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30 novembre 2005

Vol au sud des Alpes

SuperPuma323.jpg

La dernière fois que j'étais monté en Super Puma, c'était à l'occasion de l'ultime vol de nos machines à Sumatra, avec un déplacement entre Banda Aceh et Medan. Aujourd'hui, j'ai eu droit à un transport au sud des Alpes, avec un embarquement au sommet d'une colline enneigée, ce qui laisse imaginer le contraste. Surtout que 10 secondes après la prise de cette photo, l'appareil en question - le T-323 - nous a généreusement aspergés de neige grâce au souffle du rotor. Mais le temps magnifiquement ensoleillé de l'après-midi nous a gratifiés d'un spectacle sidérant de beauté.

Posted by Ludovic Monnerat at 22h50 | Comments (11)

Sur nos monts quand le soleil...

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Voilà une image, prise tôt ce matin, qui montre pourquoi le service militaire vous permet de découvrir des endroits magnifiques en des saisons inhabituelles - comme ici la plaine de Magadino.

Posted by Ludovic Monnerat at 13h35 | Comments (16)

29 novembre 2005

La chasse à l'Occidental

Les voyages extracontinentaux de masse à des fins touristiques ou commerciales forment un phénomène relativement récent, qui s'explique par l'augmentation des échanges économiques et la diminution des coûts de transport. Prendre un vol Zurich - Singapour qui dure plus de 12 heures reste encore un brin dissuasif. Malgré cela, le tourisme n'en finit pas de se développer et le nombre d'entrées mondiales est passé de 25 millions en 1950 à 800 millions probablement cette année, avec une croissance plus marquée dans les pays en développement ou en voie de développement, qui ont ainsi enregistré 300 millions d'arrivée l'an dernier. Toujours plus d'Occidentaux voyagent en Afrique ou en Asie.

Cette tendance se produit en parallèle à une modification des pratiques terroristes : selon cet article de l'Australian, l'organisation islamiste responsable des attentats anti-occidentaux de Bali et de Jakarta tente actuellement d'accélérer son cycle opérationnel (planification-préparation-action-évaluation), et se dirige vers des attaques à la fois plus nombreuses et plus réduites. Un site Internet de la Jemaah Islamiyah, d'après la société d'analyse Stratfor, expliquerait ainsi comment cibler des individus d'origine occidentale dans les rues de la capitale indonésienne et établirait la liste des emplacements qu'ils fréquentent le plus souvent. Le parallèle avec les attentats terroristes comme en Egypte dans les années 90 sur des touristes occidentaux montre qu'une telle démarche n'est pas unique.

Ce changement de méthode offre naturellement l'avantage de réduire les risques : tout attentat d'envergure implique une chaîne d'interfaces qui permettent souvent aux forces de police de rapidement remonter la piste des auteurs et surtout de leurs soutiens. Bien entendu, renoncer à ces destructions spectaculaires qui aujourd'hui entrent en compétition pour l'attention de la planète peut ainsi sembler un échec pour le terrorisme islamiste ; en revanche, une série de meurtres individuels rapidement médiatisés pourrait tenir en haleine le public global et gagner dans la durée - grâce à la sécurité opérationnelle - ce que l'on perd en intensité. Les deux « DC Snipers » ont eu suffisamment d'impact sur le territoire américain pour que la multiplication des actions limitées montre son intérêt dans une perspective terroriste.

Mais cette chasse à l'Occidental qui semble s'esquisser doit également nous amener à prendre davantage conscience de la haine et du rejet que suscitent nos valeurs, nos cultures, nos sociétés et nos activités auprès des fondamentalistes musulmans. Faire une cible de chacun d'entre nous, dès lors que nous sommes à leur portée, est une manière de combattre ce que nous symbolisons à leurs yeux ; dans un conflit avant tout identitaire, c'est ce que nous sommes - et non ce que nous faisons - qui constitue en soi le casus belli. Et même si je doute de l'efficacité à terme d'une telle dispersion de l'acte terroriste, de cette action guerrière décentralisée au maximum, un conflit de longue haleine sera nécessaire jusqu'à ce que les idéologies qui le meuvent soient euthanasiées.

Posted by Ludovic Monnerat at 6h38 | Comments (71)

28 novembre 2005

Une forteresse qui monte

Les lecteurs de ce carnet connaissent les doutes que m'inspire la constitution d'une forteresse européenne, dans laquelle les forces armées sont déployées pour lutter contre l'immigration illégale. La récente initiative de l'Union européenne, consistant à créer un corps de garde-côtes européen disposant de moyens navals et d'images par satellite, renforce encore l'hermétisation du continent ; et puisque je vois mal comment de tels éléments pourront être trouvés - au moins à court terme - en-dehors des marines nationales, cette démarche a au moins l'avantage d'officialiser une politique mise en Å“uvre depuis des années. Avec en outre des mesures positives visant à favoriser une immigration légale et utile.

Malgré cela, ces efforts multinationaux visant à mieux protéger les frontières des pays membres de l'UE contre une menace démographique extérieure ne parviennent pas à faire oublier l'existence au sein de l'UE d'un ennemi intérieur, dont les contours idéologiques et identitaires plus que démographiques sont dangereux. Bien entendu, ce n'est pas parce que le laxisme en matière d'immigration et surtout d'intégration a généré une situation conflictuelle sur notre sol qu'il faut renoncer à toute mesure en amont dans ce domaine, sur le plan géographique du moins. Malgré cela, c'est probablement un autre signe du désarmement des esprits qu'il soit plus facile de lutter globalement contre l'illégalité potentielle de l'extérieur que contre l'illégalité réelle de l'intérieur.

La forteresse Europe devient de plus en plus réalité, mais ses murs renferment suffisamment d'ennemis pour y déclencher une guerre. Dans ces conditions, il serait peut-être temps de considérer l'immigration comme une chance pour le rééquilibrage interne et pour le rapprochement des identités, en permettant à des populations mondiales tentées par l'environnement européen - et désireuses de s'assimiler à ses valeurs ainsi qu'à ses lois - de plus facilement concrétiser pareille aspiration. En d'autres termes, puisque l'augmentation des flux migratoires est inévitable sur une planète qui rapetisse, il s'agit d'exploiter les opportunités du phénomène et d'en minimiser les risques. La création d'une flotte européenne gardant les frontières navales de l'UE semble donc nécessaire.

Maintenant, les esprits critiques - et pertinents - me diront que l'Europe n'a pas les moyens d'attirer à elle des individus désireux de devenir européens, qu'elle est à la fois séduisante sur le plan pécuniaire et quelconque sur le plan identitaire, et donc que l'immigration vers ses rivages est avant tout dictée par l'envie de profiter d'elle. Dès lors que ce continent renonce à ce qui attire l'immigrant authentique, comme le dynamisme économique, l'ouverture intellectuelle ou encore le rayonnement militaire, il paraît illusoire de parvenir à ce que je décris ci-dessus. Faut-il donc fermer les frontières de l'Europe en attendant qu'elle accepte les tours et les atours de la puissance ? Voilà une question que je laisse en suspens!

Posted by Ludovic Monnerat at 8h35 | Comments (18)

27 novembre 2005

Des blogs à découvrir

Ces derniers jours, de nouveaux blogs sont venus à ma connaissance que je me permets de vous faire découvrir. Avec en premier lieu ces Chroniques de l'Extrême-Centre, alimentées par des francophones vivant aux Etats-Unis, et dont la perspective ne correspond pas exactement à celle la plus souvent véhiculée en Europe. En anglais, j'apprécie également depuis peu ThreatsWatch, un blog collectif qui doit beaucoup aux activités de Bill Roggio, connu pour The Fourth Rail, et qui d'ailleurs est arrivée en Irak. Enfin, c'est grâce à un lien pointant vers mon site que j'ai découvert Technologies du Langage, le blog remarquablement intéressant - et existant depuis plus d'un an - du professeur de linguistique et d'informatique Jean Véronis.

Bonne découverte !

Posted by Ludovic Monnerat at 21h37 | Comments (9)

Vive la démocratie directe !

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Ce matin, juste avant d'aller galoper dans la forêt enneigée, j'ai accompli mon devoir civique en allant voter. Cela m'arrive assez rarement de me rendre au bureau de vote sis à l'Hôtel de Ville, puisque je préfère le vote par correspondance ; il est néanmoins toujours plaisant de vivre par soi-même les rites de la démocratie directe, de signer sa carte de légitimation et de faire tamponner ses bulletins avec de les glisser les urnes. J'écris "les urnes", car un objet municipal était ce week-end au programme dans ma bonne cité (un crédit d'investissement pour une construction), en plus des deux objets fédéraux soumis au verdict populaire. Rien sur le plan cantonal.

Le personnel présent au bureau de vote est en majorité composé de citoyens appelés à remplir un devoir supplémentaire ; pour ma part, j'ai déjà fonctionné deux fois en ce lieu, dont une fois le dimanche, ce qui vous amène à prendre part au décompte des bulletins et au calcul des résultats. La commune, par l'entremise de ses quelques employés présents, vous verse alors un dédommagement symbolique (10 ou 20 francs, j'ai oublié). On notera également que le transport et l'entreposage des urnes sont de la responsabilité de la police municipale. Bref, une démarche citoyenne tout à fait paisible et normale, qui ferait oublier les efforts considérables - politiques et militaires - nécessaires pour y parvenir au cours de l'histoire...

Posted by Ludovic Monnerat at 11h52 | Comments (5)

26 novembre 2005

Le ciblage des enfants

L'un des aspects les plus barbares du terrorisme moderne est certainement le ciblage délibéré des enfants. En Irak, ces derniers jours, des jouets piégés ressemblant à ceux distribués aux enfants ont été découverts, alors qu'un attentat suicide a été perpétré près d'un hôpital pendant que des soldats américains distribuaient des sucreries et de la nourriture à des enfants. De telles attaques ont à plusieurs reprises été commises par le passé, comme celle illustrée par une photo exceptionnelle de Michael Yon, et elles vont certainement se reproduire. L'enjeu est de taille.

Le contact avec les enfants est en effet souvent le premier pas pour établir un lien avec une population donnée. Il se produit de toute manière automatiquement, parce que la curiosité des enfants les amène à être fascinés par des soldats venus presque d'un autre monde, mais il peut être systématisé par la distribution de petits cadeaux, qu'elle fasse partie d'une opération donnée ou qu'elle soit issue d'initiatives individuelles. Satisfaire les envies ou les besoins d'enfants aboutit fréquemment à faire évoluer les perceptions des parents, et donc le comportement général d'une population vis-à -vis des formations militaires.

Cette pratique est parfois qualifiée d'irresponsable, dans le sens où elle reviendrait à mettre en danger la vie des enfants uniquement en vue d'améliorer l'image des soldats ; mais un tel reproche, qui fait du terrorisme une sorte de danger naturel, n'intègre pas le fait que toute aide humanitaire est aujourd'hui une arme dans la conquête des coeurs et des esprits, qu'on l'accepte ou non. De toute manière, ces distributions à l'endroit des enfants sont également pratiquées dans des missions de maintien de la paix ou simplement par des formations à l'entraînement. Quel enfant suisse n'a pas une fois reçu nos fameux biscuits militaires ?

Face à l'établissement de tels liens, qui reviennent à combattre l'emprise qu'elle souhaiterait avoir, la guérilla sunnite en est réduite à massacrer des enfants. Pour l'heure, ces attaques barbares ne sont pas parvenues à démontrer une quelconque efficacité, et ne font qu'un peu plus ruiner la réputation des réseaux anti-démocratiques. Un belligérant incapable de s'imposer par ses idées, ses valeurs et ses actions doit nécessairement s'en prendre à celles de ses ennemis pour essayer d'en annuler ou d'en inverser les effets ; contraint de prendre la défensive sur un terrain qu'il ne peut conquérir, il cherche à éviter la défaite par un score nul.

S'attaquer délibérément à des enfants ne constitue donc qu'un combat retardateur perdu d'avance si l'horreur et le chaos ne finissent pas par décourager ceux qui essaient d'aider, de construire. Ce qui ne diminue en rien la barbarie qui le fonde.

Posted by Ludovic Monnerat at 17h20 | Comments (14)

25 novembre 2005

Une lutte à contre-cÅ“ur

Deux informations au sujet de l'Afghanistan sont venues aujourd'hui renforcer encore un peu plus l'engrenage dans lequel les nations européennes devaient nécessairement mettre le doigt : d'une part, les 26 membres du Conseil de l'Atlantique Nord ont accepté le plan d'extension de l'ISAF au sud du pays, ainsi que le rapprochement entre la force sous commandement OTAN et la CJTF-76 sous commandement américain ; d'autre part, une patrouille de soldats suédois a été attaquée aujourd'hui à l'explosif improvisé dans la ville de Mazar-i-Sharif, au nord du pays, et 2 de ses membres ont été gravement blessés. Les éléments de cette analyse publiée ici le mois passé semblent donc confirmés.

Il est difficile de ne pas conclure, face à cette extension significative et à l'augmentation des effectifs de l'Alliance en Afghanistan, que de nombreux pays européens acceptent progressivement et à contre-coeur le sens d'une lutte qui a été initiée au lendemain du 11 septembre 2001 et dont la trame reste américaine. Le sud de l'Afghanistan n'est pas vraiment plus sûr que le sud de l'Irak, mais cela ne dissuade pas des nations comme l'Allemagne ou l'Espagne de faciliter l'extension de l'ISAF en augmentant leurs effectifs dans d'autres zones du pays. Une manière de s'impliquer toujours plus dans un pays toujours en conflit, sans pour autant subir l'humiliation qui découlerait d'un alignement trop ouvert sur la stratégie américaine.

Pourtant, il serait temps pour l'Europe de se poser quelques questions quant à son engagement croissant en Afghanistan. Où cela va-t-il mener ? N'existe-t-il pas des risques sérieux d'escalade de la violence ? Est-ce que l'ISAF parviendra toujours à ne pas être perçue comme une force d'occupation par la population afghane, dans ce pays qui a toujours fini par vaincre ses occupants ? Est-ce que l'image de l'ISAF ne bénéficie-t-elle pas du fait que les Américains - et les forces spéciales européennes - se chargent du "sale boulot" consistant à chasser les Taliban et Al-Qaïda, pendant que l'OTAN effectue ouvertement des tâches de reconstruction ? Le rapprochement entre ces 2 composantes ne va-t-il pas brouiller les perceptions à ce sujet ?

Il n'y a rien de pire que s'engager dans une opération militaire sans clairement cerner les intérêts nationaux qui y sont liés. Pour l'instant, les pertes de l'ISAF ne sont pas suffisantes pour amener les Gouvernements des nations engagées à retirer leurs troupes, mais quel prix sont-ils prêts à payer pour stabiliser et développer ce pays ? Les populations européennes pensent-elles vraiment que la défense de l'Europe commence sur les hauteurs de l'Hindu Kush, comme l'a dit l'ancien ministre Peter Struck ? A moins que la pérennité de l'Alliance ne soit soudain remise en cause, je peine à voir des intérêts clairement identifiés et partagés dans les pays qui augmentent leur participation à l'ISAF.

Que leur mission ait un sens dans la lutte planétaire entre les démocraties libérales et le fondamentalisme musulman, cela va de soi ; que cette compréhension se soit vraiment répandue depuis 4 ans, je me permets d'en douter. Mais peut-être me trompé-je...

COMPLEMENT I (26.11 0845) : L'un des soldats suédois est en définitive mort de ses blessures, suite à une attaque - c'est symbolique et révélateur - commise au retour d'une manifestation sportive. Je me souviens avoir vu en septembre dernier des dizaines de soldats suédois qui se préparaient à leur mission en Afghanistan, sur la base de Kungsängen, et je suis sûr qu'il s'agit de l'un d'entre eux...

COMPLEMENT II (27.11 0930) : Cet article m'avait échappé, mais l'annonce selon laquelle les Hollandais pourraient renoncer à leur déploiement au sud de l'Afghanistan montre que les dangers de cette mission sont bel et bien pris en compte. Ce texte montre également que les Britanniques vont envoyer parmi leurs meilleurs éléments, avec des hélicoptères d'attaque et des chasseurs-bombardiers. Il est vrai que l'OTAN impose à chaque extension du secteur de l'ISAF - sauf la première au nord - un ensemble de capacités opérationnelles, dont l'appui aérien rapproché...

Posted by Ludovic Monnerat at 18h14

Les premières neiges

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Une petite couche d'à peine 10 centimètres est tombée hier soir et cette nuit. Elle ne fond pas encore ouvertement, mais s'avère suffisamment humide pour que mes bottes légères la redoutent. Accessoirement, elle donne un air encore plus majestueux aux bâtiments anciens, comme la caserne Mezener ci-dessus. Seuls ceux qui ont encore des pneus d'été ont donc une raison objective de faire grise mine ce matin devant une telle blancheur ! :)

Posted by Ludovic Monnerat at 8h54 | Comments (3)

24 novembre 2005

Une soirée à Zurich

Après une journée passée à donner de l'instruction frontale à 16 membres d'une fraction d'état-major d'armée, j'ai pris ce soir le train pour Zurich, puisque j'ai été invité par l'Association suisse des officiers de renseignements à présenter un exposé à l'occasion de leur Evaluation de la situation 2006. Ce sont mes réflexions sur les conflits modernes qu'ils ont souhaité voir et entendre, une conférence que je présente depuis 3 ans et demi et que je mets à jour régulièrement. Et comme il s'agit d'une association fédérale, je me suis exprimé en français sur des folios en allemand. Le faire au bord de la Limmat après toute une journée passée à employer la langue de Dürenmatt (comme le dit Sisyphos), voilà qui me réjouissait d'emblée !

Mon exposé s'est fort bien déroulé, et c'était une sensation assez curieuse que de se plonger dès 2015 dans une présentation plutôt dynamique après une journée qui avait commencé aux alentours de 0530 au bureau. Cela m'a rappelé les stages de formation d'état-major général. Le public était fort attentif et visiblement conquis, mis à part un stratège renommé d'outre-Sarine qui n'a manqué d'intervenir au terme de mon exposé pour en contester par la bande une partie des thèses, et qui s'est fait sèchement remettre en place par un conseiller d'Etat zurichois pour cause de manque flagrant de modernité. Un échange de vues un brin animé dont je me suis sagement tenu à distance... :)

Pour le retour, alors que je pensais tranquillement prendre le train, un divisionnaire présent comme orateur m'a gracieusement offert de me ramener à Berne dans sa voiture, et son chauffeur nous a pilotés fidèlement à travers les premières chutes de neige de la saison, qui ont recouvert l'autoroute d'une couche blanche assez inédite, pendant une discussion tout à fait passionnante. Une manière instructive de franchir les kilomètres. Et comme le divisionnaire en question a largement appuyé et confirmé mes thèses durant son exposé de clôture, cela fait toujours plaisir lorsque l'on pense aux longues heures passées sur certains folios pour tirer toute la substance d'une illustration !

Posted by Ludovic Monnerat at 23h54 | Comments (4)

23 novembre 2005

De l'omertà au n'importe quoi

Est-ce que j'ai manqué un chapitre dans le récit des violences urbaines en France ? C'est la question que je me suis posée ce matin, en lisant un article à proprement parler abracadabrantesque dans le Figaro. Le premier paragraphe résume bien le problème, à savoir un décalage profond avec la réalité :

Dix jours après la fin des violences urbaines qui ont embrasé les banlieues, les forces de l'ordre ne baissent pas la garde. Selon nos informations, près de quatre-vingt personnes ont été interpellées hier lors d'une vague d'opérations menées au sein de huit cités sensibles à travers le pays : toutes étaient en proie à une économie souterraine essentiellement sous-tendue par divers trafics de stupéfiants et le blanchiment de l'argent sale. Des fusils, des pistolets et des revolvers, plusieurs dizaines de kilos de résine de cannabis mais aussi de l'héroïne, de la cocaïne ainsi que de l'ecstasy ont été saisis au cours des perquisitions.

Passons brièvement sur les 10 jours en question : la nuit du 12 au 13 novembre, avec 374 voitures brûlées, ne ressemble pas vraiment à la "fin des violences urbaines". On peut supposer une confusion chez l'auteur. Par ailleurs, on se demande bien comment ce dernier peut parler d'une absence de violences urbaines sans avancer la moindre preuve à ce sujet, puisqu'une centaine de voitures doit problablement flamber chaque nuit, comme depuis le début de l'année. Mais ce silence étonnant est juxtaposé au bilan d'interventions policières qui mettent au jour, dans des zones dites sanctuarisées, de la drogue, des fonds et des armes. Sans susciter d'inquiétude particulière.

La volonté de minimiser les risques tourne ici à l'absurde. L'auteur de l'article décrit des quartiers dans lesquels des criminels font la loi, écartent les lanceurs de pierres - et de cocktails molotovs, devrait-on ajouter - pour protéger leurs activités, et se contente de dire que les forces de l'ordre ne baissent pas la garde alors qu'elles en sont réduites à faire des incursions sur un territoire étranger. Les trafiquants de drogue et d'armes sont appelés des voyous, alors qu'ils gangrènent tout un pan d'une collectivité. Des individus qui tirent au fusil de chasse sur des fonctionnaires de police intervenant après l'incendie d'une école sont décrits comme de simples émeutiers, dans ce qui constitue purement et simplement une embuscade, un acte au mieux criminel, au pire insurrectionnel.

L'aspiration à la routine rassurante pour ne pas affronter les démons du changement explique-t-elle cette dérive sémantique ? Les hommes sont plus souvent médiocres que machiavéliques...

Posted by Ludovic Monnerat at 20h43 | Comments (21)

En service à Berne

CoursIntro.jpg

Dès aujourd'hui et jusqu'à vendredi, je suis en service à Berne pour donner un deuxième cours d'introduction à nos fractions d'état-major d'armée. Avec la dizaine de leçons, d'exposés et d'exercices que j'ai à donner, cela limitera ma faculté à suivre l'actualité et les commentaires sur ce site. Et si mon portable ci-dessus affiche fièrement les couleurs de ce dernier, cela n'est bien entendu que provisoire, vu que je ne vais pas tarder à devoir intervenir. Encore une fois, le hotspot de la caserne est bien pratique !

Posted by Ludovic Monnerat at 10h42 | Comments (12)

22 novembre 2005

Le vecteur humanitaire (2)

Voici presque un mois, j'avais souligné le fait que l'aide humanitaire était aujourd'hui devenue ouvertement une arme dans la conquête des esprits. Ce billet du Counterterrorism Blog semble indiquer, dans l'intervalle, que les efforts des organisations islamistes dans le Cachemire pakistanais ont porté leurs fruits. Et de s'interroger sur la manière d'y faire face :

The situation in Kashmir once again demonstrates the dilemma we face in dealing with active, but terrorism tainted, Islamic charities when they constitute an important part of humanitarian crisis relief efforts. This problem arises regularly as with the Southeast Asia Tsunami crisis and in places like Somalia, Sudan, Lebanon and Gaza where terrorist groups have established and maintain essential local humanitarian and social support structures. Dismantling these groups and building new structures to replace them still remains a remote option. Yet efforts are necessary to contain these groups and to restrict them from using their resources for terrorism related activities.

Confrontées à la destruction de leurs éléments opérationnels là où ils sont engagés, les organisations islamistes trouvent donc dans la diversification et le découplage de leurs activités une manière de survivre, de prolonger la lutte et de la faire tourner à leur avantage. C'est l'un des avantages de leur nature parasitaire : la possibilité de profiter des failles et des faiblesses d'une société donnée pour prendre une influence croissante. Elles parviennent ainsi à s'adapter à une situation changeante, comme celle créée par le tremblement de terre au Pakistan, grâce à un fonctionnement très proches des chaînes que j'ai décrites dans mon appréhension de la menace future. Et la séparation apparente de leurs fonctions, pourtant mues par une idéologie et un projet communs, constitue leur meilleure protection.

Laisser croître le parasite islamiste dans une société, par la circulation des idées et des personnes, entraîne le risque de le voir peu à peu prendre le contrôle de ses fonctions essentielles, comme la santé, l'éducation et bien entendu la sécurité. Le point de non retour, s'il existe, est atteint lorsque l'islamisme fait partie de la vie quotidienne sous toutes ses facettes ; c'est une chose que les Taliban n'ont pas réussi à faire en Afghanistan, peut-être faute de temps et sûrement faute d'une méthode adaptée, mais c'est probablement ce que le Hezbollah a accompli au Liban et le Hamas dans les territoires palestiniens. Lorsqu'un mouvemement irrédentiste et prosélyte - deux termes désormais proches du pléonasme - parvient à imposer l'idée d'une "aile politique" ou d'un "volet social", ce point est atteint.

Dans cette perspective, le désarmement des esprits que subit l'Occident revient à ouvrir un espace béant dans lequel le parasite islamiste peut s'insérer et prospérer. Perdre la bataille des idées faute de la livrer nous contraindra encore plus sûrement à mener la guerre que l'on pense conjurer par des mesures financières ou des concessions symboliques.

Posted by Ludovic Monnerat at 20h34 | Comments (4)

Le rôle des blindés

Le feuilleton de la liquidation des blindés usagés de l'armée suisse a rebondi avec l'annulation d'un marché potentiel au Chili, désireux d'acheter 93 chars de combat, mais dont les exigences en termes d'instruction auraient finalement coûté au lieu de rapporter quelque chose. Du coup, comme l'affirme Le Temps ce matin (accès payant), les chars en surnombre de l'armée ont de fortes chances de finir à la casse. L'armée suisse de la guerre froide, qui au début des années 90 affichait une puissance mécanisée* massive (près de 900 chars de combat, 1500 chars de grenadiers et 500 obusiers blindés), appartient bel et bien au passé.

Cela ne signifie pas pour autant que le rôle de l'arme blindée devienne négligeable, car ces réductions massives - généralisées en Europe - se font en parallèle à une modernisation qui augmente drastiquement l'efficacité des formations. La digitalisation et la mise en réseau des unités mécanisées permet en effet de déployer plus vite, plus loin et plus précisément des effets létaux avec des moyens nettement inférieurs. Dans le combat symétrique de haute intensité, les blindés restent un élément essentiel au niveau terrestre, même si leur puissance s'exprime toujours plus dans une intégration interarmes et interarmées. Le développement spectaculaire de l'artillerie et de l'infanterie dans ce cadre, dû avant tout aux armes intelligentes (missiles, obus), n'a pas disqualifié la cavalerie.

Mais les blindés ont également fait la preuve de leur utilité dans les conflits de basse intensité. En Irak, les raids mécanisés dans Bagdad, la destruction des milices sadristes et la reprise de Falloujah ont montré que l'arme blindée était capable d'être efficacement engagée en milieu urbain, à condition d'accepter les dégâts directs ou indirects qu'elle ne manque d'entraîner. Les difficultés matérielles et structurelles liées à leur emploi n'empêchent pas les chars de rester indispensables, par le soutien et la protection qu'ils fournissent à l'infanterie. La ville est aujourd'hui le milieu privilégié des blindés, ce qui avait été annoncé depuis longtemps.

Le dilemme des armées reste naturellement l'équilibre entre protection et projection : les formations blindées sont très difficiles à déployer, à maintenir et à replier. L'engouement croissant pour les véhicules blindés à roues s'explique largement par la multiplication des missions remplies hors du territoire national face à une menace réduite. Toutefois, malgré les succès obtenus avec ces moyens plus légers en Afghanistan comme en Irak, la nécessité d'avoir en permanence une capacité de réaction face à des menaces discontinues, pouvant atteindre localement une très haute intensité, confère à l'arme blindée une utilité majeure.

En Suisse également. Si l'armée reçoit la mission de protéger les transversales alpines face à une menace de type terroriste (un scénario qui maintenant est devenu un standard dans la Formation supérieure des cadres de l'armée), on se rend rapidement compte qu'une formation blindée lourde est bien adaptée pour sécuriser une portion d'autoroute en contrôlant ses accès, pour maintenir ouvert un axe ou pour protéger un objet d'importance nationale avec une présence visible et dissuasive. Le rôle des blindés est donc en évolution rapide, passant du terrain ouvert au milieu urbain, de l'offensive décisive à l'appui permanent, de l'emploi coercitif à la maîtrise de la violence.


(*) Pour la clarté de ce billet, je précise que l'appellation blindée ou mécanisée porte ici le sens classique de l'armée suisse et s'applique à des véhicules chenillés.

Posted by Ludovic Monnerat at 10h40 | Comments (13)

21 novembre 2005

Mise à jour de CheckPoint

Plusieurs articles ont été mis à jour sur mon site d'information militaire et stratégique CheckPoint :

L'intifada française annonce-t-elle une guerre civile en Europe ?

Les violences urbaines qu'a connues la France ont révélé une situation de conflit de basse intensité. La mise au défi des pouvoirs publics signifie que l'heure est à la confrontation, et qu'une guerre civile d'un nouveau genre est inévitable.


Le principe de précaution face au terrorisme

A l'heure où de nombreux responsables politiques s'interrogent sur la réponse démocratique à donner au terrorisme, il apparaît de plus en plus manifeste qu'un piège rhétorique s'est formé autour de l'islam. Il est peut-être possible de sortir du débat théologique en s'appuyant plus simplement sur la notion de risque.


En Afghanistan, de petites unités US piègent les Taliban

Les troupes américaines déployées dans l'est afghan utilisent des tactiques originales, axées sur l'emploi de petites unités, pour affaiblir les Taliban et réduire leur efficacité. Un succès provisoire.


Une opération antiterroriste des forces spéciales britanniques à Bagdad

Les actions des forces spéciales de la coalition en Irak, par définition, sont rarement rendues publiques. Le spécialiste des questions de défense pour le Daily Telegraph, Sean Rayment, a eu accès à une action directe menée en juillet dernier.

Posted by Ludovic Monnerat at 22h37 | Comments (2)

Un weblog mis à jour !

Comme prévu, la nouvelle mouture soumise à votre sagacité a été mise en ligne aujourd'hui, sans la moindre interruption souligne avec plaisir mon informaticien préféré. Bien entendu, d'autres améliorations et innovations sont en cours de préparation ; les actualités seront complétées et optimisées (il ne passe presque pas un jour sans que je travaille sur le filtre), et d'autres éléments (comme des billets tirés au hasard) vont venir s'ajouter au fil des semaines. La bannière risque également d'évoluer... peut-être pour le premier anniversaire de ce carnet, que d'ailleurs je célébrerai à l'étranger !

Une remarque concernant les actualités : elles sont mises à jour automatiquement toutes les 20 minutes. Il vaut donc la peine de revenir plusieurs fois par jour pour une rapide vérification. Le tout aura encore davantage d'intérêt lorsque plusieurs flux RSS seront à la fois conjugués et filtrés, une chose que nous sommes en train de préparer... :)

Posted by Ludovic Monnerat at 13h08 | Comments (19)

Le partage de l'information

Un excellent article publié dans Business Week témoigne d'une mutation en cours dans le monde commercial : l'abandon progressif du courrier électronique au profit de plate-formes plus ouvertes et interactives pour l'échange et le partage de l'information, ainsi que pour l'avancement de projets. L'overdose de courriels qui menace la plupart des cadres, encore agravée par les appareils permettant leur consultation à distance, semble en effet devenue un facteur rédhibitoire. Des systèmes autorisant sur un même document des corrections ou des commentaires en temps réel, de la part de tous les collaborateurs impliqués, évite tous ces échanges de fichiers attachés et les problèmes de synchronisation que chaque entreprise ou administration connaît aujourd'hui. Tout comme chaque armée.

C'est bien entendu cet angle qui ici m'intéresse le plus. Les commandements militaires sont de gros producteurs de documents, y compris en vue de l'engagement. Pour prendre un exemple tout proche, l'ordre d'opérations et ses annexes nécessaires au déploiement et à l'emploi d'un contingent de 50 militaires suisses et de 3 hélicoptères à Sumatra, après le tsunami, comptait environ 50 pages A4. La dernière édition du Guidelines of Operational Planning, le règlement de planification de l'OTAN, prévoit pas moins de 40 annexes, de sorte qu'une grande opération peut imposer plus de 100 pages A4. Tout cela n'a d'ailleurs rien de nouveau : l'ordre pour l'attaque sur la Somme en 1916 établi par le général britannique Haig comptait 57 pages réparties en 32 sections.

Les armées utilisent aujourd'hui de façon standardisée des applications de type Office, le plus souvent sur Windows (l'armée suisse est passée cette année à XP). Du coup, Outlook devient le point de convergence des informations à partager, que ce soit par le courrier (fichiers et messages), par le calendrier (fixation des séances) ou par les tâches (missions administratives). Des logiciels spécialisés peuvent venir faciliter la planification en organisant les documents nécessaires, mais l'architecture reste essentiellement la même. Un ordre ou une annexe modifié par plusieurs officiers l'est en mode correction, de façon séquentiel et non parallèle, à moins de fractionner par avance le document entre les rédacteurs autorisés. La synchronisation des connaissances est malaisée.

Des systèmes permettant une planification interactive en temps réel avec tous les membres d'un état-major et leurs subordonnés directs autoriserait certainement des gains de temps importants ; et pour une formation militaire, l'accélération de ses cycles décisionnels peut littéralement être une question de vie ou de mort. Les réseaux de commandement embarqués vont déjà dans cette direction en autorisant le partage automatique d'indications « manuscrites » faites sur un écran tactile projetant une carte numérisée. On imagine aisément l'efficacité d'une planification distribuée, au cours de laquelle un concept d'opérations serait esquissé, tracée, approfondi, vérifié, complété, évalué, « wargamé » et finalisé en ayant en permanence le produit sous les yeux.

Cependant, les militaires se méfient à juste titre des technologies conçues pour l'environnement concurrentiel des entreprises commerciales, et non pour l'environnement conflictuel dans lequel ils sont appelés à évoluer. Le risque posé par le partage toujours plus efficace de l'information, c'est de se focaliser sur les éléments susceptibles d'être véhicules par des chiffres et des mots, voire des schémas, et donc de perdre tout le reste. Le contact personnel, le regard, la voix sont des éléments essentiels pour atteindre une véritable compréhension entre individus engagés dans une même action. Wikis, weblogs ou flux RSS ne diront jamais toute la réalité.

Posted by Ludovic Monnerat at 7h38 | Comments (2)

20 novembre 2005

L'omerta de la violence

Sans aucun plaisir, je constate que mes prédictions - certes pas trop risquées - du 11 novembre dernier sur la couverture des violences urbaines en France se révèlent exacte : après avoir déclaré un "retour au calme" factice, parce que le seuil de violence est retombé au niveau toléré quotidiennement, les médias se sont détournés du sujet et ne publie plus aucun chiffre global. On peut chercher dans les dépêches d'agence (via Yahoo) ou les articles de presse (via Google), impossible de savoir combien de voitures ont brûlé en France la nuit passée, combien d'interventions ont été effectuées par les pompiers suite à des actes délibérés, combien de policiers et gendarmes ont été spécialement déployés, combien de fois les forces de sécurité ont été attaquées.

Bien entendu, la tâche des médias n'est certainement pas facilitée par le fait que la Direction générale de la police nationale ait apparemment cessé de fournir des bilans chiffrés. Mais leur rôle ne devrait pas uniquement consister à s'appuyer sur la communication des organes officiels, et leur silence actuel relève également d'une décision délibérée. D'un autre côté, maintenir plus de 3 semaines une attention considérable sur un seul phénomène n'est pas dans les usages des médias, et l'intérêt du public y est certainement pour quelque chose ; après tout, même le tsunami de décembre 2004 n'a pas occupé le devant de la scène plus de 3 semaines. Une information finit toujours par chasser l'autre. Surtout lorsque la saturation se conjugue à l'incompréhension et à l'impuissance.

Ceci m'amène naturellement à maintenir mon jugement sur la situation. En France, un cordon sanitaire physique et sémantique a été replacé autour des zones de non-droit où vit et se multiplie un véritable ennemi intérieur. Cette segmentation du territoire et des esprits ne rend pas moins inévitable un conflit qu'il sera impossible de taire par une omerta consensuelle et injustifiable.

Posted by Ludovic Monnerat at 8h25 | Comments (26)

19 novembre 2005

Offensive virtuelle en Asie

La tournée asiatique de Georges W. Bush, marquée par des déclarations très fortes à l'endroit de la Chine et par une entente marquée avec les autres acteurs de la région, est l'illustration la plus visible d'une stratégie que je qualifierais d'offensive virtuelle. La position américaine face à la montée en puissance chinoise et à l'inquiétude qu'elle suscite de l'Indonésie au Japon oscille depuis des années entre la confrontation et la conciliation, entre le spectre d'une nouvelle guerre froide et la perspective d'une intégration progressive. Plusieurs éléments laissent penser qu'une voie médiane, susceptible de répondre à différents cas de figure, est aujourd'hui tracée.

L'offensive américaine est claire sur le plan des idées (domaine cognitif). En rappelant l'interdépendance entre liberté économique et liberté politique et en faisant de Taiwan l'exemple à suivre, le président américain a pris les dirigeants chinois au dépourvu, les laissant largement sans voix et sans prétexte à réaction. Même si cette réalité continue de surprendre les médias européens, dont l'auto-intoxication révèle à cet égard tous ses effets pervers, les Etats-Unis incarnent aujourd'hui une liberté à laquelle aspirent une bonne partie des populations qui subissent un régime autocratique. Les Chinois ne pourront pas éternellement être assujettis, et la Grande Muraille informationnelle chinoise est prise d'assaut.

L'offensive américaine est plus discrète sur le plan économique (domaine physique). En résistant largement aux sirènes du protectionnisme, la Maison-Blanche a pris le parti de laisser les échanges économiques suivre leur cours croissant, même si la question monétaire reste un sujet de désaccord. Les gains de productivité impressionnants de l'économie américaine lui permettent en effet de relever le défi des produits à bas prix dont la Chine inonde les marchés mondiaux. Le déséquilibre que traduit le déficit commercial est appelé à être corrigé, et les entreprises US gagneront à l'intensification des échanges. La grande peur suscitée par les Japonais au début des années 90 ne se reproduira pas.

L'offensive américaine est encore plus discrète sur le plan relationnel (domaine psychologique), mais la composante militaire y joue un rôle majeur. Le positionnement avancé d'un porte-avions nucléaire US au Japon, la réduction des troupes terrestres dans ce pays comme en Corée, l'interopérabilité croissante des forces US avec ses alliés ou encore le renforcement des moyens aériens et navals sur l'île de Guam indiquent tous une influence plus vive et plus flexible des Etats-Unis dans le Pacifique, ainsi que l'exploitation de leur force pour établir une coalition susceptible de parer à toute aventure militaire chinoise. Les forces armées américaines continueront de régner dans cette région, mais elles feront davantage en coopération et en interaction que par le passé.

Sur ce plan, la défense antimissile est un angle que Washington exploite avec efficacité. Depuis le tir d'un missile ballistique nord-coréen au-dessus du Japon, en 1998, et avec l'augmentation des missiles sol-sol chinois pointés sur Taiwan, les capacités de protection susceptibles d'être fournies par les Etats-Unis sont un atout maître. D'une part, la constitution d'un bouclier antimissile stratégique basé au sol permet de renforcer les liens avec les pays souhaitant bénéficier d'un tel dispositif. D'autre part, le développement d'un bouclier antimissile de théâtre basé en mer permet de renforcer l'impact de la présence maritime US. Et même si l'efficacité de ces systèmes doit être mise en doute, leur utilité en termes de persuasion comme de dissuasion est réelle.

Comment évaluer cette stratégie qui se dessine ainsi sous nos yeux? Je définis une offensive virtuelle comme une action visant à susciter chez un acteur l'engagement de ses ressources dans un sens favorable à l'attaquant, en d'autres termes à faire un ami d'un ennemi. En donnant à la Chine aussi bien des limites que des perspectives, les Etats-Unis tentent d'accompagner et de gérer la croissance rapide de cet immense pays. Une voie médiane, pragmatique et flexible qui semble la meilleure possible.

COMPLEMENT (20.11 1525) : Juste pour le plaisir des yeux, voici une image du lancement du missile SM-3 utilisé par le système AEGIS comme vecteur antimissile. Vu le nombre de tubes visibles sur l'image du croiseur, une telle capacité est certainement dissuasive. Ou incite à multiplier les tirs, de missiles réels ou de leurres...

Posted by Ludovic Monnerat at 16h52 | Comments (7)

La violence manipulatrice (2)

Le mois dernier, j'ai émis quelques réflexions sur la violence armée visant directement les journalistes afin d'orienter leurs perceptions et leurs récits. La méthode a de nouveau été reproduite hier en Irak, lorsque deux véhicules bourrés d'explosifs ont attaqué un hôtel de Bagdad dans lequel de nombreuses organisations médiatiques avaient leurs bureaux. Ces attentats suicides ne sont pas parvenus à tuer un ou plusieurs journalistes, se contentant de massacrer 6 Irakiens passant malencontreusement par là , mais leur impact ne doit pas en être négligé pour autant.

Il est à cet égard intéressant de lire le récit de Leila Fadel, une journaliste présente dans l'hôtel et bouleversée par l'attaque, pour mesurer à quel point l'effet psychologique de la violence armée peut transformer malgré eux les reporters. Ce phénomène amène à considérer sous un angle différent le problème aigu de la fiabilité médiatique à propos de l'Irak. Inexorablement, qu'ils l'acceptent ou non, les médias sont aujourd'hui des acteurs à part entière des guerres modernes, des cibles légitimes à défaut d'être légales, parce que l'opinion des populations est décisive dans tout conflit de basse intensité.

COMPLEMENT (22.10 1530) : Cette courte colonne de Strategy Page, intitulée "Journalistes contre réalité en Irak", indique pourquoi les militaires américains déployés dans ce pays en viennent à considérer de plus en plus les journalistes comme leurs ennemis. La différence entre leur vécu et les reportages est trop flagrante. Ce qui nous amène à une différence frappante avec la guerre du Vietnam : alors que celle-ci à imposer les images et les textes des médias dans les salons des familles américaines, le conflit en Irak permet aux soldats déployés de voir ces mêmes images et textes, de les comparer avec la réalité et de donner leur avis via les weblogs ou le courriel.

Posted by Ludovic Monnerat at 9h44

18 novembre 2005

Le désarmement des esprits

Le déplacement en Turquie de l'équipe nationale suisse de football, à l'occasion du second match de barrage en vue de la qualification à la Coupe du Monde, a donné lieu à des incidents éminemment regrettables : jets de pierre sur le bus de la Nati, menaces verbales et gestuelles de la foule, puis agressions commises par l'équipe turque juste dans les vestiaires, au point qu'un de nos joueurs a dû être amené à l'hôpital. Ce comportement violent et vindicatif, cette haine palpable - visant les Suisses autant que l'Europe, puisque l'arbitre était Belge - a donné de la Turquie une image particulièrement médiocre et méprisable. Quelques milliers d'excités affichant tous les symptômes du nationalisme le plus vil, alors que l'entrée de leur pays dans l'Union européenne est un sujet disputé, ont d'ailleurs offert de puissants arguments à son encontre.

Les médias suisses ont eu une réaction mesurée à ces incidents. Mais certains ont décidé d'aller plus loin, car la haine turque exprimée à l'endroit de nos compatriotes constituait un risque de sursaut patriotique. Dans son journal télévisé hier soir, la TSR s'est ainsi livrée à l'exercice progressiste par excellence consistant à innocenter la communauté turque présente en Suisse : après un reportage sur les célébrations de victoire à Lausanne, qui auraient rassemblé selon le journaliste des milliers de personnes « de toutes nationalités » (?), une autre séquence a été consacrée à des Turcs installés chez nous, mal à l'aise suite à la tournure des événements, et qui se sont engagés « à soutenir l'équipe de Suisse » lors de la Coupe du Monde (??). Message-clef : les étrangers vivant chez nous sont gentils et loyaux, la haine entre les peuples n'existe pas, passons à autre chose.

Que la TSR juge son public suffisamment débile au point de faire l'amalgame entre des supporters turcs surexcités et des immigrants turcs intégrés est assez instructif sur la perception que ses journalistes ont de leur position. Mais que ceux-ci décident délibérément d'orienter les perceptions de ce public, en choisissant des sujets et des angles conçus pour propager un message xénophile et anti-nationaliste, est franchement insupportable. Passer du contrôle de l'information - nécessaire et inévitable compte tenu du format télévisuel - au contrôle de la pensée amène à penser que la liberté d'opinion est une valeur en voie de désuétude. Oui, nous avons le droit de juger les Turcs barbares et méprisables pour leur violence compulsive et leurs tentatives de la dissimuler. Cela ne signifie pas qu'ils le soient tous, à tous égards et en tout temps.

Cette volonté de relativiser les sentiments négatifs d'autrui pour éviter le développement des nôtres est malheureusement une démarche fréquente dans les médias occidentaux contemporains. Confrontés à une haine implacable qu'ils ne peuvent admettre, puisqu'elle heurte leurs convictions, ils se lancent généralement dans des explications qui constituent le premier pas vers sa justification. Nous l'avons vu à propos des attaques terroristes islamistes et des violences urbaines en France, et je suis presque étonné de n'avoir pas encore lu des lignes similaires à propos des supporters turcs, dont la violence doit probablement pouvoir être expliquée par les frustrations suscitées par la question européenne et par la situation économique. Après tout, ces Suisses arrogants et opulents n'auraient-ils pas suscité la colère compréhensible des paupérisés du Bosphore ?

Les manÅ“uvres médiatiques visant à influencer les perceptions du public équivalent bien souvent, aujourd'hui, à un véritable désarmement unilatéral des esprits.

COMPLEMENT (18.11 0930) : La presse écrite romande revient ce matin sur ces violents incidents, puisque les Suisses agressés ont pu livrer leurs témoignages. Le Temps consacre plusieurs articles à la chose et fait un tour d'horizon complet, alors que la Tribune de Genève rapporte les témoignages en question. Le désarmement est en revanche palpable à 24 Heures. Le fait que les journalistes sportifs aient eu leur mot à dire, à la différence des reportages de la TSR, semble avoir eu une influence considérable sur le traitement du sujet.

Posted by Ludovic Monnerat at 8h22 | Comments (18)

17 novembre 2005

Une arme mythique

Mousqueton-1.jpg

Depuis cet après-midi, j'ai la chance de posséder une nouvelle arme, mythique qui plus est : un exemplaire flambant neuf du mousqueton 1931 de l'armée suisse, l'arme de service qui a équipé presque tous les soldats jusqu'à l'introduction du fusil d'assaut 1957. Ce fusil remarquable, issu d'une longue lignée, est encore utilisé de nos jours au sein des sociétés de tir ; il offre en effet une précision exceptionnelle à 300 mètres, et sa munition au calibre 7,5 mm reste toujours produite, puisque l'armée l'utilise dans ses mitrailleuses moyennes.

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Cette arme m'a été remise par le chef d'état-major du Swiss Raid Commando 2005, le lieutenant-colonel EMG Mathias Tüscher, en remerciement pour mon engagement dans le cadre de cet exercice majeur de l'armée. Un cadeau que j'ai apprécié à sa juste valeur. Naturellement, une telle remise s'accompagnera de documents à signer pour être en conformité avec les règles en usage. Ceci pour la simple et bonne raison que l'arme est en parfait état, prête au tir, le magasin à 6 coups et la culasse parfaitement graissés. Equipé d'une lunette, ce fusil servirait à merveille dans un conflit de basse intensité contemporain.

Mousqueton-3.jpg

On peut se demander comment il est possible que de tels fusils soient ainsi disponibles, aptes à l'engagement, en 2005. La stratégie militaire de l'armée suisse, longtemps axée sur la défense totale de la moindre portion de territoire, a exigé des quantités très importantes d'armes et de munitions, entreposées dans les innombrables dépôts et arsenaux du pays, et le fusil que j'ai reçu était très probablement destiné à permettre au citoyen-soldat suisse de pratiquer la guérilla derrière les lignes ennemies, nazies ou communistes.

Tenir un morceau d'histoire à la main est évidemment un honneur. Pénétrer au QG de l'armée avec une arme nécessite en revanche quelques explications préalables ! :)

Posted by Ludovic Monnerat at 18h49 | Comments (27)

Sur les traces d'un homme

Un remarquable article publié hier dans le Los Angeles Times décrit avec de nombreux détails la chasse à l'homme que mènent actuellement les Forces armées américaines en Irak, en l'occurrence contre le représentant d'Al-Qaïda. Des unités entières de forces spéciales participent à la traque de Abou Musab Zarqaoui et tentent d'exploiter au plus vite les renseignements obtenus à son sujet. Mais le chef de guerre islamiste reste pour l'heure insaisissable, et ses mesures impitoyables en matière de contre-renseignement - exécutions d'informateurs suspectés ou avérés - montrent bien que le domaine informationnel, c'est-à -dire la supériorité cognitive, sont ici décisifs. Savoir plus juste et plus vite est, à court terme du moins, un avantage mortel.

La focalisation sur le chef ennemi n'a bien entendu rien de nouveau dans la guerre ; si Alexandre a vaincu Darius à Gaugamèles malgré une infériorité numérique criante, c'est parce que la cavalerie macédonienne a directement chargé sur le souverain perse et l'a contraint à la fuite. Ce qui a changé, c'est que les champs de bataille modernes ont été élargis aux sociétés toutes entières, et que les chefs ennemis doivent être identifiés, localisés puis isolés de toute la normalité de la vie quotidienne. Encore est-il plus facile de cerner des chefs d'Etats déchus, affaiblis et démoralisés comme Saddam Hussein ou Manuel Noriega, que des chefs de guerre en plein essor, fanatisés et prêts à tout pour survivre. Surtout lorsqu'ils exploitent à leur profit les coutumes locales.

Ainsi, la guerre terrestre a de plus en plus tendance à ressembler à la guerre navale, où les flottes incapables de mener des opérations offensives en surface tentent de trouver leur salut dans les profondeurs. Le problème majeur des armées reste le fait qu'elles recherchent la dissimulation dans le milieu, et qu'elles peinent à appréhender des acteurs qui se dissimulent dans la population. Suivre un homme à la trace afin de le capturer ou de le tuer suppose l'emploi de méthodes propres aux forces de police ou aux services de renseignements intérieurs ; les cellules rens militaires s'en approchent de plus en plus, en modifiant leur doctrine et en adoptant des outils mieux adaptés, mais l'effort à produire reste majeur. Passer de la maîtrise des espaces matériels à celle des espaces immatériels, du terrain aux esprits, est un défi immense.

Pour l'heure, les armées parent au plus pressé en employant autant que possible leurs capacités héritées de la guerre froide. Il est ainsi révélateur de constater que les militaires américains ont capturé plus de 83'000 personnes en 4 ans d'opérations menées avant tout en Irak et en Afghanistan : faute d'un degré de connaissance suffisant pour mener systématiquement des actions ciblées, on boucle des secteurs entiers et on embastille par centaines des gens qui, bien trop souvent, n'ont pas grand-chose à se reprocher. Voilà qui montre que même la première armée du monde est encore loin d'avoir intégré tous les axiomes des conflits modernes, toute la portée de la révolution informationnelle. Remplacer la masse par la précision, la force par la rapidité et les hiérarchies par les synergies ne va pas de soi.

Posted by Ludovic Monnerat at 18h16 | Comments (10)

Un retour enthousiasmant

Un grand merci pour tous les commentaires, souvent laudateurs et encourageants, apportés à la nouvelle mouture - version beta - de ce site. En toute honnêteté, je ne pensais pas recueillir autant d'avis positifs sur un projet qui approche de son premier anniversaire ; écrire jour après jour des billets sur des questions stratégiques ou autres est pour moi une manière d'ouvrir le bloc-notes intellectuel que je tiens depuis des années, et recevoir l'expression de votre intérêt est enthousiasmant. Cela ne peut que m'encourager à poursuivre, mais aussi à corriger ou à améliorer ce qui peut l'être.

Voilà donc mes réflexions et mes réactions à vos commentaires. Si le rythme et la longueur des billets suscitent une approbation unanime, la possibilité de les fractionner n'a pas vraiment convaincu ; il en va largement de même quant aux espaces de discussion, et j'attends de voir quelques essais sur ces deux éléments avant de me faire une opinion plus tranchée. Sans surprise, les actualités semblent vivement recherchées, et les deux feeds en français mis en ligne seront complétés par d'autres infos en anglais, puis également en allemand. Mon informaticien a déjà reçu mes desiderata, et doit sans doute s'agiter fébrilement dans ses chères Franches-Montagnes !

Sur le plan graphique, le problème lié à la largeur de l'écran m'a paru important, et j'ai donc réduit ce soir de 1100 à 1000 pixels la dimension horizontale du carnet ; j'espère que cela permettra une lecture dans des conditions normales pour tous ceux qui ont une résolution de 1024 pixels. Concernant la bannière de titre, les avis très divergents - même sur l'indispensable drapeau, pour le faire flotter au vent ou au contraire le laisser sagement reposer - m'ont amené à choisir un compromis bien helvétique, compatible avec la loi du moindre effort et consistant pour l'heure à conserver le titre actuel. Enfin, ce site restera jusqu'à plus ample informé libre de toute publicité. Il serait dommage de le défigurer pour quelques malheureux euros!

Maintenant, quelques commentateurs ont traité des points de détail sur lesquels j'aimerais apporter quelques précisions :

Merci donc pour vos avis, et à dans quelques jours pour la mise en ligne de la nouvelle mouture !

Posted by Ludovic Monnerat at 7h57 | Comments (10)

16 novembre 2005

En Coupe du Monde !

Bon, il faut bien parfois s'abandonner à quelques accès de patriotisme... A l'issue d'une partie transformée en combat, sur un terrain devenu champ de bataille et dans un climat d'une hostilité palpable, l'équide suisse de football a obtenu ce soir sa qualification pour la Coupe du Monde 2006 ! De quoi faire honneur au drapeau arboré ci-dessus ! :)

Posted by Ludovic Monnerat at 21h30 | Comments (10)

Forum : l'avenir de l'armée

A la suggestion d'Alex, voici un espace de discussion sur le thème de l'armée suisse. Il se trouve en effet qu'après la Société Suisse des Officiers, l'Union Démocratique du Centre conteste vigoureusement l'adaptation de l'armée annoncée en mai dernier par le Conseil fédéral et visant notamment à séparer les fonctions de défense et de sûreté dans les troupes de combat. Ces déclarations sont reprises et commentées aujourd'hui, notamment dans Le Temps (accès aux abonnés uniquement) et la Neue Zürcher Zeitung. Elles posent plusieurs questions fondamentales sur l'emploi, l'alimentation et l'organisation de l'armée, et montrent que l'approbation de l'Armée XXI par le peuple, en mai 2003, est déjà bien loin.

Le dossier est présenté ici sur le site de l'armée. A vous d'en débattre !

Posted by Ludovic Monnerat at 10h09 | Comments (11)

La vengeance américaine

Les violences urbaines en France ont permis à nombre de commentateurs américains et anglophones de prendre leur revanche avec le fier coq gaulois, qui ne s'était pas fait prier pour se gausser des Etats-Unis lors de certains événements difficiles. De part et d'autre de l'Atlantique, la même hargne vindicative et la même Schadenfreude ont produit les mêmes jugements définitifs, les mêmes conclusions à la faillite de l'autre. Toutefois, si la pratique de l'anti-américanisme peut à la rigueur s'expliquer par les besoins de la construction européenne, par une logique d'opposition servant - faussement, d'ailleurs - une identité en devenir, on remarque ces jours un anti-européanisme compulsif qui ne peut être uniquement la monnaie de notre pièce.

Les éditorialistes conservateurs les plus fameux du monde anglo-saxon, ces deux dernières semaines, ont écrit des colonnes particulièrement sombres sur l'avenir de l'Europe, à la lueur - j'allais dire flamboyante - des cités françaises rongées par le chaos. On peut notamment citer le cas du Canadien Mark Steyn, dont la causticité et la pertinence n'ont manqué de s'exprimer :

So Europe's present biculturalism makes disaster a certainty. One way to avoid it would be to go genuinely multicultural, to broaden the Continent's sources of immigration beyond the Muslim world. But a talented ambitious Chinese or Indian or Chilean has zero reason to emigrate to France, unless he is consumed by a perverse fantasy of living in a segregated society that artificially constrains his economic opportunities yet imposes confiscatory taxation on him in order to support an ancien regime of indolent geriatrics.

Un autre exemple est celui de Charles Krauthammer, qui a donné dans Time un résumé tout aussi abrupt de la situation :

On the one side are the protester-arsonists, many if not most of them Muslim, whom the Interior Minister called racaille (rabble) - young, restless, violent, vibrant, angry, jobless, envious and fecund. And on the other side is an aged and exhausted civilization, the hollowed-out core of European Christendom, static, aging, contented, coddled, passive and literally without faith. Who would you think will win in the end?
[!]
The best way to know the future is to look at simple demographics. There are an estimated 5 million Muslims in France. Of course, no one knows for sure, not just because of the uncounted illegal immigrants but because in France the government is prohibited by law from even asking about ethnicity and religion. It is not surprising that you don't deal with a problem whose very contours you refuse to see or even inquire about.

Ces affirmations doivent naturellement être prises en compte, et les facteurs démographiques ont l'avantage d'être des bases solides pour les réflexions prospectives. Malgré cela, cette focalisation sur l'origine ou la religion de communautés est en soi insuffisante pour parvenir à des conclusions aussi dramatiques. Le futur de l'Europe n'est pas certain : il attend d'être écrit, et c'est précisément aujourd'hui que les idées et les volontés nécessitent un vigoureux coup de fouet pour trouver une application dans les prochaines années et décennies. Si une confrontation à venir est effectivement inévitable, comme je l'ai écrit et dit non sans susciter des réactions outrées, les éditorialistes revanchards d'outre-Atlantique seront surpris par les énergies qu'elle va révéler.

Leur vision de l'Europe oscillant entre le musée en déclin et la clinique gériatrique, certes dans l'air du temps, s'arrête en effet à la surface des choses. Ce continent n'est pas éteint, le feu couve toujours dans son sous-sol ; la colère, la rage et la haine n'ont pas été anesthésiées par des années d'étouffement cognitif. Elles sont d'ailleurs capables du pire, et les massacres commis dans les Balkans sur fond de fractures ethniques et religieuses peuvent se reproduire, sur une échelle différente, en Europe occidentale. Ce potentiel de révolte qui habite la majorité silencieuse, et qui nourrit en désespoir de cause les franges extrêmes de l'éventail politique, ne peut être indéfiniment ignoré par ceux qui aspirent à sa maîtrise par la contention des individus, par le contrôle de l'information et des armements.

L'affrontement des idées est bien à l'Å“uvre, comme le montrent l'auto-intoxication et l'auto-censure pratiqués par des médias avides de préserver leur pouvoir ou d'influencer l'avenir. Et je pense que l'Europe ne sera pas au cours de ce siècle le seul champ de bataille décisif pour l'avenir des sociétés humaines. La lutte décentralisée et multiforme contre le chaos et la barbarie nous attend tous. Dans ce contexte, la vengeance américaine est à l'opposé d'une compréhension stratégique globale.

Posted by Ludovic Monnerat at 9h58 | Comments (10)

15 novembre 2005

L'auto-intoxication des médias

Les préjugés ont la vie d'autant plus dure qu'ils sont satisfaisants, qu'ils s'accordent à nos inclinations. J'ai eu ce matin la stupéfaction de lire, sous la plume censée être experte et mesurée de Claude Monnier dans 24 Heures, une incongruité intellectuelle, une sorte de grumeau cognitif qui relève de cette nature :

Bush et Chirac ne s'aiment pas. Pourtant, ils devraient car ils barbotent l'un et l'autre dans la même panade. Alors que leurs Etats respectifs se déglinguent sous leurs yeux, les Etats-Unis à cause de l'Irak et de Katrina notamment, la France à cause de son économie malade, de son chômage proliférant et de l'insurrection de ses banlieues, aucun des deux chefs d'Etat ne sait vraiment quoi faire, ou même quoi dire, au-delà de banalités d'usage qu'ils profèrent sur un mode automatique.

Laissons de côté de la France, dont la situation a été abondamment discutée ci-dessous, et penchons-nous sur les Etats-Unis. Ainsi donc, ce pays serait en train de se déglinguer. Est-ce que cette affirmation est fondée sur une projection démographique, une analyse économique, un rapport de force militaire, un bilan culturel, une enquête sociétale ? Est-ce que des faits viennent à l'appui de ce jugement pour le moins définitif ? Plutôt des références : l'Irak, un conflit armé présenté régulièrement comme un « désastre » et un « bourbier », qui pourtant occasionne une percée démocratique sans précédent, ainsi qu'une catastrophe naturelle dont la médiatisation apocalyptique fait oublier qu'elle a entraîné la mort d'environ un millier de personnes. De petites touches sémantiques qui suffisent pour bien faire comprendre ce que l'on entend.

Bien entendu, lorsque l'on approfondit la question, on voit mal en quoi l'opération militaire américaine en Irak amènerait le pays à se déglinguer : une armée de volontaires qui subit des pertes minimes (moins de 2% des soldats déployés morts ou blessés), qui ne grève pas le budget de la nation (environ 4% du PIB investis dans la défense) et qui se comporte globalement de manière honorable (les cas genre Abu Ghraib sont isolés) ne peut en aucun cas provoquer une fracture sociétale. Les facteurs-clefs influençant la conduite des conflits de basse intensité dans les démocraties ont été remarquablement analysés par Gil Merom, dans son livre How Democracies Lose Small Wars ; et ces facteurs (dépendance instrumentale, différence normative et importance politique) semblent au contraire pris en compte par les Etats-Unis.

Il est donc assez aisé de démontrer que Claude Monnier ne se situe pas dans une démarche analytique. L'Irak n'est pas pour lui un sujet de réflexion ou d'étude, mais bien un nom de code, une image figée, un acte de foi détaché de l'évolution de la situation. Nul besoin de s'intéresser à ce qui s'y passe, à ces votes populaires qui ont un retentissement extraordinaire, à ce développement économique et médiatique exceptionnel dans la région : la chose est entendue, l'Irak est à peu de choses près un nouveau Vietnam, et les faits doivent impérativement entrer dans le sens historique que l'on a projeté - quitte à les mettre de côté s'ils s'obstinent à ne pas le faire. En d'autres termes, les quelques lignes de l'éditorialiste vedette de 24 Heures expriment une croyance à destination des fidèles.

Le fond du problème est toutefois plus grave, à terme, que cet engagement à l'opposé du pragmatisme : cette simple allusion censée tout dire représente une superficialité tellement consensuelle qu'elle trahit l'auto-intoxication des médias. Irak = désastre, Katrina = chaos, et tous deux prouvent que les Etats-Unis sont impuissants et se déglinguent : on recycle la perception biaisée et réduite de deux événements au lieu de rechercher les faits permettant de fournir une compréhension. Quelque part, la vision de Claude Monnier au sujet de l'Irak est à une analyse stratégique ce que la bande dessinée adolescente est à la littérature : un produit clinquant et schématique, dont l'absence de nuance et de profondeur est dissimulée par une sémiotique convenue et un sens mimétique. Autant dire un monde toujours plus fantaisiste...

Posted by Ludovic Monnerat at 18h15 | Comments (6)

14 novembre 2005

Une nouvelle mouture

Après des mois d'attente et des heures fiévreuses passées à préparer le tout, voici que ce carnet est sur le point de connaître sa version 2.0, encore au stade beta faut-il le préciser. Les premiers lecteurs se souviendront de mon intention première, consistant à créer un portail d'information et non seulement un weblog ; un pas important a été fait dans cette direction, grâce aux efforts de mon informaticien (et aussi un peu aux miens, tout de même !). Vous trouverez donc sur cette page la version de démonstration de la nouvelle mouture.

Les innovations introduites sont avant tout une colonne supplémentaire à gauche, avec des actualités mises à jour automatiquement toutes les 20 minutes, ainsi que les 10 derniers commentaires mis sur le site dans la colonne de droite. D'autres éléments ont suivi et suivront encore ces prochains jours. Je profite d'ailleurs de cette mutation pour essayer de prendre la température auprès de mes visiteurs, d'une manière plus formelle que dans les commentaires faits ci-dessous. Quelques questions devraient me permettre de mieux jauger la chose (et NON, il n'y a pas de concours bidon pour appâter le chaland !) :

Merci par avance pour vos réponses dans les commentaires. Cela me permettra de poursuivre le développement de ce site qui me tient plus que jamais à coeur.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h29 | Comments (22)

La malédiction du parasite

Les attentats suicides perpétrés la semaine dernière par Al-Qaïda en Jordanie, et qui ont notamment massacré des Palestiniens participant à une cérémonie de mariage, sont le dernier exemple en date des actes contre-productifs de la mouvance islamiste globale. Les confessions télévisées de la femme de l'un des islamikazes, ainsi que les images des Jordaniens manifestant dans les rues d'Amman en vouant Al-Zarqaoui aux gémonies, permettent ainsi de s'interroger sur l'avenir du terrorisme d'origine islamiste. La rue arabo-musulmane, que nombre de commentateurs occidentaux voyaient se soulever en masse à la veille de l'offensive américaine en Afghanistan, témoigne en effet d'une répugnance toujours plus marquée à l'endroit des méthodes d'Al-Qaïda - et de ceux qui agissent en son nom.

Pourtant, les dirigeants de la nébuleuse ne méconnaissent pas la situation. L'un des enseignements rappelés par la plupart des guerres asymétriques du XXe siècle reste le fait que les idées ne peuvent pas être combattues par la puissance de feu ; c'est une vérité que nombre d'armées ont appris à leur dépens, au Vietnam ou en Afghanistan, comme l'a souligné avec éloquence Thomas X. Hammes dans son livre The Sling and The Stone. Les injonctions du docteur Al-Zawahiri et les écrits des idéologues d'Al-Qaïda prouvent qu'ils ont compris à quel point les idées démocratiques étaient une menace mortelle pour leur intégrisme spirituel et pour leurs ambitions temporelles. Mais il existe deux étapes entre la compréhension et l'action, entre la détection du danger et la capacité de le conjurer : la légitimation et la décision.

La légitimité d'agir est le point faible évident d'Al-Qaïda. L'attentat terroriste peut susciter l'adhésion des foules lorsqu'il frappe l'ennemi directement et de façon spectaculaire, comme l'a montré la série d'attaques jusque et y compris le 11 septembre. Cela ne suffit pas en soi à atteindre les objectifs fixés, mais préserve au moins un socle d'appuis et de relais à terme indispensable. Toutefois, comme toute démarche belligérante, la méthode terroriste comporte toujours un risque majeur de montée aux extrêmes, laquelle se concrétise par des attaques aveugles, des bains de sang qui finissent par révolter la majorité des gens. Les islamistes peuvent bien rationaliser les massacres dont ils se vantent, leur voix est de moins en moins représentative de ceux qu'ils prétendent défendre.

Cela s'explique par la faiblesse de leur processus décisionnel, par la dissémination des volontés. La mouvance Al-Qaïda est certes capable de frapper n'importe où dans le monde, grâce à la pénétration de son idéologie et à la dispersion de ses fidèles, mais elle est aussi susceptible de frapper n'importe quoi, parce que ces derniers n'ont pas toujours la perspective d'ensemble nécessaire. Une organisation pareillement décentralisée et participative, qui fonctionne comme une franchise sectaire, est aussi difficile à anéantir qu'à diriger. Le dénominateur commun et les liens opérationnels sont trop ténus pour que la volonté des dirigeants nominaux puisse se concrétiser dans le temps, dans l'espace et dans la modalité souhaités. Les critiques voilées adressées à Al-Zarqaoui illustrent cette faiblesse souvent ignorée.

Ainsi, la mouvance islamiste est frappée de ce que l'on pourrait appeler la malédiction du parasite : son existence dépend des sociétés qu'elle infiltre, des frustrations qu'elle canalise, des lacunes qu'elle comble. Elle est avant tout capable de détruire, et non de construire ; elle ne peut pas prendre le pouvoir, mais seulement exploiter ses carences. Et changer d'état, c'est-à -dire passer du liquide au solide, du spirituel au temporel, du futur au présent, ou encore du dispersé au concentré, revient à augmenter aussi bien son efficacité que sa vulnérabilité. Seule notre faiblesse donne aux islamistes l'espace pour prospérer et se multiplier ; un parasite ne peut vaincre que par défaut.

COMPLEMENT (15.11 2220) : Cette longue dépêche d'AP souligne les dissenssions au sein de la mouvance islamiste et les réprobations que les attentats d'Amman ont multipliées à l'endroit d'Al Zarqaoui. Elle montre également que même un mouvement farouchement théocratique, à l'ère de l'information, est contraint de s'intéresser de près à l'opinion populaire. Au moins aussi longtemps qu'il ne détient aucune autorité temporelle...

Posted by Ludovic Monnerat at 17h45 | Comments (7)

13 novembre 2005

La ligne bleue

JuraHorizon.jpg

Les amateurs du genre seront déçus, mais je n'ai aucun lama à leur mettre sous la dent. Ce n'est pas faute d'avoir essayé ; il se trouve simplement que le quadrupède en question n'était pas dans son enclos lorsque je suis passé à proximité avec mon vélo. Pour consoler tout le monde, je livre donc une image prise sur le flanc nord du Moron, non loin de la Tour, et qui montre les montagnes jurassiennes illuminées par un soleil déclinant. On notera que l'on aperçoit la fameuse "ligne bleue des Vosges" au loin...

Posted by Ludovic Monnerat at 18h06 | Comments (3)

12 novembre 2005

La recomposition des Etats

Une réflexion intéressante aujourd'hui sur un blog que je suis depuis quelques temps, Strategy Unit : les Etats-nations actuels sont soumis à deux phénomènes opposés, à savoir la montée en puissance des acteurs non étatiques et le développement des structures supranationales. Il en résulte selon l'auteur une transformation de la fonction-même des Etats. Extrait :

Globalization is, of course, the engine of both of these trends - pulling a state a part in one sense (diminished monopoly of information/violence/etc) and pushing on the states into (increasing need to pull resources together).
Simply put, globalization has forced states' function to evolve. While the nation-state earlier could be seen in terms protecting its citizens with raw power, the "New State" will be seen as merely a facilitator, the stabilizing force that allows for commerce, media, financial transaction et cetera to occur. Instead of just being defined by the size of its military, it is also measured by its ability to be the rock by which connectivity (flow of finance, technology, markets, media etc) are made.

Cette perspective me paraît juste, mais partielle. Que le rapetissement de la planète dû à la compression de l'espace et à l'extension des plages horaires amène les Etats à se rapprocher les uns des autres, notamment pour répondre au pouvoir croissant des acteurs non étatiques, est un fait établi. Mais cette réponse n'a pas nécessairement fait la preuve de sa validité dès que l'on dépasse le domaine des échanges économiques. L'Union européenne est probablement le projet politique supranational le plus avancé, et les difficultés qu'elle a rencontrées lors des référendums sur sa constitution montrent les limites de telles démarches. Aucun Etat n'existe sans légitimité populaire.

C'est une chose que le texte de Strategy Unit a singulièrement omis : les Etats viables de notre époque forment des nations, dans le sens où ils rassemblent des gens qui partagent une identité nationale forgeant une communauté de destins. Or l'un des effets de la globalisation, avec les échanges accrus et accélérés d'informations et de personnes, consiste justement à remettre en cause cette communauté au niveau national, à métisser les identités et à mettre en concurrence les valeurs, les croyances, les vécus et les cultures qui les déterminent. Que les Etats contemporains doivent évoluer pour survivre ne signifie pas nécessairement que la supranationalité soit la solution.

Personnellement, je pense que la fonction stabilisatrice décrite ci-dessus est un élément-clef des futures structures sociétales, même s'il est bien difficile d'appréhender celles-ci. Mais ces structures n'auront plus l'intégrité territoriale qui en théorie caractérise encore les Etats, parce que l'éclatement de l'espace est l'un des traits des mutations actuelles. Que peut-on dès lors imaginer? Des cités-Etats, suffisamment influentes pour que leurs membres soient protégés à distance? Des conglomérats commerciaux régissant la vie de millions d'êtres contractuellement à leur service? Des mouvances spirituelles conquérant peu à peu le pouvoir temporel à travers leurs fidèles éparpillés?

Les principes de l'évolution des espèces s'appliquent aussi aux structures sociétales. Imaginer les formes de vie en commun des prochaines décennies est une oeuvre salutaire.

Posted by Ludovic Monnerat at 19h08 | Comments (16)

Dans la carrière

CarriereVermes.jpg

Pas d'image de lama cette fois-ci (mais l'animal en question ne perd rien pour attendre !), simplement une vue de la carrière de Vermes, ce ravissant petit village du Val Terbi - aussi appelé Terre Sainte - dont je suis originaire, et que je traverse régulièrement sur mon destrier à roues. D'ailleurs, la photo a été prise sur celui-ci, histoire de respecter une tradition un brin acrobatique :)

Posted by Ludovic Monnerat at 16h06 | Comments (6)

11 novembre 2005

Une accalmie consensuelle

Les médias annoncent aujourd'hui que le retour au calme se confirme dans les banlieues françaises, avec 395 véhicules incendiés et 168 personnes interpellées dans la nuit [mais ce bilan était provisoire, voir ci-dessous], contre respectivement 482 et 203 la veille. Les mesures prises par le gouvernement, notamment l'instauration de couvre-feux et le déploiement de forces supplémentaires, semblent donc avoir porté leurs fruits. Il faut également ajouter à cela d'autres facteurs, comme l'effet d'annonce des aides promises aux zones urbaines sensibles, la lassitude que produisent nécessairement des violences opportunistes, voire même les températures qui deviennent peu à peu dissuasives. De sorte que l'on commence à se réjouir, ça et là , d'une crise qui semble s'achever, et que le débat revient aux polémiques habituelles.

Mais cette accalmie est bien entendu une perception trompeuse. Certes, trois fois moins de véhicules ont été incendiés que durant la nuit la plus destructrice, mais ils restent quatre fois plus nombreux qu'avant le déclenchement de la crise. En prenant le chiffre de 29'000 véhicules brûlés à fin octobre, on parvient en effet à une moyenne de 100 par jour ; et que cela soit considéré comme normal en dit long sur la réticence des autorités comme des médias à faire face à la réalité, pour des raisons certainement opposées mais non sans tractations mutuelles. Autrement dit, ce retour au calme dont les médias font leurs titres ne correspond, à mon avis, qu'à une désescalade superficielle d'un conflit qui se poursuit. Une réduction des effets aussi bienvenue qu'accessoire.

L'intifada française habitait les zones de non droit bien avant que la mort par électrocution de 2 jeunes gens ne précipite le pays dans la crise ouverte. Et la volonté affichée par le Ministre de l'intérieur de reconquérir les territoires perdus de la République laisse penser que d'autres affrontements ne tarderont pas à éclater, que la lutte pour le contrôle des quartiers et des esprits, que le choc des identités antagonistes pour tout dire, occasionneront d'autres violences à nouveau visibles. Les caïds qui veillent à la poursuite de leurs activités illégales, les imams qui affichent leur influence en proclamant une « fatwa » presque acclamée, les « grands frères » qui agissent par l'entremise du réseau associatif verront d'un mauvais Å“il l'incursion durable et décidée de la police ou de la gendarmerie.

Il existe naturellement une autre option, certainement séduisante à court terme : celle consistant à segmenter plus avant la société française, à conclure qu'il vaut mieux circonscrire les zones comme infectées par cette révolte anti-française (et anti-occidentale) qu'essayer d'en extirper les agents pathogènes. Dans ce cas, le cordon sanitaire à la fois physique et sémantique qui existe déjà autour des quartiers en crise, et qui permet au reste de la société d'ignorer la situation des gens qui y vivent, sera encore renforcé. On parle aujourd'hui d'accalmie, on parlera demain de retour à la normale, de réformes en cours, et après-demain on n'en parlera plus. Jusqu'à la prochaine éruption de violences, qui rappellera que l'hypersécurité est et reste une illusion.

COMPLEMENT I (11.11 1035) : Je conseille de lire la longue et percutante analyse de Stéphane sur le Meilleur des Mondes quant l'avenir de la société française. Titré "l'impossible retour au calme", son texte tire un bilan de 2 semaines de violences, aborde les angles médiatiques et politiques, puis conclut de façon limpide - et alarmante. Extrait :

L'avenir ne réserve rien de bon. Pendant des mois, on peut s'attendre à ce qu'une guérilla de basse intensité se poursuive. Il sera d'autant plus ardu de la contrecarrer que l'état d'urgence ne saurait être maintenu longtemps, ni les forces de police massives mobilisées en permanence. Les casseurs auront toujours un coup d'avance.
A plus long terme, la capacité de survie de l'Etat français sur son propre territoire est menacée. L'effondrement de l'autorité continuera à être progressif, celle-ci se faisant grignoter petit à petit. Sous le couvert de la prévention, le maintient de l'ordre public va être progressivement délégué à des groupes locaux, associations ou "grands frères" plus ou moins liés aux milieux mafieux et islamistes, qui sauront faire respecter l'ordre en échange de cette passation de pouvoirs. La capitulation de l'unicité de la justice se sera faite dans les formes et au grand jour: dans les villes et les campagnes normales, police et gendarmerie assureront la sécurité; dans les banlieues, cette sécurité sera déléguée à des groupes aux contours mal définis et qui se livreront à leur interprétation locale de la loi. On peut s'attendre, après la première étape du maintien de l'ordre, à une infiltration progressive de ce communautarisme dans le reste des services de police et de justice. Les groupes mafieux pourront se réjouir de cette délégation qui leur permettra de trouver des interlocuteurs locaux, donc plus compréhensifs. Quant aux islamistes, ils pourront se frotter les mains: la première étape de leur plan sera en place - une police, une justice et des lois différentes selon l'appartenance culturelle, ethnique ou religieuse de chacun.
Ensuite, ils chercheront à étendre ces enclaves.
Si un gouvernement cherche jamais à faire marche arrière, la riposte sera terrible - ces émeutes ne sont qu'un avant-goût de l'intensité de la guérilla qui se déclenchera alors parce qu'il y aura un enjeu.

La mise en gras et en italique est celle du texte original. Le terme d'enclave me paraît ici particulièrement approprié, aussi sur un plan juridique, avec cette inclination vers une extraterritorialité de facto sur fond de rupture identitaire. Voilà une réflexion à creuser, en parallèle avec l'évanescence des frontières nationales et l'enchevêtrement planétaire des populations. Et si l'avenir nous réservait une sociétée éclatée entre de multiples enclaves, chacune recroquevillée sur son pouvoir, ses rites, ses croyances, ses intérêts, ses ambitions ?

COMPLEMENT II (11.11 1440) : Les chiffres définitifs de la nuit montrent bien le caractère largement virtuel de cette accalmie, puisque ce sont au total 463 véhicules qui ont été incendiés et 211 personnes interpellées, avec notamment une augmentation en région parisienne. Ces chiffres ne sont de toute manière qu'un indicateur très partiel, et partial, du phénomène. Des renforts ont d'ailleurs été dépêchés à Paris pour le week-end, y compris en faisant appel aux écoles de police (un indice intéressant). Le nombre de 2234 arrestations en 15 nuits montre bien l'ampleur du conflit.

COMPLEMENT III (12.11 1025) : La 16e nuit de violences urbaines a souligné le caractère trompeur de cette "accalmie" tant souhaitée par le Gouvernement français, puisque ce sont 502 véhicules qui ont été incendiés et 206 personnes interpellées. Plus inquiétant encore, le directeur général de la police nationale a déclaré que la situation était désormais quasi-normale en Ile-de-France, alors que 86 véhicules y ont tout de même été brûlés. Voilà qui en dit long sur la volonté des autorités de minimiser une situation conflictuelle qui existe depuis des années.

COMPLEMENT IV (13.11 1500) : La perception donnée aujourd'hui par les médias est à nouveau celle d'un retour progressif au calme dans les banlieues, ce qui n'est jamais qu'une extrapolation des chiffres de la nuit (374 véhicules brûlés, 212 interpellations) greffée sur une volonté de sortir de la crise. A partir de quand dira-t-on que tout est normal ? Lorsque 100 voitures seront incendiées chaque nuit, comme depuis le début de l'année ? Ignorer un conflit dans ses étapes initiales lui laisse assurément une opportunité supplémentaire de se développer.

COMPLEMENT V (14.11 1055) : La diminution du nombre de voitures incendiées (284) et de personnes interpellées (115), pour la 18e nuit de violences urbaines en France, est décrite par certains médias comme un "calme précaire" - ce qui est assez scandaleux pour les forces de l'ordre, comme le montre ce dessin. En fait, la volonté du Gouvernement français de proroger l'état d'urgence et de s'en prendre à l'économie dite souterraine laisse penser que le conflit ne pourra pas être entièrement ignoré.

COMPLEMENT VI (14.11 1825) : Ce billet de Gateway Pundit compile différentes informations à propos d'incendies de voitures commis dans d'autres pays européens et spécule sur une extension du phénomène. Le nombre de véhicules incendiés en France fait désormais l'objet d'un décompte ironisant sur ceux tenus à propos des pertes civiles ou militaires en Irak. Une revanche un brin discutable...

COMPLEMENT VII (15.11 1100) : Le mécanisme sémantique décrit dans le billet ci-dessus se confirme. Avec la nouvelle baisse du nombre de voitures brûlées et de personnes interpellées (215 et 71 respectivement), c'est bien d'un retour au calme que l'on parle, prélude à la disparition pure et simple du sujet dans les médias. Après quoi les troubles continueront probablement en souterrain, n'apparaissant ça et là que sous la forme de faits divers dénués de sens...

Posted by Ludovic Monnerat at 9h05 | Comments (31)

10 novembre 2005

L'exercice et la réalité

Ce soir s'est achevé l'exercice d'état-major au niveau armée auquel j'ai participé depuis lundi. L'exercice était somme toute très intéressant, en raison de la menace moderne qu'il mettait en Å“uvre, mais aussi parce qu'il amenait un basculement permanent avec la réalité. Il s'est en effet déroulé à Berne, au quartier-général de l'armée, dans les installations utilisées au quotidien, et avec l'obligation de suivre les dossiers en cours tout en participant à la planification exigée. Du coup, j'avais accès à toutes les sources d'information que j'utilise normalement, et je devais sans cesse alterner l'emploi de mes 3 ordinateurs - mon accès au réseau protégé, mon accès au réseau non protégé et mon portable personnel - pour remplir mes différentes tâches. Intellectuellement, c'était plutôt excitant !

Un autre aspect saisissant est la compression des niveaux hiérarchiques. Dans plusieurs domaines, et notamment ceux qui me concernent en premier lieu, des éléments tout simples - comme des mots ou des gestes - concrétisés au niveau tactique ont des conséquences immédiates aux niveaux opératif et stratégique. La présence du sommet de l'armée lors des briefings impose ainsi d'aller à l'essentiel dans les concepts et réflexions que l'on présente, de simplifier au maximum, sans pour autant perdre de vue les détails qui in fine peuvent avoir une importance majeure. Il est vrai que les généraux font assez rapidement sentir la nécessité pour eux de ne pas perdre leur temps et d'investir celui-ci dans la prise de décision !

Durant l'exercice, j'ai naturellement eu plusieurs discussions sur la situation en France, sur son évolution possible et sur la réaction du gouvernement français. Un certain consensus s'est établi sur la nécessité de l'état urgence qui a été mis en Å“uvre, et sur l'impact positif qu'un emploi proportionnel et cible de mesures coercitives peut avoir. En revanche, il est bien plus difficile de se pencher sur une carte de son propre pays, face à une situation qui s'aggrave de jour en jour et menace d'occasionner des violences armées, afin de concevoir une manÅ“uvre qui permettent de stopper l'escalade et de favoriser le retour au statu quo ante. Et encore plus difficile d'aller dans le terrain pour remplir les missions que tout cela implique.

Parfois, on entend ça et là des dirigeants politiques se demander pourquoi les militaires passent autant de temps à s'exercer. Il faut bien que l'on prenne le temps de faire les erreurs que nul ne nous pardonnerait à l'engagement !

Posted by Ludovic Monnerat at 19h51 | Comments (16)

Conflit de 5e génération

Les lecteurs de ce carnet connaissent déjà Joseph Henrotin, penseur prolifique et éclairé sur les questions stratégiques, dont plusieurs articles ont été publiés sur mon site CheckPoint (ici, ici, ici ou encore ici). Il m'a gentiment communiqué ce matin l'adresse d'une réflexion de son cru qui a été publiée dans La Libre Belgique, et qui a retenu toute mon attention. Il affirme en effet que la France connaît aujourd'hui un conflit d'avant-garde, de la 5e génération, version civile de la guerre asymétrique que subit l'Irak. Extrait :

L'Etat n'a plus son monople de la violence légitime et n'est, dans ces nouveaux conflits, guère plus qu'un régulateur voire un acteur parmi d'autres. Une des caractéristiques les plus frappantes des dernières émeutes est qu'elles opposent des cités entre elles. Les cités sont comme extradées des villes. Il y naît des sentiments identitaires forts, dans un «a-républicanisme» rapidement converti en «anti-républicanisme». Derrière les émeutes se cache une lutte entre deux modèles politiques. A ce stade, esquisser les responsabilités des uns et des autres n'est pas le coeur du problème. La vraie question serait plutôt celle de savoir jusqu'à quel point nos sociétés dites avancées sont ou non des matrices d'intégration.

Lisez le tout.

Posted by Ludovic Monnerat at 9h47 | Comments (3)

La rouerie des médiocres

Mes réflexions sur les violences urbaines en France et la guerre civile qu'elles laissent entrevoir ont amené certains individus aux opinions politiques extrêmes à s'intéresser à ce carnet ; plusieurs dizaines de visites ont été répertoriées suite à des liens provenant de sites d'extrême-gauche et d'extrême-droite (comme je suis personnellement opposé à tout extrémisme, je ne fournirai ici aucun lien). De toute évidence, certains visiteurs n'ont pas du tout apprécié le contenu des billets ci-dessous, soit parce qu'ils reflèteraient une frilosité incompréhensible, soit parce qu'ils témoigneraient d'un militarisme inacceptable.

Plusieurs courriers allant dans ces deux directions me sont parvenus. Mais certains personnages moins amènes, et moins capables d'opposer une argumentation à mes réflexions - annoncées comme parfaitement faillibles - ne trouvent rien de mieux que tenir ici des propos injurieux, parfois en essayant de les faire passer pour mes propres commentaires. Il va de soi que ces méthodes médiocres ne mènent à rien, puisque les bafouilles en question sont effacées aussi vite que possible et que les adresses IP sont consciencieusement notées pour identification, voire interdites d'accès aux commentaires. Mais je tenais tout de même à informer les lecteurs et contributeurs de ce site, afin qu'ils ne s'étonnent pas outre mesure... :)

Posted by Ludovic Monnerat at 9h33 | Comments (4)

9 novembre 2005

Le fonctionnement des médias

Cette semaine m'aura permis de mieux comprendre comment fonctionnent les médias dans leur gestion des perceptions, comment ils fixent des priorités sur des thèmes donnés, offrent leur espace à des contenus spécifiques, pour ensuite reporter leur attention sur autre chose. De plus, la fréquentation de ce site m'a également amené à tirer plusieurs enseignements sur la manière avec laquelle certains événements nous interpellent, nous concernent et nous touchent. Comme toujours, l'espace sémantique est bien trop complexe et changeant pour être ramené à des formules simples, mais j'ai tout de même l'impression d'avoir compris certaines choses.

Les violences urbaines en France ont mis un certain temps avant de se démarquer du reste de l'actualité, malgré la force et l'aspect symbolique des premières images ; ce n'est que le week-end dernier qu'elles ont suscité un intérêt majeur, tout à fait comparable à celui d'une catastrophe naturelle de très grande ampleur. Il est d'ailleurs probable que le gouvernement français lui-même a également mis plusieurs jours avant de réaliser la dimension du problème. Ce qui est aisé à comprendre : le suivi quotidien d'affaires importantes engendre une focalisation et une inertie qui retardent la prise de conscience, l'intégration de la nouveauté, fût-elle fracassante.

Les médias sont davantage à l'affût de celle-ci ; encore leur faut-il trouver une perception compatible avec leurs intérêts. L'article que j'ai écrit dimanche dernier et que Le Temps a publié mardi sans en changer la moindre virgule répondait à ces intérêts en fournissant une perspective à la fois originale et alarmante, enrobée d'expressions fortes : intifada française, guerre civile en Europe, ou encore mentalité d'enfants-soldats. Que La Première puis DRS 1 aient décidé de reprendre la chose en me proposant une interview (en passant, j'ai renoncé par manque de temps à participer à une émission sur Couleur 3 hier soir) confirme cette convenance. Le message est percutant, le messager est crédible (ou du moins en a l'air !), le public est réceptif : la machine se met à tourner.

Bien entendu, le fait d'être sollicité par les médias ne signifie absolument pas que l'on a raison, et je pense même que mon propos - annonçant une guerre civile future d'après l'analyse des violences présentes - n'était pas du tout partagé par mes interlocuteurs : Urs Gfeller sur la RSR l'a d'emblée rapproché des discours tenus par de Villiers ou Le Pen (j'ai dû citer un syndicat de police pour replacer ce propos dans une perspective apolitique), alors que Hans Ineichen sur la DRS a avant tout vu dans mon discours une question provocatrice. Mais une telle perception mettait le doigt sur quelque chose de prenant, de brûlant (si j'ose dire), et donc a été diffusée. Rien d'entièrement logique dans ce processus : au contraire, l'intuition doit y jouer un grand rôle. Le Fingerspitzengefühl, quoi !

La fréquentation de ce site montre d'ailleurs que les médias étaient en phase avec l'intérêt du public : lundi, le nombre de visites a brutalement augmenté de 50% pour atteindre le (modeste) record de 2487, et la majorité des nouveaux visiteurs sont venus ici par le biais des moteurs de recherches, avec des entrées mentionnant avant tout les mots « blogs », « émeutes » et « banlieues ». Mais cet intérêt a peut-être atteint son sommet, après une montée progressive sur 10 jours, et va probablement retomber - à l'instar des violences. Un peu comme si toute cette crise s'était avant tout jouée dans l'esprit des populations, comme si l'ennui limitait forcément sa durée. Comme si les lanceurs de cocktails molotov et leur public décidaient simultanément de zapper!

Nous sommes tous des consommateurs effrénés d'information. Et savoir répondre à nos besoins comme à nos envies est un défi qui se pose aussi bien pour le journaliste, l'expert, l'enseignant, le prédicateur ou encore le politique que pour l'agitateur, le casseur ou le terroriste.

Posted by Ludovic Monnerat at 22h50 | Comments (2)

Espace de discussion

Comme convenu, voici un premier espace de discussion, souhaité par Alex sur le thème des munitions au phosphore. A vous de l'utiliser pour dialoguer, bien entendu avec tout le respect, la pertinence et le calme qu'il est souhaitable d'apporter !

Posted by Ludovic Monnerat at 17h35 | Comments (12)

Helvetia dans la brume

PalaisFederal.jpg

Pris dans la brume matinale, le Palais fédéral dégage encore plus de sérénité et de solennité qu'à l'accoutumée. Je m'y suis rendu peu après 0700 afin d'aller au studio de la SSR pour l'émission Radio Public. A chaque fois, il m'est difficile d'entrer dans un tel lieu sans éprouver le respect qu'inspire une nation aussi stable et démocratique que la Suisse. S'engager à son service va dès lors de soi...

Posted by Ludovic Monnerat at 12h52 | Comments (3)

8 novembre 2005

Alerte média : la RSR

L'article paru aujourd'hui dans Le Temps a attiré l'attention d'autres médias, comme le Courrier International (merci à Guillaume pour l'avoir signalé), et la Radio Suisse Romande m'a invité demain à participer à l'émission Radio Public. J'ai donc demandé et obtenu un bref congé de l'exercice EM auquel je participe, afin de répondre aux questions des auditeurs de La Première sur les violences urbaines en France et la perspective de guerre civile en Europe.

COMPLEMENT I (9.11 1115) : L'émission s'est apparemment bien déroulée, le journaliste Urs Gfeller s'est déclaré très satisfait lors d'une brève conversation téléphonique à l'issue de celle-ci, et les premiers feedbacks ont été très bons. Elle peut être écoutée ici si vous souhaitez en juger. Ces émissions en direct sont toujours des expériences intenses et intéressantes, même s'il est difficile de placer tous les messages recherchés.

COMPLEMENT II (9.11 1315) : Comme toujours, l'intérêt des médias fonctionne comme un enchaînement. Un article dans Le Temps a intéressé RSR La Première, puis une émission de celle-ci intéresse son homologue alémanique SF DRS. Je vais ainsi donner une interview téléphonique enregistrée en fin d'après-midi, pendant quelques minutes durant lesquelles je laisserai de côté mes tâches dans l'exercice EM. En allemand, naturellement. Voilà autre chose ! :)

COMPLEMENT III (9.11 1730) : Il a vraiment fallu jongler pour réaliser cette interview, puisque je l'ai casée entre deux rapports du chef de l'état-major de conduite de l'armée ! L'enregistrement s'est apparemment bien passé, et le tout sera diffusé pendant quelques minutes durant le journal de 1800 de DRS 1. Il ne manquerait plus que l'anglais pour faire le tour de mes modestes connaissances linguistiques...

COMPLEMENT IV (9.11 2100) : La DRS 1 a mis en ligne l'interview en question, à cette adresse, dans le cadre de l'émission Echo der Zeit. Je l'ai écoutée lors de sa diffusion, et je ne suis pas trop satisfait du résultat : je ne maîtrise pas encore suffisamment l'allemand pour pouvoir obtenir un résultat comparable au français (ou à l'anglais, que l'on a l'occasion d'entraîner dans les activités internationales). Mais c'était une première que franchir la barrière des röstis sur les ondes !

Posted by Ludovic Monnerat at 21h28 | Comments (30)

L'emploi possible de l'armée

A quoi pourrait bien servir l'armée face aux violences urbaines en France ? Cette question a été posée à plusieurs reprises, sur ce site ou ailleurs, et donne parfois lieu à des interprétations erronées. Le souvenir de certaines interventions militaires dans la sécurité intérieure peut également déformer la perspective à leur sujet. Il me paraît donc intéressant d'esquisser l'emploi possible de l'Armée de Terre française dans la situation actuelle, comme de toute armée occidentale en général.

En premier lieu, l'engagement de formations militaires peut se faire de manière subsidiaire, c'est-à -dire en appui des autorités civiles et sous leur responsabilité. Dans ce cadre, l'armée est amenée à fournir des prestations correspondant à des manques ponctuels ou structurels des forces de sécurité civiles. On peut citer ici la surveillance aérienne, avec des hélicoptères (équipés de caméras infrarouges) ou des drones (si l'espace aérien le permet), le transport aérien (pour déplacer des réserves sur de longues distances), le transport terrestre (en prêtant des véhicules, blindés ou non), ou encore le renforcement des organes de commandement ou des échelons sanitaires, que ce soit avec du personnel ou du matériel spécialisés.

Une autre utilisation, toujours subsidiaire mais plus pointue, consiste à remplacer les forces civiles dans certaines fonctions élémentaires afin de libérer leurs effectifs ; autrement dit, se charger des zones calmes pour autoriser l'envoi de renforts en zones sensibles. Au vu des postes de police détruits en France, on pourrait également renforcer la sécurité de ceux-ci avec des dispositifs fixes et dissuasifs, analogues à ceux employés en opération extérieure, en utilisant des barrières pour établir un périmètre sécurisé. C'est par exemple ce que l'armée suisse a fait durant le G8, voici 2 ans, lorsque le centre de commandement de la police de la Blécherette a par exemple été solidement bouclé.

Maintenant, il est aussi possible d'engager l'armée de façon indépendante, en lui confiant la responsabilité de secteurs entiers. Cela implique bien entendu une coopération étroite avec les forces de sécurité civiles, qui ne vont pas pour autant quitter le secteur, mais donne surtout au commandement militaire des pouvoirs très élargis pour faire respecter l'ordre. Il ne faut pas voir nécessairement un tel engagement comme impliquant une sorte de loi martiale, puisqu'il s'agit encore et toujours de maîtriser la violence en utilisant des moyens correspondant à une menace élevée (emploi ponctuel d'armes de guerre). Mais cela se concrétise bel et bien par des formations omniprésentes dans leur secteur, démontrant leur force par des moyens lourds et impressionnants.

Un tel emploi représente l'archétype du double tranchant, du remède de cheval susceptible d'achever le patient traité : soit la présence de la troupe amène effectivement une démobilisation dans les rangs de la partie adverse, en soulignant l'inanité de toute action violente, soit au contraire elle constitue une provocation qui mobilise et fédère toutes les oppositions. De toute évidence, on ne peut la recommander que dans un cas d'extrême urgence, lorsque la survie des institutions est menacée de façon imminente.

La France n'est bien entendu pas dans une telle situation, et je conçois mal qu'elle puisse l'être prochainement. En revanche, un emploi subsidiaire de l'Armée de Terre est une réponse graduée qui offre une option stratégique au gouvernement.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h00 | Comments (12)

Alerte média : Le Temps

Dimanche dernier, j'ai pris la peine d'écrire un article résumant la perspective conflictuelle que l'on peut tirer des événements qui se produisent actuellement en France, mais aussi dans d'autres pays européens. Ce texte, qui reprend en grande partie les idées développées dans ce billet, a été publié aujourd'hui dans Le Temps (accès réservé aux abonnés). J'imagine que lire mes réflexions sur la guerre civile en Europe ne sera pas exactement agréable, mais j'espère que cela sera surtout salutaire.

Posted by Ludovic Monnerat at 5h49 | Comments (6)

7 novembre 2005

Vers l'état d'urgence

Les violences urbaines en France se sont poursuivies, pour la 11ème nuit consécutive, et le bilan provisoire affiche notamment 839 véhicules incendiés et 186 interpellations [le bilan final porte ces chiffres à 1408 et 395. Merci à Deru pour le lien]. La haine reste la principale motivation de cette intifada communautaire, et elle se matérialise de façon opportuniste par la déprédation et l'agression de tous les cadres sociétaux existants. Désormais, les forces de l'ordre doivent songer à protéger leurs installations et s'appuyer mutuellement, comme l'indique ce récit de la Seine-Saint-Denis, au lieu de se concentrer exclusivement sur l'intervention dans les zones non permissives.

Un pays où les actes de violence se répandent chaque jour davantage, où les postes de police sont incendiés et les agents attaqués par armes à feu, où prend place une insurrection sans revendication politique, est évidemment confronté à une situation d'urgence. Les réponses inadaptées du gouvernement français ne lui permettent pas d'échapper au duel à laquelle toute une jeunesse ennemie l'a contraint. Et les mesures qu'il devrait annoncer ne pourront plus être cette réaction à reculons, fondée sur l'espoir que les choses se tassent, qui depuis 10 jours lui tient lieu de conduite.

Le phénomène des violences urbaines, son développement régulier et ses risques à terme, comme le souligne aujourd'hui Lucienne Bui Trong dans Le Figaro, sont en effet connus. Ce qui ne l'est pas, c'est la manière de mettre un terme à une insurrection communautaire et décentralisée. Et le temps presse : sur le plan intérieur, la population des zones touchées par l'intifada affiche une exaspération qui, ça et là , aboutit à la création de milices ou de groupes de surveillance ; sur le plan extérieur, les positions tranchées prises par la France sur différents thèmes internationaux sont à présent exploitées par ses contradicteurs pour la clouer au pilori.

En d'autres termes, la crédibilité et la légitimité des autorités sont plus que jamais menacées par cette multiplication d'incendies, de destructions et d'agressions que les interpellations non négligeables - plus de 1000 personnes arrêtées à ce jour - ne sont pas parvenues à réduire. De toute évidence, d'autres méthodes s'imposent pour parvenir à reprendre le contrôle à la fois de l'espace et des esprits. Et je vois mal comment il sera possible d'échapper à la déclaration d'un état d'urgence dans une partie du territoire français, avec mise en place d'un couvre-feu et déploiement de la troupe.

A moins de repousser au lendemain cette confrontation inévitable, et de laisser encore plus de temps aux fossoyeurs de l'autorité étatique pour accroître leur pouvoir à coups de fatwas ou de médiations.

COMPLEMENT I (7.11 1620) : La première victime des violences urbaines déclenchées suite à la mort de deux jeunes gens, voici presque 2 semaines, a été recensée. Il s'agit d'un meurtre gratuit, commis par un jeune criminel hors des caméras, de sorte que cela ne devrait pas avoir d'impact majeur - mis à part celui d'inquiéter toujours plus la population. Je pense que cette inquiétude, pour l'instant peu visible, va rapidement constituer un facteur déterminant. Les appels à l'engagement de l'armée lancés par plusieurs élus sont certainement le reflet de cet élément.

COMPLEMENT II (7.11 1900) : Il est intéressant de relever que la police française a arrêté les auteurs de 3 blogs pour avoir lancé des appels à la violence armée sur leur site. La rapidité de l'arrestation indique aussi bien l'intérêt que les forces de l'ordre ont appris à porter à l'espace cybernétique, vu son emploi par les jeunes générations, mais aussi les connaissances techniques rudimentaires - voire l'imbécillité - des trois suspects. Ce que l'article de la TSR ne dit malheureusement pas, c'est la fréquentation de ces blogs à présent fermés...

COMPLEMENT III (7.11 2035) : Le Premier ministre français vient de s'exprimer sur TF1. Les mesures qu'il a annoncées sur le plan sécuritaire correspondent bien à un état d'urgence : déploiement de renforts, avec mobilisation de réservistes de la Gendarmerie, et possibilité pour les préfets d'instaurer un couvre-feu dans chaque zone qui le nécessite. Quant à l'emploi de l'Armée de Terre, Dominique de Villepin a répondu que "nous n'en sommes pas là ", et qu'à chaque étape, les mesures nécessaires seront prises. En d'autres termes, le recours à la troupe a été envisagé, mais rejeté pour l'instant. Les prochains jours diront si ces mesures permettront de rétablir l'ordre.

COMPLEMENT IV (8.11 0600) : Le bilan provisoire à 0400 de la 12ème nuit de violences urbaines fait état de 814 véhicules incendiés et 143 personnes interpellées, ce qui se situe sensiblement dans le même volume que la nuit précédente à cette heure-là . En d'autres termes, il faudra vraiment que les mesures annoncées par le Premier ministre se concrétisent sur le terrain pour voir un changement. Dans l'immédiat, des scènes toujours aussi poignantes - incendies d'écoles, et même d'un hôpital - montrent à quel point un chaos destructeur ronge une partie du pays.

COMPLEMENT V (8.11 1515) : Le bilan final de la nuit, sur la base des mêmes éléments bien entendu, s'établit à 1173 véhicules brûlés et 330 interpellations. L'intensité des violences est donc resté dans une ampleur comparable à la nuit précédente. Je n'ai malheureusement pas le temps d'en dire davantage, vu que l'exercice auquel je participe m'accapare totalement... Au moins, les violences urbaines qui s'y produisent restent virtuelles ! :)

COMPLEMENT VI (8.11 2205) : Une courbe statistique intéressante a été mise en ligne par Wretchard sur Belmont Club. Le deuxième point d'inflexion, signe de la diminution des incendies de voitures, résulte de leur baisse en région parisienne, où des effectifs importants ont été engagés par les forces de l'ordre. On peut également y voir la marque d'une décrue dans la haine et la révolte qui animent avant tout les bandes armées. Est-ce que les mesures positives et restrictives annoncées par la Gouvernement auront un effet rapide? Ordonner un couvre-feu et l'imposer sont deux choses différentes.

Posted by Ludovic Monnerat at 8h39 | Comments (82)

6 novembre 2005

Un peu de poésie...

Afin de trancher avec les rimes belliqueuses alignées ci-dessous, je viens de sillonner le web à la recherche de quelques blogs poétiques. Je vous propose un florilège de ce que j'ai modestement trouvé, sur des sites connus ou découverts tout à l'heure.

Commencez par "La vie à la cour" de l'ami Variable ; c'est de la prose, certes, mais c'est aussi une allégorie aux remarquables qualités évocatrices, et qui peut être sans danger méditée. Continuez par les haïkus de Pikipoki, dont le seul défaut est d'être trop rares, comme les sushis dans les apéros classy, avant de passer aux lignes plus nombreuses de Denis Heudré sur ...infiniment infime, comme "amour de dune" ou "ton pas nu", délicatement sensuels. Arpentez les compositions de Shakti, comme ces "Couleurs..." pleines d'éclats et d'ardeur, esquissez les traits caressés par christb dans "Couture" avec ses mots finement tissés, riez aux évocations de La cigale dans cette chanson humoristique, avant de terminer par une perspective lointaine offerte par Laminoir dans "May Be".

Charmant voyage, non ? Et en plus c'est gratuit ! :)

Posted by Ludovic Monnerat at 21h49 | Comments (3)

Les hymnes à la haine

Lorsque la culture hip hop a commencé à prendre une déclinaison francophone, à la fin des années 80 et au début des années 90, son potentiel sémantique était saisissant. A l'époque, j'avais acheté les 2 premiers albums de MC Solaar, je riais des parodies réalisées par les Inconnus, et je commençais à suivre certains groupes phares - surtout NTM et IAM. Au fil des ans, ces 2 groupes ont obtenu un succès impressionnant (plus d'un million d'albums vendus pour IAM) et étendu un créneau qui a fait de la France la deuxième nation, après les Etats-Unis, de la culture hip hop - avec sa composante funky (Alliance Ethnik faisait un carton voici 10 ans) mais aussi sa composante gangsta rap. Et cette dernière se rappelle aujourd'hui à notre bon souvenir.

Le Supreme NTM a en effet construit en partie son succès sur une imagerie et des textes violents, des appels à la révolte qui ont trouvé un écho profond dans les mêmes banlieues qui aujourd'hui pratiquent la guérilla urbaine. La contestation de l'autorité établie est particulièrement évidente dans le morceau "Police", paru en 1993 sur l'album "J'appuie sur la gâchette" et qui d'ailleurs sera interdit de radiodiffusion. Extrait :

Confiance en qui? La police, la justice, tous des fils,
Corrompus, dans l'abus ils puent;
Je préfère faire confiance aux homeboys de ma rue, vu!
Pas de temps à perdre en paroles inutiles;
Voilà le deal:
Éduquons les forces de l'ordre pour un peu moins de désordre.
Police machine matrice d'écervelés mandatés par la justice sur laquelle je pisse.
Police machine matrice d'écervelés mandatés par la justice sur laquelle je pisse.

L'album suivant de NTM, intitulé "Paris sous les bombes", diffuse 2 ans plus tard des messages qui vont dans un sens similaire. Il est en particulier intéressant de citer "Qu'est-ce qu'on attend ?" pour montrer que les violences urbaines, et la rupture qu'elle trahissent, a été clairement influencée par cette contre-culture puissante et nihiliste :

Mais qu'est-ce, mais qu'est-ce qu'on attend pour foutre le feu ?
Les années passent, pourtant tout est toujours à sa place
Plus de bitume donc encore moins d'espace
Vital et nécessaire à l'équilibre de l'homme
Non personne n'est séquestré, mais c'est tout comme
C'est comme de nous dire que la France avance alors qu'elle pense
Par la répression stopper net la délinquance
S'il vous plaît, un peu de bon sens
Les coups ne régleront pas l'état d'urgence
A coup sûr...
Ce qui m'amène à me demander
Combien de temps tout ceci va encore durer
Ça fait déjà des années que tout aurait dû péter
Dommage que l'unité n'ait été de notre côté
Mais vous savez que ça va finir mal, tout ça
La guerre des mondes vous l'avez voulue, la voilà
Mais qu'est-ce, mais qu'est-ce qu'on attend pour foutre le feu ?
Mais qu'est-ce qu'on attend pour ne plus suivre les règles du jeu ?

Pourtant, NTM n'est pas le groupe le plus violent du paysage rap français. Après seulement 2 albums, le groupe Sniper s'est distingué par une rhétorique encore plus radicale, qui là aussi explique en partie son succès commercial. Le morceau "Nique le système", en 2002, est ainsi un réquisitoire et un rejet complets de la société française, qui contient un refrain purement guerrier :

Niquer l'systeme, ils auront le feu car ils ont semé la haine,
Qu'on les brule, qu'on les pende ou qu'on les jette dans la Seine,
La jeunesse du ghetto a la rage qui coule dans les veines, il faut briser les chaînes

L'intention insurrectionnelle est encore plus claire dans le titre générique "La France", paru en 2001 sur l'album "Du rire aux larmes". De façon répétitive et parfois presque hypnotisante, ce texte renferme à lui seul toutes les pulsions et toutes les justifications qui aujourd'hui apparaissent dans les propos des émeutiers interrogés à la sauvette par les médias. Extrait :

Faut que ça pète ! Tu sais que le système nous marche dessus
Nous on baisse pas la tête on n'est pas près de s'avouer vaincus
Des frères béton tous victimes de trahison,
T'façon si y aurait pas de balance y aurait personne en prison
La délinquance augmente même les plus jeunes s'y mettent
Pètent des bus parlent de braquage et à l'école ils raquettent
Des rondes de flics toujours là pour nous pourrir la vie
Attendent de te serrer tout seul et te font voir du pays
Emeute qui explose ça commence par interpellation
Suivie de coups de bâtons et ça se finit par incarcération
T'façon on se démerde, mec ici on survit,
Fume des substances nocives pour apaiser les ennuis
La galère n'arrange rien au contraire elle empire les choses
Si certains prennent des doses c'est pour penser à autre chose
Les frères sont armés jusqu'aux dents, tous prêts à faire la guerre
Ça va du gun jusu' au fusil à pompe, pit bull et rotweiller
A quoi ça mène, embrouille de cité, on se tape dessus
Mais tu te mets à chialer lorsque ton pote se fait tirer dessus
Encore un bico ou un négro, les babylons sont fiers,
Ça les arrangent ce coup là y aura pas besoin de bavure policière
Frère je lance un appel, on est là pour tous niquer
Leur laisser des traces et des séquelles avant de crever.

Ces textes révèlent certainement en grande partie l'environnement sémantique dans lequel s'inscrivent les violences urbaines françaises, et que d'autres facteurs ont contribué à transformer en guérilla ouverte. Ils montrent également que les affirmations selon lesquelles les propros très durs de Nicolas Sarkozy auraient à eux seuls mis le feu aux banlieues ignorent totalement les pyromanes qui s'y activent depuis plus de 15 ans. Le domaine du sens possède une inertie considérable, et il faut souvent des années pour faire évoluer certaines perceptions. La culture hip hop française a joué un rôle central dans la préparation du conflit qui aujourd'hui ne peut plus être ignoré.

En même temps, il ne faut pas sombrer dans le même excès et accuser les groupes de rap d'avoir exclusivement appelé à l'insurrection armée. Aux côtés des hymnes à la haine, leurs textes comptent aussi des cris évidents de souffrance, les marques de blessures jamais cicatrisées. L'une d'entre elles est notamment l'absence ou la distance du père, et donc ce vide dans l'autorité, qui est le thème choisi par NTM avec "Laisse pas traîner ton fils" en 1998 et par Sniper en 2003 avec "Sans [re]pères". Ou quand le cumul des drames familiaux vient se greffer sur les drames sociétaux pour fabriquer une jeunesse ennemie, dopée par la contre-culture rebelle et prisonnière de l'économie illégale.

Posted by Ludovic Monnerat at 9h24 | Comments (20)

5 novembre 2005

Une soirée à la SNO

Ce soir, j'étais invité par la Société neuchâteloise des officiers afin de donner une conférence à l'issue de son assemblée générale annuelle, au Landeron. Il s'agissait de mon quatrième exposé privé en l'espace de 2 semaines, cette fois-ci sur le thème de la puissance ; à chaque fois, c'est pour moi une excellente occasion de diffuser mes idées, en l'occurrence mon quadrant stratégique, et surtout d'avoir de vive voix des réactions à ces concepts - tout en faisant connaissance avec des personnes de qualité, venant de milieux divers, ce qui reste l'un des immenses avantages du système de milice. Généralement, le retour est très positif, et cette soirée n'y a pas fait exception. Le nombre d'heures investies sur mon fichier PauvrePoint semble justifié! :)

Il est intéressant de relever que les deux sujets les plus débattus suite à la conférence, durant l'apéritif ou pendant le repas, ont été la situation en Irak et les violences urbaines en France. Ce dernier en particulier suscite du grandes inquiétudes, par la remise en cause qu'il constitue de nos sociétés au sens le plus large, et par la perspective d'une guerre civile inévitable. En se demandant bien sûr dans quelle mesure une telle situation peut se reproduire en Suisse.

Posted by Ludovic Monnerat at 22h57 | Comments (4)

Une provocation en duel

L'extension des violences urbaines en région parisienne et dans le reste du pays augmente un peu plus la pression sur les autorités politiques. Mise au jour par les médias, qui désormais reproduisent les informations de la police, cette situation chaotique est émaillée d'épisodes stupéfiants : une handicapée intentionnellement brûlée vive, un enfant de 10 ans interpellé avec de l'essence, ou encore des écoles maternelles mises à feu. La France est contrainte d'admettre que son territoire est désormais l'objet d'une guérilla opportuniste et décentralisée, dont l'objectif à la fois simple et commun - l'action violente - favorise la coordination.

Cette primauté de l'apparence sur la substance est confirmée par le fait que les meneurs sont des récidivistes qui entraînent à leur suite, par l'esprit grégaire propre aux bandes armées, des individus lambda. C'est bien à une révolte contre l'autorité et la normalité à laquelle nous assistons, un refus du modèle républicain traditionnel rendu responsable de tous les maux. Une rupture totale avec l'identité française majoritaire, qui s'est produite en parallèle dans toutes les zones de non droit des grandes villes et qui aujourd'hui s'impose au public - avec des années de retard largement dues au politiquement correct.

La question pour le gouvernement est de savoir comment répondre à cette provocation en duel, à cette invitation au combat que lui lance chaque soir la frange la plus nihiliste de ses administrés. A ce sujet, je cède la parole à Stéphane du Meilleur des Mondes, qui a mis en ligne hier une analyse remarquable de cette problématique. Extrait :

Le paradoxe du mécanisme de provocation-répression en cours, c'est qu'il constitue une impasse pour le gouvernement. Il en sortira forcément perdant, non par incompétence - pour une fois - mais parce qu'il est trop tard.
Si l'insurrection est matée par la force, les banlieues françaises feront bloc autour de ceux qui se présenteront comme "victimes". La solidarité jouera à plein et renforcera le communautarisme de ceux qui se sentent de plus en plus étrangers à la société française tout en vivant en France. La répression fournira également d'excellentes justifications pour de nouvelles actions plus violentes et mieux préparées. Il néanmoins est peu crédible qu'un élu prenne le risque politique de faire couler le sang [...]
Si l'insurrection est dénouée par "le dialogue", les insurgés auront obtenu une tribune grâce à la violence, démonstrant ainsi l'efficacité de l'utilisation de la force comme outil politique. Cela fournira un excellent prétexte pour tous ceux qui hésitaient à se lancer le long de ce chemin. Cette hypothèse est peu probable, les insurgés se remarquant surtout par leur nihilisme - ils n'ont guère de revendications intelligibles - et leur absence de leader.
Si l'insurrection finit par s'éteindre par lassitude, l'impuissance de l'Etat français sera démontrée aux yeux de tous et poussera les nombreux groupes qui cherchent à le miner à se lancer dans des actions encore plus téméraires. Une fois de plus, ce sera reculer pour mieux sauter. C'est l'issue la plus probable, le nombre de voitures à incendier n'étant pas infini. Evidemment, lorsque le calme reviendra bon an mal an les politiciens crieront victoire; le score sera pourtant en faveur des insurgés, qui n'auront nullement été mis en déroute à la suite de cet épisode.
Il n'y a aucune sortie honorable.

Etant entendu que l'honneur n'est pas nécessairement la priorité d'un Etat contesté dans son existence même, je pense néanmoins que l'emploi résolu de la force est la seule option réaliste, même si le réflexe de solidarité se produira. Parce que les éléments chargés ponctuellement de restaurer l'ordre ne seront pas les mêmes que ceux qui le feront respecter durablement, parce que le masque de la répression peut être distingué du visage de la prévention, parce que la présence policière normale peut devenir au pire un moindre mal en regard d'une présence militaire extraordinaire. Même si celle-ci implique des risques considérables d'escalade.

Dans tous les cas, j'espère pour la France que ses dirigeants politiques ont compris qu'ils sont en définitive la cible principale des violences urbaines commises dans le pays, que c'est bien la légitimité du pouvoir - forgée dans les urnes et rongée dans les rues - qui ne cesse de faiblir. Et que cette menace est, à terme, des plus graves. On risque toujours sa peau dans un vrai duel.

COMPLEMENT I (6.11 0940) : Un duel qui continue, par une dixième nuit de violences urbaines plus intenses encore que les précédentes, avec 1295 voitures brûlées, des affrontements acharnés et une extension des zones touchées. Compte tenu des 312 interpellations effectuées par la police et de la difficulté à les mener face à des bandes armées très mobiles, les effectifs de l'intifada française se comptent par milliers, probablement entre 5000 et 10'000, et peut-être plus. De ce fait, l'effort demandé aux forces de police doit commencer à devenir particulièrement lourd, ce d'autant que la perspective de violences mimétiques en province doit freiner les transferts de forces. En continuant dans cette direction, je vois mal comment l'emploi de l'Armée de Terre peut être évité - ne serait-ce qu'en reprenant ponctuellement des fonctions assurées par les gendarmes dans d'autres domaines.

Je ne crois pas qu'il faille voir l'emploi de l'Armée de Terre comme prenant la forme de soldats patrouillant Famas en bandouillère : ce serait précisément une invitation à la bavure, à l'affrontement à balles réelles. D'une part, les éléments terrestres français possèdent également des équipements anti-émeutes et le savoir-faire pour l'employer (transmis par la Gendarmerie et développé au Kosovo). D'autre part, c'est plutôt le déploiement de véhicules blindés, insensibles aux cailloux et plus résistants aux cocktails molotov, qui pourrait apporter une composante bienvenue. Etant entendu que quelques canons à eau seraient relativement dissuasifs au fur et à mesure que les températures descendent.

Posted by Ludovic Monnerat at 9h27 | Comments (14)

4 novembre 2005

A l'aube de la guerre ?

Pris dans le courant incessant de l'actualité, les comptes-rendus des différentes violences commises en région parisienne peuvent prendre l'aspect d'une anomalie. Il est tentant de n'y voir que des échauffourées passagères, de se persuader que la raison reprendra le dessus, que les éléments modérateurs des quartiers dits sensibles parviendront à calmer les « jeunes » et revenir à une normalité rassurante. Peut-être d'ailleurs en sera-t-il ainsi ; de toute manière, il est souvent difficile de cerner tout de suite comment certains événements, par l'enchaînement qu'ils occasionnent, font office de charnière et révèlent brutalement ce qui se préparait depuis longtemps.

Une analyse dépassionnée m'amène à penser que ces affrontements sont les signes avant-coureurs d'un conflit inévitable. La France compte aujourd'hui des dizaines de milliers de jeunes hommes d'origine extraeuropéenne qui, pour différentes raisons, sont en rupture totale avec la société qui les a accueillis. Ils ont développé une mentalité d'enfants-soldats et sont devenus des combattants opportunistes, des ennemis pour le pays dans lequel ils vivent. Ils ont conquis au fil des ans leur territoire et n'y tolèrent aucune autre autorité que celle des aînés, des trafiquants et des religieux. Ils sont constitués en bandes armées qui n'hésitent pas, avec l'élan donné par le nombre et l'adrénaline, à s'attaquer directement aux forces de sécurité, considérées comme des bandes rivales, et aux symboles de l'Etat français.

La grande question est donc celle-ci : est-il possible de ramener ces individus shootés à l'irrespect dans un chemin légal, dans une existence respectueuse des lois en vigueur ? Pour une partie d'entre eux, sans aucun doute ; pour tous, certainement pas. La voie de la résistance armée, via le terrorisme ou le crime organisé, est celle qu'ils choisiront - indépendamment de tout ce que l'Etat peut faire pour eux. Et ils seront d'autant plus nombreux à le faire que cette existence apparaîtra gratifiante, étanchera leur soif de repères, satisfera leur besoin de reconnaissance. Les guerriers perpétuels sont l'un des symptômes des Etats effondrés, des sociétés en situation d'échec. C'est un diagnostic révélateur des cités européennes que de les voir apparaître.

Sommes-nous donc l'aube d'une guerre ? Je ne vois aucun argument me permettant de répondre par la négative. Ce continent connaîtra bientôt un conflit dont il sortira transformé, une guerre que les flux migratoires, la déliquescence de l'autorité, le relativisme moral et la concurrence des cultures rendent à mon sens inévitable, un affrontement qui a déjà commencé. Ce sera une guerre différente, à la fois subversive et symbolique, déclarée et décentralisée, intermittente et intense, qui verra le chaos et l'intégrisme s'allier pour combattre la normalité. Une intifada communautaire et générationnelle, une succession d'affrontements ponctuels et épidermiques, greffés sur le lent corps-à -corps des identités. Une alternance de séismes assez intenses pour blesser profondément et assez espacés pour faire douter de leurs prochaines occurrences.

Il s'agit désormais de savoir si nous serons capables de mener ce conflit avant tout dans nos têtes, ce qu'il est encore temps de faire, ou si nous le subirons essentiellement dans notre chair. En étant bien conscient qu'il faut être prêt à l'un comme à l'autre.

Posted by Ludovic Monnerat at 17h34 | Comments (28)

Une tranche de calme

SoleilSapins.jpg

Parce que le monde n'est pas fait que de menaces génocidaires, de guérillas urbaines, de subversions terroristes, de liquidations ciblées ou de catastrophes naturelles, voici une image toute simple, prise voici 3 semaines non loin de là où je vis. Histoire d'apprécier une tranche de calme avant une journée animée...

Posted by Ludovic Monnerat at 7h20 | Comments (4)

3 novembre 2005

Attaquants contre attaquants

Le Washington Institute for Near East Policy vient de publier un article visant à contredire la notion selon laquelle les attentats terroristes ont généralement des coûts modiques. La conclusion de l'auteur est de dire que toute dépense, même relativement basse, laisse néanmoins des traces plus fiables que les renseignements de source humaine, et donc susceptibles d'être exploitées. Une affirmation tout à fait pertinente dès lors que les circuits financiers modernes sont utilisés.

Cette analyse est cependant passée à côté d'un élément central, à savoir la relation entre les coûts d'une action et sa modalité. Même s'ils sont généralement sous-évalués, ces coûts restent en effet modestes :

There are few reliable data on the cost of attempting terrorist attacks. One account from terrorists themselves is the Jordanian Islamic Action Front (IAF) statement that Hamas's July 31, 2002, bombing of Hebrew University cost $50,000. An attempt to estimate the cost of major terrorist attacks was made in an August 2004 UN Monitoring Team Report on al-Qaeda and the Taliban. Consider its estimate for the costs of various terrorist attacks:
.Madrid train bombings, March 11, 2004: $10,000
.Istanbul truck bomb attacks, November 15 and 20, 2003: $40,000
.Jakarta JW Marriot Hotel bombing, August 5, 2003: $30,000
.Bali bombings, October 12, 2002: $50,000
.USS Cole attack, October 12, 2000: $10,000
.East Africa embassy bombings, August 7, 1998: $50,000

Le raisonnement de l'auteur, selon lequel les préparatifs indirects et les mesures d'accompagnement aboutissent à multiplier les dépenses ci-dessus, omet de considérer le caractère offensif - sur le plan tactique du moins - de l'attentat terroriste. Par définition, les auteurs des attaques ont en effet l'initiative, choisissent l'instant et le lieu de leur action, et donc peuvent focaliser leurs ressources sur l'objectif retenu. Au contraire, et même en ayant des renseignements très précis, se prémunir contre un attentat terroriste exige des mesures protectrices de grande envergure, des dispositifs systématiques qui ont un coût élevé. L'environnement médiatique fournit gratuitement à l'attaquant l'essentiel des effets recherchés, alors que le défenseur doit multiplier les actions préventives.

Ce déséquilibre s'exprime certainement par une disproportion financière, même si les vies humaines n'ont pas de prix : les 600 milliards de dollars perdus dans le monde suite aux attentats du 11 septembre, dont la préparation et l'exécution ont coûté 500'000 dollars, sont certes une justification pour des mesures de sécurité renforcées ; celles-ci n'en sont pas moins un fardeau financier et moral. Au fond, ce n'est pas la modicité des dépenses qui fait de l'attentat terroriste un mode d'action aussi tentant, mais bien son mode de pensée, ce targeting sociétal qui outrepasse toutes les frontières traditionnelles. S'en défendre entièrement est tout bonnement impossible.

Il ne reste donc que la contre-offensive, la déstabilisation de l'attaquant par l'attaque de ses propres bases, à la fois géographiques, financières et sémantiques. Nul besoin d'être grand clerc pour remarquer que la stratégie américaine de l'après-11 septembre s'en rapproche étroitement. Le bouclier reste vain sans le glaive - et la volonté de s'en servir.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h57 | Comments (5)

L'éclatement de l'espace

L'élargissement des émeutes en région parisienne et leur évolution vers la guérilla urbaine - 250 voitures brûlées dans la nuit de mardi à mercredi selon certaines sources - révèlent des fractures, des décalages et des antagonismes trop longtemps niés ou sous-estimés. Ce phénomène n'a cependant rien de spécifique à la France, et trouve au contraire un écho dans d'autres émeutes, survenues au Danemark, en Suède ou encore en Grande-Bretagne. Les causes y sont globalement les mêmes : une population immigrée en panne d'intégration, une jeunesse désoeuvrée à l'identité incertaine, des zones de non droit provoquées par des années de laxisme, et un civisme rongé par le communautarisme et l'influence islamique.

En portant un regard à la fois extérieur et analytique sur ces violences, et surtout les zones dans lesquelles elles prennent place, je suis amené à constater qu'une bonne partie des grandes villes européennes comprennent non seulement des secteurs semi-permissifs, dans lesquelles les forces de sécurité n'ont qu'une présence intermittente, mais également des secteurs carrément non permissifs, où leur venue est en soi un casus belli. Si le désoeuvrement et la vengeance semblent les facteurs déclencheurs des émeutes en banlieue parisienne, le transfert presque total de l'autorité à des leaders communautaires et/ou spirituels - « les grands frères » et « les barbus » - est la cause déterminante de ces réactions violentes. Les sociétés européennes ont laissé s'établir et enfler des poches hostiles qui maintenant les défient.

Reconnaître la présence d'un ennemi intérieur est une prise de conscience importante, et je suppose que les images de violences diffusées par les chaînes TV françaises depuis une semaine vont y concourir. Mais le phénomène ne s'arrête pas là : le plus important consiste à voir qu'un tel processus se produit parallèlement en bien d'autres lieux du continent. Nous vivons à une époque où chaque société tend à refléter, comme un fragment d'hologramme, les luttes majeures de la planète. Quand les jeunes de Seine-Saint-Denis se mettent à utiliser Internet pour communiquer entre groupes, proposer des renforts et coordonner des actions, ils ne font que reproduire des comportements rendus possibles par la technologie et acceptables par l'idéologie. L'une comme l'autre se répandent sans difficulté à travers les frontières. L'espace est transformé, éclaté par la mise en réseau des haines, des croyances et des connaissances.

A l'instant où j'écris ces lignes, mon train quitte la gare de Bienne en parallèle d'un train de marchandises qui transporte une vingtaine de chars de grenadiers 2000. Voilà qui ne pouvait mieux souligner la question de l'action coercitive face à cette mondialisation de la violence, à cette fusion global / local par laquelle la circulation des personnes est dopée par celle des idées. La disparition des lignes de front, caractéristique des conflits modernes, se fait en parallèle avec la multiplication des lignes de séparation au sein même des sociétés, avec l'essor des segmentations qui délimitent sur notre propre sol - une notion d'ailleurs largement périmée - les zones amies, neutres et hostiles. Que ces dernières soient susceptibles un jour d'y voir l'engagement des armées relève à mon avis de l'évidence.

Les émeutes qui embrasent Paris ne portent pas la marque du djihad, mais celle de sociétés post-modernes où la perte du sens civique, la dilution des identités et l'exclusion économique favorisent l'importation des causes et le détournement de l'autorité. La menace n'en est pas moins sérieuse.

COMPLEMENT I (3.11 1730) : Plusieurs articles lus aujourd'hui fournissent des informations complémentaires. En premier lieu le résumé des violences de la nuit passée, qui annonce 4 tirs à balles réelles et 177 voitures brûlées. Un extrait de quelques discussions entre jeunes sur des blogs, avec un français stupéfiant. Une analyse du phénomène par Jean-François Mattéi, qui met sur le doigt sur 4 causes conjuguées (banalisation de la violence, trahison de la langue, renoncement de l'Etat et démission des élites responsables). Et un reportage sur les mariages organisés dans la communauté turque à Hambourg, qui contribuent à la fracture de la société allemande par l'importation d'une minorité qui ne veut ni ne peut s'intégrer.

COMPLEMENT II (3.11 1815) : Ce billet permet d'avoir une perspective confirmant le phénomène décrit ci-dessus. Il affirme notamment que l'emploi de l'armée pour juguler cette guérilla urbaine en devenir sera repoussé par la nécessité de nier l'ampleur du conflit, et par la volonté de s'incliner devant une minorité redoutée.

COMPLEMENT III (3.11 2000) : Sur les conseils ci-dessous de fingers, que je remercie au passage, j'ai recherché et retrouvé la grille d'évaluation des violences urbaines de Lucienne Bui Trong : l'environnement, l'autorité, l'uniforme, le caillassage, l'attroupement, le guet-apens, la mini-émeute et la guérilla. Un degré supplémentaire devrait probablement être ajouté : l'insurrection.

COMPLEMENT IV (4.11 1345) : Les violences urbaines se sont poursuivies pour la huitième nuit consécutive en banlieue parisienne, avec moins d'affrontements mais plus d'incendies de véhicules (400). Ces actions sont apparemment menées par de petits groupes, parfois très jeunes, qui mènent des raids ponctuels et évitent le contact avec les forces de l'ordre (1300 agents de police spécialement déployés). Ce qui laisse certains spectres se profiler à l'horizon noirci du pays...

Posted by Ludovic Monnerat at 7h38 | Comments (25)

2 novembre 2005

Le bilan d'octobre

Comme d'habitude, je profite de ce début de mois pour remercier chaleureusement celles et ceux qui lisent régulièrement ce carnet et qui prennent part à ses débats. La fréquentation au mois d'octobre a connu une nouvelle augmentation du nombre quotidien de visites (1217 contre 1125), avec une hausse également au niveau des pages vues chaque jour (3068 contre 2641) ainsi que des hits (6456 contre 5096). Cette popularité croissante est un bel encouragement à persévérer !

La tradition d'ajouter une note humoristique à ces chiffres sera bien entendu respectée. Voici donc quelques commentaires à certaines entrées grâce auxquelles les moteurs de recherche ont envoyé d'honorables visiteurs par ici :

Bref, merci à tout le monde !

Posted by Ludovic Monnerat at 10h39

1 novembre 2005

Iran : le prix de l'inaction

Les déclarations génocidaires du président iranien n'auront somme toute provoqué que des remous limités : la communauté internationale a globalement condamné son appel répété à rayer Israël de la carte du monde, mais sans entreprendre aucune action concrète ; les Etats-Unis restent en embuscade, préférant laisser la vedette à une Europe qui s'est ponctuellement gargarisée de mots avant d'en revenir à ses troubles domestiques. L'appel à la protestation lancé par Marek Halter dans Le Monde est un bon résumé de la situation actuelle des Européens : une morale omniprésente, prompte à l'indignation compulsive, sans la volonté ni la capacité immédiate d'imposer à autrui un comportement différent.

Mais était-il vraiment impossible d'entreprendre la moindre action à l'encontre du gouvernement iranien ? Lorsque la Syrie est sommée de coopérer sous peine de sanctions implicites pour avoir ourdi le meurtre d'un seul homme, comment est-il possible que la volonté d'annihiler un pays entier ne fasse l'objet d'aucune action coercitive ? La vérité, c'est que l'Europe a parfaitement les moyens d'exercer une pression politique, économique et militaire sur l'Iran. Son influence internationale, son impact dans les échanges commerciaux ainsi que ses capacités aériennes et aéronavales suffisent certainement à avoir un impact sur les décisions des mollahs. C'est bien la volonté qui fait défaut.

Au fond, les dirigeants européens aimeraient bien que Mahmoud Ahmadinejad n'ait jamais tenu de tels propos, qu'ils ne les ait pas obligés à prendre une position tranchée. Ils vont d'ailleurs rapidement s'efforcer de les oublier, ces mots qui démasquent, ces phrases gorgées de haine, et les mettre sur le compte d'une errance passagère. Il est tellement plus agréable, plus reposant d'être ami avec tout le monde - ou du moins de s'en persuader ! Lorsque l'on s'escrime à préserver un statu quo au demeurant illusoire, lorsque l'on pense pouvoir conserver une prospérité qui s'est construite sur la transformation, agir à l'encontre de l'Iran devient un risque insupportable. La peur du changement plébiscite l'inaction.

Que celle-ci ait souvent un prix exorbitant ne change rien à l'affaire. Puisqu'il est possible à son président de clamer son intention de détruire Israël sans conséquence grave, voilà qui ne peut qu'encourager l'Iran à poursuivre sur cette voie. Comme toujours, refuser la confrontation lorsque des intérêts sont manifestement contraires ne fait que la différer et augmenter son ampleur. La menace iranienne devra tôt ou tard recevoir une réponse adaptée. Et si des arsenaux nucléaires viennent se mêler à l'affaire, cela pourrait nous inspirer des regrets éternels!

COMPLEMENT I (2.11 1815) : En annonçant son intention d'accélérer son programme nucléaire et de remplacer 40% de ses ambassadeurs, dont apparemment les plus favorables à l'Occident, l'Iran s'inscrit toujours plus dans une logique de confrontation. Son président se comporte largement comme si une guerre était inévitable, et comme si elle devait être préparée au mieux.

De ce fait, il est intéressant de lire cet article dans lequel le directeur d'un think tank conservateur américaine affirme que la menace iranienne doit être conjurée par une offensive politique, par une campagne de désinvestissement et par une réduction de la dépendance pétrolière. Mais toutes ces mesures ne peuvent faire effet qu'à moyen ou long terme, et c'est bien par l'action militaire que la situation pourra être gérée, stabilisée ou au contraire transformée. J'y reviendrai prochainement.

COMPLEMENT II (3.11 1045) : L'inaction a peut-être un prix, comme je le pense, cela n'empêche pas Alexandre Adler de la recommander ce matin dans Le Figaro. Voilà ce que nous devrions faire :

"...les États occidentaux se doivent donc de ne pas jouer dans les mains de l'incendiaire et de laisser sans trop de hâte monter la contre-offensive des forces de la raison qui, tout comme à Damas et à Riyad, sont à Téhéran encore majoritaires."

Laissons donc agir les forces raisonnables qui existent dans ces pays, en espérant qu'elles parviendront à leurs fins tout aussi raisonnables. Et que faire si les forces déraisonnables concentrent dans leurs mains toutes les rênes du pouvoir? Alexandre Adler ne semble pas envisager un tel développement de la situation. Il est stupéfiant de constater à quel point un homme aussi intelligent peut démontrer aussi peu de volonté. Comme quoi la connaissance et le bon sens sont deux choses bien distinctes...

COMPLEMENT III (3.11 2050) : Sur la question des paroles et des actes concernant, cet article révélant le soutien de l'Iran aux familles d'attentats terroristes palestiniens est assez révélateur. Pour autant qu'il soit véridique ; les informations qu'il fournit sont toutefois cohérente avec le rôle joué depuis des années par l'Iran.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h59 | Comments (19)

Une caserne automnale

CaserneMezener.jpg

La caserne Mezener date du XIXe siècle, mais sa rénovation récente lui donne une infrastructure de première qualité : ce n'est pas tous les jours que l'on peut travailler et instruire dans un environnement en réseau, avec 2 beamers dans la salle, un visualiseur (projetant des documents écrits) et toute une installation audio/vidéo. Vu de l'extérieur, on ne pourrait s'en douter! surtout avec le charme de cette saison.

Posted by Ludovic Monnerat at 12h56 | Comments (2)