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12 février 2007

Des armées sur étagère

Un article très pertinent publié la semaine dernière par Tech Central Station fournit une perspective originale sur l'accession des fortunes privées aux vecteurs militaires. L'auteur, Robert Haddick, montre qu'un combattant moderne, déployé au sein d'une formation tactique aéromécanisée, coûte environ 2000 dollars par jour, et que ceci met à la disposition des non Etats un ensemble de capacités à même de vaincre des Etats :

Still, $2,000 per man per day adds up quickly. A 500-man mercenary force composed of 350 shooters and 150 aviation and other support personnel would run $1 million per day, or $365 million per year. What private activist could afford such an expense?
Quite a few. A glance at the bottom of the Forbes 400 list of richest people in the world finds numerous people with a net worth of $2 billion. Assuming a modest investment return of 5% per annum, such a person could employ the 500-man air and ground-mobile mercenary force described above for over three months, spending only his annual investment earnings and without ever touching his investment principal.
This list of the 50 largest private foundations in the United States shows a similar finding. Number 50 on this list has the financial capacity to employ, using only the foundation's annual investment income, the 500-man force for almost two months. On the other end of the spectrum, the $60 billion Bill Gates/Warren Buffett foundation could, in theory, employ a 4,100-man air and ground-mobile brigade for a year, using only the foundation's annual investment income. Such a brigade of former special forces men would have the capability of removing just about any government in Africa, many in Asia, and more than a few in Latin America. When Mr. and Mrs. Gates and Mr. Buffett seethe with frustration over the corruption, incompetence, and tribalism that interfere with their public health efforts in Africa, one wonders whether the thought of more direct measures ever enters their minds.

Cette analyse me paraît cohérente. On peut relever que la disponibilité de 4100 hommes n'est pas assurée pour n'importe quel client (les sociétés militaires privées ont des préférences, voire même des servitudes héritées de leurs contrats avec les Etats), et que la cohésion comme l'interopérabilité d'une brigade ainsi achetée sur étagère ne peut résulter que d'un long entraînement commun. Cependant, en prenant en compte les bénéfices des plus grandes entreprises et les budgets qu'elles consacrent déjà à la sécurité, avec donc le personnel employé à cette fin, on se rend compte que la formation d'armées privées projetables est désormais dans le domaine du possible. Sans les restrictions politiques et juridiques qui entravent les armées nationales et les empêchent (heureusement, dans bien des cas) d'obtenir la décision sur le champ de bataille.

Une telle réalité est un spectaculaire retour en arrière, au temps des condottieri, du moins en apparence. A cette époque, un chef de guerre suffisamment talentueux pouvait en effet lever et administrer une armée comme une entreprise, vendre des prestations sécuritaires au plus offrant, et ainsi jouer sur la faiblesse des Etats pour se tailler une part bien juteuse du marché de la violence armée. C'est l'avènement de l'artillerie et la transformation subséquente des fortifications qui ont placé la guerre hors de portée des non Etats, en rendant nécessaire pour prendre l'offensive des investissements tels que seuls les Etats stables en étaient capables; ils préféraient d'ailleurs souvent recourir à la petite guerre pour éviter de telles dépenses. Le monopole de la guerre de haute intensité existe encore aujourd'hui, comme le montrent les armements lourds de haute technologie.

Mais la technologie confère désormais à la précision, à la flexibilité et à la synchronisation une force plus efficace que la puissance brute d'origine mécanique. Ce n'est pas seulement qu'une patrouille de forces spéciales dispose aujourd'hui d'une capacité offensive supérieure à celle d'une section d'infanterie 6 fois plus nombreuse de la Seconde guerre mondiale, grâce en particulier à un feu plus précis et plus dense ; c'est que la mise en réseau de petites unités indépendantes, capables de se fondre dans l'environnement jusqu'à l'exécution d'une action concentrée dans le temps et non dans l'espace, offre des capacités militaires d'une tout autre dimension. Une division d'infanterie classique, telle que les armées occidentales alignaient par dizaines voici encore 20 ans, serait tout simplement mise en pièces par une brigade de forces spéciales numérisée et disposant de ses propres appuis aériens, telle qu'elle est décrite dans l'article mis en lien.

Il est donc exact que nombre d'armées nationales ne pourraient faire le poids face à une telle force, qu'elle soit en mains privées ou non. Toutefois, il faut relever que la supériorité militaire exprimée de façon conventionnelle sur le plan matériel a toujours été contrée par des actions non conventionnelles recherchant indirectement le succès sur d'autres plans. Une armée sur étagère permettrait ainsi d'user, de neutraliser, de détruire ou d'anéantir un acteur militaire classique, mais certainement pas d'obtenir à elle seule un succès décisif auprès d'une société. Seul le chaos peut lui permettre un temps de prospérer...

Publié par Ludovic Monnerat le 12 février 2007 à 21:44

Commentaires

je poserais le problème un peu différemment : des sociétés comme celles qui sont détenues par les oligarques russes pourraient entretenir des "armées" tenant des régions sensibles en Asie centrale par exemple,
un certain chaos pourrait leur permettre de prospérer... durablement !
+ évidemment les inévitables musulmans et leurs pétro-dollars qui ont de quoi prospérer !

Publié par JPC le 12 février 2007 à 22:33

L'analyse financière est intéressante, mais néglige un facteur essentiel, au moins dans le secteur privé: la rentabilité. A quoi sert une armée de 4'000 hommes pour une entreprise privée? Bill Gates forcerait-il, l'arme au poing, des paysans d'Amérique Latine à passer sous Windows Vista?

Le retour sur investissement est un concept central dans toute démarche privée. A supposer qu'une entreprise se monte une telle armée, il faudra que cette dépense ramène une recette équivalente (ou prévienne une hémorragie financière du même ordre). Or, à moins de pratiquer le pillage à grande échelle, je vois mal comment une telle force pourrait simplement rapporter plus que le coût de son maintien.

A supposer que l'intérêt économique existe, il resterait le problème de la morale. De part le passé, lorsque le grand public était occupé par la guerre froide et que diverses guerres civiles faisaient rage, les entreprises ont parfois mis en place des milices privées, le plus souvent pour des questions de sécurité de leurs installations. Toutefois, les exactions de ces mercenaires ont fini par entacher leurs employeurs. Sorti dernièrement, "Blood Diamonds" en est un excellent exemple, évoquant l'industrie diamantaire.

Aujourd'hui, les grands groupes privés - ceux-là même qui auraient les moyens de telles milices - doivent afficher publiquement leurs règles de "bonne gouvernance" et prennent un soin particulier à leur image. C'est devenu indispensable pour leurs actionnaires. Or, une armée privée cadrerait peu avec une belle image de marque!

En conclusion, je pense que l'approche financière évoquée est intéressante sur le plan théorique, mais n'a guère d'utilisation pratique. En tous cas, plus aujourd'hui.

Publié par Stéphane le 13 février 2007 à 9:05

L'article faisait référence aux efforts de Gates favorisant la santé publique en Afrique, à travers ses fondations, laissant entendre qu'une armée permettrait d'améliorer la situation humanitaire d'une région. Ce qui est juste. Et bien connu. La nouveauté est simplement que ce pourrait être une entreprise purement privée.

D'autre part, il est évident qu'une telle armée privée, en décimant certains mouvements armés, peut maintenir dans une région donnée la stabilité politique indispensable à des activités économiques rentables.

Publié par ajm le 13 février 2007 à 9:14

Il est en effet probable qu'une armée permettrait d'améliorer la situation humanitaire d'une région en renvoyant quelques régimes fantoches. Mais ce n'est pas parce que cette possibilité "efficace" existe qu'elle pourrait être employée, à cause de diverses barrières liées à l'image de marque, notamment.

Je ne fais pas l'apologie d'une solution ou d'une forme d'action, je me borne à constater. Selon moi, aucune entreprise ne prendra les armes. Même pour se défendre. Mais je peux me tromper...

Publié par Stéphane le 13 février 2007 à 9:34

Y-a-t'il aussi des troupes de nation building sur l'étagère ? L'utilisation d'armées privées ou publique hors d'une approche stratégique comprehensive est vouée à l'échec.

Publié par CEN le 13 février 2007 à 10:17

Il faut suivre l'évolution de la situation au Nigeria, cela donnera des clés pour l'avenir. Durant la guerre d'Angola, des soldats cubains protégeaient les intérêts des sociétés américaines qui exploitaient le pétrole de Cabinda. Les royalties payées au MPLA (pro-soviétique) servaient à acquérir des Migs pour attaquer Savimbi, qui lui, sous couvert de défense des intérêts occidentaux, était en fait une sorte de Khmer Noir (pro-chinois). On dit qu'il remettait dans son bureau les portraits de Marx, Engels, Lénine, Staline et Mao quand les journalistes blancs étaient partis...
Ce que je veux dire, c'est que les Etats s'arrangent très bien pour passer au-dessus de quelques légères contradictions. Mais si de plus en plus de ressources vitales pour l'économie sont mises en jeu pour des questions bassement sécuritaires, comme au Nigéria, alors l'avenir des "Blackwater" et autres est assuré.

Publié par Roland le 13 février 2007 à 12:41

Il est sans doute possible de faire intervenir des armées pour atteindre des objectifs purement humanitaires. Étant entendu que le bon fonctionnement de l'économie locale peut aussi constituer un tel objectif. La difficulté est toujours de réunir le consensus suffisant.

Nous savons que c'est devenu impossible aux NU. Mais nous pouvons parier avec une certaine assurance que ce serait fort possible en faisant intervenir la population locale dans les débats après l'avoir correctement informée (connexions Internet individuelles directes).

Dès lors, des armées privées, qui interviendraient avec des mandats précis, ponctuels, avec l'appui préalable de la population locale de base (et pas forcément de ses «représentants» politiques), et bien sûr très contrôlées, et avec pour objectif minimal constant de favoriser l'instauration de bases démocratiques durables sur place (en fait, il faudrait que la population prouve qu'elle dispose déjà des éléments nécessaires, si nécessaire en exil), pourraient fort bien faire enfin du vrai Nation-Building.

Ce qui manque est simplement un lieu de mise en liaison directe des puissants (les armées privées, les financiers privés) et des impuissants (la population locale).

Pour les puissants, créer des marchés stables et y avoir une place réservée est un incitatif suffisant, surtout s'il se double de la certitude d'améliorer le sort des populations locales. Pour les armées, idem - la grande majorité des soldats actuels (en tout cas occidentaux) rêvent de défendre les populations civiles, pas de les massacrer, et une telle mission serait enthousiasmante.

Pour les populations, ce serait un fantastique incitatif à se former en réelle démocratie: les communautés qui parviendraient à rendre crédible leur volonté partagée d'instaurer un État démocratique pourraient ainsi trouver, sur le «marché libre», des armées prêtes à les défendre et des investisseurs prêts à les aider à démarrer. Sur une base tout simplement contractuelle.

Publié par ajm le 13 février 2007 à 13:05

Cette idée d'armée sur étagère m'a immédiatement fait penser aux films de James Bond, où le méchant est un riche mégalomane, comme le Dr No, et arrive à s'équiper avec une armée moderne pour... changer la face du monde... en éradiquant la popopulation mondiale, par exemple.

Croisons les doigts pour ne pas tomber à la merci de tels fous !

Publié par Juan_rico le 13 février 2007 à 14:22

Mais c'est génial, ajm. Pourquoi personne n'y a jamais pensé. On pourrait demander à Bill Gates, au private Bill Gates, Américain, de financer une armée de vrais chrétiens un peu fanatiques - cela tombe bien, elle existe déjà , c'est Blackwater - pour aller sauver de pauvres Noirs au Darfour contre les méchants Arabes aidés par les méchants Chinois, qui bien sûr ne diraient ni ne feraient rien, puisqu'il s'agirait d'une armée américaine privée. Cette idée géniale aurait un retentissement mondial, n'en doutez pas !

Publié par Roland le 13 février 2007 à 16:20

Le Darfour est un cas à première vue désespéré. La population est terrorisée depuis longtemps. Presque un demi-million de morts, deux millions de déplacés, l'esclavagisme. Pas d'infrastructures modernes. L'Islam pur, quoi. Le rendement de l'investissement serait très précaire et forcément très retardé. En entamant la tâche aujourd'hui, il faudrait sans doute au moins 20 ans d'efforts avant que ce pays opprimé ne génère le moindre revenu excédentaire. Sans compter les difficultés politiques brossées par Roland. Ce serait risqué pour un coup d'essai.

Mais d'un autre côté, ce n'est pas absolument impossible non plus, et la nécessité est si criante. Si la possibilité de créer un État, ancré dans une détermination populaire (grâce à un PD à 100 dollars capables de communiquer) pouvait sembler réelle, les gens retrouveraient l'espoir, l'ambition, la force - sur place et dans la diaspora. L'aide spontanée prendrait de l'ampleur. Le monde serait directement informé et les mécanismes existant fonctionneraient mieux. Ce sera toujours ça, et ça pourrait créer un réel débouché.

Quant aux problèmes d'affrontements, il faudrait les évaluer. Mais il faut bien voir que si les Noirs musulmans du Darfour se constituent en État avec l'aide d'une armée moderne, il est fort peu probable que les Arabes ou les Chinois interviennent. C'est eux qui ont un problème d'image, dès lors que la situation fait la une de l'actualité et que des images arrivent chaque jour de la région. Ils grinceront des dents et puis ils regarderont ailleurs.

Publié par ajm le 13 février 2007 à 18:06

On pourrait aussi imaginer le "commandeur des Croyants" affrètant une armée privée composée de croyants pour faire de l " Islamic Nation Building" dans une partie d'un pays où les Chrétiens "de souche" seraient en minorité , les musulmans en majorité, et où l'Etat serait en déshérence : par exemple au Kosovo ou en "Seine Saint-Denis" par exemple!

Comme cela, le "Nation Building" serait une réponse "juste" , selon les concepts "Royalistes" pour aider au métissage d'une Nation qui n'a peut être pas envie d'être "métissée" parcequ'il n'en voient pas l'intérêt!

Il y aurait alors une certaine "bravitude" à éviter la guerre en ayant une réponse "citoyenne" pour faire valoir le principe des peuples à disposer d'eux-mêmes dans le cadre d'un "débat participatif" de "jury citoyen".
C'est vraiment une "chance pour la France"!
Qu'en pensez vous?

Publié par Ar Brezonneg le 13 février 2007 à 18:39

Je pense que le problème central est de structurer l'effort de réflexion et de mise en Å“uvre.

Entre une situation chaotique typique et une société qui, dans son ensemble et par ses principaux éléments, respecte les principes de l'État de droit, il y a un monde à coloniser, à cartographier, à viabiliser, à peupler. Il faut pour cela une structure, ce que j'appelais tout à l'heure «un lieu de mise en liaison directe des puissants (les armées privées, les financiers privés) et des impuissants (la population locale).» Une organisation, ou plutôt une entreprise (de préférence privée) qui remplacerait les Nations unies là où elles ont fait faillite.

Il faut réinventer la notion de forum mondial.

Publié par ajm le 13 février 2007 à 19:12

Ce ne sont pas, malheuresement, les "zones grises" qui manque dans ce monde ou certaines "organisations" remplacent l'Etat défaillant.

Peut on dire que les paramilitaires payés par les cartels de la Drogue en Colombie sont la "face obscur de la force" décrite dans l'article d'origine.

Publié par Frédéric le 14 février 2007 à 21:41