« Les avant-postes stratégiques | Accueil | L'extraordinaire ordinaire »

14 septembre 2005

Sur les traces d'Al-Qaïda

J'ai lu hier la version française de ce livre écrit par des membres des forces spéciales de l'US Army - ou, pour être plus précis, de la Garde nationale - après leur engagement en 2002 au cÅ“ur de l'Afghanistan. C'est une lecture que je recommande sans réserve à tous ceux qui veulent voir comment fonctionnent les détachements Alpha des Special Forces US, et plus globalement quelles sont les méthodes d'emploi qui caractérisent les unités non conventionnelles. Elle vaut également son pesant d'or pour constater à quel point, en 2002, les opérations en Afghanistan étaient entravées par la lutte entre l'armée traditionnelle et les forces spéciales. Bien des choses ont changé depuis, avec l'arrivée de l'ISAF et la focalisation des efforts américains sur le sud-est du pays, mais cette opposition reste éclairante.

Comme le rappellent les auteurs, l'invasion de l'Afghanistan et le renversement des Taliban ont été menés avec 600 opérateurs des forces spéciales américaines et britanniques - généreusement appuyés par l'aviation et ses munitions de précision. Une victoire de la pensée non conventionnelle, de la multiplication des forces (un détachement de 12 hommes peut instruire et engager un bataillon de 600 combattants locaux). Mais la hiérarchie de l'armée américaine n'a pas tardé à vouloir reprendre le contrôle de l'opération, à imposer ses procédures de planification, à minimiser les risques sans égard aux opportunités perdues. Lorsque la capture d'une cible aussi importante que Mollah Omar doit être abandonnée parce que la planification d'une action directe interforces prend entre 3 et 4 jours, c'est qu'il y a un problème majeur au niveau du commandement (j'aborderai une autre fois cette question des temps de réaction).

En fait, c'est toujours un problème de culture militaire qui obère les forces armées US. L'officier américain type préfère les actions méthodiques, minutieusement planifiées et conduites d'après le plan préétabli. Il recherche une supériorité écrasante pour minimiser les risques, et tend à privilégier les habitudes pour faire face à l'incertitude. Malgré le caractère non conventionnel des conflits menés en Afghanistan puis en Irak, les us et coutumes de la guerre symétrique continuent d'être reproduits. Le récit de la longue et chaotique colonne blindée qui ouvre le livre, au lieu d'un assaut héliporté autrement plus rapide et furtif, en est un exemple frappant. La dépendance totale envers un lointain quartier-général, délivrant avec un lenteur désespérante l'autorisation de mener des opérations sensibles, en est un autre.

Finalement, la véritable rébellion décrite par les auteurs - contraints de parler de reconnaissance ou d'évaluation de menace pour être autorisés à mener des actions directes - est toujours la réponse trouvée par les échelons tactiques face à un commandement figé dans la routine ou l'étroitesse d'esprit. Le travail étroit avec la CIA, mentionné à plusieurs reprises dans le livre, montre aussi l'orientation dominante des forces non conventionnelles. Dans un combat qui oppose des ombres multiformes, le vainqueur est souvent le plus rapide, le plus imaginatif, le plus flexible, et non celui qui aligne la plus grande puissance de feu. Une poignée de dollars, une information valable et une détermination profonde valent plus que toute l'artillerie ou l'aviation du monde. Les guerres sont gagnées ou perdues par les hommes, dans leur cÅ“ur, leur esprit et leur âme.

Publié par Ludovic Monnerat le 14 septembre 2005 à 15:25

Commentaires

L'obésité de l'Armée américaine est peut-être la conséquence du compromis ( il est plus facile d'expliquer des quantités à des ignorants de la chose militaire que de les convaincre à des méthodes difficiles à cerner et a évaluer ) auquel les Stratèges américains doivent se plier. C'est la rançon d'un système démocratique qui donne la même voix à l'ignorant crasse et au spécialiste. L'idée était bonne à l'époque, au sortir de royautés absolues mais nous allons devoir accepter que certains sont plus égaux que d'autres en majorant les votes en fonction de l'effort à s'instruire peut-être. Si non le règne des Néo-Crétins deviendra la norme. Le " Néo-Con " que je suis, préfère encore le Gros Bâton, faute d'un système mieux adapté mais impossible à vendre à des ignorants et réfractaires à toute formation militaire ;-)

Publié par Yves-Marie SENAMAUD le 14 septembre 2005 à 17:09

On ne dit pas "néo-crétin", mais "alter-comprenant".

Publié par François Guillaumat le 14 septembre 2005 à 18:12

Merci pour la précision mais je pense que je vais resté fidel à ma vieille langue, à mon vieux bâton et aussi je risque d'être mieux compris par les Citoyens de la Vieille Europe qui ont l'air d'avoir la vue basse par les temps qui courent ;-)

Publié par Yves-Marie SENAMAUD le 14 septembre 2005 à 18:49

Publié par Fred le 14 septembre 2005 à 19:20

Non ce n'est pas la rançon du système démocratique qui crée cela, elles sont les mêmes dans des armées de pays moins libres comme la russie par exemple qui n'est pas connu pour être particulièrement flexible.
ce qui crée ces rigidités c'est le professionnalisme des armées.
ce professionnalisme augemente en effet la qualité de la troupe, mais au détriment de l'imagination et de la souplesse. comment voulez-vous faire travailler des gars des dizaines d'années sans faire de la routine et des automatismes qui aboutissent formement à être procédurier? et ce à tous les échelons
Personnellement, je ne vois pas cela comme un mal, mais comme un état de fait, le syndrome du tank, lourd mais puissant.
Un bon rappel pour notre système (suisse) de panachage de milicien (de plus en plus rare) et de professionnel dans les EM.

Publié par T-Buster le 14 septembre 2005 à 21:13

Oui, avoir des gens de différents horizon crée un saine et stimulante émulation. Je maintiens qu'un EM composé de miliciens sera plus créatif qu'un EM de militaires professionnels - c'est à dire : de fonctionnaires.

Publié par Ruben le 14 septembre 2005 à 22:17

Ce qui m'a impressionné dans ce bouquin, c'est à quel point le bon type sur le terrain, qui a cette volonté de bien-faire, est souvent proche d'atteindre des objectifs qui pourraient être d'ordre stratégique.

Il est, malheureusement, souvent stoppé par la lourdeur administrative confinée dans des locaux à air conditionné où des binoclards carrièristes, mangeurs de glaces, les empêchent de bien faire leur boulot, sous prétexte qu'ils n'ont pas rempli les bons papiers dans les bons délais.

Ou mieux dit: "La survie du Mollah Omar certainement tenu au formulaire 34.56 qui permet aux opérateurs d'intervenir en dehors de leur zone attribuée"... Bien triste.

Publié par variable le 14 septembre 2005 à 22:57

"L'officier américain type préfère les actions méthodiques, minutieusement planifiées et conduites d'après le plan préétabli."

Special Ops, ça se prépare minutieusement aussi, non?
Et quand on arrive à l'engagement tactique avec l'armée régulière, la Reine Improvisazione règne, me semble-t-il?
Enfin, je n'y connais rien, mais j'aimerais bien avoir votre avis, LM.

Publié par al le 15 septembre 2005 à 2:39

" T-Buster " "... Non ce n'est pas la rançon du système démocratique qui crée cela..."

Je m'explique : pour faire approuver des crédits ( en démocratie ), c'est toujours plus simple de présenter des scénarios " classiques " avec beaucoup de matériels et ça sécurise les Politiciens. Des scénarios du type Rambo les rendent nerveux. Aussi l'Armée américaine revient toujours à ses classiques qui lui ont pas mal réussi en 400 ans d'histoire. Les opérations des forces spéciales sont importantes mais ce n'est pas avec ça qu'on tient un pays. Ça prend une administration militaire avec ses ronds de cuir comme dans le civil. On en sort pas ;-) Tant qu'au Mollah Omar ou Ben Laden, ils ne représentent rien du point de vue militaire mais beaucoup pour les Politiciens. L'Armée n'est que l'envers d'une même médaille, c'est la vie civile ( avec tous ses corps de métier ) en uniforme et avec des armes mais sans les syndicats :-) Le Professionnalisme est bien trop ressent pour influencer ce constat et il faut se garder de confondre une Armée de métier avec une Armée professionnalisé, il y a un monde entre les deux qu'un Post ne peux expliquer mais que j'aimerais bien lire dans un article de L M.

Publié par Yves-Marie SENAMAUD le 15 septembre 2005 à 6:48

A Variable : entièrement d'accord, évidemment. Surtout s'il l'on se remémore le nombre de binoclards carriéristes que l'on connaît pas loin d'ici... :) Quant à la possibilité pour quelques opérateurs d'avoir un effet stratégique, c'est bien entendu une tendance qui se renforce.

A al : c'est vrai que les opérations spéciales se planifient minutieusement. Mais dans le temps imparti, et pas en imposant un délai fixe pour une planification type. Si un détachement Alpha a 3 heures pour planifier une action, il prend ces 3 heures, point barre. Et s'il estime l'action impossible à réaliser, il ne la fera pas. Une structure militaire conventionnelle prendra les 96 heures auxquelles elle a droit d'après le règlement et se lancera quoi qu'il en soit dans la mission. Enfin, concernant le plan préétabli, il y a une différence entre l'improvisation du champ de bataille et l'exploitation de ses opportunités : l'état d'esprit n'est pas le même (l'un louvoie pour maintenir le cap, l'autre est prêt à changer de cap).

Pour Yves-Marie : oui, il existe effectivement une différence. On dit fréquemment de l'armée de milice suisse, lorsqu'elle est engagée (il faut le préciser!), qu'elle est "professionnelle". Si armée de métier signifie routine, fonctionnarisation et procédures bétonnées, cela ne marche pas.

Publié par Ludovic Monnerat le 15 septembre 2005 à 9:14

Le futur militaire sera composé d'unités d'élite non-conventionnelles ou ne sera pas. A l'heure où l'on médiatise les débarquements de troupes en live (cf Somalie), la guerre doit paraître blanche et ne pas faire de victimes.
Les opérations plus ou moins clandestines, secrètes ont toujours permis d'obtenir plus de résultats, car elle ssubissaient beaucoup moins la pression politique et publique (cf les opérations d'Air America par exemple, et plus récemment en Afghanistan comme vous le rappelez très justement.
De petites unités, mobiles, larguables à peu près n'importe où, efficaces, difficilement détectables, et appuyées par des moyens logistiques importants (artillerie, aviation, missiles) permettent de réduire le coefficient pertes/résultats. On engage moins de personnel, mais il est spécialisé. C'est la guerre de demain.

Publié par Ares le 15 septembre 2005 à 18:22

Et l'exemple du capitaine Léger revient sur le tapis.
Revient en avant aussi une utilisation des forces, résultat d'une doctrine (!) et une structure de commandement issue de la résistance (... non symétrique ... spontanée ... etc ... etc) qui avait fait sienne la leçon de l'Indochine et qui en avait extrait une vision (traduite en doctrine) celle de la guerre "guerre révolutionnaire - guerre psychologique" qui gagna la dernière bataille pour la France.

Imaginez Bigeard à la place de ce général "binoclard" ... je me passe de commentaires

Publié par Mikhaël le 15 septembre 2005 à 20:12