« mars 2006 | Main | mai 2006 »

29 avril 2006

Entre la vie et la mort

Les chiffres concernant l'évolution en 2005 du terrorisme mondial, publiés avant-hier par le Département d'Etat américain, ont encore une fois souligné l'importance des attentats suicides. Le changement apporté à la méthode statistique fait que les 11'111 attaques terroristes dénombrées intègrent désormais des attentats visant des infrastructures et des systèmes, comme des oléoducs en Irak, et que par conséquent la moitié de ces attaques n'ont pas entraîné de décès. En revanche, parmi les 14'602 personnes ayant péri suite à ces attentats (dont la majorité en Irak, soit près de 8300), presque 20% d'entre elles ont été victimes de 360 attentats suicides, qui ne représentent qu'environ 6,5% des actes terroristes.

Cette disproportion montre, si besoin était, qu'il s'agit bien de la méthode terroriste la plus dangereuse, dans la mesure où seules des limites matérielles (dispositifs de sécurité, explosifs utilisés, densité de la cible) et cognitives (connaissances du terroriste) peuvent entraver le succès ou les effets d'une action mue par une volonté et une conviction extrêmes. C'est également celle qui a l'impact psychologique le plus grand, en raison de sa médiatisation potentielle et de la détermination qu'elle illustre, sans toutefois que cet impact soit nécessairement positif ; il est au contraire le plus souvent contre-productif, comme l'a été le terrorisme en général à travers l'histoire. Enfin, c'est la méthode qui nécessite les réponses les plus difficiles, comme le « shoot-to-kill » adopté par les policiers britanniques suite aux attentats de Londres et menant directement à la transformation de nos sociétés en champs de bataille par l'adoption de procédures militaires et non plus judiciaires.

Un point essentiel, dans cette méthode terroriste, réside cependant dans sa dimension temporelle : l'anatomie de l'attentat suicide montre que le passage à l'acte survient le plus souvent après une préparation mentale prenant plusieurs années, voire davantage, et que la décision de se transformer en bombe humaine vise avant tout à la transcendance par un combat sanctifié. En d'autres termes, une décision prise à l'instant T de lutter contre les formes les plus radicales de terrorisme revient à tenter de contre-balancer dans l'urgence des années d'endoctrinement, de rationalisation et de préparation ; autant dire une action qui s'inscrit nécessairement dans la durée, et dont la composante sécuritaire ne peut avoir qu'un rôle d'appui - une contribution défensive, en tant qu'élément de protection et d'intégration (sociétés occidentales), et une contribution offensive, en tant qu'élément favorisant la diffusion des idées.

In fine, tout revient en effet à effacer les schémas d'un culte mortifère, dont l'islamisme est l'incarnation actuelle, pour les remplacer par d'autres ; à faire préférer la vie à la mort. Ceci me paraît impossible pour les sociétés qui préfèrent le suicide à l'adaptation, face à l'intégration occidentalisante de la planète, mais pas a priori pour les individus qui en sont issus. Je doute cependant que la ghettoïsation des collectivités potentiellement mortifères, sous la forme de pays entiers ou de quartiers dans nos villes, soit une solution soutenable. Quelle que soit les horreurs qu'ils entraînent, les attentats suicides conventionnels ne peuvent tuer qu'un nombre restreint de personnes à l'échelle d'une nation ; il faut accepter le risque du terrorisme suicidaire pour ne pas en être tous victimes, et donc renoncer à une sécurisation extrême de nos sociétés, tout en combattant impitoyablement ses tenants - thuriféraires, idéologues, commanditaires, collaborateurs comme exécutants - pour éviter une escalade incontrôlable.

Ce raisonnement perd néanmoins la validité que je lui prête dès lors que l'on parle d'armes de destruction massive!

Posted by Ludovic Monnerat at 19h43 | Comments (16) | TrackBack

26 avril 2006

Une capitulation lexicale

La lecture de cet article m'a absolument effaré, parce que je ne pensais pas que le politiquement correct - un mal auquel il est déjà difficile de se soustraire au quotidien - pouvait prendre de telles proportions. Des responsables de l'Union européenne sont en train d'établir un lexique de termes à employer en matière de terrorisme, en essayant d'exclure toute expression pouvant à leur sens être comprise de manière trop générale :

Officials in Brussels have embarked on an unusual exercise, combing their dictionaries to excise words and phrases that could cause offense.
When the review is complete and the rules laid down, you will not, for example, hear EU officials talk any more about "Islamic terrorism."
That sort of shorthand reference to the bombings in Madrid and London, and other outrages committed in the name of Islam, is commonplace today. But EU policymakers worry that it lumps all Muslims into the same category, and angers them.
"There is no justification at all for including all law-abiding Muslim citizens in our messages about terrorism," says Friso Roscam-Abbing, an EU spokesman. "The politically more correct term will be 'terrorism that abusively invokes Islam.' "
"That may be all very long and cumbersome," he acknowledges. "But millions of Muslims live in the EU, and they are simply not terrorists."

La logique pervertie de cette méthode ne semble pas sauter aux yeux de leurs auteurs, alors même qu'elle revient à ancrer dans l'Union européenne une conception de l'islam que les musulmans eux-mêmes - comme le montrent les sondages - sont loin de tous partager. Mais il y a plus grave encore : en pratiquant l'autocensure, les responsables de l'UE imposent à toute une administration des règles conçues pour choyer une minorité et la conforter dans son attitude fréquemment hostile à l'intégration, au loin de faire de celle-ci un objectif central. Puisque les attaques terroristes commises en Europe et dans le monde le sont à une écrasante majorité par des musulmans, comment peut-on ainsi écarter l'islam de toute critique - alors que toute religion est critiquable - et prétendre affronter le problème ?

Je ne fais pas partie de ceux qui examinent le monde entier dans la lorgnette du djihad, justement parce que nous vivons à une époque où les perspectives, les matrices identitaires et culturelles s'entrechoquent et s'interpénètrent ; les causes de tensions et de conflits sont multiples, et l'islam en est une - certes majeure - parmi d'autres. Malgré cela, je trouve que cette nouvelle initiative bruxelloise renforce le cliché du technocratisme déconnecté des réalités. Au lieu de se faire les avocats des populations musulmanes sur leur sol, les responsables de l'UE feraient mieux de se faire les avocats des valeurs et des intérêts européens dans le monde. Il est vrai que les responsabilités accordées sans représentation populaire favorisent ce type de dérive élitaire!

Posted by Ludovic Monnerat at 17h21 | Comments (48) | TrackBack

25 avril 2006

Les Suisses et le terrorisme

Les attentats commis hier dans la station égyptienne de Dahab, avec 3 bombes placées délibérément dans des lieux publics, ont fait apparemment au moins 23 morts et 62 blessés. Comme durant les années 90, où les attaques terroristes islamistes ont fait plus de 1000 morts, la majorité des victimes sont des citoyens égyptiens frappés en même temps que leur gouvernement, pour lesquels le tourisme reste une source majeure de revenus. Cependant, des ressortissants étrangers ont également été touchés, et le décès d'un citoyen suisse a notamment été annoncé. Ce qui ne peut bien entendu que susciter un intérêt particulier chez ceux qui ont le devoir de protéger la Suisse et sa population (entre 60 et 70 Suisses étaient sur place)!

Toutefois, les victimes suisses du terrorisme (j'entends ici les personnes tuées, et non blessées ou traumatisées, puisque de tels effets sont plus difficiles à mesurer précisément) ne sont pas exactement une priorité politique dans notre pays. Il est d'ailleurs difficile d'obtenir une liste complète, et mes recherches - certainement insuffisantes - pour les 20 dernières années m'ont amené aux chiffres suivants :

Je saurais gré aux lecteurs de ce site de bien vouloir communiquer les victimes helvétiques que cette liste a omises ou corriger ses erreurs. Malgré cela, on parvient au chiffre d'au moins 45 morts en 20 ans, qui du point de vue statistique est extrêmement bas et n'indique pas de recrudescence récente, mais qui du point de vue politique et stratégique reste significatif. Il pose en effet la question suivante : dans la mesure où ces citoyens suisses - en tout cas depuis Louxor - ont été délibérément tués sans que leur nationalité suscite la moindre retenue, bien au contraire, à partir de combien de morts un Etat doit-il considérer ceci comme une attaque contre lui ? En d'autres termes : puisque nous faisons partie de l'Occident chrétien, blanc, high tech et opulent, à partir de combien de morts devons-nous considérer que les menaces à notre endroit se sont concrétisées, et que nous sommes en guerre ?

Une telle interrogation peut difficilement être tranchée dans un sens ou dans l'autre, puisqu'une vie humaine peut être à la fois tout et rien (ou presque), suivant la perspective que l'on adopte. Pourtant, alors que par le passé des guerres ont été déclenchées pour une oreille coupée, un télégramme insultant ou un ultimatum implacable, il reste assez surprenant de constater que l'on peut aujourd'hui tuer des Suisses sans s'attirer les foudres de la Confédération. Je ne suis pas sûr que nos ancêtres belliqueux apprécieraient! ce d'autant plus qu'un large éventail de réponses diplomatiques, judiciaires, financières et sécuritaires existent. Peut-être faudra-t-il que des Suisses meurent en Suisse du terrorisme contemporain, c'est-à -dire avant tout islamiste, pour qu'une telle réaction se produise - tant il est vrai que seul le sang parvient à émouvoir, et donc mouvoir, les démocraties.

Posted by Ludovic Monnerat at 10h48 | Comments (33) | TrackBack

24 avril 2006

Lucerne au printemps

LucernePrintemps.jpg

Cet après-midi, je suis retourné en Suisse centrale pour donner une nouvelle fois un exposé dans un stage de formation, en l'occurrence celui d'état-major II, réservé aux officiers EM des Grandes Unités. J'ai présenté à la cinquantaine de participants mon exposé sur les conflits modernes, désormais plus que rôdé, et j'y ai un plaisir tout particulier à le faire en français ! :-) Ensuite, je suis rapidement passé sur les quais de Lucerne pour y admirer le printemps venant d'éclore...

Posted by Ludovic Monnerat at 15h40 | TrackBack

Une panne ponctuelle

En raison d'un problème technique, ce site a perdu toute interactivité ces dernières 24 heures, et plusieurs commentaires n'ont pu être immédiatement mis en ligne. Je prie leurs auteurs d'accepter mes excuses. Un message à mon informaticien génial, et tout est rentré dans l'ordre ce matin ! :-)

Posted by Ludovic Monnerat at 7h53 | TrackBack

23 avril 2006

L'impasse du non alignement

Les dernières déclarations attribuées à Oussama ben Laden, diffusées ce jour sur Al-Jazira, constituent un nouvel exemple de la rhétorique belliciste et globale que martèlent les islamistes à chaque occasion. Au-delà de la justification du terrorisme, puisque chaque citoyen occidental respectueux des élections et votations de son pays est déclaré cible légitime, l'appel à combattre toute force de l'ONU déployée au Soudan et la dénonciation des suspensions des aides aux Palestiniens confirment l'interdépendance, au nom de l'islam, de nombreux conflits décentralisés, et la vocation planétaire des liens existant entre eux. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois, loin de là , que la figure de proue historique de la mouvance islamiste sunnite s'en prend directement aux Nations Unies. Sans que les conséquences logiques de cette opposition ne soient vraiment tirées.

Le discours de ben Laden est en effet exclusif : même le gouvernement d'obédience islamiste de Khartoum ne trouve pas grâce à ses yeux, malgré des « intérêts communs », et ne saurait se substituer à l'autorité spirituelle et temporelle que revendique la mouvance Al-Qaïda. En d'autres termes, à plus ou moins brève échéance, tous ceux qui n'en sont pas membres deviennent ennemis. Malgré l'amalgame qui est souvent fait avec les positions très dures affichées par les Etats-Unis au lendemain du 11 septembre 2001, excluant toute neutralité dans le conflit en cours, on se trouve ici face à un ultimatum d'une autre ampleur : alors que l'administration Bush exerce des pressions tentaculaires pour inciter et/ou contraindre les Etats à coopérer, c'est l'existence même des Etats, et partant leurs actions, qui est combattue par la mouvance islamiste à travers son rêve d'un califat planétaire.

Que cet ultimatum soit difficile à pleinement intégrer ne doit pas étonner : il s'oppose si radicalement à tout le corpus des relations internationales qu'il n'offre aucune prise à la politique étrangère et se situe exclusivement dans le domaine sécuritaire (renseignement, défense, justice et police). Les réflexes que la diplomatie continue de pratiquer, à plus forte raison lorsque l'on tente un non alignement censé créer des conditions plus favorables pour le dialogue et la négociation, sont donc directement remis en question par les déclarations de ben Laden et consorts. Ceci devrait logiquement amener certaines interrogations, y compris pour le cas spécifique de la Suisse : est-ce que notre engagement militaire sous la bannière de l'ONU ou sous mandat onusien, en Afghanistan, au Proche-Orient ou ailleurs, constitue une implication volontaire dans un conflit ? Est-ce que nos programmes d'aide au développement ne sont pas, d'un certain point de vue, des actes de guerre ? Peut-on ignorer l'opinion de ceux qui nous déclarent la guerre ?

Bien entendu, la Suisse est un acteur mineur même sur le plan européen, et on peut s'imaginer pouvoir en quelque sorte passer entre les gouttes. A ceci près que la réalité de l'interpénétration des cultures et des identités nous a déjà rattrapés : ce samedi, en traversant la ville de Bienne, j'ai par exemple croisé deux hommes de haute taille, au physique arabe, portant une longue barbe impeccablement taillée, tout vêtus de blanc, et déambulant fièrement sur le trottoir. Qui sait exactement l'impact d'un discours de ben Laden sur ceux qui, dans mon pays, regardent chaque jour Al-Jazira, et non la TSR ? Le non alignement était intellectuellement concevable dans un monde bipolaire ; à une époque marquée par l'éclatement du sens et de l'espace, il ne constitue qu'une impasse.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h13 | Comments (13) | TrackBack

21 avril 2006

Un château dans le lointain

Erlach.jpg

Pas besoin d'aller en Norvège pour apercevoir des paysages magnifiques : cette vue du château d'Erlach depuis La Neuveville, de l'autre côté du lac de Bienne, vendredi dernier, à l'orée d'un week-end des plus agréables, était un spectacle ravissant.

Posted by Ludovic Monnerat at 16h25 | Comments (3) | TrackBack

20 avril 2006

To blog or not to blog

Pourquoi aussi peu de responsables politiques, économiques ou autres tiennent-ils un blog ? A priori, il s'agit d'un mode de communication simple, direct, malléable, apte aux réactions immédiates, entièrement contrôlable (si l'on supprime les commentaires) et susceptible d'obtenir une audience assez vaste, ou du moins influente (via les médias traditionnels). Certes, les exemples actuels, comme ceux tirés de campagnes électorales récentes, ne montrent que rarement un emploi convaincant de ce nouvel outil. Il n'est cependant pas interdit d'imaginer autre chose, par exemple que le Chef de l'Armée - pour prendre une hypothèse tirée de mon domaine principal - ouvre son propre blog, l'alimente au quotidien avec les éléments publiables de son activité, comme les visites à la troupe, les rapports officiels ou encore les apparitions médiatiques, et en profite pour marteler les messages essentiels à son échelon. Pourquoi pas ?

On me rétorquera en premier lieu que les responsables dont les activités sont « porteuses » n'ont probablement pas le temps et/ou le goût d'écrire des billets, et que le recours à des auteurs anonymes dans leur entourage immédiat reviendrait à galvauder le concept du blog. Je répondrais à la première objection qu'il s'agit avant tout d'une affaire d'organisation, d'habitude et d'inclination littéraire, forcément différente chez chacun, et à la seconde que les hauts responsables sont déjà accoutumés à prononcer des discours ou à signer des articles rédigés par d'autres. Le blog officiel d'un dirigeant pourrait donc venir compléter les vecteurs de communication traditionnels, à supposer bien entendu que le personnage trouve un intérêt à rédiger au moins quelques lignes ou quelques mots-clés pour permettre la mise en ligne d'un contenu à la fois authentique, actuel et intéressant.

On me rétorquera ensuite que la plupart des responsables n'ont qu'une liberté d'expression restreinte, à la notable exception de ceux situés au sommet de la hiérarchie, et qu'ils sont de toute manière astreints à un devoir de réserve limitant sévèrement les sujets pouvant être abordés. Je répondrais à la première objection qu'il s'agit avant tout d'une affaire de conduite et d'intégrité, chaque citoyen conservant un droit intégral à sa liberté d'expression, et à la seconde que le devoir de réserve n'est bien souvent que l'argument permettant de faire taire des individus posant des questions gênantes et qu'on l'oublie très vite dans les réunions semi-publiques qui rassemblent régulièrement les cercles politiques, médiatiques, académiques ou autres. A mon sens, chaque dirigeant pourrait donc tenir un blog personnel, dont le contenu ne pourrait en aucun cas être rapproché des positions affichées par sa hiérarchie ou son employeur, ou même de son blog officiel.

Abordons la question sous un angle à la fois hypothétique et absurde : qu'aurait fait le général Guisan si les blogs avaient existé de son temps, avec une population ayant accès à Internet ? Je l'imagine assez bien écrire quelques mots-clefs par courriel à son fidèle Barbey, en lui ordonnant de « mettre tout ça en musique » sous la forme d'un billet, puis assumer son immense responsabilité tout en songeant à sa nouvelle organisation, « Armée et Réseau », mise en ligne pour mieux faire passer ses messages à ses concitoyens! Toute plaisanterie mise à part, je veux dire par là qu'un vecteur de communication et de persuasion tel que les blogs n'aurait jamais échappé à un homme aussi conscient de l'opinion publique. Et si de nos jours l'expression individuelle, spontanée et interactive du blog n'est pas encore entrée dans les mÅ“urs des grandes organisations, ce n'est qu'une question de temps avant que des esprits plus avisés en tirent pleinement parti.

Posted by Ludovic Monnerat at 23h36 | Comments (7) | TrackBack

19 avril 2006

Des chiffres lourds de sens

Trouvé sur le site Conscience Politique, les chiffres des violences urbaines commises sur territoire français en novembre dernier, selon les déclarations du ministre délégué aux Collectivités territoriales, Brice Hortefeux :

« Au plus fort des événements, du 27 octobre au 20 novembre, plus de 10 300 véhicules ont été incendiés, dont 4 200 en ÃŽle-de-France. Plus de 200 bâtiments publics et 74 bâtiments privés ont été détruits, ainsi que 7 dépôts de bus et 22 bus ou rames de trains. » Pour le seul département de Seine-Saint-Denis, 1 266 véhicules, dont 3 bus ont été brûlés, 78 bâtiments ont été dégradés ou détruits, dont une caserne de pompiers, un local de police, 17 écoles, 12 collèges, 7 gymnases. Brice Hortefeux a rappelé que 139 fonctionnaires et militaires avaient été blessés, déplorant par ailleurs que « des agressions d'une rare violence » aient été commises (dont l'une a coûté la vie à un retraité de 61 ans). Les tribunaux ont prononcé 422 peines de prison ferme, ou partiellement ferme.

Ces chiffres viennent à mon sens confirmer a posteriori mon jugement sur les événements, à savoir qu'ils ont révélé une situation de conflit de basse intensité (il vaudrait mieux écrire très basse pour éviter l'amalgame avec des conflits armés contemporains), dont l'aggravation future est inévitable si la réalité qu'ils dévoilent et ses conséquences ne sont pas acceptées - ce qui me semble aujourd'hui loin d'être le cas. Le comportement de la classe dirigeante française sur le thème du CPE, que j'ai certes suivi de loin, fonde cette dernière appréhension.

Posted by Ludovic Monnerat at 15h01 | Comments (31) | TrackBack

18 avril 2006

La possibilité de la guerre (1)

A chaque époque la guerre dont elle est capable. Cette formulation sommaire est issue de réflexions récentes sur la diversité et l'alternance des formes de conflits au fil du temps, et sur la constance de la violence armée en dépit des tentatives visant à la réduire drastiquement. A l'heure où la plupart des opérations militaires s'inscrivent dans le cadre de missions de stabilisation, et donc visent à maîtriser cette violence au lieu de la déchaîner elles-mêmes, une réflexion dans ce sens me paraît souhaitable. La focalisation sur une seule forme de violence reste tout aussi funeste aujourd'hui qu'hier, et croire désormais à l'inanité des capacités de défense symétrique est autant une erreur - à mon sens - que le mépris des conflits de basse intensité au siècle dernier. Les formes de la guerre ne découlent pas de son existence [ou plutôt de son essence], mais bien du milieu dans lesquelles elles peuvent se manifester.

Ainsi, le développement de l'arme nucléaire a empêché, jusqu'ici du moins, la guerre totale de se reproduire sur le modèle des conflits mondiaux, avec leur montée aux extrêmes si caractéristique ; on pourrait même dire des bombes atomiques qu'elles ont tué la guerre classique entre nations industrialisées en provoquant un déséquilibre insupportable entre les pays détenteurs de l'arme nucléaire et les autres. Par ailleurs, l'alourdissement des armées conventionnelles modernes, c'est-à -dire aéromécanisées, l'augmentation drastique de leur efficacité au combat et la dilatation des secteurs d'engagement peuvent engendrer des coûts astronomiques, en hommes comme en devises, pour toute opération durable et d'envergure. La guerre classique est donc devenue trop risquée et trop coûteuse pour la plupart des enjeux et la plupart des acteurs ; du coup, la guérilla et le terrorisme sont devenus les formes de guerre les plus fréquentes, parmi des conflits de haute intensité rares et souvent brefs.

Ce basculement des méthodes n'a rien cependant rien de nouveau. Au début de la Seconde guerre mondiale, après la capitulation française, la domination écrasante du IIIe Reich sur le continent européen a propulsé sur le devant de la scène les opérations spéciales britanniques, et donc une forme de guerre indirecte adaptée aux circonstances. Au tournant du siècle dernier, les armées britannique et américaine - impossibles à vaincre de front - ont fait face à des guérillas féroces en Afrique du Sud et aux Philippines, qu'elles n'ont vaincu qu'en recourant à des méthodes impitoyables. De même, les armées au XVIIIe siècle sont souvent devenues tellement lourdes et axées sur la guerre de siège que les manÅ“uvres indirectes, utilisant des troupes légères pour mener la petite guerre, ont été nécessaires pour obtenir des succès que les méthodes conventionnelles auraient rendus trop coûteux. La quête de voies détournées, plus longues mais moins risquées, est ainsi une constante de la stratégie.

Quelles sont les tendances de notre époque ? La guerre se dérégule, se privatise et s'étend aux sociétés entières. La spirale descendante que subissent la plupart des armées occidentales, dont les capacités globales se réduisent chaque année davantage, se conjugue à la diabolisation de la guerre - jusqu'aux plus hauts échelons politiques - pour empêcher les Etats d'être encore les maîtres de la guerre, et donc de la paix. En parallèle, l'évolution technologique met à la portée de groupes non étatiques et d'individus des outils sans cesse plus puissants, voire même de nouveaux espaces conflictuels, qui permettent de contourner la puissance résiduelle, et très loin d'être négligeable, des Etats. En d'autres termes, nous assistons actuellement à un basculement vers des formes de guerre qui évitent autant que possible le champ de bataille, ou dans un sens plus large les forces de sécurité, pour frapper leurs objectifs véritables - politiques, économiques ou culturels.

J'arrête ici ma réflexion succincte, et attend avec intérêt vos commentaires avant de la poursuivre.

Posted by Ludovic Monnerat at 23h01 | Comments (23) | TrackBack

17 avril 2006

L'artificiel et le naturel

MontSoleil.jpg

Samedi dernier, une ballade en terre jurassienne m'a amené au sommet du Mont Soleil et m'a permis de découvrir le spectacle saisissant d'une éolienne tournant à vive allure, déchirant l'air avec autant de bruit que de majesté, au sein d'un paysage somnolant encore sous un dernier voile de neige. Cette superposition de l'artificiel et du naturel génère à mon goût une beauté étrange et stimulante...

Posted by Ludovic Monnerat at 22h07 | Comments (3) | TrackBack

13 avril 2006

Avant le grand sommeil

Au sortir d'un engagement militaire intense, une question qui me frappe souvent est celle de la fatigue. Des journées de travail de 16, 18 et même 19 heures (l'armée suisse ne pratique pas vraiment les horaires de type OTAN) produisent immanquablement une fatigue qui peut être gérée au quotidien, avec l'adrénaline que produisent la proximité des délais et l'importance des tâches, mais dont les effets sont fréquemment sous-estimés. De tels rythmes sont certes assez rares, mais mes différents services m'ont régulièrement confronté à des journées comptant 14 heures de labeur. On raconte d'ailleurs dans nos rangs qu'il est très simple de vaincre l'armée suisse : il suffit de la laisser se préparer toute seule, s'astreindre à des journées interminables et mettre tout son monde à genoux par la fatigue ainsi générée ! :-)

A travers différentes lectures historiques, j'ai souvent été frappé par l'importance de la fatigue et par la rareté des mesures prises pour la réduire. Patton avait dit en Sicile d'un divisionnaire refusant de lancer une attaque à la date ordonnée qu'il « avait les foies » en raison de la fatigue (je cite de mémoire ; il s'agissait peut-être du général Truscott) ; mais sa méthode de commandement ne laissait pas vraiment de possibilité de repos à ses subordonnés. A son arrivée à la tête de la VIIIe Armée, Montgomery a surpris tout le monde en ordonnant que son sommeil ne soit en aucun cas troublé par l'arrivée de messages nocturnes importants, et que son état-major soit logé confortablement au lieu d'employer les mêmes tentes que la troupe. Dans un registre plus dramatique, dans les dernières pages de son journal, le commandant René Mouchotte mentionnait furtivement la fatigue immense que lui imposaient les missions de combat aérien!

La capacité à fonctionner efficacement dans des conditions difficiles, dont la fatigue fait d'autant plus partie qu'il est très facile de la provoquer, fait partie de toute formation militaire. Il n'est pas possible de simuler la lassitude des opérations de combat prolongées, mais il est possible de tester plus ou moins ponctuellement, par des exercices d'endurance, les dispositions des individus. Durant ma semaine d'endurance à l'école d'officiers, par exemple, j'ai dormi 15 heures en 5 nuits, et j'ai vu de mes propres yeux comment l'expression « dormir debout » peut se concrétiser dans la réalité ; les examens finaux des stages de formation d'état-major général amènent chaque officier à travailler entre 30 et 32 heures d'affilée, et à effectuer seul un labeur qui mobiliserait un petit état-major. Mais ceci reste limité dans le temps, et c'est bien la capacité à gérer et à limiter la fatigue qui, à terme, s'avère décisive.

Dernièrement, un officier général de l'armée suisse a expliqué en ma présence qu'il avait la chance de fonctionner selon des cycles de 3 heures, et qu'il lui suffisait de dormir ce laps de temps - réveil enclenché - pour conserver un état de forme optimal ; une telle faculté n'est toutefois guère fréquente. Pour ma part, je peux me contenter durablement de 5 heures de sommeil par nuit, même si des siestes ponctuelles sont vivement appréciées. En cas de quota insuffisant, en revanche, je constate progressivement une diminution de l'efficacité (perte de vue d'ensemble, défaillances de mémoire à court terme), une tendance à dramatiser, une susceptibilité accrue, mais aussi un rire plus facile et une propension marquée à la fantaisie. Comme quoi tout n'est pas entièrement négatif !

Dans la mesure où je suis dans cet état, je vais néanmoins m'accorder aussi vite que possible un repos qui, soyez en assurés, est pleinement mérité. :-)

Posted by Ludovic Monnerat at 22h18 | Comments (20) | TrackBack

10 avril 2006

En direct de nulle part

Comme prévu, ma présence sur ce site connaît une interruption prolongée. Il y a parfois des périodes qui nécessitent un tel engagement que des priorités claires doivent être fixées, et que malheureusement des activités aussi passionnantes que tenir un blog passent au second plan. Merci par avance pour votre patience, qui devra encore être démontrée pour environ 1 semaine, et à bientôt ! :-)

Posted by Ludovic Monnerat at 14h03 | Comments (3) | TrackBack

2 avril 2006

Un blog économique à suivre

Les analyses économiques et monétaires de Jean-Pierre Chevallier font depuis belle lurette le régal de ses destinataires ; leur auteur vient de mettre en ligne son blog, qui offre une perspective tranchant particulièrement sur les idées mises en oeuvre en Europe dans le domaine économique. Voilà une initiative louable !

Posted by Ludovic Monnerat at 22h09 | Comments (15) | TrackBack

1 avril 2006

Le bilan de mars

Conformément à la tradition de ce site, je profite du bilan mensuel pour remercier cordialement celles et ceux qui le consultent et qui contribuent aux débats. La fréquentation au mois de mars a connu une légère diminution dans le nombre quotidien de visites (2500 contre 2504), une baisse du nombre de pages (5289 contre 6357) et une légère hausse des hits (10513 contre 12103). Mes absences dues à un séjour à l'étranger et à mes activités en Suisse ont tout de même eu un impact.

Bien sûr, ce bilan un rien rébarbatif et toujours relatif se doit d'être agrémenté de quelques lignes humoristiques. Voici donc mes commentaires à nombre d'entrées grâce auxquelles les moteurs de recherche ont envoyé par ici de très honorables visiteurs :

Bref, merci à tout le monde !

Posted by Ludovic Monnerat at 17h10 | Comments (1) | TrackBack