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15 novembre 2005

L'auto-intoxication des médias

Les préjugés ont la vie d'autant plus dure qu'ils sont satisfaisants, qu'ils s'accordent à nos inclinations. J'ai eu ce matin la stupéfaction de lire, sous la plume censée être experte et mesurée de Claude Monnier dans 24 Heures, une incongruité intellectuelle, une sorte de grumeau cognitif qui relève de cette nature :

Bush et Chirac ne s'aiment pas. Pourtant, ils devraient car ils barbotent l'un et l'autre dans la même panade. Alors que leurs Etats respectifs se déglinguent sous leurs yeux, les Etats-Unis à cause de l'Irak et de Katrina notamment, la France à cause de son économie malade, de son chômage proliférant et de l'insurrection de ses banlieues, aucun des deux chefs d'Etat ne sait vraiment quoi faire, ou même quoi dire, au-delà de banalités d'usage qu'ils profèrent sur un mode automatique.

Laissons de côté de la France, dont la situation a été abondamment discutée ci-dessous, et penchons-nous sur les Etats-Unis. Ainsi donc, ce pays serait en train de se déglinguer. Est-ce que cette affirmation est fondée sur une projection démographique, une analyse économique, un rapport de force militaire, un bilan culturel, une enquête sociétale ? Est-ce que des faits viennent à l'appui de ce jugement pour le moins définitif ? Plutôt des références : l'Irak, un conflit armé présenté régulièrement comme un « désastre » et un « bourbier », qui pourtant occasionne une percée démocratique sans précédent, ainsi qu'une catastrophe naturelle dont la médiatisation apocalyptique fait oublier qu'elle a entraîné la mort d'environ un millier de personnes. De petites touches sémantiques qui suffisent pour bien faire comprendre ce que l'on entend.

Bien entendu, lorsque l'on approfondit la question, on voit mal en quoi l'opération militaire américaine en Irak amènerait le pays à se déglinguer : une armée de volontaires qui subit des pertes minimes (moins de 2% des soldats déployés morts ou blessés), qui ne grève pas le budget de la nation (environ 4% du PIB investis dans la défense) et qui se comporte globalement de manière honorable (les cas genre Abu Ghraib sont isolés) ne peut en aucun cas provoquer une fracture sociétale. Les facteurs-clefs influençant la conduite des conflits de basse intensité dans les démocraties ont été remarquablement analysés par Gil Merom, dans son livre How Democracies Lose Small Wars ; et ces facteurs (dépendance instrumentale, différence normative et importance politique) semblent au contraire pris en compte par les Etats-Unis.

Il est donc assez aisé de démontrer que Claude Monnier ne se situe pas dans une démarche analytique. L'Irak n'est pas pour lui un sujet de réflexion ou d'étude, mais bien un nom de code, une image figée, un acte de foi détaché de l'évolution de la situation. Nul besoin de s'intéresser à ce qui s'y passe, à ces votes populaires qui ont un retentissement extraordinaire, à ce développement économique et médiatique exceptionnel dans la région : la chose est entendue, l'Irak est à peu de choses près un nouveau Vietnam, et les faits doivent impérativement entrer dans le sens historique que l'on a projeté - quitte à les mettre de côté s'ils s'obstinent à ne pas le faire. En d'autres termes, les quelques lignes de l'éditorialiste vedette de 24 Heures expriment une croyance à destination des fidèles.

Le fond du problème est toutefois plus grave, à terme, que cet engagement à l'opposé du pragmatisme : cette simple allusion censée tout dire représente une superficialité tellement consensuelle qu'elle trahit l'auto-intoxication des médias. Irak = désastre, Katrina = chaos, et tous deux prouvent que les Etats-Unis sont impuissants et se déglinguent : on recycle la perception biaisée et réduite de deux événements au lieu de rechercher les faits permettant de fournir une compréhension. Quelque part, la vision de Claude Monnier au sujet de l'Irak est à une analyse stratégique ce que la bande dessinée adolescente est à la littérature : un produit clinquant et schématique, dont l'absence de nuance et de profondeur est dissimulée par une sémiotique convenue et un sens mimétique. Autant dire un monde toujours plus fantaisiste...

Publié par Ludovic Monnerat le 15 novembre 2005 à 18:15

Commentaires

L'évolution de Monnier est sidérante, si l'on se rappelle de la ligne atlantico-cyniquo-réaliste qu'il incarnait au "Journal de Genève"; et puis peut-être pas tant que cela, quand on observe que Bush et Blair ont contre eux l'unanimité de l'establishment diplomatique...

Publié par François Brutsch le 15 novembre 2005 à 19:09

Peut-être est-ce cette même "auto-intoxication" qui a fait croire à Libération, la RTBF et France 5 que leurs journalistes pourraient enquêter sans risque en Tunisie, ou les a fait répéter qu'il faut que la Tunisie, la Chine, l'Iran, etc. aient pouvoir sur le contrôle d'Internet pour que celui-ci puisse se développer "librement".

J'ai quand même énormément de mal avec cette explication. Est-ce que ces journalistes sont tellement naïfs ? Ou suivent-ils un agenda politique (imposé par l'état, imposé par leur parti, ou de leur propre initiative) ?
Bien sûr, quand quelqu'un ment souvent on ne peut jamais savoir quand il dit la vérité, mais certains aveux semblent rationnels comme :
"Jean-Claude Dassier, the head of the television news service LCI, told a conference in Amsterdam:
"Politics in France is heading to the right, and I don't want right-wing politicians back in second or even first place because we showed burning cars." "
http://washingtontimes.com/world/20051113-121939-6201r.htm

Et cette explication par la naïveté tient encore moins quand un article a été édité après mise en ligne pour correspondre à la version officielle, comme cet exemple de Libération qui a censuré après coup l'information sur les églises incendiées comme démontré par : http://www.acmedias.org/B473.asp

Les Fournisseurs d'Accès à Internet français qui ont coupé l'accès aux sites anti-islamistes en fin de semaine dernière (http://www.parapundit.com/archives/003122.html ) l'ont-ils fait par "auto-intoxication" ?

Et enfin : si Monnier ne répétait pas le discours officiel, aurait-il encore accès à ses sources ou serait-il tout à coup dénoncé par l'ensemble de ses confrères comme un dangereux raciste fasciste ?

Publié par APG le 15 novembre 2005 à 20:04

Le monde de l'information est depuis la seconde guerre mondiale, gangrené par une gauche socio-socialiste ayant une forte influence. Il ne faut pas s'attendre à un renouveau du contenu et de l'objectivité de la presse européenne ces prochaines années...

Publié par Ares le 15 novembre 2005 à 20:29

"L'auto intoxication" des médias que vous soulignez est un fait. L'article de M. MONNIER l'illustre très bien. Il tient même de la caricature...

Je vous cite cet autre exemple:

Roland JACQUARD, directeur de l'observatoire international du terrorisme, interrogé en direct sur Europe 1 quelques heures seulement après les attentats de Madrid affirmait de manière péremptoire que les islamistes n'y étaient pour rien car il ne voyait pas comment des gens portant barbes et djellaba et "parlant l'arabe" auraient pu passer inaperçu dans les transports en commun et fomenter un tel coup. (désolé, pas de lien à proposer les archives en ligne de la station ne vont pas au delà de décembre 2004...)
L'énormité de la chose tient elle de la désinformation délibérée, de l'incompétence la plus extraordinaire ou d'une naïveté inacceptable de la part d'un "spécialiste" ?

C'est tout cela à la fois:

Une absence de démarche analytique que vous démontrez par ailleurs, faute d'un intérêt quelconque à le faire (idéologie, temps, coûts), faute également des connaissances nécessaires pour l'entreprendre, enfin, pour une grande partie de la presse française, une volontée délibérée de ne pas "stigmatiser" une certaine partie de la population qui bénéficie déjà d'un statut, celui de "victime". A ce titre, il ne serait donc pas convenable de lui faire endosser le costume du boureau.

Le résultat est celui que vous décrivez: superficialité et inconsistance, orientation délibérée et absence d'objectivité, propagation d'idées reçues lorsqu'elles sont "convenables".

Les médias de masse, pour vendre doivent se placer au niveau de leur lectorat... en cela, ils ne sont guère dignes d'intérêt.

Publié par Winkelried le 15 novembre 2005 à 21:37

"...Autant dire un monde toujours plus fantaisiste..."

Fantaisiste vous dites ?

Les Médias perdent du terrain et leurs attitudes ( de mouches du coche ) me semblent refléter cet état. Quoi de mieux que le terrorisme virtuel pour se refaire une autre vie en utilisant cette guerre de l'information qu'ils alimentent au delà du tolérable...

La guerre contre le terrorisme devra aussi toucher la Presse en les imputant de ce qu'ils disent...

Mais qui va les poursuivre ?

Publié par Yves-Marie SENAMAUD le 16 novembre 2005 à 3:13

Publié par Winkelried le 16 novembre 2005 à 23:36