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28 février 2006

Une question de communication

Récemment, un camarade avec lequel je travaillais sur un règlement militaire m'a fait remarquer que, au fil de l'avancée de sa carrière, il avait du mal à écrire « normalement » ; la discussion est venue alors que nous formations un paragraphe un brin complexe en un énoncé suivi de quelques énumérations. Ce qu'il voulait dire, c'est que la pratique des ordres militaires - structurés de manière à mettre en évidence les informations principales - avait changé sa manière de s'exprimer, de la même manière que la pratique intensive des présentations PowerPoint peut modifier les échanges. Ce qui est gagné en méthode, en concision et en clarté est perdu en spontanéité, en subtilité et en empathie.

Les armées ont adopté avec enthousiasme les moyens de communication modernes ; la semaine dernière, durant le Symposium du CHPM, il était assez frappant constater la différence entre les exposés présentés par des académiciens, le plus souvent pauvres en illustrations ou reposant même sur un texte lu, et ceux des 3 officiers des états-majors d'armée présents, avec chacun une vingtaine de folios PowerPoint finement ouvragés. Une telle tendance peut d'ailleurs mener à des excès indéniables, et les forces armées américaines ont pris des mesures dès la fin des années 90 pour réduire la surcharge des réseaux due à l'inflation des fichiers de briefings contenant une overdose de folios. Un phénomène qui met avant tout les réseaux sécurisés en difficulté, et incite à ne pas les employer.

Le courrier électronique est également une manière de prolonger l'altération de la communication. Il est souvent utilisé pour transmettre des directives routinières, des rappels concrets, ou pour coordonner la rédaction de documents ; de ce fait, les courriels circulant sur les réseaux militaires sont souvent une énumération de points à corriger, à intégrer ou à vérifier, qui sont exprimés dans un langage direct, aussi précis que froid. Les formules de politesse, parfois ajoutées de façon automatique sur Outlook, prennent ainsi un caractère formel qui les rend presque ironiques. Plus grave : le courriel donne l'impression de pouvoir tout traiter, d'être un moyen de conduite efficace et polyvalent, alors qu'il aboutit à des abstractions et à des automatismes qui en accentuent le caractère distant, désincarné.

La leçon que je tire de l'emploi à haute dose de ces technologies est celle-ci : plus nous sommes mis en réseau, plus nous avons la capacité de nous échanger à distance des informations écrites ou visuelles, et plus il est nécessaire d'avoir les gens avec soi, de les connaître, d'établir avec eux des liens étroits. Il faut comprendre ceci dans une perspective opérationnelle (la dispersion des forces à l'engagement suppose leur concentration avant celui-ci) et émotionnelle (les informations numérisées ne peuvent que confirmer ou prolonger ce qui a été transmis et tranché de vive voix et face à face). Le téléphone portable et la vidéoconférence sont des outils remarquables pour soigner les relations malgré la distance, mais ils demeurent des substituts partiels.

Le paradoxe de ce constat n'est toutefois qu'apparent : c'est l'immédiateté de la communication et l'accélération des cycles décisionnels qui renforcent l'importance de la compréhension et de la cohésion indépendamment des distances.

Posted by Ludovic Monnerat at 17h12 | Comments (5) | TrackBack

27 février 2006

L'inacceptable au quotidien

En parcourant les médias romands, ce matin, j'ai noté la répétition de certaines dérives qui à mon sens montrent plus que des opinions abouties, des réflexions arrêtées, mais bien des a priori qu'il est de plus en plus difficile de mettre en évidence ou même de remettre en question.

Premier exemple dans un article du Temps (accès payant) sur la situation au Proche-Orient :

Quant [au premier ministre palestinien du Hamas Ismaïl] Haniyeh, il a improvisé une conférence de presse à Gaza ville pour préciser qu'il «pourrait peut-être envisager un cessez-le-feu à long terme lorsqu'Israël aura évacué la Cisjordanie, Jérusalem-Est, et libéré tous les prisonniers palestiniens». Une situation qui ne risque pas de se produire dans l'immédiat si l'on en croit les récentes prises de position musclées du premier ministre israélien par intérim ainsi que celles de son ministre de la Défense Shaoul Mofaz.

Est-ce donc étonnant? Le conflit israélo-palestinien s'est symétrisé au point de devenir très largement interétatique, et pourtant seules des "prises de position musclées" empêcheraient l'un des camps d'accepter toutes les conditions de l'autre? C'est donc bien ici la reddition d'Israël qui est implicitement exigée, et l'abandon des territoires et personnes capturés lors des guerres survenues depuis 1967, ce qui constitue un parti pris évident en faveur de l'un des belligérants. Que les médias imaginent une telle reddition soulignent les filtres des préjugés qui les éloignent de la réalité.

Deuxième exemple dans un article de 24 Heures sur un film turc qui suscite la polémique :

Tout au long du film, le spectateur assiste à une succession d'atrocités commises par les GI: un bain de sang lors d'une cérémonie de mariage, un petit garçon abattu sous les yeux de sa mère, un paisible imam en haut de son minaret pulvérisé à la roquette! Le tout en maniant la mitraillette avec délectation et en mâchant du chewing-gum. Le réalisateur s'est souvent inspiré de faits réels comme lorsque des prisonniers d'Abou Ghraïb sont photographiés entassés nus les uns sur les autres. En revanche, l'apparition d'un chirurgien juif américain qui prélève des reins sur les Irakiens pour ses riches clients de Tel-Aviv ou New York, est plutôt douteuse.

Plutôt douteuse? Les pires clichés antisémites sont projetés dans un pays entier - et au-delà - via une superproduction digne d'Hollywood, et cette réminiscence du IIIe Reich ne parvient à inspirer que quelques doutes? On ne s'attardera même pas à juger les descriptions des soldats américains, vu que les "faits réels" dont se serait "souvent" inspiré le réalisateur correspondent en tout point à l'imaginaire majoritaire des rédactions. Mais la disposition d'esprit consistant à accepter l'inacceptable sous le couvert d'un antiaméricanisme consensuel révèle une dérive éthique inquiétante.

Troisième exemple dans un entretien publié par la Tribune de Genève avec les auteurs d'un livre critique sur la démocratie genevoise et suisse, dont le député Renaud Gautier à qui l'on demande si la démocratie est fichue :

Elle est mal en point. Les Lumières ont produit une démocratie garante des libertés individuelles et collectives. Aujourd'hui, elle est remise en cause de ce côté de l'Atlantique comme de l'autre avec les prisons de la CIA. Il est urgent de réfléchir à comment continuer ensemble. Mais je ne suis pas très optimiste: le peuple ne veut pas donner aux parlements les moyens de fonctionner efficacement. Et une réforme de la Constitution n'y changera pas grand-chose.

Ainsi donc, les prisons de la CIA expliqueraient les difficultés de la démocratie à Genève comme en Suisse? Ces activités du renseignement dont on ne connaît avec certitude ni l'ampleur, ni le déroulement, ni la localisation, menaceraient à elles seules des siècles de démocratie? On veut croire que les phrases "coup de poing" sont à la mode chez les politiques, ce qui d'ailleurs explique en partie leur crédibilité réduite, mais la conjonction d'une telle démesure et d'un tel détournement souligne à quel point l'antiaméricanisme exprime d'abord le malaise et l'aveuglement de ceux qui le professent.

Questions : comment se fait-il que les dérives antisémites et antiaméricaines véhiculées par la presse quotidienne ne fassent l'objet d'aucune interrogation à caractère pénal? Est-ce que ces propos biaisés, caricaturaux ou carrément mensongers ne tombent pas sous le coup des dispositions légales visant à réprimer l'incitation à la haine? Et est-ce que cette immunité silencieuse ne montre pas l'inanité de telles lois, qui relèvent de l'activisme politique et non du droit fondamental?

Posted by Ludovic Monnerat at 9h49 | Comments (58) | TrackBack

26 février 2006

Les tourments du renseignement

Révélée cette semaine par la presse, l'infiltration (finalement) manquée d'un informateur au Centre islamique de Genève permet aux éditorialistes comme aux politiciens de vilipender les services suisses de renseignements. Alors que l'affaire du fax égyptien avait déjà déstabilisé ceux-ci, et notamment le service de renseignement stratégique (SRS, intégré au département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports), c'est désormais le service d'analyse et de prévention (SAP, une division de l'office fédéral de la police, dans le département fédéral de justice et police) qui est sous les feux de la critique. Pourtant, il est important de redonner sa vraie place à l'opportunisme politique et économique qui accompagne de telles révélations, et de dépasser les émotions véhiculées à cette fin pour rappeler une certaine réalité.

Premièrement, les journalistes ne connaissent pas les produits des services de renseignement et ne sont en aucun cas qualifiés pour estimer ou juger ceux-ci. Même en spéculant sur les frustrations individuelles, en jouant sur les rivalités entre services et entre personnes, ils n'ont - heureusement - qu'un accès occasionnel aux analyses faites à l'attention des décideurs politiques. L'énumération des différentes erreurs commises et rendues publiques au fil des années n'est en rien représentative du travail de fond effectué en permanence. Seuls les historiens, en-dehors des clients du renseignement, sont en mesure de juger nos services. Et ceux-ci, durant la Seconde guerre mondiale comme durant la guerre froide, ont fourni une connaissance particulièrement réaliste de la situation ; les exercices opératifs menés par l'Etat-major général durant les années 80 étaient par exemple basées sur des analyses du Pacte de Varsovie qui ont été en tous points confirmées par les plans découverts dans les années 90.

Deuxièmement, les apparences ne sont jamais innocentes dans le monde du renseignement, et les déclarations d'un informateur retourné doivent être appréhendées en fonction des motifs probables du retourneur. On peine à croire que tous les efforts du SAP reposaient sur un seul homme, qui plus est à la fiabilité réduite, face à l'établissement à partir duquel les frères Ramadan distillent leur message islamisant. En d'autres termes, ce à quoi nous assistons est probablement une tentative de démasquer et/ou de décrédibiliser d'autres taupes en utilisant la pression médiatique, et donc politique, pour limiter la liberté d'action du SAP. Rien ne serait plus dommageable aux efforts de celui-ci que la révélation de sa véritable activité pour calmer les critiques sur la qualité de son travail. Il est d'ailleurs assez étonnant que les médias parlant de cette affaire ne s'interrogent pas sur leur rôle dans celle-ci, sur le timing des informations qu'ils ont retransmises, alors même que de nouvelles dispositions renforçant l'action du renseignement intérieur viennent d'être rendues publiques.

Il doit être aujourd'hui bien difficile de travailler dans le renseignement et de se rendre compte que seul un tout petit nombre de gens comprend le sens de votre travail. La Suisse est bien entendu loin d'être un cas isolé en la matière, même si le positionnement très à gauche de sa presse, couplé à la neutralité du pays dans les grands conflits du siècle passé, ont contribué à renforcer l'irresponsabilité et l'ignorance au quotidien. Cela ne signifie pas que nos services de renseignement soient au-dessus de tout soupçon, et que leurs prestations réelles les mettent à l'abri de la critique ; le manque de collaboration entre services, face à des risques et des menaces en évolution rapide, montre d'ailleurs que les structures mises en place dans la foulée de l'affaire Bellasi ne sont probablement pas destinées à durer très longtemps. Mais vouer continuellement et systématiquement aux gémonies ceux qui dans l'ombre s'escriment à informer les décideurs n'est pas une démarche constructive.

Surtout si l'on en vient à perdre de vue les raisons pour lesquelles certaines personnes ou organisations, dans notre pays, sont jugées suffisamment dangereuses pour justifier une opération risquée...

Posted by Ludovic Monnerat at 18h08 | Comments (3) | TrackBack

25 février 2006

Changer les politiques de défense

Le quinzième et dernier exposé, « Changement des politiques de défense : quel rôle pour les idées ? », a été présenté par le colonel EMG Christian Bühlmann, responsable de la recherche et du développement en matière de doctrine militaire.

Le conflit d'idées a formé l'évolution des politiques de défense en Suisse.

L'armée a subi des changements complets et complexes ces 15 dernières années. Depuis 1848, toutes les transformations militaires ont été vécues avec des débats publics, et 20 initiatives et référendums ont été soumis au peuple depuis 1945. Le changement peut être expliqué par les intérêts personnels, les cultures institutionnelles ou la dynamique des idées. Les croyances sont hiérarchisées (deep core, policy core, secondary effets - Sabatier et Jenkins-Smith) ; les coalitions de causes influencent le débat (classiques : gagner ou rien ; réformistes : armée de milice ; pacifistes : suppression de l'armée). Le modèle politique (policy core) change avec une transformation des conditions militaires stratégiques, un changement de la coalition gouvernementale, et une exploitation des opportunités.

Le Konzeptionsstreit l'illustre. Dès 1941, deux tendances s'opposent dans l'armée suisse quant à l'avenir de la défense, entre une conception axée sur la défaite de l'adversaire (la fin justifie les moyens) et une autre axée la poursuite du combat pour créer des conditions favorables pour l'après-guerre (les moyens déterminent la fin) ; ceci aboutit à 3 groupes, entre la défense mobile, la défense de zone et les môles de résistance. La guerre froide permet un consensus sur la défense de zone, qui est appliquée en 1951.

Le Konzeptionsstreit rebondit en 1955, avec l'apparition d'armes nucléaires (transformation mil-strat) et le changement à la tête du DMF, Chaudet relevant Kobelt (changement gouvernemental), et deux coalitions se forment autour de la défense mobile et de la défense de zone. Après des études de conception et des livres de différentes couleur (opportunité), la défense mobile est acceptée et intégrée à l'organisation des troupes 61. Mais l'affaire des Mirages ruine la crédibilité de cette conception, avec l'incapacité d'acquérir les moyens nécessaires à la défense mobile. Ceci aboutit à une doctrine combinée axée sur la défense de zone, dès 1966 et jusqu'en 1994.

Ces divergences de croyances se répètent entre les années 60 et notre époque. Les mêmes mécanismes expliquent cependant la réforme Armée XXI ; les polarisations continuent, le clivage entre les 2 coalitions s'accroît, d'autant que celles-ci ne soutiennent pas la même armée. Trois risques de choc externe existent sur l'armée : la pression budgétaire, l'écart de valeurs entre société militaire et civil, la pression de la culture d'entreprise à court terme. Une troisième voie pourrait utiliser ces risques à son profit.

Posted by Ludovic Monnerat at 11h00 | Comments (16) | TrackBack

Armées contre populations

Le quatorzième exposé du symposium, « Quand l'Armée combat la population », a été présenté par Philippe Richardot, docteur et professeur agrégé d'histoire, délégué Mediterranée de la Commission française d'histoire militaire (entre autres).

Deux cas existent lorsqu'une armée combat la population : lors d'une guerre civile et cas d'occupation étrangère. Dans cette dernières situation, les actions de force combinent l'emprise territoriale, la terreur et les actions mobiles de frappe.

Contre une guérilla peu implantée, le bouclage ou l'enclosure suffisent (Che Guevara) ; lorsque la guérilla a de nombreuses troupes mais peu de liens avec la population (Malaisie, 1948-56), on peut couper la guérilla en l'encageant dans des régions défavorables. Une guérilla qui dispose d'un sanctuaire hors d'atteinte ne peut être vaincue avec des réduits opérationnels et des actions mobiles (Afghanistan : appui des moudjahiddins en Pakistan, échec des Soviétiques). Une guérilla bien implantée ne peut être vaincue par l'enclosure et le maillage, même avec en sus avec des actions mobiles ; le cas de l'Algérie le montre, et les effectifs importants nécessaires - 429'000 militaires français, 150'000 harkis, 100'000 policiers contre 30'000 rebelles - n'ont pas suffi.

La terreur seule ne peut vaincre une guérilla (exemple des nazis en Europe), lorsqu'une aide extérieure lui parvient et lorsque l'espoir subsiste. Contre une guérilla fortement implantée avec peu d'effectifs, l'enclosure et le terreur sont la clef des opérations : barrière physique et psychologique se complètent. L'exemple a été démontré durant la guerre des Boers : la victoire britannique a été obtenue au prix de 50'000 km de barbelés, de 8000 blockhaus, de l'incendie de 35'000 fermes, de l'envoi de 10'000 auxiliaires noirs (avec des pouvoirs arbitraires sur la population féminine blanche) ; de 27'000 hommes et de 28'000 femmes ou enfants tués dans les camps de concentration (pertes britanniques : 22'000 tués et disparus, 70'000 blessés). Les Soviétiques ont d'ailleurs repris les méthodes britanniques à une échelle démultipliée.

Contre une guérilla paramilitaire nombreuse, des effectifs très nombreux sont nécessaires : en 1926 [et non 1826, je pense que l'erreur est de moi] contre Abd-el Krim au Maroc, l'Espagne a engagé 140'000 hommes et la France 325'000. De vastes opérations de bouclage et l'emploi de colonnes infernales peuvent finir par isoler le chef de la guérilla de la population, celle-ci étant lassée par les années de contre-guérilla. Celle-ci ne peut donc réussir qu'avec le temps.

Posted by Ludovic Monnerat at 10h37 | Comments (13) | TrackBack

L'adhésion de la population

Le treizième exposé, « Armée et population : la recherche de l'adhésion », a été présenté par le colonel Pierre Altermath, consultant auprès de l'Académie de police de Savatan.

Le changement est devenu une constante pour les armées, au fil des évolutions stratégiques, budgétaires et technologiques. Cependant, la recherche de l'adhésion reste la pierre angulaire de toute sécurité publique ; elle repose sur une démarche à 3 niveaux : la volonté de défense (acceptation du principe de la défense armée chez la population, via l'information), la volonté de servir (convaincre les conscrits d'effectuer leur devoir, via la communication) et la volonté de combattre (convaincre les militaires de la nécessité du combat, via l'instruction).

Dans l'armée actuelle, on souffre de la présence d'une mentalité technocratique germanique qui tend à ramener les contacts humains à une épreuve de force permanente nuisant à la recherche de l'adhésion. La volonté ne s'impose pas. Pour la faire apparaître existent 4 conditions : des motifs crédibles, intelligents et précis ; une délibération au sujet de ces motifs ; une décision prise ; et une exécution de cette décision. La pédagogie de la défense, nécessaire pour développer la volonté, repose avant tout sur les valeurs, la perception de la menace, la réponse à cette menace et le coût de cette réponse, qui doit être proportionnel. Faire connaître son pays, ses institutions, sa géographie, son histoire, sa culture, est donc à la base de l'adhésion.

La diffusion de nos valeurs dépend de produits de qualité (livres, films - aujourd'hui très rare), de conférenciers aptes à les communiquer, de la diffusion interne au sein de l'armée, puis de la diffusion externe. Mais la menace ne peut être aisément évoquée (syndrome de Cassandre ; les humains refusent de penser à la maladie et à la guerre), ce qui influe sur sa perception, alors que l'information est complexe et médiatiquement peu attractive. La guerre n'est que l'un des risques ; le baromètre des craintes (Université de Berne) montre que la menace militaire n'est pas une priorité, de sorte que les préoccupations de la population ne peuvent être passées sous silence - et que sa priorisation évolue avec l'âge. Enfin, il est facile de provoquer une émotion par une image choc ; mais si les événements annoncés tardent à se produire, l'attention s'érode et le scepticisme croît.

Les réponses de l'Etat à la menace doivent être globales (intégration de l'armée aux autres instruments de la puissance), adéquates (trouver le rôle de l'armée), crédibles (convaincre ceux qui appliquent comme ceux qui en bénéficient) et identifiées (connaissance et compréhension). Conséquences : il faut réorganiser le paysage sécuritaire (le projet de Département de Sécurité va dans ce sens), vendre les réponses définies (les acteurs du paysage sécuritaire sont une courroie de transmission), pratiquer une instruction crédible (services intensifs et satisfaisants) et optimiser les coûts (l'armée utilise parcimonieusement l'argent du contribuable). Mais la comparaison entre les sacrifices consentis et les valeurs à défendre doit également être favorable.

Conclusion : le général Herzog a écrit en 1870 que « rien n'est plus dangereux pour la patrie que de se bercer d'illusions, de se croire préparé et de se vanter de posséder une armée relativement importante et bien équipée, alors qu'au moment du danger et de l'épreuve, on constate que tout manque ou est défectueux. »

Posted by Ludovic Monnerat at 9h25 | Comments (2) | TrackBack

Armée et démocratie chez Tocqueville

Le douzième exposé du symposium, « Cités idéales, systèmes d'armes, combats urbains », a été présenté par Jean-François Pernot, agrégé et docteur en histoire, maître de conférence au Collège de France. Dans la mesure où il s'agissait d'un feu d'artifice visuel et rhétorique sur les villes fortes et leurs secrets, avec près d'une centaine d'images différentes, je n'ai pas été en mesure d'en tirer un résumé ! :)

Le treizième exposé, « Armée et démocratie dans la pensée de Tocqueville », a été présenté par Olivier Meuwly, docteur en droit et ès lettres de l'Université de Lausanne.

La réflexion de Tocqueville repose sur 4 piliers : le fédéralisme (la force que déploient les petites collectivités freine ou endigue la toute-puissance de l'Etat en formation), l'association (regroupement d'être humains qui apprenent à régler entre eux leurs affaires), le droit (la force procédurale qu'il donne aux systèmes de surveillance, aux relations entre Etat et individu) et le religion (la dimension morale de la vie en société).

Pour Tocqueville, deux démocraties ne se font pas la guerre ; elle n'aiment pas la guerre, parce que les énergies et les intelligences sont déployées notamment dans l'activité commerciale. Mais une démocratie peut naturellement être attaquée par un Etat de type aristocratique. Comment affronter un tel agresseur ? Une démocratie doit être prête à réagir, avec son armée. D'après lui, toutefois, la guerre change de nature ; les guerres entre Etats aristocratiques étaient limitées, alors que les démocraties font que leurs guerres concernent toutes leurs population (idée sous-jacente de guerre totale) ; une démocratie peut tout, à condition qu'elle répartisse les charges sur le plus grand nombre possible.

Comment se comportera une démocratie face au danger guerrier ? Forcément en courant initialement de défaite en défaite. L'armée ayant été négligée en temps de paix n'est pas prête ; son commandement alangui, qui n'a pas attiré les élites de la nation, n'est pas apte à diriger une armée qui passe des casernes aux champs de bataille. Mais si la démocratie parvient à durer, elle va pouvoir renverser la tendance et abattre l'Etat agresseur. La vie économique va se paralyser, et tous les individus espérant s'épanouir dans la vie commerciale vont trouver un autre moyen et vont se tourner vers une carrière militaire soudain séduisante ; une nouvelle génération de militaires arrive sur le champ de bataille, toute la force industrielle d'un pays va produire au service de la guerre, et la démocratie va aller à la victoire.

Si une armée démocratique est faible, si une guerre est toujours, ne faut-il mieux pas équiper et préparer l'outil militaire ? Non : une démocratie n'a rien à gagner à posséder une armée trop forte en son sein ; une société démocratique aura toujours de la peine à gérer cet élément militaire, cette nation dans la nation, ce corps étranger pas naturellement soluble. Les dangers que pose cet élément sont la prise de pouvoir par les militaires, et surtout leur dérive dans l'angoisse et les frustrations qui les mettraient en porte-à -faux avec la société démocratique ; une aspiration vers l'abîme de la guerre est le risque le plus grand selon Tocqueville - la perte de contact entre l'élément militaire et la société civile lorsque celle-ci lui refuse la reconnaissance.

Tocqueville ne craint pas les soldats, qui insufflent l'esprit de la société civile, et peu les officiers, qui ont un rang à protéger ; mais il redoute les sous-officiers, dont l'horizon est limité (sic !), et qui peuvent rechercher dans la guerre ce qu'ils n'ont pas dans la paix. Il encourage les autorités civiles à la plus grande attention, afin de maîtriser l'influence de l'armée. Mais le système de la conscription assure une interpénétration des mondes civil et militaire, et donc minimise très largement les risques identifiés par Tocqueville. De ce fait, la professionnalisation et la spécialisation des armées pose une question importante à cet égard. La réflexion doit toujours être menée entre les gains d'efficacité et la perte d'un contrôle afin de conserver un équilibre.

Posted by Ludovic Monnerat at 8h57 | Comments (3) | TrackBack

24 février 2006

Interactions populations / armée

Dans la mesure où j'ai présenté le neuvième exposé (« Les fluctuations des enjeux, vecteurs de mobilisation populaire »), je n'en ferai pas mention ici, et comme j'étais sur scène pendant le dixième (« Diversité culturelle et armées. De l'apport de la géographie pour le militaire en opération », de Philippe Boulanger, maître de conférences à l'Institut de géographie à l'Université de la Sorbonne à Paris), je ne peux pas non plus le résumer. Je suis à nouveau dans la salle ; je peux donc reprendre ma tâche! :)

Le onzième exposé du symposium, « Interactions entre populations et armées dans les états de la guerre et de non-guerre : l'impact de l'information, de l'action psychologique et des moyens de destruction », a été présenté par le lieutenant-colonel Jean-Pierre Renaud, président du Centre d'histoire militaire et d'études de défense nationale de Montpellier.

Lorsque Henri IV entre en guerre contre le Duc de Savoie, il déclare la guerre au Duc et non à sa population. Gustave-Adolphe de Suède fournit un uniforme à tous les soldats de son armée, ce qui les différencie des habitants ; Louvois fournit un uniforme à tous les soldats étrangers au service de France en 1658, et à tous les soldats en 1670. Les interactions entre armées et population sont étroitement liées à l'information et à la désinformation.

Selon Volkoff, le mot désinformation ne devrait s'utiliser que dans le cadre d'une manipulation d'une opinion publique à des fins politiques. L'action psychologique, selon le lieutenant-colonel Vitry, vise la désorganisation de l'appareil adverse et la conquête de l'opinion. D'après Volkoff, l'image n'a pas besoin de passer par notre cerveau pour atteindre le cÅ“ur ou les tripes ; l'émotion, comme l'image, est motrice et provoque des actions, et se prête à nombre de manipulations. Le texte nous laisse nous créer une image, mais l'image nous est imposée. Selon Jean Dutourd, pour obtenir un lynchage au XIXe siècle, il fallait faire preuve d'éloquence ; à présent, une image TV suffit en la montrant 10 fois, 20 fois, et elle fait l'opinion, désigne le bien et le mal - chaque homme est devenu un petit Saint-Thomas, ne croit que ce qu'il voit, et ce qu'il voit est faux.

Durant la Seconde guerre mondiale, la population normande n'a pas une opinion très positive des libérateurs, dont les bombardements avant le débarquement ont fait de 24'000 à 50'000 morts ; mais d'un autre côté, sur 125'000 membres d'équipages du Bomber Command, 55'000 (44%) sont morts en mission. En Indochine, l'armée française conclut à la supériorité du communisme, de l'internationale communiste soutenue par le parti communiste français en métropole ; elle n'a pas compris la force du nationalisme et le besoin d'indépendance, qui empêchait le retour au statu quo ante bellum (c'est-à -dire avant la Seconde guerre mondiale), et cette erreur est répétée en Algérie [on pardonnera ma faute de frappe "Algérique"] : la technique de la guerre révolutionnaire est comprise, mais c'est encore le communisme qui est érigé en ennemi, et le nationalisme n'a pas été intégré. Mener une guerre contre-révolutionnaire sans base idéologique ou politique certaine est impossible.

Proverbe africain : « lorsque deux éléphants s'affrontent, c'est toujours l'herbe qui souffre. »

Posted by Ludovic Monnerat at 15h48 | Comments (7) | TrackBack

L'armée en Pologne (1981-83)

Le huitième exposé, « L'Etat transformé en garnison. L'Armée et la société en Pologne à l'époque de l'état de siège dans les années 1981-1983 », a été présenté par Maria Pasztor, docteur en histoire, Université de Varsovie.

Lors de l'établissement de l'état de siège en Pologne, les dirigeants ont expliqué que les mesures sécuritaires et la participation de l'armée ont été rendues nécessaires par l'action radicale des dirigeants syndicaux, dans une population fatiguée de toute cette agitation. L'armée a été préparée par Jaruzelski en vue d'un état de guerre : dès 1980, des groupes d'opération territoriaux ont été créés sous le prétexte d'apporter leur soutien à l'administration civile, mais en fait pour mettre en place le dispositif indispensable à l'état de guerre. Cette opération à la fois policière et militaire, menée le 13 décembre 1981 (prise des locaux de la radio et de la télévision, blocage des liaisons téléphoniques notamment par l'armée ; prise d'assaut du chantier naval de Gdansk avec les forces du ministère de l'intérieur), a été préparée des mois auparavant, et des affiches ont été imprimées dans ce but dès septembre 1981 par le KGB en URSS.

La gestion de l'état de guerre a été assurée par l'armée dans la plupart des cas ; les officiers ont pris le contrôle de nombreux organes de direction et mis en Å“uvre l'exclusion ou le remplacement des dirigeants en place. Jusqu'à la fin de 1981, le Conseil d'Etat a renvoyé 25 juges et a reçu la démission de 11 autres ; 40% des maires ont été remplacés. Les tribunaux militaires ont condamné 10'000 personnes, dont 5000 pour avoir enfreint le règlement sur l'état de guerre et l'état d'exception (plus de 90% de civils) ; les tribunaux civils ont condamné 1600 personnes dans la même période, pour des raisons politiques avant tout.

Cependant, malgré cette participation de l'armée à l'imposition de cet état de guerre, l'armée en tant qu'institution restait très populaire, ne cédant le premier rang de popularité selon des sondages qu'à l'église catholique. La modération de nombreux officiers dans l'imposition des mesures ordonnées à Varsovie explique en partie cette popularité, tout comme la propagande dépeignant les militaires intègres en opposition à des dirigeants locaux corrompus.

Posted by Ludovic Monnerat at 11h48 | Comments (1) | TrackBack

La France et les invasions

Le septième exposé, « La population française face à l'invasion : 1814-1870-1914-1940 », a été présenté par Jean-Jacques Langendorf, que je juge inutile de décrire plus en détail étant donné sa renommée.

Pour Clausewitz, la guerre est également un commerce ; la relation entre l'armée qui attaque et celle qui défend devient très vite une relation entre l'envahisseur et la population. Et une armée qui envahit ne peut en aucune manière se passer de cette population. Une relation particulière, des règles particulières s'établissent.

En vue de l'invasion, c'est-à -dire entre le moment où l'armée prussienne/bavaroise/allemande franchit la frontière et investit Paris - entre 6 semaines et 2 mois, sauf en 1914 -, les armées sont bien conscientes de la nécessité de se ménager l'appui de la population. En 1814, l'armée prussienne publie des journaux de campagne toutes les 2 ou 3 semaines qui deviennent de plus en plus doux au sujet de la France au fur et à mesure que l'offensive avance ; on présente la guerre comme étant contre Napoléon, et non contre les Français. Malgré cela, une guérilla s'organise dans les forêts, qui provoque une contre-guérilla impitoyable.

En 1870, les Prussiens appliquent la méthode suivante face à une ville abandonnée par l'armée française (notamment vue à Etretat) : le premier jour, 3-4 Uhlans se présentent, font le tour de la ville, vérifient la topographie du lieu ; le lendemain, ils reviennent plus nombreux, avec un officier supérieur, et convoquent le maire pour fixer les réquisitions et les gites. Ils affichent la proclamation de Moltke : « en cas de destruction et de sabotage, la peine de mort sera après jugement immédiatement exécutée ». Cette invasion a été relativement correcte.

En 1914-18, les choses se renouvellent : la crainte des Allemands est le partisan, l'interruption des lignes de communication, la peur d'un soulèvement à l'arrière. Malgré les images de propagande très fortes publiées à l'époque, les représailles allemandes avaient été réelles et violentes, mais très organisée.

En mai-juin 1940, la Wehrmacht reçoit des instructions très strictes de ne pas toucher à la population et d'éviter un reflux massif vers le sud ; la population doit rester sur place, pour des raisons économiques avant tout. Dès le 10 juin, les postes radio allemands situés près de la frontière émettent en français pour inciter la population à rester chez elle, et des tracts sont distribués dans le même but. Face à l'exode en cours, la Wehrmacht reçoit l'ordre de tout faire pour que les réfugiés reviennent chez eux, et se mettent à profiter à l'effort de guerre allemand. La correction des Allemands fait d'ailleurs l'objet d'une surprise ; très peu d'activités de franc-tireurs sont signalées : 100 cas, dont 60 de maltraitements de prisonniers ; 2 graves, dont le massacre par des paysans français - ensuite exécutés - de l'équipage d'un bombardier allemand.

Quatre campagnes différentes, quatre attitudes différentes ; plus on avance dans l'histoire, moins la population est terrorisée, peut-être pour mieux la terroriser après en vue de servir l'effort de guerre.

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Les Soviétiques et le goulag

Le sixième exposé du symposium, « Les populations russe et soviétique au cours des deux guerres mondiales », a été présenté par Sophie de Lastours, docteur en histoire militaire de la Sorbonne.

L'ouverture des archives du goulag ont permis d'en apprendre beaucoup sur la manière dont a été menée la Grande guerre patriotique.

La déclaration de guerre en 1914 a été accueillie avec enthousiasme, avec l'espoir d'une guerre courte et joyeuse. Après cette guerre, les camps d'internements et de prisonniers (2,2 millions de prisonniers sur territoire russe en 1918) furent mis à la disposition de la Tchéka, et les gens y furent internés pour ce qu'ils étaient, et non pour ce qu'ils avaient fait. Le goulag n'a pas cessé de croître dans les années 30 et 40 ; de 1929 à 1953, 18 millions de personnes y sont passées, selon Anne Applebaum. Au sein du système, les détenus étaient traités comme des blocs de minerai de fer ; le goulag apporta un gros effort de guerre industriel. Les hommes qui auraient dû être punis de mort selon les ordres du NKVD lors des premiers mois de l'offensive allemande en Union soviétique de juin 1941 ont souvent été envoyés au goulag à la place ; les familles de « ceux qui ont reculé » finissent également au goulag.

Une certaine amnistie a existé, et 5 prisonniers du goulag sont ainsi devenus des Héros de l'Union soviétique au terme de la Seconde guerre mondiale. Mais les minorités - tchétchènes, tatares, ou allemands de la Volga - ont été déportées en masse en goulag, et la guerre a constitué un prétexte pour une épuration ethnique sans pitié. Cependant, l'arrivée de l'armée allemande a également eu des effets directs sur la population avec une composante ethnique ; dans le Caucase, des affiches ont commencé à apparaître avertissant que pour 1 soldat allemand tué, 10 Russes ou 100 Tchétchènes le seraient. Après la guerre, tous les citoyens soviétiques ayant vécu sous occupation allemande sont ensuite l'objet de soupçons permanents, avec la crainte d'une « contamination » par la présence allemande. Pire : dès avant la fin de la guerre, des trains entiers de vainqueurs soviétiques, de soldats ayant vu la vie quotidienne hors de l'URSS, ont été envoyés au goulag. Les camps de prisonniers dont les Soviétiques se sont emparés dans leur marche vers l'ouest ont d'ailleurs immédiatement été recyclés.

Posted by Ludovic Monnerat at 11h08 | Comments (1) | TrackBack

Une invasion amicale

Le cinquième exposé, « 'A Friendly invasion ?' : le déploiement des troupes américaines en Australie et en Nouvelle-Zélande au printemps 1942 », a été présenté par Jérôme Dorvidal, chercheur associé à l'Université de La Réunion.

Au début de 1942, jamais l'Australie ne s'était sentie aussi isolée et privée du soutien de Grande-Bretagne ; l'aide américaine, devenue ainsi décisive, est acheminée vers le dernier bastion anglo-saxon dans le Pacifique. L'opinion publique accepta sans réserve les renforts américains, et Melbourne accueillit le premier arrivage des Américains, puis Brisbane fut choisie pour sa proximité du théâtre d'opérations ; en 1943, 96'000 des 119'000 soldats US en Australie étaient dans le Queensland.

Pour les troupes américaines, l'Austalie et la Nouvelle-Zélande n'étaient que de gigantesques camps d'entraînement, car ils n'avaient que rarement l'occasion d'avoir des contacts avec les populations locales. Mais celles-ci avaient un point de vue parfois très différent. Après un accueil enthousiaste et reconnaissant, les Australiens étaient également impressionnés - et bénéficiaires - par les capacités financières élevées des Américains ; cependant, les « surpayés » commençaient à susciter des tensions, et une rancÅ“ur a commencé à poindre suite aux succès américains dans le Pacifique - la part de l'Australie dans ces succès étant régulièrement sous-estimés.

Par ailleurs, les manières envers les femmes des Américains - et leurs soldes permettant un pouvoir d'achat 2 fois supérieurs aux soldats du Commonwealth - contribuaient à favoriser des rapprochements multiples. Le nombre de mariages, parfois quelques semaines après l'arrivée sur le sol australien, et le nombre de ruptures au détriment de soldats du pays envoyés se battre ailleurs, n'a pas tardé à provoquer l'inquiétude ; une Australie sous-peuplée (en moyenne 200 mariages par semaine) était une perspective inquiétante d'un point de vue stratégique. Environ 7000 femmes australiennes sont parties vivre aux Etats-Unis.

Avec le temps, la présence soudaine et massive - 80'000 soldats américains à Brisbane, qui comptait 320'000 habitants avant guerre - a engendré des violences ; comme une bataille rangée entre 1000 Australiens et la police militaire US, à Brisbane, qui fit 1 mort. Deux facteurs étaient à l'origine de ces affrontements : l'hostilité sur la question des femmes, et l'arrogance de la police militaire US. La double censure - américaine et australienne - a cependant empêché la presse de rapporter les incidents de ce type.

Posted by Ludovic Monnerat at 9h44 | Comments (1) | TrackBack

Français et Italiens en 1917-18

Le quatrième exposé, « Population française et armée italienne en France pendat la Grande Guerre : regards croisés », a été présenté par Hubert Heyries, maître de conférences à l'Université Paul-Valéry à Montpellier.

Les rapports entre les populations et une armée sont un élément largement oublié, comme l'arrivée en France entre 1917 et 1918 de 120'000 Italiens envoyés se battre ; les deux tiers d'entre eux étaient des auxiliaires, mais 40'000 étaient des combattants. A l'époque, les Alliés manquaient de main d'Å“uvre pour mettre en application les plans élaborés pour la suite de la guerre. La présence de ces soldats italiens, engagés comme terrassiers à l'arrière ou combattants au front, a produit de nombreuses sources, tant en France qu'en Italie. Un contrôle postal italien francophone, visant à lire ces lettres pour appréhender le moral de ces troupes, a ainsi produit 716 rapports en France sur 600'000 lettres.

Les relations entre Français et Italiens ont très mal commencé, mais se sont bien terminées. Lors de leur arrivée fin 1917 - début 1918, les troupes italiennes comptaient des interprètes, mais très peu ; 74 interprètes pour 148 compagnies, répartis de façon très irrégulière. Les officiers connaissaient bien le français, mais les hommes du rang parlaient eux-mêmes mal l'italien, et s'exprimaient souvent dans un patois régional. Les Français les voient comme des « caporettistes », des soldats lâches dont on accuse le commandement italien de s'être débarrassés, et qui refuseraient de se battre dans leur pays. Ces hommes déclarés inaptes, souffrant par exemple de hernies, blessés, arrivant dans un état souffreteux, provoquent un rapport assez tendu et l'incompréhension quant à leur positionnement en arrière du front. Les Italiens viennent en France avec une grande idée de ce pays, de ses sacrifices à Verdun ; d'autres sont très critiques, reprochent un manque de propreté et d'hygiène morale.

L'amélioration des relations tient à l'évolution de la situation militaire en Italie, au mois de juin 1918, où une offensive autrichienne est stoppée par les armées italiennes. L'image des Italiens change ; l'idée d'un commandement interallié unique de Dunkerque à Venise en est renforcée (front sur le Rhin, front sur l'Isonzo). Les civils français s'aperçoivent que les Italiens savent bien travailler et se battre ; la Brigade des Alpes, c'est-à -dire la brigade garibaldienne, jouit d'une aura particulière. Par ailleurs, la bataille de Blény près de Reims, du 15 juillet 1918, où est engagé le IIe Corps d'Armée italien, voit cette brigade tenir le choc, et les Italiens de tout le Corps se font tuer sur place pour permettre l'arrivée de renforts français afin de stopper l'offensive allemande. L'abnégation des combattants italiens et l'efficacité des auxiliaires ont ainsi permis d'obtenir de bonnes relations entre civils français et soldats italiens.

Posted by Ludovic Monnerat at 9h24 | Comments (2) | TrackBack

Troupes légères au XVIIIe siècle

Le troisième exposé du symposium, « L'impact de la guerre sur la population locale au XVIIIe siècle », a été présenté par Sandrine Picaud, agrégée d'histoire et docteur en histoire.

La discipline des troupes au milieu du XVIIIe siècle, et leurs interactions avec les populations, est examinée à l'époque de la Guerre de Succession d'Autriche, en Flandre, et notamment dans le Comté de Haynaut.

Subir

Les populations avaient en particulier la crainte des hussards et des troupes légères ; ils voyaient les détachements qui partaient à la guerre, qui traversaient leurs villages, qui s'y barricadaient et qui y combattaient. Les « partis de guerres », petits détachements légers, étaient ce que les gens voyaient de la guerre. Ce que l'on appelait la « maraude » ou « butiner » était le fléau des armées, et les « partisans » (commandants d'un parti) pouvaient tirer profit de ces activités pour attaquer l'ennemi. Les habitants subissaient également des rétorsions, comme la prise d'otages (le maire et ses adjoints, bourgmestre et échevins) afin d'assurer l'exactitude des renseignements ou le silence sur le passage de la troupe. Enfin, il existait des « exécutions militaires », soit des représailles : saccages, pillages, déprédations contre les maisons des récalcitrants, voire des villages entiers.

Collaborer

Outre ces violences calculées, il existait aussi des exigences reconnues dans le « droit » de la guerre de l'époque. Il était ainsi admis de prélever des contributions sur le pays conquis ou sur les pays dominés par l'ennemi, et ceci assurait les fournitures des armées ; on prélevait fourrage, chariots, bÅ“ufs et vivres divers. Les troupes légères et hussards, par détachements, allaient dans les villages concernés, remettaient des « bulletins de versements » (qui précisaient les quantités attendues et les délais fixés). Il y avait également une mise à contribution de la population sous la forme de guides et d'espions à fournir, afin de se renseigner sur le pays comme sur l'ennemi. Des troupes légères étaient également employées pour l'acquisition de renseignements, mais le recours à des espions permettait d'économiser ces troupes. Enfin, on pouvait exiger des habitants des travaux de terrassement, les réquisitionner pour fortifier des positions, et bien entendu pour loger les troupes ; dans ce dernier cas, la discipline était plus difficile à maintenir, et seuls les quartiers d'hiver (15 octobre - 15 mai) voyaient régulièrement une telle pratique.

Réagir

Etait-il possible de réagir aux excès commis par les troupes ? Des villages ont parfois refusé d'obéir à de nouvelles juridictions ; des prises d'armes ont eu lieu, comme en février 1746 à Louvain. Les habitants étaient en théorie soumis à des « lettres de sauvegarde », qui devaient les garantir contre des exactions ; en fait, on les distribuait contre une taxe, et elles ne protégeaient de rien du tout. A l'époque, civils et militaires étaient distingués, et les particuliers n'avaient pas le droit de prendre les armes ; les prévôts militaires pouvaient les condamner à mort dans ce cas. Par ailleurs, les contributions exigées faisaient l'objet de « placards », affiches posées sur les portes avec les montants fixés. Mais les mentalités évoluent dès le milieu du XVIIIe siècle, et les auteurs militaires recommandent alors clémence et humanité envers les populations, afin que celles-ci soient plus enclines à aider les troupes - notamment en fournissant des renseignements.

Posted by Ludovic Monnerat at 8h58 | Comments (3) | TrackBack

23 février 2006

Compagnies privées et droit international

Le deuxième exposé du symposium, « Compagnies militaires privées et droit international humanitaire », a été présenté par François Sénéchaud, chef de l'unité Force armée et sécurité au CICR.

Les compagnies militaires privées sont actuellement sous les feux de l'actualité, en raison de leur présence importante en Irak, de leurs pertes dans ce conflit ou de leur implication dans les mauvais traitements de la prison d'Abu Ghraib (note : qu'un membre du CICR parle de mauvais traitements dans ce cas me paraît digne d'attention).

Les compagnies militaires privées sont anciennes, que ce soit au sol (avec les condottieri ou les spécialistes tels qu'arbalétriers) ou sur les mers ; cette dernière activité n'a cessé qu'avec la Déclaration de Paris de 1856. La situation actuelle en matière de privatisation et d'externalisation fait que la gamme des prestations offertes dans le privé comprend la formation, le renseignement, la protection de personnes et d'objets, la planification voire même l'exécution d'actions de combats. Parmi leurs clients figurent des Etats, des IO, des ONG, des groupes armés, et même le CICR sous certaines conditions. Ce développement s'explique par la réduction des budgets de la défense, par les besoins du renseignement après le 11 septembre, par le savoir-faire lié aux systèmes d'armes de pointe.

L'externalisation n'en est qu'à ses débuts, d'après de nombreux observateurs, académiques ou non. Le recours aux compagnies militaires privées pose cependant deux défis principaux : juridiques et humanitaires. Le monopole de la violence est une compétence essentielle de l'Etat, et il n'est pas contesté ; le centre de gravité de la chose militaire a évolué, il s'agit davantage de maîtriser l'information qu'appliquer la force. Dans la mesure où les compagnies privées ont mis l'accent sur des fonctions non combattantes, elles ont tiré parti de cette évolution. D'un point de vue humanitaire, le contact entre personnes protégées et employés militaires privés est le principal problème.

Le terme de mercenaire est employé de façon abusive, parce que le Premier protocole additionnel aux Conventions de Genève définit 6 critères pour appeler comme tels des personnages. Le principe de la distinction (combattant / civil) est cependant mis en péril par les sociétés militaires privées, parce que leurs employés sont des civils aussi longtemps qu'ils ne sont pas incorporés dans les forces armées et ne participent pas aux hostilités. Les personnes reconnues comme mercenaires sont également civiles. La responsabilité pénale - bien plus que civile - des compagnies militaires privées est cependant difficile à établir, notamment en raison des sous-traitances entre compagnies ou des problèmes de juridiction.

Les commandants militaires, selon le Premier protocole, sont responsables de toutes les actions commises dans leur secteur d'engagement. Mais les compagnies militaires privées n'ont souvent pas le code pénal ou le code militaire qui sont le corollaire d'une telle responsabilité. Un cadre régulateur visant à rendre les Etats responsables des actions commises à la fois par leurs organes et par les entités qu'ils mandatent devrait permettre de faire face à ce problème. Le CICR s'associe à l'initiative suisse pour l'adoption d'un tel cadre appliqué aux compagnies privées.

Posted by Ludovic Monnerat at 18h26 | Comments (4) | TrackBack

La ville et ses défis

Le premier exposé du symposium, « La ville - Un défi à la maîtrise des espaces », a été présenté par le colonel EMG Alain Vuitel, chef de la doctrine militaire de l'armée suisse.

Pour lui, la ville est aujourd'hui un espace qui rassemble plusieurs défis : des défis traditionnels, avec l'engagement de moyens militaires classiques, des défis irréguliers sous la forme d'actes terroristes (terrorisme), des défis catastrophiques (naturelles) et des défis fondamentaux (technologie).

Les défis irréguliers ont lieu lorsqu'une force souvent asymétrique tente de contester la supériorité d'une armée régulière. Or, pour s'opposer à la supériorité, à une force telle que les Etats-Unis, il faut diminuer sa signature et trouver des formes de combat évasives (cet épithète est le mien) dans des espaces contestés, où la suprématie technologique n'a plus cours ; par exemple en-dessous de 3000 mètres pour l'espace aérien, ou en milieu urbain pour l'espace terrestre.

L'espace urbain est flou ; sa séparation entre urbain, suburbain ou non urbain est difficile (ces 3 épithètes sont les miens). Nous sommes dans un réseau de villes et de métropoles. Il est complexe, parce qu'il a une existence ancienne, parce que ses quartiers peuvent être spécialisés ; chaque ville est différente l'une de l'autre. Il est divers, aussi divers que le nombre d'individus qui s'y trouvent ; il est ainsi impossible de dessiner une carte sociale d'une ville pour appréhender les réactions d'une population. Il concentre les risques, avec une cascade d'effets pouvant être générés.

L'espace urbain est paradoxal : les militaires se sont souvent gardés d'engager des forces dans les villes, car celles-ci absorbent les forces, compliquent les communications, réduisent l'effet des armes, troublent l'orientation, réduisent la liberté de manÅ“uvre et confrontent au contrôle des populations. Mais les villes sont aussi des centres de pouvoir, des points logistiques et des passages obligés.

Il existe 3 types d'actions militaires en milieu urbain : des opérations pour la ville, pour s'emparer des infrastructures et capturer une population afin d'en tirer profit, par le biais du siège ou par la ruse ; des opérations contre la ville, afin de détruire l'infrastructure et la volonté des populations qui s'y trouvent (Seconde guerre mondiale) ; des opérations dans la ville, face à un adversaire symétrique ou non. Dans ce dernier type, la ville n'est plus le centre de gravité unique, mais les dimensions physique, humaine, économique, sociale doivent être prises en compte.

La ville est au centre des activités humaines. La trinité de Clausewitz (gouvernement, armée, population - avec la ville entre les trois) doit être adaptée, et l'armée doit être remplacée par l'ensemble des instruments de puissance de l'Etat. L'équilibre de ce triangle forge une stabilité, une résilience, face aux attaques extérieures ou intérieures.

Posted by Ludovic Monnerat at 18h00 | Comments (4) | TrackBack

En direct du Symposium

Depuis cet après-midi et jusqu'à samedi, je participe au XIVe symposium international d'histoire et de prospective militaires à Pully, au Centre Général Guisan. Sur le thème « La population et les armées », cette rencontre rassemble environ 80 personnes, parmi lesquels des spécialistes et des chercheurs européens parmi les plus renommés. Je vais tenter d'en fournir ici plusieurs éléments.

Posted by Ludovic Monnerat at 17h37 | TrackBack

Le basculement des esprits (2)

La manifestation du 11 février dernier à Berne et les déclarations faites dans ce cadre semblent bel et bien avoir une influence marquante. Il suffit de lire le texte publié hier dans 24 Heures par le Conseiller national Yves Christen pour mesurer cette évolution face à l'irrédentisme islamiste :

L'affaire des caricatures de Mahomet a ébranlé mes convictions sur un monde occidental définitivement à l'abri des obscurantismes religieux. Ce ne sont pas les violents événements de protestation dans le monde arabe, souvent orchestrés par des régimes autoritaires instables, qui ont révélé ce que j'appellerais une révolte contre «l'immoralité qui règne en Occident». Mais des réactions de plus en plus fréquentes d'intellectuels et de communautés religieuses islamistes en Europe.

Bien entendu, Yves Christen ne peut s'empêcher d'établir une équivalence aussi bancale que nauséabonde avec les Etats-Unis, mais ce type d'argumentation n'est pas au centre du débat et n'a pas un grand avenir ; jusqu'à preuve du contraire, les intégristes américains ne viennent pas en Suisse revendiquer l'imposition au quotidien de leur préceptes religieux à l'ensemble de la population. C'est bien la présence sur notre territoire de personnes issues de l'immigration et annonçant ouvertement leur volonté de combattre et de repousser nos lois et/ou nos valeurs qui provoque l'émoi de dirigeants aussi consensuels - et politiquement corrects - que Christen.

Il est probable que tôt ou tard certaines questions devront être réglées dans les urnes. La publicité nuit aux islamistes ; elle les contraint à révéler leurs ambitions, à mettre en évidence leur caractère inacceptable, et elle suscite une résistance en proportion. Le double langage, rendu possible par l'utilisation d'une langue aussi hermétique - d'un point de vue occidental - que l'arabe, n'est pas compatible avec le verdict majoritaire de la démocratie directe.

Posted by Ludovic Monnerat at 13h09 | Comments (40) | TrackBack

22 février 2006

Vers des êtres multitâches

Tout à l'heure, sur le chemin menant de mon bureau à la gare, j'ai été rattrapé et dépassé par une jeune femme dont le comportement était plutôt intéressant : elle roulait lentement à vélo, une main sur le guidon et l'autre s'activant frénétiquement sur son téléphone portable ; mais la rédaction d'un SMS ne l'absorbait pas complètement, puisqu'elle surveillait également le chien qu'elle promenait - sans laisse ! - et qu'elle ramenait périodiquement à l'ordre d'un ton pour le moins comminatoire. Et ainsi de suite au fil des hectomètres, dans une rue de la capitale, puis en traversant une route, sans jamais lâcher le téléphone, mettre pied à terre ou attacher le chien. Un bel exploit, quoique un brin inconscient !

C'est une tendance des nouvelles technologies que de rendre les êtres humains de plus en plus multitâches, de plus en plus efficaces. La miniaturisation et les liaisons sans fil permettent désormais de mettre à profit les déplacements pour faire des choses qui auparavant nous auraient immobilisés, qu'il s'agisse d'utiliser son ordinateur portable dans le train, de mener des conversations téléphoniques en voiture, ou inversément. Les logiciels de bureautique et les appareils multifonctionnels (smartphones) offrent une mémoire électronique omniprésente et font office de bureaux virtuels se synchronisant l'un avec l'autre. Les outils ne cessent de se perfectionner et de transformer nos vies.

Cette réflexion m'est venue la semaine dernière, lorsque j'ai organisé au dernier instant ou presque une tranche de 48 heures assez condensée et mouvementée. Réserver une chambre d'hôtel par un coup de fil en marchant ; commander un billet d'avion sur Internet depuis le train ; réserver un chauffeur par courriel sur le même trajet ; consulter l'horaire des trains depuis la chambre en question ; localiser un lieu de rendez-vous via le web pour trouver le meilleur trajet depuis la gare ; coordonner par SMS le point de contact du chauffeur ; rédiger une lettre depuis l'avion et l'envoyer après un bref trajet en voiture. Combien de personnes et combien de temps aurait-il fallu voici 20 ans pour effectuer ces tâches aujourd'hui tellement simples, tellement basiques ?

La technologie n'a toutefois pas pour seul effet d'accélérer et de paralléliser : elle aboutit également à automatiser des fonctions jadis effectuées par les êtres humains. Au quartier-général de l'armée, les secrétaires sont - si j'ose dire - une espèce en voie de disparition ; elles sont remplacées par des assistantes, qui ont des responsabilités bien plus élevées, parce que leur travail a été réparti entre la bureautique (au niveau du courrier, je reçois par exemple environ 1 lettre pour 30 courriels) et les autres personnes (courriels, partage et distribution des tâches, rendez-vous fixés en regardant les agendas des autres, etc.). De manière générale, les « petits boulots » tendent à disparaître ; les « petites mains » des états-majors sont de moins en moins des « fax à pattes », et de plus en plus des spécialistes du support informatique.

La conséquence de cette évolution est d'augmenter le nombre et l'importance des créateurs par rapport aux gestionnaires, de transformer les utilisateurs en co-auteurs, de décentraliser les cycles de décision. Nous aurons toujours davantage besoin d'individus capables de créer, de construire, de mettre de l'ordre dans le chaos, de projeter du contenu sur le vide, et de concrétiser le tout, de le mettre en Å“uvre de façon à la fois indépendante et synchronisée ; d'êtres multitâches à même d'exploiter la technologie pour augmenter leur espace de liberté et leur envie de le combler.

La question est de savoir ce que l'on fera du chien ! :)

Posted by Ludovic Monnerat at 21h36 | Comments (9) | TrackBack

21 février 2006

Allez tous aux singes !

AuxSinges.jpg

Voici une année, je partais pour l'Indonésie afin de rejoindre la task force de l'armée suisse engagée sur l'île de Sumatra dans une mission d'aide humanitaire d'urgence. En arrivant au PC du contingent, situé dans une salle de conférence de l'hôtel Garuda Plaza à Medan, j'ai eu droit - comme le reste du détachement, nommé 3e rotation - à un briefing général sur la situation et sur notre engagement. Mais l'une des choses qui m'a frappées, dans les premières heures de mon séjour, c'est que plusieurs officiers de l'état-major parlaient régulièrement de singes. Un intérêt pareillement manifeste pour cette espèce ne laissait de m'interpeller ; ne sachant trop si mes commensaux parlaient effectivement des animaux en question, ou si l'atmosphère de la mission s'étaient tellement détériorée que le substantif s'appliquait désormais aux autochtones, je me suis abstenu de toute interrogation déplacée.

Après quelques jours, et alors que mon acclimatation était en bonne voie, c'est le commandant du contingent - le colonel EMG Yvon Langel - qui s'est mis à parler avec le plus d'insistance de la chose. « Vous irez aux singes !», disait-il à plusieurs officiers sans leur laisser de réplique ; « avant de partir, aux singes !», rappelait-il à 2 pilotes alors en fin de mission ; « lundi prochain, tu vas aux singes ! », tançait-il son remplaçant ; « déjà allés aux singes ? », demandait-il à d'autres membres du contingent. Ce leitmotiv prenait dans sa bouche un ton comminatoire qui le rendait intriguant. De toute évidence, chacun devait franchir ce passage obligé, cette aventure qui prenait peu à peu dans mon esprit les atours d'un rite initiatique. Monnerat ? Aux singes ! Bolomey ? Aux singes ! Duschmoll ? Aux singes ! Allez tous aux singes !

Eh bien nous y sommes allés, aux singes, et cette excursion dans un parc national où des orang-outangs mènent une vie semi-domestique était en fait la journée de repos organisée par la task force - raison pour laquelle le commandant, qui nous accompagnait, tenait tant à nous y envoyer. J'en ai ramené un T-shirt trois tailles trop petit pour moi, des colliers aux motifs taillés dans la noix de coco que j'ai offerts à des personnes chères à mon cÅ“ur, et surtout plein de souvenirs visuels, auditifs, gustatifs et émotionnels. Une journée loin de la mission, loin des vols au-dessus des régions dévastées par le tsunami, sans doute essentielle pour l'équilibre d'hommes travaillant 7 jours sur 7 jours, 14 heures par jour, depuis 1 mois et demi, à 10'000 kilomètres de leurs proches.

Depuis, quand j'entends parler de singes, j'ai un sourire en coin! :)

Posted by Ludovic Monnerat at 20h28 | Comments (2) | TrackBack

20 février 2006

Quelles limites à la liberté ?

Sur le thème de la liberté d'expression et des limites qui lui ont été imposées en Europe, à l'exemple des lois sanctionnant les discours négationnistes, racistes ou homophobes, je suggère de lire le billet consacré par François Brutsch à ce sujet ainsi que les commentaires qu'il a suscités. Sa réflexion principale me paraît tomber à point nommé suite à l'affaire des caricatures de Mahomet :

Je n'osais pas encore formuler expressément l'idée que, pour redonner toute sa vigueur à l'idéal démocratique, il était nécessaire de revenir sur 20 ans d'amollissement politiquement correct et d'abroger ces législations.

Il n'ose pas encore, mais à voir la récupération dont sont parfois l'objet ces lois pourtant issues de bonnes intentions, on comprend que la question se pose avec insistance. En Suisse, c'est notamment l'article 261bis du Code pénal qui, toutes proportions gardées, susciterait les mêmes interrogations. Mais est-ce que l'idéal démocratique est vraiment lié à la liberté d'exprimer tout et n'importe quoi, y compris des contre-vérités historiques ? N'est-ce pas plutôt l'application différenciée et partiale des lois, les devoirs s'appliquant toujours aux mêmes, qui est au coeur du problème ? A voir...

Posted by Ludovic Monnerat at 22h39 | Comments (80) | TrackBack

Le choc de la barbarie

Au moins 54 morts en Afrique comme en Asie, une quinzaine d'églises incendiées entre le Nigéria et le Pakistan, une dizaine de bâtiments consulaires attaqués et endommagés dans le monde entier, des manifestations appelant au meurtre et à la guerre sainte : les réactions à la publication des 12 fameuses caricatures de Mahomet n'en finissent pas de prolonger un spectacle sidérant de violence et d'intolérance. Ces foules à répétition brûlant les mêmes drapeaux, scandant les mêmes slogans, portant les mêmes parements d'un continent à l'autre donnent l'apparence d'une colère globale et symbolisent une force planétaire ; mais elles représentent également une barbarie choquante, un obscurantisme déroutant, qui vont probablement marquer les esprits et accélérer leur basculement.

Les éruptions sanglantes de l'extrémisme musulman n'ont pourtant pas été anodines, ces dernières années, y compris en Occident ; cependant, les courants de pensée dominants - tout spécialement dans les médias - avaient pour coutume de contextualiser et de relativiser les massacres commis au nom de l'islam : l'attentat manqué du WTC en 1993 était « du » à la présence américaine sur la péninsule arabique, les attentats à Paris en 1995 étaient « dus » au soutien apporté par la France à l'Etat algérien, les attaques du 11 septembre 2001 étaient « dues » au soutien apporté par les Etats-Unis à Israël (entre autres), le massacre de Bali en 2002 était « du » à la présence australienne en Afghanistan, les bombes de Madrid en 2004 étaient « dues » à la présence espagnole en Irak, tout comme celle de la Grande-Bretagne pour les attentats de Londres l'an passé. Je ne parle même pas d'Israël.

A chaque horreur correspondait une explication qui la rationalisait, qui la rendait logique et évitable - si seulement on n'avait pas agi de telle ou telle manière ; la culpabilité finissait tôt ou tard par être - au moins partiellement - imputée à la victime, en une inversion d'autant plus aisée que l'Etat pris pour cible avait un passé colonial ou impérialiste. Mais l'algorithme s'est grippé avec l'élargissement des cibles, comme le meurtre de Theo Van Gogh, dont le « crime » se résumait à une filmographie corrosive et critique à souhait, et plus encore avec les caricatures de Mahomet, dont le caractère polémique est pour le moins limité. Dans ce dernier cas, la disproportion entre l'acte commis et les réactions manifestées était trop criante pour laisser beaucoup de place aux explications. Les appels à la modération ont été nombreux, les couplets sur la sensibilité islamique aussi, mais la machine relativiste tourne largement à vide.

C'est que les enjeux perçus sont d'une ampleur différente. Les attaques terroristes mentionnées ci-dessus pouvaient être interprétées comme la matérialisation de griefs visant un pays en particulier, voire même un gouvernement ; la contestation vociférante de la liberté d'expression s'en prend à une valeur trop généralisée pour se satisfaire d'une telle interprétation. Tout un brouillard de perceptions artificielles s'est dissipé en quelques jours, en quelques chocs visuels et sémantiques, en quelques prises de conscience alarmantes : les barbares existent, ils sont en colère, ils nous haïssent, ils brûlent nos drapeaux, ils revendiquent nos terres comme nos consciences - et certains vivent parmi nous. Le choc n'a pas fait de vague, puisqu'il a touché la majorité silencieuse, mais il se répercutera dans les urnes. Il a déjà commencé à le faire!

Sans doute serait-il bon de ne jamais perdre de vue le fait que la barbarie guette l'homme en permanence.

Posted by Ludovic Monnerat at 22h08 | Comments (27) | TrackBack

19 février 2006

Le problème des sous-munitions

La Belgique est devenu cette semaine le premier pays à introduire une loi interdisant les armes à sous-munitions, avec un vote de la Chambre survenant 3 mois après celui du Sénat ; une seconde loi sera certes votée pour promulguer des exceptions sauvegardant des intérêts industriels et autoriser certaines munitions intelligentes, mais il s'agit néanmoins d'une victoire pour la coalition d'organisations non gouvernementales qui a lancé voici plus de 2 ans une campagne allant dans ce sens. La capacité d'influence des ONG de type humanitaire/pacifiste, avec leurs relais dans les médias, le milieu académique ou le monde du show-business, est donc démontrée ; le délai nécessaire à la diffusion d'un message moral et à l'altération des perceptions est un facteur intéressant.

Apparemment, les débats parlementaires belges n'ont pas vraiment traité la question militaire, et ce sont des préoccupations économiques qui ont imposé de réduire la portée de la loi. En d'autres termes, la nécessité militaire en général des armes à sous-munitions, contestée par les ONG, n'est pas un aspect prioritaire d'une démarche mettant systématiquement en avant l'aspect émotionnel et éthique des victimes, si possible enfantines. Dans la droite ligne du Traité d'Ottawa sur les mines antipersonnel, les armées occidentales se voient donc menacées de perdre une nouvelle palette d'armes. Combinée à celle visant à contraindre les nations de retirer les restes explosifs des guerres sur les territoires qu'elles contrôlent, cette démarche renforce le désarmement unilatéral des Etats européens. Sans prêter une attention particulière à leurs besoins futurs.

La raison d'être des sous-munitions consiste à permettre au petit nombre de combattre la multitude ; leur développement a été intense durant la guerre froide, notamment avec la création de systèmes multipliant la puissance de feu grâce à la miniaturisation. En combinant précision et saturation, ces armes sont capables d'infliger des pertes énormes à un adversaire concentré, mais leur pourcentage de ratés occasionne un danger au-delà de la frappe - ce qui leur vaut la campagne lancée contre eux. Toutefois, depuis une quinzaine d'années sont apparues des sous-munitions intelligentes, en nombre nettement inférieur par projectile et capables de s'autodiriger vers une cible telle qu'un véhicule blindé ; ce sont précisément de telles armes qui vont être exemptées de la loi belge.

Dans plusieurs pays, la discussion sur les sous-munitions tente de prendre en compte le pourcentage de ratés par projectile ; c'est le cas en Suisse (voir cet article du Temps repris ici), dont l'industrie d'armement est capable de produire des obus cargo ayant un taux de défectuosité égal à 2%, mais où une initiative parlementaire visant à interdire toute arme à sous-munitions a également été lancée - là aussi sans prise en compte de la nécessité militaire. On constate d'ailleurs dans mon pays une certaine schizophrénie, puisque le gouvernement finance le site des ONG luttant sans discrimination contre les sous-munitions, alors même que l'armée a acheté ces dernières années des armes à sous-munitions de différents types - obus cargo 88, 90 et 99 à sous-munitions non guidées, obus d'artillerie (Smart) et de lance-mines (Strix) à sous-munitions guidées.

Quels sont les besoins réels des armées ces 15 à 20 prochaines années ? Si les armes de saturation du type lance-fusées multiples ne correspondent plus aux effectifs et aux doctrines d'emploi des armées existant en Europe, les possibilités d'emploi en-dehors du continent européen sont bien réelles (les MLRS sont engagés aujourd'hui en Irak), mais laissent penser que des armes conventionnelles - obus, roquettes et bombes - peuvent tout à fait suffire. En revanche, les armes de précision à sous-munitions antichars sont un pilier des doctrines de défense modernes, et la capacité de frappe verticale sur des véhicules blindés restera un élément très dissuasif jusqu'au développement d'une nouvelle génération de chars. Par conséquent, une démarche raisonnable pour résoudre le problème en limitant drastiquement les risques pour les non combattants sans désarmer inconsciemment les armées consisterait à interdire les sous-munitions antipersonnel classiques et à autoriser les sous-munitions antichars intelligentes.

Si avec cela je n'obtiens pas un contrat de consultant au profit de parlementaires belges, c'est à désespérer du réseau ! ;-)

Posted by Ludovic Monnerat at 11h27 | Comments (8) | TrackBack

18 février 2006

Iran : planification d'emploi (8)

Notre expérience de planification interactive en source ouverte a été ralentie par les activités professionnelles intenses du soussigné ; pourtant, l'importance et l'urgence du sujet n'ont certainement pas diminué, comme le montre l'augmentation des indices de confrontation. Par ailleurs, les actions préemptives menées par les groupes d'influence pacifistes (merci à AB pour le lien) suggèrent également une probabilité en nette hausse. Il est temps de se remettre au travail afin d'y voir plus clair.

Les facteurs qui doivent maintenant être analysés sont purement militaires : les capacités et la volonté des forces armées iraniennes dans leurs différentes composantes. Si nécessaires, d'autres acteurs susceptibles d'être opposés à la coalition devront également être intégrés.

Enoncé Déduction Conséquence
La défense anti-aérienne iranienne au sol est constituée de systèmes de détection et de tir à haute altitude datant des années 70 (type SA-2, 5 et 6), non centralisées et ne couvrant pas l'entièreté du pays. Un petit nombre de systèmes chinois HQ-7, nettement plus performants et résistants, a été introduit dès 1998. Sept batteries de 4 lanceurs SA-15 ont été commandés à la Russie et seront livrés dans le courant de l'année (source : note de la FRS, 30.1.06 - merci à PS pour le document) Les forces armées iraniennes n'ont pas la capacité de protéger leur espace aérien non seulement en raison de la surface de leur territoire, mais également par la vétusté et la fragilité de leurs systèmes ; la défense de zone leur est très difficile. En revanche, elles sont capables de protéger solidement des objets ponctuels tels que les installations nucléaires, les bases aériennes et les centres de pouvoir politique. En-dehors des basses altitudes, où n'importe quelle arme légère est une menace, la coalition doit neutraliser d'emblée les défenses anti-aériennes par des groupements d'attaques spécialisés ; l'emploi d'avions dédiés (SEAD) sera encore plus important pour l'attaque d'objets. Pour toute la durée de l'opération, une protection permanente devra être assurée pour chaque groupement aérien majeur, d'attaque ou de transport.
Les forces aériennes iraniennes comptent un reliquat des avions hérités du Shah (environ 20 F-14, 40 F-4, 45 F-5 en état de vol) et des avions d'origine russe ou chinoise acquis durant les années 90 (dont 24 Mig-29, 20 SU-24, 20 F-7 et une poignée de SU-25) équipés de missiles relativement récents. Le niveau d'instruction et d'entraînement des pilotes est réduit. Le commandement en vol est inexistant. L'aviation iranienne est incapable de contester à une flotte occidentale moderne la supériorité aérienne au-dessus de l'Iran. En revanche, elle peut infliger des pertes en profitant du relief, du nombre et de l'éparpillement des bases, ainsi que des missiles en sa possession. Elle peut également protéger sa flotte au sol au début de l'opération en utilisant comme leurre ses engins hors service. La coalition peut neutraliser toute opposition en l'air en employant des chasseurs-bombardiers furtifs contre les bases aériennes iraniennes et en déployant des chasseurs furtifs (F-22A) pour faire le vide en altitude, et pour compenser l'absence de couverture AWACS au centre du pays. Des bases terrestres relativement proches de l'Iran et équipées pour accueillir des appareils modernes sont nécessaires.

Voilà pour un premier jet. Merci par avance pour vos suggestions et contributions !

Posted by Ludovic Monnerat at 20h30 | Comments (33) | TrackBack

Une victoire historique

L'équipe de Suisse de hockey sur glace vient de signer un exploit historique aux Jeux Olympiques en battant le Canada par 2 à 0. Cette équipe incroyablement solide, arc-boutée sur ses qualités de cohésion, de discipline et d'énergie, vient de s'offrir le scalp des vedettes de la NHL ! Alors qu'un drapeau suisse géant est déployé dans la patinoire, nos hockeyeurs rappellent à quel point ce pays est capable d'atteindre les sommets lorsqu'il est uni et déterminé. Vive l'Helvétie !! :)

Posted by Ludovic Monnerat at 18h00 | Comments (9) | TrackBack

17 février 2006

Entre l'immédiat et le lointain

Un Å“il sur l'instant suivant et l'autre au terme de la prochaine décennie : tel est le grand écart que je dois régulièrement adopter dans le cadre de mes activités militaires. Il y a quelque chose de vaguement déroutant à s'impliquer dans des discussions détaillées sur les structures de formations dans leur futur lointain tout en s'attachant à veiller constamment au développement et à la mise à jour de leur incarnation actuelle. Pourtant, cette perspective si particulière est le propre de toutes les institutions militaires, dont les transformations prennent un temps considérable lorsqu'il s'agit de construire et un temps limité lorsqu'il s'agit de détruire. « Voir loin, commander court » reste une maxime valable. Au niveau militaire comme au niveau stratégique.

Discerner les facteurs de changement ou de constance est une manière de réconcilier ces deux orientations divergentes. Dans le flot tumultueux de l'actualité surnagent ainsi des informations qui laissent transparaître une réalité nouvelle ou réaffirmée ; des indices de mutations profondes ou de pérennités significatives qui permettent, en combinant pragmatisme et imagination, raisonnement et intuition, d'entrevoir un possible développement de la situation. Autant dire que nous sommes loin de la science exacte, et que n'importe quel charlatan pourrait justifier de la sorte ses élucubrations les plus ridicules. Mais en l'absence d'un algorithme miracle, je ne vois guère d'autre méthode pour essayer de déchiffrer la complexité de notre monde. Surtout lorsque chacun s'y essaie et met en commun son talent comme ses connaissances avec autrui.

Les indices de rupture sont marquants dans le domaine des perceptions, notamment lorsqu'ils révèlent un basculement des esprits. L'un de ceux qui m'a le plus frappé, ces dernières années, était le texte écrit par l'ancien premier ministre Benjamin Netanyahou suite à l'horrible attentat de la Pâque juive, en mars 2002, car il annonçait en filigrane la mobilisation de toute une génération pour se battre. La décision de la police britannique d'employer des méthodes de type militaire (détermination sans faille) pour combattre le terrorisme islamiste, la capacité des forces armées américaines à opérer en Irak ou en Afghanistan sans susciter la résistance des populations locales (force des idéaux), la compétition morale derrière les opérations d'aide humanitaire ou encore la manifestation musulmane à Berne samedi dernier (irrédentisme assumé ouvertement) sont également révélatrices.

Les indices d'invariance sont plus difficiles à percevoir, parce qu'ils échappent le plus souvent à l'attention des médias. La solidité du soutien de la population américaine au maintien des troupes en Irak, malgré une couverture médiatique focalisée sur les aspects négatifs de l'opération, est ainsi un facteur significatif (redistribution de l'influence sémantique). L'augmentation constante du tourisme et des séjours extracontinentaux, malgré les menaces concrétisées par des attentats nombreux, l'est également (importance du mouvement). Le problème, c'est que les bribes d'avenir qui se révèlent de la sorte nécessitent un canevas général pour être correctement interprétées. Il faut intégrer une conception du monde suffisamment juste et malléable pour esquisser son futur.

La capacité à gérer simultanément l'immédiat et le lointain passe donc par l'étude du passé, par la compréhension des forces qui transforment l'histoire.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h15 | Comments (8) | TrackBack

L'incitation au voyage

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Partir est toujours un plaisir. Même si c'est pour travailler, même si c'est pour passer des heures encore plus remplies qu'à l'accoutumée, le fait d'être ailleurs possède sa propre saveur. Qui se dissout lentement dans la satisfaction du retour...

Posted by Ludovic Monnerat at 16h14 | Comments (2) | TrackBack

16 février 2006

Le scandale préféré des médias

La diffusion par une chaîne de télévision australienne d'images issues des sévices infligés en 2003 par des soldats américains dans la prison irakienne d'Abou Ghraib a permis à certains éditorialistes de retrouver un thème qui leur reste favori. Ces images lamentables sont toujours tirées du même cas, de cette unité de police militaire qui en l'espace de 24 heures a entaché pour longtemps la réputation des forces armées américaines ; elles n'apportent donc rien de nouveau, mais permettent la résurgence d'une perception biaisée visant à imputer ces actes condamnables - et condamnés - à une opération passionément contestée. On se demande pourquoi le Pentagone n'a pas choisi à l'époque de publier toutes les images disponibles, au lieu d'être confronté presque 2 ans après aux mêmes condamnations.

Cela dit, les propos tenus dans plusieurs médias - notamment en Suisse romande - vont bien au-delà d'un discours raisonnable, et exploitent cette affaire réchauffée non seulement pour clamer une équivalence stupéfiante, mais également pour justifier les menaces et les violences qui prennent l'Occident pour cible.

Prenez Philippe Dumartheray dans 24 Heures :

[A]ux yeux des musulmans, nous présentons également la pire facette de l'humanité. Celle qui tue et torture, celle qui envahit et détruit, celle qui manque de respect aux valeurs de l'islam.
Avec la publication des nouvelles photos d'Abou Ghraïb, comment ne pas leur donner en partie raison? Comment aussi ne pas être submergé de honte?

Prenez Serge Enderlin dans Le Temps :

Nul doute qu'après la lamentable affaire des caricatures de Mahomet - qui commençait tout juste à s'apaiser - ce nouvel épisode d'humiliation servira de carburant à une rage musulmane qui trouve là une légitimité qu'il devient difficile de contester.
[...]
Sinistre dialectique du mal, où s'installe sans rémission une égalité de fait entre les décapitations du djihad et les abominations du «renseignement», les unes justifiant les autres et vice versa.

Comment peut-on écrire des phrases aussi insoutenables, comparer des meurtres délibérés et acclamés à des sévices isolés et condamnés sans voir de différence entre eux, sinon en brûlant d'un militantisme aveuglant ? Comment peut-on ainsi prendre le parti des groupes terroristes islamistes contre leurs ennemis sans voir que nous appartenons tous à ceux-ci ? De plus, l'extension de la responsabilité à leurs propres lecteurs témoigne chez ces 2 éditorialistes d'une perspective étonnante : pourquoi donc devrions-nous avoir honte des agissements de soldats américains en Irak, alors que nous n'avons strictement rien à voir avec ceux-ci ? Critiquer, condamner, vilipender, cela va sans dire ; mais pour en assumer la responsabilité, il faut avoir une envie impérieuse de nous autoflageller, voire de nous imputer les crimes de tout l'Occident pour mieux dédouaner ses ennemis. Dans ces conditions, après avoir parlé du redressement puis du basculement des esprits, voilà qui nous ramène à leur désarmement. Retour à la case départ...

Pour autant qu'elle ne manque pas, naturellement ! :)

Posted by Ludovic Monnerat at 14h22 | Comments (44) | TrackBack

15 février 2006

Le basculement des esprits

Voici quelques temps, j'ai décrit sur ce site le processus de redressement des esprits qui s'est enclenché après les violences urbaines en France, et qui visait à relativiser ces événements, à recentrer les perceptions publiques sur des référentiels connus - au besoin en ostracisant ceux qui les contredisent le plus ouvertement. Ces actions d'influence au quotidien ont certainement un effet sur les dirigeants politiques, et au sens large sur les individus appelés à régulièrement rendre leur opinion publique par l'intermédiaire des médias traditionnels. Je pense d'ailleurs que les déclarations souvent apaisantes et relativistes des dirigeants européens, suite aux manifestations violentes du monde arabo-musulman dans l'affaire des caricatures, montrent l'inertie de cette influence, l'incapacité - plutôt que le manque de volonté - de changer soudain de référentiel, et donc d'accepter une perspective conflictuelle.

Pourtant, en suivant certains sondages sur les opinions publiques, mais aussi en ayant des discussions comme celles que j'ai menées hier avec plusieurs officiers genevois, on se rend compte que le basculement des esprits peut être très rapide et durable. Il résulte fréquemment d'une accumulation progressive et sous-estimée, dont un événement marquant peut soudain concrétiser le sens encore potentiel. En Europe, les Pays-Bas sont probablement le pays dans lequel les esprits ont le plus évolué ces dernières années ; et si le meurtre de Théo Van Gogh, les enquêtes sur les réseaux islamistes et le déliement parallèle des langues ont révélé cette évolution, la popularité croissante de Pim Fortuyn était probablement le signe le plus fiable d'une accumulation de frustrations, de contestations, d'oppositions. La légendaire tolérance hollandaise appartient bel et bien à la légende.

Comment peut-on décrire et expliquer un tel phénomène, dont l'impact est bien entendu majeur ? Je le vois avant tout comme une évolution des enjeux perçus. Les changements d'un environnement déterminé donnent lieu à des réactions bien avant que les êtres réagissant ne soient directement touchés par ces changements ; c'est la perception d'un enjeu dépassant leur intérêt individuel ou celui de leurs proches qui amène de telles réactions (dans mon modèle stratégique, je parle d'enjeux individuels, collectifs, sociétaux et civilisationnels pour exprimer leur gradation). Il y a donc bien un seuil à partir duquel le citoyen hollandais, ou européen, se sent menacé dans son cadre de vie, dans ses valeurs, dans ses projections. L'assassinat quasi cérémonial d'un trublion aux opinions percutantes - et au nom fameux - ne pouvait que frapper les imaginations. Dans un sens comme dans l'autre.

Car l'acte terroriste relève de la gestion des perceptions au même titre que d'autres techniques d'influence des cÅ“urs et des âmes comme des esprits. Un acte immoral mené avec détermination peut influencer les uns et les autres de façon toute différente, en fonction de leur référentiel et de leurs attentes, c'est-à -dire de leur appréhension de l'événement. Et c'est ici que ce basculement des esprits révèle sa nature ambiguë et dangereuse : il ne correspond pas à une prise de conscience, même s'il peut être appelé ainsi pour en accroître la légitimité, mais bien à la formation d'une opinion, à la fixation de ce qui souvent n'est qu'une fin de non-recevoir. Pourquoi les inimitiés sont-elles plus durables que les amitiés, pourquoi les divergences sont-elles plus apparentes que les convergences, sinon notre inclination à préférer la clarté du refus, le bénéfice de l'altérité ? Est-ce que toute communauté ne repose pas sur l'opposition aux autres, au niveau sociétal du moins ?

Le rejet de certains comportements ou de certains propos peut bel et bien être une réaction logique et légitime en face de l'inacceptable, mais les mouvements collectifs ont également une composante par laquelle le rejet d'autrui vise - inconsciemment ou non - à renforcer la cohésion de la collectivité impliquée. Un repli sur soi d'autant plus rassurant qu'il remplace un doute par une certitude. Dans cette perspective, le basculement des esprits relève également en partie de cette escalade que je décrivais voici peu, et les individus ou les organisations qui s'opposent à de tels mouvements brusques ont peut-être un rôle modérateur plus louable que l'effet catalyseur de ceux qui recherchent jour après jour les informations à même de favoriser ce basculement, qui collectionnent avidement les fragments de casus belli.

Voilà un raisonnement auquel je n'imaginais pas parvenir en commençant ce billet ! A vous d'écrire la suite, si le cÅ“ur, l'âme ou l'esprit vous en disent! :)

Posted by Ludovic Monnerat at 21h35 | Comments (12) | TrackBack

14 février 2006

Entre bleu et gris

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Ce midi, j'ai eu l'honneur d'être invité par la Société Militaire du Canton de Genève (SMG) pour m'exprimer sur le thème des conflits modernes, et ainsi ouvrir leur saison de sandwich-lunchs ; comme l'un des orateurs de l'année n'est autre que le Chef de l'Armée, voilà qui en dit long sur cet honneur ! Après avoir quitté la magnifique salle de la SMG, je suis revenu à mes activités professionnelles par un trajet en avion de 40 minutes Genève-Lugano ; le survol des montagnes était un régal pour les yeux et pour l'imagination...

Posted by Ludovic Monnerat at 20h45 | Comments (3) | TrackBack

La foi comme facteur stratégique

Depuis plus de 10 ans, l'analyste et officier de renseignement Ralph Peters est l'un des meilleurs avocats de la transformation des conflits, et une exception dans une culture militaire américaine qui reste largement axée sur une vision technologique et mécanique des rapports de force. Il le montre encore une fois dans cet article publié par l'Armed Forces Journal, en identifiant le caractère stratégique de la foi et le rôle qu'elle joue dans la survie des sociétés humaines et la justification de la violence. Extrait :

Once a human collective expands beyond the family, clan and tribe, decisive unity demands a higher organizing principle sufficiently powerful to entice the individual to sacrifice himself for the common good of a group whose identity is no longer defined by blood ties. A man or woman will die for the child of his or her flesh, but how can the broader collective inspire one stranger to volunteer his life to guarantee the survival of a stranger whose only tie is one of abstract identity?
No organizing principle, not even nationalism (a secular, debased religion), has proven so reliable and galvanizing as religious faith. Religion not only unites, it unites exclusively. Throughout history, religious wars have proved the cruelest in their execution and the most difficult to end satisfactorily (toss in racial differences and you have a formula for permanent struggle). The paradox is that, in pursuit of a "more godly" way of life, human beings have justified the slaughter of millions of other human beings down the centuries.

L'importance du facteur religieux dans la préservation des liens et dans l'affirmation des identités, c'est-à -dire dans la perception d'enjeux qui simultanément rassemblent et différencient, me paraît également essentielle. Et les événements de ces dernières semaines ont rappelé à ceux qui préfèreraient l'ignorer que le rapetissement de la planète nous confronte à la religion des autres, même si nous avons largement édulcoré ou écarté celle de nos parents et grands-parents. En un sens, la collision des mondes à laquelle nous assistons peut ainsi être comparée à une cohabitation non désirée, à une fusion sociétale dans laquelle la peur de changer ou de disparaître aboutit à aiguiser et à grossir des antagonismes déjà considérables. Peut-on vivre dans la même maison, voire dans le même logis que quelqu'un qui vous déteste, qui vous méprise et qui envisage votre meurtre ? Et quelle part d'autosuggestion, d'escalade réciproque réside dans cette question ?

L'exclusion de l'autre que fonde la religion est depuis l'aube des temps un casus belli lancinant, mais aussi un dénominateur commun, un élément qui renforce et pérennise. Une conclusion corrosive que l'on pourrait tirer du texte de Peters est celle-ci : si la religion est un facteur de survie et joue donc un rôle biologique, est-ce que les sociétés qui ont embrassé une religion qui se renie - la laïcité, pour faire bref - ont la capacité de survivre ? Surtout si elles subissent l'assaut sémantique plus que physique de communautés éminemment croyantes ? Vaste débat...

Posted by Ludovic Monnerat at 9h22 | Comments (20) | TrackBack

13 février 2006

Le pavillon et la montagne

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Ce matin, en attendant le train pour rejoindre mon bureau, le soleil encore bas donnait une rougeur avenante à la Montagne de Moutier, et au pavillon qui surplombe les gorges. Un regard vers le haut, un reflet d'altitude avant de se plonger dans une journée laborieuse qui hésite à s'achever.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h38 | TrackBack

Mise à jour de CheckPoint

Plusieurs articles ont été mis en ligne ce week-end et la semaine dernière sur mon site d'information militaire et stratégique CheckPoint :

Islam et Occident : la collision de mondes antagonistes et décalés

Le conflit de notre époque entre démocratie et islamisme a connu un développement spectaculaire avec la publication contestée de caricatures et des violences planétaires. La menace d'une escalade menant à un conflit dévastateur appelle une action à la fois déterminée et mesurée.


Victoire du Hamas aux législatives palestiniennes : analyse et perspectives

La prise du pouvoir de l'Autorité palestinienne par les islamistes est un événement marquant au Moyen-Orient, où il signale un déplacement du centre de gravité, mais aussi dans le monde entier. Sa portée et ses développements possibles doivent être analysés.


Entretien avec le chef des forces de défense finlandaises

Toutes les forces armées sont confrontées actuellement au défi de leur transformation. La Finlande constitue un exemple éclairant, puisque son système de conscription et sa volonté de défense lui permettent une participation importante aux missions à l'étranger et un budget compatible avec les investissements nécessaires à une modernité consolidée.


De l'ascension du Hamas à la sérénité troublante de l'OLP

Les élections palestiniennes ont créé un choc planétaire en consacrant la victoire du Hamas. Mais le défi qui se pose maintenant à celui-ci, avec la responsabilité du pouvoir politique, a de quoi relativiser ce choc. Analyse.


Les armées tiraillées entre condottieri et croisés

La transformation des acteurs belligérants a fait ressurgir de l'histoire les soldats de fortune, organisés en compagnies florissantes, et les combattants fanatiques se réclamant de la religion pour justifier des méthodes contraires aux lois de la guerre. Entre les deux, les armées doivent lutter pour leur avenir.

Posted by Ludovic Monnerat at 9h00 | Comments (11) | TrackBack

12 février 2006

Face aux ambitions islamiques

Un appel sur mon portable, hier après-midi ; je réponds pour entendre aussitôt des appels assourdissants à la prière, à la soumission - "Allah Akbar !". Je faisais également cela voici presque une année, lorsque les hauts-parleurs des mosquées environnantes déversaient leurs mélopées, histoire de surprendre mes amis en Suisse et de partager cette chose alors nouvelle pour moi ; mais j'étais alors à Medan, en Indonésie, et pas à Berne, sur la Place Fédérale, devant le siège du gouvernement et du parlement de ce pays. Ce lieu voit certes alterner nombre de manifestations tout au long de l'année, au nom de divers intérêts corporatifs ou particuliers, et a été aménagé dans ce sens. Mais rarement pour imposer une loi censée provenir de Dieu et supplanter celles votées par les hommes ; rarement en arabe, rarement en contestant aussi explicitement les lois et les valeurs du pays qui a eu la générosité d'accueillir une grande partie des manifestants et de les soutenir.

Contrastes saisissants : alors qu'un millier de musulmans manifestent en Suisse pour imposer leur vision de l'existence et de la vie en commun, sans être le moins du monde entravés ou dissuadés dans leur démarche, les citoyens danois sont priés de déguerpir au plus d'Indonésie, où leur sécurité ne peut plus être assurée par les autorités ; alors qu'un "juge islamique" palestinien vient en Suisse prêcher la charia et réclame des lois rendant intouchable ce qui à ses yeux est sacré, les dirigeants européens - comme Micheline Calmy-Rey - ne parlent que des concessions à faire de notre côté au nom d'un respect et d'une compréhension entre les peuples qui semblent bien unilatéraux ; alors que des représentations diplomatiques occidentales sont prises d'assaut dans le monde arabo-musulman pour cause de blasphème, les journaux et les journalistes en viennent à devoir bénéficier d'une protection policière en Europe pour poursuivre leurs activités.

Mais ces contrastes n'échappent pas aux citoyens, que les événements de ces dernières semaines ont sans aucun doute sensibilisés. Ce sondage publié aujourd'hui par le Sonntagsblick semble montrer une perception aiguë de la situation : 78% des sondés voient dans l'islamisme radical une menace sur la paix mondiale, et 24% voient même une menace intérieure dans les quelque 300'000 musulmans vivant en Suisse ; 60% estiment qu'il était faux de publier les caricatures, mais 66% pensent que la liberté d'expression ne doit pas être entravée ; 37% disent que l'islam doit être placé au même niveau que les confessions existantes, mais 47% affirment que les entreprises ont le droit d'interdire le port du voile. Il est cependant intéressant de relever, même si l'échantillon est très réduit (35 personnes interrogées), que les musulmans en Suisse ont des positions parfois très différentes : 74% estiment nécessaire de limiter la liberté d'expression, 55% ne voient aucune menace dans l'islamisme radical, et 65% sont contre l'interdiction du voile.

Dans une démocratie, ces positions très minoritaires n'ont logiquement aucune chance d'être prises en considération, puisqu'elles s'opposent de front aux opinions et aux convictions de la majorité des Suisses ; les aspects visibles de l'islam, comme la construction de minarets (deux existent aujourd'hui), suscitent d'ailleurs une contestation énergique au sein de la population. Mais les activistes islamiques n'utilisent les voies de la démocratie que lorsqu'elles leur assurent le succès ; dans l'intervalle, ils font preuve de patience et prévoient avec confiance l'avènement d'un temps où l'application progressive de la charia, par petites touches successives, par une lente suite de concessions, deviendra une évidence. Au nom du "respect" et du "dialogue" entre les peuples.

Il faut se rendre à l'évidence : ce que Tarik Ramadan et consorts annoncent n'est rien d'autre que l'islamisation de l'Europe. Leur message vise à rendre inéluctable dans les esprits ce qui ne l'est ni dans les urnes, ni dans les maternités. Et la seule réponse à cette irrédentisme - à laquelle les élites intellectuelles de ce pays succombent trop facilement - réside dans la préservation et dans la diffusion de la démocratie directe. Parce que la liberté est la véritable crainte de ceux qui veulent réduire la nôtre.

Posted by Ludovic Monnerat at 10h03 | Comments (39) | TrackBack

11 février 2006

La négation de l'individu

Il est assez rare que je m'aventure sur le terrain de l'économie, mais un événement à la fois rarissime en Suisse et situé tout près de chez moi m'amène à le faire : la grève de l'usine Swissmetal à Reconvilier, communément appelée "la Boillat" dans la région. Après deux semaines, ce conflit social a pris une tournure qui montre à quel point la paix du travail est un aspect essentiel de la société suisse ; avec le rachat d'une usine en Allemagne, le rapport de forces tourne au désavantage des grévistes, pendant que les dirigeants de Swissmetal reçoivent la confiance de leurs actionnaires. L'épreuve ne fera cependant que des perdants, entre ceux qui y laisseront peut-être leur emploi, ceux qui devront renoncer à un outil de production performant et ceux qui devront trouver un autre fournisseur.

Sans chercher à identifier les responsabilités des uns et des autres dans cet échec collectif, mais sans croire qu'elles puissent être entièrement d'un côté ou de l'autre, il est assez intéressant de voir comment certaines notions et perceptions habitent les acteurs de ce conflit social. Du côté des grévistes, soutenus par toute une région ou presque, y compris des médias qui se sont débarrassés de tout recul et prennent ouvertement parti, on utilise les moyens de communication modernes pour véhiculer, non sans humour et tristesse, la détermination à conserver une entreprise à la fois traditionnelle et performante. Les dirigeants de Swissmetal y sont dépeints dans les termes les plus durs, avec un relent de lutte des classes qui montre le caractère passéiste de cette situation. Le jusqu'au-boutisme ("nous avons le choix entre mourir en luttant ou mourir tout court") n'est pas exactement un gage de réalisme.

Mais ces perceptions sont alimentées par la réalité du cynisme et de l'aveuglement qui caractérisent la direction de Swissmetal. Dans un entretien publié aujourd'hui dans le Blick, le directeur du groupe Martin Hellweg n'hésite ainsi pas à dire que l'individu ne compte pas, et que sa seule responsabilité personnelle consiste à mener une entreprise au succès. Par une rhétorique aboutissant immanquablement à dévaloriser les employés de la Boillat ("Ein Inder oder ein Italiener ist mir genauso viel oder wenig wert wie ein Schweizer"), il en vient à ranger le personnel au rang de ressource malléable et ne lui voue guère plus de considération qu'à des produits. On peine à croire comment l'usine de Reconvilier, renommée pour être la fonderie la plus moderne d'Europe, puisse être menée au succès par un homme ignorant apparemment tout des relations humaines, de l'esprit d'équipe, de la confiance nécessaires à la mise en commun des volontés et des énergies. Ou comment confondre le management et la conduite.

La concurrence entre les sites de production, et donc entre les personnes au travers des pays ou des continents, est une chose naturelle et saine : les outils industriels dont les produits sont plus chers, moins bons ou les deux doivent s'améliorer ou disparaître. En revanche, prendre le risque de saccager un outil industriel typiquement suisse, c'est-à -dire d'une qualité qui se situe aux sommets, par hermétisme aux attentes, à la motivation et à la fidélité de ses employés est un égarement économique. Peut-être que la direction de Swissmetal va parvenir à ses fins et faire payer aux employés de la Boillat leur refus de suivre docilement une stratégie incompréhensible, mais l'avenir n'appartient pas à ceux qui ignorent le potentiel d'innovation, d'adaptation, d'initiative et de créativité qui réside en chaque individu. La grève de Reconvilier n'est pas plus passéiste que la vision de Martin Hellweg ; la révolte des employés consommables pas plus insensée que la dérive des managers carnassiers. Etrange cécité que celle-ci...

Posted by Ludovic Monnerat at 10h03 | Comments (20) | TrackBack

10 février 2006

Une question de loyauté

En devisant librement avec un camarade engagé dans l'autre grand état-major de l'armée, j'ai été amené à me faire des réflexions sur le thème a priori intouchable de la loyauté. La discussion était purement théorique, mais tournait autour de ceci : à une époque de menaces transnationales susceptibles de dégénérer en choc des civilisations, faut-il encore et toujours se résoudre à servir une nation et sa population si celles-ci refusent, malgré l'ampleur des enjeux, de prendre part à la lutte ? Le citoyen persuadé d'assister aux étapes initiales d'un conflit décisif pour l'avenir de l'humanité doit-il s'en tenir à distance si son gouvernement et ses concitoyens choisissent de le faire ? Dans quelle mesure le fait de s'engager par le verbe, par l'image, par diverses méthodes constitue-t-il un acte déloyal, au même titre que collaborer avec un service de renseignement étranger ou prendre les armes sous des couleurs étrangères ?

En théorie, l'engagement à la patrie épargne à un officier ce type de questionnement. Dans la pratique, certaines situations vont à l'encontre de cette clarté confortable ; les officiers français y ont été confrontés en 1940, depuis l'appel du 18 juin et l'armistice, et leurs homologues suisses n'ont pas échappé à des réflexions allant dans un sens similaire - comme le montre la conjuration des officiers, ce groupe lancé par des jeunes officiers d'état-major général et qui aurait tenté un coup d'Etat si le Conseil fédéral avait adopté une politique pro-nazie. Il existe toutefois une différence entre la contestation du pouvoir légal au nom d'une légitimité supérieure, allant jusqu'à la prise du pouvoir, et la désobéissance individuelle au service d'une cause que sa propre nation ne défend pas ou pas assez. Surtout lorsque l'exécutif national paraît toujours plus faible, toujours plus décalé.

L'affaiblissement des frontières géographiques et des identités nationales aboutit nécessairement à l'érosion de la loyauté envers son pays ; la globalisation est ainsi à mon sens un facteur très influent. Le phénomène est assez intéressant à vivre du point de vue militaire : alors que l'armée suisse a mis 130 ans à abolir les troupes cantonales (1874-2004), en retirant progressivement aux cantons toutes les prérogatives liées (armement, entraînement, commandement, mise sur pied - seule reste une administration symbolique), les militaires suisses engagés individuellement - l'adverbe importe ici beaucoup - dans des missions multinationales de maintien de la paix tendent souvent à percevoir leur nationalité comme l'équivalent d'une appartenance cantonale. Le cosmopolitisme, le brassage des origines, des cultures et des représentations mettent le patriotisme à rude épreuve.

Mais la loyauté nationale est également minée par le communautarisme et le régionalisme, par la division des sociétés selon des lignes de fractures religieuses, ethniques, linguistiques, géographiques ou socio-économiques. La méfiance fluctuante envers les autorités centrales se conjugue au déclin du civisme, de l'intérêt général, pour favoriser une tendance inverse à la globalisation. En forçant le trait, on pourrait donc dire que les nations sont tiraillées entre l'infiniment grand et l'infiniment petit, et que les loyautés oscillent entre le sang, le clan, le lieu d'une part, et l'idée, la croyance, la foi d'autre part. Et c'est exactement lorsque ces deux tendances se rejoignent, comme le montre aujourd'hui l'islamisme en Occident, que les nations sont le plus en danger.

Telle est la raison pour laquelle, à mes yeux, la question de la loyauté ne se pose pas : les nations doivent être protégées et défendues, sur terre, en mer, dans les airs comme dans l'infosphère, aussi longtemps qu'une autre structure n'accordera pas davantage de liberté, de stabilité et de prospérité.

Posted by Ludovic Monnerat at 16h55 | Comments (29) | TrackBack

9 février 2006

Entre la terre et les nuages

Le virtuel est-il l'antidote au réel ? En ces temps de confrontation aiguë entre croyances religieuses et convictions laïques, la question n'est pas dénuée de parallèles instructifs. Si le recours à un au-delà céleste permet depuis des millénaires à l'humanité de transcender ou de relativiser nos vies ici bas, la popularité d'espaces virtuels accessibles de notre vivant indique un développement significatif. C'est par exemple le cas avec Second Life, un espace ludique multijoueurs qui offre une vie parallèle avec ses possibilités de distraction, de création comme de rétribution. Avec l'augmentation de la connectivité et des échanges immatériels, ce sont ainsi des pans entiers de nos existences qui peuvent être représentés et se dérouler dans un espace cybernétique. En impliquant une distance toujours plus grande avec la réalité terrestre.

Les technologies de l'information ont toujours eu pour effet d'accroître la part d'imaginaire dans le réel, et le développement du langage, de l'écriture, de l'imprimerie puis des émissions et supports audio-visuels ont permis des créations artistiques qui sont autant d'espaces en soi virtuels. Ce que notre ère digitale a apporté, c'est avant tout l'interactivité et l'immédiateté qui sont mises à la disposition de l'individu. On ne se contente plus de lire, de voir ou d'écouter l'imaginaire, on y vit - et on en vit - de plus en plus. La démocratisation de l'informatique individuelle et des connections en réseau, depuis 30 ans, a multiplié les possibilités de représentation et d'expression au point de créer un substitut à la vie traditionnelle, non d'ailleurs sans générer des dépendances pathologiques. Jeux vidéos, forums de discussion, mondes numériques : le virtuel est partout.

Ces possibilités de vies parallèles, ces soustractions ponctuelles aux contingences terrestres vont certainement aboutir à volatiliser encore davantage les relations humaines et les identités. Comme un gigantesque jeu de rôle dans lequel on change d'apparence, d'origine, de nom et d'avenir, ces existences imaginaires offrent des perspectives qui échappent à l'existence véritable. Elles peuvent faciliter la fuite au-delà du réel et rendre ce dernier de moins en moins supportable, mais aussi offrir un espace de liberté et d'opportunité dans lequel les êtres affirment leur personnalité, gagnent en aisance ou établissent des contacts fructueux. Si l'anonymat et l'artifice ouvrent la porte aux excès, ils contribuent également à faciliter des expressions et des confidences trop lourdes à assumer ouvertement. La deuxième vie, en quelque sorte, peut améliorer la première.

Le contraste ne peut cependant être plus aigu entre les êtres ayant accès à un espace virtuel à la fois dynamique et interactif, propice à une projection personnelle, et ceux que la vie réelle retient constamment. La prospérité est la condition sine qua de telles évasions, et la propension humaine à l'imaginaire, le besoin de transcender le quotidien, est de ce fait un terreau fertile pour toutes les idéologies axées sur un futur radieux, ici bas ou ailleurs. En d'autres termes, je pense que ce que l'on nomme aujourd'hui la fracture numérique pourrait demain devenir un fossé allégorique, entre ceux qui vivent l'irréel et ceux qui en rêvent, entre ceux qui projettent leurs aspirations et ceux qui subissent les aspirations d'autrui, entre ceux qui expriment l'imaginaire et ceux que l'imaginaire opprime. Entre la terre et les nuages!

Voilà un raisonnement un brin alambiqué qu'il serait souhaitable de discuter ! :)

Posted by Ludovic Monnerat at 20h26 | Comments (8) | TrackBack

8 février 2006

Quand le doute est mortel

Dans mes réflexions sur l'escalade des antagonismes et la projection de nos craintes, j'avais écrit quelques lignes sur le danger d'extinction qui menace les islamistes et leurs croyances, ce qui explique leur belligérance avec le monde occidental en général et ses valeurs en particulier. Pour approfondir le sujet et aborder la question du doute face à la foi, je vous conseille chaudement de lire la dernière colonne de Spengler dans l'Asia Times. Extraits :

Muslims rage at affronts to their faith because the modern world puts their faith at risk, precisely as modern Islamists contend. That is not a Muslim problem as such, for all faith is challenged as traditional society gives ground to globalization. But Muslim countries, whose traditional life shows a literacy rate of only 60%, face a century of religious deracination. Christianity and Judaism barely have adapted to the modern world; the Islamists believe with good reason that Islam cannot co-exist with modernism and propose to shut it out altogether.
[...]
With stable institutions and material wealth, the secular West evinces a slow decline. Not so the Muslim world, where loss of faith implies sudden deracination and ruin. In the space of a generation, Islam must make an adjustment that Christianity made with great difficulty over half a millennium. Both for theological and social reasons, it is unequipped to do so. Muslims might as well fight over a cartoon now; they have very little to lose.
Throughout the world, literacy erodes traditional society, and the collapse of traditional society leads to declining population growth rates. But in the Muslim world these trends hit like a shock wave. Both the traditional life of Muslims as well as Muslim theology have been frozen in time, such that Muslims are repeating in compressed time trends long at work in the West. The result is devastating.
[...]
The global relationship among literacy rates, secularization and population growth makes clear that the fragility of Muslim traditional society is not a Muslim problem as such. But the Muslim world is far more vulnerable than the numbers suggest, for two reasons. The first reason is chronological, and the second is theological.
It is not a good thing to come late to the table of globalization. [...] In a world that has little need of subsistence farmers and even less need of university graduates with degrees in Islamic philosophy, most of the Muslim world can expect small mercy from the market.
[...] Christianity and Judaism have adapted to doubt, the bacillus of modern thought, by inviting doubt to serve as the handmaiden of faith. [...] As the pope explained, the eternal, unchanging character of the Koran that the Archangel Gabriel dictated verbatim to Mohammed admits of no doubt. Muslim belief is not dialogue, but submission. It is as defenseless before the bacillus of skepticism as the American aboriginals were before the smallpox virus.

Une analyse aussi limpide, détaillée, nuancée et pertinente mérite d'être lue en entier. Et traduite en français pour être diffusée ; s'il y a des volontaires, merci de s'annoncer ! :)

Posted by Ludovic Monnerat at 16h11 | Comments (49) | TrackBack

L'ignorance des bellicistes

Lorsque le choix nous est laissé, faire la guerre n'est pas une chose très sensée : au mieux, un seul des belligérants est vaincu, et au pire tous finissent par être perdants. Je parle naturellement ici d'un conflit armé impliquant des actions de combat soutenues, comme le siècle dernier en a connu maintes occurrences. De ce fait, les appels aux armes offensifs sont dangereusement trompeurs dans l'élan et l'émulation qu'ils génèrent, voire dans l'impression qu'ils donnent d'une victoire à portée de main ; les exemples tirés de la Première guerre mondiale restent parmi les plus fameux en la matière (« J'aurai tordu les Boches en 2 mois », aurait dit Joffre ; « à Paris dans 6 semaines », chantaient les soldats allemands en partance pour le front - je cite de mémoire), mais chaque conflit comporte son lot de surprises et de désillusions.

Un certain leader islamiste contemporain, pour sa part, doit bien regretter d'avoir jugé comme un « tigre de papier » son principal ennemi et cru que ses fantasmes théocratiques allaient se concrétiser et couronner son existence depuis lors précaire ; le fait d'être entouré de fidèles buvant ses paroles ne l'a certes pas aidé à garder le contact avec la réalité. Cette ignorance n'en reste pas moins une constante, et les appels à la guerre sainte désormais proférés contre les pays dont les médias ont osé publier des caricatures de Mahomet le montrent. Les agités du turban - ou de tout autre couvre-chef, je ne suis pas regardant en la matière - sont tout au plus, en matière de stratégie, des amateurs illuminés. Cela ne les rend pas moins dangereux. Surtout lorsque l'on admet qu'il n'y a pas de professionnels de la question, seulement des individus et des organisations plus réalistes, imaginatifs, clairvoyants et actifs que d'autres.

La première erreur des bellicistes consiste à croire que les règles du temps de paix s'appliquent au temps de guerre, que tous les signes de modération révèlent une faiblesse quant à l'issue du conflit, alors qu'ils visent à prévenir son occurrence. Le comportement des Etats-Unis suite aux différentes attaques terroristes des années 90 - premier attentat du World Trade Center en 1993 (poursuites judiciaires), attentats des tours Khobar en 1996 (rien), attentats des ambassades US du Kenya et de Tanzanie en 1998 (rafale de missiles en Afghanistan et au Soudan), attaque de l'USS Cole en 2000 (rien) - avait été confondu par les islamistes en une règle immuable, en une faiblesse inévitable. Après le 11 septembre 2001, ils ont rapidement compris que les Etats-Unis en guerre se comportaient de manière différente ; ces attaques ont produit une telle élévation des enjeux qu'ils ont brusquement augmenté la volonté et la légitimité américaines de combattre.

Je pense qu'un tel processus est également à l'Å“uvre avec l'Europe. A l'heure actuelle, nous donnons de nous-mêmes une image de faiblesse qui est une incitation à l'escalade ; on peut menacer l'Europe, enlever et assassiner ses ressortissants, insulter ses chefs d'Etat, incendier ses représentations et même commettre des attentats sur son sol, ses réactions restent largement symboliques, timides et irrésolues : des déclarations sans suite, des procès sans urgence, des déploiements sans combat. Pourtant, l'Europe se réveille lentement, à travers les prises de conscience individuelles qui se multiplient, à travers l'importance croissante accordée à la coercition armée, à travers la perception sans cesse plus aiguë d'un danger majeur, d'enjeux sociétaux. Les réactions suscitées par les caricatures ont ainsi contribué à faire accroire l'idée d'une conflagration inévitable. Ce continent n'est pas loin de se dresser et de changer l'équation du conflit.

La deuxième erreur des bellicistes consiste à croire que les actions du temps de paix peuvent être sans autre reproduites en temps de guerre. C'est le syndrome des champions de l'intersaison : l'entraînement, la vie en commun, les démonstrations, les défilés, l'exaltation mutuelle produisent au sein de toute organisation - notamment armée - une confiance certes essentielle pour son esprit de corps, mais potentiellement trompeuse. A l'automne 2001, les Taliban et leurs alliés islamistes étaient persuadés que leur rhétorique enflammée, leur foi inébranlable et leurs succès passés allaient garantir une victoire écrasante contre ces Américains tout juste capables d'envoyer des bombes et des missiles à distance ; 2 mois ont suffi pour les ramener de façon sanglante à la réalité. Les appels à la trêve lancés depuis les montagnes du Waziristan témoignent de ce retour douloureux.

Là aussi, je pense que l'Europe est sous-estimée. Ses capacités sont pourtant illustrées par les succès de la lutte anti-terroriste, et les islamistes candidats à l'attentat sur son sol ont été appréhendés par centaines ; mais ces capacités ne sont encore qu'une fraction de ce qu'elle pourrait employer si les enjeux appelaient une réponse coercitive. Les déclarations de Jacques Chirac sur la dissuasion nucléaire, en tant que mise en garde assez limpide, ainsi que l'engagement européen croissant en Afghanistan, dans un secteur par endroits non permissif, sont des indices dans ce sens. L'Europe s'accroche de toutes ses forces à ses illusions d'un monde stable et pacifique, elle boira jusqu'à la lie le calice amer de l'apaisement, mais elle finira bien par se réveiller ; et les Européens seront tellement en colère qu'ils feront regretter aux islamistes ces appels enflammés à la guerre qu'ils profèrent aujourd'hui impunément.

En définitive, on pourrait se demander pourquoi les hommes continuent à se faire la guerre. Les erreurs n'expliquant pas tout, il faut simplement admettre que combattre fait partie de notre nature, pour le meilleur comme pour le pire.

Posted by Ludovic Monnerat at 11h23 | Comments (18) | TrackBack

7 février 2006

Dans l'ombre du général

Cas Guisan.jpg

C'est aux heures les plus sombres que surgissent parfois des individus exceptionnels, des personnages capables de changer le cours des choses par leur action et leur influence. Le dernier général qu'ait connu ce pays en fait partie. S'en souvenir est toujours un réconfort lorsque l'on pense à notre avenir.

Posted by Ludovic Monnerat at 22h30 | Comments (13) | TrackBack

Alerte média : Le Matin (3)

Décidément, Le Matin fait une publicité soutenue pour ce site ! Dans un nouvel article publié aujourd'hui sur les blogs romands, "le top cinq des blogs basés en Suisse et écrits en français" mentionne au 5e rang le soussigné, juste derrière Un swissroll ; ce sont évidemment les statistiques de Technorati, dans leur interprétation helvétique, qui servent de base à ce classement purement mathématique.

En passant, on notera que la description de mon site est davantage factuelle que la dernière fois :

Caricatures de Mahomet, fax égaré par les services secrets, situation géopolitique en Iran, importance des porte-avions: l'expert militaire et stratégique commente tout ça.

Alors, je ne suis plus agaçant, mmh ? :)

COMPLEMENT I (8.2 0845) : Pour l'anecdote, l'article en ligne du Matin et le lien vers mon site ont amené de cette manière 334 visites en l'espace de 24 heures. Merci !

Posted by Ludovic Monnerat at 7h46 | Comments (6) | TrackBack

6 février 2006

Le dilemme de l'action

Les violences survenues ce week-end, en particulier l'incendie et le saccage de représentations diplomatiques scandinaves au Proche-Orient, ont rappelé - si besoin était encore - que l'Europe ne peut pas échapper aux antagonismes de notre époque. La crise lancée par les caricatures de Mahomet et délibérément enflée par les extrémistes musulmans n'a pour l'heure fait "que" 2 victimes (en Afghanistan et en Somalie, quoique l'assassinat d'un curé à Trébizonde par un adolescent hurlant « Allahu Akbar » doive être examiné), mais il paraît peu probable que l'on en reste là ; le fait que l'ensemble des pays européens soient désormais menacés au mieux de sanctions économiques, au pire d'actes de guerre, montre la dimension potentielle de ce conflit. Pour les nations dont les drapeaux sont brûlés - Suisse comprise - se pose donc la question de l'action. Est-il possible de désamorcer la crise, d'éviter l'escalade ? Peut-on agir en évitant aussi bien la trahison de nos valeurs que l'engrenage de la guerre - l'une comme l'autre menant d'ailleurs probablement à terme au même résultat ?

Sur le plan extérieur, les réactions des gouvernements musulmans ont désormais placé la crise dans une dimension internationale, et toute action doit nécessairement suivre les règles applicables à celles-ci. Ainsi, il paraît tout à fait judicieux de porter devant l'OMC le boycott de produits danois ou européens, afin d'assurer que les accords commerciaux soient respectés. Par ailleurs, les pressions diplomatiques exercées sur les ambassadeurs européens doivent avoir leur pendant en Europe, et les ambassadeurs des pays musulmans doivent être régulièrement convoqués pour recevoir les admonestations que les outrages commis par ou dans leur pays respectif méritent. Enfin, le saccage d'ambassades et de consultats doit donner lieu à des excuses officielles - la Syrie les a en partie prononcées, le Liban entièrement - ainsi qu'à des versements compensatoires.

Sur le plan intérieur, le respect des lois nationales en vigueur doit être imposé. Ainsi, il paraît tout autant approprié d'ouvrir des poursuites judiciaires contre le journal ayant publié les caricatures de Mahomet si l'on estime que celles-ci contreviennent à une disposition légale ; mais les appels à la violence et au meurtre proférés sur notre sol par des manifestants musulmans doivent également être poursuivis, leurs auteurs identifiés, leurs inspirateurs appréhendés, et donner lieu à un procès équitable. Toute menace sur la liberté d'expression doit être immédiatement sanctionnée, et toute dérogation à la constitution et aux lois règlant la vie en société hors des procédures démocratiques usuelles est exclue. Enfin, tout acte de violence armée visant notre population, nos intérêts ou des représentations étrangères sur notre sol doit autoriser un emploi de la force proportionnel et ciblé.

Toutefois, en ce domaine comme en bien d'autres, les gouvernements n'ont ni la capacité, ni la liberté d'agir de manière décisive. Cette crise a été déclenchée et alimentée par des organisations privées, même si plusieurs gouvernements tentent d'en profiter, et elle souligne très clairement les transferts de pouvoir que provoquent les nouvelles technologies de l'information. Il ne peut y avoir de contraste plus aigu entre les mouvances islamistes qui oeuvrent derrière les manifestations violentes et les élans de solidarité occidentaux qui se manifestent au travers de bannières pro-danoises ou de retouches Photoshop de Mahomet, mais ces mouvements qui se heurtent ont en commun le fait d'avoir l'initiative. Pour les gouvernements, notamment européens, il ne reste pour l'heure qu'à tenter de ne pas trop subir les événements.

C'est dire la mesure et la détermination qui doivent caractériser leurs déclarations. Il est en définitive contre-productif de juger « inacceptables » les déprédations commises contre les intérêts européens si l'on ne fait rien à l'encontre de leurs auteurs ou de leurs complices, si l'on ne concrétise pas les paroles par des actes clairs et crédibles. En même temps, il est inadmissible de se livrer à des actes de contrition et de capitulation contraires à nos valeurs et à nos lois. L'excès dans un sens comme dans l'autre serait une grave erreur. Autant dire une quasi quadrature du cercle...

Posted by Ludovic Monnerat at 15h42 | Comments (48) | TrackBack

5 février 2006

La concurrence des médias

Si l'opposition entre médias traditionnels et blogs est un thème à la mode, quoique peu innovant dans son expression, un autre phénomène à mon sens sous-estimé joue un rôle au moins aussi grand : la concurrence entre médias via le développement spectaculaire des technologies de l'information. Voici 20 ans, les moyens disponibles pour s'informer au quotidien nous sembleraient aujourd'hui affreusement réduits : les journaux régionaux et nationaux, plus rarement internationaux (disponibles dans certains kiosques, souvent avec 1 jour de retard), les chaînes de télévision nationales et des pays voisins (via le téléréseau) ; la radio, sur ondes longues, offrait une très large gamme de stations différentes, mais de manière bien entendu moins tangible qu'une image ou un texte. Seules des organisations actives dans le domaine de l'information, médias de référence ou services de renseignements, avaient les moyens de consulter et de suivre un grand nombre de sources, et donc d'aller au-delà des perspectives nationales.

A cette époque, les agences de presse avaient un rôle confinant à la toute-puissance pour la plupart des médias. Je me rappelle, voici encore 15 ans, lorsque je travaillais pour une radio locale à côté de mes études, qu'un lieu était l'objet de toutes les attentions, de toutes les convoitises aussi : la salle où figurait le téléscripteur de l'ats. Chaque mètre de papier imprimé représentait une bonne partie des informations transmises au prochain journal ; de nos jours, elle ne ferait que quelques entrées sur un Google News, qui compile les informations de plus de 4500 sources anglophones et 500 francophones. Dans l'intervalle, le développement des chaînes télévisées d'information en continue diffusées par satellite et surtout la mise en ligne de tous les médias traditionnels, avec tout ou partie de leur contenu, ont en effet bouleversé la manière et les possibilités de s'informer. Et notamment offert à chaque individu connecté - on est proche du pléonasme - la latitude de comparer là où, auparavant, il ne pouvait que consommer ou ignorer.

Prenons un exemple tiré au hasard de mes lectures. Cet article publié hier dans 24 Heures affirme que chaque élection démocratique et équitable dans le monde arabo-musulman aboutit forcément à un triomphe des islamistes ; il s'appuie sur les dires de deux experts, Antoine Basbous et Hasni Abidi, pour expliquer les raisons de ce phénomène supposé et préparer l'Occident à accepter la prise du pouvoir par les islamistes, jusqu'à ce que le même pouvoir ait produit une usure autorisant une alternance politique (je ne commenterai pas la validité de cette théorie). Mais cet article écrit par un autre expert, Amir Taheri, et publié vendredi dans le New York Post, donne une perspective complètement différente : en fournissant des faits, comme le pourcentage des suffrages obtenus par les islamistes lors d'élections dans le monde arabo-musulman (5% au Bengladesh, 11% en Malaisie, 18% en Afghanistan, 40% en Irak), ce texte possède une valeur analytique qui ravale le papier de 24 Heures au rang d'une discussion de bar.

Cette concurrence féroce, axée sur la qualité et la diversité de l'information, oblige certes chaque lecteur à évaluer et à comparer les sources - tout comme n'importe consommateur sur un marché libre. Mais elle lui donne surtout la possibilité de voir à quel point les médias ayant par le passé une position dominante en sont parfois venus à abuser de celle-ci ; lorsque le Courrier International tente de résumer le point de vue de la presse américaine en citant uniquement le New York Times et le Los Angeles Times, fermement ancrés à gauche, ou lorsque les correspondants de presse romands aux Etats-Unis semblent décrire un pays différent de celui qui apparaît dans les médias américains, on ne peut que rendre grâce à Internet. Bien entendu, les blogs remplissent à présent une fonction critique et régulatrice des excès dans ce domaine ; je pense néanmoins qu'à terme, lorsque la pression économique et éthique aura suffisamment touché les rédactions, c'est le journalisme authentique, honnête, investigateur et transparent qui en sera le principal bénéficiaire.

Posted by Ludovic Monnerat at 10h30 | Comments (20) | TrackBack

4 février 2006

Le lent réveil de l'Europe

Voici plus de 4 ans que l'Europe glose à foison sur l'image des Etats-Unis dans le monde et vante son approche différente, axée sur la « puissance douce » et la recherche du dialogue. Depuis quelques jours, les réactions exprimées dans le monde arabo-musulman montrent une réalité dégrisante : la prise pour cible des Européens dans les territoires palestiniens, malgré les sommes énormes investies dans ceux-ci et aujourd'hui réclamées, ainsi que les différents appels à la violence proférés en maints endroits, déchirent toute illusion de respect et d'amitié. Pire : alors qu'une partie de la presse tente de minimiser le conflit en invoquant une gestion désastreuse du gouvernement danois, les rues de Londres ont subi hier des manifestations véhiculant des messages aussi barbares que bellicistes, dont pourtant une partie des auteurs bénéficient certainement des aides généreuses du gouvernement britannique. Voir un panneau appelant à la décapitation de ceux qui insulteraient l'islam, dans une ville réputée depuis des siècles pour son soutien à l'ouverture d'esprit et à la tolérance, est pour le moins alarmant.

De manière assez ironique, alors que l'image des Etats-Unis dans le monde arabo-musulman s'est améliorée depuis quelques mois, notamment grâce à la démocratisation de l'Irak ou de l'Afghanistan ainsi qu'à l'aide humanitaire d'urgence apportée en Indonésie et au Pakistan, celle de l'Europe semble bien se détériorer avec la publication des caricatures de Mahomet au nom de la liberté d'expression ; une enquête d'opinion approfondie est bien entendu nécessaire pour démontrer la chose. Il existe cependant une différence essentielle : si les Américains sont largement détestés, et même méprisés pour leur hermétisme culturel, ils inspirent également la crainte et la circonspection par leur puissance militaire, par leur poids économique ainsi que par leur détermination stratégique ; les Européens, pour leur part, sont également détestés lorsque leur vernis multiculturel ne parvient plus à cacher leurs vraies valeurs, mais leur timidité militaire, leur vulnérabilité économique et leur suivisme stratégique suscitent en outre une arrogance menaçante à leur endroit.

L'apaisement par le verbe et l'offrande, la capitulation maquillée en tolérance n'ont donc pas soustrait l'Europe à la collision des mondes. La réécriture compulsive de l'histoire au gré des valeurs en vogue s'est heurtée au poids du passé, à la rémanence des plaies séculaires : face à des communautés et à des mouvances dont le référentiel date largement de l'époque des Croisades faute d'avoir été pleinement touchées par les Lumières, les Européens ne se rendent pas compte à quel point ils sont encore perçus sous les traits de leurs lointains et frustes ancêtres. La haine brûlante qui s'exprime ces jours montre non seulement que le passé n'a pas fini de nous hanter, mais aussi que notre identité et non notre attitude détermine avant tout cet antagonisme. En d'autres termes, quoi que nous fassions, nous serons toujours les ennemis des islamistes, et ceux-ci exploiteront chaque opportunité et chaque prétexte - au besoin en les exagérant ou en les manipulant, comme dans le cas des caricatures danoises - pour mobiliser leurs troupes, scander leurs appels aux armes et tenter d'accroître leur pouvoir.

Mais les Européens se réveillent lentement. L'interrogation sur la présence d'un ennemi intérieur fait désormais régulièrement son apparition, au fur et à mesure que les vigies du penser correct perdent pied face à l'intrusion choquante de la réalité. Il faut maintenant s'assurer que ce réveil ne nous projette pas dans un autre cauchemar, que nous ne passions pas d'un extrême à l'autre en projetant sans même le savoir des mécanismes belligérants et manichéens. Ce risque est d'autant plus grand que la faiblesse actuelle - et pourtant apparente - de l'Europe ne peut que susciter les convoitises, les ambitions, les irrédentismes. Que nous le voulions ou non, ce continent doit à nouveau accepter de vivre dans un monde régi par des rapports de force, et donc définir un projet stratégique intégrant les menaces aujourd'hui proférées à son encontre.

Posted by Ludovic Monnerat at 10h38 | Comments (46) | TrackBack

3 février 2006

L'attente sous le drapeau

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Tous les matins, dans les brumes hivernales, sous la morsure du froid et malgré l'ignorance de la multitude, le drapeau flotte fièrement au cÅ“ur de la capitale. Comme une citadelle presque oubliée, le quartier-général veille en silence et attend son heure. Elle finit toujours par venir!

Posted by Ludovic Monnerat at 9h43 | Comments (7) | TrackBack

2 février 2006

Entre escalade et projection

Il est difficile de ne pas constater que les derniers temps ont dévoilé ou aiguisé des antagonismes latents, élargi des fractures béantes. La décision de plusieurs médias européens de défendre la liberté d'expression face au respect de la religion, alors que des excuses sont exigées dans le monde arabo-musulman, a confirmé l'enjeu global de la dispute ; les réactions contraires des dignitaires musulmans en Europe et des défenseurs de la liberté de la presse soulignent le décalage. La pression internationale sur l'Iran et son programme nucléaire s'accroit, alors que le régime de Téhéran menace de mettre un terme à la diplomatie si le Conseil de sécurité de l'ONU est saisi ; le lâchage - partiel et tactique - de l'Iran par la Russie et la Chine a surpris les mollahs. Les élections palestiniennes ont porté au pouvoir un groupe terroriste fondé dans un but génocidaire, et obligent l'Europe à reconsidérer ses aides économiques sous peine de financer le terrorisme ; plusieurs pays arabes ont promptement versé leur obole. La chute de popularité d'Al-Qaïda dans une grande partie du monde musulman se produit en parallèle à son rejet en Irak, où la guérilla sunnite se met toujours plus à combattre les islamistes étrangers.

De toutes parts la lutte se durcit, s'élargit, se précise ou se prépare. L'engrenage de la guerre apparaît inévitable, incontrôlable. Une telle convergence aboutit nécessairement à des conclusions établies, à des confirmations attendues, à une focalisation des réflexions jusqu'à leur donner un sens unique. Et c'est exactement à cet instant que l'esprit critique doit prendre le dessus, que le doute doit être réintroduit dans la mécanique intellectuelle, même s'il trouble les habitudes et les acquis. Dans un monde chaotique, l'émergence soudaine d'un ordre ou d'un alignement est trop artificielle pour ne pas être suspecte. L'être humain est condamné à projeter la structure de son esprit sur le monde qui l'entoure, mais pas à croire aux phénomènes dont il contribue à l'ordonnancement. Toute démarche analytique pratiquée au quotidien doit tenir compte du fait que la Vérité n'existe pas, qu'elle est un leurre aveuglant.

Dans les bons services de renseignements, la contre-analyse ou l'expertise indépendante sont des méthodes usuelles pour éviter l'avènement d'une pensée dominante, qui nécessairement aboutirait à influencer la recherche des informations malgré toutes les parois séparant l'acquisition de l'analyse. Dans un ordre d'opération militaire, on énonce les hypothèses faites en cours de planification, et leur démenti devrait logiquement remettre en cause le raisonnement subséquent ; on répond à ces évolutions possibles par des planifications prévisionnelles, c'est-à -dire des décisions réservées. Aujourd'hui, il est ainsi temps de se demander si les antagonismes qui enflamment l'actualité découlent d'intérêts contradictoires ou de logiques symétriques, si les perceptions changent par une prise de conscience ou sont autoalimentées par des schémas inconscients. Ce n'est pas l'autre qu'il faut comprendre en premier lieu, comme le répètent inlassablement les voix pacifistes et relativistes, mais bien nous-mêmes, nous et nos craintes, nous et nos projections.

Une réalité que les Occidentaux ont souvent du mal à percevoir demeure leur action sur le monde non occidental, l'effet subversif et séducteur de leur culture et des valeurs qu'elle véhicule, l'influence de leurs idées dans toutes les facettes des sociétés. La montée en puissance des islamistes est avant tout une réaction à cette conquête des esprits menée dans l'infosphère, à cette présence sans cesse plus perceptible. L'emploi de la force armée est un dernier recours pour eux aussi : c'est parce que le rapprochement occidentalisant de la planète menace la pérennité de leurs croyances qu'ils en sont venus à combattre aussi farouchement, et à rationaliser leurs horreurs par des visions de paradis perdu et de lutte ultime. Cela ne les rend pas moins dangereux, cela ne diminue pas la nécessité de les neutraliser, mais fournit un aperçu différent des responsabilités. Nous contribuons à l'escalade. A elles seules, nos pratiques commerciales appliquées aux domaines culturel et relationnel forment un casus belli hurlant. Pour être plus précis et un brin provocateur, le monde ne se divise pas entre méchants islamistes et gentils démocrates. Nous sommes partie prenante de l'engrenage.

Refuser d'accepter ce rôle et imposer des idées absolues relève d'une logique belligérante. La liberté d'expression n'est pas plus sacrée que les Saintes Ecritures ; les convictions laïques n'ont pas vocation à contester les convictions religieuses. Ce sont les excès, les dérives autocratiques qui doivent être combattus. Et cette notion de combat montre bien l'équilibre nécessaire entre réflexion et action : si la croyance est aveuglante, le doute est quant à lui paralysant, et s'abandonner pleinement à l'un comme à l'autre ne tarde pas à être néfaste. L'action doit toujours être fondée, suivie et dominée par une réflexion ouverte et critique, mais elle doit également être déclenchée, acceptée dans son imperfection, maîtrisée dès sa conception. La montée aux extrêmes est pire que l'emploi de la force, le silence mortel est pire que la dissonance conflictuelle, l'asymptote identitaire est pire que le morcellement des sociétés. Nous restons bel et bien nos pires ennemis. Que les autres l'ignorent ne nous dispense pas de cette appréhension.

COMPLEMENT I (3.2 2210) : Le moins que l'on puisse dire, c'est que la tension ne diminue pas, bien au contraire. Alors que le Premier ministre danois ne change pas de discours, en répétant "qu'au nom de la liberté d'expression, ni son gouvernement ni les Danois ne devaient présenter d'excuses", les appels au meurtre se multiplient, et il suffit de voir ce genre d'image pour mesurer la gravité des menaces, et le fanatisme que cette escalade contribue à dévoiler. Comme le montre une analyse de l'ESISC, cette flambée n'est cependant pas due au hasard, et des manipulations délibérées ont été menées pour y parvenir plus sûrement. La perspective belliciste que cela esquisse mérite d'être évaluée. J'y reviendrai demain.

Posted by Ludovic Monnerat at 10h01 | Comments (43) | TrackBack

1 février 2006

Au nom de la liberté

La presse européenne commence à réagir aux menaces sur la liberté d'expression : plusieurs quotidiens, en France, en Italie, en Allemagne, en Espagne, ont publié les caricatures initialement parues dans un journal danois - évacué hier pour cause d'alerte à la bombe - afin d'affirmer la primauté de cette liberté et leur attachement à la laïcité. Ces initiatives courageuses renforcent également la solidarité européenne dans cette affaire, et sabordent la légitimité d'un boycott visant exclusivement le Danemark et la Norvège. Les manifestations violentes qui se sont multipliées ces derniers jours dans le monde arabo-musulman ont donc eu un effet inverse à celui escompté, même si le journal danois et le gouvernement norvégien ont présenté des excuses. Douze caricatures ont mis le doigt sur un enjeu dont la perception est en évolution rapide.

Ce développement confirme mon analyse de deux mondes décalés, condamnés à ne plus pouvoir s'ignorer, et dont les valeurs antagonistes ont fini par ouvertement s'entrechoquer. Au nom de la liberté et contre la toute-puissance de la foi, des médias ont décidé d'intervenir dans une crise ayant déjà tourné au rapport de forces, et ont ajouté indirectement le poids de leur pays respectif dans la balance. Le passage à l'acte ne leur est pas nouveau, bien entendu, mais ce processus parallèle et réactif témoigne d'une évolution digne d'intérêt. Les temps changent vraiment... Qui sait quel impact peut avoir une boule de neige lancée depuis un sommet, quelles cascades d'effets divers elle peut déclencher ? J'ai le sentiment que nous assistons à une telle situation. J'y reviendrai demain de manière moins allégorique et plus documentée...

Posted by Ludovic Monnerat at 19h13 | Comments (21) | TrackBack

Une aubade à la gare

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Un attroupement majeur sur le coup des 5 heures : voilà qui dénotait un événement particulier. La résonance de tambours battus avec énergie indiquait quelque aubade au centre de la gare, mais j'ai eu l'excellente surprise de constater que c'est une fanfare militaire qui se produisait ainsi en ce haut lieu de passage de la capitale, avec force applaudissements d'un public tout aussi surpris. Pas besoin de grand budget pour une promotion efficace !

Posted by Ludovic Monnerat at 17h12 | TrackBack

Le bilan de janvier

Comme à l'accoutumée, je profite de ce bilan mensuel pour remercier chaleureusement celles et ceux qui consultent ce carnet et qui prennent le temps de contribuer aux débats. La fréquentation au mois de janvier a connu une nette augmentation dans le nombre quotidien de visites (2223 contre 1560), de pages (7110 contre 4460) et des hits (11986 contre 9580). L'intérêt pour l'Iran et son programme nucléaire explique en grande partie cette hausse, puisque les billets liés à ce sujet ont été les plus prisés ; toutefois, une augmentation du spam via les trackbacks a également eu une influence.

L'usage visant à compléter un bilan un brin austère et toujours relatif par quelques lignes humoristiques sera naturellement respecté. Voici donc mes commentaires à nombre d'entrées grâce auxquelles les moteurs de recherche ont envoyé des visiteurs par ici :

Bref, merci à tout le monde !

Posted by Ludovic Monnerat at 16h19 | Comments (8) | TrackBack