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22 octobre 2005

Une suspension mystérieuse

La suspension du général Henri Poncet et de deux autres cadres de l'Armée de Terre française, voici 5 jours, continue d'alimenter de nombreuses discussions. Cette décision, prise et annoncée très rapidement, a en effet une dimension politique et symbolique trop importante pour être passée sous silence. Elle s'inscrit dans le cadre d'une opération extérieure controversée, la mission Licorne en Côte d'Ivoire, mais aussi dans le cadre des tensions corporatistes que connaissent les armées françaises. Et ces deux orientations amènent aujourd'hui des perspectives très différentes sur l'événement.

D'un côté, cet éditorial d'un quotidien africain diffusé sur le site allAfrica.com donne le ton : la suspension du général Poncet n'est que la partie émergée d'actions bien plus répréhensibles que la mort douteuse d'un criminel de grand chemin sur terre ivoirienne. Le rétention de certains documents confidentiels amène ainsi l'auteur à conclure de façon claire :

De là à penser que la suspension du général Henri Poncet est liée plus aux évènements de novembre 2004 qu'à l'accrochage du 13 mai 2005, il n'y a qu'un pas que beaucoup en Côte-d'Ivoire franchissent déjà , en affirmant que Jacques Chirac et Alliot-Marie prennent par cette sanction, leurs précautions en criminalisant par anticipation le général Poncet et en préparant l'opinion à ne retenir que sa seule culpabilité dans les horreurs qui ne devraient pas manquer d'être mises à nue sur la présence militaire de la France en Côte-d'Ivoire.

D'un autre côté, cet article publié dans Valeurs Actuelles propage largement le point de vue des militaires, et notamment des unités concernées par la suspension de leur hiérarchie. L'auteur parle ainsi de règlement de compte à l'endroit du général Poncet, ce qui expliquerait la main lourde du pouvoir politique :

Henri Poncet [est] beaucoup plus apprécié de ses subordonnés que de ses supérieurs. Formé dans les parachutistes des troupes de marine, familier des complexités africaines et des missions les plus tordues, Poncet commanda le 3e régiment parachutiste de Carcassonne, puis le Cos (commandement des opérations spéciales). Il ne s'y est pas fait que des amis. Le Cos suscite admiration, envie et parfois antipathie. À sa tête, Poncet a agacé quelques-uns de ses pairs - « Trop secret, trop manÅ“uvrier » - probablement ceux qui multiplient les notes de service pour éviter d'avoir à prendre les décisions délicates, les "betteraviers" dans le jargon. [...] L'état-major des armées a lancé une enquête de commandement, sur la foi du mouchardage, tardif, d'un militaire rongé par le remords.

Que peut-on conclure de tout cela?

Premièrement, qu'il semble bien avoir eu une manipulation des faits survenus en mai 2005 pour protéger la troupe, car le tir de 650 cartouches contre un seul homme n'est pas exactement compatible avec la notion de légitime défense. Des mensonges ont été écrits et sont remontés via la voie hiérarchique. Que celle-ci fasse l'objet d'une enquête est légitime.

Deuxièmement, que les opérations militaires modernes ont une sensibilité politique suffisamment forte pour que les officiers du plus haut rang fassent office de fusible lorsque le besoin s'en fait sentir. La mission des armées françaises en Côte d'Ivoire est aussi confuse que difficile. Le contrôle étroit de ses armées semble une réponse à cette situation.

Troisièmement, que la position de la France en Afrique est suffisamment fragile pour que son image doive être protégée par des mesures énergiques. Les dirigeants français, profondément critiques à l'endroit des Etats-Unis et de certaines bavures de leurs soldats, ne peuvent évidemment tolérer de subir pareil traitement de la part de la communauté internationale et africaine.

COMPLEMENT (25.10 0910) : On en sait un peu plus sur les circonstances de cette suspension, si l'on en croit cet article du Monde. La dissimulation des faits au CEMA, en visite en Côte d'Ivoire peu après l'incident, a apparemment pesé lourd dans la balance.

Publié par Ludovic Monnerat le 22 octobre 2005 à 9:56

Commentaires

La haut-responsable militaire est la dernière marche avant le politique. A ce petit jeu, les politiques français sont très doués. Dans le civil également, des têtes sont déjà tombées sous la république chiraquienne sans que cela n'éclabousse vraiment le pouvoir (affaires des hôtels particuliers).
Cette suspension ne me surprend pas du tout.
On ne peut s'en prendre qu'aux gens qui travaillent. Ceux qui ne font rien, ne risquent rien. Suspendre cet officier c'est aux yeux des personnes averties, reconnaître son efficacité.

Publié par Ares le 22 octobre 2005 à 11:48

J'ai des doutes sur le « Premièrement », très franchement, si un adjudant a « pété les plombs », ce n'est pas le premier et il y a déjà eu des suspensions/condamnations qui montrent que la protection de la troupe n'est pas un réflexe automatique.

Je crois surtout que le commandement a voulu supprimer les bénéfices psychologiques et l'instrumentalisation que les miliciens pro-FPI auraient (ont) retiré d'un tel événement. Ce n'est pas à ce général que l'on peut donner des leçons d'action psychologique. Il a donc pris la décision de ne pas donner de munitions à l'ennemi alors que ses hommes étaient encore sur le terrain, je le comprends, pas l'échelon politique, et c'est bien dommage pour des gens qui prétendent commander.

Le Figaro et le Monde commencent déjà à ne plus prendre de gants lorsqu'ils parlent des événements de novembre 2004, et des quotidiens comme « Fraternité Matin » sont cités en référence dans des quotidiens français sérieux!

Un beau gâchis (de plus).

Publié par nobody le 22 octobre 2005 à 14:17

Quand on parle de "préserver l'image de la France", on peut ausi se demander vis-à -vis de qui. Les Africains jugent-ils l'exécution d'un criminel en-dehors des formes légales de la même façon que les Bien-pensants à l'occidentale. ? L"'image" donnée par une telle sanction pourrait aussi bien être celle de la faiblesse. Et même vis-à vis des Bien-pensants susmentionnés, pourquoi craindre qu'ils s'en prennent à ceux qui sont dans le "bon" camp - celui de la haine anti-américaine? On les a vus trop indifférents aux massacres d'innocents et trop empressés à défendre des tortionnaires contre ceux qui voulaient les empêcher de nuire pour qu'on puisse s'attendre à ce qu'ils s'"indignent" équitablement de transgressions purement formelles du droit.

Publié par Hunden le 22 octobre 2005 à 16:07

La Raison d'État ( breveté SGDG ) une valeur sure française comme le Champagne, la France une société distincte dans le monde ;-)

Publié par Yves-Marie SENAMAUD le 22 octobre 2005 à 18:31

Mais aussi injuste (sous toutes réserves) que peut sembler cette suspension, Poncet, c'était pas aussi le commandant d'une certaine Opération Turquoise pendant le génocide du... Rwanda ?

Publié par jc durbant le 23 octobre 2005 à 9:55

En tout cas, rude semaine pour la "Patrie des droits de l'Homme" qui,

après les remous provoqués par la mise en examen de ses pétro-diplomates, voit la suspension du jour au lendemain de son... 1er général 4 étoiles (4e étoile justement reçue pour ses services en... Côte d'Ivoire ! tout comme d'ailleurs la décoration reçue le 14 juillet dernier des mains de Chirak lui-même ! - sans parler de sa présence déjà au Rwanda lors du génocide) !

Mais de là à parler de crime de guerre parce qu'un coupeur de routes notoire tente de s'enfuir et qu'il se fait abattre dans une zone de guerre! ? (quand même 650 cartouches, faudrait peut-être qu'ils apprennent un peu à viser, non ? ou alors, ils voulait en faire quoi ? de la! viande hachée ?)

Mais peut-être que c'est comme ça que les Français (et d'abord leurs médias) vont enfin comprendre que des opérations de police ou militaires internationales sont pas à l'abri des bavures, et pas seulement quand elles sont! AMÉRICAINES ?

En attendant, après l'excellent politiquearabedelafrance, à quand un blog... politiqueafricainedelafrance ?


Publié par jc durbant le 23 octobre 2005 à 11:48

Les mêmes qui le condamne aujourd'hui n'auront pas de problèmes à serrer la main à Nasrallah (Hezballah) ce soir-même.

Publié par Mikhaël le 24 octobre 2005 à 17:18

Alors ? Tir au pigeon , ou... snuff movie ?

selon, une source militaire proche du dossier, "Blessé légèrement à la jambe", Fabien Mahé, surnommé le "coupeur de route" , était soupçonné de plusieurs meurtres et viols, a été "étouffé avec un sac plastique puis transféré à l'hôpital de Man" (ouest de la Côte d'Ivoire) ...

Un soldat français a étouffé un Ivoirien avec un sac en plastique
LEMONDE.FR | 27.10.05 |

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Publié par jc durbant le 27 octobre 2005 à 11:40