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15 juin 2005

Irak : écrans de fumée

Les conflits de basse intensité sont des affrontements au ralenti, des combats aux points, des luttes dans lesquelles la force ne peut à elle seule mener à la décision. Les pertes qu'ils peuvent infliger à une armée pendant 1 an sont le plus souvent inférieures à celles qu'un conflit de haute intensité engendreraient en 1 jour. C'est notamment le cas de l'Irak : en 25 mois, les Forces armées US ont perdu plus de 1700 hommes, mais c'est deux fois moins que le premier jour du débarquement de Normandie. La comparaison est triviale sur le plan militaire, mais pas sur le plan temporel : comprendre un conflit de basse intensité impose de cerner ces tendances qui, au fil des mois, indiquent l'évolution des rapports de forces.

A l'opposé des faits sélectionnés, segmentés et compilés qui forment l'actualité quotidienne, l'analyse des tendances est la seule manière d'émettre un jugement fondé sur un conflit. Ce sont de telles tendances qui m'ont amené, voici presque 2 ans, à annoncer le succès stratégique de la coalition en Irak. Les impressions véhiculées par les médias dès l'été 2003, axées sur le mythe de soldats américains démoralisés et impuissants au sein d'une population hostile, ont été totalement contredites par les faits. On voit ainsi aujourd'hui des unités américaines mener depuis 8 mois une offensive constante contre les lignes de communication de la guérilla sunnite, et les forces de sécurité irakiennes monter des opérations anti-terroristes d'une ampleur toujours plus grande.

Ces tendances qui se dessinaient dès les premiers mois de l'insurrection, toutefois, auraient pu être inversées si la guérilla désormais anti-démocratique avait réussi à se transformer en mouvement de résistance nationale. Mais les ennemis de la coalition n'ont jamais réussi à adopter une stratégie unifiée et cohérente, un objectif réaliste et fédérateur. Trop faibles pour contrer le géant militaire US, trop meurtriers pour séduire la population irakienne et trop aveugles pour la terroriser, ils sont condamnés à une fuite en avant pour simplement poursuivre la lutte. Cela ne signifie pas qu'ils aient perdu celle-ci, loin s'en faut ; cela signifie simplement qu'ils ne peuvent plus, pour l'heure, se concentrer sur l'essentiel : la politique.

On peut faire illusion en multipliant les bombes et en exploitant l'appétit insatiable des médias pour l'émotionnel, mais l'opinion des Irakiens produit aussitôt un retour à la réalité dès qu'elle peut s'exprimer - dans les urnes ou les sondages. Une stratégie gagnante, dans une perspective contre-insurrectionnelle, consiste donc à favoriser cette expression autant que possible. Et c'est exactement ce que la coalition fait, malgré des errements inévitables. Un segment économique comme celui des télécommunications est par exemple un indicateur important de la situation en Irak, même si le million d'Irakiens nouvellement abonnés et les conversations qu'ils entretiennent sont bien entendu invisibles.

En définitive, voilà de nombreux mois que la force armée n'est plus décisive en Irak, pour la simple et bonne raison que l'on ne peut pas combattre une idée par la puissance du feu, pas plus avec des bombardiers lourds qu'avec des voitures piégées. Lever chaque jour les écrans de fumée issus d'une vaine violence est donc la seule manière de suivre un tel conflit.

Publié par Ludovic Monnerat le 15 juin 2005 à 17:57

Commentaires

Nous sommes sur ce sujet totalement en accord. Mon intervention sera donc assez inutile ;-)

Juste un petit point:"l'on ne peut pas combattre une idée par la puissance du feu". Vrai, mais ne jamais oublier que si l'on ne peut combattre une idée qui vit et survit dans l'intelect, on peut néanmoins réussir à lui imposer le silence par la terreur.....Morale: rien n'est gagné d'avance!

B.

Publié par B. le 15 juin 2005 à 19:20

Absolument, mon cher ami! Mais la terreur est peut-être plus difficile à imposer - c'est une pensée paradoxale et provocante... - dans une époque où les médias de masse accoutument le public à une overdose d'émotions. Dans ce sens, un événement comme le 11 septembre, au lieu de montrer uniquement la montée en puissance du terrorisme transnational, montrerait également la débauche d'effets - objectifs et subjectifs - qu'il est désormais nécessaire de déployer pour "exister" dans les esprits...

Publié par Ludovic Monnerat le 15 juin 2005 à 20:05

"Les conflits de basse intensité sont des affrontements au ralenti, des combats aux points ! qui impose(nt) de cerner (d)es tendances qui, au fil des mois, indiquent l'évolution des rapports de forces. ! A l'opposé des faits sélectionnés, segmentés et compilés qui forment l' actualité quotidienne "!

Belle image (j'aime bien aussi "Lever chaque jour les écrans de fumée issus d'une vaine violence") et fort juste analyse de l'incapacité quasi-structurelle de la plupart de nos médias de saisir cette réalité, eux qui ne font et ne sont que dans le moment et l'urgence !

"un événement comme le 11 septembre, au lieu de montrer uniquement la montée en puissance du terrorisme transnational, montrerait également la débauche d'effets - objectifs et subjectifs - qu'il est désormais nécessaire de déployer pour "exister" dans les esprits"...

Entièrement d'accord aussi, mais tout en ne sous-estimant pas non plus les capacités jusqu'à présent inégalées de nos médias pour monter en épingle au-delà de toute proportion le moindre incident comme le fameux "Toiletgate' l'a hélas récemment et à nouveau démontré !

Publié par jc durbant le 16 juin 2005 à 4:52

Ludovic parlait d'émotion (overdose d'émotions), JC Durbant avance le rôle des médias....il manque un pôle pour terminer ce que j'appelle, moi, le triangle infernal et que j'utilise dans mon travail quotidien:

Politique

Emotivité Média

Comme je l'expliquais à une amie suisse, pas plus tard qu'hier, lorsque c'est trois pôles sont mis en action en même temps, on contrôle tout, on manipule tout, on fait de la population des petits moutons obéissants.

Et ceux qui raisonnent, qui réfléchissent, se trouvent au milieu, éternels empêcheurs de tourner en rond (...en triangle, sorry!).

Mon seul conseil: rester au centre, c'est là que se trouve le dernier, l'irréductible dernier petit village gaulois (merci Uderzo!) de l'intelligence et de l'indépendance d'esprit!

B.

PS: le preview ne me dit pas si mon triangle passe à l'écran!
PS2: mille excuses à mes ami(e)s des médias. Il n'y a pas de charge contre les individus intelligents et honnêtes, juste contre le système!


Publié par B. le 16 juin 2005 à 5:34

Je rappelle qu'il ne faut pas oublier les pertes des forces gouvernementales Irakiennes qui sont entre + de 100 et 270 par mois :

http://icasualties.org/oif/IraqiDeaths.aspx

Et les pertes des civils étrangers travaillant en Irak pour la coalition et des société privées (244 selon ce site).

L'armée Algérienne à mit des années à briser la guérilla Islamiste dans son pays et plus de 13 ans aprés le début de ce combat, il reste des groupes capables de faire mal.

La lutte sera de longue haleine.

Publié par Frédéric le 16 juin 2005 à 15:29

La synthèse de B me semble tout à fait pertinente, tout comme le rappel du précédent algérien par Frédéric ...

Mais moi j'ai une autre question sur ces AUTRES... "écrans de fumée" que nous imposent actuellement les médias français ...

Question un peu hors sujet mais qui me brûle les lèvres depuis un bon moment :

dans l'affaire de la toute récente libération de la journaliste Florence Aubenas, les journalistes français ont-ils reçu des consignes pour ne pas évoquer l'évidente hypothèse que son guide irakien était/est tout simplement un agent de la... DGSE ?

N'a-t-il pas en effet le parfait profil pour la chose : ancien pilote de chasse formé en France, chiite issu d'une grande famille et tribu mais alliée à des Sunnites importants ? (et si les Roumains le font, on ne voit pas pourquoi les Français qui ont eu pendant si longtemps des contacts si proches avec le régime de Saddam et l'armée irakienne ne le feraient pas ?)

Ne vient-il d'ailleurs pas d'être exfiltré en France (avant de partir pour un tiers pays : la Jordanie ?), déclarant avoir eu l'occasion de s'enfuir deux fois mais ne l'avoir pas fait pour protéger sa cliente, et le Premier Ministre français ne vient-il pas de rappeler aux directeurs de journaux français qu'on ne pouvait pas mettre un agent avec chaque journaliste ?

N'avait-il d'ailleurs pas déjà été impliqué dans la première libération d'otages Chesnot-Malbrunot (ses très proches contacts avec l'Ambassade de France à Baghdad - et les rémunérations qu'ils supposaient ? - ayant suscité des jalousies parmi ses collègues « fixers » et autres "intermédiaires" - toujours très nombreux dans ces affaires - quand il avait ramené des "preuves de vie" desdits otages ) ?

Ce qui aurait d'ailleurs pu le "griller" dans le cas Aubenas et expliquerait les cafouillages (notamment avec la 2e équipe Julia-Brett), la montée des enchères pour leur libération et les ! 5 mois de délai ?

Sans parler des! lourds silences et réponses embarrassées d'aujourd'hui ?

Publié par jc durbant le 18 juin 2005 à 6:49