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21 décembre 2005

La guerre de l'information

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Durant l'exercice « VIKING 05 », j'ai eu la chance de pouvoir occuper une fonction particulièrement intéressante : chef des opérations d'information de la composante terrestre. Les tâches d'un tel poste peuvent être résumées en écrivant qu'il s'agissait pour moi de planifier, de conduire et/ou de coordonner toutes les actions exerçant délibérément un effet sur un processus de décision donné. Plus concrètement, j'ai été amené pendant 7 jours à mener la guerre de l'information dans tout le secteur d'engagement de la force multinationale, puisque la composante terrestre disposait de l'essentiel des capacités de planification et de production en la matière. Ma mission plus spécifique consistait à gagner la bataille pour les cÅ“urs et les esprits.

Les principaux outils organiques pour ce faire étaient les opérations psychologiques (comme élément d'influence) et la guerre électronique (comme élément d'acquisition et de perturbation) ; j'ai également été amené à émettre des directives pour la sécurité opérationnelle, afin notamment de régler le partage des informations avec les partenaires civils, mais les effets physiques étaient logiquement fort limités dans une opération de maintien de la paix, alors que les opérations des réseaux informatiques n'étaient pas intégrées à l'exercice (elles sont bien trop sensibles pour cela). Bien entendu, l'élément le plus important à coordonner était l'information publique, et une coopération étroite avec l'officier responsable de ce domaine a rapidement porté ses fruits.

Au début de l'opération, l'image de la force multinationale n'avait pas encore été établie auprès de la population, et la couverture médiatique était exagérément critique et réactive à notre endroit ; de plus, plusieurs chefs de guerre nous mettaient ouvertement au défi et semblaient se jouer de nos unités. Notre action a donc constitué en premier lieu à déployer des effets touchants les plus grandes audiences-cibles, en diffusant par radio et par tracts des messages-clefs axés sur notre légitimité et nos capacités sécuritaires ; nous avons ainsi élaboré un message journalier suivant de près l'actualité, ainsi qu'un événement du jour mis en évidence à l'attention des médias, et choisi parmi les actions d'appui ou de coercition effectuées au sein de nos brigades.

A la fin de l'exercice, ces actions ont commencé à avoir un effet palpable, dans le sens où le sens de l'opération était clairement connu et reconnu au sein de la population comme des dirigeants principaux de la région. Pourtant, nous avons également décidé de nous en prendre dès que possible aux chefs de guerres et organisations irrégulières qui posaient les risques les plus élevés, notamment en s'attaquant à leur réputation par le biais d'opérations psychologiques directes (une action appelant à la capture des « most wanted warlords ») et indirectes (des actions blâmant l'emploi d'enfants soldats ou le trafic de drogue ; voir ci-dessus à droite). Des produits prometteurs avaient commencé à être distribués ou affichés dans notre secteur.

De ce fait, une partie de notre attention s'est portée sur la recherche de deux types d'information. Nous recherchions des renseignements déclencheurs, c'est-à -dire des preuves d'implication de leaders adverses dans des activités immorales pouvant rapidement être exploitées dans les opérations psychologiques, et des faits déclencheurs, c'est-à -dire des actions effectuées par nos unités pouvant rapidement être exploitées dans l'information publique - les unes comme l'autre venant tout naturellement se compléter sans jamais se confondre. Je ne compte plus le nombre de rapports de situation ou de rapports du renseignement, y compris des interceptions de l'exploration électronique, que j'ai parcourus dans ma quête quotidienne.

Par ce biais, je me suis rendu compte qu'une bataille pour les cÅ“urs et les esprits repose autant sur l'appréhension des tendances que sur l'analyse des situations, et que le caractère incertain et instable des interactions, dans le domaine sémantique, exige au plus haut point des facultés intuitives et créatrices. Bien entendu, il est assez saisissant, lorsque l'on travaille dans un état-major focalisé sur des actions factuelles et mesurables, d'accorder une même valeur à des perceptions par définition émotionnelles et floues. Les machineries militaires ont encore des efforts considérables à produire avant de pleinement intégrer les facteurs de puissance des conflits modernes. Mais se trouver au cÅ“ur de cette problématique était un plaisir rare.

Publié par Ludovic Monnerat le 21 décembre 2005 à 19:07

Commentaires

Pas grand chose à voir, à moins qu'il ne s'agit d'une maniére détourné par l'Iran chiite de faire pression sur la France, mais on recommence l'histoire du boycotte sur les produits made in france pour cause de "foulard islamique" :

"À Koufa (160 km au sud de Bagdad), le chef chiite irakien Moqtada Sadr a appelé à boycotter les produits français pour protester contre la décision du président Jacques Chirac d'interdire le foulard islamique.

«Je propose qu'une fatwa [avis religieux] soit promulguée par Najaf [centre religieux des chiites en Irak], par Qom [centre religieux des chiites en Iran] et par al-Azhar [principale autorité des musulmans sunnites] pour boycotter les produits français», a déclaré Moqtada Sadr lors de son prêche de la prière du vendredi.

Dans la banlieue chiite de Sadr City, un autre dignitaire chiite, Seyyed Amer al-Husseini, a également appelé à boycotter les produits français. Dans la ville sunnite de Mossoul (450 km au nord de Bagdad), des centaines de femmes ont manifesté hier soir à l'appel des islamistes pour protester contre la décision française, a constaté un correspondant de l'AFP."

Publié par Frédéric le 22 décembre 2005 à 10:42

Pourriez-vous expliquer l'emploi du dernier mot de cette citation ? Je ne vous ai certainement pas compris...

"que le caractère incertain et instable des interactions, dans le domaine sémantique, exige au plus haut point des facultés intuitives et créatrices"

Publié par Deru le 22 décembre 2005 à 10:49

C'est le mot "créatrices" dont vous parlez? Eh bien, je voulais expliquer par là que la conception d'une opération d'information susceptible d'avoir un effet positif exige souvent d'innover dans les processus et les contenus, comme dans tout domaine encore partiellement défriché. Il faut créer ce type d'opération autant que les planifier, parce qu'elles sont nouvelles, peu connues, difficiles à synchroniser avec d'autres.

Publié par Ludovic Monnerat le 22 décembre 2005 à 10:56

L'intérêt de ces exercices est qu''ils donnent l'impression de se confronter à une réalité qui tour à tour résiste ou se plie.

Une question intéressante est donc de savoir comment les organisateurs de l'exercice font naître cette réalité, ou cette impression de réalité, dans ce domaine désormais crucial de la communication.

Publié par François Guillaumat le 22 décembre 2005 à 11:43

Bravo pour la description détaillée de cet "exercice", très heureux de découvrir l'approche systématique de la conquête des coeurs et des esprits qui fait partie maintenant de la guerre asymétrique, mais en même temps inquiet de la diffusion de ces informations sur le web. Il n'y a pas que des "gentils" qui vous lisent.

La limite est toujours délicate! A moins bien entendu qu'il faille comprendre par votre billet que les Etats prennent conscience des nouvelles donnes de la guerre de l'information et que leurs forces de sécurité dont vous faites partie sont prêtes!...

Publié par Marcel le 22 décembre 2005 à 12:07

A François : la couverture médiatique dans l'exercice était suffisamment bien faite pour tenir compte de nos actions visibles. Presque chaque jour, une conférence de presse était organisée près du QG et permettait de "prendre la température" au fil des questions. Globalement, l'impression de réalisme était frappante.

A Marcel : merci pour le compliment. Concernant la diffusion de ces informations, il faut souligner qu'elle s'inscrit dans l'esprit de l'exercice. Dans ce sens, le bénéfice tiré d'une diffusion aussi large que possible doit être plus grand que les risques ainsi engendrés. Mais la prise de conscience est effectivement bien présente.

Publié par Ludovic Monnerat le 22 décembre 2005 à 21:20

1. des maximes pour relativiser les exercices en salle
"Professionals are reliable and predictable, but the world is full of amateurs."


"No combat-ready unit has ever passed inspection.
No inspection-ready unit has ever passed combat."

dans les "Sergeant Murphy's Laws of Combat"

et celles-ci s'appliquent aussi à la guerre psychologique:
- "You can win without fighting, but it's a lot tougher to do when the enemy does not cooperate."

- "Tracers work both ways." (remplacer tracers par pression psy...)

2. de la poésie pour revenir aux fondamentaux
De Profundis Jean-Marc Bernard (et d'autres)

le tout sur le site
http://www.combatic.com/index.htm

(disclaimer d'usage... je le cite mais ne garantis aucun service après lecture)

Publié par marcu setti le 24 décembre 2005 à 14:01