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6 décembre 2005

La morale et les affaires

De part et d'autre de l'Atlantique, les accusations d'immoralité sont chose fréquente : on les retrouve actuellement avec la polémique sur les vols secrets de la CIA, par lesquels auraient transité des prisonniers islamistes à destination de geôles indéfinies, ou bien entendu avec les relations commerciales qu'entretient l'Union européenne avec des dictatures avérées comme le Soudan ou l'Iran. Il est fréquent de se reprocher, entre dirigeants européens ou américains, des comportements indignes de leurs valeurs officielles. Et la discorde sur l'existence d'une guerre planétaire entre démocraties et islamistes, martelée à Washington et minimisée à Bruxelles, n'explique pas la totalité du problème.

Dans l'Airbus A319 de Swiss qui m'emmène à l'instant [ce billet a été écrit hier] en Suède figure le dernier exemplaire de la revue de la compagnie. Celle-ci contient un long article vantant les mérites de la Libye et incitant le passager à s'y rendre pour des vacances loin des flux touristiques habituels. Il est vrai que ce pays à de nombreuses facettes séduisantes, comme ces vestiges de l'époque romaine ou carthaginoise, ces paysages désertiques à perte de vue ou encore ces marchés traditionnels chamarrés à souhait. Mais les photos qui illustrent contiennent également à deux reprises, certes au deuxième plan, des portraits du colonel Kadhafi. Et si l'accent du texte est mis sur le confort et les opportunités touristiques, les conditions de vie locales sur le plan des libertés individuelles sont pour le moins mises entre parenthèses.

Le sujet ici n'est pas simple, dès lors que l'on renonce à un moralisme manichéen. D'un côté, on peut affirmer que passer des vacances en Libye contribue à augmenter les rentrées financières d'une dictature, et donc constitue un soutien indirect mais réel à un régime qui n'a aucune légitimité populaire ; on notera que ce type d'argumentation a été utilisé contre la Suisse en l'accusant d'avoir prolongé l'apartheid en Afrique du Sud, mais pas contre les pays ayant eu des rapports commerciaux intenses avec l'ancienne Union soviétique. D'un autre côté, on peut affirmer que le tourisme en Libye contribue à reconnecter ce pays avec l'économie globale, avec les flux de personnes et d'informations, et donc avec un élan poussant inexorablement vers la démocratie et la promotion des droits de l'homme ; une argumentation qui est fréquemment utilisée pour justifier les grands contrats passés par exemple avec la Chine.

Présenté sous cet angle, le dilemme est insoluble, car il revient à mettre en balance des activités qui n'ont pas de rapport direct. A eux seuls, les échanges économiques ne suffisent en aucun cas à préserver ou à abattre un régime dictatorial, et il serait malvenu de leur prêter une telle fonction ; bien entendu, l'embargo commercial constitue une mesure coercitive que la diplomatie affectionne, mais il doit venir en complément de pressions politiques efficaces pour être justifié - le cas de l'Irak l'ayant démontré. En fait, la recherche du profit, en tant que base des échanges économiques, qui contribue bon gré mal gré à une optimisation générale des productions et des distributions, n'a pas de lien direct avec la recherche du bien, en tant que base des jugement éthiques, qui contribue en définitive à une amélioration générale des mÅ“urs et des actions.

Prétendre agir de façon répréhensible ou louable par des échanges commerciaux licites ne me semble donc qu'un argument facile et hypocrite. La conquête des marchés peut précéder ou faciliter celle des esprits, mais ce sont en définitive les idées qui touchent ceux-ci.

COMPLEMENT (29.12 2050) : Ce reportage de Michael Totten sur le tourisme en Libye fournit un contrepoint assez piquant à la publicite mentionnée ci-dessus. La pesanteur totalitaire y est bel et bien une réalité immanente...

Publié par Ludovic Monnerat le 6 décembre 2005 à 8:35

Commentaires

Money money money...

Si les gouvernements se préoccupaient de morale, autrement que par des tribunaux de pacotille (La Haye), nous vivrions dans un monde parfait.

Publié par Ares le 6 décembre 2005 à 9:41

on peut affirmer que le tourisme en Libye contribue à reconnecter ce pays avec l'économie globale"

La Lybie est deja connectee a l'economie mondiale: par le petrole! Cela ne change rien quant aux droits de l'Homme ds ce pays.

Un riche egyptien interviewe a la television egyptienne a remarque: " la Lybie a vue une entree de 700 Milliard de dollars en 30 ans de vente de petrole. Combien de millionaires lybiens y a-t-il? Moi je n'en connais aucun!"

La ce trouve le probleme du monde arabe: asssis sur les richesse du monde, mais le peuple n'en profitte pas, seuls qlqs nantis et dictateurs qui rejettent tous les problemes sur l'existence d'Israel. Cette situation a ete decrite et annalysee en ces termes en 2003, je crois, ds un rapport a l'ONU prepare par des intellectuels du monde arabe.
C'est bien domage que les intellectuals occidentaux "de goche" ne suivent pas!..

Publié par Ram Zenit le 6 décembre 2005 à 12:52

C'est effectivement à mon avis une croyance répandue, mais fausse, de penser qu'une dictature vivra plus ou moins mal en étant privée du tourisme ou du commerce international. C'est exagérer de beaucoup l'importance de ces entrées, et nier le mode de pensée des tyrans.

Il faut distinguer le peuple du dictateur: quel que soit l'intensité du blocus, ce dernier n'aura jamais à se serrer la ceinture à l'heure du repas. Et je ne connais aucun régime qui est tombé à cause de sanctions économiques.

Ce que je crois, c'est que les embargos qui empêchent des pays dangereux de posséder des technologies "sensibles" - genre, le nucléaire iranien - ont tout leur intérêt. Mais pour le reste, cela n'a aucun sens. Au moins, le commerce généré par le tourisme permet dans une certaine mesure d'être en contact avec la population dans le besoin, même si le régime prélève ses taxes.

Passer ses vacances en Lybie donnera des devises à Khadafi. Passer ses vacances ailleurs ne le fera pas pleurer à chaudes larmes, ni ne l'encouragera à la démocratie. Il y a de part le monde des dizaines d'embargos en cours contre tels ou tels pays et ils ne changent strictement rien aux régimes auxquels ils s'attaquent. Il n'y a qu'à voir l'embargo US sur Cuba...

Combien de décennies faudra-t-il pour admettre que la stratégie de l'interdiction commerciale est un échec?

Publié par Stephane le 6 décembre 2005 à 14:54

"Passser ses vacances en Lybie donnera des devises à Khadafi", mais également de manière indirecte à une population qui elle en a besoins (pourboires, achats directs, souks, etc), comme cela se passe dans d'autres "démocratures" touristiques.

Le débat se situe, selon moi, a un niveau moral, qui est influencé par notre point de vue occidental.

Par mon expérience de voyages, je peux dire que les chauffeurs de taxis ou les bagagistes sont toujours ravis de quelques dollars glissés dans la main.

Publié par Daniel Mangold le 6 décembre 2005 à 18:06

Combien de décennies faudra-t-il pour admettre que la stratégie de l'interdiction commerciale est un échec?

Je pense qu'il faut plutôt compter en millénaires.

Publié par LolZ le 7 décembre 2005 à 2:46

Sur le sujet de la morale et des affaires, je viens de faire un complément à ce billet écrit dans l'avion avec un lien vers un reportage remarquable de Michael Totten sur son expérience comme touriste en Libye.

Publié par Ludovic Monnerat le 29 décembre 2005 à 20:49