autres. Le fait que l'on puisse librement s'exprimer sur la religion et émettre un avis critique, voire provocateur, est littéralement anathème pour les communautés les plus pieuses, notamment dans le monde musulman ; le fait de restreindre la liberté d'expression pour ne pas heurter des croyances religieuses devrait logiquement scandaliser les sociétés authentiquement démocratiques. Le compromis consistant à remiser la religion au rang des questions privées est évidemment inacceptable pour ceux qui voient dans son application la seule manière de vivre ; celui consistant à appliquer différemment la liberté d'expression en fonction des sujets abordés est tout autant inacceptable pour qui tient à la justice et à l'équité. L'opposition est totale.

Somme toute, ce à quoi nous assistons aujourd'hui n'est rien d'autre que l'intégration conflictuelle de contrées et de communautés - les deux étant désormais distinctes - globalement arriérées. Le flot corrosif des idées nouvelles a longtemps contourné le monde arabo-musulman faute d'y trouver un accès ; la rareté des imprimeries sous l'Empire ottoman trouve par exemple son pendant moderne dans le nombre restreint d'ouvrages traduits en arabe. Mais les images retransmises 24 heures sur 24 ont à présent une pénétration inédite, dont les effets au quotidien ne peuvent être prédits, et elles mettent au contact des audiences vivant à des siècles différents. Que les dignitaires d'Al-Qaïda évoquent fréquemment l'époque mythique du califat tout-puissant ou la retraite andalouse des Maures n'est qu'une version exacerbée d'un référentiel bien décalé avec le nôtre.

Les réactions violentes suscitées par les caricatures danoises sont donc également l'expression d'une détresse existentielle, la révolte face à un monde étranger, à la fois impie et prospère. L'intrusion de la modernité est un choc sociétal, une injustice inexplicable, une collision inévitable. Cependant, le recours à des mesures de rétorsion de type économique participe d'un spectre d'action qui va jusqu'au terrorisme de masse ; la détresse existentielle est une incitation au fanatisme, une inclination à l'exutoire apocalyptique. De ce fait, ces attaques contre la liberté d'expression sont dangereuses, parce que ceux qui voient leur monde s'effondrer sont souvent tentés de ruiner celui des autres pour assouvir leur frustration. Gérer leur extinction, vivre et laisser mourir, reste plus que jamais à mes yeux la voie de la civilisation.

COMPLEMENT I (31.1 1050) : L'affaire des caricatures de Mahomet n'en finit pas de rebondir. Alors que le quotidien publie une lettre d'explication et d'excuses [comme me l'a fait remarquer Deru ci-dessous], aux citoyens musulmans du monde, les menaces à l'endroit des Danois se précisent - comme ici en Irak, où l'un des groupes de la guérilla sunnite appelle à attaquer Danois comme Norvégiens. Ce développement est vraiment intéressant ; dans les années 60 et 70, les images du champ de bataille ont commencé à être transmises directement à domicile et à influencer l'opinion intérieure ; aujourd'hui, les images à domicile pour l'opinion intérieure commencent à être transmises au champ de bataille et à influencer celui-ci.

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27 janvier 2006

Les avantages de la symétrie

La victoire éclatante du Hamas aux élections palestiniennes a montré les vertus irremplaçables de la démocratie, même précaire et vulnérable : l'expression majoritaire de la volonté populaire a le mérite de la clarté, car elle balaie régulièrement les interprétations visant à l'orienter dans un sens donné. Voilà des années que la communauté internationale, à propos du conflit israélo-palestinien, se gargarise d'illusions sanglantes telles que le « processus de paix » ou la « feuille de route » ; sous la conduite autocratique de Yasser Arafat, l'opinion palestinienne était ainsi occultée par le double langage permanent, par une segmentation des messages autorisant chacun à entendre celui qui lui convenait au mieux. Une illusion bien entendu rentable pour les bénéficiaires de l'aide internationale.

Cette illusion semble aujourd'hui appartenir au passé. A l'occasion de ces élections, les Palestiniens ont montré au monde qu'ils veulent la guerre, ou du moins qu'ils ne veulent pas la paix. Une organisation armée, qu'elle soit de type terroriste ou non, ne peut se transformer en organisation politique qu'à l'issue de la victoire - ou de la défaite ; privée de l'une ou protégée de l'autre, elle ne trouve sa raison d'être que dans la poursuite du combat. Le Hamas va donc faire la guerre à Israël, pour conserver son pouvoir nouvellement acquis et pour éviter que la violence monstrueuse de la société palestinienne ne finisse par engloutir celle-ci. Mais il le fera avec une dimension proto-étatique, avec une autorité qui doit obtenir la reconnaissance de la communauté internationale - si les résultats du vote sont jugés valides.

La formation d'un gouvernement par un parti appelant ouvertement à la destruction d'Israël, et non par un parti le faisant en catimini, poursuit ainsi la resymétrisation du conflit israélo-palestinien. Bien entendu, la nouvelle Autorité Palestinienne peut tenter de perpétuer le double langage des précédentes, par exemple en faisant accroire une différence entre de prétendues branches politique et militaire du Hamas ; mais les capacités de coercition avérées de cette organisation limitent la crédibilité d'une telle perception. Avec le Hamas au pouvoir, il sera impossible d'imaginer encore une Autorité Palestinienne incapable d'empêcher des actes terroristes relevant d'une volonté guerrière, d'une ambition combattante. La communauté internationale devra accepter la réalité d'un conflit opposant un Etat à un proto-Etat, d'une guerre conduite par deux gouvernements élus et responsables.

En toute logique, cette symétrie devrait lui imposer une neutralité et une impartialité inédites, passant par la suspension - ou l'égalisation - de toute aide économique aussi longtemps que dureront les hostilités ; elle devrait également l'amener vers une certaine parité entre belligérants, notamment en ce qui concerne l'application du droit des conflits armés. Du côté israélien, cet avantage serait exploité au maximum en continuant à se soustraire aux armes palestiniennes, en poursuivant à la fois les retraits des territoires disputés et la construction de la barrière de séparation. Toute initiative aboutissant à rapprocher la guerre actuelle d'un conflit classique entre Etats ne ferait que renforcer la légitimité des actions armées israéliennes face aux attaques palestiniennes. Tout en mettant les Nations Unies face à l'obligation d'appliquer leur propre charte.

Il est naturellement fort possible que les organisations armées palestiniennes entrent en lutte ouverte les unes avec les autres, et que la guerre civile larvée précipitée par le décès de Yasser Arafat et par le retrait israélien de Gaza ne prenne une toute autre intensité. Mais la défaite par forfait n'est pas très différente de la défaite tout court.

COMPLEMENT I (29.1 1030) : Les premières interprétations des élections palestiniennes à destination du public occidental sont sans surprise. Alors que le Hamas affiche sa volonté de ne changer en rien ses méthodes, et que son leader évoque la création d'une armée palestinienne intégrant ses propres groupes combattants, cet article mis en ligne par Newsweek et écrit par le directeur d'un institut de sondage palestinien tente de minimiser le succès électoral du Hamas en l'expliquant par la corruption du Fatah et l'insécurité ambiante. Le même institut qui a montré à plusieurs reprises le soutien majoritaire des Palestiniens pour les attentats terroristes, et qui lie la popularité du Hamas à ses actions combattantes, passe ainsi sous silence le fait que le Fatah est également une organisation armée pratiquant le terrorisme. La réalité des élections palestiniennes, c'est que la presque totalité des candidats élus sont membres d'une organisation armée combattant Israël ; les candidats appelant à la paix n'ont aucune place dans l'échiquier politique. Voilà l'élément essentiel pour appréhender la suite du conflit israélo-palestinien.

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23 janvier 2006

Iran : planification d'emploi (6bis)

Notre expérience de planification participative en source ouverte a vu son rythme ralentir ; la faute à mes activités intenses, mais aussi à la complexité de l'étape consacrée aux facteurs géographiques au sens large. Qu'à cela ne tienne : avec les deux suggestions faites jusqu'ici par Ylyad et Alex, j'ai complété un brin le tableau EDC de ces facteurs, que je laisserai encore quelques jours ouvert avant de passer à l'étape suivante.

Voilà donc où nous en sommes :

Enoncé Déduction Conséquence
L'Iran est un pays de grande taille, mesurant environ 1800 km en longitude et 1300 km en latitude, avec de longues chaînes montagneuses et deux zones désertiques qui entourent et segmentent des zones urbaines d'une densité généralement faible. La dimension et la configuration du pays le rendent défavorable aux opérations offensives aéroterrestres conventionnelles, en raison de la longueur des lignes de communication et des effectifs nécessaires pour les sécuriser, et nécessitent l'emploi de moyens aériens pour le transport et le soutien des éléments au sol. Un engagement durable de troupes au-delà de la zone frontière prendra la forme d'opérations spéciales focalisées sur la reconnaissance / surveillance, la désignation d'objectifs et les actions de guerre non conventionnelle, appuyées par une composante aérienne disposant d'une suprématie constante.
Le Golfe Persique et le Golfe d'Oman longent presque tout le sud de l'Iran, sur une longueur de 2440 km, et sépare ce pays des petites monarchies de la péninsule arabique (à l'exception du Koweït), traditionnellement alliées aux Etats-Unis et ou ceux-ci disposent d'infrastructures permanentes. La protection de ces petites nations et de ces infrastructures nécessite un contrôle de l'espace maritime et aérien qui les sépare de l'Iran, afin d'empêcher des représailles ou des attaques préemptives par le biais d'actions terroristes navales, de raids aériens ou de tirs de missiles balistiques. Avant même le déclenchement de l'opération, une force aéronavale puissante - centrée autour de groupes distants - doit contrôler le Golfe Persique et le Golfe d'Oman, empêcher toute intrusion d'éléments hostiles et déployer une capacité antimissile.
Les installations liées au programme nucléaire iranien sont réparties sur presque tout le territoire du pays ; certaines à proximité des frontières, et d'autres à plus de 600 km de celles-ci. Elles sont souvent conçues pour résister à une attaque aérienne classique, notamment par le biais de structures souterraines, et pourraient posséder une certaine redondance. La neutralisation des activités nucléaires de façon réversible impose des actions précises et simultanées, déclenchées par surprise et capables de franchir les protections dont bénéficient les installations, avec des renseignements suffisamment précis pour limiter l'ampleur des effets nécessaires. Les installations essentielles à la poursuite du programme nucléaire seront mise hors service, en fonction de leur configuration, soit par des frappes aériennes utilisant des projectiles à forte pénétration guidés à partir du sol, soit par des actions directes de destruction / sabotage menées avec des forces spéciales infiltrées préalablement, soit par des coups de main menés avec des formations aéromobiles stationnées sur des bases à proximité de l'Iran.
L'Iran possède des frontières communes avec plusieurs Etats dans lesquels se manifestent des terroristes islamistes, soit l'Irak, la Turquie, l'Afghanistan et le Pakistan. Les réseaux islamistes ont l'habitude franchir ces frontières et utilisent le territoire iranien pour appuyer leurs activités. Une opération militaire menée en Iran renforcerait les convergences d'intérêt entre islamistes d'obédience sunnite et chiite, et les pays voisins appuyant la coalition ou tolérant son action seraient susceptibles de subir des attaques terroristes visant à affaiblir le gouvernement, dresser la population contre l'opération et réduire la cohésion au sein de la coalition. Avant le déclenchement de l'opération, un cordon sanitaire - sous la forme de forces locales appuyées et conseillées par des forces spéciales - devra être en place sur les principaux points de passages aux frontières de l'Iran afin de limiter l'infiltration de terroristes ; la surveillance de ces points doit être renforcée au plus vite pour détecter toute infiltration préventive de cellules clandestines.
Les installations pétrolières et gazières iraniennes sont principalement situées au sud-ouest et au sud du pays, au bord du Golfe Persique ou près de la frontière avec l'Irak. A l'exception des pipelines gaziers passant par la Turquie et le Turkménistan, l'exportation se fait par bateau via le Détroit d'Ormouz. L'emplacement de ces installations impose au régime de Téhéran un déploiement de forces préventif pour en protéger l'exploitation, respectivement pour saboter durablement celle-ci. Les exportations peuvent être rendues impossibles par l'obstruction du Détroit d'Ormouz et le contrôle ou le sabotage massif des pipelines. Afin d'éviter une diminution trop importante des approvisionnements en énergie fossile, les installations doivent être constamment sous surveillance pour détecter tout sabotage et être prises d'assaut dès le déclenchement de l'opération. Le Détroit d'Ormouz doit être tenu ouvert par un groupe naval avant celui-ci.
L'Iran est caractérisé par une physiographie très montagneuse, avec des sommets dépassant les 4000 m au sud et les 5000 m au nord, et sans que ces chaînes de montagnes puissent être contournées pour accéder au centre du pays. Les pénétrantes au sol ou à basse altitude sont en nombre réduit. Le relief défavorise les opérations terrestres par la multiplication des passages obligés, et la hauteur des montagnes complique l'emploi de transports héliportés en limitant la charge utile ou l'autonomie des appareils. Le déploiement et le ravitaillement de forces doit se faire en priorité avec des avions de transport. Le déploiement d'une force de combat conventionnelle sur sol iranien nécessite la prise d'une base opérationnelle avancée dans un secteur éloigné des zones urbaines, susceptible d'être protégé à partir des airs, et à portée utile des avions de combat basés en mer et sur des bases situées dans les pays voisins. Le volume de forces déployées est limité (au maximum une division) et les couloirs aériens utilisés doivent avoir été nettoyés de toute arme air-sol à moyenne et haute altitude.

Il reste donc encore de la place pour ajouter d'autres éléments. J'en traiterai quelques uns, mais je me laisse volontiers conseiller et aider en la matière ! :)

COMPLEMENT I (31.1 2100) : Un dernier élément a été ajouté au tableau ci-dessus. Il est temps de passer à l'étape suivante.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h53 | Comments (9) | TrackBack

Dans l'engrenage de la guerre

Lentement, à contrecoeur et dans le désordre, l'Europe entre en guerre. Ce vocable honni reste aujourd'hui encore synonyme d'absurdité et d'atrocité pour maints esprits, et voici longtemps que les ministères de la guerre sont appelés « de la défense » ou que les études des conflits se devenues des « recherches sur la paix ». Comme si le fait de taire le nom d'un phénomène devait concourir à réduire son occurrence, voire à le conjurer. Sous l'emprise anesthésiante de l'idéologie pacifiste, la guerre est passée d'un moyen rationnel à une fin émotive, d'un outil stratégique à un projet apocalyptique ; du coup, on n'en veut pas, on ne la prépare pas, on préfère se rendre que la mener, et ceux qui la font sont de toute manière coupables.

Mais les temps changent. Les perceptions évoluent. La France, par la voix de son président, affirme sa disposition à employer l'arme nucléaire en cas de menace grave, symétrique ou non ; tollé prévisible et vain. La « troïka européenne » refuse de reprendre les négociations avec l'Iran tant que celui-ci poursuit ses activités nucléaires illicites. Les nations européennes, dans le cadre de l'OTAN, s'engagent progressivement toujours plus en Afghanistan et encaissent sans broncher leurs pertes en hausse. Les accusations d'alignement sur les Etats-Unis sont un indice supplémentaire de cette évolution vers l'extérieur.

Une évolution qui trouve son pendant à l'intérieur, où les pressions populaires se font croissantes pour une adaptation non seulement des forces de sécurité, mais également des règles de vie en société. Au Pays-Bas, le parlement vient de voter une loi visant à réduire l'immigration sans intégration par le biais d'un test préalable ; cette mesure a également été discutée dans d'autres pays. En Grande-Bretagne, suite aux attentats de Londres, des méthodes militaires ont été intégrées par les forces de l'ordre pour faire face à la menace d'attentats-suicides ; les prédicateurs islamistes appelant au djihad ont fini par perdre leur immunité. En France, l'état d'urgence a été mis en place pour maîtriser des violences urbaines de dimension insurrectionnelle. De tels développements auraient été inimaginables voici quelques années encore.

Ils s'expliquent en grande partie par des événements ou des déclarations qui ont eu un impact majeur. L'identification des terroristes ayant attaqué les transports publics londoniens a montré le danger potentiel de communautés immigrées et non assimilées ; la criminalité issue de telles communautés, la composante ethnique des émeutes en Europe et bien entendu le meurtre de Theo van Gogh ont également attiré l'attention. Au Danemark, dans un cas qui a un retentissement mondial, les menaces de mort adressées au journal ayant publié des caricatures de Mahomet ont révélé au grand public les risques qui pèsent sur la liberté d'expression. Par ailleurs, les appels au génocide lancés de façon répétée par le président iranien et l'échec de l'apaisement recherché par la diplomatie européenne ont contribué à écarter nombre d'illusions. Des menaces pèsent sur nous. Elles peuvent être proches ou lointaines, immédiates ou distantes, ouvertes ou clandestines, mais elles existent.

Cependant, les organisations et les personnes qui contrôlent les flux traditionnels de mots et d'images destinés à informer le public ne l'entendent pas ainsi. Les perceptions ne doivent pas sortir des sentiers battus et rebattus. Il suffit de lire la pleine page de réquisitoire unilatéral et manichéen que publie spontanément aujourd'hui Le Temps sur le camp de Guantanamo pour mesurer ces efforts constants de redressement des esprits, de recadrage des opinions. Le choix du vocabulaire joue également un rôle important : parler de « résistance » ou de « guérilla anti-américaine » en Irak, à propos d'une nébuleuse déchirée qui combat avant tout les Irakiens, ou désigner le Hamas comme un groupe « militant » ou « extrémiste » alors qu'il figure sur la liste des organisations terroristes tenue par l'Union européenne, n'est pas innocent. Cela véhicule des signifiés précis. Notamment celui voulant que la menace n'est jamais aussi dangereuse ou immorale que les mesures prises pour la combattre.

La grande redistribution du pouvoir occasionnée par la révolution de l'information réduit toutefois l'influence de ceux que l'on appelait les faiseurs d'opinion. L'échec de la constitution européenne dans plusieurs pays, malgré le soutien majoritaire des classes politique, académique et médiatique, symbolise cette évolution. Il en va de même dans le domaine sécuritaire, et le durcissement des gouvernements répond sans aucun doute aux inquiétudes exprimées par la population. Des mots sont d'ailleurs jetés au visage des dirigeants qui se risquent à de tels durcissements : on parle d'Etat policier, ou même de Gestapo, pour dénigrer l'activité croissante des services de renseignement ; on parle de « mur de la honte » pour délégitimer chaque barrière de protection ; on parle de « goulag » pour diaboliser les camps de prisonniers comme celui de Guantanamo. Quant à ceux qui osent parler de guerres, les annoncer, les juger inévitables, ce sont naturellement de vils traineurs de sabres, des bellicistes bornés, voire tout bonnement des fous furieux.

L'exagération délibérée et le recours aux symboles totalitaires soulignent le caractère émotif de ces réactions. Elles révèlent souvent le refus instinctif d'un monde qui change trop et trop vite, l'espoir d'échapper aux conséquences du changement, l'envie de figer le temps pour éviter les remises en question. Mais cet état d'esprit n'est pas généralisé ; les citoyens européens moyens n'ont pas cessé de croire à la supériorité de certaines valeurs, tout comme à la primauté de la sécurité physique, et si la majorité d'entre eux ne se sentent pas en guerre, ils n'en ont pas moins exprimé les refus qui en sont le préalable. La question n'est donc pas de savoir si l'Europe fera pleinement la guerre au fascisme islamiste, mais bien si elle saura le faire sans perdre son identité composite et ses fondations démocratiques.

Posted by Ludovic Monnerat at 15h40 | Comments (29) | TrackBack

20 janvier 2006

Les limites de la puissance

Comment interpréter les déclarations de Jacques Chirac sur l'emploi de l'arme nucléaire française ? De tels propos sont suffisamment rares pour mériter le détour. Voici déjà plusieurs années que la France entreprend de mettre un terme au grand écart qui sépare les armes nucléaires issues de la guerre froide et les projectiles conventionnels, en réduisant la puissance des premières et en augmentant celle des seconds. Aujourd'hui, plusieurs médias mettent cependant en exergue le fait que la France, par la bouche de son Président, n'a jamais été aussi près de mettre ses capacités nucléaires au service de l'Europe. Le texte prononcé souligne ainsi des intérêts stratégiques qui ne sauraient être mis en péril, comme l'approvisionnement énergétique du pays ou la sécurité de nations alliées.

Ce discours de puissance, offrant une mise en garde à peine déguisée, annonce-t-il un revirement dans la tendance continentale à l'apaisement ? Les délibérations au Conseil de sécurité à propos de l'Iran donneront une meilleure réponse à cette question qu'un discours, certes ferme à souhait, prononcé sur une base navale. De plus, les capacités destructrices de l'arme nucléaire et la controverse qui entoure inévitablement son emploi s'opposent à une chaîne de commandement qui ne soit pas strictement nationale. La France peut agiter le spectre de l'atome, déployer de nouveaux missiles dans ses sous-marins, emmener quelques ogives à bord du Charles-de-Gaulle, cela ne suffit pas en soi à corriger des années d'attentisme et d'affaiblissement national en partie dus à la construction européenne.

Bien entendu, ces propos auront un impact considérable dans l'appréciation des possibilités d'action. En quelques mots, les objectifs potentiels de la dissuasion nucléaire française ont été élargis, et les analyses stratégiques au niveau mondial tiendront compte de la volonté nouvellement affirmée par le Président. De nouvelles questions vont être posées dans l'étude de certains scénarii. Est-ce que la France va déployer son groupe aéronaval près de capitales lointaines si la navigation des superpétroliers qui l'approvisionnent est menacée ? Est-ce que la France va vitrifier le QG des Pasdaran si une campagne d'attentats téléguidés ravage le cÅ“ur de Paris ? Tel sont les effets de la puissance militaire projetable et affichée, conventionnelle ou non : influencer le jugement et les décisions d'autrui par sa seule existence.

L'arme nucléaire reste cependant l'aboutissement monstrueux de la guerre totale, celle qui opposait des nations les uns aux autres : la restriction aux Etats dans le discours de Jacques Chirac n'est pas un choix de la France, mais bien une limite inhérente à l'arme elle-même. Aussi précise et pénétrante soit-elle, l'ogive nucléaire ne peut jamais frapper qu'un ennemi à la fois identifié et distant, pour tout dire extérieur ; et la bombe a d'ailleurs été l'un des principaux catalyseurs dans la transformation de la guerre, en rendant insupportable la montée aux extrêmes qui caractérisait les conflits classiques, et donc en favorisant les méthodes asymétriques comme la guérilla et le terrorisme. Prêter à l'arme nucléaire les vertus d'une assurance-vie, à l'heure où les sociétés se morcellent et s'antagonisent sous l'effet conjugué des flux d'idées et de personnes, devient ainsi une illusion dangereuse.

Une assurance-mort, tout au plus.

Posted by Ludovic Monnerat at 18h48 | Comments (48) | TrackBack

19 janvier 2006

La fragilité de l'attrition

La nébuleuse Al-Qaïda fait à nouveau reparler d'elle, mais pas exactement dans le sens qu'elle souhaiterait : alors que 3 de ses leaders ont apparemment été tués dans la frappe aérienne menée la semaine dernière par les Etats-Unis au Pakistan, Oussama ben Laden semble avoir réalisé un nouvel enregistrement audio dans lequel il menace les Etats-Unis de nouveaux attentats, mais leur propose également une trêve de longue durée. Quatre ans et quatre mois après les attentats du 11 septembre, le changement de ton et de situation est saisissant. Les jubilations qui ont suivi l'effondrement des tours jumelles n'ont pas survécu à la chute des Taliban puis de Saddam Hussein, à l'inoculation des idées démocratiques faisant partie du bagage culturel et stratégique des troupes américaines.

Le durcissement de la lutte antiterroriste, avec l'adaptation des lois et des méthodes dans nombre de nations, a porté des coups répétés à la mouvance islamiste ; il ne se passe pas une semaine sans qu'une cellule ou un groupe terroriste ne doit repéré, appréhendé, neutralisé ou détruit. Par ailleurs, les opérations militaires lancées en Afghanistan, en Irak, dans la Corne de l'Afrique et en maints autres endroits ont également provoqué des pertes considérables. Au Pakistan, la semaine dernière, ce sont une fois de plus des drones Predator commandés par la CIA qui auraient éliminé des leaders islamistes à coup de missiles Hellfire. Les capacités tentaculaires des Etats-Unis imposent à Al-Qaïda une attrition sanglante. L'appel à la trêve n'est pas exactement une preuve de succès.

A mon avis, cette domination est cependant incomplète et superficielle. Oui, après avoir encaissé un coup massif, l'Amérique a réagi promptement et acculé son ennemi dans une position inconfortable, mais le ring global - si j'ose dire - compte plusieurs dimensions. Comme j'ai eu à plusieurs reprises l'occasion de l'écrire, l'emploi de la force armée est intrinsèquement défensif, même s'il se concrétise par des opérations offensives ; ce n'est pas l'Irak et l'Afghanistan qu'il s'agissait de conquérir, mais bien les Irakiens et les Afghans. Le feu ne vise qu'à préserver, appuyer ou amplifier l'idée ; celle-ci aboutit d'ailleurs à des effets dont le feu ne saurait être capable. La véritable offensive stratégique passe par la domination sémantique, par la pénétration du sens, par l'écho des consciences.

De ce fait, l'Irak n'est qu'une bataille dans la lutte des idées et des identités, et son statut de point focal s'efface au fur et à mesure que la confrontation avec l'Iran devient plus probable ; l'Iran lui-même, s'il voit un conflit armé sur son sol, ne sera également qu'une matérialisation locale d'une guerre à la fois plus vaste et plus longue. La traque des leaders islamistes et l'élimination en masse de leurs suivants n'empêchent pas la diffusion de leurs idées ou la séduction de leurs perspectives. L'attrition des corps doit servir l'adhésion des esprits, sous peine de n'offrir qu'un avantage éphémère, aisément réversible. Et la faculté de durer, d'inscrire son action loin dans le temps, est la clef d'une telle adhésion.

Il n'est guère étonnant que les islamistes, surpris par l'acuité de la réaction américaine, tentent à présent de calmer le jeu : ils savent que le surrégime opérationnel des Etats-Unis ne durera pas, mais aussi que la contagion démocratique qu'il précipite sera difficile à combattre. On prend vite goût à la liberté - et pour longtemps.

Posted by Ludovic Monnerat at 20h31 | Comments (9) | TrackBack

18 janvier 2006

Le contrôle des océans

La fin ignominieuse du porte-avions français Clemenceau, qui vient de recevoir le feu vert de l'Egypte pour le passage du Canal de Suez - épisode ironique au regard de l'histoire - mais qui n'a pas encore l'autorisation d'entrer dans les eaux territoriales indiennes, offre une perspective intéressante sur le destin des plus grands navires de guerre, qui finissent chez les ferrailleurs, au musée ou au fond des océans. Elle montre également la valeur de symbole que détiennent les porte-avions depuis qu'ils ont remplacé les cuirassés comme éléments-clefs pour le contrôle des océans. L'activisme de Greenpeace, dont les démêlés avec la Marine française ne date pas d'hier, est digne d'intérêt. Les négociations avec l'Egypte sur fond de Convention de Bâle aussi. J'espère que l'on aura rapidement accès aux fax égyptiens grâce aux services de renseignements suisses et à la taupe qui gangrène leur travail !

Ceci étant, si le Clemenceau finira sa longue carrière en Inde, la construction de nouveaux porte-avions est l'une des courses aux armements les plus importantes autour de la planète, moins alarmante que celles des armes nucléaires ou des missiles balistiques, moins tangible que le développement du transport aérien stratégique, mais essentielle pour comprendre les rapports de forces entre nations. Malgré la puissance phénomènale que possèdent aujourd'hui de « simples » frégates, un groupe aéronaval reste en effet l'outil essentiel pour s'assurer le contrôle des voies de navigation et des points chauds bordant les océans face à n'importe quel type de menace ; et ceci grâce à la véritable bulle sécuritaire que produisent l'assemblage et la mise réseau d'une plate-forme de commandement, d'une capacité d'attaque air-air, air-sol et air-mer, d'une surveillance de l'espace aérien comme sous-marin, ainsi que d'une protection anti-aérienne et anti-sousmarine, voire anti-missile.

Aujourd'hui, la domination de l'US Navy reste plus forte que jamais : la réduction de 15 à 12 porte-avions depuis le début des années 90 a été plus que contre-balancée par le fait que chaque navire a vu ses capacités multipliées par la modernisation ; les 12 porte-avions moyens embarquant des Marines ne doivent pas non plus être sous-estimés. L'Europe est déterminée à retrouver une flotte assez puissante, avec notamment 4 grands porte-avions (2 pour la France et 2 pour la Grande-Bretagne), et la Russie n'a pas perdu l'espoir de développer une aéronavale performante. Toutefois, c'est en Asie que les développements sont les plus intéressants, et dès le milieu de la prochaine décennie, la Chine, l'Inde et le Japon devraient chacun déployer entre 2 et 4 porte-avions, de taille et de capacités plutôt diverses, mais dont les interactions potentielles - avec bien entendu la flotte US, dont le George H. W. Bush en construction - alimenteront maintes réflexions.

Bien entendu, lorsque l'on prend en compte le volume d'importations de ces 3 nations et l'importance capitale des voies maritimes à cette fin, on comprend mieux pourquoi un porte-avions bien entouré, bien équipé et bien entraîné offre une garantie majeure pour les investissements, notamment dans les ressources énergétiques.

Posted by Ludovic Monnerat at 8h32 | Comments (8) | TrackBack

17 janvier 2006

Le jeu des civilisations

Prié de m'exprimer à ce sujet suite à un billet sur les 7 nouvelles merveilles du monde, je ne saurais manquer de faire quelques réflexions sur Civilization 4. Ce jeu de stratégie est sans conteste l'un de mes favoris ; ayant longuement pratiqué les trois premières versions de la série officielle, les 2 productions de la licence Call To Power ainsi que Alpha Centauri, le sujet ne m'est pas vraiment inconnu. Il est d'ailleurs exceptionnel de voir un concept de base aussi génial être progressivement adapté et amélioré sans rien perdre de ses qualités initiales. Rester simple et pratique sans pour autant renoncer aux interactions subtiles : voilà un exemple à suivre dans bien des domaines.

D'un point de vue stratégique, Civilization 4 est passionnant parce qu'il intègre la plupart des composantes de la puissance : les armées, l'économie, la diplomatie, la culture, la démographie, la recherche, le territoire ou encore la religion. Ces facteurs sont certes simulés de façon rudimentaire, mais le fait de les considérer comme autant de domaines où existent des rapports de force et des possibilités d'action est une bonne introduction à la réalité. Il est ainsi possible de se fixer des objectifs diamétralement opposés et d'employer toutes ses ressources pour suivre le chemin retenu. Conquête ou développement, prospérité ou grandeur d'âme, tout n'est pas accessible simultanément - du moins aux niveaux de difficulté élevés.

En ce qui me concerne, ma stratégie préférée n'est pas la conquête des territoires, mais bien celle des esprits, grâce à une supériorité marquée sur le plan du rayonnement culturel. Ce n'est pas que la perspective de campagnes militaires me déplaise au plus haut point, même si le mécanisme du jeu n'a jamais réussi à intégrer les différences de rythme entre les manÅ“uvres des armées et le destin des peuples ; c'est simplement qu'il est toujours plus gratifiant de construire que de détruire. Une expansion initiale et globalement pacifique, suivie d'un développement rapide à l'intérieur de frontières sûres, avec une neutralité absolue et une économie grande ouverte : voilà ce qui me plaît le plus. On reconnaîtra bien entendu la marque indélébile de l'Helvète! ;)

Ma dernière partie de Civ 4 mérite une anecdote. J'avais décidé, en plus de ma stratégie habituelle, de constituer un monopole des religions et donc d'avoir le plus de villes saintes possibles ; finalement, j'en ai eu 6 sur 7, dont une à la suite d'une conquête précoce et chanceuse. Ce qui est assez amusant, et dû aux algorithmes propres au jeu, c'est que le judaïsme est soudain apparu à La Mecque ! L'islam, pour sa part, est né à Tombouctou. Pourquoi pas ? En tout cas, je me suis rendu compte qu'un quasi monopole des religions était une affaire très rentable, et que répandre la bonne parole était un investissement rapidement amorti, ce qui finalement est un autre aspect très réaliste de ce jeu mythique !

Posted by Ludovic Monnerat at 20h55 | Comments (5) | TrackBack

16 janvier 2006

Iran : planification d'emploi (6)

Il est temps de passer à la suite de notre planification, en l'occurrence l'analyse des facteurs géographiques. La démarche devient ici un peu plus technique, plus précise aussi, avec des éléments mesurables qui exigent une recherche d'informations plus approfondie. Pour simplifier les choses, nous rangerons dans ces facteurs les éléments suivants : le terrain, avec le relief, la couverture et les infrastructures, les éléments météorologiques, hydrologiques et océanographiques, ainsi que les conditions médicales et épidémiologiques. En revanche, les facteurs plus directement liés aux populations et à leurs activités seront traités plus tard. Une planification, cela prend du temps !

Pour se lancer dans cette analyse, il est nécessaire de consulter certaines données disponibles en ligne (par exemple ce profil au format PDF ou cette collection de cartes). Au niveau opératif, l'analyse du milieu - comme on le dirait en Suisse - est cependant rendue problématique par la dimension du pays et par la nature interarmées de la réflexion : les préoccupations changent diamétralement entre les composantes (terrestre, aérienne, maritime, spéciale, informationnelle), et l'éventail des possibilités reste trop vaste pour aller dans le détail. Il est donc nécessaire de se concentrer sur des facteurs très généraux, afin d'en tirer des conséquences valables pour la répartition des efforts entre les composantes.

Voici quelques éléments pour entrer dans la problématique.

Enoncé Déduction Conséquence
L'Iran est un pays de grande taille, mesurant environ 1800 km en longitude et 1300 km en latitude, avec de longues chaînes montagneuses et deux zones désertiques qui entourent et segmentent des zones urbaines d'une densité généralement faible. La dimension et la configuration du pays le rendent défavorable aux opérations offensives aéroterrestres conventionnelles, en raison de la longueur des lignes de communication et des effectifs nécessaires pour les sécuriser, et nécessitent l'emploi de moyens aériens pour le transport et le soutien des éléments au sol. Un engagement durable de troupes au-delà de la zone frontière prendra la forme d'opérations spéciales focalisées sur la reconnaissance / surveillance, la désignation d'objectifs et les actions de guerre non conventionnelle, appuyées par une composante aérienne disposant d'une suprématie constante.
Le Golfe Persique et le Golfe d'Oman longent presque tout le sud de l'Iran, sur une longueur de 2440 km, et sépare ce pays des petites monarchies de la péninsule arabique (à l'exception du Koweït), traditionnellement alliées aux Etats-Unis et ou ceux-ci disposent d'infrastructures permanentes. La protection de ces petites nations et de ces infrastructures nécessite un contrôle de l'espace maritime et aérien qui les sépare de l'Iran, afin d'empêcher des représailles ou des attaques préemptives par le biais d'actions terroristes navales, de raids aériens ou de tirs de missiles balistiques. Avant même le déclenchement de l'opération, une force aéronavale puissante - centrée autour de groupes distants - doit contrôler le Golfe Persique et le Golfe d'Oman, empêcher toute intrusion d'éléments hostiles et déployer une capacité antimissile.

J'ai pleinement conscience que cela n'est pas de la première simplicité. Mais je vous laisse néanmoins le soin de vous lancer dans cette nouvelle étape ! :)

Posted by Ludovic Monnerat at 23h00 | Comments (9) | TrackBack

Le prix de l'apaisement

Il faut reconnaître au président iranien Mahmoud Ahmadinejad le don de frapper les esprits par ses déclarations. Le dernier échantillon de sa prose, vitupéré samedi dernier, s'en prenait violemment à l'Occident, l'accusait d'avoir un état d'esprit moyen-âgeux et le menaçait de représailles s'il s'oppose aux ambitions nucléaires iraniennes. De manière encore plus claire, il a mis l'Europe et l'Amérique du Nord au défi (« vous avez davantage besoin de nous que nous de vous ») et indiqué qu'une confrontation se ferait à leur détriment, tout en ajoutant que l'Iran pourrait peut-être « renoncer à leur pardonner » le soutien passé au Shah. On passera sur le fait qu'il ait accusé George W. Bush et Angela Merkel de terroristes et de criminels de guerre : de tels outrages sont trop communs sous nos latitudes pour apparaître comme tels.

Après deux ans et demi de négociations qui se sont révélées un échec cinglant, comment la troïka européenne réagit-elle à la rhétorique sans cesse plus agressive du régime iranien, dont certains dirigeants se mettent même à menacer l'Europe de connaître l'enfer en cas d'opposition à leurs plans ? On parle de porter l'affaire devant le Conseil de sécurité, mais pas vraiment d'aller au-delà des discussions. La Grande-Bretagne affirme considérer des sanctions, mais pas d'actions militaires ; la France a déclaré qu'il était trop tôt pour parler même de sanctions, alors que l'Allemagne, principal exportateur de l'Iran, est très réticente à l'idée de perdre des marchés. Quant à Javier Solana, pour l'Union européenne, il a tout simplement déclaré que l'emploi de la force était exclu.

Il faut examiner ces images cruelles pour mieux comprendre comment les Européens apparaissent en-dehors de leur continent - et même à l'intérieur : un symbole de l'irrésolution, de l'attentisme et de l'impuissance. Angela Merkel a beau juger inacceptable les déclarations de Mahmoud Ahmadinejad, elles n'en sont pas moins acceptées puisque rien n'est fait à leur encontre. Face à des gens qui brandissent les flammes de l'enfer, on agite le sempiternel rameau d'olivier ; face à des menaces qui virent à l'apocalyptique, on aspire au retour à la table de négociations. Comment ne pas voir dans ces simagrées de diplomatie, car la vraie diplomatie n'exclut jamais la force armée, un retour aux années 30 et à la Société des Nations ? Comment ne pas se rendre compte que l'apaisement, aujourd'hui comme hier, nous rapproche plus sûrement d'une conflagration peut-être planétaire ?

Pour leur part, les Etats-Unis assistent sans déplaisir à la déconfiture européenne : la méthode américaine au sujet de l'Irak avait été tellement décriée sur le continent que la situation actuelle prend des airs de douce vengeance. Le décalage entre les prétentions arrogantes de l'Europe et les résultats de sa politique avec l'Iran viennent a posteriori conforter les choix faits avant l'opération Iraqi Freedom. Cependant, c'est bien vers les Etats-Unis que se tournent maintenant les Européens, et les rodomontades bellicistes de Téhéran sont reçues bien différemment de l'autre côté de l'Atlantique. Se trouvera-t-il là -bas des dirigeants assez déterminés pour accepter le poker menteur d'Ahmadinejad, pour mesurer la fragilité extrême de son régime et pour contrer dans les faits ses ambitions de puissance ?

Voilà un processus auquel nous assisterons ces prochains mois. En spectateurs, puis en acteurs. Parce que le prix de l'apaisement doit toujours être payé par le sang, la peine, les larmes et la sueur.

COMPLEMENT I (17.1 1810) : En matière de rhétorique, les Gardiens de la Révolution ne font vraiment pas dans la dentelle, comme l'indique cet article. Les affirmations de ce général quant au droit absolu de l'Iran à développer une bombe nucléaire méritent d'être entendues. D'autres déclarations menaçantes sont rapportées par Mark Steyn, mais sa colonne remarquable contient bien d'autres éléments - à commencer par une esquisse de manoeuvres subversives s'appuyant sur la jeunesse iranienne et sur la minorité sunnite.

Posted by Ludovic Monnerat at 8h21 | Comments (30) | TrackBack

13 janvier 2006

Iran : planification d'emploi (5)

Après plusieurs jours consacrés à l'analyse des facteurs stratégiques, nous sommes en mesure de poursuivre notre planification participative en source ouverte pour une opération militaire en Iran. Avant de passer à d'autres facteurs, ce que nous ferons demain, il est cependant nécessaire de reprendre les conséquences tirées de notre analyse et de les exploiter. Elles doivent en effet nous permettre de commencer à identifier les points décisifs de l'opération, c'est-à -dire un élément supplémentaire de notre concept opératif comprenant déjà l'état final attendu, les objectifs finaux et les centres de gravité.

Un point décisif est défini au sein de l'OTAN comme un « point dans le temps, l'espace ou l'environnement de l'information, à partir duquel un centre de gravité ami ou hostile peut être menacé. » La définition suisse est encore plus abstraite (« élément dont la maîtrise est décisive pour l'action contre le centre de gravité »), mais le fait de parler d'élément suggère la nature matérielle ou immatérielle de ce point. Autrement dit, il s'agit d'un objectif intermédiaire qui nécessite des efforts particuliers pour être atteint, et qui est indispensable pour parvenir au centre de gravité visé par l'opération. Les points importants mais non décisifs sont qualifiés de névralgiques.

Ci-dessous sont listés des éléments qui pour la plupart sont des points décisifs. Ils ne sont pas articulés dans le temps, et donc pas encore numérotés, ni dans l'espace ou selon le domaine général qu'ils exploitent. Ce travail viendra plus tard, lorsque les analyses seront terminées : il s'agira alors d'ordonner les points décisifs de manière à pouvoir diviser notre opération en phases et en lignes, et donc de décrire par quelle suite d'actions parallèles le centre de gravité sera atteint. Au sujet du centre de gravité « rouge », la discussion engagée sur ce point n'a pas été suffisamment détaillé pour me convaincre de le changer. Nous y reviendrons.

Voici donc cette liste. Elle sera complétée au fil des analyses.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h46 | Comments (9) | TrackBack

12 janvier 2006

Des anges gardiens tueurs

Ce matin, j'ai eu l'occasion d'assister à un exposé donné par une juriste travaillant pour l'armée, et ceci dans le cadre d'une instruction générale aux aspects juridiques des opérations militaires. Son propos portait sur le trafic des êtres humains et prenait notamment l'exemple du Kosovo, où soldats de la KFOR et policiers de la MINUK contribuent à ce trafic en recourant aux services de prostituées dont le statut est à proprement parler celui d'esclaves. De ce fait, ces organisations internationales ont imposé une politique de « tolérance zéro » et interdit à leurs membres tout commerce du sexe dans leur secteur d'engagement ; cette pratique est d'ailleurs en voie de standardisation dans les opérations militaires de stabilisation, sans qu'il soit possible de juger simplement son efficacité.

Sans nier les méfaits potentiels de toute formation militaire, comme de toute entité habilitée à employer la violence, cette tendance à une conception purifiée du soldat m'interpelle. Aujourd'hui, les soldats occidentaux sont interdits de prostitution, de drogue, parfois d'alcool (en fonction du secteur d'engagement et/ou de l'armée) ou de pornographie ; ainsi, on attend non seulement d'eux qu'ils tuent sans haine, sans excitation ou confusion, mais on exige également que leur comportement en-dehors du service soit irréprochable, dénué de toute pulsion, totalement détaché de leur nature humaine. Un peu comme si les armées devaient être constituées d'anges gardiens tueurs, d'êtres capables d'alterner sans dommage et sur ordre les pires horreurs et la pureté absolue, la coercition brutale et l'ataraxie désincarnée.

Questionnée à ce propos par mes soins, la juriste a convenu de la difficulté d'une telle tâche malgré les congés au pays parfois accordés en cours de mission, mais en parlant du Kosovo elle m'a également rétorqué que c'était une chose à prendre en compte avant de se porter volontaire pour une mission au sein de la KFOR. Soit. Je ne pense pas que ce phénomène soit lié aux difficultés de recrutement que connaissent toutes les armées professionnelles européennes, sauf en l'élargissent jusqu'à inclure la lente disparition de la culture militaire. En revanche, et à condition de limiter les excès qui effectivement favorisent des activités criminelles comme le trafic de personnes, cette projection irréfléchie d'exigences civiles, féministes et maternalistes sur des militaires risquant leur vie pour préserver ou restaurer la normalité d'un pays ou d'une région n'est pas acceptable.

D'ailleurs, elle n'est pas acceptée, et les commandants tactiques doivent faire avec. Au Kosovo, plusieurs contingents organisent ainsi des week-ends de repos obligatoires pour leurs militaires, avec transport en bus en Grèce et mise en congé pour 1 ou 2 jours ; comme la Grèce se situe hors du secteur d'engagement de la KFOR, la politique de « tolérance zéro » est contournée faute d'être appliquée, et révèle son caractère hypocrite. Un autre phénomène, dans les armées professionnelles à fort taux de féminisation, est l'augmentation drastique des activités sexuelles entre militaires en cours d'opération - une chose que les armées, pour protéger leur réputation comme les liens maritaux de leurs membres, se gardent bien d'évoquer. Ce qui certes est bien plus élégant et discret que les fameux bordels militaires de campagne!

Posted by Ludovic Monnerat at 19h29 | Comments (33) | TrackBack

11 janvier 2006

Etre ou ne pas être en guerre

Le quotidien The Australian a publié lundi une remarquable colonne d'un ancien ministre nommé Neil Brown et portant sur la conduite de la guerre au temps de Churchill. Son propos consiste à mettre en lumière les réactions horrifiées et réprobatrices des médias britanniques après la publication des propos tenus par l'illustre Premier lors des séances de son cabinet, lorsqu'il appelait par exemple à l'exécution de Hitler sans autre forme de procès s'il venait à être capturé. Pour Brown, vaincre un ennemi impitoyable exige d'être soi-même impitoyable, et toute considération morale ou légale n'est qu'absurdité si elle met en péril la victoire. La fin justifie les moyens. Le risque d'un attentat terroriste dévastateur fonde les restrictions des droits et des libertés.

Cette perspective pose à mon sens deux problèmes. En premier lieu, ce qui était admissible dans un conflit de haute intensité avec un ennemi tangible tel que le IIIe Reich, dont la puissance était essentiellement fondée par les capacités de conquête territoriale, ne l'est pas nécessairement dans un conflit de basse intensité avec un ennemi intangible tel que la mouvance islamiste, dont la puissance est essentiellement fondée par les capacités de conquête spirituelle. Faute de pouvoir frapper directement Hitler, l'Allemagne a été transformée en champ de ruines et mise hors de combat par une stratégie visant à vaincre avec certitude, et non à convaincre ; les polémiques lancées voici peu sur les bombardements alliés montrent les failles d'un tel raisonnement. L'immoralité finit toujours par se retourner contre vous lorsque l'urgence s'éloigne.

Une telle stratégie ne peut bien entendu pas être reproduite aujourd'hui : on ne combat pas une idéologie avec de la puissance de feu. Si le relativisme et le multiculturalisme ont effectivement entraîné un désarmement nocif des esprits, le manichéisme et le prosélytisme nous mèneraient à un surarmement tout aussi nocif de ceux-ci. Rechercher une capitulation sans conditions dans une guerre mue par les croyances et les identités provoquerait une montée aux extrêmes encore plus dévastatrice, parce que les séparations géographiques entre populations et cultures appartiennent au passé. Oui, il faut être sans pitié avec les monstres et les éliminer sans hésitation aussi longtemps qu'ils posent un danger, mais il est hors de question de le faire lorsque ce danger n'est pas perçu, sous peine de noircir sa conscience et d'en payer le prix.

C'est le second problème de la perspective défendue par Brown : elle ne traite pas la perception de la guerre, ou plutôt son absence au sein des populations occidentales. C'est une réalité souvent méconnue que chez Churchill comme d'ailleurs chez Roosevelt, un autre politicien remarquablement doué, la conduite de la guerre a toujours été fondée sur la consolidation et la préservation du soutien public, parfois au détriment de la logique militaire. Le choix d'opérations risquées et symboliques comme le raid des îles Lofoten en 1941 ou le bombardement de Tokyo en 1942, mais aussi le rythme général des opérations, ont largement été influencés par le besoin d'encourager les gens à soutenir l'effort de guerre. L'ennemi était identifié et dénoncé comme tel. On savait pourquoi et contre qui se battre.

De nos jours, si la stratégie américaine à mon sens vise juste pour combattre la mouvance islamiste sur un terrain et dans une modalité défavorables, elle n'est guère efficace dans la mobilisation de l'opinion. Il ne faut pas s'étonner si une majorité d'Européens et une minorité d'Américains poussent des cris d'orfraie lorsque la CIA transporte discrètement des hommes capturés l'arme à la main sur de lointains champs de bataille, ou s'insurgent contre le traitement qui leur est réservé à Guantanamo : ils ne se sentent pas en guerre, ne veulent pas l'être, refusent même de le concevoir, et préférent des explications conspirationnistes ou fantaisistes pour juger ces actions. Et comme une guerre sans ennemi n'en est pas une, c'est bien par le verbe et l'image qu'il s'agit d'être sans pitié. Les actes suivront.

Posted by Ludovic Monnerat at 23h50 | Comments (13) | TrackBack

10 janvier 2006

Entre condotierri et croisés

C'est un signe des temps : confrontées à des besoins opérationnels croissantes et à des budgets rétrécis, les armées songent de plus en plus à remplacer l'acquisition par le leasing. Dans un premier temps, ces locations-ventes se sont faites entre institutions militaires : en septembre 2000, la Royal Air Force avait ainsi signé un contrat valant plus de 1 milliard de dollars pour disposer pendant 4 ans de 4 avions de transport lourds C-17 Globemaster III, afin de disposer d'un levier stratégique en attendant la livraison des Airbus A-400M ; cependant, les Britanniques se sont montrés tellement satisfaits de leurs avions qu'ils ont décidé de les acheter au terme du contrat et d'en acquérir un cinquième exemplaire, malgré la commande de 25 Airbus.

Le phénomène va maintenant plus loin et prend la forme de contrats passés avec des entreprises civiles pour assurer des prestations techniques dont les armées ne sont pas ou pas encore capables. C'est le cas avec le groupe Strategic Airlift Interim Solution de l'OTAN, qui a signé en décembre un contrat avec la société ukrainienne Volga-Dnepr (celle-là même que l'armée suisse a utilisée pour sa mission à Sumatra) afin de fournir 6 avions de transport Antonov An-124-100 pour 2000 heures de vol par an ; 2 avions seront basés en permanence à Leipzig, pendant que les 4 autres seront disponibles entre 6 et 9 jours. Le nouveau gouvernement allemand a ainsi décidé de verser 60,6 millions d'euros pour obtenir 750 heures de vol dans le cadre de ce contrat.

Un autre exemple saisissant est la construction du nouveau navire patrouilleur de la Royal Navy : pour un investissement de 52 millions de dollars sur 5 ans, le HMS Clyde va remplacer 2 navires actuellement déployés au Malouines, mais il restera la propriété du constructeur, VT Group, quand bien même les 40 membres d'équipage - et les 18 fantassins pouvant être embarqués - seront bien des militaires. On se demande tout de même ce qu'il adviendra du navire si la Royal Navy ne l'acquiert pas au terme du contrat. Un problème qui se pose moins avec les navires de transport, comme le HSV Westpac Express, un engin rapide loué depuis 2001 à la société Austal par l'US Navy, ou avec les cargos servant toute l'année à maintenir des équipements positionnés près des points chauds du globe.

L'évolution du financement et de l'emploi des moyens de projection doit cependant être rapprochée de l'essor spectaculaire des sociétés militaires privées. Le cas extrême de l'Irak, où l'on estime à 20'000 le nombre de « presse-gâchettes » employés au service de multinationales ou au profit de la coalition, illustre un phénomène global : dans tous les secteurs de crise contemporains affluent rapidement des structures susceptibles de fournir clefs-en-mains des prestations sécuritaires parfois de haut niveau, sans toutes les complications politiques et juridiques dues à l'emploi d'un contingent national. Que la Suisse ait choisi de protéger son ambassade à Bagdad par une société sud-africaine illustre cette tendance. Malgré l'aspect éminemment discutable de cette décision.

Quel sens donner à cette transformation des acteurs belligérants ? Les compétences tactiques et les moyens techniques se trouvent de plus en plus entre des mains privées, et non dans les rangs de ceux qui sont chargés de défendre, de protéger et d'aider les populations. Nous arrivons ainsi à une situation paradoxale : les conflits de notre époque impliquent un nombre croissant de combattants et de prestataires stipendiés, alors même que leurs causes tendent à être davantage spirituelles et identitaires que matérielles. La criminalisation d'organisations guerrières et la collusion entre réseaux terroristes et criminels soulignent cette dualité. Ce n'est pas seulement que l'alliance du glaive et du goupillon a été remplacée par celle du Coran et de la Kalashnikov ; c'est que les billets et les étendards ne laissent plus beaucoup d'espace à ceux qui perdent les uns comme les autres.

Dans les secteurs dont ils sont chargés de préserver ou de restaurer la normalité, les militaires sont aujourd'hui placés en porte-à -faux entre condottieri et croisés, entre mercenaires et fanatiques, entre porte-flingues et moudjahiddins ; entre des hommes mus par les récompenses terrestres ou célestes. Du coup, lorsque l'appauvrissement des Etats et l'affaiblissement des identités nationales réduisent leurs finances autant que leurs croyances, leurs ressources matérielles autant qu'immatérielles, les militaires traditionnels - si j'ose dire - courent constamment le risque d'être dominés par ceux qui ont ou ceux qui croient davantage qu'eux. C'est le cas désormais dans nombre d'armées européennes, où l'usure des équipements accompagne celle des convictions. Les deux vont d'ailleurs souvent de pair.

Dans la mesure où il est plus imaginable et possible de solidifier les esprits que les programmes d'armements, les armées devraient en tirer des conséquences claires.

PS : Les exemples chiffrés concernant le HMS Clyde et les Antonov sont tirés de l'édition du 2 janvier 2006 de l'hebdomadaire Defense News (non disponible en ligne)

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9 janvier 2006

Iran : les premiers coups ?

Alors que notre expérience de planification suit son cours, la réalité se rappelle à notre bon souvenir : le fait qu'un avion transportant de nombreux responsables des Gardiens de la révolution se soit écrasé en Iran, après la tentative d'assassinat sur le Président Ahmadinejad en décembre, laisse en effet penser que des actions subversives sont déjà à l'oeuvre en Iran. On imagine en effet mal les services secrets, d'Occident ou d'ailleurs, rester les bras croisés face aux menaces toujours plus claires et plus étendues proférées par le régime de Téhéran, et face à l'avancement inexorable de ses activités nucléaires. Eviter un conflit de haute intensité qui embraserait toute la région ne serait pas le moindre avantage d'opérations clandestines, voire d'opérations spéciales allant dans le même sens ; il est dès lors logique que le centre de gravité identifié soit visé par de telles actions.

A propos de planification, il vaut la peine de lire cette analyse de William Arkin sur les plans développés aux Etats-Unis pour faire à un Iran sur le point d'acquérir l'arme nucléaire. Les conclusions sur l'effet dissuasif de la publicité donnée à un plan valent la peine d'être notées...

COMPLEMENT I (9.1 2100) : Deux autres lectures inspiratrices viennent de sillonner mon écran. Dans "Target Iran", Arnaud de Borchgrave explique pourquoi à son avis l'Iran pose une menace grave et délibérée qui exige une réponse ; pour sa part, Michael Ledeen, qui appelle depuis longtemps à s'en prendre au régime des mollahs, affirme que nous traversons une période durant laquelle des changements révolutionnaires peuvent survenir. Ces deux textes complémentaires montrent que les risques et les opportunités ont toujours une dépendance symétrique.

Posted by Ludovic Monnerat at 11h32 | Comments (17) | TrackBack

8 janvier 2006

Iran : planification d'emploi (4)

Résumons l'avancement de notre démarche : nous avons à présent un état final militaire stratégique, qui nous donne la situation au terme de l'opération coalisée à planifier ; une liste non priorisée d'objectifs à atteindre, qui sert essentiellement de critères de succès pour mesurer la distance de la coalition par rapport à l'état final attendu ; et un centre de gravité à abattre pour atteindre ces objectifs. Nous avons également, quoique de façon plus schématique, les mêmes éléments du point de vue du régime iranien. Naturellement, ces éléments ne sont pas définitifs, mais ils servent de référence, d'orientation générale de notre action ; en Suisse, on aurait dit qu'ils font office d'appréhension du problème. Il est donc temps de passer à l'appréciation de la situation (situation estimate en langage OTAN).

Il s'agit d'un travail bien plus détaillé et concret qui exige une participation active et disciplinée. L'objectif de l'appréciation de la situation, dans le cadre de la procédure OTAN, consiste à tirer de l'analyse de facteurs-clefs des conséquences pour l'opération ; en principe, à ce stade de la planification et alors que les besoins en ressources n'ont pas encore été exprimés, ces conséquences devraient se focaliser sur ce qui doit être fait (quoi) et non sur la manière de le faire (comment). Pour simplifier les choses, et parce qu'en l'occurrence la méthode me paraît nettement plus efficace, nous allons helvétiser un brin ce travail et tirer des conséquences qui seront directement utilisables pour la finition du concept opératif, l'élaboration des variantes et la génération des forces.

L'analyse des facteurs-clefs se pratique le long d'une articulation intellectuelle précise : la trilogie énoncé-déduction-conséquence (EDC, plus connue sous l'acronyme AEK en allemand pour Aussage-Erkenntnis-Konsequenz ; au niveau OTAN, on parle de « factors, deductions and conclusions », en rajoutant entre deux des « assumptions » qu'en Suisse nous avons l'habitude de lister à part pour les rendre plus visibles). Cette articulation fonctionne ainsi :

Enoncé : décrire des faits ayant une influence sur le théâtre d'opérations, en fonction des renseignements et des informations disponibles.

Déduction : montrer de manière logique, concise et factuelle quel impact ces éléments peuvent avoir ou auront sur le déroulement de l'opération.

Conséquence : tirer de cet impact des éléments de décision pour l'opération relatifs aux forces, à l'espace, au temps et à l'information.

Le mécanisme est donc très simple, et il fonctionne avec tous les contextes opérationnels possibles et imaginables. Dans les stages de formation que j'ai suivis ou les exercices auquels j'ai participés, j'ai souvent remarqué que les officiers d'état-major et les commandants tactiques n'ont aucune peine à émettre des énoncés pertinents et à cerner les effets potentiels ou réels sur leur action, mais avaient davantage de difficulté à aller au-delà . Pourtant, un exemple fictif de la vie quotidienne montre à quel point ce mécanisme est facile d'emploi :

Enoncé Déduction Conséquence
Les prévisions météorologiques pour la fin de l'après-midi mentionnent un risque important d'averses. Mon jogging dominical pourrait fort bien se transformer en une rincée bien peu agréable. J'irai courir plus tôt et j'emmènerai un coupe-vent avec capuchon.

Les conséquences sont ici le produit essentiel de cette analyse. En Suisse, nous établissons une liste de conséquence qui s'allonge au fil de l'appréciation de la situation et qui fournit ensuite presque tous les éléments nécessaires au développement des propres variantes. Pour ce faire, nous exprimons ces conséquences en intégrant systématiquement au moins 2 des 4 facteurs de la conduite opérative : forces, espace, temps et information (l'OTAN n'en retient que trois ; l'information est mise de côté). Par exemple, une conséquence où l'on affirme qu'il nous faut une couverture de chasseurs équipés de missiles à longue portée (forces) est insuffisante ; pour apporter quelque chose à la décision, il faudrait dire que ces chasseurs doivent être engagés au-dessus du secteur X (espace), voler 12 heures par jour (temps) ou être bien visibles et dissuasifs pour l'adversaire (information).

Un autre raffinement que l'on enseigne à l'école d'état-major général consiste à distinguer les conséquences nécessaires des conséquences possibles : les premières fournissent des éléments valables pour toutes les variantes, alors que les secondes indiquent justement les différences pouvant séparer ces variantes. La liste de conséquences devient de la sorte un élément vivant (un fichier Word suffit, ceci étant), une colonne vertébrale pour la planification.

Nous n'emploierons ici pas ce raffinement. En revanche, la mécanique EDC sera strictement appliquée, y compris avec la nécessité d'inclure au moins 2 facteurs de la conduite opérative dans les conséquences : c'est la seule manière de faire du travail précis et efficace. Je serai impitoyable sur ce point ! :)

Car le travail va maintenant devenir plus collectif. La première phase de notre appréciation de la situation est l'arrière-plan stratégique (nous suivons ici la ligne OTAN) : il s'agit d'analyser les facteurs historiques, politiques, économiques, sociaux et juridiques susceptibles d'avoir un impact sur notre opération. Ensuite viendront les conditions géographiques, les forces adverses, la situation civilo-militaire et la situation de l'infosphère, avant de passer à l'analyse de la mission.

Nous allons faire ce travail de façon ouverte et progressive, en ajoutant progressivement au tableau ci-dessous nos analyses d'abord de l'arrière-plan stratégique. Je vais initier la démarche avec un élément, puis nous verrons ensuite comment le tableau va se remplir ; nombre d'éléments ont déjà été discutés, mais il faut maintenant en tirer la substantifique moëlle, si j'ose dire !

Enoncé Déduction Conséquence
Le peuple iranien reste très marqué par son histoire perse. Il en tire une fierté nationale et une identité solidement affirmées, qui favorisent les projets allant vers l'accroissement de la puissance et de l'influence iraniennes, dont le programme nucléaire fait partie. Toute action létale menée à l'encontre du programme nucléaire, comme à celle d'autres éléments susceptibles d'être érigés en symboles nationaux, court le risque de provoquer l'opposition majoritaire de la population iranienne à tous les objectifs de l'opération. Les effets exercés sur les sites nucléaires doivent être réversibles en l'espace de quelques semaines dès la fin de l'opération, et la population iranienne doit être persuadée de l'interdépendance entre la poursuite d'activités nucléaires et le changement de régime.
Le régime de la république islamiste est un système autoritaire en place depuis plus de 20 ans, qui a dans un premier temps bénéficié de la guerre contre l'Irak comme élément de cohésion interne. Depuis la fin de ce conflit particulièrement meurtrier et la disparition du leader historique, des tentatives de "réformes et d'ouvertures politiques" laissent présumer une impatience croissante d'une population jeune face au rigorisme de l'islam chiite imposé par le pouvoir. L'assise populaire du régime s'étiole peu à peu. Une partie importante de la population et des forces armées régulières est susceptible d'éprouver de la sympathie pour des actions ouvertement menées contre le régime et son principal outil d'oppression. Les mouvements d'oppositions à l'étranger ainsi que leur relais intramuros peuvent fournir les bases d'une action subversive, voire armée, dans le but de renverser le régime au profit d'un système d'inspiration démocratique. Toute opération doit éviter autant que possible les dommages collatéraux dans la population civile afin d'éviter tout sentiment d'agression. Le peuple iranien doit être convaincu que cette intervention n'est pas une action de guerre menée contre lui, mais une opération visant à lui permettre de se défaire de son régime autoritaire. Ce soucis de préservation des populations doit prévaloir pendant toute la durée de l'action.
Le peuple iranien veut-être reconnu parmis les Grands, mais il est conscient que le régime en place ne sera jamais accepté par ce club select ; il aspire également à être mieux relié à l'Occident, à sa modernité et à sa prospérité. La Russie et la Chine appuient le peuple iranien, sans que leur attitude de surface ne soit un blanc-seing au régime des mollahs. Une marge de manÅ“uvre importante existe pour l'Occident en vue de trouver des accords, au niveau international et avec des factions iraniennes. De ce fait, les actions sur le terrain ont le plus de chance d'être acceptées sur les deux plans si elles privilégient des acteurs iraniens, avec des leaders authentiques et reconnus, soutenus par la coalition. Une opération coercitive aura le plus de chance d'être acceptée si elle emploie une « armée de libération iranienne », qui aura la charge d'instruire le peuple sur l'énoncé du programme occidental et sur l'objectif de forger un Iran démocratique comme acteur-clef du nouveau Moyen-Orient (Afghanistan, Irak et Iran).
Israël est un pays et un sujet sensibles au Moyen-Orient et dans le monde, car il divise le monde occidental et peut apparaître comme un ennemi naturel commun à plusieurs pays autour de l'Iran. Le régime iranien peut essayer d'utiliser ce pays comme bras de levier, soit comme facteur de désunion entre alliés, soit comme point de ralliement pour faire basculer des pays. Il peut aussi tenter de provoquer une action israélienne, de façon directe (tir de missiles) ou indirecte (attaque terroriste). Israël ne peut à aucun moment avoir un rôle visible et exposé au public dans le cadre de l'opération. De même, la coalition ne doit à aucun moment laisser Israël se trouver dans une position ou ses intérêts stratégiques sont menacés.
Le régime iranien, et notamment le président Ahmadinejad, sont motivés par une foi mystique axée sur le « retour du douzième imam » et annonciatrice d'une confrontation finale de dimension apocalytique. Cette ambition irrationnelle empêche toute tentative de dissuasion d'avoir le moindre effet durable sur le régime actuel, lequel usera de tous les moyens disponibles pour parvenir à ses fins. Les tenants de cette foi doivent être mis hors d'état de nuire le plus tôt possible dès le déclenchement de l'opération, et la foi elle-même doit être sapée par un mode opératoire aussi indirect et précis que possible, ainsi que par une offensive psychologique préventive.
Plusieurs pays européens, dont en particulier la France, abritent une minorité musulmane qu'une opération militaire coalisée en Iran pourrait enflammer, dont une petite portion soutient déjà le terrorisme en Occident, et qui influencent la politique du pays vis-à -vis du monde arabo-musulman. Les réactions potentielles des minorités musulmanes peuvent déstabiliser certains Etats européens au point de les contraindre à une neutralité, voire à une opposition larvée, face à la coalition exécutant une opération militaire contre l'Iran. La composition de la coalition et le déroulement de l'opération doivent limiter au maximum l'interprétation anti-musulmane de l'action, notamment en intégrant des nations de confession islamique comme membres actifs ou passifs de la coalition.
Le régime iranien pratique le chantage sur une base régulière, et n'hésite pas à menacer de maux infernaux dans le cadre de négociations, en faisant des allusions à la capacité nucléaire et/ou à des attentats terroristes. Confronté à l'imminence croissante d'une opération militaire coalisée, ce régime va probablement pratiquer le chantage au détriment de la population et des infrastructures du pays par une généralisation des sabotages et des boucliers humains. Dès le déclenchement de l'opération, les représailles doivent être prévenues par une neutralisation des réseaux et systèmes de commandement, par la capture et/ou la protection des objets d'importance nationale, et le cas échéant être documentées de manière à confondre publiquement leurs auteurs.

A vous de continuer à contribuer à la chose !

COMPLEMENT I (9.1 1700) : Trois contributions ont été intégrées au tableau ci-dessous, qui commence à fournir des orientations très intéressantes. Dans les conséquences, on discerne en effet des limitations et des servitudes qui réduisent le champ des possibles et esquissent une opération complexe et subtile. Continuons donc sur cette lancée...

COMPLEMENT II (13.1 2035) : Trois nouvelles contributions ont été ajoutées au tableau. La planification va se poursuivre sur d'autres thèmes, mais les facteurs n'en sont pas pour autant épuisés, et peuvent sans autre être complétés en parallèle aux étapes suivantes.

Posted by Ludovic Monnerat at 12h12 | Comments (27) | TrackBack

7 janvier 2006

Iran : planification d'emploi (3)

Ce qui est difficile à représenter ici, c'est que dans une vraie planification les travaux se font en parallèle et que des briefings rassemblent régulièrement les planificateurs pour synchroniser leurs activités, fournir de nouvelles informations ou donner des directives adaptées. Jusqu'ici, à l'initiative du soussigné, on s'est focalisé sur le concept opératif (traduction de operational design), qui fournit la vue d'ensemble de l'opération. Il s'agit de faire un troisième pas dans cet élément, puis ensuite de passer à des activités plus analytiques que conceptuelles, pour y revenir avec l'articulation des tâches en fonction des points décisifs. C'est donc un processus itératif : on peut revenir sur certaines choses décidées ou acceptées si l'on se rend compte qu'en fait elles ne conviennent pas.

Cette troisième étape consiste à déterminer les centres de gravité. Dans le cas de l'Iran, les discussions déjà menées concourent largement à préciser les vues en la matière, mais il faut néanmoins s'interroger. Quel est le pivot de la puissance iranienne qu'il s'agit absolument de faire basculer si nous voulons à la fois stopper le programme nucléaire, neutraliser le régime des mollahs et favoriser un changement de ce régime ? Quelle chose, matérielle ou non, s'oppose à ces effets à la fois physiques, psychologiques et éthiques que notre opération doit déployer pour atteindre ses objectifs ? Quelle partie de l'Iran est décisive pour l'atteinte de ses objectifs probables, dont les plus importants sont l'acquisition de l'arme nucléaire et le contrôle intégral du pouvoir ?

A mon sens, le point de convergence entre la protection du programme nucléaire, le pouvoir du régime actuel et son contrôle de la population est certainement sa capacité sécuritaire, répressive, dissuasive et manipulatrice. C'est la force de tout système autocratique que de viser au monopole des armes et de l'information, mais aussi sa vulnérabilité face à une action militaire extérieure. Par conséquent, si ces réflexions sont correctes, le centre de gravité « rouge » devrait être la capacité du régime à protéger, à réprimer et à rassembler. En termes plus généraux, on pourrait parler de crédibilité ou même de pérennité perçue du régime ; en termes plus pratiques, tels qu'on les utilise au niveau opératif, on pourrait parler de l'appareil sécuritaire et répressif du régime.

Concernant le centre de gravité de la coalition, je propose en préambule de retenir une coalition dirigée par les Etats-Unis et centrée autour de leurs moyens. Cela ne signifie pas qu'Israël n'est pas capable de monter une opération contre l'Iran, bien au contraire, mais je ne pense pas que celle-ci puisse avoir à terme les mêmes effets sur la pérennité du régime, et donc sur l'opinion de la population iranienne. A l'inverse, comme l'a montré le cas de l'Irak, les Etats-Unis ont la capacité et la volonté de s'engager pour une certaine durée dans une opération complexe, visant non seulement à détruire ou à neutraliser, mais aussi et surtout à transformer une société entière et à diffuser des idées précises. Si l'Iran est perçu comme un danger suffisamment aigu, les Américains seront déterminés à s'engager seuls s'il le faut.

Dans ces conditions, quel est le pivot de leur puissance ? Qu'est-ce qui peut le plus vite stopper, voire même entraver préventivement une opération contre l'Iran ? Je pense que le centre de gravité « bleu », comme bien souvent dans une nation démocratique, n'est autre que le soutien de la population américaine pour l'opération. Un conflit contre l'Iran sur fond d'ogives nucléaires, d'appels à la mort du « Grand Satan » et de vision conquérante pour l'islam devrait dépasser le cadre partisan des Etats-Unis et fonder un consensus plus aisément que l'offensive délibérée contre l'Irak. Raison pour laquelle c'est à mon sens le soutien à l'opération, et non à l'administration en place, qui serait décisif.

Voilà donc deux centres de gravité à discuter. Pour préparer les étapes suivantes, qui se focaliseront sur l'aspect analytique de la planification, je conseille de suivre cette discussion très intéressante sur le blog de Chester, ainsi que ce site rassemblant une grande quantité d'informations, même si leur fiabilité doit certainement être évaluée au cas par cas.

Posted by Ludovic Monnerat at 10h18 | Comments (15) | TrackBack

5 janvier 2006

Iran : planification d'emploi (2)

Au vu des commentaires émis et des corrections apportées, je pars du principe que l'état final militaire stratégique proposé répond largement aux besoins. Il est donc temps de passer la définition des objectifs, c'est-à -dire les buts généraux qui devront être atteints par la force coalisée au terme de sa campagne en fonction des forces adverses et de secteurs ou d'activités d'importance stratégique. Je précise que la démarche sera une simplification de la procédure usuelle, dans la mesure où nous ne simulons pas les interactions entre l'échelon politique et le commandement militaire qui ne manqueraient d'avoir lieu au début de la planification. Cela ne devrait pas nous empêcher d'aller à l'essentiel.

En fixant les objectifs pour une opération visant à aboutir à l'état final recherché, nous devons déterminer trois catégories d'acteurs : les ennemis certains, qui devront être d'emblée soumis à des effets décisifs ; les adversaires potentiels, qui devront être traités de manière à ne pas devenir des ennemis ; et les opposants probables, qui ne devront pas pouvoir influencer le déroulement de l'opération. Bien entendu, dans la réalité, il faudrait prendre un spectre plus large d'acteurs et considérer les neutres avérés, les amis potentiels et les alliés effectifs. Mais cette dimension pose un problème de complexité et de légitimité au niveau opératif, comme l'OTAN l'expérimente en Afghanistan (faire du Président Karzai une cible inscrite dans la Joint Effects List est pour le moins délicat!).

Il s'agit donc d'en rester au plus simple. Les 3 catégories à risque, à mon sens, comprennent dans le cas présent les acteurs suivants :

Ennemis certains : le régime iranien, avec son gouvernement officiel, ses hautes autorités religieuses et son appareil sécuritaire répressif ; en deuxième ligne, les alliés du régime, soit les groupes terroristes Hezbollah et Hamas, ainsi que certaines factions en Irak (milice sadriste) et en Afghanistan (Hekmatyar) ; en troisième ligne, la mouvance islamiste en général.

Adversaires potentiels : les forces armées régulières iraniennes, la population iranienne ; en deuxième ligne, la Syrie, la Russie, la Chine ; en troisième ligne, le monde arabo-musulman en général.

Opposants probables : l'Organisation des Nations Unies et ses agences (notamment l'AIEA), une partie de l'Union européenne, les médias internationaux, les ONG d'obédience pacifiste (Greenpeace, etc.).

Cette articulation doit naturellement être discutée, adaptée, complétée - comme lors de l'étape précédente. En fonction de cela, les objectifs principaux de l'opération devraient donc être les suivants :

  1. Stopper avec un minimum de dommages collatéraux le programme nucléaire militaire iranien ;
  2. Neutraliser avec un minimum de force les vecteurs potentiels d'armes de destruction massive;
  3. Réduire à son minimum la capacité décisionnelle du régime iranien ;
  4. Détruire et/ou neutraliser l'appareil sécuritaire répressif du régime iranien ;
  5. Empêcher les forces armées iraniennes de contrer les actions de la coalition ;
  6. Créer des conditions favorables pour un changement de régime en Iran avec un minimum de violence ;
  7. Dissuader les pays de la région et leurs alliés d'entreprendre des actions coercitives contre la coalition ;
  8. Empêcher des acteurs non étatiques d'entraver les activités de la coalition, dans et hors du théâtre d'opérations ;
  9. Conserver en permanence une capacité de réaction rapide dans tout le théâtre d'opérations.

Voilà donc un premier jet. Il n'y pas de priorité affichée dans ces objectifs, même si certains ont davantage d'importance ou de complexité que d'autres ; cette liste constitue cependant un ensemble de critères pour mesurer le succès de l'opération. Les priorités vont devoir être cernées lors de la détermination des centres de gravité.

On notera que je n'ai pas encore listé les objectifs probables du régime de Téhéran. Il faudra pourtant bien s'intéresser également à ceux-ci, même si le fait que l'initiative soit en mains de la coalition imaginée réduit leur importance.

COMPLEMENT I (6.1 2015) : Voici mes premières réflexions sur ces objectifs probables. Là encore, aucune priorité n'est donnée, même si l'on voit bien que tous ne sont pas articulés dans le temps de la même manière :

  1. Acquérir au plus vite une capacité de frappe nucléaire à moyenne portée ;
  2. Conserver un contrôle total sur les leviers politiques, économiques, religieux et militaires du pouvoir ;
  3. Dissuader toute action armée visant le programme nucléaire et/ou le pouvoir ;
  4. Rassembler la population autour du régime face aux ennemis extérieurs ;
  5. Renforcer les alliances et coopérations actuelles au Moyen-Orient et en Asie centrale.

Pour en revenir aux objectifs de la coalition, je ne pense pas que leur nombre soit en soi un problème : une opération de cette complexité doit au contraire intégrer dès que possible toute la diversité des effets à déployer. Maintenant, ce qu'il nous reste à faire pour passer à la prochaine étape, c'est de réfléchir à ces différents objectifs pour en déduire les centres de gravité. Quel est le pivot de la puissance de l'entité "Iran", quel élément doit être pris, neutralisé ou détruit pour parvenir à la décision ? Quel doit être en définitive le point focalisant l'essentiel des énergies déployées par la coalition ? J'attends avec intérêt vos réflexions à ce sujet.

A ce stade de la réflexion, il est nécessaire de définir plus précisément cette coalition ; sans cela, impossible d'en identifier le centre de gravité. Je propose pour l'heure deux variantes : la première, et la plus probable, consisterait en une coalition menée par les Etats-Unis avec des forces réduites fournies par la Grande-Bretagne et l'Australie, plus quelques apports symboliques de l'Union européenne, ainsi que des appuis fournis par la Turquie, l'Irak, l'Afghanistan, plusieurs petits pays du Golfe et Israël ; la deuxième, moins probable mais qu'il serait faux d'écarter, consisterait en une coalition dissimulée, avec des forces en apparence exclusivement israéliennes, mais avec des appuis solides fournis par les Etats-Unis, et dans une bien moindre mesure la Turquie et la Grande-Bretagne.

La détermination des centres de gravité est toujours la phase la plus difficile de toute planification opérative, et celle qui donne lieu aux discussions les plus disputées. C'est uniquement ensuite que nous pourrons commencer à décrire les tâches devant être accomplies, avec leur articulation dans le temps et dans l'espace.

Une réflexion très pertinente et didactique sur la notion de centre de gravité peut être trouvée ici.

Posted by Ludovic Monnerat at 19h45 | Comments (77) | TrackBack

Israël : vers l'inconnu

La dégradation soudaine de l'état de santé d'Ariel Sharon est bien entendu un événement de première importance pour l'évolution du Moyen-Orient. Son retrait forcé de la vie politique, voire naturellement son décès, représenteraient une plongée dans l'inconnu. Non seulement sur le plan de la politique intérieure, comme le montre cette remarquable analyse des opinions et des partis, mais également en vue du conflit israélo-palestinien. Les premières réactions venues du camp palestinien montrent d'ailleurs que l'expectative les touche aussi. En presque 5 ans, Sharon est parvenu à s'emparer de l'initiative et à influencer le cours des événements comme bien peu d'hommes politiques avant lui.

Est-ce que sa stratégie va lui survivre, ce piège de la liberté dans lequel les Palestiniens ne cessent de s'enfoncer en suscitant l'inquiétude croissante des autres pays voisins ? Le retrait de Gaza aurait dû être suivi par d'autres retraits en Cisjordanie, non pas en application d'une feuille de route en laquelle Sharon ne croyait pas, mais bien parce que cette manière de se soustraire aux attaques physiques et éthiques des Palestiniens aurait encore davantage amené ceux-ci à subir leur propre violence. Or cette politique risquée mais efficace, consistant à imposer la paix en supprimant les raisons et en neutralisant les moyens de faire la guerre, n'a pu être mise en oeuvre que par la confiance du public israélien. Une confiance que Sharon a gagnée par des mesures sécuritaires drastiques, comprenant la construction d'une barrière de sécurité, l'élimination systématique de leaders terroristes et même des offensives de grande envergure.

Il est donc fort possible que la disparition du Premier ministre israélien aboutisse à une perte d'initiative stratégique, au moins jusqu'aux élections, et peut-être au-delà si son intention politique et son nouveau parti ne lui survivent pas ou ne s'imposent pas. Une coalition de centre-gauche, davantage en mesure de rassembler une majorité des votes, n'aurait pas la même clarté de vues que celle démontrée par Sharon ces dernières années. Elle risquerait également d'être davantage sensible aux pressions internationales, aux appels renouvelés à un "processus de paix" qui n'a jamais existé que dans l'esprit idéaliste des élites occidentalisées et qui nie les intérêts massivement contradictoires dans la région. Disqualifiées pour leur silence et leur aveuglement quant aux victimes israéliennes du terrorisme palestinien, les "belles âmes" réussiront-elles à reprendre une partie de leur influence ? Je ne doute pas de leur volonté d'essayer. De parler d'une "nouvelle ère", d'une "chance pour la paix".

Paradoxalement, la vraie chance des Israéliens pourrait leur être servie sur un plateau par les Palestiniens. Si ceux-ci ont l'occasion de voter prochainement, la probabilité de voir le groupe terroriste Hamas remporter une grande partie des suffrages aurait le mérite de lever tout doute, en Israël surtout, sur la possibilité d'une paix négociée. Etre condamné à vivre près de quelqu'un qui souhaite votre mort de toutes ses forces est la meilleure manière de rester aux aguets, de ne pas baisser la garde. Les appels à la libération de leaders palestiniens deviendront ce qu'ils sont, c'est-à -dire des illusions dépassées, et le conflit se poursuivra selon sa modalité actuelle avec des contrastes toujours plus visibles - chaos contre ordre, barbarie contre proportionnalité, fanatisme contre professionnalisme, et islamisme contre modernité. Dans ce sens, Ariel Sharon aura suffisamment influencé les événements et les représentations pour que sa disparition ne puisse pas aboutir à un retour en arrière.

COMPLEMENT I (5.1 2000) : A lire également cette analyse de l'ESISC sur les perspectives politiques en Israël, qui complète celle mise en lien ci-dessus.

COMPLEMENT II (7.1 1050) : La tentative de reprise en main se précise avec la comparaison Arafat - Sharon, faite par exemple ce matin dans 24 Heures, avec le sous-entendu que les deux étaient un obstacle à la paix. Un bon exemple d'idéologie prenant le pas sur la réalité.

Posted by Ludovic Monnerat at 9h15 | Comments (34) | TrackBack

4 janvier 2006

Iran : planification d'emploi (1)

Bien ! Comme annoncé hier, nous allons entamer aujourd'hui cette expérience de planification participative en source ouverte. Le produit final de cette démarche, après quelques semaines, devrait être une idée de manÅ“uvre relativement précise sur les effets, les moyens et le déroulement d'une opération militaire en Iran ; cela permettra de mieux comprendre les enjeux de l'un des principaux points chauds de la planète, ainsi que les possibilités d'action des principaux acteurs impliqués. Il va de soi que cette démarche est purement didactique et ne vise en aucun cas à fournir un soutien à l'un ou l'autre des belligérants potentiels, lesquels devront tous être considérés avec la même distance analytique.

Avant d'entrer dans le vif du sujet, quelques mots sont nécessaires sur le cadre de la planification. Si les actions de coercition armée sont fort logiquement un ultime recours en mains des gouvernements démocratiques, leur planification constitue en revanche une activité permanente des états-majors - nationaux du moins - sans que cela préjuge de leur occurrence. On parle généralement d'études de cas pour désigner le processus, et de planification prévisionnelle (traduction helvétique de contingency planning) si l'on entend en tirer au moins un concept d'opérations sommaire. C'est donc dans cette perspective purement militaire, sans préjugé politique, que j'inscris cette expérience.

C'est pourtant bien par le niveau stratégique qu'il faut commencer notre réflexion. En partant du principe que l'acquisition par un régime islamiste iranien de l'arme nucléaire et des missiles pour l'engager doit être empêchée, les moyens pour le faire dépassent bien entendu le cadre de l'action armée. Pourtant, dans la mesure où la diplomatie s'agite en vain depuis des années, et comme des actions dans le domaine économique ou informationnel ne peuvent avoir rapidement l'effet recherché, c'est bien un emploi de la force à relativement brève échéance qui doit être considéré. Ne parlons pas encore de qui emploie cette force ; cela viendra plus tard, même si je n'ai pas caché mon idée de l'intervention d'une coalition conduite par les Etats-Unis.

La première étape consiste à définir l'état final militaire stratégique attendu de l'opération, c'est-à -dire la situation qui devra être obtenue au terme de son exécution. La discussion libre qui s'est effectuée hier prend ici tout son sens, car il s'agit maintenant de définir les effets recherchés avec l'action militaire. Veut-on simplement employer la force pour gagner du temps, augmenter la pression sur le régime de Téhéran, tenter de favoriser son renversement ou carrément envahir le pays pour y parvenir ? Répondre à cette question implique de connaître également l'état final recherché par ceux qui dirigent actuellement l'Iran. Les deux états finaux font donc partie de cette première étape.

Il paraît plus simple de définir l'état final recherché par les mollahs. L'arme nucléaire constitue dans leur esprit aussi bien une assurance-vie pour leur régime qu'une manière de contrer l'évolution actuelle du Moyen-Orient, notamment sous l'influence démocratique imposée par les Etats-Unis. De ce fait, ils devraient logiquement escompter le maintien de la situation intérieure, en termes d'intégrité territoriale et de pouvoir politique, ainsi qu'obtenir une augmentation de l'influence extérieure par la production de plusieurs ogives nucléaires et des vecteurs qui en font une arme, tout en conservant leurs relations économiques actuelles. Un état final stratégique qui est bien parti pour être atteint.

La vraie question à trancher d'emblée reste donc le rôle de l'action capable d'empêcher cela. Une opération avant tout aérienne visant à ralentir le programme nucléaire, et donc focalisée sur les seules capacités, reviendrait à accepter une grande part des risques pour un effet somme toute limité et incertain. A l'inverse, une invasion terrestre en règle de l'Iran sur le mode irakien se heurte à des problèmes de faisabilité matérielle qui, à eux seuls, réduisent l'intérêt d'une telle option. On peut donc estimer que l'opération souhaitée et possible doit se situer entre ces deux extrémités du spectre opérationnel. Il faut déployer des effets matériels et immatériels durables, susceptibles d'avoir un impact sur la société iranienne.

Voici donc ma proposition initiale d'état final militaire stratégique :

La formulation, soigneusement soupesée, a été pensée de manière à laisser ouvert un vaste éventail de variantes, tout en fixant déjà un cadre général assez précis pour l'action. Naturellement, plusieurs pistes possibles me sont venues à l'esprit et sont compatibles avec cet état final, mais je me suis gardé d'en tenir compte. L'ensemble doit maintenant être évalué, discuté, contesté, complété ou amélioré...

COMPLEMENT I (4.1 2110) : L'état final ci-dessus sera modifié en fonction de plusieurs remarques très pertinentes émises ci-dessous. En attendant, je recommande la lecture de cet article, qui fournit un aperçu très intéressant de l'état d'esprit de la population iranienne. Si une opération militaire doit être menée en Iran, elle doit être comprise par cette population...

COMPLEMENT II (5.1 1030) : Après 24 heures de discussions et de commentaires, nous pouvons aller de l'avant. En premier lieu, une version adaptée de l'état final militaire stratégique peut être proposée (les changements sont en italique) :

Remplacer le mot "gouvernement" par celui de "régime" élargit la perspective et permet d'intégrer sous cette ligne l'appareil répressif de Téhéran ; préciser "contre la coalition" pour les représailles évite une certaine confusion. Remplacer pays "voisins" par ceux de la région prend mieux en compte les influences et interactions d'une telle opération. Enfin, la dernière ligne clarifie la situation des propres forces au terme de l'opération, sans rendre nécessaire une quelconque occupation - mais sans non plus l'exclure.

La prochaine étape consiste à déduire de cet état final militaire stratégique les principaux objectifs de l'opération. Je m'y attelle dès que j'en ai le temps... :)

COMPLEMENT III (5.1 1525) : Suite notamment à une remarque de Winkelried, j'ai retranché deux postulats de l'état final afin de ne pas anticiper une possible réaction et de vraiment se focaliser l'objectif final. J'ai également corrigé la première phrase, afin de laisser davantage de liberté de manoeuvre par la suite. Voici donc la troisième version :

Posted by Ludovic Monnerat at 9h21 | Comments (78) | TrackBack

3 janvier 2006

Iran : le point de non retour

Est-ce que l'année 2006 verra une action militaire être entreprise contre le régime de Téhéran et son programme nucléaire ? C'est une question à laquelle il est bien difficile de répondre, mais la probabilité d'une telle action a certainement augmenté ces derniers mois. Les informations publiées dans la presse allemande sur les préparatifs initiaux des Etats-Unis sont des indices dignes d'intérêt. Les appels à l'action se font également plus nombreux, en réponse aux déclarations génocidaires et révisionnistes du Président iranien, même si celles-ci sont encore présentées comme des "dérapages" ou des "provocations" dans une partie des médias. Le spectre d'un régime fanatique et belliciste, doté de l'arme nucléaire et des vecteurs pour l'employer, commence un peu trop à évoquer les pires régimes totalitaires du siècle dernier. Et s'il ne faut guère compter sur une action coercitive de la part de l'Union européenne, les Etats-Unis ne vont probablement pas esquiver leurs responsabilités dans la région et se laisser déborder par une opération israélienne.

Le point de non retour est-il atteint ? Sans doute pas en termes de capacités, mais certainement en termes de volontés. A moins d'un événement spectaculaire en Iran qui aurait des conséquences immédiates sur la politique intérieure, la bombe islamiste chiite sera une réalité ; elle se rapproche chaque jour un peu plus de sa concrétisation, après les années de négociations vides de contenu que le régime des mollahs a menées avec l'impuissante troïka européenne. Mais l'aveuglement dont font encore preuve une grande partie des dirigeants occidentaux a un prix tellement exorbitant que les premiers concernés ne seront pas prêts à le payer. Devant l'inefficacité ou la lenteur des pressions politiques, des armes économiques ou des influences sémantiques, seule l'action armée offre encore une possibilité de retarder l'avènement d'une nouvelle puissance nucléaire.

Il reste à savoir quelle forme peut prendre cette action. Voilà déjà un certain temps que les options militaires face à l'Iran sont discutées aux Etats-Unis, mais les développements survenus ces derniers mois ont sans doute clarifié plusieurs aspects du problème. Pour entrer vraiment dans celui-ci, je propose aux lecteurs et contributeurs de ce carnet de me suivre dans une démarche innovatrice : une planification participative en source ouverte. Il s'agit d'une expérience à laquelle je songe depuis belle lurette, et que la technologie actuelle, combinée au réseau informel généré par ce site, permet désormais de mener. Mon idée est la suivante : afin de mieux appréhender les possibilités et les servitudes d'une action militaire américaine en Iran, essayons d'effectuer ensemble une planification opérative et ainsi de prendre un brin d'avance sur l'actualité. A priori, ma formation militaire doit me permettre en quelque sorte de conduire les réflexions et de parvenir à reproduire, certes de façon très simplifiée, les préparatifs qui n'ont pas manqué d'être entrepris au Central Command.

Naturellement, mon intention n'est pas de former à travers le web un groupe de planification opératif interforces (traduction suisse de Joint Operational Planning Group), en confiant à différents intervenants les fonctions usuelles d'une telle structure (renseignement, opérations, logistique, etc.) ; ce serait aller un peu vite en besogne. En revanche, il devrait être possible de mettre à contribution comme groupe d'experts le lectorat de ce carnet, et ainsi de franchir ensemble les différentes étapes conceptuelles de la planification opérative. L'objectif étant de parvenir en quelques semaines à une idée de manoeuvre claire, à une répartition dans l'espace et dans le temps d'effets précis, avec une indication des forces et des appuis nécessaires. Est-ce que cela vous tente ? Ne manquez pas de me le faire savoir. De toute manière, pour mes propres préparatifs, j'ai l'intention ces prochaines semaines d'effectuer cette démarche. On ne peut que bénéficier d'un échange ouvert à ce sujet.

Posted by Ludovic Monnerat at 11h54 | Comments (75)

2 janvier 2006

Le piège de la liberté

Ces derniers jours, les informations en provenance de Palestine ont souligné la dégradation continue de la situation dans la bande de Gaza et la détérioration de la réputation palestinienne auprès des audiences internationales. L'augmentation des rapts d'expatriés occidentaux, la destruction d'un bar privé des Nations Unies, l'occupation de bâtiments publics par des hommes en armes, la mise en fuite d'observateurs européens à la frontière avec l'Egypte notamment ont souligné le chaos qui règne à Gaza ; les menaces sur la tenue des élections, la fin unilatérale de la trêve annoncée par les groupes terroristes, le soutien affiché aux appels iraniens à l'éradication d'Israël, et plus encore le soutien majoritaire aux attentats terroristes en Occident ainsi qu'à l'adoption d'un régime de type islamiste heurtent de plein fouet les perceptions que les Palestiniens ont réussi à imposer au fil des ans. On est très loin des louanges tressées par les médias occidentaux voici presque une année, après l'élection présidentielle.

La situation est diamétralement opposée du côté israélien, où les fruits de la victoire obtenue lors de la deuxième Intifada palestinienne ont été engrangés : l'économie a connu en 2005 une année faste, avec une croissance du PIB de 5,2%, une augmentation de la consommation de 3,3% et un volume record d'investissements étrangers. Le Gouvernement Sharon a réussi à trouver un compromis efficace entre la neutralisation de la menace terroriste et la maîtrise des propres actions armées, ce qui lui a permis de repousser le prix de la victoire, à savoir la démobilisation des Israéliens. L'élément central de ce compromis a été l'amputation stratégique opérée avec le retrait de Gaza, dont le déroulement impeccable a préservé la majorité nationale autour de la conduite de la guerre, mais aussi réduit la légitimité des Palestiniens à combattre alors même que la construction de la barrière de sécurité réduisait déjà leur capacité.

Ceux-ci sont donc tombés dans le piège de la liberté : largement privés d'ennemi faute de possibilité de l'atteindre, renvoyés à eux-mêmes par une autonomie réelle et placés sous l'oeil critique de la communauté internationale, les Palestiniens se sont divisés et ont perdu le contrôle de leurs actions comme de leurs messages. La manoeuvre des Israéliens, par une soustraction progressive du conflit, à amené la violence générée par la société palestinienne à se retourner contre elle-même. Désormais s'impose de plus en plus l'image d'une population tellement fanatisée et belliciste que lui accorder un Etat reviendrait à créer une menace plus grande encore, à sanctifier une gigantesque fabrique à monstres. En d'autres termes, les Israéliens sont en bonne voie de parvenir à une normalisation internationale partielle en démontrant qu'ils s'opposent à la fois à un chaos meurtrier et à un terrorisme islamiste. L'intention affichée par Ariel Sharon de poursuivre les retraits, en plus de son fondement démographique, vise certainement à cette normalisation.

La question est de savoir combien de temps il faudra à la communauté internationale pour changer de perception à l'endroit des Palestiniens. Jusqu'ici, elle avait fait preuve d'une tolérance exceptionnelle à leur endroit, marginalisant les manifestations haineuses, l'instrumentalisation des enfants, les manipulations médiatiques ou encore la systématisation du terrorisme en raison de l'occupation des territoires conquis lors de la Guerre des Six Jours. Peut-être l'élément décisif de ce changement sera-t-il la question iranienne...

COMPLEMENT I (2.1 1825) : Il vaut la peine de lire ce billet de Wretchard sur la situation à Gaza. Un chiffre souligne cette privation d'ennemi et ce retournement de la violence dont j'ai parlé ci-dessus : le pourcentage de Palestiniens tués par balles à Gaza par d'autres Palestiniens est passé de 5% en 2004 à 51% en 2005 ; le rapport dont est tiré ce chiffre fournit d'autres éléments allant dans ce sens.

COMPLEMENT II (3.1 1100) : La tenue des élections le 25 janvier est officiellement remise en question par Mahmoud Abbas, qui invoque la question des votes à Jérusalem pour ce faire. Pourtant, le groupe terroriste Hamas tient au maintien des élections à la date prévue, tant il est sûr de recevoir de nombreux suffrages ; le succès électoral d'une organisation appelant à la destruction d'Israël aura son importance dans l'évolution des perceptions à l'étranger. Quant aux Israéliens, ils ont hier éliminé un leader du Djihad islamique dans une frappe air-sol au nord de la bande de Gaza. Preuve que la contrebande de missiles sol-air n'a pas encore d'effet.

Posted by Ludovic Monnerat at 14h03 | Comments (11)

1 janvier 2006

L'apparence de l'indépendance

Les médias européens ont salué sans surprise le lancement dans l'espace d'un démonstrateur pour le système de positionnement par satellite Galileo ; tout comme lors du premier vol de l'Airbus A380, la prouesse technologique a cependant été mise au second plan par une perspective opposée à l'Amérique, avec l'indépendance stratégique que Galileo recherche vis-à -vis des Etats-Unis et du GPS. Et comme une recherche sur Google News permet de constater l'uniformité saisissante des médias francophones traditionnels, il convient de recourir aux blogs pour avoir un avis critique sur ce programme dont le coût est pour l'heure estimé à 3,8 milliards d'euros, notamment ce billet sur EU Referendum (en anglais) et ce texte de Stéphane sur son Meilleur des Mondes. Tous deux soulignent la dimension avant tout politique de la chose, mais ce dernier en tire une déduction d'ampleur stratégique :

Qu'est-ce qui peut pousser l'Union Européenne à dépenser plus de trois milliards d'euros pour créer à double un service qu'un allié géopolitique propose gratuitement? Je ne vois qu'une seule réponse: l'Union Européenne prévoit à moyen terme de ne plus être alliée avec les Etats-Unis. Au point de se fâcher suffisamment avec eux pour risquer de ne plus bénéficier de leur service de positionnement par satellite. Et de prendre les devants une dizaine d'années à l'avance pour ne pas souffrir de désagréments lorsque ce sera le cas.

Cette notion d'indépendance mérite à mon sens d'être examinée de plus près. Tout d'abord, il est bien trop tôt pour vanter les mérites économiques de Galileo et les 140'000 à 150'000 emplois qu'il devrait créer dans l'UE : peut-être ce grand programme européen sera-t-il un succès commercial indéniable comme Airbus, un outil stratégique sous perfusion comme Arianespace, un compromis coûteux comme Eurofighter ou une vitrine sans large application comme Concorde. Un mauvais augure est la volonté affichée par Bruxelles de se créer un marché captif dans l'UE en imposant le PRS, le signal des satellites Galileo, à être utilisé pour le contrôle du trafic aérien ou du trafic ferroviaire. La création de standards régionaux à l'ère de la globalisation ne paraît pas une solution d'avenir, et comme le remarque judicieusement Richard sur EU Referendum, l'interopérabilité entre signaux PRS et GPS ainsi que la dimension des entreprises modernes favorisent la complémentarité des systèmes, et non leur opposition. En conséquence de quoi on voit mal comment Galileo dispose d'un avantage quelconque sur Navstar, et donc apparaît peu capable de constituer une solution en soi.

Derrière ces applications civiles demeure en effet la dimension stratégique cruciale du positionnement par satellite : son utilisation par les forces armées. Le GPS possède de multiples atouts dans la vie quotidienne et facilite nombre d'activités diverses, mais il a surtout largement contribué à la révolution dans les affaires militaires, comme chaque progrès dans la géolocalisation l'a d'ailleurs fait dans l'histoire (pas de grandes découvertes sans la boussole et l'astrolabe). Aujourd'hui, le GPS est un maillon essentiel des systèmes de commandement digitaux : en fournissant constamment l'emplacement des propres forces, il contribue à une augmentation exponentielle de l'efficacité au combat, comme cela a été démontré en exercices puis en opérations. De plus, la miniaturisation des composants a permis d'intégrer des dispositifs de guidages par GPS dans des bombes, des missiles et des obus afin d'obtenir une précision presque métrique sans les rendre exagérément coûteux.

Or Galileo n'a pas été conçu dans une optique mixte, à la fois civile et militaire, et le désaccord franco-britannique apparaissant sur son usage dans les armées réduit l'intérêt stratégique de ce projet. Le GPS est aujourd'hui utilisé par toutes les institutions militaires européennes, et l'interopérabilité des systèmes de commandement comme des systèmes d'armes - notamment au sein de l'OTAN - assure la poursuite de cette utilisation ; lorsque l'on constate que même le nouveau missile de croisière européen Taurus / Storm Shadow intègre le GPS pour contribuer à sa navigation, on se rend compte que les armées européennes ne vont en aucun cas renoncer à ce système au profit de Galileo, mais bien intégrer ce dernier pour bénéficier de signaux compatibles supplémentaires, susceptibles par redondance et par combinaison d'augmenter l'efficacité et de prévenir la perturbation de leurs actions. A lui seul, Galileo ne va donc pas réduire l'influence américaine - via l'OTAN - sur la conduite des opérations militaires multinationales et sur le développement des forces armées de l'Alliance.

Dès lors que ni les entreprises européennes, ni les armées européennes ne vont faire de Galileo la pierre angulaire de leurs opérations futures, comment peut-on affirmer que ce système va contribuer à l'indépendance de l'Europe ? Cet argument politique ne trouve aucune vérification sur le plan économique ou sur le plan stratégique, et c'est un constat assez alarmant, en ce début d'année, que de voir les médias traditionnels renoncer à toute analyse critique de ce projet coûteux, risqué et redondant. Pour autant, je ne pense pas que Galileo soit inutile : si les entreprises privées qui portent l'essentiel des coûts parviennent à se tailler des parts de marchés suffisantes pour être rentables en la matière, elles vont probablement stimuler le développement des systèmes de positionnement et améliorer leurs performances au-delà des exigences actuelles, largement déterminées par les besoins militaires. Ce qui serait une belle manière de tirer parti d'une décision fondée par un raisonnement périmé et déconnecté de la réalité.

PS : Pour la petite histoire, même l'armée suisse emploie le GPS, notamment pour la conduite des feux d'artillerie ou pour l'orientation des éclaireurs-parachutistes largués à haute altitude. Cependant, elle a également investi dans la navigation inertielle, et ses obusiers blindés modernisés disposent d'un système de positionnement très précis sans utiliser des signaux satellitaires. Ce qui ne suffit pas à proclamer son indépendance.

Posted by Ludovic Monnerat at 11h41 | Comments (28)

26 décembre 2005

Le terrorisme domestique

Un nouveau « crime d'honneur » a été commis au Pakistan : une jeune femme a été égorgée par son père pour avoir épousé l'homme qu'elle aimait, et ses trois jeunes sÅ“urs ont également été tuées, selon les dires du père pour éviter qu'elles ne comportent de la sorte. Chaque année, des centaines de femmes sont assassinées de manière similaire dans ce pays, et des milliers d'autres sont violées, brutalisées et humiliées lorsque leur comportement ne confine pas à l'obédience absolue envers la gent masculine ou l'autorité paternelle. Un phénomène que l'on retrouve à des degrés divers dans toutes les sociétés et communautés musulmanes à l'échelle de la planète entière, depuis les montagnes pakistanaises jusqu'aux quartiers immigrés allemands en passant par les villages palestiniens.

Voici un mois, j'ai parlé de la chasse à l'Occidental comme mode opératoire potentiel de la mouvance islamiste, en réponse aux démantèlements organisationnels qu'elle a subis ; il convient également de se pencher sur la chasse à l'Occidentalisée comme mode opératoire réel de la culture islamique, en réponse aux comportements individuels s'écartant de ses normes. Dans un cas comme dans l'autre, il s'agit d'un terrorisme limité, visant à influencer les opinions et les comportements par la multiplication de ses occurrences. Mais si le premier ne constitue qu'une menace intermittente et localisée, comme le montrent les prises d'otages et assassinats commis dans le monde, le second est une menace permanente et généralisée qui se matérialise même sous nos latitudes.

Ecrivons-le en toutes lettres : ce que l'on nomme indûment « crime d'honneur » n'est rien d'autre qu'un terrorisme domestique, plus traditionnel que machiste, destiné à préserver aussi bien des valeurs et des identités que le pouvoir qui en découle. Il s'agit d'une réaction face au souffle libérateur et contestataire émis à la fois de l'extérieur, par la déferlante propre à la culture occidentale, et de l'intérieur, par les aspirations propres aux jeunes gens. Dans ce contexte, le recours au meurtre délibéré et à la violence punitive est l'expression d'un conflit plus large, à la fois identitaire et générationnel, où le rôle des femmes et des jeunes au quotidien - et donc en premier lieu celui des jeunes femmes - est un enjeu décisif pour l'emprise sur les esprits. Un enjeu susceptible de gagner encore en visibilité.

J'en veux pour preuve l'intérêt croissant des médias planétaires pour ces événements tragiques survenus dans les provinces reculées de pays lointains, ainsi que le développement d'associations visant à lutter contre ces crimes ritualisés. Un autre élément intéressant est l'existence d'un service de traduction tel que MEMRI, qui permet de découvrir les contenus véhiculés par les médias moyen-orientaux, et dont le volet consacré à la situation de la femme est assez éloquent. La barbarie des « crimes d'honneur » est une faille, une vulnérabilité béante sur le plan éthique, une légitimation potentielle de toute action coercitive visant à le bannir, ainsi qu'on l'a vu dans les arguments avancés au sujet de l'Afghanistan. Plus on parlera de ces monstruosités et de leurs victimes, plus la société qui les génère sera tenue de s'adapter.

Mais les mots ne suffisent pas. Ce terrorisme domestique se répand uniquement en Occident en raison de la faiblesse et du laxisme que fondent le relativisme culturel et la contestation abusive de l'autorité. Chaque individu a le devoir de respecter les lois de son pays, de résidence et/ou d'adoption, mais il a aussi le droit de choisir librement un mode d'existence qui soit compatible avec ces lois. Accepter la restriction progressive de ces libertés au nom du respect des cultures différentes et de la primauté communautaire est un renoncement à nos valeurs et à nos idées qui en annonce d'autres. Jusqu'au jour où les exigences des communautés en viennent à s'appliquer à la société toute entière et accompagnent l'émergence d'un ennemi intérieur prenant la forme de jeunes hommes prêts à piller, à violer ou même à tuer en toute bonne conscience.

Les droits de la femme dépassent-ils le cadre des droits de l'homme pour être un enjeu civilisationnel ? J'en suis pour ma part convaincu.

COMPLEMENT (28.12 1050) : Je me permets de reproduire ci-dessous un extrait du commentaire d'elf, qui résume très bien l'aveuglement dont nous faisons preuve au sujet de ce terrorisme domestique et de tout ce qui le sous-tend :

Quant aux droits de l'humain, ils ne sont officiellement pas les mêmes pour tous les pays. Les pays arabo-musulmans ont accepté une version édulcorée, avec la bénédiction des pays occidentaux pour des raisons de relativisme culturel. Ils peuvent continuer à pendre les homosexuels pendant que nous les marions, à lapider les femmes adultères pendant que nous apprenons à nos filles qu'elles sont libres de leur corps et peuvent faire tous les métiers de mécanicien à pilote de chasse, à torturer ou lyncher les chrétiens qui leur tombent sous la main pendant que nous enseignons à nos enfants que toutes les religions se valent, à simplifier le monde entre nous et eux pendant que nous bêlons tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil.

Je pense cependant que nous faisons des progrès, lents et incertains, dans la bonne direction. Aujourd'hui, il est possible de discuter certains problèmes posés par des communautés immigrées, en Europe, sans être automatiquement taxé de xénophobie ou de racisme. Cela n'était pas le cas voici 10 ans. Bien des tabous restent encore à abattre, mais ces progrès doivent être soulignés.

Posted by Ludovic Monnerat at 13h25 | Comments (27)

22 décembre 2005

Le défi de la solidarité

Ces derniers mois, j'ai abordé à plusieurs reprises (ici et ici) le rôle offensif de l'aide humanitaire dans la conquête des cÅ“urs et des esprits - et même des âmes, afin d'intégrer la dimension morale aux dimensions psychologiques et cognitives. J'avais également annoncé, sans prendre de grand risque, que l'engagement militaire américain au Pakistan après le tremblement de terre allait leur valoir des retombées positives. C'est aujourd'hui chose faite, comme tendent à le montrer plusieurs reportages récents, et comme semble le confirmer cet article du Wall Street Journal :

Since then, U.S. helicopters have flown 2,500 sorties, carried 16,000 passengers and delivered nearly 6,000 tons of aid. Just as importantly, the Chinook has become America's new emblem in Pakistan, a byword for salvation in an area where until recently the U.S. was widely and fanatically detested. Toy Chinooks (made in China, of course) are suddenly popular with Pakistani children. A Kashmiri imam who denounced the U.S. in a recent sermon was booed and heckled by worshippers. "Pakistan is not a nation of ingrates," a local businessman told me over dinner the other night. "We know where the help is coming from."

Cette réalité admise, il convient de porter notre attention sur le défi actuel de la solidarité. Une planète chaque année davantage interconnectée, où les zones échappant au regard pénétrant des médias deviennent toujours plus rares, est comme une scène rassemblant de plus en plus de spectateurs : tout le monde entend et voit ce qu'il s'y passe sans être nécessairement mieux placé pour agir. En d'autres termes, la nécessité perçue de l'action augmente de façon découplée avec la capacité réelle d'influer sur la situation. Parfois, l'incitation morale amène ainsi à entreprendre des actions dont on n'imaginait pas être capable ; c'est ce que l'armée suisse a appris en se déployant pour une mission d'aide humanitaire à Sumatra, au point que désormais son secteur d'engagement potentiel se confond au monde entier.

De fait, la solidarité face aux urgences médiatisées est aujourd'hui une obligation, et la non participation à une opération multinationale d'aide humanitaire engendre un coût politique et diplomatique. Même une action d'ampleur limitée, dans une situation catastrophique, peut avoir des effets disproportionnés, impressionner les populations touchées, modifier les perceptions loin à la ronde par un mélange de séduction et de générosité qu'illustre parfaitement l'emploi des hélicoptères de transport militaires au Pakistan comme en Indonésie. Mais la capacité de mener de telles actions, dans des délais compatibles avec les opportunités stratégiques ouvertes par une crise donnée, exige des transformations et des développements majeurs aussi bien au niveau de l'instruction et de l'équipement que de la conduite.

Aider son prochain ne s'improvise pas.

Posted by Ludovic Monnerat at 19h03 | Comments (4)

21 décembre 2005

La guerre de l'information

InfoOps.jpg

Durant l'exercice « VIKING 05 », j'ai eu la chance de pouvoir occuper une fonction particulièrement intéressante : chef des opérations d'information de la composante terrestre. Les tâches d'un tel poste peuvent être résumées en écrivant qu'il s'agissait pour moi de planifier, de conduire et/ou de coordonner toutes les actions exerçant délibérément un effet sur un processus de décision donné. Plus concrètement, j'ai été amené pendant 7 jours à mener la guerre de l'information dans tout le secteur d'engagement de la force multinationale, puisque la composante terrestre disposait de l'essentiel des capacités de planification et de production en la matière. Ma mission plus spécifique consistait à gagner la bataille pour les cÅ“urs et les esprits.

Les principaux outils organiques pour ce faire étaient les opérations psychologiques (comme élément d'influence) et la guerre électronique (comme élément d'acquisition et de perturbation) ; j'ai également été amené à émettre des directives pour la sécurité opérationnelle, afin notamment de régler le partage des informations avec les partenaires civils, mais les effets physiques étaient logiquement fort limités dans une opération de maintien de la paix, alors que les opérations des réseaux informatiques n'étaient pas intégrées à l'exercice (elles sont bien trop sensibles pour cela). Bien entendu, l'élément le plus important à coordonner était l'information publique, et une coopération étroite avec l'officier responsable de ce domaine a rapidement porté ses fruits.

Au début de l'opération, l'image de la force multinationale n'avait pas encore été établie auprès de la population, et la couverture médiatique était exagérément critique et réactive à notre endroit ; de plus, plusieurs chefs de guerre nous mettaient ouvertement au défi et semblaient se jouer de nos unités. Notre action a donc constitué en premier lieu à déployer des effets touchants les plus grandes audiences-cibles, en diffusant par radio et par tracts des messages-clefs axés sur notre légitimité et nos capacités sécuritaires ; nous avons ainsi élaboré un message journalier suivant de près l'actualité, ainsi qu'un événement du jour mis en évidence à l'attention des médias, et choisi parmi les actions d'appui ou de coercition effectuées au sein de nos brigades.

A la fin de l'exercice, ces actions ont commencé à avoir un effet palpable, dans le sens où le sens de l'opération était clairement connu et reconnu au sein de la population comme des dirigeants principaux de la région. Pourtant, nous avons également décidé de nous en prendre dès que possible aux chefs de guerres et organisations irrégulières qui posaient les risques les plus élevés, notamment en s'attaquant à leur réputation par le biais d'opérations psychologiques directes (une action appelant à la capture des « most wanted warlords ») et indirectes (des actions blâmant l'emploi d'enfants soldats ou le trafic de drogue ; voir ci-dessus à droite). Des produits prometteurs avaient commencé à être distribués ou affichés dans notre secteur.

De ce fait, une partie de notre attention s'est portée sur la recherche de deux types d'information. Nous recherchions des renseignements déclencheurs, c'est-à -dire des preuves d'implication de leaders adverses dans des activités immorales pouvant rapidement être exploitées dans les opérations psychologiques, et des faits déclencheurs, c'est-à -dire des actions effectuées par nos unités pouvant rapidement être exploitées dans l'information publique - les unes comme l'autre venant tout naturellement se compléter sans jamais se confondre. Je ne compte plus le nombre de rapports de situation ou de rapports du renseignement, y compris des interceptions de l'exploration électronique, que j'ai parcourus dans ma quête quotidienne.

Par ce biais, je me suis rendu compte qu'une bataille pour les cÅ“urs et les esprits repose autant sur l'appréhension des tendances que sur l'analyse des situations, et que le caractère incertain et instable des interactions, dans le domaine sémantique, exige au plus haut point des facultés intuitives et créatrices. Bien entendu, il est assez saisissant, lorsque l'on travaille dans un état-major focalisé sur des actions factuelles et mesurables, d'accorder une même valeur à des perceptions par définition émotionnelles et floues. Les machineries militaires ont encore des efforts considérables à produire avant de pleinement intégrer les facteurs de puissance des conflits modernes. Mais se trouver au cÅ“ur de cette problématique était un plaisir rare.

Posted by Ludovic Monnerat at 19h07 | Comments (7)

16 décembre 2005

Le centre d'opérations

LOCDay.jpg

Bien des choses pourraient être dites sur l'exercice multinational auquel je viens de participer. Ces deux semaines alimenteront mes réflexions pendant longtemps, et les 4 « after action reviews » que j'ai remplis hier après-midi, alors que le QG de la composante terrestre était en train d'être démonté, ne sont qu'un premier pas dans cette direction. Il y a cependant un élément que je souhaitais décrire plus en détail : le centre d'opérations terrestres (nommé Land Operations Center, ou LOC, pour le distinguer du MOC et du CAOC ; il est d'ailleurs curieux que ce dernier porte un C pour « combined », soit multinational, alors toute la force l'était). De cet élément dépend en effet, en définitive, le fonctionnement de tout l'état-major ; et la qualité de ses produits comme de ses activités n'a cessé d'aller croissant, pour atteindre un niveau le rendant prêt au déploiement - dixit le mentor de la force.

En temps normal, le LOC comptait environ 20 personnes, rassemblées autour de tables formant un U et derrière lequel se trouvait une autre table, surélevée, pour les officiers dirigeant le centre. Les officiers présents en permanence au LOC fournissaient les compétences spécialisées nécessaires à la conduite des opérations, que ce soit plusieurs domaines de base d'état-major (renseignement, opérations terre, air et mer, logistique et coopération civilo-militaire) ou des branches spécialisées (opérations d'information, police militaire, NBC, protection des forces ou triage). Cette composition assurait l'échange des informations au sein de l'état-major, mais aussi la capacité de produire rapidement des ordres partiels pour réagir à des situations nécessitant une action de la composante terrestre ou une coordination entre les brigades subordonnées.

Le LOC faisait ainsi office de passage obligé : toutes les informations essentielles y parviennent, y sont représentées ou en sont issues. Pour avoir au plus vite une réponse à une question sans faire une recherche sur le réseau, il suffisait ainsi d'aller voir l'officier spécialisé au LOC. De plus, l'officier responsable du centre - le « battle captain » - assurait la cohérence et la coordination au niveau des documents, et notamment des ordres. Le même officier faisait également en sorte que les informations de première importance soient transmises au plus vite : certains événements marquants étaient ainsi annoncés sur les hauts parleurs du QG via le LOC, alors que certains renseignements étaient livrés aux officiers concernés ; ce dernier cas s'est produit à plusieurs reprises pour moi, afin de me permettre d'exploiter au plus vite des informations sur des acteurs adverses.

Une autre fonction du centre consistait à abritait les deux briefings donnés chaque jour au commandant, à 0800 et à 1400, en présence de tous les personnages-clés de l'état-major. Entre 25 et 35 slides étaient présentés par les officiers du LOC ou certains responsables de l'EM pour montrer la situation actuelle, fournir des évaluations ou proposer des actions. Etant donné que l'officier opérations d'information prévu au LOC n'est jamais entré en service, j'avais ainsi à présenter entre 2 à 4 slides à chaque briefing - ce qui est la meilleure manière d'assurer la circulation de l'information la plus large possible. Les intervenants du briefing utilisaient en effet un micro relié aux hauts-parleurs susmentionnés, et les membres de l'EM n'ayant pas accès au LOC à ce moment-là pouvaient suivre le briefing en ouvrant sur leur ordinateur le fichier PowerPoint correspondant.

Au final, la composante terrestre a remarquablement bien fonctionné, et notablement mieux que les autres composantes (l'émulation interarmées a été parfaitement rendue dans l'exercice). Le fonctionnement du LOC y a été pour beaucoup.

Posted by Ludovic Monnerat at 22h09 | Comments (3)

13 décembre 2005

La simulation des effets

Dans tout exercice d'état-major, l'une des choses les plus difficiles consiste à faire en sorte que les décisions prises par l'état-major exercé soit répercuté dans les événements simulés. La question de savoir comment le tout fonctionne a été posée ci-dessous, et ces quelques lignes ont pour but d'essayer d'y répondre. Et je peux d'autant mieux le faire que nous avons eu aujourd'hui les premiers résultats tangibles de nos actions dans le domaine de l'information depuis vendredi dernier : une diminution frappante du nombre d'incidents ou d'attaques verbales contre nos troupes de la part de la population, avec en parallèle une augmentation des informations fournies sur les groupes irréguliers et leurs activités, ainsi qu'une couverture médiatique davantage favorable et factuelle. Cela fait toujours plaisir !

L'exercice repose sur un logiciel de simulation nommé TYR, qui reproduit les mouvements et les interactions des unités impliquées. Ainsi, les ordres donnés aux unités simulées (certaines brigades simulent des bataillons, d'autres ont des EM de bataillons qui actionnent des compagnies simulées) aboutissent à des opérateurs qui entrent les instructions correspondantes dans le système ; après coup, il est ainsi possible de suivre en temps réel le mouvement des unités grâce à une interface graphique spécifique. Cependant, toutes les actions ne peuvent pas être intégrées par un tel logiciel, en particulier dans mon domaine d'activité. De ce fait, des cellules de réponses sont créées pour simuler ce que les unités feraient, en fournissant manuellement les rapports de situation et autres informations nécessaires.

Mais cela ne suffit pas encore à tout couvrir, et une partie de l'exercice constitue un véritable jeu de rôle grandeur nature. Les médias sont simulés par des étudiants en journalisme, qui participent à des conférences de presse parfois houleuses (les médias de la région sont nationalistes à souhait!) et rédigent des articles sur les événements qui se sont produits ; des séquences télévisées sont également tournées, et elles sont diffusées dans un journal télévisé tous les matins à 0830 (le fichier MPEG est également disponible). De même, la coopération civilo-militaire est jouée avec des rapports de coordination impliquant des représentants d'agences onusiennes et d'ONG (les civils sont d'authentiques membres de ces organisations), alors que les commissions militaires tripartites mettent aux prises nos généraux avec des généraux simulés par des officiers suédois de haut rang - qui, subtilité appréciable, portent comme signe distinctif des vestes de la tenue de camouflage suisse modèle 83! :)

L'environnement de l'exercice est ainsi très réaliste dans plusieurs domaines. Il l'est moins dans d'autres, parce que l'on ne parvient pas obtenir toutes les informations qui devraient être disponibles dans la réalité, parce que les cellules de réponse livrent ce qui figure dans le scénario. Aujourd'hui, en voulant creuser un incident que nous avons décidé de placer en tête de notre couverture médiatique (une unité mécanisée, attaquée par un groupe irrégulier à un checkpoint illégal, a repoussé l'attaque, détruit le checkpoint et infligé des pertes), je me suis vite rendu compte que l'officier opérations du groupement de combat auquel je m'adressais n'en savait pas plus que le document écrit fourni par la direction d'exercice, en provenance de la compagnie (simulée) en question. Ce manque de profondeur est un brin frustrant, mais inévitable.

En revanche, d'autres problèmes sont parfaitement rendus par l'exercice, notamment ceux de communication. Cet après-midi, j'ai tenté d'obtenir des informations auprès de notre 3e brigade multinationale, sous commandement ukrainien, mais l'officier au TOC à Kiev s'exprimait dans un anglais tellement rudimentaire que j'ai finalement dû renoncer à ma demande.

Posted by Ludovic Monnerat at 20h56 | Comments (3)

12 décembre 2005

Une paix entachée

Les opérations de soutien à la paix - pour reprendre la dénomination OTAN - sont une matière bien trouble à traiter. Durant la cérémonie d'ouverture de l'exercice, je n'ai pas compté le nombre de fois que le mot « paix » ou ses équivalents ont été prononcés, mais j'ai eu l'impression que l'on nous traitait comme de valeureux soldats chargés de préserver la paix et voués à réussir une mission au-dessus de tout dilemme moral ou intellectuel. Dans les faits, la réalité de l'exercice - si j'ose m'exprimer ainsi - est toute autre : en quatre jours d'opérations, notre composante terrestre a eu 17 soldats tués et plus de 100 blessés, pour la plupart suite à l'explosion de mines terrestres, et des combats avec nos troupes ont éclaté ce matin avec un bataillon d'irréguliers adverses. Pour sa part, la composante aérienne a abattu plusieurs avions. En matière de paix, on peut mieux faire.

En fait, comme le scénario le reproduit fidèlement, les autorités politiques légales de la région ont toutes accepté un accord de paix signé sous les auspices de l'ONU (qui perd également du personnel), mais ne se privent pas d'instrumentaliser ou de susciter des groupes armés irréguliers pour continuer les hostilités. Attentats à la voiture piégée, trafics d'armes lourdes et de drogue, endoctrinement d'enfants pour en faire des combattants, prises et meurtres d'otages, menaces d'assassinats contre tout « collaborateur » : les choses que l'on subit sont entièrement en phase avec les conflits déstructurés des zones les plus chaotiques de notre planète. Et tenter de remettre de l'ordre dans tout cela, face à des actes barbares qui ne font somme toute que des perdants dans tous les camps, revient à se lancer dans une entreprise particulièrement amère.

Ce soir, j'ai décidé de lancer une opération psychologique contre un leader local appartenant à une organisation armée pratiquant le trafic d'armes, et suspectée d'entretenir des contacts avec un chef de guerre national dont la fortune est due au trafic de drogue. Demain soir, des affiches portant son visage, son nom et son prénom seront affichées dans sa ville, avec un appel à récompense pour toute information permettant de le capturer en raison des trafics d'armes et de drogues auxquels il est mêlé. Compte tenu du profil clandestin du groupe et de ses membres, et des valeurs propres aux personnages, sa réputation sera sérieusement entachée et des renseignements devraient nous parvenir au sujet de ses activités. Et ce n'est même pas un coup bas, tout au plus une manière de répondre et de reprendre l'initiative sur un terrain peu familier aux militaires.

Que tout cela permette de mener à la paix reste à démontrer. Cela permet déjà d'éviter une reprise des hostilités, ce qui est beaucoup.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h20 | Comments (35)

9 décembre 2005

Les principes de travail

Faire fonctionner un état-major de 120 personnes, avec la responsabilité d'engager 6 unités de manoeuvre directement subordonnées, exige des principes de commandement clairs. La structure de commandement adoptée par la composante terrestre, au niveau supérieur, a ainsi consisté à séparer les fonctions opérationnelles des fonctions coopératives, placées chacune sous la responsabilité des deux colonels épaulant le brigadier commandant la force. Le chef d'état-major, pour sa part, a la responsabilité du personnel engagé, des processus, des flux d'information, et donc de toutes les choses permettant à la machine de fonctionner sur le plan interne. Pour ce faire, le commandant a communiqué 10 principes que chaque membre de l'EM doit appliquer en permanence :

1. Adopter une routine, afin de fournir à des temps fixes les produits nécessaires, sans pour autant sacrifier à la flexibilité.

2. Appuyer les unités subordonnés, au lieu d'adopter un fonctionnement propre déconnecté de la réalité.

3. Donner son opinion de manière franche et directe, et non dire au commandant ce qu'il veut entendre.

4. Voir de l'autre côté de la colline, avoir une perspective à moyen terme (quelques jours au moins).

5. Employer systématique la langue anglaise en présence d'officiers de langue maternelle différente.

6. Rester simple. C'est souvent le plus difficile !

7. Faire preuve de bon sens. Dans l'effet « tunnel » propre à toute activité de ce type, ce n'est guère évident.

8. Les fautes sont acceptées, mais pas une mauvaise attitude.

9. Trouver son rôle dans l'ensemble et le jouer, afin de contribuer au fonctionnement de cette grande machinerie.

10. Prendre du plaisir à l'exercice. Etre joyeux. C'est un ordre !


Ces directives sont très largement appliquées, pour ce que je peux en juger. L'ambiance est ici excellente et la composante terrestre remplit tout à fait sa mission, après la première vraie journée d'exercice. Bien des choses peuvent encore être améliorées, mais elles le seront. Et pour ce qui est de prendre son pied, je ne suis pas le seul à être dans ce cas ! :)

Posted by Ludovic Monnerat at 21h29 | Comments (4)

8 décembre 2005

Un défi technologique

La grande répétition générale de la première journée de l'exercice s'achève à l'instant. Je n'ai pas vu le temps passer, entre les meetings, les briefings et autres événements aux mêmes consonances, et bien entendu mon bureau, sans lequel je ne sers effectivement pas à grand chose. Tout le monde tire un bilan positif de ces dernières heures, parce qu'elles ont surtout permis de prendre les contacts nécessaires avec les commandemements voisins et les unités subordonnées. La proximité due à l'exercice facilite notablement les choses : il suffit en effet de marcher quelque 20 mètres pour se rendre dans le QG de la composante navale, qui dans la réalité se trouverait en mer, à bord de l'USS Mount Whitney. Idem pour la composante aérienne, située dans le bâtiment voisin, et non dans une autre ville comme dans le scénario de l'exercice.

Cette centralisation est cependant une exception, et les différents participants sont au contraire répartis à l'échelle du continent. Cet après-midi, j'ai ainsi assisté à la première vidéoconférence entre le commandant de la composante terrestre et ses subordonnés directs ; soit la première brigade en Suisse (à Lucerne), la troisième brigade en Ukraine, la quatrième brigade en France, la cinquième brigade en Slovénie, le sixième bataillon en Irlande et le septième groupement de combat (de taille régimentaire) ailleurs en Suède. Les différents commandants pouvaient ainsi se voir et se parler, avec un son de grande qualité et une image assez saccadée, pour échanger leur opinion sur la situation et transmettre certaines demandes précises. Installer et entretenir un tel réseau de communications implique des efforts considérables.

Pour cet exercice, c'est un réseau gigantesque qui d'ailleurs a été mis sur pied. Chaque participant dispose en effet d'un accès personnel à un ensemble de répertoires virtuels dans lequel tous les documents sont disponibles. Il ainsi possible de regarder les documents établis ou obtenus par la cellule rens d'un quelconque commandement pour trouver les informations les plus fraîches. Et comme ce sont en tout quatre niveaux différents qui sont joués dans l'exercice (force de circonstance multinationale interforces, soit CJTF, composante de force, brigade et bataillon), le tout est d'une complexité majeure. Evidemment, le réseau a parfois du mal à répondre aux demandes de ses utilisateurs, même si ces derniers ont l'interdiction d'échanger des fichiers attachés sur l'e-mail interne dont ils disposent (mon adresse actuelle est ainsi [email protected] - il y a plus simple !).

Un tel système est cependant exactement celui qui serait employé lors d'une opération de maintien de la paix comparable dans ses dimensions et entreprise sous la bannière de l'OTAN. Même si la Suède est le pays organisateur et que la majorité des participants sont suédois, ce sont bien les ressources de l'Alliance - et notamment des Etats-Unis - qui ont été mises à contribution. Un point intéressant à relever est la répartition entre nations des personnages-clefs dans le commandement opérationnel de la composante : sur 14 officiers (avec le commandant) prenant part aux rapports tenus au plus haut échelon, on compte ainsi 8 Suédois, 3 Suisses, 1 Français, 1 Autrichien et 1 Américain. En d'autres termes, seuls deux membres de l'OTAN. Ce qui montre les possibilités offertes aux pays qui s'engagent dans le cadre du Partenariat pour la Paix créé voici plus de 10 ans.

Malgré cela, le défi technologique représenté par cet exercice exige une expérience et des moyens que seule possède l'Alliance en Europe.

Posted by Ludovic Monnerat at 20h49 | Comments (11)

7 décembre 2005

Une machinerie imposante

La journée s'est déroulée à une vitesse phénoménale, et je profite d'un instant de calme dans le QG, en début de soirée, pour écrire quelques impressions. Il faut dire que j'ai hier soir été promu chef des opérations d'information de la composante terrestre, ce qui certes entre dans mes compétences professionnelles, mais m'amène surtout à être l'un des éléments-clefs de l'état-major. Du coup, ma charge de travail est notablement augmentée, puisque je dois maintenant penser l'emploi de toutes les méthodes classiques des opérations d'information (effets physiques, guerre électronique, opérations des réseaux informatiques, opérations psychologiques et sécurité opérationnelle) ainsi que coordonner les éléments connexes et d'appui (renseignement, coopération civilo-militaire, conventions et droit, ainsi que l'information publique). Un défi guère pour me déplaire, bien entendu. Les opportunités ne manquent jamais de se présenter à moi ! :)

Ce d'autant que les opérations d'information jouent un rôle essentiel dans toute opération militaire de basse intensité. Le centre de gravité de la BFOR, la force multinationale dont nous représentons la composante terrestre, n'est en effet autre que le soutien de la population locale et la légitimité de notre présence sur le sol de la République de Bogaland. Et les médias du coin, 9 jours après le début de notre déploiement, commencent à prendre un ton critique et péjoratif à notre endroit. Autrement dit, c'est par l'influence des perceptions et la fédération des volontés que l'on parviendra à éviter une décrédibilisation complète et l'échec rapide de la mission. Toutes choses qui impliquent une focalisation coordonnée des effets projetés à l'intérieur comme à l'extérieur du théâtre d'opérations. Dissuader les ennemis (nous en avons, le scénario le dit), séduire les hésitants et encourager les amis : vaste programme !

Le rythme des activités est réglé par les rapports à fournir ou à recevoir, par les briefings à conduire ou à recevoir, ainsi que par les rotations internes aux cellules. En ce qui me concerne, je dois assister à plusieurs briefings et me tenir prêt à fournir des informations suivant l'évolution de la situation ou à contribuer aux travaux qui y sont effectués, notamment en matière de ciblage, de planification ou de reconnaissance ; je conduis également l'Information Operations Working Group, qui rassemble des représentants de tous les domaines de base d'état-major (toutes les cellules, quoi) ainsi que quelques spécialistes (officier d'information publique, officier de guerre électronique, officier conventions et droit) pour assurer la coordination des effets déployés contre des cibles désignées, et en premier lieu les acteurs susceptibles d'entraver la réussite de notre mission et d'empêcher la stabilisation de la région.

Demain, nous entamerons l'exercice avec une journée de répétition générale. Les premières heures seront immanquablement chaotiques et échevelées : lorsqu'un état-major de 120 officiers se met en place, avec la responsabilité d'une composante terrestre d'environ 15'000 soldats, le plus difficile consiste à faire en sorte que les multiples rouages le composant s'emboîtent les uns dans les autres et commencent à tourner dans la direction ordonnée. Une structure de ce type possède une telle complexité, avec toute la somme de compétences dispersées en son sein, qu'elle peut fort bien au pire aboutir à se neutraliser elle-même. Ce sont en général les connaissances générales, l'ouverture d'esprit, les contacts transversaux et surtout l'esprit de corps qui permettent de limiter les frictions et de faire fonctionner cette grande machinerie. Exactement les raisons pour lesquelles les officiers d'état-major général ont été nécessaires, à l'origine!

Posted by Ludovic Monnerat at 21h24 | Comments (2)

3 décembre 2005

Un raid dans la nuit

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Entièrement vêtus de blanc avec quelques notes sombres, le visage éclairci par le camouflage également blanc, l'arme surmontée d'un grand appareil de visée, les deux tireurs d'élite attendent patiemment l'ordre d'ouvrir le feu. Dans la nuit noire, leurs cibles sont parfaitement identifiées : les positions de tir des mitrailleuses adverses pour le calibre 8,6 mm, et les charges dirigées placées autour de l'objectif d'attaque pour le calibre 12,7 mm. Les tireurs sont chargés d'appuyer la section qui va effectuer le raid. Les groupes participants à l'appui sont prêts. Le chef de section prononce quelques mots à la radio ; peu après, plusieurs détonations retentissent, pendant que les balles lumineuses déchirent la nuit. L'attaque commence.

Un élément de couverture se met en position dans l'obscurité, chaque tireur équipé d'un pointeur laser invisible à l'Å“il nu. Chaque fois qu'une silhouette adverse apparaît, une tache l'illumine et précède une balle de 5,6 mm qui, en moins de 2 secondes, neutralise la menace. Pendant ce temps, un élément d'assaut se rue près de la clôture qui entoure les maisons de l'objectif et place une charge explosive conçue pour ouvrir une brèche ; après la détonation, les groupes se précipitent dans l'ouverture et se lancent à l'assaut des bâtiments. Les chefs de groupe annoncent à la radio leur position respective pour éviter tout feu ami. Aucune lumière n'appuie l'entrée de la troupe dans le périmètre enneigé.

La premier groupe parvenu dans une maison y applique une mécanique standardisée : après avoir défoncé la porte d'entrée, les hommes engagent une grenade à main et pénètrent dans la pièce, utilisant le délai avant l'explosion pour décrocher leurs intensificateurs de lumière résiduelle ; ils nettoient ensuite chaque pièce, à la lumière de leurs lampes blanches, et éteignent celles-ci lorsque, parvenus sur le toit, ils prennent des positions de tir pour appuyer l'action de leurs camarades. Pendant ce temps, l'élément de couverture continue de combattre les adversaires qui apparaissent derrière le village. Une par une, les maisons sont attaquées et prises. Les détonations des grenades et les reflets des lampes se succèdent.

La sixième maison constituant l'objectif final de l'attaque, des charges explosives y sont placées par le troisième groupe d'assaut. Placé sur le toit de l'une des premières maisons, le chef de section ordonne ensuite le repli ; les groupes sortent du périmètre dans l'ordre inverse de leur arrivée et courent dans la neige, le pas alourdi par l'équipement individuel, et notamment le gilet pare-éclats avec toutes ses plaques de protection. L'élément de couverture continue un temps de remplir sa mission, et les points lumineux des pointeurs lasers se promènent furtivement sur les silhouettes des adversaires résiduels ; son repli est couvert par les tireurs d'élite. Une dernière balle lumineuse de gros calibre, et le raid est achevé. Il n'a pas duré plus de 15 minutes.

PS : Les lignes ci-dessus décrivent un exercice auquel j'ai assisté mercredi dernier à Isone. Une section renforcée de grenadiers, à la 23e semaine de leur école de recrues, a fait la démonstration de son niveau d'instruction remarquablement élevé au cours d'un raid de nuit que seul ce type de formation est capable d'accomplir. Une preuve éclatante de la validité du principe de la milice lorsqu'une instruction professionnelle et adaptée est donnée.

Posted by Ludovic Monnerat at 17h17 | Comments (35)

29 novembre 2005

La chasse à l'Occidental

Les voyages extracontinentaux de masse à des fins touristiques ou commerciales forment un phénomène relativement récent, qui s'explique par l'augmentation des échanges économiques et la diminution des coûts de transport. Prendre un vol Zurich - Singapour qui dure plus de 12 heures reste encore un brin dissuasif. Malgré cela, le tourisme n'en finit pas de se développer et le nombre d'entrées mondiales est passé de 25 millions en 1950 à 800 millions probablement cette année, avec une croissance plus marquée dans les pays en développement ou en voie de développement, qui ont ainsi enregistré 300 millions d'arrivée l'an dernier. Toujours plus d'Occidentaux voyagent en Afrique ou en Asie.

Cette tendance se produit en parallèle à une modification des pratiques terroristes : selon cet article de l'Australian, l'organisation islamiste responsable des attentats anti-occidentaux de Bali et de Jakarta tente actuellement d'accélérer son cycle opérationnel (planification-préparation-action-évaluation), et se dirige vers des attaques à la fois plus nombreuses et plus réduites. Un site Internet de la Jemaah Islamiyah, d'après la société d'analyse Stratfor, expliquerait ainsi comment cibler des individus d'origine occidentale dans les rues de la capitale indonésienne et établirait la liste des emplacements qu'ils fréquentent le plus souvent. Le parallèle avec les attentats terroristes comme en Egypte dans les années 90 sur des touristes occidentaux montre qu'une telle démarche n'est pas unique.

Ce changement de méthode offre naturellement l'avantage de réduire les risques : tout attentat d'envergure implique une chaîne d'interfaces qui permettent souvent aux forces de police de rapidement remonter la piste des auteurs et surtout de leurs soutiens. Bien entendu, renoncer à ces destructions spectaculaires qui aujourd'hui entrent en compétition pour l'attention de la planète peut ainsi sembler un échec pour le terrorisme islamiste ; en revanche, une série de meurtres individuels rapidement médiatisés pourrait tenir en haleine le public global et gagner dans la durée - grâce à la sécurité opérationnelle - ce que l'on perd en intensité. Les deux « DC Snipers » ont eu suffisamment d'impact sur le territoire américain pour que la multiplication des actions limitées montre son intérêt dans une perspective terroriste.

Mais cette chasse à l'Occidental qui semble s'esquisser doit également nous amener à prendre davantage conscience de la haine et du rejet que suscitent nos valeurs, nos cultures, nos sociétés et nos activités auprès des fondamentalistes musulmans. Faire une cible de chacun d'entre nous, dès lors que nous sommes à leur portée, est une manière de combattre ce que nous symbolisons à leurs yeux ; dans un conflit avant tout identitaire, c'est ce que nous sommes - et non ce que nous faisons - qui constitue en soi le casus belli. Et même si je doute de l'efficacité à terme d'une telle dispersion de l'acte terroriste, de cette action guerrière décentralisée au maximum, un conflit de longue haleine sera nécessaire jusqu'à ce que les idéologies qui le meuvent soient euthanasiées.

Posted by Ludovic Monnerat at 6h38 | Comments (71)

28 novembre 2005

Une forteresse qui monte

Les lecteurs de ce carnet connaissent les doutes que m'inspire la constitution d'une forteresse européenne, dans laquelle les forces armées sont déployées pour lutter contre l'immigration illégale. La récente initiative de l'Union européenne, consistant à créer un corps de garde-côtes européen disposant de moyens navals et d'images par satellite, renforce encore l'hermétisation du continent ; et puisque je vois mal comment de tels éléments pourront être trouvés - au moins à court terme - en-dehors des marines nationales, cette démarche a au moins l'avantage d'officialiser une politique mise en Å“uvre depuis des années. Avec en outre des mesures positives visant à favoriser une immigration légale et utile.

Malgré cela, ces efforts multinationaux visant à mieux protéger les frontières des pays membres de l'UE contre une menace démographique extérieure ne parviennent pas à faire oublier l'existence au sein de l'UE d'un ennemi intérieur, dont les contours idéologiques et identitaires plus que démographiques sont dangereux. Bien entendu, ce n'est pas parce que le laxisme en matière d'immigration et surtout d'intégration a généré une situation conflictuelle sur notre sol qu'il faut renoncer à toute mesure en amont dans ce domaine, sur le plan géographique du moins. Malgré cela, c'est probablement un autre signe du désarmement des esprits qu'il soit plus facile de lutter globalement contre l'illégalité potentielle de l'extérieur que contre l'illégalité réelle de l'intérieur.

La forteresse Europe devient de plus en plus réalité, mais ses murs renferment suffisamment d'ennemis pour y déclencher une guerre. Dans ces conditions, il serait peut-être temps de considérer l'immigration comme une chance pour le rééquilibrage interne et pour le rapprochement des identités, en permettant à des populations mondiales tentées par l'environnement européen - et désireuses de s'assimiler à ses valeurs ainsi qu'à ses lois - de plus facilement concrétiser pareille aspiration. En d'autres termes, puisque l'augmentation des flux migratoires est inévitable sur une planète qui rapetisse, il s'agit d'exploiter les opportunités du phénomène et d'en minimiser les risques. La création d'une flotte européenne gardant les frontières navales de l'UE semble donc nécessaire.

Maintenant, les esprits critiques - et pertinents - me diront que l'Europe n'a pas les moyens d'attirer à elle des individus désireux de devenir européens, qu'elle est à la fois séduisante sur le plan pécuniaire et quelconque sur le plan identitaire, et donc que l'immigration vers ses rivages est avant tout dictée par l'envie de profiter d'elle. Dès lors que ce continent renonce à ce qui attire l'immigrant authentique, comme le dynamisme économique, l'ouverture intellectuelle ou encore le rayonnement militaire, il paraît illusoire de parvenir à ce que je décris ci-dessus. Faut-il donc fermer les frontières de l'Europe en attendant qu'elle accepte les tours et les atours de la puissance ? Voilà une question que je laisse en suspens!

Posted by Ludovic Monnerat at 8h35 | Comments (18)

26 novembre 2005

Le ciblage des enfants

L'un des aspects les plus barbares du terrorisme moderne est certainement le ciblage délibéré des enfants. En Irak, ces derniers jours, des jouets piégés ressemblant à ceux distribués aux enfants ont été découverts, alors qu'un attentat suicide a été perpétré près d'un hôpital pendant que des soldats américains distribuaient des sucreries et de la nourriture à des enfants. De telles attaques ont à plusieurs reprises été commises par le passé, comme celle illustrée par une photo exceptionnelle de Michael Yon, et elles vont certainement se reproduire. L'enjeu est de taille.

Le contact avec les enfants est en effet souvent le premier pas pour établir un lien avec une population donnée. Il se produit de toute manière automatiquement, parce que la curiosité des enfants les amène à être fascinés par des soldats venus presque d'un autre monde, mais il peut être systématisé par la distribution de petits cadeaux, qu'elle fasse partie d'une opération donnée ou qu'elle soit issue d'initiatives individuelles. Satisfaire les envies ou les besoins d'enfants aboutit fréquemment à faire évoluer les perceptions des parents, et donc le comportement général d'une population vis-à -vis des formations militaires.

Cette pratique est parfois qualifiée d'irresponsable, dans le sens où elle reviendrait à mettre en danger la vie des enfants uniquement en vue d'améliorer l'image des soldats ; mais un tel reproche, qui fait du terrorisme une sorte de danger naturel, n'intègre pas le fait que toute aide humanitaire est aujourd'hui une arme dans la conquête des coeurs et des esprits, qu'on l'accepte ou non. De toute manière, ces distributions à l'endroit des enfants sont également pratiquées dans des missions de maintien de la paix ou simplement par des formations à l'entraînement. Quel enfant suisse n'a pas une fois reçu nos fameux biscuits militaires ?

Face à l'établissement de tels liens, qui reviennent à combattre l'emprise qu'elle souhaiterait avoir, la guérilla sunnite en est réduite à massacrer des enfants. Pour l'heure, ces attaques barbares ne sont pas parvenues à démontrer une quelconque efficacité, et ne font qu'un peu plus ruiner la réputation des réseaux anti-démocratiques. Un belligérant incapable de s'imposer par ses idées, ses valeurs et ses actions doit nécessairement s'en prendre à celles de ses ennemis pour essayer d'en annuler ou d'en inverser les effets ; contraint de prendre la défensive sur un terrain qu'il ne peut conquérir, il cherche à éviter la défaite par un score nul.

S'attaquer délibérément à des enfants ne constitue donc qu'un combat retardateur perdu d'avance si l'horreur et le chaos ne finissent pas par décourager ceux qui essaient d'aider, de construire. Ce qui ne diminue en rien la barbarie qui le fonde.

Posted by Ludovic Monnerat at 17h20 | Comments (14)

25 novembre 2005

Une lutte à contre-cÅ“ur

Deux informations au sujet de l'Afghanistan sont venues aujourd'hui renforcer encore un peu plus l'engrenage dans lequel les nations européennes devaient nécessairement mettre le doigt : d'une part, les 26 membres du Conseil de l'Atlantique Nord ont accepté le plan d'extension de l'ISAF au sud du pays, ainsi que le rapprochement entre la force sous commandement OTAN et la CJTF-76 sous commandement américain ; d'autre part, une patrouille de soldats suédois a été attaquée aujourd'hui à l'explosif improvisé dans la ville de Mazar-i-Sharif, au nord du pays, et 2 de ses membres ont été gravement blessés. Les éléments de cette analyse publiée ici le mois passé semblent donc confirmés.

Il est difficile de ne pas conclure, face à cette extension significative et à l'augmentation des effectifs de l'Alliance en Afghanistan, que de nombreux pays européens acceptent progressivement et à contre-coeur le sens d'une lutte qui a été initiée au lendemain du 11 septembre 2001 et dont la trame reste américaine. Le sud de l'Afghanistan n'est pas vraiment plus sûr que le sud de l'Irak, mais cela ne dissuade pas des nations comme l'Allemagne ou l'Espagne de faciliter l'extension de l'ISAF en augmentant leurs effectifs dans d'autres zones du pays. Une manière de s'impliquer toujours plus dans un pays toujours en conflit, sans pour autant subir l'humiliation qui découlerait d'un alignement trop ouvert sur la stratégie américaine.

Pourtant, il serait temps pour l'Europe de se poser quelques questions quant à son engagement croissant en Afghanistan. Où cela va-t-il mener ? N'existe-t-il pas des risques sérieux d'escalade de la violence ? Est-ce que l'ISAF parviendra toujours à ne pas être perçue comme une force d'occupation par la population afghane, dans ce pays qui a toujours fini par vaincre ses occupants ? Est-ce que l'image de l'ISAF ne bénéficie-t-elle pas du fait que les Américains - et les forces spéciales européennes - se chargent du "sale boulot" consistant à chasser les Taliban et Al-Qaïda, pendant que l'OTAN effectue ouvertement des tâches de reconstruction ? Le rapprochement entre ces 2 composantes ne va-t-il pas brouiller les perceptions à ce sujet ?

Il n'y a rien de pire que s'engager dans une opération militaire sans clairement cerner les intérêts nationaux qui y sont liés. Pour l'instant, les pertes de l'ISAF ne sont pas suffisantes pour amener les Gouvernements des nations engagées à retirer leurs troupes, mais quel prix sont-ils prêts à payer pour stabiliser et développer ce pays ? Les populations européennes pensent-elles vraiment que la défense de l'Europe commence sur les hauteurs de l'Hindu Kush, comme l'a dit l'ancien ministre Peter Struck ? A moins que la pérennité de l'Alliance ne soit soudain remise en cause, je peine à voir des intérêts clairement identifiés et partagés dans les pays qui augmentent leur participation à l'ISAF.

Que leur mission ait un sens dans la lutte planétaire entre les démocraties libérales et le fondamentalisme musulman, cela va de soi ; que cette compréhension se soit vraiment répandue depuis 4 ans, je me permets d'en douter. Mais peut-être me trompé-je...

COMPLEMENT I (26.11 0845) : L'un des soldats suédois est en définitive mort de ses blessures, suite à une attaque - c'est symbolique et révélateur - commise au retour d'une manifestation sportive. Je me souviens avoir vu en septembre dernier des dizaines de soldats suédois qui se préparaient à leur mission en Afghanistan, sur la base de Kungsängen, et je suis sûr qu'il s'agit de l'un d'entre eux...

COMPLEMENT II (27.11 0930) : Cet article m'avait échappé, mais l'annonce selon laquelle les Hollandais pourraient renoncer à leur déploiement au sud de l'Afghanistan montre que les dangers de cette mission sont bel et bien pris en compte. Ce texte montre également que les Britanniques vont envoyer parmi leurs meilleurs éléments, avec des hélicoptères d'attaque et des chasseurs-bombardiers. Il est vrai que l'OTAN impose à chaque extension du secteur de l'ISAF - sauf la première au nord - un ensemble de capacités opérationnelles, dont l'appui aérien rapproché...

Posted by Ludovic Monnerat at 18h14

22 novembre 2005

Le rôle des blindés

Le feuilleton de la liquidation des blindés usagés de l'armée suisse a rebondi avec l'annulation d'un marché potentiel au Chili, désireux d'acheter 93 chars de combat, mais dont les exigences en termes d'instruction auraient finalement coûté au lieu de rapporter quelque chose. Du coup, comme l'affirme Le Temps ce matin (accès payant), les chars en surnombre de l'armée ont de fortes chances de finir à la casse. L'armée suisse de la guerre froide, qui au début des années 90 affichait une puissance mécanisée* massive (près de 900 chars de combat, 1500 chars de grenadiers et 500 obusiers blindés), appartient bel et bien au passé.

Cela ne signifie pas pour autant que le rôle de l'arme blindée devienne négligeable, car ces réductions massives - généralisées en Europe - se font en parallèle à une modernisation qui augmente drastiquement l'efficacité des formations. La digitalisation et la mise en réseau des unités mécanisées permet en effet de déployer plus vite, plus loin et plus précisément des effets létaux avec des moyens nettement inférieurs. Dans le combat symétrique de haute intensité, les blindés restent un élément essentiel au niveau terrestre, même si leur puissance s'exprime toujours plus dans une intégration interarmes et interarmées. Le développement spectaculaire de l'artillerie et de l'infanterie dans ce cadre, dû avant tout aux armes intelligentes (missiles, obus), n'a pas disqualifié la cavalerie.

Mais les blindés ont également fait la preuve de leur utilité dans les conflits de basse intensité. En Irak, les raids mécanisés dans Bagdad, la destruction des milices sadristes et la reprise de Falloujah ont montré que l'arme blindée était capable d'être efficacement engagée en milieu urbain, à condition d'accepter les dégâts directs ou indirects qu'elle ne manque d'entraîner. Les difficultés matérielles et structurelles liées à leur emploi n'empêchent pas les chars de rester indispensables, par le soutien et la protection qu'ils fournissent à l'infanterie. La ville est aujourd'hui le milieu privilégié des blindés, ce qui avait été annoncé depuis longtemps.

Le dilemme des armées reste naturellement l'équilibre entre protection et projection : les formations blindées sont très difficiles à déployer, à maintenir et à replier. L'engouement croissant pour les véhicules blindés à roues s'explique largement par la multiplication des missions remplies hors du territoire national face à une menace réduite. Toutefois, malgré les succès obtenus avec ces moyens plus légers en Afghanistan comme en Irak, la nécessité d'avoir en permanence une capacité de réaction face à des menaces discontinues, pouvant atteindre localement une très haute intensité, confère à l'arme blindée une utilité majeure.

En Suisse également. Si l'armée reçoit la mission de protéger les transversales alpines face à une menace de type terroriste (un scénario qui maintenant est devenu un standard dans la Formation supérieure des cadres de l'armée), on se rend rapidement compte qu'une formation blindée lourde est bien adaptée pour sécuriser une portion d'autoroute en contrôlant ses accès, pour maintenir ouvert un axe ou pour protéger un objet d'importance nationale avec une présence visible et dissuasive. Le rôle des blindés est donc en évolution rapide, passant du terrain ouvert au milieu urbain, de l'offensive décisive à l'appui permanent, de l'emploi coercitif à la maîtrise de la violence.


(*) Pour la clarté de ce billet, je précise que l'appellation blindée ou mécanisée porte ici le sens classique de l'armée suisse et s'applique à des véhicules chenillés.

Posted by Ludovic Monnerat at 10h40 | Comments (13)

19 novembre 2005

Offensive virtuelle en Asie

La tournée asiatique de Georges W. Bush, marquée par des déclarations très fortes à l'endroit de la Chine et par une entente marquée avec les autres acteurs de la région, est l'illustration la plus visible d'une stratégie que je qualifierais d'offensive virtuelle. La position américaine face à la montée en puissance chinoise et à l'inquiétude qu'elle suscite de l'Indonésie au Japon oscille depuis des années entre la confrontation et la conciliation, entre le spectre d'une nouvelle guerre froide et la perspective d'une intégration progressive. Plusieurs éléments laissent penser qu'une voie médiane, susceptible de répondre à différents cas de figure, est aujourd'hui tracée.

L'offensive américaine est claire sur le plan des idées (domaine cognitif). En rappelant l'interdépendance entre liberté économique et liberté politique et en faisant de Taiwan l'exemple à suivre, le président américain a pris les dirigeants chinois au dépourvu, les laissant largement sans voix et sans prétexte à réaction. Même si cette réalité continue de surprendre les médias européens, dont l'auto-intoxication révèle à cet égard tous ses effets pervers, les Etats-Unis incarnent aujourd'hui une liberté à laquelle aspirent une bonne partie des populations qui subissent un régime autocratique. Les Chinois ne pourront pas éternellement être assujettis, et la Grande Muraille informationnelle chinoise est prise d'assaut.

L'offensive américaine est plus discrète sur le plan économique (domaine physique). En résistant largement aux sirènes du protectionnisme, la Maison-Blanche a pris le parti de laisser les échanges économiques suivre leur cours croissant, même si la question monétaire reste un sujet de désaccord. Les gains de productivité impressionnants de l'économie américaine lui permettent en effet de relever le défi des produits à bas prix dont la Chine inonde les marchés mondiaux. Le déséquilibre que traduit le déficit commercial est appelé à être corrigé, et les entreprises US gagneront à l'intensification des échanges. La grande peur suscitée par les Japonais au début des années 90 ne se reproduira pas.

L'offensive américaine est encore plus discrète sur le plan relationnel (domaine psychologique), mais la composante militaire y joue un rôle majeur. Le positionnement avancé d'un porte-avions nucléaire US au Japon, la réduction des troupes terrestres dans ce pays comme en Corée, l'interopérabilité croissante des forces US avec ses alliés ou encore le renforcement des moyens aériens et navals sur l'île de Guam indiquent tous une influence plus vive et plus flexible des Etats-Unis dans le Pacifique, ainsi que l'exploitation de leur force pour établir une coalition susceptible de parer à toute aventure militaire chinoise. Les forces armées américaines continueront de régner dans cette région, mais elles feront davantage en coopération et en interaction que par le passé.

Sur ce plan, la défense antimissile est un angle que Washington exploite avec efficacité. Depuis le tir d'un missile ballistique nord-coréen au-dessus du Japon, en 1998, et avec l'augmentation des missiles sol-sol chinois pointés sur Taiwan, les capacités de protection susceptibles d'être fournies par les Etats-Unis sont un atout maître. D'une part, la constitution d'un bouclier antimissile stratégique basé au sol permet de renforcer les liens avec les pays souhaitant bénéficier d'un tel dispositif. D'autre part, le développement d'un bouclier antimissile de théâtre basé en mer permet de renforcer l'impact de la présence maritime US. Et même si l'efficacité de ces systèmes doit être mise en doute, leur utilité en termes de persuasion comme de dissuasion est réelle.

Comment évaluer cette stratégie qui se dessine ainsi sous nos yeux? Je définis une offensive virtuelle comme une action visant à susciter chez un acteur l'engagement de ses ressources dans un sens favorable à l'attaquant, en d'autres termes à faire un ami d'un ennemi. En donnant à la Chine aussi bien des limites que des perspectives, les Etats-Unis tentent d'accompagner et de gérer la croissance rapide de cet immense pays. Une voie médiane, pragmatique et flexible qui semble la meilleure possible.

COMPLEMENT (20.11 1525) : Juste pour le plaisir des yeux, voici une image du lancement du missile SM-3 utilisé par le système AEGIS comme vecteur antimissile. Vu le nombre de tubes visibles sur l'image du croiseur, une telle capacité est certainement dissuasive. Ou incite à multiplier les tirs, de missiles réels ou de leurres...

Posted by Ludovic Monnerat at 16h52 | Comments (7)

17 novembre 2005

Sur les traces d'un homme

Un remarquable article publié hier dans le Los Angeles Times décrit avec de nombreux détails la chasse à l'homme que mènent actuellement les Forces armées américaines en Irak, en l'occurrence contre le représentant d'Al-Qaïda. Des unités entières de forces spéciales participent à la traque de Abou Musab Zarqaoui et tentent d'exploiter au plus vite les renseignements obtenus à son sujet. Mais le chef de guerre islamiste reste pour l'heure insaisissable, et ses mesures impitoyables en matière de contre-renseignement - exécutions d'informateurs suspectés ou avérés - montrent bien que le domaine informationnel, c'est-à -dire la supériorité cognitive, sont ici décisifs. Savoir plus juste et plus vite est, à court terme du moins, un avantage mortel.

La focalisation sur le chef ennemi n'a bien entendu rien de nouveau dans la guerre ; si Alexandre a vaincu Darius à Gaugamèles malgré une infériorité numérique criante, c'est parce que la cavalerie macédonienne a directement chargé sur le souverain perse et l'a contraint à la fuite. Ce qui a changé, c'est que les champs de bataille modernes ont été élargis aux sociétés toutes entières, et que les chefs ennemis doivent être identifiés, localisés puis isolés de toute la normalité de la vie quotidienne. Encore est-il plus facile de cerner des chefs d'Etats déchus, affaiblis et démoralisés comme Saddam Hussein ou Manuel Noriega, que des chefs de guerre en plein essor, fanatisés et prêts à tout pour survivre. Surtout lorsqu'ils exploitent à leur profit les coutumes locales.

Ainsi, la guerre terrestre a de plus en plus tendance à ressembler à la guerre navale, où les flottes incapables de mener des opérations offensives en surface tentent de trouver leur salut dans les profondeurs. Le problème majeur des armées reste le fait qu'elles recherchent la dissimulation dans le milieu, et qu'elles peinent à appréhender des acteurs qui se dissimulent dans la population. Suivre un homme à la trace afin de le capturer ou de le tuer suppose l'emploi de méthodes propres aux forces de police ou aux services de renseignements intérieurs ; les cellules rens militaires s'en approchent de plus en plus, en modifiant leur doctrine et en adoptant des outils mieux adaptés, mais l'effort à produire reste majeur. Passer de la maîtrise des espaces matériels à celle des espaces immatériels, du terrain aux esprits, est un défi immense.

Pour l'heure, les armées parent au plus pressé en employant autant que possible leurs capacités héritées de la guerre froide. Il est ainsi révélateur de constater que les militaires américains ont capturé plus de 83'000 personnes en 4 ans d'opérations menées avant tout en Irak et en Afghanistan : faute d'un degré de connaissance suffisant pour mener systématiquement des actions ciblées, on boucle des secteurs entiers et on embastille par centaines des gens qui, bien trop souvent, n'ont pas grand-chose à se reprocher. Voilà qui montre que même la première armée du monde est encore loin d'avoir intégré tous les axiomes des conflits modernes, toute la portée de la révolution informationnelle. Remplacer la masse par la précision, la force par la rapidité et les hiérarchies par les synergies ne va pas de soi.

Posted by Ludovic Monnerat at 18h16 | Comments (10)

14 novembre 2005

La malédiction du parasite

Les attentats suicides perpétrés la semaine dernière par Al-Qaïda en Jordanie, et qui ont notamment massacré des Palestiniens participant à une cérémonie de mariage, sont le dernier exemple en date des actes contre-productifs de la mouvance islamiste globale. Les confessions télévisées de la femme de l'un des islamikazes, ainsi que les images des Jordaniens manifestant dans les rues d'Amman en vouant Al-Zarqaoui aux gémonies, permettent ainsi de s'interroger sur l'avenir du terrorisme d'origine islamiste. La rue arabo-musulmane, que nombre de commentateurs occidentaux voyaient se soulever en masse à la veille de l'offensive américaine en Afghanistan, témoigne en effet d'une répugnance toujours plus marquée à l'endroit des méthodes d'Al-Qaïda - et de ceux qui agissent en son nom.

Pourtant, les dirigeants de la nébuleuse ne méconnaissent pas la situation. L'un des enseignements rappelés par la plupart des guerres asymétriques du XXe siècle reste le fait que les idées ne peuvent pas être combattues par la puissance de feu ; c'est une vérité que nombre d'armées ont appris à leur dépens, au Vietnam ou en Afghanistan, comme l'a souligné avec éloquence Thomas X. Hammes dans son livre The Sling and The Stone. Les injonctions du docteur Al-Zawahiri et les écrits des idéologues d'Al-Qaïda prouvent qu'ils ont compris à quel point les idées démocratiques étaient une menace mortelle pour leur intégrisme spirituel et pour leurs ambitions temporelles. Mais il existe deux étapes entre la compréhension et l'action, entre la détection du danger et la capacité de le conjurer : la légitimation et la décision.

La légitimité d'agir est le point faible évident d'Al-Qaïda. L'attentat terroriste peut susciter l'adhésion des foules lorsqu'il frappe l'ennemi directement et de façon spectaculaire, comme l'a montré la série d'attaques jusque et y compris le 11 septembre. Cela ne suffit pas en soi à atteindre les objectifs fixés, mais préserve au moins un socle d'appuis et de relais à terme indispensable. Toutefois, comme toute démarche belligérante, la méthode terroriste comporte toujours un risque majeur de montée aux extrêmes, laquelle se concrétise par des attaques aveugles, des bains de sang qui finissent par révolter la majorité des gens. Les islamistes peuvent bien rationaliser les massacres dont ils se vantent, leur voix est de moins en moins représentative de ceux qu'ils prétendent défendre.

Cela s'explique par la faiblesse de leur processus décisionnel, par la dissémination des volontés. La mouvance Al-Qaïda est certes capable de frapper n'importe où dans le monde, grâce à la pénétration de son idéologie et à la dispersion de ses fidèles, mais elle est aussi susceptible de frapper n'importe quoi, parce que ces derniers n'ont pas toujours la perspective d'ensemble nécessaire. Une organisation pareillement décentralisée et participative, qui fonctionne comme une franchise sectaire, est aussi difficile à anéantir qu'à diriger. Le dénominateur commun et les liens opérationnels sont trop ténus pour que la volonté des dirigeants nominaux puisse se concrétiser dans le temps, dans l'espace et dans la modalité souhaités. Les critiques voilées adressées à Al-Zarqaoui illustrent cette faiblesse souvent ignorée.

Ainsi, la mouvance islamiste est frappée de ce que l'on pourrait appeler la malédiction du parasite : son existence dépend des sociétés qu'elle infiltre, des frustrations qu'elle canalise, des lacunes qu'elle comble. Elle est avant tout capable de détruire, et non de construire ; elle ne peut pas prendre le pouvoir, mais seulement exploiter ses carences. Et changer d'état, c'est-à -dire passer du liquide au solide, du spirituel au temporel, du futur au présent, ou encore du dispersé au concentré, revient à augmenter aussi bien son efficacité que sa vulnérabilité. Seule notre faiblesse donne aux islamistes l'espace pour prospérer et se multiplier ; un parasite ne peut vaincre que par défaut.

COMPLEMENT (15.11 2220) : Cette longue dépêche d'AP souligne les dissenssions au sein de la mouvance islamiste et les réprobations que les attentats d'Amman ont multipliées à l'endroit d'Al Zarqaoui. Elle montre également que même un mouvement farouchement théocratique, à l'ère de l'information, est contraint de s'intéresser de près à l'opinion populaire. Au moins aussi longtemps qu'il ne détient aucune autorité temporelle...

Posted by Ludovic Monnerat at 17h45 | Comments (7)

10 novembre 2005

L'exercice et la réalité

Ce soir s'est achevé l'exercice d'état-major au niveau armée auquel j'ai participé depuis lundi. L'exercice était somme toute très intéressant, en raison de la menace moderne qu'il mettait en Å“uvre, mais aussi parce qu'il amenait un basculement permanent avec la réalité. Il s'est en effet déroulé à Berne, au quartier-général de l'armée, dans les installations utilisées au quotidien, et avec l'obligation de suivre les dossiers en cours tout en participant à la planification exigée. Du coup, j'avais accès à toutes les sources d'information que j'utilise normalement, et je devais sans cesse alterner l'emploi de mes 3 ordinateurs - mon accès au réseau protégé, mon accès au réseau non protégé et mon portable personnel - pour remplir mes différentes tâches. Intellectuellement, c'était plutôt excitant !

Un autre aspect saisissant est la compression des niveaux hiérarchiques. Dans plusieurs domaines, et notamment ceux qui me concernent en premier lieu, des éléments tout simples - comme des mots ou des gestes - concrétisés au niveau tactique ont des conséquences immédiates aux niveaux opératif et stratégique. La présence du sommet de l'armée lors des briefings impose ainsi d'aller à l'essentiel dans les concepts et réflexions que l'on présente, de simplifier au maximum, sans pour autant perdre de vue les détails qui in fine peuvent avoir une importance majeure. Il est vrai que les généraux font assez rapidement sentir la nécessité pour eux de ne pas perdre leur temps et d'investir celui-ci dans la prise de décision !

Durant l'exercice, j'ai naturellement eu plusieurs discussions sur la situation en France, sur son évolution possible et sur la réaction du gouvernement français. Un certain consensus s'est établi sur la nécessité de l'état urgence qui a été mis en Å“uvre, et sur l'impact positif qu'un emploi proportionnel et cible de mesures coercitives peut avoir. En revanche, il est bien plus difficile de se pencher sur une carte de son propre pays, face à une situation qui s'aggrave de jour en jour et menace d'occasionner des violences armées, afin de concevoir une manÅ“uvre qui permettent de stopper l'escalade et de favoriser le retour au statu quo ante. Et encore plus difficile d'aller dans le terrain pour remplir les missions que tout cela implique.

Parfois, on entend ça et là des dirigeants politiques se demander pourquoi les militaires passent autant de temps à s'exercer. Il faut bien que l'on prenne le temps de faire les erreurs que nul ne nous pardonnerait à l'engagement !

Posted by Ludovic Monnerat at 19h51 | Comments (16)

Conflit de 5e génération

Les lecteurs de ce carnet connaissent déjà Joseph Henrotin, penseur prolifique et éclairé sur les questions stratégiques, dont plusieurs articles ont été publiés sur mon site CheckPoint (ici, ici, ici ou encore ici). Il m'a gentiment communiqué ce matin l'adresse d'une réflexion de son cru qui a été publiée dans La Libre Belgique, et qui a retenu toute mon attention. Il affirme en effet que la France connaît aujourd'hui un conflit d'avant-garde, de la 5e génération, version civile de la guerre asymétrique que subit l'Irak. Extrait :

L'Etat n'a plus son monople de la violence légitime et n'est, dans ces nouveaux conflits, guère plus qu'un régulateur voire un acteur parmi d'autres. Une des caractéristiques les plus frappantes des dernières émeutes est qu'elles opposent des cités entre elles. Les cités sont comme extradées des villes. Il y naît des sentiments identitaires forts, dans un «a-républicanisme» rapidement converti en «anti-républicanisme». Derrière les émeutes se cache une lutte entre deux modèles politiques. A ce stade, esquisser les responsabilités des uns et des autres n'est pas le coeur du problème. La vraie question serait plutôt celle de savoir jusqu'à quel point nos sociétés dites avancées sont ou non des matrices d'intégration.

Lisez le tout.

Posted by Ludovic Monnerat at 9h47 | Comments (3)

8 novembre 2005

L'emploi possible de l'armée

A quoi pourrait bien servir l'armée face aux violences urbaines en France ? Cette question a été posée à plusieurs reprises, sur ce site ou ailleurs, et donne parfois lieu à des interprétations erronées. Le souvenir de certaines interventions militaires dans la sécurité intérieure peut également déformer la perspective à leur sujet. Il me paraît donc intéressant d'esquisser l'emploi possible de l'Armée de Terre française dans la situation actuelle, comme de toute armée occidentale en général.

En premier lieu, l'engagement de formations militaires peut se faire de manière subsidiaire, c'est-à -dire en appui des autorités civiles et sous leur responsabilité. Dans ce cadre, l'armée est amenée à fournir des prestations correspondant à des manques ponctuels ou structurels des forces de sécurité civiles. On peut citer ici la surveillance aérienne, avec des hélicoptères (équipés de caméras infrarouges) ou des drones (si l'espace aérien le permet), le transport aérien (pour déplacer des réserves sur de longues distances), le transport terrestre (en prêtant des véhicules, blindés ou non), ou encore le renforcement des organes de commandement ou des échelons sanitaires, que ce soit avec du personnel ou du matériel spécialisés.

Une autre utilisation, toujours subsidiaire mais plus pointue, consiste à remplacer les forces civiles dans certaines fonctions élémentaires afin de libérer leurs effectifs ; autrement dit, se charger des zones calmes pour autoriser l'envoi de renforts en zones sensibles. Au vu des postes de police détruits en France, on pourrait également renforcer la sécurité de ceux-ci avec des dispositifs fixes et dissuasifs, analogues à ceux employés en opération extérieure, en utilisant des barrières pour établir un périmètre sécurisé. C'est par exemple ce que l'armée suisse a fait durant le G8, voici 2 ans, lorsque le centre de commandement de la police de la Blécherette a par exemple été solidement bouclé.

Maintenant, il est aussi possible d'engager l'armée de façon indépendante, en lui confiant la responsabilité de secteurs entiers. Cela implique bien entendu une coopération étroite avec les forces de sécurité civiles, qui ne vont pas pour autant quitter le secteur, mais donne surtout au commandement militaire des pouvoirs très élargis pour faire respecter l'ordre. Il ne faut pas voir nécessairement un tel engagement comme impliquant une sorte de loi martiale, puisqu'il s'agit encore et toujours de maîtriser la violence en utilisant des moyens correspondant à une menace élevée (emploi ponctuel d'armes de guerre). Mais cela se concrétise bel et bien par des formations omniprésentes dans leur secteur, démontrant leur force par des moyens lourds et impressionnants.

Un tel emploi représente l'archétype du double tranchant, du remède de cheval susceptible d'achever le patient traité : soit la présence de la troupe amène effectivement une démobilisation dans les rangs de la partie adverse, en soulignant l'inanité de toute action violente, soit au contraire elle constitue une provocation qui mobilise et fédère toutes les oppositions. De toute évidence, on ne peut la recommander que dans un cas d'extrême urgence, lorsque la survie des institutions est menacée de façon imminente.

La France n'est bien entendu pas dans une telle situation, et je conçois mal qu'elle puisse l'être prochainement. En revanche, un emploi subsidiaire de l'Armée de Terre est une réponse graduée qui offre une option stratégique au gouvernement.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h00 | Comments (12)

7 novembre 2005

Vers l'état d'urgence

Les violences urbaines en France se sont poursuivies, pour la 11ème nuit consécutive, et le bilan provisoire affiche notamment 839 véhicules incendiés et 186 interpellations [le bilan final porte ces chiffres à 1408 et 395. Merci à Deru pour le lien]. La haine reste la principale motivation de cette intifada communautaire, et elle se matérialise de façon opportuniste par la déprédation et l'agression de tous les cadres sociétaux existants. Désormais, les forces de l'ordre doivent songer à protéger leurs installations et s'appuyer mutuellement, comme l'indique ce récit de la Seine-Saint-Denis, au lieu de se concentrer exclusivement sur l'intervention dans les zones non permissives.

Un pays où les actes de violence se répandent chaque jour davantage, où les postes de police sont incendiés et les agents attaqués par armes à feu, où prend place une insurrection sans revendication politique, est évidemment confronté à une situation d'urgence. Les réponses inadaptées du gouvernement français ne lui permettent pas d'échapper au duel à laquelle toute une jeunesse ennemie l'a contraint. Et les mesures qu'il devrait annoncer ne pourront plus être cette réaction à reculons, fondée sur l'espoir que les choses se tassent, qui depuis 10 jours lui tient lieu de conduite.

Le phénomène des violences urbaines, son développement régulier et ses risques à terme, comme le souligne aujourd'hui Lucienne Bui Trong dans Le Figaro, sont en effet connus. Ce qui ne l'est pas, c'est la manière de mettre un terme à une insurrection communautaire et décentralisée. Et le temps presse : sur le plan intérieur, la population des zones touchées par l'intifada affiche une exaspération qui, ça et là , aboutit à la création de milices ou de groupes de surveillance ; sur le plan extérieur, les positions tranchées prises par la France sur différents thèmes internationaux sont à présent exploitées par ses contradicteurs pour la clouer au pilori.

En d'autres termes, la crédibilité et la légitimité des autorités sont plus que jamais menacées par cette multiplication d'incendies, de destructions et d'agressions que les interpellations non négligeables - plus de 1000 personnes arrêtées à ce jour - ne sont pas parvenues à réduire. De toute évidence, d'autres méthodes s'imposent pour parvenir à reprendre le contrôle à la fois de l'espace et des esprits. Et je vois mal comment il sera possible d'échapper à la déclaration d'un état d'urgence dans une partie du territoire français, avec mise en place d'un couvre-feu et déploiement de la troupe.

A moins de repousser au lendemain cette confrontation inévitable, et de laisser encore plus de temps aux fossoyeurs de l'autorité étatique pour accroître leur pouvoir à coups de fatwas ou de médiations.

COMPLEMENT I (7.11 1620) : La première victime des violences urbaines déclenchées suite à la mort de deux jeunes gens, voici presque 2 semaines, a été recensée. Il s'agit d'un meurtre gratuit, commis par un jeune criminel hors des caméras, de sorte que cela ne devrait pas avoir d'impact majeur - mis à part celui d'inquiéter toujours plus la population. Je pense que cette inquiétude, pour l'instant peu visible, va rapidement constituer un facteur déterminant. Les appels à l'engagement de l'armée lancés par plusieurs élus sont certainement le reflet de cet élément.

COMPLEMENT II (7.11 1900) : Il est intéressant de relever que la police française a arrêté les auteurs de 3 blogs pour avoir lancé des appels à la violence armée sur leur site. La rapidité de l'arrestation indique aussi bien l'intérêt que les forces de l'ordre ont appris à porter à l'espace cybernétique, vu son emploi par les jeunes générations, mais aussi les connaissances techniques rudimentaires - voire l'imbécillité - des trois suspects. Ce que l'article de la TSR ne dit malheureusement pas, c'est la fréquentation de ces blogs à présent fermés...

COMPLEMENT III (7.11 2035) : Le Premier ministre français vient de s'exprimer sur TF1. Les mesures qu'il a annoncées sur le plan sécuritaire correspondent bien à un état d'urgence : déploiement de renforts, avec mobilisation de réservistes de la Gendarmerie, et possibilité pour les préfets d'instaurer un couvre-feu dans chaque zone qui le nécessite. Quant à l'emploi de l'Armée de Terre, Dominique de Villepin a répondu que "nous n'en sommes pas là ", et qu'à chaque étape, les mesures nécessaires seront prises. En d'autres termes, le recours à la troupe a été envisagé, mais rejeté pour l'instant. Les prochains jours diront si ces mesures permettront de rétablir l'ordre.

COMPLEMENT IV (8.11 0600) : Le bilan provisoire à 0400 de la 12ème nuit de violences urbaines fait état de 814 véhicules incendiés et 143 personnes interpellées, ce qui se situe sensiblement dans le même volume que la nuit précédente à cette heure-là . En d'autres termes, il faudra vraiment que les mesures annoncées par le Premier ministre se concrétisent sur le terrain pour voir un changement. Dans l'immédiat, des scènes toujours aussi poignantes - incendies d'écoles, et même d'un hôpital - montrent à quel point un chaos destructeur ronge une partie du pays.

COMPLEMENT V (8.11 1515) : Le bilan final de la nuit, sur la base des mêmes éléments bien entendu, s'établit à 1173 véhicules brûlés et 330 interpellations. L'intensité des violences est donc resté dans une ampleur comparable à la nuit précédente. Je n'ai malheureusement pas le temps d'en dire davantage, vu que l'exercice auquel je participe m'accapare totalement... Au moins, les violences urbaines qui s'y produisent restent virtuelles ! :)

COMPLEMENT VI (8.11 2205) : Une courbe statistique intéressante a été mise en ligne par Wretchard sur Belmont Club. Le deuxième point d'inflexion, signe de la diminution des incendies de voitures, résulte de leur baisse en région parisienne, où des effectifs importants ont été engagés par les forces de l'ordre. On peut également y voir la marque d'une décrue dans la haine et la révolte qui animent avant tout les bandes armées. Est-ce que les mesures positives et restrictives annoncées par la Gouvernement auront un effet rapide? Ordonner un couvre-feu et l'imposer sont deux choses différentes.

Posted by Ludovic Monnerat at 8h39 | Comments (82)

5 novembre 2005

Une provocation en duel

L'extension des violences urbaines en région parisienne et dans le reste du pays augmente un peu plus la pression sur les autorités politiques. Mise au jour par les médias, qui désormais reproduisent les informations de la police, cette situation chaotique est émaillée d'épisodes stupéfiants : une handicapée intentionnellement brûlée vive, un enfant de 10 ans interpellé avec de l'essence, ou encore des écoles maternelles mises à feu. La France est contrainte d'admettre que son territoire est désormais l'objet d'une guérilla opportuniste et décentralisée, dont l'objectif à la fois simple et commun - l'action violente - favorise la coordination.

Cette primauté de l'apparence sur la substance est confirmée par le fait que les meneurs sont des récidivistes qui entraînent à leur suite, par l'esprit grégaire propre aux bandes armées, des individus lambda. C'est bien à une révolte contre l'autorité et la normalité à laquelle nous assistons, un refus du modèle républicain traditionnel rendu responsable de tous les maux. Une rupture totale avec l'identité française majoritaire, qui s'est produite en parallèle dans toutes les zones de non droit des grandes villes et qui aujourd'hui s'impose au public - avec des années de retard largement dues au politiquement correct.

La question pour le gouvernement est de savoir comment répondre à cette provocation en duel, à cette invitation au combat que lui lance chaque soir la frange la plus nihiliste de ses administrés. A ce sujet, je cède la parole à Stéphane du Meilleur des Mondes, qui a mis en ligne hier une analyse remarquable de cette problématique. Extrait :

Le paradoxe du mécanisme de provocation-répression en cours, c'est qu'il constitue une impasse pour le gouvernement. Il en sortira forcément perdant, non par incompétence - pour une fois - mais parce qu'il est trop tard.
Si l'insurrection est matée par la force, les banlieues françaises feront bloc autour de ceux qui se présenteront comme "victimes". La solidarité jouera à plein et renforcera le communautarisme de ceux qui se sentent de plus en plus étrangers à la société française tout en vivant en France. La répression fournira également d'excellentes justifications pour de nouvelles actions plus violentes et mieux préparées. Il néanmoins est peu crédible qu'un élu prenne le risque politique de faire couler le sang [...]
Si l'insurrection est dénouée par "le dialogue", les insurgés auront obtenu une tribune grâce à la violence, démonstrant ainsi l'efficacité de l'utilisation de la force comme outil politique. Cela fournira un excellent prétexte pour tous ceux qui hésitaient à se lancer le long de ce chemin. Cette hypothèse est peu probable, les insurgés se remarquant surtout par leur nihilisme - ils n'ont guère de revendications intelligibles - et leur absence de leader.
Si l'insurrection finit par s'éteindre par lassitude, l'impuissance de l'Etat français sera démontrée aux yeux de tous et poussera les nombreux groupes qui cherchent à le miner à se lancer dans des actions encore plus téméraires. Une fois de plus, ce sera reculer pour mieux sauter. C'est l'issue la plus probable, le nombre de voitures à incendier n'étant pas infini. Evidemment, lorsque le calme reviendra bon an mal an les politiciens crieront victoire; le score sera pourtant en faveur des insurgés, qui n'auront nullement été mis en déroute à la suite de cet épisode.
Il n'y a aucune sortie honorable.

Etant entendu que l'honneur n'est pas nécessairement la priorité d'un Etat contesté dans son existence même, je pense néanmoins que l'emploi résolu de la force est la seule option réaliste, même si le réflexe de solidarité se produira. Parce que les éléments chargés ponctuellement de restaurer l'ordre ne seront pas les mêmes que ceux qui le feront respecter durablement, parce que le masque de la répression peut être distingué du visage de la prévention, parce que la présence policière normale peut devenir au pire un moindre mal en regard d'une présence militaire extraordinaire. Même si celle-ci implique des risques considérables d'escalade.

Dans tous les cas, j'espère pour la France que ses dirigeants politiques ont compris qu'ils sont en définitive la cible principale des violences urbaines commises dans le pays, que c'est bien la légitimité du pouvoir - forgée dans les urnes et rongée dans les rues - qui ne cesse de faiblir. Et que cette menace est, à terme, des plus graves. On risque toujours sa peau dans un vrai duel.

COMPLEMENT I (6.11 0940) : Un duel qui continue, par une dixième nuit de violences urbaines plus intenses encore que les précédentes, avec 1295 voitures brûlées, des affrontements acharnés et une extension des zones touchées. Compte tenu des 312 interpellations effectuées par la police et de la difficulté à les mener face à des bandes armées très mobiles, les effectifs de l'intifada française se comptent par milliers, probablement entre 5000 et 10'000, et peut-être plus. De ce fait, l'effort demandé aux forces de police doit commencer à devenir particulièrement lourd, ce d'autant que la perspective de violences mimétiques en province doit freiner les transferts de forces. En continuant dans cette direction, je vois mal comment l'emploi de l'Armée de Terre peut être évité - ne serait-ce qu'en reprenant ponctuellement des fonctions assurées par les gendarmes dans d'autres domaines.

Je ne crois pas qu'il faille voir l'emploi de l'Armée de Terre comme prenant la forme de soldats patrouillant Famas en bandouillère : ce serait précisément une invitation à la bavure, à l'affrontement à balles réelles. D'une part, les éléments terrestres français possèdent également des équipements anti-émeutes et le savoir-faire pour l'employer (transmis par la Gendarmerie et développé au Kosovo). D'autre part, c'est plutôt le déploiement de véhicules blindés, insensibles aux cailloux et plus résistants aux cocktails molotov, qui pourrait apporter une composante bienvenue. Etant entendu que quelques canons à eau seraient relativement dissuasifs au fur et à mesure que les températures descendent.

Posted by Ludovic Monnerat at 9h27 | Comments (14)

3 novembre 2005

Attaquants contre attaquants

Le Washington Institute for Near East Policy vient de publier un article visant à contredire la notion selon laquelle les attentats terroristes ont généralement des coûts modiques. La conclusion de l'auteur est de dire que toute dépense, même relativement basse, laisse néanmoins des traces plus fiables que les renseignements de source humaine, et donc susceptibles d'être exploitées. Une affirmation tout à fait pertinente dès lors que les circuits financiers modernes sont utilisés.

Cette analyse est cependant passée à côté d'un élément central, à savoir la relation entre les coûts d'une action et sa modalité. Même s'ils sont généralement sous-évalués, ces coûts restent en effet modestes :

There are few reliable data on the cost of attempting terrorist attacks. One account from terrorists themselves is the Jordanian Islamic Action Front (IAF) statement that Hamas's July 31, 2002, bombing of Hebrew University cost $50,000. An attempt to estimate the cost of major terrorist attacks was made in an August 2004 UN Monitoring Team Report on al-Qaeda and the Taliban. Consider its estimate for the costs of various terrorist attacks:
.Madrid train bombings, March 11, 2004: $10,000
.Istanbul truck bomb attacks, November 15 and 20, 2003: $40,000
.Jakarta JW Marriot Hotel bombing, August 5, 2003: $30,000
.Bali bombings, October 12, 2002: $50,000
.USS Cole attack, October 12, 2000: $10,000
.East Africa embassy bombings, August 7, 1998: $50,000

Le raisonnement de l'auteur, selon lequel les préparatifs indirects et les mesures d'accompagnement aboutissent à multiplier les dépenses ci-dessus, omet de considérer le caractère offensif - sur le plan tactique du moins - de l'attentat terroriste. Par définition, les auteurs des attaques ont en effet l'initiative, choisissent l'instant et le lieu de leur action, et donc peuvent focaliser leurs ressources sur l'objectif retenu. Au contraire, et même en ayant des renseignements très précis, se prémunir contre un attentat terroriste exige des mesures protectrices de grande envergure, des dispositifs systématiques qui ont un coût élevé. L'environnement médiatique fournit gratuitement à l'attaquant l'essentiel des effets recherchés, alors que le défenseur doit multiplier les actions préventives.

Ce déséquilibre s'exprime certainement par une disproportion financière, même si les vies humaines n'ont pas de prix : les 600 milliards de dollars perdus dans le monde suite aux attentats du 11 septembre, dont la préparation et l'exécution ont coûté 500'000 dollars, sont certes une justification pour des mesures de sécurité renforcées ; celles-ci n'en sont pas moins un fardeau financier et moral. Au fond, ce n'est pas la modicité des dépenses qui fait de l'attentat terroriste un mode d'action aussi tentant, mais bien son mode de pensée, ce targeting sociétal qui outrepasse toutes les frontières traditionnelles. S'en défendre entièrement est tout bonnement impossible.

Il ne reste donc que la contre-offensive, la déstabilisation de l'attaquant par l'attaque de ses propres bases, à la fois géographiques, financières et sémantiques. Nul besoin d'être grand clerc pour remarquer que la stratégie américaine de l'après-11 septembre s'en rapproche étroitement. Le bouclier reste vain sans le glaive - et la volonté de s'en servir.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h57 | Comments (5)

L'éclatement de l'espace

L'élargissement des émeutes en région parisienne et leur évolution vers la guérilla urbaine - 250 voitures brûlées dans la nuit de mardi à mercredi selon certaines sources - révèlent des fractures, des décalages et des antagonismes trop longtemps niés ou sous-estimés. Ce phénomène n'a cependant rien de spécifique à la France, et trouve au contraire un écho dans d'autres émeutes, survenues au Danemark, en Suède ou encore en Grande-Bretagne. Les causes y sont globalement les mêmes : une population immigrée en panne d'intégration, une jeunesse désoeuvrée à l'identité incertaine, des zones de non droit provoquées par des années de laxisme, et un civisme rongé par le communautarisme et l'influence islamique.

En portant un regard à la fois extérieur et analytique sur ces violences, et surtout les zones dans lesquelles elles prennent place, je suis amené à constater qu'une bonne partie des grandes villes européennes comprennent non seulement des secteurs semi-permissifs, dans lesquelles les forces de sécurité n'ont qu'une présence intermittente, mais également des secteurs carrément non permissifs, où leur venue est en soi un casus belli. Si le désoeuvrement et la vengeance semblent les facteurs déclencheurs des émeutes en banlieue parisienne, le transfert presque total de l'autorité à des leaders communautaires et/ou spirituels - « les grands frères » et « les barbus » - est la cause déterminante de ces réactions violentes. Les sociétés européennes ont laissé s'établir et enfler des poches hostiles qui maintenant les défient.

Reconnaître la présence d'un ennemi intérieur est une prise de conscience importante, et je suppose que les images de violences diffusées par les chaînes TV françaises depuis une semaine vont y concourir. Mais le phénomène ne s'arrête pas là : le plus important consiste à voir qu'un tel processus se produit parallèlement en bien d'autres lieux du continent. Nous vivons à une époque où chaque société tend à refléter, comme un fragment d'hologramme, les luttes majeures de la planète. Quand les jeunes de Seine-Saint-Denis se mettent à utiliser Internet pour communiquer entre groupes, proposer des renforts et coordonner des actions, ils ne font que reproduire des comportements rendus possibles par la technologie et acceptables par l'idéologie. L'une comme l'autre se répandent sans difficulté à travers les frontières. L'espace est transformé, éclaté par la mise en réseau des haines, des croyances et des connaissances.

A l'instant où j'écris ces lignes, mon train quitte la gare de Bienne en parallèle d'un train de marchandises qui transporte une vingtaine de chars de grenadiers 2000. Voilà qui ne pouvait mieux souligner la question de l'action coercitive face à cette mondialisation de la violence, à cette fusion global / local par laquelle la circulation des personnes est dopée par celle des idées. La disparition des lignes de front, caractéristique des conflits modernes, se fait en parallèle avec la multiplication des lignes de séparation au sein même des sociétés, avec l'essor des segmentations qui délimitent sur notre propre sol - une notion d'ailleurs largement périmée - les zones amies, neutres et hostiles. Que ces dernières soient susceptibles un jour d'y voir l'engagement des armées relève à mon avis de l'évidence.

Les émeutes qui embrasent Paris ne portent pas la marque du djihad, mais celle de sociétés post-modernes où la perte du sens civique, la dilution des identités et l'exclusion économique favorisent l'importation des causes et le détournement de l'autorité. La menace n'en est pas moins sérieuse.

COMPLEMENT I (3.11 1730) : Plusieurs articles lus aujourd'hui fournissent des informations complémentaires. En premier lieu le résumé des violences de la nuit passée, qui annonce 4 tirs à balles réelles et 177 voitures brûlées. Un extrait de quelques discussions entre jeunes sur des blogs, avec un français stupéfiant. Une analyse du phénomène par Jean-François Mattéi, qui met sur le doigt sur 4 causes conjuguées (banalisation de la violence, trahison de la langue, renoncement de l'Etat et démission des élites responsables). Et un reportage sur les mariages organisés dans la communauté turque à Hambourg, qui contribuent à la fracture de la société allemande par l'importation d'une minorité qui ne veut ni ne peut s'intégrer.

COMPLEMENT II (3.11 1815) : Ce billet permet d'avoir une perspective confirmant le phénomène décrit ci-dessus. Il affirme notamment que l'emploi de l'armée pour juguler cette guérilla urbaine en devenir sera repoussé par la nécessité de nier l'ampleur du conflit, et par la volonté de s'incliner devant une minorité redoutée.

COMPLEMENT III (3.11 2000) : Sur les conseils ci-dessous de fingers, que je remercie au passage, j'ai recherché et retrouvé la grille d'évaluation des violences urbaines de Lucienne Bui Trong : l'environnement, l'autorité, l'uniforme, le caillassage, l'attroupement, le guet-apens, la mini-émeute et la guérilla. Un degré supplémentaire devrait probablement être ajouté : l'insurrection.

COMPLEMENT IV (4.11 1345) : Les violences urbaines se sont poursuivies pour la huitième nuit consécutive en banlieue parisienne, avec moins d'affrontements mais plus d'incendies de véhicules (400). Ces actions sont apparemment menées par de petits groupes, parfois très jeunes, qui mènent des raids ponctuels et évitent le contact avec les forces de l'ordre (1300 agents de police spécialement déployés). Ce qui laisse certains spectres se profiler à l'horizon noirci du pays...

Posted by Ludovic Monnerat at 7h38 | Comments (25)

1 novembre 2005

Iran : le prix de l'inaction

Les déclarations génocidaires du président iranien n'auront somme toute provoqué que des remous limités : la communauté internationale a globalement condamné son appel répété à rayer Israël de la carte du monde, mais sans entreprendre aucune action concrète ; les Etats-Unis restent en embuscade, préférant laisser la vedette à une Europe qui s'est ponctuellement gargarisée de mots avant d'en revenir à ses troubles domestiques. L'appel à la protestation lancé par Marek Halter dans Le Monde est un bon résumé de la situation actuelle des Européens : une morale omniprésente, prompte à l'indignation compulsive, sans la volonté ni la capacité immédiate d'imposer à autrui un comportement différent.

Mais était-il vraiment impossible d'entreprendre la moindre action à l'encontre du gouvernement iranien ? Lorsque la Syrie est sommée de coopérer sous peine de sanctions implicites pour avoir ourdi le meurtre d'un seul homme, comment est-il possible que la volonté d'annihiler un pays entier ne fasse l'objet d'aucune action coercitive ? La vérité, c'est que l'Europe a parfaitement les moyens d'exercer une pression politique, économique et militaire sur l'Iran. Son influence internationale, son impact dans les échanges commerciaux ainsi que ses capacités aériennes et aéronavales suffisent certainement à avoir un impact sur les décisions des mollahs. C'est bien la volonté qui fait défaut.

Au fond, les dirigeants européens aimeraient bien que Mahmoud Ahmadinejad n'ait jamais tenu de tels propos, qu'ils ne les ait pas obligés à prendre une position tranchée. Ils vont d'ailleurs rapidement s'efforcer de les oublier, ces mots qui démasquent, ces phrases gorgées de haine, et les mettre sur le compte d'une errance passagère. Il est tellement plus agréable, plus reposant d'être ami avec tout le monde - ou du moins de s'en persuader ! Lorsque l'on s'escrime à préserver un statu quo au demeurant illusoire, lorsque l'on pense pouvoir conserver une prospérité qui s'est construite sur la transformation, agir à l'encontre de l'Iran devient un risque insupportable. La peur du changement plébiscite l'inaction.

Que celle-ci ait souvent un prix exorbitant ne change rien à l'affaire. Puisqu'il est possible à son président de clamer son intention de détruire Israël sans conséquence grave, voilà qui ne peut qu'encourager l'Iran à poursuivre sur cette voie. Comme toujours, refuser la confrontation lorsque des intérêts sont manifestement contraires ne fait que la différer et augmenter son ampleur. La menace iranienne devra tôt ou tard recevoir une réponse adaptée. Et si des arsenaux nucléaires viennent se mêler à l'affaire, cela pourrait nous inspirer des regrets éternels!

COMPLEMENT I (2.11 1815) : En annonçant son intention d'accélérer son programme nucléaire et de remplacer 40% de ses ambassadeurs, dont apparemment les plus favorables à l'Occident, l'Iran s'inscrit toujours plus dans une logique de confrontation. Son président se comporte largement comme si une guerre était inévitable, et comme si elle devait être préparée au mieux.

De ce fait, il est intéressant de lire cet article dans lequel le directeur d'un think tank conservateur américaine affirme que la menace iranienne doit être conjurée par une offensive politique, par une campagne de désinvestissement et par une réduction de la dépendance pétrolière. Mais toutes ces mesures ne peuvent faire effet qu'à moyen ou long terme, et c'est bien par l'action militaire que la situation pourra être gérée, stabilisée ou au contraire transformée. J'y reviendrai prochainement.

COMPLEMENT II (3.11 1045) : L'inaction a peut-être un prix, comme je le pense, cela n'empêche pas Alexandre Adler de la recommander ce matin dans Le Figaro. Voilà ce que nous devrions faire :

"...les États occidentaux se doivent donc de ne pas jouer dans les mains de l'incendiaire et de laisser sans trop de hâte monter la contre-offensive des forces de la raison qui, tout comme à Damas et à Riyad, sont à Téhéran encore majoritaires."

Laissons donc agir les forces raisonnables qui existent dans ces pays, en espérant qu'elles parviendront à leurs fins tout aussi raisonnables. Et que faire si les forces déraisonnables concentrent dans leurs mains toutes les rênes du pouvoir? Alexandre Adler ne semble pas envisager un tel développement de la situation. Il est stupéfiant de constater à quel point un homme aussi intelligent peut démontrer aussi peu de volonté. Comme quoi la connaissance et le bon sens sont deux choses bien distinctes...

COMPLEMENT III (3.11 2050) : Sur la question des paroles et des actes concernant, cet article révélant le soutien de l'Iran aux familles d'attentats terroristes palestiniens est assez révélateur. Pour autant qu'il soit véridique ; les informations qu'il fournit sont toutefois cohérente avec le rôle joué depuis des années par l'Iran.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h59 | Comments (19)

30 octobre 2005

Vers la sécurité civilo-militaire

Une troisième nuit consécutive d'émeutes a eu lieu dans la banlieue parisienne, à Clichy-sous-Bois, où vivent plus de 28'000 personnes dont la moitié âgées de moins de 25 ans, dont une forte proportion originaire d'Afrique du Nord. Ces violences ont été moins importantes que les deux nuits précédentes, avec des jets de pierre sur les pompiers et la police ainsi que 20 voitures incendiées. La veille, les forces de l'ordre avaient dénoncé une véritable "guérilla urbaine", alors qu'un syndicat de la police avait appelé aux renforts de l'armée pour juguler une situation de "guerre civile".

Ces mots percutants peuvent sembler exagérés, alors qu'une seule balle de gros calibre a été tirée sur un car des CRS et que les cocktails Molotov ont sinon été les armes les plus dangereuses de ces jeunes gens qui se sont battus suite à la mort par électrocution de deux d'entre eux. Mais en étudiant les images des affrontements et en prenant les effectifs impliqués (400 jeunes contre 250 à 300 policiers vendredi soir), force est d'admettre que les forces de l'ordre françaises font face à une insurrection rampante, à une intifada potentielle que le moindre incident grave [et non étincelle, ce mot est ici inapproprié] peut déclencher.

De telles violences sont en effet quotidiennes à un degré moindre, au point que les forces de police et les pompiers sont systématiquement l'objet de caillassages sans que cette désobéissance criante soit vraiment médiatisée. Et le chômage qui frappe ces jeunes gens n'est pas le seul facteur de violence : la diffusion de valeurs islamiques dans une population immigrée, notamment, favorise la distanciation par rapport à l'autorité de l'Etat, et l'adoption d'une identité communautaire qui lui est résolument opposée. Autrement dit, c'est dans de telles banlieues que se fabrique un ennemi intérieur, par un phénomène qui se déroule dans presque toute l'Europe.

L'appel de policiers au soutien de l'armée ne doit donc pas surprendre. Il va immanquablement se reproduire chaque fois que les forces civiles seront confrontées à une menace qui va au-delà de leurs capacités, de leurs méthodes, de leurs équipements aussi. Pour l'Armée de Terre française, par exemple, il n'y aurait pas une grande différence entre la sécurisation de Clichy-sous-Bois et celle de Kosovska Mitrovica : les missions de maintien de la paix ont donné aux militaires une expérience et un savoir-faire qui peuvent aisément être appliqués à l'intérieur des frontières nationales. Bien entendu, cet emploi est à double tranchant et comporte des risques d'escalade certains. Mais les zones de non droit sont des chancres qui peuvent ronger une société.

Une telle perspective est encore loin d'être répandue. En Suisse, où vient d'être inaugurée la nouvelle académie de police de Savatan, qui fait l'exploit fédéraliste de rassembler les aspirants des polices cantonales et municipales de Vaud et du Valais, on brandit encore et toujours le spectre de la "militarisation de la sécurité intérieure" comme si rien n'avait changé depuis des décennies. L'engagement de l'armée pour des prestations subsidiaires de sécurité, que ce soit dans la surveillance des bâtiments consulaires ou dans l'appui à la protection de sommets internationaux comme le WEF, est toléré comme un pis-aller. Les remerciements sont en proportion...

Un jour viendra où policiers, gardes-frontière et militaires seront déployés sous un commandement commun pour des opérations de sécurité intérieure. Les circonstances nous y amèneront. Et si cette perspective n'est pas exactement souriante, compte tenu de la gravité nécessaire de ces circonstances, il est néanmoins préférable de s'y préparer mentalement.

COMPLEMENT (1.11 1535) : Lorsque l'on voit les affrontements se poursuivre et s'étendre, on ne peut que prendre conscience du danger qui réside dans ces banlieues, du potentiel de violence qui peut aller bien plus loin. Lorsque des policiers se mettent à trouver normaux de simples caillassages de leurs véhicules et des jets de cocktails molotov, c'est que vraiment quelque chose est en train de changer dans l'appréhension de la menace. Ou quand la négation de tout ennemi extérieur aboutit à l'aveuglement face à l'ennemi intérieur.

Posted by Ludovic Monnerat at 8h06 | Comments (35)

28 octobre 2005

La faille des dictatures

Lors d'une discussion à bâtons rompus ce midi avec l'un de mes camarades, dans une gargote fort prisée de la capitale, ce dernier a sorti l'une de ces vérités dont l'étrangeté apparente suscite le rire : « l'ennemi principal de toute dictature, c'est sa propre population. » C'est une chose que l'on peut avoir tendance à oublier si l'on se fie trop aux apparences martiales et posées qu'affectionnent les régimes autocratiques. Mais le mécontentement, la frustration, la colère voire la révolte de la population constituent une menace permanente, qui exige une réponse adaptée. Du coup, il est fréquent que les forces de sécurité soient davantage aptes à la répression qu'à la protection, à la mise en coupe réglée du pays qu'à sa mise sur le pied de guerre.

L'Irak en 2003 a fourni un exemple éclatant de cette faille : les organisations armées fidèles au régime de Saddam Hussein se sont faites littéralement massacrer au sud de l'Euphrate ou dans les rues des villes ; quant à l'armée régulière, et même une partie de la Garde républicaine, elle s'est évaporée presque sans combattre. En fait, l'évolution technologique appliquée aux armements favorise tellement les armées démocratiques, qui pratiquent librement les échanges d'information et optimisent constamment leurs cycles décisionnels, que les dictatures classiques leur sont de plus en plus vulnérables. Je ne donne pas cher de la peau de l'armée syrienne si deux divisions mécanisées américaines - l'équivalent de trois d'entre elles sont actuellement en Irak - se lancent dans une percée jusqu'à Damas. Mais ensuite ?

Car l'essentiel est bien là : pour survivre durablement, les régimes autocratiques ont besoin d'exercer une telle emprise sur leur population que celle-ci peut finir par perdre son sens civique, accepter les fractures imposées par un pouvoir qui divise afin de régner. Comme les Etats-Unis l'ont appris en Irak, il est bien plus difficile de construire une démocratie que d'abattre une dictature, même si l'un et l'autre vont parfois de pair. Et il est compréhensible que des esprits à courte vue pensent qu'un ordre totalitaire est moins pire qu'une liberté chaotique. Du coup, la meilleure protection des dictateurs contre les offensives militaires visant à les renverser est désormais le spectre du chaos qui va nécessairement leur succéder. Après moi, le déluge !

Bien entendu, ceci n'est valable que lorsque le régime en question apparaît suffisamment raisonnable pour ne pas constituer une menace imminente. Tel ne semble plus être le cas de l'Iran aujourd'hui, alors que l'implication de la Syrie dans des actions armées en Irak et au Liban lui donne également un profil menaçant. Il n'est pas rare que les dictatures tentent de remédier à la faille que constitue leur opposition intérieure en mobilisant plus ou moins artificiellement leur population contre une menace extérieure. Les propos actuels des dirigeants iraniens peuvent d'ailleurs difficilement être interprétés dans un autre sens. Mais une telle focalisation ne permet pas longtemps de détourner les esprits, alors qu'elle offre une justification toute trouvée pour une action coercitive adoubée par la communauté internationale.

Aussi étrange et contradictoire que cela puisse paraître, la démocratie s'affirme de plus en plus comme la meilleure structure politique pour projeter efficacement - au moins à terme - la puissance des armes.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h29 | Comments (3)

27 octobre 2005

Le défi de l'euthanasie

Il est parfois des régimes qui semblent se précipiter résolument vers leur perte. Les deux pays les plus déstabilisés par l'invasion américaine de l'Irak et par l'implantation des idées démocratiques sont la Syrie et l'Iran ; ils ont tenté un temps d'unir leurs forces pour résister à la pression du changement, mais leurs différences d'intérêts et de positionnement stratégique écartent toute alliance. Et aujourd'hui, l'un en se faisant prendre la main dans le sac par l'ONU - une rareté ! - pour son ingérence meurtrière au Liban, l'autre en proclamant à la terre entière son intention à la fois d'éradiquer l'Etat d'Israël et d'acquérir l'arme nucléaire, tous deux se retrouvent dans une position plutôt délicate. Autant afficher « bombardez-nous » en lettres géantes sur les palais présidentiels de Damas et Téhéran.

Dans cette situation, je ne pense pas que la dictature alaouite et la théocratie chiite aient de grandes chances de survivre longtemps. La Syrie apparaît naturellement comme le pays le plus fragile, brouillé avec tous ses voisins, sans appui autre que celui, opportuniste, de la Russie, et soumis à la contagion démocratique qui enflamme les esprits de la région. Mais l'Iran, malgré ses pasdarans fanatisés, son programme nucléaire, son levier pétrolier et sa société cadenassée, est devenu une menace trop aiguë pour exercer une vraie dissuasion. Ces deux pays doivent être démocratisés, leur régime renversé, leur population libérée, pour qu'ils cessent d'exporter leur violence endogène. Leur mort inéluctable doit être aussi bien accompagnée qu'accélérée. En un mot, assurée.

L'euthanasie stratégique est bien entendu très difficile. Comment vider ces abcès autocratiques, arc-boutés sur leur double contrôle des armes et de l'information, sans employer un remède pire que leur mal ? L'exécution à courte vue du régime de Saddam Hussein est un augure menaçant, tout comme la durée et les coûts - multiples - de l'opération. A l'heure actuelle, on voit mal comment la même méthode pourrait être employée contre la Syrie, pays de 18,4 millions d'habitants répartis sur 184'000 km2 de terrain souvent aride et montagneux, et plus mal encore contre l'Iran, géant régional de 68 millions d'habitants sur 1,6 millions de km2 encore plus tourmentés. Le glaive américain, que le conflit irakien a autant aiguisé que raccourci, n'est là que pour le coup de grâce - ou le nÅ“ud gordien.

La politique des Etats-Unis à l'endroit de ces deux menaces semble ainsi une sorte de pot-pourri de la guerre froide, un mélange de « containment » (Iran) et de « rollback » (Syrie). Pourtant, elle est parvenue à mettre en Å“uvre un isolement douloureux par une démarche multilatérale et onusienne, au point d'ailleurs que certains esprits intermittents - tel Bernard Guetta dans Le Temps samedi passé - affirment que la situation au Liban prouve la supériorité de la diplomatie sur la guerre. Cependant, cet étranglement progressif a ses limites, et ce serait déjà un exploit sensationnel si le Département d'Etat parvenait à convaincre le Conseil de sécurité d'approuver des mesures de coercition armée. Auquel cas seuls des bombardements ponctuels seraient probablement autorisés.

Même s'il est aujourd'hui possible de bombarder une nation sans nécessairement empêcher sa population d'adhérer à nos valeurs, je doute que cela soit suffisant. La méthode la plus efficace, en théorie, serait de pousser les autocrates à la faute, de les amener à commettre des actes ou à prononcer des discours qui les isolent toujours plus et les poussent à la fuite en avant. Au suicide, à vrai dire. Peut-être est-ce d'ailleurs à cela que nous assistons aujourd'hui de part et d'autre de l'Euphrate. Le tout est de savoir quand procéder au geste fatal, quand achever le régime malade et dangereux : trop tôt en ferait un martyr, trop tard en ferait un bourreau. Tel est le vrai défi de l'euthanasie stratégique.

COMPLEMENT (28.10 1400) : Plusieurs articles parus aujourd'hui au sujet de l'Iran et des propos de son président méritent à mon sens le détour.

En premier lieu, on peut lire dans La Tribune de Genève sous la plume de Jean-Noël Cuénod une condamnation très dure de cette intention, parlant de Nuremberg du nazislamisme, et un appel à la défense bec et ongles d'Israël. Ces propos ne sont certes pas représentatifs, même si l'on peut trouver d'autres textes qui témoignent d'un basculement notable. Le fait que Mahmoud Ahmadinejad maintienne et réitère ses propos rend probable l'affermissement de ce changement des perceptions.

Par ailleurs, dans le New York Post, il vaut la peine de lire 2 analyses complémentaires sur ces propos. L'analyste américain Ralph Peters estime que le monde musulman doit avant tout craindre l'affrontement entre la bombe sunnite existante et la bombe chiite en voie d'achèvement. Pour sa part, l'expert iranien Amir Taheri juge que l'Iran est en marche vers la guerre ouverte et procède par ce biais à sa mobilisation. Une perspective qui se rapproche de ce que j'esquissais ci-dessous sous la forme d'une marche vers le suicide.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h24 | Comments (28)

19 octobre 2005

Confusion en Afghanistan

Un article mis en ligne hier par Le Monde affirme que la France a fait valoir sa position concernant le devenir des opérations de l'OTAN en Afghanistan. Depuis plusieurs mois, les discussions sont en effet intenses au sein de l'Alliance concernant une intégration des 2 forces multinationales actuellement déployées dans le pays : l'International Security Assistance Force (ISAF), qui compte 10'500 militaires de 38 nations différentes sous le commandement de l'OTAN, via le Joint Forces Command HQ de Brunssum ; et la Combined Joint Task Force 76 (CJTF-76), qui compte quelque 20'000 militaires avant tout américains sous le commandement du Central Command. L'extension progressive des activités de l'ISAF, au nord puis à l'ouest du pays, va ainsi se poursuivre au sud, et ses effectifs passeront à 15'000 militaires.

Ces deux forces ont en théorie une mission radicalement différente : l'ISAF est chargée de stabiliser et de sécuriser l'Afghanistan, alors que la CJTF-76 est chargée de combattre les islamistes au sud-est du pays. La dimension politique de cette différence est importante, puisqu'il est possible de présenter les uns comme « faisant la paix » et les autres comme « faisant la guerre », et la France n'est pas le seul membre de l'Alliance a être sensible à cette perception. De ce fait, la reprise par l'OTAN de l'opération « Enduring Freedom » aurait trop ressemblé à une reconnaissance de la stratégie offensive américaine mise sur pied au lendemain du 11 septembre pour être sans autre acceptée.

Mais dans la réalité, cette différence est très largement fictive, et ceci pour au moins trois raisons. Premièrement, plusieurs pays ont engagé dès 2002 des contingents dans les 2 opérations simultanément, comme la France avec un contingent dans l'ISAF pour la formation de l'armée afghane et un contingent de forces spéciales dans la CJTF-76 pour la traque des membres d'Al-Qaïda. Deuxièmement, la séparation entre les 2 opérations est loin d'être nette : non seulement les deux structures échangent-elles des renseignements sur une base quotidienne, mais l'ISAF fournit également des appuis - feu air-sol, transport, etc. - à la CJTF-76 lorsqu'une demande peut être satisfaite. Troisièmement, dans l'esprit des islamistes présents dans le pays et en bordure, tous les soldats occidentaux sont des ennemis.

Le fait que des soldats français aient été blessés aujourd'hui par un explosif improvisé au nord-ouest de Kaboul souligne malheureusement la vacuité des oppositions politiques basées sur des apparences confuses. Le compromis annoncé par le général dirigeant le comité militaire de l'OTAN, avec un adjoint « sécurité » de l'ISAF ayant une double subordination, n'aboutira qu'à une structure bancale que les militaires déployés vont rapidement contourner. Sur place, personne n'ignore que les opérations visent des objectifs à terme similaires, et que l'OTAN est appelée à renforcer son emprise sur le pays et la région sous peine de voir ses efforts réduits à néant.

COMPLEMENT (21.10, 0700) : Un communiqué officiel du Pentagone résumant les propos du SACEUR, le général Jones, complète et corrige la perspective. Il fournit notamment plus de détails sur l'articulation future de l'ISAF et donne des chiffres différents concernant le volume actuel des forces :

When the plan is complete, Germany will command in the northern provinces, Italy those in the west and around Kabul, the United Kingdom in the south, and the United States in the east. France and Turkey will also share the security mission in the north.
Once the NATO mission has expanded throughout the country, those forces will probably come under the command of an American general, who will also be commander for non-NATO nations in the country, Jones said. Currently, 12,000 members of NATO's security force are in the country. Just over 21,000 soldiers are in the coalition force in the region, including about 18,000 U.S. servicemembers.

Posted by Ludovic Monnerat at 17h47 | Comments (2)

15 octobre 2005

Irak : un vote essentiel

Le référendum constitutionnel irakien se déroule aujourd'hui, avec ses inévitables violences, mais aussi avec son importance majeure dans la construction d'un Etat raisonnablement stable et démocratique. Les inscriptions massives montrent que le principe même du scrutin est prisé par les Irakiens, ce dont il a toujours été incongru de douter ; quant aux craintes qu'inspire le texte, et l'Etat fédéral qu'il fonde, il est bien trop tôt pour savoir si elles sont justifiées ou si elles relèvent du scepticisme et du pessimisme maladifs qui entourent la perception de la situation en Irak depuis 2 ans et demi.

Il devient presque trivial de rappeler, comme l'a fait Ivan Rioufol dans son dernier bloc-notes, que la plupart des commentateurs jugeaient impossible en 2003 et 2004 la mise sur pied d'un tel référendum, sur un texte rédigé par un Parlement élu. En fait, ce processus confirme que le vote est bel et bien ce que j'ai appelé avec un brin d'ironie une arme de légitimation massive, dans le sens où elle permet une expression populaire majoritaire (selon la participation, naturellement) qui s'oppose explicitement aux actions violentes minoritaires. Une manière de redonner un gigantesque coup de fouet à tous ceux qui croient servir un nouvel Etat.

Les perspectives en Irak restent pourtant contrastées. Derrière les attentats et attaques en cascade, derrière la criminalité très répandue et les règlements de compte internes, une nation sans équivalent au Moyen-Orient est en train de se dresser. La perception qui en est aujourd'hui donnée par les médias occidentaux reste avant tout celle d'un bourbier pour les Etats-Unis, alors même que le rôle de ceux-ci ne cesse de diminuer dans le pays ; les violences de basse intensité et le terrorisme ne vont certes pas cesser comme par enchantement avec un règlement politique des antagonismes propres à l'Irak, mais leur impact souffre des scrutins électoraux. Ceci étant, cette vision d'un Etat en proie au chaos ne pourra pas très longtemps être aussi détachée de la réalité.

Face au développement assez spectaculaire des forces armées irakiennes et de l'économie nationale, on peut ainsi penser que l'Irak aura dans quelques années une position de force sur le plan régional. A cet instant, il sera temps d'accuser les Etats-Unis d'avoir trop armé, trop militarisé ou trop favorisé ce pays... et ainsi de corriger un excès par son exact opposé.

COMPLEMENT (15.10, 1830) : Il semblerait que ce vote se soit globalement bien déroulé, avec une participation annoncée à 61%. Naturellement, outre le résultat, la participation selon les provinces sera un indice important pour voir si la population a suivi le Gouvernement.

COMPLEMENT II (16.10, 1145) : De manière tout de même surprenante, le scrutin n'a connu qu'un nombre minime de violences. De plus, la participation semble avoir été élevée dans la totalité du pays, y compris dans les provinces à majorité sunnite. En d'autres termes, un succès qui confirme la force et l'élan d'un processus démocratique, même imparfait.

COMPLEMENT III (16.10, 1850) : Il vaut la peine de lire l'analyse de Wretchard à ce sujet. Pour lui, ce vote représente la fin du début, et la preuve de l'échec total des tactiques terroristes employées par la guérilla sunnite.

Posted by Ludovic Monnerat at 10h30 | Comments (8)

7 octobre 2005

Les 20 ans du RAID

Le Monde a publié hier un article remarquable sur le RAID, l'unité spéciale la plus connue de la police nationale française, à l'occasion de son 20e anniversaire. Au-delà de l'historique de l'unité et des luttes intestines qu'elle a dû mener, il est intéressant de constater à quel point la compréhension des individus et des réseaux présentant une menace, dans toute leur dimension psychologique, morale et cognitive, a été développée :

La réorientation du RAID vers l'antiterrorisme oblige désormais les agents à une connaissance approfondie des dossiers. La 2e section ne se contente plus d'exécuter les demandes d'interpellation transmises par la direction générale de la police nationale. Elle reçoit les notes de synthèse en provenance des services de police judiciaire, les étudie méticuleusement et les intègre dans ses propres bases de données. Une mémoire informatique, entretenue en permanence, permet ensuite aux policiers de faire des vérifications dans le cours même de leur mission.
"On a commencé à faire cette bibliothèque avec le Groupe islamique armé (GIA), puis le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) et Al-Qaida, souligne Jean-Marc Fata. Les gars doivent connaître l'idéologie et les habitudes de leurs objectifs. Même chose pour la Corse : ils doivent savoir que le Groupe du 22-octobre ne se conduit pas comme l'Union des combattants." Il arrive que les responsables de l'enquête à la DST, aux renseignements généraux ou à la DNAT se déplacent au château de Bièvres pour briefer les membres de l'unité. En outre, chaque semaine, des cours théoriques sont dispensés aux policiers sur l'histoire du salafisme, la hiérarchie de l'ETA ou les mouvements nationalistes corses.

Une lecture conseillée.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h23 | Comments (18)

6 octobre 2005

A l'assaut de la forteresse

Les images et les compte-rendus qui nous parviennent ces jours des enclaves de Ceuta et Melilla sont une illustration particulièrement poignante des flux migratoires que favorisent les crises et les déséquilibres, et des mesures de sécurité parfois draconiennes prises pour les limiter. Apprendre que 6 immigrés sont morts lors d'un assaut de l'enclave de Melilla, tués par balles ou piétinés, observer la chasse à l'homme que mènent les forces armées marocaines autour des enclaves suscite un malaise immense. Tout cela est-il vraiment nécessaire ?

La forteresse Europe dévoile ses traits stoïques sous les grillages de ces enceintes, dans les flots de la Méditerranée qui sont fatals à des centaines d'immigrés chaque année. Il est clair que cette notion de forteresse est fortement exagérée, mais l'emploi des forces armées pour surveiller les itinéraires migratoires - également dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, comme l'opération Active Endeavour de l'OTAN, puisque les filières sont similaires - laisse songeur. Je ne veux pas dire par là que les flux migratoires doivent être subis sans autre. J'ai simplement l'impression que l'Europe mène une opération défensive qui ne dit pas son nom, une sorte de guerre lente et anonyme.

Dans de telles situations, les forces de sécurité ne sont que de vains remèdes, des prescriptions ralentissant légèrement le processus et fournissant des images potentiellement utiles. Rien de plus.

Posted by Ludovic Monnerat at 21