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16 décembre 2006

Apprendre du pire et du meilleur

La gestion optimale des flux d'information est l'une des clefs pour le succès de toute organisation. Cette phrase peut paraître banale et pompeuse, telle que l'on peut en lire à la pelle dans certains manuels de management modernes, mais elle m'est inspirée par certaines réflexions lues récemment sur le commandement militaire, et surtout par une expérience personnelle un brin pittoresque qui m'a montré une cause majeure de dysfonctionnement.

A l'été 2000, j'ai effectué mon service pratique comme commandant d'unité dans l'école de recrues renseignements et transmission 13/213 de Fribourg. J'avais volontairement choisi cette école, après d'assez nombreux mois dans des écoles d'infanterie, afin d'apprendre autre chose. Une unité trilingue et mixte, la compagnie II, m'a été confiée pendant 15 semaines ; je servais sous les ordres d'un team d'instructeurs remarquable, avec une troupe globalement d'un bon niveau, mais en devant subir les affres d'une relation exécrable avec le commandant d'école (dont l'opinion aussi négative que rare sur ma personne a d'ailleurs été rapidement contredite par la suite de ma carrière, soit dit en passant). Bref, des conditions tout à fait normales pour un cadre de milice dans l'armée suisse.

Pendant l'exercice d'endurance effectué en fin d'école, et consistant en une semaine de manÅ“uvres avec ma compagnie et ses 6 sections, les 5 commandants d'unité de l'école - malgré la présence à leurs côtés de leurs instructeurs - ont ainsi été soumis à une exigence particulière : rédiger et transmettre 3 fois par jour un rapport très détaillé sur les activités passées, actuelles et futures de la troupe, son état physique et moral, ainsi que celui de ses équipements et véhicules. A l'époque, j'avais bien tenté de déléguer la chose à ma section de commandement, mais l'évaluation et la communication personnelles du commandant étaient exigées (en plus, il était impossible d'annoncer simplement l'absence de tout changement). Conformément à l'obéissance que l'on exige de tout soldat, je me suis plié pendant 5 jours à cet ordre pour le moins étrange.

Ses conséquences n'ont pas tardé à apparaître, puisque j'ai rapidement dû consacrer une grande partie de mon attention à la rédaction et à l'envoi de ces rapports. Ainsi, au lieu de conduire mon unité, d'être présent aux côtés de mes subordonnés dans leurs activités quotidiennes (selon le programme d'instruction que j'avais établi), je devais passer 4 à 5 heures par jour dans ma tente de commandement à remplir un fichu formulaire de plusieurs pages et à trouver une solution, alors que ma compagnie était paumée dans une forêt au sud de l'Aar, pour le faire parvenir dans les délais prescrits. Evidemment, le commandant d'école à qui ces rapports étaient destinés n'a jamais donné signe de vie (dans le langage OTAN, on parle de « backbrief » pour la quittance et l'évaluation de l'échelon supérieur) et ne s'est montré que le dernier jour de l'exercice, durant la marche finale.

Cette situation absurde m'a longtemps interpellé. Bien sûr, je savais bien à l'époque que la priorité de nombre d'officiers de carrière consistait avant tout à éviter de faire la première page du Blick par quelque incident fâcheux, et que la satisfaction des cadres de milice passait au second plan (et le nombre de volontaires pour le métier d'instructeur par conséquent aussi). Mais la raison principale de ces flux d'information inutiles résidait dans la possibilité qu'ils existent : avec l'avènement des téléphones portables (privés, s'entend), on pouvait matériellement exiger d'un commandant qu'il redouble de rapports aussi détaillés qu'inutiles. Même dans ma forêt coupée de tout réseau Swisscom, je pouvais prendre un véhicule et faire le kilomètre qui me permettait de rejoindre la civilisation électromagnétique. L'occasion faisait donc le larron, et la technologie augmentait la pesanteur administrative.

Les temps et les personnes changent. Plus ou moins. Début 2005, je me retrouvais sur l'île de Sumatra, dans le cadre de la mission humanitaire d'urgence, dans une task force qui devait envoyer un seul « rapport front » complet et détaillé par jour au quartier-général de l'armée, mais où les téléphones portables, sur le mode intercontinental, faisaient sentir leur présence pesante jusque tard dans la soirée (le décalage horaire y était pour beaucoup). Fin 2006, je me retrouvais au Tessin avec mon bataillon, et mon supérieur direct se contentait de rapports quotidiens entre les différentes chancelleries et des informations rapides en cas d'événement important. La technologie et ses dérives potentielles peuvent être maîtrisées avec l'expérience, le bon sens et la confiance.

Néanmoins, je me revois encore dans ma tente de commandement, au son lassant d'une pluie battante, aux côtés d'une lampe à carburant frisant la surchauffe, en train d'écrire le rapport du soir, pour ensuite prendre quelques heures de sommeil et me lancer à l'assaut du rapport du matin! On peut apprendre du pire comme du meilleur.

Publié par Ludovic Monnerat le 16 décembre 2006 à 16:50

Commentaires

:o)

A force, je crois que vous aurez compris que je fais passer la loyauté du soldat avant le bon sens.

"dont l'opinion aussi négative que rare sur ma personne ..."

Il est des temps où l'on ne doit dépenser le mépris qu'avec économie, à cause du grand nombre de nécessiteux. (CB)

Publié par Deru le 17 décembre 2006 à 10:06

Tous les officiers suisses auront reconnu l'ambiance.
Bravo et merci pour cette plongée en nostalgie. Les petites frustrations passent finalement assez vite.

Publié par pan le 17 décembre 2006 à 18:25

Ah tiens, je comprend pourquoi on ne vous a pas vu sur le terrain pendant une semaine ! C'est effarant, je pense que vous auriez eut bien mieux à faire au milieu de cette foret.


Ce qui m'amène ici ce soir, c'est plus précisément de nouveaux faits sur la question des armes d'ordonnances en Suisse qui contredisent sèchement le point de vue de l'auteur de ce blog exprimé dans un billet du 4 janvier 2005 (extrait) :

"De toute manière, malgré ses affirmations alarmistes, M. Aubert en vient à se contredire sur l'ampleur du problème supposé et doit reconnaître l'absence de faits solides pour fonder son propos : (...)."

http://www.ludovicmonnerat.com/archives/2005/01/haro_sur_les_mu.html

Aujourd'hui, une étude en cours de Martin Killias révèle que près de 300 personnes en Suisses perdent la vie à cause des armes d'ordonnances (voir article du Matin Dimanche du 17 décembre).

Ainsi, M. Aubert semble ne pas avoir été si alarmiste à l'époque.

Toutefois, je ne suis pas du tout satisfait par la solution proposée par Martin Killias qui préconise, selon le Matin, un renforcement des contrôles de vente des munitions. En effet, peut-être que ce détail peut échapper à certain, il y a de nombreuses occasions pour celui qui le désire de se fournir en munition tout on long de la vie militaire.

NB: Les résultats définitifs de cette étude sont attendus pour cet été.

Publié par Raphaël le 17 décembre 2006 à 23:44

Raphaël, lorsque l'on parle d'une période de service de milice, il vaut mieux s'identifier, cela évite toute confusion...

Ensuite, concernant l'étude de Martin Killias, je suis naturellement avec intérêt la chose et attend vivement les faits qui fondent des affirmations aussi fracassantes (qui de toute évidence mélangent homicide et suicide).

Publié par Ludovic Monnerat le 18 décembre 2006 à 9:56

Mon rapport au commandant de l'école: SNAFU!

Any comment?

Publié par dahuvariable le 19 décembre 2006 à 7:50