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22 octobre 2007

Elections fédérales : un regard militaire

Les résultats des élections fédérales sont clairs sur le plan des rapports de force entre partis politiques, avec le succès de l'UDC, la montée en puissance des Verts, la pente descendante des radicaux ou encore la dégringolade du parti socialiste. Moins clairs sont les effets que ces élections auront sur la politique de sécurité suisse, et notamment sur les objets militaires pendant la prochaine législature. Il vaut la peine de s'interroger à ce sujet.

Avant le week-end dernier, la principale crainte dans les rangs de l'armée était d'assister à un renforcement de la polarisation vécue depuis 4 ans, en raison d'une nouvelle baisse du centre ; on redoutait alors que quelques voix supplémentaires accordées à la droite nationaliste et à la gauche militaire aboutissent à garantir une majorité de blocage sur tous les objets litigieux. Ce scénario ne s'est pas réalisé, et le renforcement de la droite au Parlement va même dans le sens contraire. Il faudrait toutefois connaître les inclinations des nouveaux élus UDC, notamment en Suisse Romande, pour en être sûr. Le remplacement de députés socialistes ou autres par des verts est difficile à appréhender sur ce plan, même si l'éviction de quelques ennemis acharnés de l'armée n'est pas à sous-estimer.

L'institution militaire a en effet besoin d'un Parlement qui fixe des lignes directrices pour ces prochaines années. Au-delà des thèmes politiques qui ont une incidence directe sur l'armée, comme la création d'un Département de la sécurité, plusieurs objets vont en effet susciter des débats nourris : la mise en oeuvre de l'étape de développement 08/11, acquise dans le principe mais dont les conséquences seront profondes, le développement des capacités aériennes, en matière de transport à longue distance ou de combat air-air et air-sol, ou encore l'augmentation des missions à l'étranger, que ce soit les engagements de promotion de la paix à longue durée ou les engagements en cas de crise de courte durée, nécessiteront un soutien à long terme de la classe politique. Et donc un consensus sur les missions de l'armée et son rôle dans le cadre de la politique de sécurité.

Avec le poids accru de l'UDC et le maintien du centre-droit, le soutien pour les programmes d'armements axés sur le maintien de la capacité de défense et sur le développement d'éléments de base, comme par exemple en matière de conduite digitale, semble ne pas être mis en doute. Toutefois, ce sont précisément ces objets faciles à faire passer qui sont de moins en moins importants, à une époque où toutes les armées - y compris la nôtre - sont contraintes d'augmenter leur capacité à faire face à des menaces diffuses, indissociables de l'environnement avant leur manifestation, indifférentes aux frontières géographiques, et qui repose avant tout sur l'élément humain. Qu'il s'agisse d'intervenir durablement sur le sol national pour des missions de stabilisation ou ponctuellement hors des frontières pour des missions de protection, d'évacuation ou de sauvetage, le futur de l'armée va à l'encontre de ce qui aujourd'hui fait le plus facilement l'objet d'un consensus.

Ce qui nous renvoie à l'interrogation quant aux inclinations des futurs parlementaires...

Posted by Ludovic Monnerat at 19h12 | Comments (165) | TrackBack

15 octobre 2007

La forme au lieu du fond

Le prix Nobel de la Paix décerné à l'ancien vice-président américain et au GIEC pour leur contribution à la lutte contre le réchauffement climatique est sans doute révélateur d'une tendance de notre temps à privilégier le plus souvent la forme au fond. Nul besoin d'être grand clerc pour constater que l'action fracassante d'Al Gore ne relève pas de la science, au vu des énormes erreurs qui l'entachent, mais bien de la politique. Pourtant, ce n'est pas cela qui a dissuadé le comité Nobel de mentionner la "connaissance scientifique" pour justifier son choix, alors que ce dernier est lui aussi motivé par des raisons politiques. Un peu comme s'il était malgré tout impossible de dire que ce prix n'est que l'expression d'une conviction et le soutien à une action, comme s'il fallait tant bien que mal enrober le tout d'une caution rationnelle.

En soi, le prix Nobel de la Paix n'est bien entendu que le parent pauvre d'une démarche au demeurant louable, et parmi ses ratages les plus complets figure celui décerné en 1994 à Yasser Arafat (auteur d'une instrumentation monstrueuse du terrorisme comme moteur sociétal) et à Shimon Peres (initiateur du programme nucléaire israélien au mépris de la non-prolifération). On pourrait en citer bien d'autres, notamment ces dernières années. Cependant, cet élargissement spectaculaire de la paix à l'activisme contre le réchauffement climatique, alors que le lien entre les deux est précisément difficile à établir, montre que l'apparence prend clairement le pas sur la substance. Et l'outil médiatique qu'est devenu ce prix peut désormais être utilisé fort librement (on verra d'ailleurs s'il aura un effet sur la campagne électorale américaine, puisque l'on disait Al Gore tenté par une nouvelle tentative en cas de Nobel de la Paix).

Somme toute, l'ancien candidat à la présidence aurait pu raconter que des vagues de 100 mètres de haut allaient déferler sur nous, que des pays entiers allaient s'effondrer sous l'action déchaînée des eaux, que tout un pan de la vie terrestre allait se noyer, cela n'aurait pas changé grand chose à la démarche - et ne lui aurait guère valu moins de soutien. Après tout, si l'on peut exagérer d'un facteur 17.5 certaines prévisions "scientifiques" sans passer pour un charlatan, c'est bien que l'intérêt est ailleurs. Dans son propos millénariste, Al Gore dépasse en effet le discours rationnel et recours à des accents apocalyptiques qui relèvent du transcendant, des peurs profondément ancrées en nous, en même temps que de la repentance qui accompagne notre prospérité. En cumulant catastrophe et culpabilité, en juxtaposant évolution climatique et revendication politique, Gore ne fait que recycler (si j'ose dire) une approche rhétorique antédiluvienne (si j'ose... bis).

Sincérité plus que vérité, conviction plus que raison : nous revoilà dans une forme de superstition qui exclut le doute propre à toute démarche scientifique digne de ce nom. Et ce prix Nobel de la Paix, qui représente une adhésion et non une récompense, n'est que la partie émergée (si... ter) d'une dérive sous-jacente qui ne peut rassurer.

Posted by Ludovic Monnerat at 22h28 | Comments (267) | TrackBack

13 octobre 2007

Un ralentissement durable

Vous l'avez probablement constaté, le rythme des billets s'est sérieusement ralenti depuis quelques temps. Ceci va durer encore quelques semaines. La raison en est très simple : au-delà d'une fonction professionnelle qui reste très prenante, j'ai bientôt le cours de répétition annuel de mon bataillon, et je serai en service pendant environ 5 semaines au Tessin. Et comme le bataillon de grenadiers 30 a été désigné pour appuyer la préparation et la réalisation des Journées de l'Armée 2007, en-dehors de ses missions d'instruction dans le cadre des formations de reconnaissance d'armée et de grenadiers (FRAG), cela génère une charge de travail supplémentaire !

Merci donc par avance pour votre patience ! :-)

Posted by Ludovic Monnerat at 17h22 | Comments (5) | TrackBack

7 octobre 2007

Le droit de manifester ou de casser ?

Manif.jpg

L'image ci-dessus, trouvée sur cette page éminemment dédiée, et les articles de la presse posent bien la question : à partir de quand le droit de manifester devient-il un droit de casser, de se livrer à des déprédations gratuites sur tous les symboles supposés d'un pouvoir honni ? Que la Place fédérale soit l'objet de saccages, voilà qui est en soi déjà lamentable ; mais que des bandes armées puissent sans grande difficulté se livrer à une razzia opportuniste dans les rues de Berne, parce que les autorités politiques n'ont pas eu le courage élémentaire d'interdire une "contre-manifestation" vouée à une telle dérive, voilà qui est vraiment inacceptable. Quand le seul message affiché est "Welcome to hell", les espaces d'expression propres à la démocratie sont depuis longtemps outrepassés.

La page mise en lien est à cet égard révélatrice des visées en question, notamment avec cet extrait, qui confine à l'after action review :

"Trotzdem noch ein bischen Manöverkritik; Es hatte eindeutig zu wenig Material. Barikadenmaterial wäre eigentlich genug vorhanden gewesen und wurde teilweise auch genutzt, aber Wurfmaterial hätte ruhig mehr da sein können, ebenso Feuerwerk. Die Kritik geht an die vorbereitenden Gruppen aber natürlich auch an mit selbst, hab ja auch nicht dafür gesorgt. Z.B. vom Aufbau oder den Anarchos hatte ich etwas mehr Vorbereitung erwartet."

Il faut vraiment faire preuve d'un aveuglement tout irénique pour refuser l'évidence, à savoir que les bandes armées omnirévolutionnaires et la manifestation politiques sont rigoureusement incompatibles. Que le prétexte soit une manifestation de l'UDC ou un sommet du G8 importe peu ; le dévoiement des libertés publiques ne profite jamais, in fine, à leurs bénéficiaires légitimes.

Posted by Ludovic Monnerat at 19h48 | Comments (209) | TrackBack

2 octobre 2007

Du mode majeur au mode mineur

Une manière de situer les opérations militaires le long de leur spectre consiste à fixer deux pôles : l'emploi des forces en mode majeur ou en mode mineur.

Le mode majeur correspond à l'emploi conventionnel des formations militaires, c'est-à -dire à la recherche ou à l'application ouvertes d'une supériorité durable sur un espace donné. Il s'exprime avant tout à travers les actions de combat symétriques (attaque, combat retardateur et défense), susceptibles d'occasionner un déchaînement destructeur de la force, mais recouvre également les actions de nettoyage, de contrôle, de protection ou de surveillance qui leur succèdent en cas de succès, et qui sont menées indépendamment dès lors qu'il s'agit de préserver le statu quo. En bref, c'est le métier traditionnel des armées, celui que l'on apprend à tous les officiers, celui qui forge le mode de pensée des états-majors.

Le mode majeur amène les formations engagées à se préoccuper essentiellement des effets militaires ou sécuritaires. Il suppose pour ce faire une assise politique des plus solides, due à l'ampleur des enjeux fondant l'action, ou à tout le moins un très large consensus, obtenu par la proportionnalité - voire la passivité - de l'action. On y recourt quand on le peut, soit quand on a les capacités, la volonté, la légitimité et l'opportunité pour revendiquer ou exercer la supériorité nécessaire. La conquête ou le contrôle de l'espace en est la finalité logique.

Le mode mineur correspond au contraire à l'emploi non conventionnel des formations militaires, c'est-à -dire à la recherche ou à l'application discrètes d'une supériorité ponctuelle dans une situation donnée. Il s'exprime avant tout à travers des actions dépassant le cadre strict du combat (contre-insurrection, guérilla, opérations psychologiques, opérations cybernétiques), reposant sur un effet multiplicateur de la force utilisée, mais recouvre également les actions entrant dans le cadre des opérations spéciales - reconnaissance spéciale, assistance militaire et action directe, voire évacuation de non combattants et libération d'otages. En bref, c'est le métier qui se développe (difficilement) au sein des armées, celui que l'on devrait également apprendre aux officiers, celui qui devrait compléter le mode de pensée des états-majors.

Le mode mineur amène les formations engagées à se préoccuper essentiellement des effets politiques, économiques ou informationnels. Il suppose en règle générale des risques politiques et militaires élevés, avec des conséquences graves en cas d'échec, mais que l'ampleur des enjeux justifie. On y recourt quand on le doit, soit quand on n'a pas les capacités, la volonté, la légitimité ou l'opportunité d'agir en mode majeur. La domination et l'influence des situations en est la finalité logique.

Le drame des armées contemporaines, c'est qu'elles n'ont pas encore mesuré le glissement du mode majeur au mode mineur qui, pour des raisons qu'il serait trop long d'expliciter ici, s'est opéré ces dernières décennies. Du coup, elles ont une nette tendance à patauger et à commettre toutes les balourdises possibles dès qu'elles sortent de leur pré carré tactique et strictement militaire, et les coûts galopants des équipements conçus pour le combat symétrique engendrent sur le plan financier un cercle vicieux, par lequel la qualité, la quantité et la diversité deviennent mutuellement incompatibles. Avec pour conséquence le risque de rater toute modernisation des esprits et des machines, seule à même de permettre une action efficace dans les deux modes!

Le feedback est encore plus bienvenu que d'habitude sur ces réflexions !

Posted by Ludovic Monnerat at 11h31 | Comments (22) | TrackBack