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28 octobre 2009

De l'inimitié entre les peuples

Pardonnez-moi ce titre pompeux, mais c'est tout ce qui m'est venu à l'esprit pour exprimer mon désappointement suite à certains épisodes malheureux allant dans ce sens. Lors de mon récent séjour à Milan, je n'ai manqué de remarquer un nombre non négligeable (disons une cinquantaine - beaucoup moins qu'à Florence) de vendeurs à la sauvette d'origine africaine, et dont les allées et venues au gré des présences policières tend à démontrer le caractère précaire, sinon illicite, de leur activité. Mais ces vendeurs de sacs à main, jouets pour enfants et autres colifichets font preuve de retenue à l'endroit du chaland, lequel leur reste d'ailleurs pour l'essentiel indifférent. Il n'en va pas de même pour ceux qui vous abordent dans le seul but de vous extorquer de l'argent, sans vraie contrepartie.

Voici quelques années, j'avais vécu à Berne un épisode qui m'avait laissé un goût plutôt amer. Alors que je me promenais dans un parc de la ville, perdu dans mes pensées, je me suis fait aborder par un grand type souriant de toutes ses dents, me serrant la main, me disant qu'il venait de Jamaïque, qu'il était super cool, qu'il me souhaitait une très bonne journée, et qu'il voulait même m'offrir un cadeau pour me porter chance, une sorte de bracelet artisanal. Surpris et naïf en diable, j'ai accepté ce "cadeau". C'est ensuite qu'il m'a expliqué (en anglais) qu'il était dans une situation difficile, que tout le monde n'était pas super cool avec lui, qu'il n'avait pas une très bonne journée, et que comme il venait de me donner un cadeau, je pourrais bien lui donner un cadeau à mon tour. A cet instant, il souriait beaucoup moins, et moi aussi. Pleinement conscient - quoique tardivement - de me faire plumer, mais désireux d'éviter toute algarade, je n'ai pas tardé à lui remettre un billet sans rapport aucun avec la valeur de son colifichet, et à prendre congé de lui.

Du coup, récemment, dans le Castello Sforzesco, lorsqu'un autre type au profil similaire m'a abordé avec un grand sourire en me tendant la main, en me disant "hi man, Africa !", en me donnant un colifichet à peine différent, j'ai immédiatement - et poliment, bien entendu - pris mes distances, refusé de serrer sa main comme de prendre son "cadeau", et poursuivi mon chemin. Et je suis peu à peu entré dans une colère profonde, pour m'être trouvé contraint de ne pas serrer une main tendue, de ne pas montrer la moindre générosité, bref d'avoir à choisir entre être un égoïste et un pigeon. Tout en observant discrètement le manège des quelques Africains tournoyant entre les touristes, sous le regard hyperconcentré d'un guetteur assis au centre de leur dispositif, j'ai tenté de comprendre l'écœurement que m'inspirait un tel gâchis.

Pourquoi faut-il de telles situations, dont il ne peut résulter que de la rancœur et de l'amertume ? Pourquoi ne voit-on pas que l'immigration incontrôlée ne produit que des frustrations de part et d'autre ? Quelle opinion peuvent bien avoir ces vendeurs à la sauvette, ces escrocs de bouts de chandelles, face à cette ville aux visages fermés, aux regards froids, au mépris palpable, qui les contraint à vivre de rapines ? Quelle chance ont-ils de mener une existence digne et reconnue, alors qu'ils n'ont pas reçu l'éducation permettant d'intégrer une société postindustrielle, qu'ils n'ont pour la plupart aucune compétence à faire valoir par ici, sinon un instinct de survie qui leur a permis d'arriver là ? Et que peut en penser l'autochtone qui travaille dur, élève une famille, paie des impôts, bref s'investit pour la collectivité, et qui en même temps voit traîner par dizaines ces hommes à moitié désœuvrés ?

Posted by Ludovic Monnerat at 22h10

26 octobre 2009

Combiner hautes et basses technologies

Une société privée américaine a développé l'an dernier une plateforme air-sol pour les forces aériennes irakiennes plutôt originale : un avion monomoteur Cessna équipé de senseurs infrarouges, de désignateurs lasers et de missiles air-sol Hellfire, tout comme les drones Predator armés, avec un système de protection contre les missiles sol-air. C'est un exemple parmi d'autres de combinaison de hautes et (relativement) basses technologies, qui indique une manière intéressante de développer pour un coût modeste des capacités adaptées à des besoins opérationnels bien définis.

Pourquoi une telle combinaison ? Un appareil à hélice de ce type a bien entendu une basse vitesse (150 à 200 km/h), mais aussi une endurance d'environ 10 heures : idéal pour observer à basse altitude une zone donnée, identifier une menace de jour comme de nuit (domaine visible comme infrarouge), et pour la combattre avec une arme à la fois précise (grâce au guidage laser) et d'une puissance destructrice limitée (charge explosive de 8 kg), ce qui permet de limiter les dommages collatéraux. Et on peut supposer que le prix de l'ensemble, malgré la modernité des senseurs, doit être plutôt réduit, en termes d'acquisition comme d'exploitation.

Cette approche n'est bien entendu pas très nouvelle : les chasseurs-bombardiers de la Seconde guerre mondiale avaient un profil similaire, quoique moins performants au niveau de la précision et de la détection (mais mieux à même de se défendre). Plus tard, lors de la guerre du Vietnam, les États-Unis ont également employé un avion à hélice pour les frappes air-sol, à l'aide de ses armes embarquées, mais également en tant que contrôleur aérien avancé, avec donc du personnel spécialisé dans la détection de cibles au sol et dans leur traitement. Le même rôle a été repris par un avion à réaction, certes lent, très endurant et puissamment armé, mais qui reste unique en son genre - et régulièrement contesté.

Il n'y a pas à douter aujourd'hui de l'importance de frappes aériennes précises et mesurées, en particulier dans les opérations de basse intensité ; mais les chasseurs-bombardiers modernes sont trop perfectionnés et trop rapides pour offrir une solution efficace et abordable dans ce type de conflit. Ils sont très coûteux ; ils doivent donc voler très haut pour minimiser les risques, ce qui diminue d'autant leur capacité de frappe aérienne précise (à moins d'avoir une équipe au sol pour désigner la cible et sélectionner l'arme nécessaire), et ne peuvent être acquis en grande quantité et ont de toute manière une autonomie modeste, ce qui réduit les possibilités d'employer cette capacité.

Dans la mesure où la société Pilatus a bien malgré elle - ou peu s'en faut - une certaine expérience dans la fabrication d'avions à hélice capables d'exécuter des frappes aériennes, on se demande si l'armée suisse - compte tenu des réalités budgétaires actuelles - ne devrait pas s'intéresser à des solutions similaires pour développer ses capacités...

Posted by Ludovic Monnerat at 22h12

23 octobre 2009

Les lectures des dirigeants

Intéressante analyse sur le site du New Yorker, sous la plume de George Packer, au sujet des lectures des dirigeants, et notamment de deux livres sur la guerre du Vietnam qui a priori ont la cote dans différents cercles de Washington. Extrait :

It doesn't come as a complete surprise, then, that "Lessons in Disaster" has made its way to President Obama's nightstand, while "A Better War" has been passed around Pentagon circles ever since the surge in Iraq. Obama wants to emulate Kennedy, not Johnson, in Afghanistan--wants to think calmly about the stakes in this war, ask the hard questions that his military advisers perhaps have not, and, if necessary, scale back or reject outright their requests. He doesn't want Afghanistan to do to him what Vietnam did to Johnson--a specter that has haunted the Obama Administration throughout its months in office. On the other hand, there are military officers who believe that the lesson of the surge in Iraq is that the right strategy can save even apparently doomed wars--in Vietnam, in Iraq, and now in Afghanistan; that the only obstacle is a failure of political will.
Richard Perle once told me that no one in Washington reads books. Not true, apparently, and it's good to know that important ones are being read around the Obama Administration. But this competition between reading lists worries me. Back in 1993, Bill Clinton, having campaigned on the need for America to intervene in the Bosnian war, got hold of Robert Kaplan's book "Balkan Ghosts" shortly after taking office and concluded that this was an ancient ethnic blood-feud and no one could do anything about it. That was bad history, and it led to bad policy: Clinton allowed the genocide to go on for over two more years. Books in the hands of Presidents are not necessarily helpful. (According to Karl Rove, George W. Bush read ninety-five books in 2006, the year the Iraq war was nearly lost.)

C'est un aspect à la fois délicat et passionnant des hautes responsabilités qui est ainsi abordé. A travers un livre, la stratégie et les décisions d'un État peuvent être influencées d'une manière concurrentielle aux conseils et évaluations d'une administration ou d'un état-major, et bien entendu opposée aux messages émotionnels ou militants véhiculés le plus souvent par les médias de masse. Mieux : la lecture peut façonner le cadre intellectuel d'un dirigeant, orienter ses réflexions et ainsi influencer ses décisions avant même que lui soient attribuées les responsabilités afférentes. Au risque précisément de croire détenir la vérité, ou de tirer des parallèles inexistants.

Il serait intéressant de savoir quels livres certains dirigeants consultent-ils en parallèle de certains choix difficiles. Y compris à des sujets moins graves que la conduite d'un conflit, comme les soucis actuels de la Suisse le montrent. Est-ce que Hans-Rudolf Merz a lu un ouvrage sur les prises d'otages et les chantages entre États avant d'entreprendre son voyage historique en Libye ? Quelles sont les lectures effectuées par Ueli Maurer sur la transformation des forces armées face aux défis du XXIe siècle, ou même sur la puissance aérienne ? Voilà qui donnerait sûrement à quelques explications passionnantes pour comprendre les points de vue et le processus décisionnel des uns et des autres...

Posted by Ludovic Monnerat at 18h26

21 octobre 2009

L'étrange notion de bourbier

S'il est un mot qui revient avec une régularité de métronome à propos des conflits armés contemporains, c'est bien celui de bourbier. Référence immédiate et convenue au conflit du Vietnam (le mot en anglais, "quagmire", étant encore plus parlant), cette notion a depuis été appliquée indifféremment à la Somalie, à la Bosnie, dans les années 90, et bien entendu de nos jours à l'Irak comme à l'Afghanistan. On désigne ainsi une armée qui s'embourbe, qui s'enfonce, une opération qui va de mal en pis, un désastre en marche et dont l'interruption relève de l'évidence, quoi qu'en disent les cloportes galonnés qui s'en font les avocats.

Il est vrai que les militaires ont puissamment contribué à ce cliché en empoignant de manière hyper conventionnelle des conflits qui ne l'étaient pas, en promettant sans cesse des victoires insaisissables, en affirmant que la lumière était au bout du tunnel sans pouvoir apparemment s'en approcher. Rechercher l'affrontement décisif sur le champ de bataille alors que les centres de gravité sont ailleurs est une méthode éprouvée pour épuiser ses propres ressources, à commencer par son soutien populaire et politique (pour une démocratie). A employer des moyens lourds et des méthodes pesantes sur des sables mouvants, on s'enfonce inexorablement.

Il est également vrai que certaines guerres éclair (Guerre des Six Jours entre Israël et ses voisins en 1967, 100 heures de combats terrestres contre l'Irak en 1991) ont entretenu l'illusion que l'emploi des armes peut aboutir promptement à un résultat décisif, alors que cela suppose un adversaire militaire acceptant le combat symétrique. Mais dès lors que la victoire passe par l'adhésion des populations, c'est un travail en profondeur qui s'impose, avec d'une part une lente déstabilisation, un isolement progressif de l'adversaire, et d'autre part une intégration toujours plus poussée de ses propres forces dans l'environnement sociétal qu'elle sont chargées de défendre, de protéger ou de normaliser.

La notion de bourbier n'a donc pas de sens ; une opération de basse intensité se déroule forcément au ralenti, et l'absence de victoire immédiate n'est pas synonyme d'échec. Les armées contemporaines restent encore mal outillées, sur le plan des doctrines, des structures et des moyens, pour relever de tels défis, mais il en a toujours été ainsi ou presque ; cela n'a pas empêché les insurrections, guérillas et autres mouvances non conventionnelles de régulièrement mordre la poussière face à un adversaire certes plus fort, mais surtout plus intelligent et plus flexible qu'eux. Il n'y a pas de sables mouvants pour qui accepte de se plonger dans un environnement conflictuel et d'y rester le temps qu'il faudra.

Posted by Ludovic Monnerat at 10h38 | TrackBack

18 octobre 2009

Afghanistan : l'imbroglio politico-militaire

L'administration américaine actuelle, on le sait, est divisée sur la conduite des opérations de combat et de stabilisation en Afghanistan. Lors de sa campagne électorale, le candidat Obama avait promis de renforcer les troupes déployées dans la région, à la faveur d'un retrait d'Irak ; l'évolution positive - et prudemment tue dans les médias - de l'opération "Iraqi Freedom" lui donne cette possibilité sans grave conséquence. Mais le président Obama doit à présent choisir entre ceux qui - tel son vice-président - préconisent un allègement des troupes en Afghanistan et le recours à une approche sur les frappes à distance, avec des forces spéciales et des plateformes aériennes, et ceux qui - tel son conseiller à la sécurité nationale et sa secrétaire d'État - plaidant pour une campagne de contre-insurrection dopée par des renforts nombreux.

L'un des dangers qui guettent Obama, comme du reste ses prédécesseurs avant lui, n'est autre que la confusion entre les différents niveaux de la guerre, et tout particulièrement pour un conflit qui demeure malgré tout de basse intensité. Sans aller jusqu'aux égarements de Lyndon Johnson et Robert McNamara, qui validaient et sélectionnaient chaque cible terrestre bombardée par l'aviation américaine au Vietnam, les dirigeants de l'administration Obama semblent passer davantage de temps à considérer la mécanique de la campagne d'Afghanistan et les forces impliquées que les facteurs stratégiques dont, finalement, le succès ou l'échec des formations déployées vont dépendre.

La priorité de Washington devrait ainsi consister à équilibrer les ressources engagées dans l'opération avec les enjeux, réels comme perçus, qui la sous-tendent. Paradoxalement (en apparence), les tentatives des Talibans de déstabiliser l'État pakistanais et de prendre le pouvoir sur des portions de son territoire aboutissent à une élévation des enjeux facilitant les choses pour la communauté internationale. Il va de soi que l'évolution de l'opinion publique aux Etats-Unis, et plus encore en Afghanistan, sont les facteurs déterminants sur le plan stratégique ; les opérations sur place ne sont pas assez coûteuses en dollars, ni même en hommes, pour affecter vraiment les capacités nationales en la matière. Mais la patience des dirigeants ?

Les généraux actuellement en charge de l'Afghanistan, McChrystal et Petraeus, semblent de toute évidence avoir tiré les bonnes leçons du Vietnam - pas celles de la génération Powell / Schwarzkopf - et ont fait leurs preuves en Irak. On peut donc présumer qu'ils ont analysé la situation actuelle de l'Afghanistan et établi une approche opérative valable. Mais si leurs maîtres politiques se mêlent de la mécanique militaire au lieu d'apprécier son impact et ses besoins, et donc d'assurer une vraie cohérence entre l'action des troupes et leur perception au sein des populations concernées ; s'ils se focalisent sur la mise en œuvre des directives stratégiques au lieu de les donner à propos ; s'ils confondent les fins avec les moyens, et le sens de la campagne avec ses effets ; alors on ne peut guère être optimiste sur cette opération.

Posted by Ludovic Monnerat at 22h17

Quelques jours d'absence

CastelloSforzesco.jpg

L'image ci-dessus, prise dans la forteresse des ducs de Milan, explique pourquoi je n'ai pas été actif ces derniers jours par ici... :-)

Posted by Ludovic Monnerat at 22h13

13 octobre 2009

Le dilemme de la puissance militaire

Les décisions prises récemment sur la répartition du budget au sein des forces armées britanniques révèle un dilemme que connaissent tous les planificateurs militaires en-dehors des périodes de conflit majeur : faut-il privilégier les forces engagées au quotidien dans des opérations de basse intensité ou au contraire conserver la priorité traditionnellement accordée aux forces vouées aux hypothétiques combats de haute intensité ?

Les dirigeants britanniques, confrontés à une pression considérable de la presse et du public en raison des déficiences de l'équipement octroyé aux troupes engagées en Afghanistan, ont donc choisi d'accorder la priorité à leurs forces terrestres (sans parler des forces spéciales) au détriment des forces navales et aériennes. Si l'on considère l'histoire de la Grande-Bretagne, c'est évidemment une décision plutôt inédite ; la Royal Navy a façonné le monde moderne, et la Royal Air Force a rapidement acquis son indépendance comme composante à part entière. Tout cela appartient-il au passé ?

Le dénominateur commun des deux approches reste bien entendu les limites budgétaires : il est rare qu'une nation soit suffisamment riche pour avoir des moyens capables de faire face simultanément à des menaces de basse comme de haute intensité, à moins d'y consacrer une part démesurée de ses ressources. A contrario, le fait de diminuer constamment les budgets militaires finit par réduire en-dessous du seuil critique l'aptitude à protéger ses intérêts et ceux d'autrui, et donc se traduit tôt ou tard par un déclin commercial et économique. Il n'étonnera personne d'apprendre qu'un État-providence (mieux décrit en anglais par l'expression "nanny state") entraîne une forme d'émasculation stratégique.

Trouver l'équilibre n'est pas chose aisée. Les capacités de stabilisation sont coûteuses, parce qu'elles impliquent un volume important de troupes au sol et une durée prolongée des opérations ; de plus, lorsque le contexte opérationnel rend nécessaire l'indépendance logistique du contingent, à peu près inévitable pour une armée moderne, les conséquences pécuniaires sont tout bonnement exorbitantes. Mais les capacités d'intervention sont encore plus coûteuses, car elles impliquent des systèmes d'armes d'une complexité exponentielle, et pourtant seuls à même de permettre une supériorité dans un espace donné - qu'il soit terrestre (formations blindées), naval (flottes combinées) ou aérien ("strike packages"). Sans parler des éléments d'appui nécessaires à leur emploi.

Comment résoudre le dilemme ? Une menace actuelle mais modérée appelle une réponse caractérisée par l'économie des forces, une réponse à la fois rapide et durable ; une menace potentielle mais décisive appelle une réponse caractérisée par la concentration des effets, avec un réservoir de forces mobilisable et disponible à temps. Or, économiser les forces implique une multiplication de celles dont on dispose au contact du secteur d'engagement, comme le font les forces spéciales, le renseignement de source humaine, les activités civilo-militaires, bref toutes les approches conventionnelles qui visent à développer un impact sur la société en crise ou en conflit.

Évidemment, il serait faux d'opposer l'approche non conventionnelle à l'approche conventionnelle : elles se complètent au contraire à merveille, et passer de l'une à l'autre offre même une flexibilité opérative du meilleur aloi. L'erreur fondamentale consiste plutôt à opposer le présent à l'avenir.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h26

12 octobre 2009

Une planète qui ne se réchauffe plus

On le sait, ces dernières années, les rapports du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) ont été acclamés comme les preuves ultimes de l'origine humaine du réchauffement climatique. Ces conclusions scientifiques, présentées comme faisant l'objet d'un consensus unanime, ont ensuite été utilisées pour promouvoir au niveau international comme national différentes démarches éminemment politiques au titre du "développement durable". Et ceci même ce consensus n'a jamais été qu'une façade dissimulant mal la nature même d'une communauté scientifique, dont la mise en doute des théories comme des modèles est consubstantielle.

Un nouvel élément est à porter à ce dossier, à savoir le fait que le réchauffement climatique est maintenant en panne depuis 11 ans :

"This headline may come as a bit of a surprise, so too might that fact that the warmest year recorded globally was not in 2008 or 2007, but in 1998.
But it is true. For the last 11 years we have not observed any increase in global temperatures.
And our climate models did not forecast it, even though man-made carbon dioxide, the gas thought to be responsible for warming our planet, has continued to rise."

Ce démenti cinglant au fameux modèle dit de la crosse de hockey ne doit bien entendu pas être interprété avec autant de malhonnêteté que les thuriféraires de la fin du monde imminente : une observation empirique peut fonder une théorie nouvelle ou modifiée des mécanismes naturels, mais pas une orientation idéologique affectant jusqu'à la place de l'homme sur la planète. En d'autres termes, un arrêt du réchauffement climatique ne change rien au caractère néfaste de certaines activités humaines et à la nécessité de mieux les contrôler ; elle ne justifie pas un "après moi, le déluge" qui a défini le fonctionnement des sociétés industrialisées pendant l'essentiel du XXe siècle.

La fin du monde par la hausse du niveau des mers reste néanmoins une spéculation intéressée, et pas un constat soutenable.

Posted by Ludovic Monnerat at 19h04

11 octobre 2009

Une affiche qui force le débat

Affiche Minarets.jpg

L'initiative populaire fédérale contre la construction de minarets en Suisse entre dans la phase de son évolution, puisque le peuple suisse et les cantons sont appelés à se prononcer à son sujet. Pour l'heure, c'est l'affiche choisie par le comité d'initiative qui suscite la polémique, puisque plusieurs autorités communales ont déjà décidé d'interdire son affichage et que d'autres organisations envisagent une telle censure, pour le moins étonnante dans le cadre d'une campagne de votation fédérale. Mais est-ce que le politiquement correct n'est pas en train de l'emporter sur le droit de faire de la politique ?

L'affiche ci-contre (dans son incarnation germanophone) relève bien entendu d'une technique de communication agressive, offrant une vision simplifiée et provocatrice de la question. Les minarets ne sont pas en soi les symboles d'une domination sur notre pays, ni même d'un asservissement des femmes ; de la même manière que les clochers et les campaniles ne peuvent être parés de tous les maux du christianisme, ce sont formellement des constructions architecturales liées à la pratique et à l'esprit de la religion musulmane. Qu'une mosquée porte ou non un minaret n'a pas d'influence directe sur le message qu'on y distille, mais bien sur sa visibilité alentour.

D'un autre côté, les votations populaires sont systématiquement l'occasion de voir fleurir sur les panneaux d'affichages de nos villes et villages de telles simplifications des objets soumis au verdict du peuple. La récente votation sur la hausse temporaire de la TVA l'a rappelé : le message est raccourci et concentré pour lui donner plus de force, quitte à s'éloigner de la vérité. C'est d'autant plus vrai que la votation - elle aussi imminente - sur l'interdiction de l'exporation du matériel de guerre ressortit aux mêmes ressorts : le Groupe pour une Suisse sans armée a réussi à placer dans la publication officielle une image de char de combat, alors que l'industrie suisse ne produit ni n'exporte de telles armes. On force le trait pour frapper les esprits.

Rien de tout cela ne justifie une censure de la part des autorités publiques, alors même que c'est le peuple - et non ses élus - qui sont maintenant appelés à se prononcer. Le contenu de l'affiche incriminée exagère certes la portée du danger que porte le militantisme islamique, mais n'invente pas la burqa ou les minarets, ni même le fait que l'on voit de plus en plus de femmes voilées en Suisse. Tôt ou tard, la place de l'islam dans une société occidentale comme la nôtre doit faire l'objet d'un débat public, même si cette initiative populaire - nécessairement réduite à la modification d'un article de la constitution - n'est sans doute pas le meilleur vecteur dans ce sens. Et toute tentative visant à étouffer ce débat, recourant aux accusations éculées de racisme ou de xénophobie, ne fait qu'accroître son importance.

Posted by Ludovic Monnerat at 17h39

9 octobre 2009

Le prix Nobel de l'apaisement

L'attribution du prix Nobel de la paix 2009 à Barack Obama est l'un de ces événements qui montrent à quel point certains esprits laissent leurs inclinations teinter et gauchir leur perception du monde. Apparemment, il n'était pas possible au jury norvégien d'attendre qu'Obama fasse quelque chose avant de lui décerner cette récompense, dont le prestige est certes bien terni ; il fallait bien maintenant montrer à quel point l'élection du personnage annonçait à elle seule une ère nouvelle, une promesse de paix imminente, à l'opposé des 8 années précédentes de la présidence américaine.

Je pense que mon analyse de novembre 2008 expliquant la perception d'Obama par celle de Bush reste valable dans son diagnostic :

"Il est un aspect frappant du manichéisme médiatique qui retient l'attention : alors que depuis presque 8 ans George W. Bush est présenté comme le summum de la bêtise, de l'obscurantisme et de la haine, en bref comme la source de tous les maux, Barack Obama a rapidement été paré des attributs propres à l'intelligence, à la modernité et au respect, étant même érigé en symbole de tout ce que l'Amérique a de bien. D'un côté le Mal (et pas malin, en plus !) et de l'autre le Sauveur. Faut-il donc s'étonner qu'au lendemain de son élection certains de nos médias se demandaient si Obama pourra sauver le monde ?
Cette rhétorique messianique, qui justifie tous les raccourcis et tous les accommodements avec la réalité pour atteindre l'hagiographie, est ainsi le syndrome inverse de la diabolisation de Bush et consorts. Il lui succède de façon logique : pour tirer un trait définitif sur un Mal épouvantable, il fallait un Bien hors du commun - et peu importe que ce dernier doive beaucoup à l'imaginaire et s'applique à un homme dont finalement on ne sait pas grand chose. Le délire anti-Bush a mené à l'adoration pro-Obama."

Nous ne sommes pas encore sortis de cette phase pathologique, au vu de ce prix Nobel déconnecté du monde réel. Peu importe que le bilan de l'administration Obama en matière de paix internationale soit pour l'instant égal à zéro : cela ne peut être qu'un état tout provisoire. Peu importe que le mythe Obama repose sur les apparences, et que derrière se cache une machinerie politique et financière particulièrement rouée : les juges norvégiens se satisfont des promesses. Obama a été élu pour ce qu'il paraît être, et c'est sur la base de ses discours, de ses écrits ou des apparitions qu'il est "jugé". Les actes ne comptent pas.

A tout prendre, le jury du prix Nobel aurait pu mentionner que la Suisse s'est fortement engagée pour le rétablissement - désormais imminent - des relations diplomatiques entre la Turquie et l'Arménie, une initiative qui contribue effectivement, quoique de façon modeste, à la paix dans le monde. Mais ce n'est pas cette paix, faite de labeur discret et modeste, d'écoute et d'obstination, qui intéresse les bien-pensants d'Oslo : la paix qu'ils ont choisi de récompenser sur la scène internationale n'est autre que celle distillée par Barack Obama dans leur propre esprit.

Mais ce prix Nobel de l'apaisement ne sera pas de tout repos...

Posted by Ludovic Monnerat at 17h10

8 octobre 2009

Le modèle suisse et ses jaloux

Ainsi donc, la Suisse fait à nouveau l'objet de critiques virulentes sur la scène internationale comme dans certaines corporations, notamment pour avoir arrêté Roman Polanski. En y ajoutant nos déboires dans l'affaire libyenne, pour laquelle pas grand monde ne nous a aidé, il est aisé d'en conclure que personne ne nous aime ; mais je trouve plus judicieux le commentaire de Sandra Jean hier dans Le Matin, qui conclut fort à propos :

"La Suisse ne fait pas tout juste et elle est franchement loin d'être parfaite. Mais, à un moment donné, les brillants analystes et autres donneurs de leçons de France et de Navarre devraient tout de même avoir l'honnêteté intellectuelle de reconnaître que derrière leurs invectives se cache un brin de jalousie. La Suisse est politiquement stable, économiquement solide et socialement équitable. Qui dit mieux?"

Il se trouve que j'ai lu le week-end dernier le livre de François Garçon intitulé "Le modèle suisse", qui rassemble de nombreux faits montrant effectivement la situation avantageuse de notre pays vis-à-vis notamment du grand voisin français. Il est clair que cet ouvrage est conçu comme un contre-pied et qu'il idéalise notre situation, mais ce "brin de jalousie" me paraît éminemment vraisemblable au vu de ce que l'auteur révèle et souligne sur les blocages politiques, économiques et sociaux en France comme en Europe.

Oui, la Suisse n'inspire pas beaucoup de sympathie en-dehors de nos frontières. Nous sommes sans doute trop sérieux, trop méticuleux, trop sûrs de nous, trop prospères, trop prudents ou même trop lents pour cela. Mais de la même manière que notre exemple suscite des réactions vives chez ceux qu'il met en cause, nous récoltons aussi les fruits de notre approche méthodique et consensuelle : quiconque recherche la stabilité et la pérennité songe automatiquement ou presque à la Suisse. Les personnes physiques et morales accourant sur notre sol sont un témoignage vibrant de leur propre appréciation de la situation.

En revanche, on peut légitimement faire des reproches à la Suisse si elle bénéficie des efforts des autres sans soi-même s'engager de manière comparable, ce qui est globalement le cas dans le domaine sécuritaire. La récente décision du Parlement sur le dossier "ATALANTE" va dans ce sens.

Posted by Ludovic Monnerat at 13h27

6 octobre 2009

Entre la discorde et le doute

Le désaccord rendu public entre l'administration Obama et le commandant des forces coalisées en Afghanistan sur la stratégie à adopter dans le pays, afin d'éviter de perdre le conflit ouvert avec succès voici 8 ans, est intéressant à plus d'un titre. Visiblement, les maîtres politiques du général McChrystal auraient nettement préféré que celui-ci exprime ses doutes sur certaines hypothèses opérationnelles via sa voie hiérarchique, non à l'invitation d'un "think tank" appartenant à l'allié britannique, et alors même que les pertes américaines sur place sont plus élevées que jamais. Quand le franc-parler dérange, c'est rarement bon signe.

Les disputes entre chefs des armées et généraux en charge d'opérations de combat ou de stabilisation ne sont pas chose nouvelle, loin s'en faut. Mais McChrystal, qui a certainement l'appui de son chef direct (Petraeus), n'est pas un vieux faucon à la MacArthur, et Obama n'est pas un Truman en train d'éviter une escalade incontrôlable. C'est plutôt l'inverse : alors que la communauté internationale s'essouffle de plus en plus à tenter de transformer l'Afghanistan en aire de civilisation et de prospérité, il s'agit plutôt de songer à changer de cap pour éviter la défaite, c'est-à-dire l'épuisement moral et donc l'abandon. Même si les préoccupations politiques de Washington sont plutôt domestiques.

Ce débat rappelle aussi que l'Afghanistan, jadis présenté comme la "bonne guerre" par opposition à la "mauvaise guerre" d'Irak, n'est pas près d'être un succès. A la différence de l'Irak, dont les villes et la population n'ont finalement offert aucun sanctuaire aux combattants islamistes du coup massacrés par dizaines de milliers, l'Afghanistan offre des refuges montagneux à la pelle qui permettent aux talibans et à leurs alliés de se soustraire aux coups de la coalition, au besoin en traversant une frontière éminemment virtuelle, et donc de durer, tout en maintenant une présence à la fois menaçante et influente sur les populations civiles. Ce qui constitue en général la manière pour le faible de vaincre le fort.

Enfin, le désaveu de ses généraux souligne toujours plus crûment l'absence de succès tangible remporté par Barack Obama sur la scène internationale. Des voix toujours plus nombreuses s'élèvent pour dire que le Président acclamé par l'humanité entière - à en croire ses supporters - ressemble davantage à Carter qu'à Kennedy. Alors que le premier anniversaire de son élection approche, il est bien sûr un peu tôt pour juger un homme qui a effectivement suscité des espoirs au-delà du possible. Du reste, les élections qui se profilent et le recul démocrate qui s'annonce forment un jugement autrement pertinent. Mais un air amène et de beaux discours ne peuvent tenir lieu d'action stratégique.

Ceci étant, la discorde et le doute forment un mélange particulièrement corrosif pour les équipes dirigeantes.

Posted by Ludovic Monnerat at 22h10

5 octobre 2009

La projection d'une puissance multiforme

Les activités d'aide humanitaire d'urgence, illustrées par l'engagement actuel de la Chaîne suisse de sauvetage, bénéficient presque universellement d'une image flatteuse qui rejaillit sur le pays qui en est à l'origine. Sauver les vies d'autrui, ou à tout le moins tenter de le faire dans des conditions difficiles et risquées, est un narratif très efficace. Les fonds promptement rassemblés et distribués suite à une catastrophe, même s'ils s'inscrivent dans une autre dimension temporelle, n'ont pas le même impact. Oserais-je cependant avancer une expression quasi blasphématoire en affirmant qu'on assiste ici à une projection de puissance particulièrement bien adaptée à la situation ?

Bien entendu, je ne prête aucune visée sordidement intéressée aux Confédérés qui œuvrent en ce moment à Sumatra, dont certains ont d'ailleurs leur bureau bernois à quelques mètres du mien. Je dis simplement que déployer en quelque 48 heures un détachement de 120 spécialistes en recherche et sauvetage en milieu urbain à 10'000 km de la Suisse est une performance appréciable et appréciée. Et que la bonne volonté suscitée par de telles actions, produit typique de la puissance douce tant vantée ces dernières années, ne saurait être naïvement détachée de ses retombées potentielles sur le plan économique et diplomatique. L'augmentation des échanges commerciaux avec l'Indonésie depuis 2004 semble le souligner.

Le terme de puissance suscite toujours un réflexe de rejet dans bien des sphères, comme si les rapports de forces entre nations - ou entre individus - étaient une chose néfaste, à bannir au plus vite. Pourtant, la Suisse est bien une puissance économique et financière, de tout premier ordre sur le plan qualitatif, et c'est de la sorte qu'elle est perçue et parfois combattue au-delà de nos frontières ; les assauts répétés sur le secret bancaire et sur la concurrence fiscale le montrent clairement. Dans la mesure où un franc sur deux gagné dans ce pays est issu de l'exportation, notre intérêt est de bien comprendre les rapports de forces qui expliquent cette réalité satisfaisante et exploiter au mieux nos vecteurs de puissance.

Nous n'en sommes sans doute pas encore là dans notre compréhension des outils en mains de la Confédération, qui pourtant joue au-delà des frontières un rôle totalement différent de celui, judicieusement équilibré par le fédéralisme, qu'elle assure dans le pays. Les lâches capitulations devant la Libye du colonel Kadhafi ne s'expliquent-elles pas avant tout par une vision sectorielle, à court terme et marquée par le dilettantisme ? La Suisse a suffisamment de ressort et d'opportunités dans le monde pour ne pas devoir s'agenouiller devant un dictateur illuminé et vautré sur les réserves pétrolières de son pays. A condition bien entendu d'accepter d'entrer dans le jeu que jouent toutes les nations, toutes les sociétés et tous les individus.

Un jeu dans lequel nos cartes sont plutôt bonnes...

Posted by Ludovic Monnerat at 11h25