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8 juin 2005

Le choc des cultures

Travailler dans un état-major multinational confronte chacun aux différences qui existent entre ressortissants de divers pays, ou plutôt de divers ensembles de pays. Pendant les 2 premières semaines du cours, les travaux de planification s'effectuaient sur un rythme très modéré, du moins en regard de ce qui est pratiqué en Suisse, de sorte que les interactions entre participants se faisaient sans grande pression à ce niveau. On avait le temps de laisser à chacun ses habitudes, et le travail par petits groupes permettait quelque part de noyer les différences. En phase de conduite, cependant, l'urgence des situations change tout : l'état-major est constitué d'individus qui remplissent des fonctions distinctes et doivent tous être en mesure de comprendre les actions en cours ainsi que les implications et besoins dans leur domaine de compétence. Et lorsqu'un JOC est artificiellement réduit à 8 officiers en raison de la configuration propre au cours, les différences sont soulignées lors de chaque crise.

Par rapport à des officiers occidentaux, il est ainsi frappant de constater à quel point les officiers issus des anciennes républiques soviétiques font généralement preuve de passivité. Les uns pratiquent spontanément l'Auftragstaktik, qui consiste à fixer des objectifs à un subordonné en lui laissant la plus grande liberté de manÅ“uvre possible pour les atteindre, alors que les autres pratiquent la Befehlstaktik, qui bannit l'initiative individuelle et assujettit chaque acte à un ordre explicite. Bien entendu, cette différence est assez schématique et ces deux principes peuvent être nécessaires en fonction de la situation, mais l'orientation des uns et des autres est très claire. J'ai ainsi été sidéré de voir un officier supérieur d'une république anciennement soviétique être capable de passer un quart d'heure à ne rien faire, planté devant son écran, sans prendre aucune initiative alors que des informations circulent et que l'état-major travaille d'arrache-pied sur un ordre partiel, simplement parce qu'aucun ordre ne lui a été donné. Les différences culturelles ont fait l'objet d'une explication au début du cours, mais y être confronté dans une telle situation reste un choc.

Assez rapidement, de tels officiers sont donc simplement mis de côté et leurs fonctions sont officieusement reprises par d'autres membres de l'état-major, en plus de leurs tâches nominales. Un exemple : cet après-midi, pendant l'exercice, une inondation d'ampleur imprévue dans un secteur où se rejoignent deux voies de chemin de fer utilisées pour l'approvisionnement de nos unités nous a ainsi contraints à rapidement modifier nos principaux itinéraires de ravitaillement ; une fraction de l'état-major s'est donc penchée pendant une demi-heure sur le cas avant d'émettre un ordre partiel à destination de nos subordonnés, mais l'officier responsable de la logistique n'en faisait pas partie - pour la simple et bonne raison qu'il était incapable de fournir la moindre contribution utile à temps dans ce processus. Le grade et l'âge ne jouent aucun rôle dans de tels travaux ; ce sont la compétence et l'aptitude à fonctionner en groupe qui déterminent les responsabilités qu'un officier peut être ou non amené à endosser. Et les fractures dues à des systèmes de valeurs ou à des éducations autres jouent un rôle important dans ce processus : un état-major OTAN exige un état d'esprit occidental, où l'indépendance, l'initiative et le sens critique sont de première importance.

En même temps, cela n'est pas très nouveau. Durant les stages de formation d'état-major général, en Suisse, on distingue assez rapidement les officiers qui se concentrent sur l'assemblage des cartes et le collage des plastiques, et ceux qui préparent concrètement les décisions du commandant par l'analyse des facteurs opératifs - forces, espace, temps et information. Ces différences entre individus sont simplement multipliées par les différences culturelles, au point d'atteindre parfois une incompatibilité complète.

Publié par Ludovic Monnerat le 8 juin 2005 à 18:41

Commentaires

Malgré tout ils vous battent quand il s'agit du « choc des cultures » armé :)) (1945, 1812, etc!)

Publié par webtigo le 8 juin 2005 à 22:40

Comme quoi la manière de fonctionner des officiers d'état-major n'a pas nécessairement d'impact décisif sur l'efficacité d'une armée ! :)

Cela dit, aucun officier russe n'est présent à ce cours. En revanche, l'Ukraine, l'Arménie et l'Azerbaïdjan sont représentés...

Publié par Ludovic Monnerat le 8 juin 2005 à 23:30

La réponse nous vient peut-être du tsar Alexandre I qui disait que Napoléon avait une armée d'étrangers commandée par des français, alors que lui avait une armée de russe commandée par des étrangers ... :)

Publié par Romano le 9 juin 2005 à 16:41

Lt-Col. Monnerat :

"Et les fractures dues à des systèmes de valeurs ou à des éducations autres jouent un rôle important dans ce processus : un état-major OTAN exige un état d'esprit occidental, où l'indépendance, l'initiative et le sens critique sont de première importance."

http://www.checkpoint-online.ch/CheckPoint/Forum/Livre-HansonCarnageCulture.html

"... Les combattants occidentaux ont toujours été plus libres, plus indépendants, plus autocritiques et plus pragmatiques que leurs adversaires non-occidentaux. Même sous les régimes européens les plus autocratiques, la discussion et la critique a largement influencé le déroulement des opérations militaires. A l'inverse, leurs adversaires ont souvent payé le prix de croyances irrationnelles et d'autorités déifiées."

"Victor Davis Hanson, Carnage & Culture,
Flammarion, 2002"

Publié par Colonel X. le 11 juin 2005 à 20:56

Ludo, je te conseille de travailler avec l'homo sovieticus bernois pour les initiatives. Tu vas trouver l'ouzbekistan dynamique.

Publié par l'archiviste le 13 juin 2005 à 20:06

Ce qui me frappe toujours c'est la propension de nos petits officiers d'opérette suisses à donner des leçon de guerre aux autres. C'est d'autant plus désopilant que ces avis proviennent d'une armée qui n'a pas connu le feu depuis 1515 et qui fonctionne par convocation. Je rappellerai à cette occasion que la plus grande armée du monde kevlarisée et pilotée par satellite est mise en échec par une bande de pouilleux qui n'a jamais allumé un ordinateur. Etonnant non ? Bon l'armée suisse qui a une immense expérience dans la lutte contre-insurrectionnelle conduite par des officiers EMG d'élite n'en ferait qu'une bouchée. Quant au génie qui estime que les armées occidentales ont toujours brillé par leur souplesse doctrinale, je lui conseille de reprendre ses livres d'histoire.

Publié par l'archiviste le 14 juin 2005 à 14:59

" Ce qui me frappe... reprendre ses livres d'histoire. "

" l'archiviste " vous n'êtes pas sur le bon forum. vous devriez écrire pour " Juste pour rire " :)))

Publié par Yves-Marie SENAMAUD le 14 juin 2005 à 17:16

J'aimerais que le colonel X s'annonce, j'ai l'impression que c'est un gauchiste et j'aime ça.

Publié par Majorette Z le 14 juin 2005 à 17:25