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22 février 2006

Vers des êtres multitâches

Tout à l'heure, sur le chemin menant de mon bureau à la gare, j'ai été rattrapé et dépassé par une jeune femme dont le comportement était plutôt intéressant : elle roulait lentement à vélo, une main sur le guidon et l'autre s'activant frénétiquement sur son téléphone portable ; mais la rédaction d'un SMS ne l'absorbait pas complètement, puisqu'elle surveillait également le chien qu'elle promenait - sans laisse ! - et qu'elle ramenait périodiquement à l'ordre d'un ton pour le moins comminatoire. Et ainsi de suite au fil des hectomètres, dans une rue de la capitale, puis en traversant une route, sans jamais lâcher le téléphone, mettre pied à terre ou attacher le chien. Un bel exploit, quoique un brin inconscient !

C'est une tendance des nouvelles technologies que de rendre les êtres humains de plus en plus multitâches, de plus en plus efficaces. La miniaturisation et les liaisons sans fil permettent désormais de mettre à profit les déplacements pour faire des choses qui auparavant nous auraient immobilisés, qu'il s'agisse d'utiliser son ordinateur portable dans le train, de mener des conversations téléphoniques en voiture, ou inversément. Les logiciels de bureautique et les appareils multifonctionnels (smartphones) offrent une mémoire électronique omniprésente et font office de bureaux virtuels se synchronisant l'un avec l'autre. Les outils ne cessent de se perfectionner et de transformer nos vies.

Cette réflexion m'est venue la semaine dernière, lorsque j'ai organisé au dernier instant ou presque une tranche de 48 heures assez condensée et mouvementée. Réserver une chambre d'hôtel par un coup de fil en marchant ; commander un billet d'avion sur Internet depuis le train ; réserver un chauffeur par courriel sur le même trajet ; consulter l'horaire des trains depuis la chambre en question ; localiser un lieu de rendez-vous via le web pour trouver le meilleur trajet depuis la gare ; coordonner par SMS le point de contact du chauffeur ; rédiger une lettre depuis l'avion et l'envoyer après un bref trajet en voiture. Combien de personnes et combien de temps aurait-il fallu voici 20 ans pour effectuer ces tâches aujourd'hui tellement simples, tellement basiques ?

La technologie n'a toutefois pas pour seul effet d'accélérer et de paralléliser : elle aboutit également à automatiser des fonctions jadis effectuées par les êtres humains. Au quartier-général de l'armée, les secrétaires sont - si j'ose dire - une espèce en voie de disparition ; elles sont remplacées par des assistantes, qui ont des responsabilités bien plus élevées, parce que leur travail a été réparti entre la bureautique (au niveau du courrier, je reçois par exemple environ 1 lettre pour 30 courriels) et les autres personnes (courriels, partage et distribution des tâches, rendez-vous fixés en regardant les agendas des autres, etc.). De manière générale, les « petits boulots » tendent à disparaître ; les « petites mains » des états-majors sont de moins en moins des « fax à pattes », et de plus en plus des spécialistes du support informatique.

La conséquence de cette évolution est d'augmenter le nombre et l'importance des créateurs par rapport aux gestionnaires, de transformer les utilisateurs en co-auteurs, de décentraliser les cycles de décision. Nous aurons toujours davantage besoin d'individus capables de créer, de construire, de mettre de l'ordre dans le chaos, de projeter du contenu sur le vide, et de concrétiser le tout, de le mettre en Å“uvre de façon à la fois indépendante et synchronisée ; d'êtres multitâches à même d'exploiter la technologie pour augmenter leur espace de liberté et leur envie de le combler.

La question est de savoir ce que l'on fera du chien ! :)

Publié par Ludovic Monnerat le 22 février 2006 à 21:36

Commentaires

"C'est une tendance des nouvelles technologies que de rendre les êtres humains de plus en plus multitâches, de plus en plus efficaces"
Plus efficace, ce n'est pas certain. Relisons le Phèdre de Platon: l'écriture permet de conserver la trace écrite de nombreuses paroles mais, ce faisant, l'homme perd cette fabuleuse mémoire qu'il avait été obligé de développer avant l'invention de l'écriture.
Les inventions de la technologie de l'information font de nous des conduits, des tuyaux à information. On en engloutit des tonnes par jour, mais cela ne fait que nous traverser. Nous n'en retenons rien...

Publié par Eric M le 22 février 2006 à 22:05

Vu de mes yeux: un type qui roulait en voiture, en ville, dans un trafic monstre, en téléphonant avec son mobile en mode main libre, en mangeant un sandwich d'une main, en tapotant sur son iPaq de l'autre (le volant coincé entre les genoux).
Peut-être que nous tendons à défier le théorème d'Einstein qui disait que nous n'utilisons que 10% de notre cerveau!

Publié par dahuvariable le 22 février 2006 à 22:10

C'est clair, on est beaucoup plus enclin à faire plusieurs choses radicalement différentes en même temps, à "travailler en parallèle"

D'un autre côté on assiste du coup également à un phénomène de dispersion induit par ces outils ou plutôt ces nouvelles habitudes (on commence tout plein de ptites tâches qu'on oublie de finir parce qu'on a déjà recommencer toute sorte d'autres petites tâches, etc.) et une perte en précision aussi (ex: les secrétaires tapent généralement bcp moins vite et moins juste qu'avant, puisque maintenant elles ont "droit à l'erreur" avec le traitement de texte). Sans parler du stress généré par ce flux tendu... Bref, je m'interroge (moi qui suis un addict de ces méthodes de travail) sur les "dommage collatéraux" aussi bien en terme de production que sur les individus...

Publié par burninghat le 22 février 2006 à 22:36

@Ludovic

It a scientific fact...

"Women's brains have more of the white matter that allows them to handle multitasks, not like men's brain that focuses on one activity."

http://today.uci.edu/news/release_detail.asp?key=1261

"Un bel exploit, quoique un brin inconscient !" Pas pour ELLE ;-)

La féminisation de la société a du bon et les progrès technologiques arrivent à point nommé, vous ne trouvez pas messieurs?

Publié par elf le 23 février 2006 à 1:16

Si la matière grise était rose, personne n'aurait d'idées noires.

Publié par Alfred Walnut le 23 février 2006 à 9:14

@ elf

Heureusement que les femmes (enfin la plupart) n'ont pas seulement la cervelle en avance sur les hommes. ;-)

Publié par Sisyphe le 23 février 2006 à 11:40

J'admets volontiers que la critique est facile et l'art (du renseignement) difficile, mais la lecture de la Tribune de ce matin m'exaspère...

http://www.tdg.ch/tghome/toute_l_info_test/geneve_et_region/islamique__23_02_.html

Publié par elf le 23 février 2006 à 12:48

"Peut-être que nous tendons à défier le théorème d'Einstein qui disait que nous n'utilisons que 10% de notre cerveau!"

Je suis sûr de parvenir à faire beaucoup moins.

Publié par Stéphane le 23 février 2006 à 13:43

Avez-vous lu l'artice de la tdg aujourd'hui ?

http://www.tdg.ch/tghome/toute_l_info_test/opinion/edito_2.html

commentaire:
Qui pourrait me rappeler les termes utilisés lors de la votations négative sur l'EEE ?

Publié par Deru le 24 février 2006 à 8:06