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10 novembre 2005

L'exercice et la réalité

Ce soir s'est achevé l'exercice d'état-major au niveau armée auquel j'ai participé depuis lundi. L'exercice était somme toute très intéressant, en raison de la menace moderne qu'il mettait en Å“uvre, mais aussi parce qu'il amenait un basculement permanent avec la réalité. Il s'est en effet déroulé à Berne, au quartier-général de l'armée, dans les installations utilisées au quotidien, et avec l'obligation de suivre les dossiers en cours tout en participant à la planification exigée. Du coup, j'avais accès à toutes les sources d'information que j'utilise normalement, et je devais sans cesse alterner l'emploi de mes 3 ordinateurs - mon accès au réseau protégé, mon accès au réseau non protégé et mon portable personnel - pour remplir mes différentes tâches. Intellectuellement, c'était plutôt excitant !

Un autre aspect saisissant est la compression des niveaux hiérarchiques. Dans plusieurs domaines, et notamment ceux qui me concernent en premier lieu, des éléments tout simples - comme des mots ou des gestes - concrétisés au niveau tactique ont des conséquences immédiates aux niveaux opératif et stratégique. La présence du sommet de l'armée lors des briefings impose ainsi d'aller à l'essentiel dans les concepts et réflexions que l'on présente, de simplifier au maximum, sans pour autant perdre de vue les détails qui in fine peuvent avoir une importance majeure. Il est vrai que les généraux font assez rapidement sentir la nécessité pour eux de ne pas perdre leur temps et d'investir celui-ci dans la prise de décision !

Durant l'exercice, j'ai naturellement eu plusieurs discussions sur la situation en France, sur son évolution possible et sur la réaction du gouvernement français. Un certain consensus s'est établi sur la nécessité de l'état urgence qui a été mis en Å“uvre, et sur l'impact positif qu'un emploi proportionnel et cible de mesures coercitives peut avoir. En revanche, il est bien plus difficile de se pencher sur une carte de son propre pays, face à une situation qui s'aggrave de jour en jour et menace d'occasionner des violences armées, afin de concevoir une manÅ“uvre qui permettent de stopper l'escalade et de favoriser le retour au statu quo ante. Et encore plus difficile d'aller dans le terrain pour remplir les missions que tout cela implique.

Parfois, on entend ça et là des dirigeants politiques se demander pourquoi les militaires passent autant de temps à s'exercer. Il faut bien que l'on prenne le temps de faire les erreurs que nul ne nous pardonnerait à l'engagement !

Publié par Ludovic Monnerat le 10 novembre 2005 à 19:51

Commentaires

Quel était donc le sujet de ce fameux exercice?

La situation générale?
la situation particulière?
La nature le volume et l'attitude de l'adversaire ou de l'ennemi (quel niveau de menace et quels moyens, ses modes d'actions possibles?).
L'état de vos forces et les renforcements éventuels à votre disposition, l'idée de manoeuvre qui en a été déduite, l'articulation...les difficultés, les lacunes s'étant faites jour (et il y en toujours!) bref, tout, dites nous tout!!

Publié par Winkelried le 10 novembre 2005 à 20:48

Vous ne voulez tout de même pas que je divulgue les secrets de l'armée suisse, non ? ;)

Bon, plus sérieusement, le contenu de cet exercice est bien entendu classifié. Les thèmes entraînés au plus haut niveau de l'armée sont trop sensibles pour être sans autre rendus publics ; ils font d'ailleurs l'objet d'informations régulières du Département de la Défense aux commissions de sécurité du Parlement.

Tout ce que je peux dire, c'est qu'il s'agissait d'une opération de grande envergure, avec pas moins de 8 lignes d'opération différentes, dans une bonne partie du pays. Sans adversaire, mais avec une partie adverse (la nuance est de taille) comprenant des acteurs non étatiques et étatiques.

Publié par Ludovic Monnerat le 10 novembre 2005 à 21:20

Oui, vos scrupules de confidentialités vous honorent, mais je ne suis pas plus avancé...c'était bien donc bien la peine de l'évoquer ici, cet exercice!!

Publié par Winkelried le 10 novembre 2005 à 21:32

Hum...laissez moi deviner...le thème de cet exercice..."une partie adverse", des "acteurs non étatiques" et "étatiques": Je parie sur la menace terroriste et le danger NBC, ou plutôt ABC pour vous les Suisses. Très en vogue, en rapport avec la défense civile, impliquant une coordination inter-services très pointue, la mise en oeuvre de plans de renseignements, de réactions, tant sur le plan "sanitaire" que "sécuritaire"...Verdict?

Publié par Winkelried le 10 novembre 2005 à 21:43

Une méthode subtile pour me soutirer des informations ! :)

Menace terroriste : bien entendu. Comment passer à côté aujourd'hui ? Mais pas seulement : menace d'émeutes, d'actes criminels, de violences politiques - toute la gamme. ABC? L'épidémie de grippe aviaire offre un exemple intéressant. Coordination interservices, certes, mais surtout civilo-militaire, avec les autorités cantonales.

Il y avait bien d'autres choses dans l'exercice, mais les éléments ci-dessus sont suffisamment standards pour être cités...

Publié par Ludovic Monnerat le 10 novembre 2005 à 22:15

Hey! Mon pseudo ici est Winkelried, pas Sarah Bernard ou Mata Hari!! Faudrait tout de même voir à ne pas confondre...

Lorsque j'évoque l'interservices, je pense services de l'Etat, donc effectivement civiles et militaires, c'est devenu tout à fait incontournable pour la gestion de ce genre de crise.

A ce titre, quel est en Suisse le rôle de chacun, j'entends en terme de poids dans les prises de décision? Comment s'articulent les commandements organiques ou opérationnels entre les civiles et les militaires?

En France, pour ce type d'affaire, la plupart des PCO mis en place sont placés sous l'autorité préfectorale (de zone ou de département selon l'échelle), mais les vrais patrons de l'opérationnel, ce sont les miliaires, et plus particulièrement la gendarmerie (il peut d'ailleurs y avoir conflit avec la police, excepté sur les sujets touchant réellement à la Défense, là , c'est chasse gardée!).

Publié par Winkelried le 10 novembre 2005 à 22:31

Adversaire? On ne parle toujours pas (plus) d'ennemi...? Avec des flèches et des symboles bien rouges... ;-)

Publié par Sisyphe le 10 novembre 2005 à 22:38

Allons, allons, loin de moi l'idée de vous prêter la moindre intention inavouable ! :)

En Suisse, tous les cantons ont un état-major de crise qui est instruit, entraîné et équipé pour commander des forces civiles et militaires (avec des postes de commandement fixes ou mobiles). La coordination avec l'armée se fait par le biais d'un état-major de liaison territorial (il en existe un par canton), ce dernier étant rattaché à une région territoriale (équivalente à une région militaire, 4 pour la Suisse). A un niveau plus bas, les formations militaires engagées prennent directement leurs ordres auprès de la structure civile responsable - dans le cas d'un engagement subsidiaire. Lorsque les militaires ont la responsabilité d'une zone, ils intègrent à leurs états-majors des éléments de liaison civils.

Cela dit, je ne suis pas un spécialiste du domaine territorial, et donc je ne peux aller plus dans le détail sans recherche de renseignement. Dans mon instruction de commandant et d'officier d'état-major général figurait la coopération avec les organes civils, mais seuls des exercices d'envergure ou des engagements type G8 ou WEF permettent d'acquérir l'expérience nécessaire.

Publié par Ludovic Monnerat le 10 novembre 2005 à 22:42

Voyons, Sisyphos, la Suisse n'a plus d'ennemi depuis que l'on a retiré ce mot de nos règlements, voici environ 10 ans. Si on le dit, c'est que c'est vrai ! :)

Pour dénicher le mot ennemi, il faut farfouiller dans des vieux règlements. Ou contempler nos charges dirigées 96 lourdes et légères !

Publié par Ludovic Monnerat le 10 novembre 2005 à 22:44

J'ai du mal à discerner des ennemis intérieurs suffisamment puissants en Suisse pour envisager un scénario du type de celui que nous vivons en France. Peut être quelque chose inspiré par une version islamisé du groupe AZF en France ? (Un chantage me parait nécessaire pour introduire des effets suffisamment déstabilisants pour amener certains groupe de la société à s'affronter).

(A propos, répondre oui, non ou peut-être, c'est déjà répondre me semble t-il :)

Publié par nobody le 10 novembre 2005 à 23:01

"Il est vrai que les généraux font assez rapidement sentir la nécessité pour eux de ne pas perdre leur temps et d'investir celui-ci dans la prise de décision !"

Cette impatience teinté d'agacement devant un discours qui entend descendre dans le détail autant par passion que par soucis de précision...

J'en déduis cher ami que ce trait de caractère doit être une condition sinequanon pour devenir officier général (quelque soit le pays concerné). Il existe sûrement une sorte de convention ou réglement international stipulant qu'un officier général qui se respecte doit agir de cette façon...Je crois pouvoir dire que cela touchent même les colonels...ou alors ils s'entrainent pour devenir général!

Publié par Winkelried le 10 novembre 2005 à 23:02

Relisant le dernier paragraphe de votre billet, je trouve que vos "politiques" (mais se sont des politiques!) ne manquent pas d'air lorsqu'ils vous reprochent de passer du temps (et des crédits!!) à vous entrainer. En prenant connaissance du cahier des charges fixé par le DDPS concernant votre évolution...

Apprendre à des équipages de chars, de grenadiers et autres cavaliers la "subtilité" et la spécificité des missions de sécurité ou de protection d'edifices, contrôle de zones sensibles au profit et en partenariat avec les civils etc.(impératifs déduits de l'aventure de Davos et des G8 de Nice, Gênes et Evian je présume) tout en conservant leur "noyaux de compétence"...Les pauvres gars vont devenir schizophrènes.

En fait, vous êtes à la recherche d'une véritable force de "maintien de l'ordre", professionnelle, spécialisée dans la gestion d'un spectre de crises allant de la basse à la haute intensité. L'exercice est difficile, et l'instruction, tant en terme de formation que d'entretien va être énorme. Pourquoi, vu que vos réserves sont conservées et qu'elles possèdent semble t'il un bon niveau, ne pas les employer à cette tâche, plutôt que dévoyer de pauvres cavaliers?

Ce qu'il vous faut, c'est une gendarmerie mobile à la française, capable de participer aux missions de sécurisation de n'importe quel espace, d'apporter son concours ponctuel et toutefois limité en judiciaire, et de gérer des situations insurrectionnelles d'infra combat et de situation de guerre.

Publié par Winkelried le 10 novembre 2005 à 23:28

Concernant les généraux, ce n'est pas qu'une manie : vous avez toujours des officiers d'état-major qui se perdent dans les détails et qui empêchent ceux qui décident de conserver la vue d'ensemble. C'est évidemment un problème chronique. Montgomery, à la tête de la VIIIe Armée, disait bien de son prédécesseur qu'il voyait les arbres, mais pas la forêt (souvenir libre de ses mémoires lues il y a quelques années).

Concernant le besoin d'une gendarmerie à la française, oui, mille fois oui ! Cela fait des années qu'on le dit. C'est exactement le genre de force intermédiaire et flexible qui offre des réponses à des risques et menaces nombreux, et qui évite aux autres armées cette schizophrénie dont vous parlez. Nous nous sommes rapprochés de cette gendarmerie en créant la sécurité militaire sur la base de l'ancien corps de garde-fortifications, mais ses effectifs se limitent en gros à 3 bataillons, partiellement professionnels de surcroît, et sans que leurs membres aient encore tous le profil requis.

Pour remédier à cette schizophrénie, le Conseil fédéral a pris la décision en mai dernier de répartir différemment les missions au sein de l'armée : les blindés et l'artillerie (en gros) vont se focaliser sur la défense, alors que l'infanterie va privilégier la sécurité. Cela ne va pas de soi, et sera mis en oeuvre ces prochaines années avec maintes résistances, mais constitue une réponse adaptée à la réalité.

Publié par Ludovic Monnerat le 11 novembre 2005 à 7:09

"Il existe sûrement une sorte de convention ou réglement international stipulant qu'un officier général qui se respecte doit agir de cette façon..."
Pas en Israel: tous les generaux et colonels que j'ai connus savaient avoir la vue generale (la foret) et entraient ds tous les details avant une operation (l'arbre, la branche, la feuille.....). Moshe Dayan, Itshak Rabin, Ehoud Barak en etaient des exemples frappants.

Publié par Ram Zenit le 11 novembre 2005 à 8:31

A Ram Zenit:

Les généreaux que vous citez ont eu à oeuvrer dans le cadre d'opérations "classiques", tant dans la nature des moyens mis en oeuvre que dans les manouvres employées. Les conflits auxquels ils ont participé, sauf peut être au Liban et dans les territoires dits "occupés" étaient "conventionnels".

Les exercicent et opérations actuelles ont un aspect beaucoup plus complexe au regard de la multitude des paramètres, des technologies et des intervenants. Aussi, un officier général, fut il très brillant ne peut plus réellement s'attacher à étudier chaque feuille de la branche de l'arbre. Quand bien même il le souhaiterait, il ne dispose pas de l'omniscience lui permettant de tout appréhender sans erreurs, ni même tout simplement le temps. D'où l'importance grandissante des états majors regroupant les différents spécialistes et intervenants et la nécessité à faire manoeuvrer aussi souvent que faire se peut tout ce petit monde ensemble. Ils forment un véritable "conseil de guerre", au sens premier du terme et un outil désormais incontournable d'aide à la décision...Et si possible la bonne, car après l'obligation de moyens, il y a désormais l'obligation de résultats, surtout à l'international.

Publié par Winkelried le 11 novembre 2005 à 12:08

Merci pour ces Posts très instructifs et qui parlent vrai ;-)

Publié par Yves-Marie SENAMAUD le 11 novembre 2005 à 16:37