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25 avril 2005

Une barrière bien utile

Les fractures linguistiques du pays, et en particulier celle que l'on désigne par le terme pittoresque de barrière des röstis (pour les non-Helvètes : il s'agit d'une ligne imaginaire censée séparer les Alémaniques des Romands), offrent parfois des opportunités qu'il s'agit de saisir. En séjournant ou travaillant dans la capitale, et notamment près de sa gare centrale, on est en effet régulièrement abordé de façon plutôt vive par des jeunes gens bien portants qui exigent une obole en pratiquant une mendicité presque prédatrice. Exactement le genre de chose qui m'insupporte puissamment. Je rechigne rarement à faire preuve de générosité envers ceux qui sont visiblement dans le besoin, et j'ai d'ailleurs bien du mal à dire non dans certaines circonstances, mais les profiteurs ne méritent pas une once de générosité.

La solution s'est assez rapidement imposée d'elle-même : une grande part de ces hurluberlus ne parlant pas un traître mot de français, la langue de Molière se transforme bien souvent en un rempart infranchissable. Je l'ai encore constaté ce soir ; un grand escogriffe arborant un curieux bonnet en laine et une veste griffée m'a abordé alors que je sirotais pensivement un jus d'orange au kiwi (sans commentaire) et m'a demandé, en dialecte alémanique naturellement, si j'avais un ou deux francs à me délester au profit de son escarcelle. Spontanément, et en essayant de prendre à la fois un air décontenancé et une voix étonnée, je lui ai sorti un « Pardon ? » qui l'a laissé comme deux ronds de flan. Ma réaction a même provoqué une brève éruption de borborygmes gutturaux qui, somme toute, symbolisent à merveille les différences culturelles de la Suisse.

Ni une, ni deux, mon mendiant douteux s'en est allé exercer son factieux ministère auprès de proies moins réfractaires. J'ai pu me replonger illico dans la lecture d'un document militaire consacré à plusieurs aspects liés au traitement de l'information. En hochdeutsch, bien entendu. Et en me levant pour aller prendre mon train, quelques minutes plus tard, je n'ai manqué de répondre poliment à la serveuse me souhaitant une bonne soirée. En schwytzerdütsch, bien entendu.

Les petites victoires sur la bêtise humaine donnent du sel à la vie ! :)

Publié par Ludovic Monnerat le 25 avril 2005 à 22:47

Commentaires

Wahnsinnig! Jetzt redsch au no schwiizertütsch? Als halbe Zürcher hoff i doch, dass es nöd allzu krasses Berner Tütsch isch... Aber du bisch ja eh nöd eine, wo bsunders langsam rede tuet... ;-)

Wif la Svisse!

P.S. Un instructeur (romand) de la place d'armes de Bière m'a un jour demandé si je savais ce qu'était le Schwyzerdütsch...

Sa réponse: une maladie de la gorge! :-))

Il méconnaissait vraiment cette richesse culturelle qu'est le suisse-allemand. Et contrairement à ce qu'affirment des langues malveillantes, nous avons même des règles de grammaire! :-)

Publié par Robert Desax le 26 avril 2005 à 0:06

Aua !?

Non, plus sérieusement, je comprends bien le dialecte et j'accepte de prononcer de façon orale quelques expressions coutumières, mais cela s'arrête là !

Pour un Jurassien, c'est déjà beaucoup demander... :)

Publié par Ludovic Monnerat le 26 avril 2005 à 0:32

Pas d'accord : le Suisse allemand n'existe pas ; en revanche il y a différents dialectes. C'est là tout le problème, surtout pour les Romands. Car, selon une connaissance alémanique, la création d'un dialecte alémanique n'est pas un thème en Suisse.

Heureusement que les Bernois tiennent à jouer le rôle de pont entre la Suisse alémanique et la Romandie en privilégiant le français.

Salutations

Alex

Publié par Alex le 26 avril 2005 à 9:04

Ach, Kabis! Natürlii gits Schwiizerdütsch, isch numme n'es Bitzeli z'schön heimelig oder kreativ, um eifach streng akademisch verstande z'wärde.

Le suisse allemand est un authentique dialecte, avec des règles bien établies, mais orales, musicales, pour ainsi dire, avec aussi des variations régionales, certes, mais qui en confirment bien plutôt la nature de dialecte.

Le suisse allemand, langage parlé, c'est beau, souvent bien plus beau que le français, car c'est le support d'une dialectique savoureuse, gouleyante, bourrée de singularités qui fleurent bon le vrai terroir. C'est comparable à l'argot oublié des faubourgs de France, peut-être. C'est un petit monde précieux et charmant, et surtout sans prétention, qui se cache dans ces tonalités si souvent bêtement ignorées par les Romands. C'est une richesse à choyer.

Publié par ajm le 26 avril 2005 à 10:57

Bien d'accord avec vous, ajm!

Mais au lieu de "Kabis!", je dis: "Chabis!", avec un beau "Chchch...", qu'on laisse savoureusement monter dans la gorge, comme dans le fameux Chuchichäschtli. J'avoue toutefois qu'en tant qu'enfant, j'ai mis deux ou trois ans à apprendre proprement le "Chchch". Avant, je le remplaçait par le "sch" révélateur du français maternel... Isch fand es nischt einfak..

:-)

Publié par Robert Desax le 26 avril 2005 à 11:48

Oui, mes enfants se paient (aussi ;^) régulièrement ma tête avec ce genre d'erreurs de prononciation. Mais cela fait partie du plaisir!

Publié par ajm le 26 avril 2005 à 13:19

En ce qui concerne la beauté, c'est purement subjectif. Toutefois, je ne suis pas certain que les non-initiés (pas uniquement les Romands), apprécient véritablement la sonorité des dialectes alémaniques.
Personnellement, je ne m'oppose pas du tout à ces dialectes, tant que les alémaniques sont prêts à faire un pas dans notre direction (utilisation du Hochdeutsch). Il est tout de même préférable d'utiliser des langues nationales, plutôt que devoir recourir à l'anglais pour nous comprendre.

Salutations

Alex

Publié par Alex le 26 avril 2005 à 13:23

Ce n'est subjectif que jusqu'à un certain point. La beauté exige quelque effort, dans tous les domaines. Ainsi, si tous les Écossais, doués et moins doués, jouaient de la cornemuse aux arrêts de bus, peu d'étrangers parviendraient à en goûter pleinement toute l'harmonie virile. :-)

Le suisse allemand aussi, bien sûr, a des aspects trop communs pour rappeler à chaque Gopfridstutz qu'il sait se montrer digne de l'héritage de Calliope. Mais il y a dans un langage qui reste vivace sans s'écrire une vigueur unique, une beauté intrinsèque, qui échappe à quiconque ne comprend pas cette nuance si essentielle, et qui nourrit le cÅ“ur de ceux qui la respectent et l'entretiennent.

Pour ceux-ci, le langage se fait musique, et les pensées même les plus terre-à -terre y gagnent ce caractère de diffuse sagesse qu'on retrouve au contact de la nature, quand elle est amicale. C'est rugueux, oui, et souvent salissant, mais c'est authentique et vivant, et honnête. Ainsi, cela parle au cÅ“ur plus aisément que les artifices de l'écriture, souvent trop raffinés pour éviter de se perdre dans les illusions de l'esprit.

Les Romands devraient apprendre le suisse allemand, ou plutôt ils devraient tenter sincèrement de le comprendre, cela leur ferait beaucoup de bien.

Publié par ajm le 26 avril 2005 à 16:14

Ici au Canada ( multiculturel ) nous avons deux langues officielles celles des maudits Français et des maudits Anglais et bien sure aucune langues des maudits autochtones. En fait sur le terrain on parle mal à peut près toutes les maudites langues du monde et l'on utilise une sorte de sabir des deux langues officielles chez les Canadiens français. Bien sure au rayon poésie on trouve quelque joyaux de vieux dialectes marins. Pour clore certains jeunes " visionnaires " parlent des langues synthétiques ressemblant beaucoup je pense aux " borborygmes " décrits dans l'article :-))))

http://www.limsi.fr/Individu/habert/Cours/DEASciencesCognitivesP11/DEASciencesCognitivesP11-01-02/node6.html

http://alis.isoc.org/glossaire/sabir.fr.htm

Publié par Yves-Marie SENAMAUD le 26 avril 2005 à 17:15

Oui. Quoiqu'en quelque sorte, les sabirs sont l'antithèse de langues comme le suisse allemand, qui vivent du bon maintien de parlers régionaux. Mais au Canada, on aime aussi le beau langage. Tenez:

http://www.egards.qc.ca

http://www3.sympatico.ca/cbourget

et bientôt (mais chut, c'est encore presque secret) http://www.strixamericanis.ca

Publié par ajm le 26 avril 2005 à 17:39