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8 mai 2006

Haute technologie, basse utilité

Dans son édition du 1er mai dernier, l'hebdomadaire Defense News a décrit un aspect intéressant de la confrontation entre les systèmes d'armes ultramodernes et les menaces contemporaines. Il apparaît en effet que les hélicoptères de combat AH-64D Apache Longbow américains sont engagés en Irak sans le radar millimétrique qui donne son nom à ce modèle : cette excroissance spécialisée dans la détection des véhicules blindés et reliée aux missiles antichar Hellfire n'étant d'aucune utilité pour les missions d'appui-feu rapproché qui ont cours depuis la fin de l'invasion, les brigades d'aviation US la démontent pour réduire le poids et la consommation de carburant au quotidien. De ce fait, ce sont les armes les plus rudimentaires de l'Apache - le canon 30 mm et les roquettes de 70 mm - qui sont avant tout employées.

Depuis 2001, l'emploi en mode dégradé des hautes technologies est devenu une chose assez courante : au-dessus de l'Afghanistan, des avions de guerre électronique EA-6B Prowler ont régulièrement été engagés pour brouiller des téléphones portables et de petites radios, au lieu d'installations radar sophistiquées ; en mer Méditerranée comme le long de la Corne de l'Afrique, des frégates et des destroyers aux capteurs dernier cri traquent des navires improvisés transportant pirates potentiels ou immigrés clandestins ; autour des bases US en Irak, des radars de contrebatterie essaient tant bien que mal de localiser les tirs ponctuels d'obus de mortier petit calibre. Les conflits de basse intensité, aujourd'hui comme hier, voient donc les armées conventionnelles mettre en Å“uvre des équipements conçus pour les conflits de haute intensité, et parfois constater que ceux-ci sont trop lourds, trop coûteux, trop sensibles - c'est-à -dire inadaptés.

Cet écueil n'est pas en soi rédhibitoire : un désavantage dans une situation donnée ne signifie pas nécessairement un résultat similaire dans une autre situation. De plus, aborder un conflit de haute intensité avec des équipements conçus pour une intensité moindre peut mener à des déconvenues majeures - comme l'ont par exemple constaté les Britanniques au début de la Seconde guerre mondiale, avec leurs chars de combat trop légers issus des opérations coloniales. Par conséquent, c'est bien la spécialisation excessive des systèmes et des formations qui réduit la flexibilité des deux, notamment en recherchant une performance excessivement coûteuse face à la probabilité d'emploi. L'annulation récente de plusieurs programmes majeurs de l'US Army, comme l'obusier blindé Crusader et l'hélicoptère de reconnaissance Comanche, indique probablement une réflexion allant dans un sens proche.

Une leçon importante de ces applications dégradées est celle-ci : les militaires doivent être prêts à fonctionner dans des modes successivement différents, high tech et low tech, concentrés et dispersés, visibles et camouflés, réactifs et préventifs, décisifs et proportionnels, selon le milieu et les acteurs parmi lesquels ils sont engagés. La numérisation du commandement, la robotisation des systèmes ou encore l'automatisation des analyses ne sont donc que l'extrémité d'un spectre opérationnel - et doctrinal - qui comprend également les fonctionnements les plus simples, à l'ancienne, avec des hommes en face-à -face, des systèmes manuels et des cartes annotées. Ceci n'a d'ailleurs rien de nouveau : l'évolution des armes individuelles n'a jamais diminué l'importance du combat rapproché à mains nues. C'est simplement l'augmentation des espaces d'engagement qui renforce le phénomène.

Publié par Ludovic Monnerat le 8 mai 2006 à 15:17

Commentaires

"go native?"

ps
vous en faites beaucoup de combat (rapproché ) à mains nues?

Publié par Mikhaël le 8 mai 2006 à 17:30

C'est pour cela que le canon, arme polyvalente êt fiable par excellence, doit ête conservé sur les navires et les aéronefs, a contrario des projets misant sur le "tout-missile".

Publié par Stauffenberg le 8 mai 2006 à 23:06

Le problème réside dans le copinage industrie-forces armées, et ce dans tous les pays du monde. Le matériel acheté, la doctrine instruite dépendent plus du lobbyisme que du besoin tactique.

Combien de militaires US expérimentés ont-ils réclamé pendant des années une instruction d' infanterie de base de meilleure qualité ? Quelques gilets pare-balles efficaces plutôt que des gadgets hi tech ? Des Hummer vraiment blindés plutôt que des bip-bip aviatico-navals coûtant des milliards de dollars ? Du renseignement humain et efficace plutôt qu' un système d' écoute Echelon à plusieurs milliards qui aura finalement très peu servi ?

Le plus marrant c' est que la guerre leur donne à chaque fois raison, et qu' à chaque fois on s'en rend compte trop tard...

De mon côté j' aime bien raconter aux ofs supérieurs de nos forces aériennes qu' il faudrait revendre tous les F-18 qui ne volent pas pour acheter des missiles antichar et des fusils de sniping ;-)

Publié par Arnaud le 8 mai 2006 à 23:15

@ Mikhaël, "...vous en faites beaucoup de combat (rapproché ) à mains nues?..." à 62 ans, j'en fait encore :))))))

Publié par Yves-Marie SENAMAUD le 9 mai 2006 à 2:16

« De mon côté j' aime bien raconter aux ofs supérieurs de nos forces aériennes qu' il faudrait revendre tous les F-18 qui ne volent pas pour acheter des missiles antichar et des fusils de sniping ;-) » (Arnaud)

Et sur quoi basez vous cette affirmation ?
L'arme aérienne représente une grande souplesse (théoriquement capable aussi bien de faire de l'interception que de traiter une cible terrestre ou faire de la reconnaissance). D'autre part, plusieurs engagements réels ont effectués par nos forces aériennes (G8 - Davos), même si les F-18 auraient pu être remplacés par des F-5. Enfin, la police aérienne reste une tâche essentielle de nos forces aériennes, liée à la question de souveraineté de l'espace aérien.

Dans ce contexte, les F-18 me semblent plus appropriés à des menaces futures que l'achat de missiles antichar.

Publié par Alex le 9 mai 2006 à 8:56

Alex, je partage votre réflexion sur l'utilité des Forces Aériennes. Je me bornerais juste à souligner qu'en aucun cas les F-5 ne peuvent-ils remplacer les F/A-18 dans la mission de police aérienne : les exposés faits par plusieurs amis pilotes de ces missions, notamment durant le WEF, ont montré que plusieurs caractéristiques du F/A-18 (forte accélération, radar puissant et orienté également vers le bas) en fonction un excellent avion dans ce cadre. Il faudrait mettre à jour en profondeur les Tiger pour les rendre aptes.

Publié par Ludovic Monnerat le 9 mai 2006 à 9:03

Durant la guerre du Vietnam, les vieux Skyraider à piston se sont révéler plus efficace et moins que les chasseurs supersoniques poids lourds de l'USAF pour la COIN ;)

Mais s'il y avait eu lieu un affrontement sérieux avec la RPC, ceux ci n'auraient pas fait long feu...

Publié par Frédéric le 9 mai 2006 à 19:26

Si mes souvenir son bon, des F-5E ont également été engagés lors du symposium de Davos. Si c'est bien le cas votre argumentation est à moitié convaincante...

Alex

Publié par Alex le 10 mai 2006 à 8:20

Evidemment, je ne saurais exclure l'emploi ponctuel d'un Tiger lors des 3 dernières éditions du WEF. Mais les avions effectuant en permanence des Combat Air Patrol de jour et restant prêts à décoller la nuit étaient des F/A-18. La polémique à Sion sur la décollage avec post-combustion l'a encore souligné...

Publié par Ludovic Monnerat le 10 mai 2006 à 8:25

Pour des infos et photos en relation avec cet événement voir sous: http://www.airpic.net/ (attention les oreilles :-)

Alex

Publié par Alex le 10 mai 2006 à 13:22