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31 mars 2005

Anti-racisme et angélisme

Il vaut la peine de lire les réflexions de François Brutsch suite aux violences racistes qui ont consacré en France l'émergence de l'ennemi intérieur. Il analyse en effet les réactions qui sont parvenues au Monde, suite à la publication d'articles prouvant l'existence d'un racisme anti-blanc à un public généralement protégé de telles révélations par le filtre du politiquement correct, et montre l'ampleur du problème intellectuel :

S'il faut d'abord souligner que les victimes de la délinquance sont en réalité de manière disproportionnée elles-mêmes issues de milieux défavorisés, elles-mêmes d'origine africaine et maghrébine, la bonne conscience culpabilisée qui conduit à ne pas la voir, à empêcher sa répression, est un important facteur de son développement. En Suisse, le journaliste et intellectuel critique Niklaus Meinberg en avait fait l'expérience après avoir été battu et détroussé: comme son agresseur était Noir, il était prié par ses amis de l'intelligentsia de gauche de ne pas en faire un plat, nié dans sa qualité de victime.

Les médias français ne sont donc pas pressés de se pencher sur l'ampleur du problème, puisque la négation du statut de victime reste une caractéristique essentielle de l'ethnomasochisme qui étreint les élites européennes. Il faut se rapporter à d'autres lieux, heureusement accessibles d'un clic de souris, pour trouver une mise en perspective adéquate de ces événements - comme cet article publié sur le site conservateur FrontPage Magazine. Extrait:

When President Bush came to France for the June 2004 D-Day commemoration he was treated to a tremendous anti-Bush demonstration; in addition to the usual jihad contingent, a horde of skuzzy beer-drinking anarchists paraded with their pitbulls and rotweilers, promising "à Paris comme à Falluja la guerilla vaincra [in Paris, in Falluja, guerilla warriors will win]."
The guerilla warriors did show up in March, but they didn't attack the established order, they beat up and plundered kids their own age who have a brighter future and a fancier brand of running shoes. The mentality of these French adolescents--whose parents come from Africa or the Maghreb--is a mixture of common ordinary delinquency, jihad against the infidels, blind revolt of the wretched of the earth, and stupid antics of spoiled kids.

L'idée d'un choc des civilisations comme celle de blocs homogènes et localisés a fait son temps : c'est au contraire une multiplication de chocs entre civilisation et barbarie qui nous menace. Et l'angélisme, comme l'écrit François Brutsch, est bel et bien une cause du problème.

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30 mars 2005

Les Abrams à l'épreuve

Le quotidien USA Today a consacré hier deux excellents articles à l'emploi des chars de combat américains Abrams dans le conflit de basse intensité mené fréquemment en milieu urbain que connaît l'Irak depuis presque 2 ans. Le premier décrit les transformations que vont recevoir les Abrams pour les rendre mieux adaptés aux zones bâties, et le deuxième analyse les pertes subies - 80 chars tellement endommagés qu'ils ont dû être ramenés aux Etats-Unis, avec 5 membres d'équipage tués à l'intérieur des chars et 10 en partie à l'extérieur.

Même si l'énorme majorité des quelque 770 Abrams touchés en Irak n'ont subi que des dommages mineurs, alors qu'ils sont la cible privilégiée du feu ennemi pour des raisons psychologiques, ces chiffres montrent un problème certain. Le char Abrams a été conçu dans les années 70 pour s'opposer aux hordes de blindés soviétiques prêts à bondir sur l'OTAN; après un changement de calibre (de 105 à 120 mm, en adoptant le canon allemand lisse du Léopard 2, soit dit en passant) et l'amélioration de son blindage, il a été engagé avec un succès dévastateur dans le Golfe, que ce soit en 1991 ou en 2003. Depuis lors, il continue de jouer un rôle-clef, comme l'ont montré les combats de Falloujah (même si l'auteur de l'article s'est trompé : ce sont 2 bataillons blindés de l'Army qui ont renforcé les Marines, et non 2 brigades), mais son emploi reste malaisé.

C'est tout le problème des armées occidentales modernes : elles sont encore structurées et équipées pour faire face à un ennemi qui a disparu, et elles ne s'adaptent que sous la pression des événements. Il a ainsi fallu l'obligation de mener une campagne de contre-insurrection en Irak pour que l'US Army change profondément sa doctrine et l'adapte aux conflits de ce siècle. Cela ne signifie pas que les équipements conçus durant la guerre froide soient soudain devenus utiles ; cela impose simplement de repenser leur emploi, et d'orienter leur modernisation en fonction des exigences propres aux conflits asymétriques.

La place du char de combat dans les armées doit ainsi évoluer. Au lieu de constituer leur épine dorsale, le moyen d'attaque par excellence, il se transforme en moyen d'appui au profit de l'infanterie par le fait de sa raréfaction sur les champs de bataille - et retrouve une fonction proche de ses origines. En d'autres termes, il reste indispensable sans être décisif, il multiplie les forces au lieu d'en être l'incarnation, parce que l'élément humain fait son retour au centre des préoccupations militaires, au détriment des systèmes d'armes axés sur la maximisation de la puissance de feu.

Posted by Ludovic Monnerat at 17h01 | Comments (1) | TrackBack

ONU : l'icône brisée

Il me semble inutile de s'attarder longtemps sur la couverture médiatique du deuxième rapport intermédiaire Volcker sur le programme "pétrole contre nourriture" : comme d'habitude, la presse francophone donne une image globalement positive de l'ONU et de son secrétaire général (voir ici, ici ou encore ici), et il faut consulter la presse anglophone par exemple pour mieux mesurer les conséquences des destructions massives de documents ordonnées par l'ancien chef d'état-major de Kofi Annan au lendemain de l'ouverture officielle de l'enquête. Ou se reporter au blog de Roger Simon pour savoir que Kofi Annan a menti - pardon, s'est trompé dans certaines déclarations.

Le plus important n'est pas là . Afin d'estimer l'impact de ces révélations, il faut s'intéresser à ce qui fait la véritable puissance des Nations Unies, de leur administration et de leur secrétaire général. Malgré son budget non négligeable (12 milliards de dollars par an pour tout le système onusien), l'ONU n'a pas de grandes capacités. Ses principes fondateurs et son processus de décision l'empêchent d'avoir une volonté tranchée. Ses activités avant tout axées sur l'aide au développement et sa dépendance envers les Etats limitent ses connaissances. Ce qui fait la force de Kofi Annan, c'est la légitimité qu'on lui prête, la supériorité morale qu'il est censé illustrer, l'incarnation même de la bonté, de l'intégrité et la justice.

L'ONU est passée maîtresse dans l'art de susciter à son endroit une approbation qui parfois verse dans l'adoration religieuse. La discordance entre les idéaux rassemblés dans sa charte et les méthodes mises en oeuvre à son enseigne sont quelque part comparables aux abus sexuels commis par les curés de l'église catholique : une triste réalité que l'on s'est longtemps obstiné à nier. Aujourd'hui encore, il est très difficile d'engager une discussion rationnelle sur les qualités et les défauts de l'ONU, et encore moins de son secrétaire général : ce dernier est devenu une icône, un être sacré recevant chaque jour l'onction des médias agenouillés, et dont les objectifs sublimes écartent toute objection bassement terre-à -terre.

C'est pourquoi le rapport Volcker est important : en montrant que Kofi Annan est au mieux incompétent et que n'importe quel dirigeant responsable devrait démissionner après de telles révélations, il ramène à ses justes proportions le système onusien et brise peu à peu l'icône à laquelle se raccrochent les fidèles du temps passé. Non, Kofi Annan n'est pas un saint : son secrétariat a présidé à la corruption massive comme à l'inaction face au génocide, son aura de légitimé est issue des croyances cosmopolites et non des urnes électorales, et ses affaires personnelles sont naturellement marquées par les intérêts matériels.

Le règne de l'ONU ne viendra pas.

Posted by Ludovic Monnerat at 11h37 | Comments (6) | TrackBack

Une mine d'informations

L'un des avantages de l'Internet et des weblogs est d'échapper au spectre d'attention limité des médias. C'est un phénomène connu de longue date : les médias sont en mesure de se concentrer sur un sujet brûlant pendant une période déterminée, puis l'abandonnent précipitamment lorsque le sujet n'évolue plus assez ou si une saturation est atteinte. Le tsunami a par exemple capté l'attention des médias pendant environ 3 semaines, avant de disparaître assez complètement et de n'être abordé qu'à l'occasion d'événements ponctuels. Il en va de même aujourd'hui du Liban, dont les images de manifestations ont fait le tour du monde, mais dont les attentats semblent désormais le lieu commun.

C'est pourquoi il vaut la peine de consulter les compilations d'informations réalisées sur plusieurs weblogs, comme Publius Pundit (ici sur le Liban) et bien entendu les bonnes nouvelles d'Irak, d'Afghanistan ou du monde islamique de l'indispensable Chrenkoff. En livrant un grand nombre de d'informations brutes ou élaborées, ces sites permettent de contourner les choix effectués par les médias (une restriction due à l'espace limité dont ils disponsent, mais hélas également à des opinions parfois tout aussi étriquées) et d'être en mesure d'avoir une meilleure connaissance des détails, et donc de forger soi-même la vue d'ensemble nécessaire.

En d'autres termes, l'Internet permet aujourd'hui à n'importe quel individu connecté et sensé de se transformer en analyste du renseignement et de procéder aux travaux de recherche, d'évaluation et de recoupement qui composent cette activité. Et il ne faut pas s'imaginer que les services de renseignement fassent tout autre chose (la grande majorité des renseignements aujourd'hui sont en source ouverte), ni même qu'ils le fassent beaucoup mieux.

COMPLEMENT I (30.3 1055) : En même temps, cette profusion d'informations gratuites amène les médias traditionnels à devoir élever le niveau qualitatif de leurs productions pour se distinguer et justifier leur coût. Pour la plupart, cela passera par une focalisation sur les analyses (et non des commentaires), en élargissant le cercle des auteurs bien au-delà de rédactions souvent uniformes, mais aussi par une recherche de reportages fournissant une image fiable d'une situation donnée. En guise d'exemple, on peut citer ce reportage du New York Times au Liban, qui brosse un portrait nuancé et précis des opinions et sentiments dans ce pays. Preuve qu'un journal dont le statut de référence appartient au passé continue néanmoins à remplir un rôle important.

Posted by Ludovic Monnerat at 8h34 | TrackBack

29 mars 2005

Irak : insurgents à confesse

Dans un conflit armé, la technologie offre généralement des possibilités égales aux différents belligérants ; à eux de l'exploiter au mieux. En Irak, la guérilla sunnite et notamment sa composante islamiste ont rapidement réussi à faire du terrorisme un spectacle capable de frapper les esprits, et les caméras vidéo sont devenues une arme essentielle de leur arsenal - au point d'essayer de filmer leurs attaques pour multiplier leur effet. Comme je l'ai déjà souvent écrit, les guerres modernes sont davantage liées à la conquête des esprits qu'à celle des territoires.

Toutefois, le Gouvernement irakien a récemment pris des initiatives pour contrer ces actions dans le domaine médiatique, et l'une d'entre elles semble très efficace : une émission de télévision trépidante qui intègre des séquences d'interrogatoire menées avec les insurgents capturés, lesquelles permettent d'identifier les poseurs de bombes, de montrer leur motivation avant tout pécuniaire, de souligner les transgressions des règles islamiques, et donc de saper la légitimité de la lutte armée contre les forces de sécurité irakiennes et contre la coalition. Et ceci sur un rythme quotidien :

Sometime after Iraq's January elections Al Iraqiya TV, a state-run television station, used U.S. start-up money to broadcast nightly taped interrogations with captured insurgents. The program, roughly translated as "Terrorism and the Hand of Justice," shows insurgents staring at a camera and answering questions posed by an off-screen interrogator.
"All over Iraq, 99 percent of the people are watching this show," said Majdy, a U.S. translator from Khanaqin, about the nearly hourlong program that airs nightly at 9:00 local time. "The other 1 percent are sleeping or working," said Ali, a translator from Baghdad.

Ce type d'offensive sémantique a l'immense avantage de combler les attentes d'une population avide à la fois de savoir et de distraction, de transformer en spectacle presque cathartique - donner le droit de haïr quelqu'un - les pulsions engendrées par le conflit de basse intensité et les fractures sociétales que connaît l'Irak. Encore une fois, on voit mal comment la guérilla sunnite serait en mesure de contrer de telles actions et de donner un sens aux violences souvent aveugles qu'elle déchaîne.

Posted by Ludovic Monnerat at 14h16 | Comments (7) | TrackBack

28 mars 2005

Evacuations à Sumatra

Un tremblement de terre d'une magnitude estimée à 8.2 a eu lieu au sud de Sumatra en fin soirée, heure locale. Même si aucun tsunami n'a été constaté, des évacuations ont été ordonnées dans les régions touchées le 26 décembre dernier, et des scènes de panique ont été constatées à Banda Aceh. Ce type de tremblement de terre n'est pas une surprise, puisque des scientifiques ont annoncé récemment que la région était plus susceptible de connaître des séismes particulièrement violents que par le passé. Durant ma présence à Medan, plusieurs tremblements de terre atteignant 5 sur l'échelle de Richter s'étaient produits durant la nuit. Il faut donc constater que la nature s'acharne sur une population déjà éprouvée - la BBC venant d'annoncer des morts dans des îles indonésiennes...

COMPLEMENT I (29.3 1100) : Apparemment, le séisme aurait provoqué une vague haute de 3 mètres et coûté la vie à au moins 300 personnes sur l'ile de Nias, bien que les chiffres de 1000 à 2000 morts soient également avancés. Moins que ce que l'on pouvait redouter.

Posted by Ludovic Monnerat at 19h54 | Comments (1) | TrackBack

Des F-16 au Pakistan

L'administration Bush a annoncé la semaine dernière la vente d'un nombre indéterminé - peut-être 24 - de chasseurs-bombardiers Lockheed Martin F-16 Fighting Falcon au Pakistan. Immédiatement regretté par l'Inde, dont les relations "au beau fixe" avec le Pakistan ne vont pas jusqu'à tolérer sans autre l'augmentation de ses capacités militaires, cette vente illustre parfaitement les contradictions inhérentes à la politique étrangère américaine, qui appelle à la démocratisation du monde et s'oppose à plusieurs régimes tyranniques, mais qui est également contrainte de soutenir des Gouvernements autocratiques pour ses propres intérêts. Un équilibre délicat entre politique à court et long terme.

Naturellement, les cercles anti-américains en Europe ont rapidement tiré le parallèle entre cette annonce et la possible levée de l'embargo européen sur la vente d'armes à la Chine. En l'état des connaissances sur les futurs F-16 pakistanais, il s'agit là d'une distortion avérée : la transaction projetée ne peut en aucun cas provoquer de déséquilibre, car le Pakistan dispose déjà de 32 F-16 plus anciens, sur une vente de 40 exemplaires conclue en 1982, et parce que l'Inde et la Chine sont en train d'acquérir une flotte bien supérieure, devant compter respectivement 190 et 100 Sukhoï Su-30 - des appareils globalement équivalents au F-16. On peut même voir dans la vente au Pakistan une correction d'un déséquilibre en cours.

Cependant, un avion reste une plate-forme polyvalente, et tout dépend des armes et des systèmes qui seront accrochés sous ses ailes. Les nombreux clients du F-16 (les ventes récentes incluent 24 exemplaires en Egypte, 80 aux Emirats Arabes Unis, 20 à Singapour et 12 à Oman) utilisent prioritairement leurs avions pour la supériorité aérienne, mais ceux-ci sont des chasseurs-bombardiers très efficaces ; les modèles israéliens (102 commandés, en cours de livraison) sont d'ailleurs explicitement conçus pour les frappes air-sol dans la profondeur, comme leurs prédecesseurs l'ont fait en 1981 sur le réacteur nucléaire irakien Osirak.

Il vaut la peine de noter que les premiers F-16 pakistanais ont été équipés d'un pod de désignation laser Atlis II conçu dans les années 80 par Thomson-CSF, et ont reçu des bombes à guidage laser américaines Paveway. En d'autres termes, la capacité d'attaque air-sol est déjà en mains d'Islamabad, et elle ne peut être drastiquement transformée qu'à la condition d'intégrer à la vente des armes nouvelles - comme des missiles air-sol à longue distance. Dans le cas inverse, ces quelques 24 nouveaux appareils auront pour principal effet de rénover les capacités du pays à protéger la souveraineté de son espace aérien et à effectuer des frappes de précision en situation de combat.

L'importance de cette vente pour les Etats-Unis, au-delà des questions politiques (récompense à Pervez Musharraf et aux Pakistanais pro-occidentaux pour leur soutien à la lutte contre le terrorisme islamiste), réside bien entendu dans le contrôle accru qu'elle leur fournit. Un avion de combat moderne est un système d'armes des plus complexes, dont l'efficacité à l'engagement dépend de détails infimes - électroniques ou informatiques notamment. Or les entreprises de défense européennes se sont rendues compte qu'il est très difficile de réussir une intégration efficace de leurs produits (missiles ou équipements) sur un appareil américain ; le missilier MBDA en a fait l'expérience avec la vente de F-15 à la Corée du Sud.

Autrement dit, fournir des F-16 au Pakistan - et les offrir à l'Inde - est une manière pour Washington de contrôler bien davantage ce qui sera accroché sous leurs ailes au cours des prochaines années. Au lieu d'une rupture d'équilibre, cette vente préfigure une influence accrue de l'unique superpuissance planétaire - et une manière de contrer les ventes d'armes réalisées par le Russie. Qu'une vente d'armes européennes de haute qualité à la Chine ait les mêmes effets stratégiques pour l'Europe serait une conviction déraisonnable.

COMPLEMENT I (29.3 1510) : L'édition du 21.3 de DefenseNews, que j'ai uniquement lu aujourd'hui dans son intégralité, a ajouté plusieurs informations sur les demandes d'offres faites par l'Inde en matière d'avion de combat occidental. D'après l'article, les offres reçues - pour un volume pouvant atteindre 125 appareils - comprenaient des F-16 à 28 millions USD la pièce, des MiG-29M2 à 37 millions, des Mirage-225 [sic!] à 50 millions (d'après le prix, je pencherais pour des Rafale) et des Gripen à 33 millions.

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27 mars 2005

50 ans de Bundeswehr

A l'occasion du 50e anniversaire de la création de la Bundeswehr, l'hebdomadaire spécialisé DefenseNews a publié un commentaire plutôt critique sur les capacités véritables des Forces armées allemandes, et sur le décalage entre les ambitions affichées par le Gouvernement et les moyens qu'il accorde à ses militaires (un constat il est vrai valable ailleurs). La réduction massive des forces armées entreprises depuis la réunification et l'articulation actuelle en forces d'intervention, de stabilisation et de soutien sont décrites sommairement, et l'auteur se fait clairement alarmant :

Germany is not yet subject to the financial constraints of smaller states, which have surrendered whole spectrums of capability. In terms of manpower, Germany does not have to fear a comparison with the two major European partners. But that condition cannot be taken for granted indefinitely given the shrinking defense budget, demographic changes, and the marginal interest in security and defense matters among its political elites.

Cet intérêt marginal, qui relève de l'évidence de ce côté-ci du Rhin, se manifeste également outre-Manche avec les coupes budgétaires imposées par le Gouvernement Blair : ce dernier est prêt à déployer ses troupes sur tous les points chauds du globe, mais pas à couvrir leurs besoins même à court terme. Au total, les grandes nations militaires européennes (Grande-Bretagne, France, Allemagne, Italie, Espagne, Pologne) déploient actuellement un peu plus de 50'000 militaires en opérations extérieures (hors toute présence permanente). Peut-on espérer une augmentation de leurs capacités, alors que leurs budgets stagnent ou s'effondrent et que leurs forces menacent d'être liées sans cesse davantage par la sécurité intérieure ?

Posted by Ludovic Monnerat at 14h49 | Comments (2) | TrackBack

L'ONU au pied du mur

L'Organisation des Nations Unies, malgré le silence complice de nombreux médias sur le sujet, s'est décidée à prendre des mesures énergiques pour mettre un terme aux abus sexuels commis par ses fonctionnaires et ses Casques Bleus dans les missions de maintien de la paix. Il est vrai que les abus commis au Congo ne sont pas uniques, et des méthodes similaires pratiquées au Timor oriental par des Casques Bleus jordaniens ont été révélées ces derniers jours en Australie, après avoir à l'époque été étouffées par Sergio Vieira de Mello, pourtant presque canonisé suite à sa mort en Irak.

La correspondante du Monde à New York résume sans les commenter les mesures proposées pour lutter contre ces pratiques dont l'ONU reconnaît le niveau endémique. On peut énumérer ainsi ces mesures : créer un fonds d'indemnisation pour les victimes et les enfants conçus, grâce à des retenues sur les salaires onusiens ; augmenter la prévention, grâce à des distractions offertes aux Casques Bleus, et durcir la répression en obligeant les pays contributeurs à mener des procédures judiciaires ; former un corps d'enquêteurs spécialisés et établir des cours martiales dans le pays de la mission.

Nul besoin d'être grand clerc pour voir que ces mesures ne touchent pas un aspect central du problème, à savoir la qualité insuffisante - en termes de discipline et d'éducation - des soldats qui servent sous les couleurs de l'ONU. De plus, leur faisabilité est douteuse : comment forcer des Etats à juger des soldats attribués aux Nations Unies au-delà de la mission, ou même établir des tribunaux indépendamment de la législation du pays hôte ? On voit bien les inclinations supranationales d'une organisation qui n'a pas les moyens de ses ambitions, et dont le fonctionnement déresponsabilisant reste une faiblesse majeure.

Un excellent reportage signé Jean-Philippe Rémy, également dans Le Monde, montre pourtant que l'ONU est au pied du mur concernant l'efficacité même de ses missions de maintien de la paix. Avec des efforts méritoires, la MONUC tente activement de mettre un terme aux combats en Ituri, qui ont déjà fait 60'000 morts depuis 1999 ; une réorganisation militaire unique lui fournit apparemment une chaîne de commandement claire, des unités homogènes et des capacités d'intervention diverses - forces spéciales ou encore hélicoptères de combat. En même temps, des lacunes notamment en matière de renseignement limitent son efficacité :

Quelques jours après l'assassinat des casques bleus, une opération a été lancée contre le village de Loga, près de Bunia, un important centre de regroupement de miliciens du Front nationaliste et intégrationniste (FNI). Sur place, les 600 soldats de la paix étaient attendus de pied ferme, comme l'explique un haut responsable de la Monuc à Bunia : "Les miliciens étaient parfaitement au courant et les casques bleus ont été surpris par l'intensité du feu qui les a accueillis. Pendant six heures, les miliciens ont attaqué sans relâche. Nos troupes ont été obligées d'appeler en renfort des hélicoptères de combat sud-africains pour pouvoir se dégager. Les casques bleus pakistanais ont eu beaucoup de chance de ne pas avoir de grosses pertes ce jour-là ."

La conclusion de ce reportage est limpide : le succès de l'ONU en Ituri montrera que l'organisation est capable d'imposer la paix, alors qu'en cas d'échec "la leçon serait que l'organisation n'est capable que de faire du gardiennage amélioré." Dans cette perspective, les mesures visant à lutter contre les abus sexuels peuvent être perçues comme une tentative de restaurer l'image de l'ONU, et non comme une volonté d'appliquer les principes qui forment l'efficacité des armées occidentales en opérations extérieures : instruction de haut niveau, entraînement intensif, indépendance logistique, salaires très élevés et bien entendu discipline sévère.

Il faudra apparemment encore du temps avant que les hauts fonctionnaires des Nations Unies comprennent que le maintien de la paix passe par la capacité à faire la guerre.

COMPLEMENT I (27.3 1530) : Dans un autre registre, on peut lire à présent des rumeurs sur une possible démission de Kofi Annan. Ce n'est pas tant le problème des abus sexuels des Casques Bleus que l'implication personnelle - et jusqu'ici niée - du secrétaire général avec un acteur majeur du programme pétrole contre nourriture qui serait la cause d'une telle possibilité. La publication du rapport Volcker pourrait en effet révéler un rôle bien plus grand qu'annoncé de Kofi Annan dans ce processus corrompu. Si tel devait être le cas, le choix de son successeur serait certainement des plus intéressants.

COMPLEMENT II (28.3 1900) : Cette autre reportage, publié dans le Washington Post, complète utilement la perspective sur la situation du contingent onusien en Ituri. Il montre notamment que l'absence d'Etat est une difficulté majeure : tout ce que les Casques Bleus peuvent faire, c'est empêcher une extension des violences et massacres à l'endroit de la population civile, au lieu d'imposer progressivement l'ordre. Cela dit, c'est déjà beaucoup...

COMPLEMENT III (29.3 2020) : En tout cas, on pourra difficilement compter sur la TSR pour traiter objectivement le thème de l'ONU et de son secrétaire général! A l'occasion de la publication du rapport Volcker, ce soir au 19h30, le présentateur Darius Rochebin n'a pas hésité à opposer le "gentil Annan" au "méchant Bush" pour passer la parole au commentateur Hubert Gay-Couttet, lequel a commencé par dire que "on aime bien" Kofi Annan! Voilà qui a au moins le mérite de lever toute ambiguïté.

Malheureusement, M. Gay-Couttet n'a pas pu s'empêcher de parsemer son discours laudateur d'erreurs factuelles grossières, prétendant ainsi que Kofi Annan a "réglé le problème du Timor" (alors que l'ONU a préparé un référendum au Timor-Est sans aucune mesure de sécurité, et que c'est l'intervention décidée de l'Australie qui a mis un terme aux massacres commis par les milices pro-indonésiennes!) et qu'il a été nommé Prix Nobel de la Paix (c'est évidemment l'ONU qui a reçu ce prix, et son secrétaire général qui l'a touché au nom de l'organisation).

Avec des médias pareillement amicaux, il faut vraiment que l'ONU soit particulièrement mal gérée pour voir sa réputation être à ce point entachée !

Posted by Ludovic Monnerat at 10h09 | Comments (1) | TrackBack

26 mars 2005

Irak : combat à sens unique

Je recommande vivement de lire le rapport après action de l'accrochage qui a eu lieu le 20 mars dernier au sud de Bagdad, avec les éléments additionnels comme la vidéo tournée par les insurgents au début de leur embuscade et l'interview des militaires américains qui ont vaincu ceux-ci (trouvé via Instapundit). L'action qui a permis à 7 soldats de la police militaire - dont 2 femmes - d'abattre 26 insurgents et d'en capturer 7 sur un groupe qui en comptait initialement 40 à 50 est en effet typique, quoique avec un volume inhabituellement élevé, des attaques subies en Irak par les troupes US.

A priori, les insurgents avaient un avantage décisif : prendre en embuscade un convoi de 30 véhicules civils uniquement protégé par 3 Humvees des troupes logistiques, avec donc un avantage de 4 à 5 contre 1, aurait dû permettre une victoire facile. La caméra qui accompagnait leur équipe, grâce à une bande diffusée par Al-Jazeera, aurait ensuite transformé en succès majeur leur action. Mais l'intervention rapide de la police militaire, chargée de la sécurité des axes, a totalement changé la donne : pris sous un feu précis et dense, à la fois d'armes automatiques et de lance-roquettes, les insurgents ont été incapables de réagir - c'est-à -dire de corriger leur plan - et ont été anéantis.

C'est un aspect qui n'a pas changé depuis presque 2 ans : la plupart des attaques contre les troupes américaines sont des échecs. La guérilla sunnite doit sacrifier entre 20 et 40 hommes pour tuer un seul GI. Les chiffres du mois de mars sont révélateurs de leur insuccès : en 26 jours, 23 militaires américains sont morts et au moins 82 ont été sérieusement blessés (évacuation hors du théâtre d'opération ou retour dans leur unité au-delà d'un délai de 72 heures) suite à un nombre d'attaques qui doit osciller entre 1000 et 1300. Par un calcul linéaire, on peut donc estimer que le 90% environ des attaques est totalement inefficace. Une telle impuissance militaire provoque nécessairement des combats à sens unique, et confirme que le domaine politique est bel et bien décisif.

En lisant en détail le récit du combat mené le 20 mars, on mesure à quel point l'efficacité tactique dépend de petits détails minutieusement soignés et entraînés - l'emplacement uniforme des munitions dans les véhicules, l'instruction aux techniques sanitaires d'urgence ou encore la capacité d'employer tout l'éventail des armes légères. Bien entendu, rien de tout cela ne suffirait si l'esprit de corps, le courage et la motivation des soldats n'atteignait pas un niveau élevé. Mais c'est surtout la démultiplication par l'image d'un tel accrochage - avec notamment le rôle-clef joué par le chef de groupe féminin - qui montre l'importance de cette supériorité.

Posted by Ludovic Monnerat at 8h43 | Comments (8) | TrackBack

25 mars 2005

Le sceptre démocratique

Avec un peu de retard, je signale la remarquable réflexion d'Alain Jean-Mairet (commentateur régulier de ce carnet) sur la nécessité de promouvoir la démocratie directe comme seule forme de démocratie capable de rester intacte au fil du temps. En tant que Suisse fier de mon pays et de ses traditions, j'ai naturellement pour la démocratie directe un attachement qui dépasse la seule réflexion politique, mais l'application de ce système sous la forme de référendums et d'initiatives me semble bel et bien la meilleure formule pour équilibrer les pouvoirs, pondérer l'actualité et corriger les errances.

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France : l'ennemi intérieur

Les violences mues par le racisme anti-blanc qui ont marqué les manifestations lycéennes, à Paris, forment la partie émergée d'une tendance que les services de sécurité annoncent depuis plusieurs années, et qui revêt une grande importance pour l'avenir de la sécurité intérieure en France. Comme l'indique l'excellente analyse de Constant Rémond sur Conscience Politique, ce phénomène fait encore très largement l'objet d'un tabou, parce qu'il contredit radicalement le discours officiel - c'est-à -dire uniforme - de l'Etat français ainsi que de sa classe politique et médiatique. En conséquence de quoi il continuera à prendre de l'ampleur, jusqu'à ce que la situation soit perçue comme intolérable.

Le fait que 700 à 1000 individus de couleur soient en mesure d'exercer impunément des exactions motivées par la haine et par le profit montre que la France, comme d'autres nations européennes, fabrique un véritable ennemi intérieur dont elle devra un jour s'occuper. Les bulles sécuritaires ne sont pas entièrement imperméables ; largement retenue dans des quartiers dits sensibles où l'autorité des "grands frères" et des imams remplace celle de l'Etat, la violence des bandes armées peut aujourd'hui déjà se déverser et frapper la société que ses auteurs abhorrent.

Dans l'Armée de Terre française, voilà un certain temps que l'on envisage le jour où elle devra intervenir, non plus pour renforcer la politique de colmatage et de dissimulation actuelle, mais bien pour prendre position durablement et réintroduire les fonctions centrales de l'Etat. Il peut être ironique de constater que les compétences nécessaires à une telle mission, axées sur la maîtrise de la violence et la construction de nation, sont pratiquées au quotidien par les contingents français au Kosovo, en Bosnie ou en Afghanistan. Autrement dit, l'effondrement de l'Etat-nation fait sentir ses effets aussi bien en-dehors qu'à l'intérieur des frontières. La barbarie est devenue un péril planétaire.

Il s'agit là pour moi de l'une des principales menaces pesant sur les sociétés européennes dans la prochaine moitié de siècle : l'émergence d'un ennemi intérieur voué à combattre les valeurs et les lois qui fondent leur existence, en fonction de motivations superposées et complémentaires - religieuses, idéologiques, identitaires et pécuniaires. Et les conflits de basse intensité qu'occasionnera cette menace, et qu'elle occasionne déjà de manière très localisée, exigeront l'engagement des Forces armées sur une longue durée et avec des effectifs importants en appui des autorités civiles. La contre-insurrection devient donc une priorité dans l'éducation des cadres militaires.

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24 mars 2005

Irak : changement de ton

Il est intéressant de relever que la société d'analyse stratégique Stratfor a largement changé de perspective sur la situation en Irak, comme le montre TigerHawk sur son blog. La succession des événements depuis les élections du 30 janvier impose peu à peu une prise de conscience : la guérilla sunnite accumule les échecs depuis des mois, et se trouve désormais dans une situation sans issue - à moins d'une intervention extérieure. Le fait que les sunnites semblent changer d'avis sur le processus politique est également un indice intéressant.

La dernière colonne d'Austin Bay illustre une explication que j'avance depuis assez longtemps (voir cette très longue analyse), en rappelant les réflexions qui lui sont venues à l'esprit l'été dernier, lorsque ce colonel de réserve de l'US Army observait les nombreux écrans du centre d'opérations interarmées de la coalition à Bagdad :

The biggest display, that morning and every morning, was a spooling date-time list describing scores of military and police actions undertaken over the last dozen hours, The succinct, acronym-packed reports flowed like haikus of violence: "0331: 1/5 Cav, 1st Cavalry Division, arrests suspects after Iraqi police stop car"; "0335 USMC vicinity Fallujah engaged by RPG, returned fire. No casualties."
The spool spun on and on, and I remember thinking: "I know we're winning. We're winning because -- in the big picture -- all the opposition (Saddam's thugs and Zarqawi's Al Qaeda) has to offer is the tyranny of the past. But the drop-by-drop police blotter perspective obscures that."

Les changements de ton qui se produisent aujourd'hui sont ainsi dus à la superficialité des jugements exprimés depuis 2 ans : les tendances profondes du conflit ont été obscurcies par ses aspects les plus spectaculaires, sans égard à la représentativité ou non de ceux-ci. Scotchés à l'actualité, de trop nombreux commentateurs n'ont pas mesuré les dimensions exactes de la lutte et les véritables armes - les idées - dont elle dépend. Or l'effet d'une élection réussie consiste bel et bien à rappeler les perceptions et opinions majoritaires dans une société donnée, et donc à modifier potentiellement ses rapports de force subjectifs.

L'évolution du comportement des Irakiens face aux terroristes et aux guérilleros confirme un tel phénomène.

COMPLEMENT I (26.3 0800) : Ce bref article du Financial Times, qui affirme que les insurgés cherchent une "stratégie de sortie", fournit également des éléments allant dans ce sens. La dernière phrase du texte confirme l'impact des élections :

Sharif Ali said the success of Iraq's elections dealt the insurgents a demoralising blow, prompting them to consider the need to enter the political process.

COMPLEMENT III (27.3 2200) : Même les médias les plus farouchement opposés à l'intervention militaire en Irak commencent à publier des nouvelles positives pour l'entreprise américaine, comme le Guardian aujourd'hui, même s'il continue d'employer ce terme de "résistance" totalement contraire à la perception au sein de la population irakienne.

Posted by Ludovic Monnerat at 18h52 | Comments (8) | TrackBack

La journée du chef

On lira avec intérêt aujourd'hui le récit d'une journée du Chef de l'Armée écrit par Thierry Meyer dans Le Temps. Il résume assez bien une partie des activités menées tambour battant par le premier militaire du pays, qui possède une énergie exceptionnelle et dont l'influence réformatrice se fait sentir dans tous les domaines de l'institution - quelles que soient les résistances qui subsistent. Et le langage qu'il tient est des plus clairs. Extrait :

En sous-effectif de quelque 900 professionnels pour cause de restrictions budgétaires, l'armée a engagé du personnel d'encadrement militaire selon des contrats civils, de 45 heures de travail par semaine. Mais les miliciens sont à l'Å“uvre 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Christophe Keckeis demande à l'un de ces «contractuels» de raconter son cas. L'homme travaille entre 12 et 16 heures par jour, il n'a pas pris de vacances depuis une année. Le divisionnaire Stutz s'inquiète: «Le Code des obligations s'applique aussi à l'armée...» Christophe Keckeis sait que son équipe viendra lui demander «des moyens que je n'ai pas, des gens que je ne peux pas payer. Une fois de plus, on ne donne pas à l'armée les moyens des missions qu'on lui assigne.»

Lors du processus de réforme Armée XXI, la question de créer ou non un poste de Chef de l'Armée - au lieu d'un primus inter pares comme le Chef de l'Etat-major général - a été passablement débattue en interne. J'estime que le sens et l'importance véritables de cette fonction commencent à apparaître, au fur et à mesure que s'impose dans les médias la voix de son titulaire. Lorsque l'institution aura intégré cette innovation et que la discipline retrouvera l'intégralité des rangs, le poids politique de l'armée se sera certainement accru.

Posted by Ludovic Monnerat at 0h13 | Comments (2) | TrackBack

23 mars 2005

L'armée, maîtresse des airs

Deux informations montrent aujourd'hui une évolution intéressante de la sécurité intérieure en Suisse : le fait que l'armée soit de plus en plus souvent appelée à y contribuer dans les airs ou à partir des airs.

En premier lieu, un drone de l'armée va surveiller à partir de demain le trafic routier du Gotthard au profit de la police cantonale d'Uri, qui est à l'origine de cette demande. On se rappelle les cris d'orfraie qu'avaient suscité la demande de la police genevoise pour obtenir l'emploi d'un drone à son profit ; cette demande dans un contexte différent souligne encore une fois les capacités uniques dont dispose l'armée en matière de surveillance et de reconnaissance, et la nécessité pour les pouvoirs publics cantonaux d'en recevoir ponctuellement les produits.

Par ailleurs, le Conseil fédéral a approuvé aujourd'hui l'ordonnance concernant la sauvegarde de la souveraineté de l'espace aérien, qui comporte un changement de taille : à partir du 1er mai prochain, ce sont les Forces aériennes et non plus l'Office fédéral de l'aviation civile qui assureront la responsabilité de cette sauvegarde en temps normal, et qui en outre devront fournir en permanence une situation aérienne du pays. Une mesure qui découle naturellement de l'évolution des menaces, notamment terroristes, et qui étend de manière significative le rôle de l'armée.

Il va de soi que les opérations aériennes exigent une taille critique pour toute organisation désireuse de les pratiquer avec une certaine polyvalence, et que l'armée est la seule à l'atteindre dans ce pays. Malgré cela, cette augmentation des contributions militaires à la sécurité intérieure s'inscrit dans un processus qui va certainement se poursuivre, au fur et à mesure de leur normalisation au quotidien, aussi bien sur terre que dans les airs.

On remarquera en passant que la vente de Swiss, dans laquelle la Confédération avait pourtant investi plus de 2 milliards de francs, réduit également pour le Conseil fédéral la possibilité d'utiliser ces avions de ligne pour des besoins d'importance nationale. La nécessité d'acquérir des avions de transport militaires va donc encore s'accroître ces prochaines années, et je ne serais pas surpris de voir un avion de ligne militarisé - comme un Airbus A319 pourquoi pas d'occasion... - faire partie de la flotte des Forces aériennes !

Posted by Ludovic Monnerat at 21h07 | Comments (1) | TrackBack

L'ABC de la manipulation

La presse francophone continue à me surprendre. L'hebdomadaire français L'Express a publié lundi un article inspiré par plusieurs déserteurs américains ayant fui au Canada, sous la plume de Gilbert Charles, et qui vise par ce biais à décrire un phénomène apparemment massif, conséquence supposée du moral exécrable au sein des Forces armées américaines et du refus croissant suscité par les opérations en Irak. Ce texte tente également de montrer les difficultés insolubles que poserait le recrutement, et la nécessité d'engager des individus aussi peu fortunés qu'informés pour remédier aux pénuries de jeunes adultes que compensent tant bien que mal des réservistes. En d'autres termes, L'Express brosse le portrait d'un outil militaire au bord de l'effondrement, usé par une opération impopulaire et dépeuplé par une politique désastreuse. Il n'y a qu'un seul problème : rien de tout cela n'est vrai. Cet article donne à des récits individuels un sens général strictement contraire à la réalité, et forme de ce fait un exemple de manipulation flagrante qu'il vaut la peine d'analyser.

Le premier mensonge n'est pas nouveau : il s'agit de ce fameux chiffre de 5500 déserteurs prétendument annoncé par le Pentagone, qui joue un rôle central dans la dimension du phénomène supposé. J'ai déjà montré dans ce carnet que ce chiffre correspond au nombre de militaires absents sans autorisation dénombrés depuis un peu plus de 2 ans, et que la plupart des cas sont dus à des emprisonnements civils, consécutifs à des crimes ou des délits commis en congé. C'est la chaîne CBS qui a clamé en novembre dernier que le Pentagone reconnaissait 5500 déserteurs, et donc lancé la première ce mensonge ; les autorités militaires américaines ont démenti ces assertions en montrant la cause des absences sans autorisation. Gilbert Charles a donc repris sans vérifier d'un autre média une « information » dont la source supposée a nié l'authenticité, et il l'a sans autre recyclée en écartant tout doute à son sujet. Il est vrai que sans elle, son article n'existait pas.

Le deuxième mensonge s'inscrit dans la lignée du premier : il consiste à affirmer que le phénomène supposé massif des déserteurs est en augmentation, et à prédire « une ruée » si le Canada leur accordait l'asile politique. Charles est certes un brin embarrassé pour fournir les faits susceptibles de fonder son assertion, puisque seuls 8 déserteurs américains sont selon lui recensés au Canada et que 67 demandes d'objection de conscience ont été déposées en 2004 ; il en est donc réduit à affirmer que « des centaines » d'autres se cachent dans la clandestinité. En réalité, comme je l'ai également déjà montré, le nombre de militaires américains absents sans autorisation a nettement diminué ces dernières années, passant de 4597 en 2001 à 2376 en 2004 pour l'US Army, et de 1594 à 1227 pour les Marines. Que Gilbert Charles taise cette information significative suffit à illustrer la malhonnêteté intellectuelle de sa démarche : les faits ne doivent pas faire obstacle au message recherché.

Le troisième mensonge est un mythe déjà éculé, celui du moral « au plus bas » des GI's. Cette notion est essentielle pour faire accroire le caractère contagieux des désertions, mais Charles ne peut fournir que des faits périphériques pour tenter de démontrer son affirmation : un taux de 72% de militaires « insatisfaits de leurs conditions de vie » dans une enquête non citée prêtée à l'US Army, ou 3000 appels par mois sur la « GI rights hotline ». Là encore, la réalité contredit ces assertions, et le moral au sein des Forces armées doit être considéré comme élevé : une enquête du quotidien Army Times auprès de 4165 militaires a par exemple montré que 73% d'entre eux étaient satisfaits de leur situation et prêts à se réengager. Le taux de rétention est en effet un indice qui ne trompe pas : il a dépassé les 100% dans toutes les unités combattantes l'an dernier, et oscille entre 94% et 96% des objectifs pour les 4 premiers mois de l'année fiscale 2005, malgré une économie américaine qui affiche une santé remarquable. Les reportages effectués ces jours en Irak ou en Afghanistan tendent d'ailleurs à confirmer la haute tenue du moral dans les rangs.

Le quatrième mensonge relève également d'un cliché ancien, selon lequel les jeunes adultes américains s'engagent au sein des armées avant tout pour des motifs économiques, et sont des individus peu instruits et prioritairement recrutés dans des milieux défavorisés. Cette notion permet à l'auteur de victimiser les GI's pour mieux accabler leurs supérieurs, mais Charles ne fournit cette fois pas même un fait pour la confirmer. En fait, le 90% des jeunes adultes qui s'engagent dans l'US Army sont des bacheliers, alors que les jeunes issus de milieux défavorisés ont précisément plus de difficultés à obtenir leur baccalauréat. De plus, la forte réduction des nouvelles recrues de couleur - traditionnellement motivées par les avantages économiques - indique l'évolution des motifs qui poussent les candidats à la vie militaire. Les incitations financières ont certes une importance considérable, surtout pour les familles des militaires, mais l'impact du patriotisme après le 11 septembre - malgré l'absence d'étude fournissant des éléments chiffrés - ne doit pas être négligé.

Le cinquième mensonge consiste à dire que les difficultés de recrutement imposent le recours à des réservistes dans les opérations en Irak. Il vaut la peine de noter que l'US Army, pour la première fois depuis 5 ans, n'a pas réussi en février dernier à atteindre ses objectifs de recrutement mensuels - 5114 contre 7050 - contre un résultat de 100,8% l'an passé. Cependant, ces chiffres montrent également à quel point les propos de Charles sont erronés : affirmer que le manque de 2000 recrues dans l'armée d'active entraîne la présence de 60'000 membres de la Garde nationale et de la réserve en Irak est risible. Leur proportion de 40% s'explique en fait par deux raisons : d'une part, certaines fonctions essentielles sont prioritairement remplies par des réservistes (comme la police militaire ou les affaires civiles) ; d'autre part, c'est le nombre insuffisant de divisions d'active (10 aujourd'hui, 18 en 1991) qui rend nécessaire l'envoi de brigades et de divisions de la Garde. Le volume insuffisant et l'alimentation inadaptée des Forces armées US sont la cause de leur recours important aux composantes non actives.

Ces cinq mensonges identifiés et corrigés, que reste-t-il du texte de Gilbert Charles ? Le récit de quelques déserteurs américains réfugiés au Canada, présentés sous un jour favorable sans le moindre sens critique à leur endroit (on parle par exemple de Pablo Paredes, ce marin emprisonné pour avoir refusé de prendre la mer en direction de l'Irak, sans rappeler que son navire, l'USS Bonhomme Richard, a d'abord participé intensivement aux opérations d'aide humanitaire en Asie du Sud). Mais la tentative de décrire un phénomène croissant et significatif est un échec complet. On veut bien croire que les déserteurs sont au nombre de quelques dizaines, voire quelques centaines, malgré l'absence d'indice probant d'une telle ampleur ; sur des Forces armées qui comptent 2,2 millions d'hommes et de femmes, le problème reste singulièrement minoritaire. Par ailleurs, il faut noter que depuis le 11 septembre 2001, plus de 12'000 militaires américains libérés de leurs obligations contractuelles se sont portés volontaires pour servir à nouveau. Un chiffre hélas absent de L'Express!

Les Forces armées américaines ont naturellement des difficultés de taille en matière de personnel, et le rythme des opérations en cours commence à faire sentir ses effets sur la disponibilité des forces terrestres (l'Air Force et la Navy connaissent au contraire des sureffectifs problématiques). Mais rien de tout cela ne peut justifier les allégations stupéfiantes de Gilbert Charles, et il est difficile de ne pas voir derrière son article la volonté presque irrépressible de décrire sous un angle apocalyptique l'état de la première armée du monde. La méthode est simple : prendre une information non représentative, l'extraire de son contexte et l'utiliser pour construire un sens totalement éloigné de la réalité, mais conforme à l'idée - voire à l'idéologie - de l'auteur. Une sorte d'ABC de la désinformation pratiquée au quotidien, ou plutôt à la petite semaine, qui fait froid dans le dos.

COMPLEMENT I (29.3 0120) : Un commentaire à ce billet mentionne un article intéressant du New York Times sur les difficultés vécues au quotidien par une partie au moins de 7500 recruteurs de l'US Army (et aussi de recruter de bons recruteurs...). Malheureusement, l'auteur de ce commentaire s'est appuyé sur cet article au demeurant incomplet (pas de chiffres concernant le recrutement actuel) pour se lancer dans des assertions injurieuses à mon endroit, qui plus est contestant mon analyse du texte de L'Express sans fournir le moindre fait pour ce faire. Raison pour laquelle ses lignes ont été effacées aussi sec, et leur contenu résumé ci-dessus.

COMPLEMENT II (29.3 1505) : Cet article montre également les efforts des recruteurs américains. Mais il intègre la vue d'ensemble nécessaire à la compréhension de la situation :

The Navy and Air Force are meeting recruiting goals and the Marines have narrowly missed theirs. The Army, however, was about 6 percent behind schedule for meeting its 2005 goals through the first five months of the budget year that began Oct. 1.

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22 mars 2005

Une transformation accélérée

Un article de l'agence AP fournit des indications très intéressantes sur l'usure des véhicules de transport de l'US Army, soumis à très rude épreuve en Irak et confiés à une société privée pour être entièrement remis à neuf. Mais ce programme de réhabilitation permet surtout de faire des économies en modernisant par la même occasion une flotte imposante de 15'000 camions et transporteurs lourds. Ainsi, les opérations en cours accélèrent la transformation des Forces armées américaines davantage que la durée de vie normale des équipements ne l'aurait autorisée.

C'est un aspect des armées que la Seconde guerre mondiale a clairement mis en évidence : l'intensité des opérations militaires et l'attrition subie par les équipements favorisent tellement la modernisation des formations militaires que la Suisse a par exemple dû rattraper un retard énorme à la fin des années 40 par rapport aux armées de l'époque. Dans le cas des Etats-Unis, il apparaît de plus en plus probable que l'usure accélérée de leurs équipements lourds, pour la plupart acquis sous l'administration Reagan, impose une réorientation des investissements vers des systèmes améliorés mais immédiatement disponibles, au détriment de programmes plus ambitieux mais lointains. Avec pour conséquence une amélioration qualitative constante des moyens mis à la disposition de formations expérimentées et endurcies par les opérations de combat.

Toute la question est de savoir si la capacité d'innovation à long terme sera malgré tout préservée - surtout avec l'inévitable réduction budgétaire que subira le Pentagone à la fin de la décennie.

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ONU : l'impuissance nécessaire

Les projets de réforme annoncés par le secrétaire général des Nations Unies ont suscité un écho largement positif dans la presse européenne. Une fois de plus, je suis surpris de voir combien les commentaires consacrés à l'ONU relèvent de professions de foi à l'endroit de cette organisation, comme si tout ce que disait Kofi Annan ou ses principaux subordonnés était parole d'évangile, ou comme si le fait de porter le célèbre logo blanc sur fond bleu était l'assurance de la justice et de la raison. Le principal regret de plusieurs commentateurs réside ainsi dans le manque de moyens alloués à l'institution supranationale - notamment sur le plan militaire. Irak, Congo, Tibet ou Darfour, le refrain est le même : seule l'ONU doit commander, et seuls les Casques Bleus doivent intervenir.

Le problème, c'est que les Casques Bleus sont déjà fort nombreux à essayer tant bien que mal de préserver la stabilité de régions troublées. Un article du Strait Times du 22 février dernier (lu dans l'avion qui m'a amené de Singapour à Medan) faisait ainsi le point sur l'ensemble des missions entreprises par l'ONU. Un total de 65'031 militaires et policiers provenant de 103 pays différents servent sous l'égide du Département des Opérations de Maintien de la Paix de l'ONU, dans le cadre de 16 missions différentes. Les 2 plus importantes, au Libéria et au Congo, mobilisent ainsi respectivement 14'677 et 13'775 soldats, alors que les missions en Sierra Leone, en Ethiopie et Eritrée, à Haïti et au Burundi nécessitent chacune entre 3300 et 6000 hommes. A titre de comparaison, les effectifs de la KFOR au Kosovo restent aux alentours de 18'000 soldats, alors que les forces internationales en Afghanistan dépassent les 25'000 militaires - sans parler des 170'000 membres de la coalition nécessaires pour l'Irak.

L'ONU a donc difficilement les moyens de ses ambitions, sur le plan quantitatif et surtout qualitatif. Les principaux pays contributeurs en Casques Bleus sont en effet le Pakistan (8183 soldats), le Bangladesh (7942), l'Inde (5154), le Népal (3453), l'Ethiopie (3428), le Ghana (3335), la Jordanie (2929), le Nigéria (2882), l'Uruguay (2497) et l'Afrique du Sud (2317). Aucune de ces armées ne figure à un niveau élevé sur le plan international, à l'exception peut-être des Africains du Sud (leurs armées ont subi une baisse qualitative difficile à estimer depuis 10 ans avec la discrimination positive imposée par les Gouvernements de l'ANC). La somme de 1028 dollars US par mois que paie l'ONU pour chaque soldat engagé sous ses couleurs, quel que soit son pays d'origine, joue naturellement un rôle important dans cette prédominance asiatique et africaine : les missions de maintien de la paix constituent une source de revenus non négligeable - 150 millions de dollars par an pour le Bangladesh. En revanche, un soldat occidental coûte bien plus cher à son armée que le salaire onusien.

Toutefois, ce n'est pas au niveau des soldats individuels que réside la vraie différence de qualité entre les armées de type occidental et les autres : ce sont les fonctions militaires transversales - le renseignement, la logistique et la conduite (2, 4 et 6) - qui sont souvent décisives. Si les troupes de pays en voie de développement posent des problèmes majeurs de discipline, comme les viols à répétition au Congo l'ont encore rappelé, l'absence d'un état-major efficace, de senseurs performants et d'un soutien robuste limite drastiquement l'efficacité militaire des missions onusiennes. Seules les armées qui s'entraînent toute l'année de manière intensive et réaliste, avec des exercices de troupe et d'état-major exigeants, sont en mesure de fournir le personnel et le matériel susceptible de répondre aux besoins caractérisant les missions de maintien de la paix. L'ONU n'a tout simplement pas à sa disposition l'infrastructure opérative qui lui permettrait d'intervenir rapidement et efficacement dans une zone de crise - le cas de l'Asie du Sud l'a encore démontré.

Et il faut s'en féliciter. Le fait que les dirigeants de l'ONU n'aient pas de comptes à rendre à un électorat populaire, mais soient au contraire désignés par des représentants gouvernementaux selon un processus non démocratique, rend inévitable les dysfonctionnements et travers majeurs de l'organisation - dont la corruption, la partialité, l'incompétence et l'inertie sont les principaux. Que Kofi Annan soit encore secrétaire général, malgré sa responsabilité écrasante dans le système qui a laissé se produire les massacres en Bosnie et le génocide au Rwanda, illustre les effets qu'entraîne l'absence de sanction électorale. L'impuissance de l'ONU est donc à mes yeux une nécessité, et la seule garantie que les idées a priori les plus nobles ne servent pas de couverture à une dérive antidémocratique encore plus avancée. Aussi longtemps que les peuples n'auront pas la compétence d'élire ses dirigeants, l'ONU n'aura aucune légitimité véritable.

COMPLEMENT I (23.3 1545) : Pour avoir une lecture critique des projets de réforme annoncés par Kofi Annan, on se reportera à l'article de Claudia Rosett publié aujourd'hui dans le Wall Street Journal. C'est exactement le genre de couverture qui à mon sens est malheureusement absent de la presse européenne.

COMPLEMENT II (26.3 0820) : Après des mois de négociations, l'ONU est parvenue à décider l'envoi de 10'700 Casques Bleus au sud du Soudan pour y faire appliquer l'accord de paix. En revanche, l'absence de consensus sur le Darfour laisse celui-ci à la merci des milices génocidaires qui s'activent depuis des mois...

Posted by Ludovic Monnerat at 20h28 | Comments (6) | TrackBack

L'Europe selon Baverez

Il vaut la peine de lire l'entretien publié ce matin dans Le Figaro de Nicolas Baverez, qui livre une vision particulièrement désabusée - mais fondée - de l'Europe et de son avenir. Je ne pense pas que son analyse soit exacte en tous points, même si son jugement général sur l'Euroland, et sur le rôle joué par la France et l'Allemagne, me semble particulièrement pertinent. Sa conception d'une Europe aspirée par le vide est notamment très convaincante :

Le vide démographique, puisqu'elle s'apprête à perdre 54 millions d'habitants à l'horizon de 2050. Le vide stratégique, puisque le départ des troupes américaines n'a pas débouché sur un système de sécurité du continent alors même qu'il se situe à proximité immédiate de nombre des foyers de crise du XXIe siècle, des Balkans au Caucase en passant par le Proche-Orient, le Maghreb et l'Afrique. Le vide institutionnel, puisque les mécanismes de décision de l'Union ne sont ni légitimes ni efficaces. Le vide économique et social, avec l'enfermement dans la croissance molle et le chômage de masse à la notable exception du Royaume-Uni et des pays en rattrapage ou en transition. Le vide scientifique puisque 400 000 chercheurs européens travaillent aux Etats-Unis. Tout ceci s'explique et se traduit par un vide de sens et de projet : l'Europe, contrairement à l'Amérique du Nord et à l'Asie, a pour l'heure échoué à prendre la mesure et à apporter une réponse à la nouvelle grande transformation du capitalisme et de la démocratie sous le signe de laquelle débute le XXIe siècle.

Il apparaît difficile de contester l'immobilisme dans laquelle baigne une grande partie du continent européen. En revanche, Nicolas Baverez est à mon sens dans l'erreur quant à son jugement sur le conflit irakien, qu'il décrit curieusement comme "la chronique d'une défaite assurée face à l'alliance du nationalisme irakien et du fondamentalisme islamique", alors même que les deux sont précisément opposés. Comme de nombreux analystes européens, il tend ainsi à sous-estimer la force des idées sur l'évolution d'une planète que les échanges financiers, les flux démographiques ou l'équilibre des forces armées ne sont pas seuls à régenter. La conquête des esprits par l'entremise des valeurs libérales constitue certainement un aspect saillant de notre ère.

La conclusion de l'entretien apparaît ainsi comme une projection intellectuelle peut-être intéressante d'un point de vue historique, mais certainement décalée par rapport à l'évolution du monde :

L'Europe du XXIe siècle ressemble à celle du XIIIe siècle : elle est dominée par les Etats-Unis et l'Asie, comme elle le fut par les civilisations chinoises et musulmanes ; mais elle dispose d'une histoire et de ressources qui, mises sous tension entre des valeurs communes et la concurrence entre les intérêts des peuples et des Etats qui la composent, peuvent lui permettre d'inventer des formes politiques neuves, comme elle donna naguère naissance à la démocratie et au capitalisme en dépit des retards quelle avait longtemps accumulés.

A mon sens, c'est bien la disparition de l'Europe en tant qu'entité civilisationnelle propre que l'on devrait redouter. Et une simple réforme du marché du travail, certes indispensable, ne pourra guère provoquer le renouveau qui seul assurera la survie du continent tel que nous le connaissons.

Posted by Ludovic Monnerat at 12h35 | Comments (2) | TrackBack

21 mars 2005

Europe : l'embargo chinois

L'éventuelle levée de l'embargo européen sur les ventes d'armes à la Chine occupe ces jours passablement d'esprits. Suite à la loi antisécession votée par Pékin, l'Europe a refroidi les espoirs chinois de voir la reprise rapide de l'exportation d'équipements et de technologies militaires, mais le principe reste acquis - notamment, on le sait, à l'insistance de la France. De son côté, Washington vient de réitérer par l'entremise de Condoleeza Rice son opposition à de telles ventes, en lançant un avertissement plutôt tranché. La situation laisse penser que l'Europe devra choisir entre la Chine et les Etats-Unis - ceux-ci étant largement soutenus en Asie sur cette question.

Sur le continent, les adversaires déclarés de l'Amérique considèrent la levée de l'embargo chinois comme allant de soi - en voyant dans cette décision un renversement stratégique dû à l'essor du nouvel Empire du Milieu qui semble surgir de l'Asie, par opposition à des Etats-Unis jugés voués à un rapide déclin. Cette perspective idéologiquement motivée vise ainsi à faire d'une initiative avant tout économique - l'industrie d'armement européenne a un besoin urgent de nouvelles exportations - le signe d'une réflexion de grande portée, dont les conséquences seraient même révolutionnaires. Les thuriféraires de l'Europe grande puissance ne manquent pas d'air...

Sur le plan militaire, l'éventuelle vente d'armes européennes à la Chine ne changerait que modérément l'équilibre de l'Asie. Les géants de la défense du continent ne manquent pas de produits susceptibles de vivement intéresser Pékin, qui s'efforce de moderniser ses armées pléthoriques pour en tirer une composante projetable à même de rivaliser avec ses ennemis potentiels (Taiwan, Japon, Corée du Sud, Etats-Unis, Inde). Les avions de combat et leurs missiles (l'ensemble Rafale-Mica-Scalp), la défense contre avions et missile (Aster), les sous-marins conventionnels à propulsion anaérobie (Scorpène et autres) ou encore les systèmes de commandement digitaux sont par exemple des produits très performants. Mais le délai séparant leur vente éventuelle de leur mise en service à large échelle serait certainement suffisant pour que d'autres ventes permettent de rétablir l'équilibre.

Quelle que soit la qualité des produits européens, l'industrie de défense américaine reste en effet capable de fournir dans tous les domaines des produits au moins comparables - et les principaux rivaux régionaux de la Chine sont déjà ses clients traditionnels. En d'autres termes, les armées déjà hautement technologiques de Taïwan, de la Corée ou du Japon n'auraient aucune peine à intégrer de nouveaux équipements - surtout aériens et navals - en moins de temps qu'il n'en faudrait à la Chine pour pleinement exploiter ses nouvelles acquisitions. L'équilibre serait ainsi rétabli par la politique volontariste de Washington, mais toute l'Asie verrait l'actuelle course aux armements encore s'accélérer - par la "faute" de l'Europe.

L'affaire prend cependant tout son sens sur le plan moral. Le Figaro a publié aujourd'hui un appel écrit par trois dissidents chinois - qui vivent à Pékin... - et visant à dissuader les Européens de lever l'embargo mis en place au lendemain du massacre de Tiananmen. Ils expliquent que le Gouvernement chinois reste tout aussi tyrannique qu'en 1989, et que leur pays a besoin de démocratie et de liberté - et non d'armes sophistiquées qu'il opposera aux démocraties qui l'entourent. Et ces auteurs courageux ajoutent un paragraphe qui montrent combien les perceptions ont évolué dans le monde ces dernières années :

Nous éprouvons de la peine à l'écrire, mais pour beaucoup de citoyens chinois et d'intellectuels libres, l'Europe et la France, mère des droits de l'homme, sont sur le point d'abandonner leurs principes et leur humanisme pour des gains commerciaux à court terme. Pour nous Chinois, les vrais défenseurs de la démocratie se trouvent aujourd'hui de l'autre côté de l'Atlantique, aux Etats-Unis.

L'Europe ne va donc pas choisir entre Pékin et Washington, entre une puissance montante et une autre déclinante, n'en déplaise aux antiaméricains irréductibles. Elle devra choisir entre la tyrannie et la démocratie, entre le bénéfice pécuniaire et le bénéfice moral, entre le court et le long terme. Pour une fois, elle a la possibilité de montrer que la "puissance douce" peut être appliquée avec un effet politique tangible. Il sera intéressant de suivre la décision qui sera prise ces prochains mois.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h25 | Comments (13) | TrackBack

Une opacité nuisible

On trouve aujourd'hui, dans Le Temps, un texte présenté comme un reportage (accès payant) sur la situation à Falloujah près de 6 mois après l'offensive coalisée. Ecrit par un certain Feurat Alani, ce récit donne une image presque exclusivement négative de la ville, sur la base de trois témoignages, et donne l'impression d'une population prête à exploser. Comme je l'ai déjà montré en février dernier, de tels reportages presque apocalyptiques sont à l'opposé de ce que l'on peut lire dans la presse américaine (comme ici et ici), laquelle a la saine habitude de recenser des faits chiffrés et d'élargir les sources d'information utilisées.

D'un point de vue analytique, le texte publié par Le Temps affiche donc a priori un degré de crédibilité assez bas. Par acquis de conscience, j'ai cherché à en savoir plus sur son auteur, et bien mal m'en a pris (voir la recherche sur Google) : il apparaît en effet que Feurat Alani est un journaliste politiquement engagé, signataire d'une pétition rassemblant des activistes ouvertement opposés à l'opération militaire en Irak sous la forme d'un "tribunal populaire" analogue à ceux orchestrés par l'extrême-gauche durant la guerre du Vietnam (la filiation avec ce conflit et cette pratique est d'ailleurs ouvertement revendiquée). Un extrait résume bien le sens de leur action :

Nous demandons que les États-Unis fassent preuve de réalisme, retirent leurs troupes d'Irak sans condition, et en tirent les conclusions qui s'imposent concernant le caractère inaceptable des guerres préventives. [...] En attendant, nous affirmons que nous nous opposerons par tous les moyens pacifiques et légaux à toute tentative d'écraser la résistance irakienne par une escalade militaire, comme cela a été tenté lors de la guerre du Viêt-Nam. [...] Nous nous efforcerons de diffuser toutes les informations permettant de contrer la propagande de guerre et nous tenterons de mobiliser l'opinion publique mondiale, comme en 2002, afin d'exiger que les États-Unis renoncent à chercher une solution militaire à la situation en Irak.

L'article de Feurat Alani sur la situation à Falloujah s'inscrit donc dans une perspective militante, visant à influencer le public en vue d'atteindre un objectif politique clairement déclaré. L'adhésion de ce journaliste-combattant à la propagande antiguerre sur les combats à Falloujah ne fait d'ailleurs pas de doute (voir le dernier commentaire à ce texte). En d'autres termes, ce type de "reportage" appartient uniquement à la rubrique "Opinion" d'un organe de presse, et ne devrait pas être présenté au public comme s'il émanait d'un membre régulier et objectif d'une rédaction. Cette opacité des sources et des motivations contribue d'ailleurs largement - et à juste titre, comme le démontrent les lignes ci-dessus - à la méfiance généralisée envers les médias.

COMPLEMENT I (22.3 1715) : Ce reportage effectué à Falloujah et publié hier confirme les lignes qui précèdent et montre que la situation dans la ville est nuancée, mais semble lentement s'améliorer. Comme mentionné précédemment, cet article d'une agance de presse américaine inclut des sources différentes (citoyens irakiens, responsables du Gouvernement et militaire américains) ainsi que des faits chiffrés, fournissant une vue d'ensemble dans un domaine particulier. En d'autres termes, un travail journalistique de qualité, par opposition au texte propagandiste hélas publié dans Le Temps.

Posted by Ludovic Monnerat at 8h23 | Comments (12) | TrackBack

20 mars 2005

Irak: la guérilla aux abois

Deux ans après le début de l'opération Iraqi Freedom, les militaires américains sont unanimes à en tirer un bilan positif. Au-delà des aspects politiques ou économiques, la situation sécuritaire semble s'améliorer si l'on en croit les déclarations du commandant des Marines, reproduites dans le New York Times, sur les activités de la guérilla :

"The officer, Lt. Gen. John F. Sattler, head of the First Marine Expeditionary Force, said that insurgents were averaging about 10 attacks a day, and that fewer than two of those attacks killed or wounded American forces or damaged equipment. That compared with 25 attacks a day, five of them with casualties or damage, in the weeks leading up to the pivotal battle of Falluja in November, he said."

Ainsi, le nombre d'attaques sur tout le territoire irakien oscille désormais entre 40 et 50 par jour, le niveau le plus bas depuis une année. Les pertes en soldats américains sont également les plus basses depuis février 2004, et situent juste au-dessus d'un mort par jour si l'on écarte les causes de décès accidentelles. Ces chiffres restent par conséquent des indicateurs valables, et montrent que la guérilla sunnite ne réussit pas à augmenter le nombre et l'efficacité de ses actions. Qu'elle soit en perte de vitesse près d'une année après la première bataille de Falloujah - unique et éphémère succès à son actif - relève de l'évidence.

Cette évolution s'explique essentiellement par trois phénomènes. Premièrement, les offensives lancées par la coalition depuis septembre dernier dans le triangle sunnite ont sensiblement réduit les capacités de la guérilla (pertes d'hommes, d'équipements et de redoutes) tout en provoquant une récolte exceptionnelle de renseignements sur sa structure et son fonctionnement. Deuxièmement, le succès des élections et le processus politique en cours ont brusquement sapé la légitimité des violences dirigées contre les tenants du Nouvel Irak. Troisièmement, le renforcement constant des forces de sécurité irakiennes et l'officialisation de la lutte islamiste menée par des combattants étrangers ont diminué la volonté de combattre dans la communauté sunnite, en raison du sentiment nationaliste que partagent la plupart des Irakiens.

Si la guérilla antidémocratique est aujourd'hui aux abois, toutefois, cela s'explique également par le fait que les 2 principaux Etats qui la soutenenaient - l'Iran et la Syrie - subissent une pression croissante et sont contraints de réduire leurs activités en Irak. La position de force qui caractérise les Etats-Unis au Moyen-Orient, notamment grâce à leur forte présence militaire en Irak, leur permet d'isoler progressivement les insurgents et de les empêcher d'interrompre la transformation du pays. C'est donc une campagne de contre-insurrection réussie, pas encore gagnée mais en bonne voie de l'être, qu'ils mènent actuellement.

Je vois mal comment la guérilla sunnite est en mesure de renverser la tendance. Son caractère ultraminoritaire et sa localisation géographique précise l'empêchaient déjà de jouer un rôle majeur sur le plan national ; depuis les élections américaines, son principal espoir - influencer les populations occidentales pour provoquer le retrait de la coalition, et notamment des divisions US - est caduc pour quelques années au moins, alors que les élections irakiennes ont sanctionné l'absence de perspective derrière ses actions. L'hypothèse la plus probable, pour la suite du conflit, reste ainsi une lente agonie ponctuée de violences aussi ponctuelles qu'exacerbées. Une sorte de suicide hyperactif, largement dû à l'euthanasie stratégique exécutée par les Etats-Unis.

COMPLEMENT I (21.3 1630) : Cet article du New York Times, qui décrit la situation dans un quartier de Bagdad, fournit une perspective intéressante sur l'affaiblissement de la guérilla et le renforcement des forces de sécurité irakiennes.

Posted by Ludovic Monnerat at 11h56 | Comments (11) | TrackBack

19 mars 2005

Les soldats médiatiques (bis)

Sur son excellent blog Intel Dump, Philip Carter traite la question des soldats médiatiques que j'abordais durant mon déploiement à Sumatra, en commentant un article du Los Angeles Times sous l'appellation "opérations d'information amateur". Même si la différence entre professionalisme et amateurisme est parfois ténue dans ce domaine d'activité, son analyse est valable : les productions médiatiques des soldats en mission doivent être contrôlées, et la réussite de la mission prime la liberté d'expression (comme toujours).

Philip Carter voit également une opportunité rêvée dans ce phénomène, et je partage entièrement sa conclusion :

One of the best things to come out of the war was the "embedding" experiment, whereby hundreds of reporters were placed with military units in every part of the theater doing every manner of mission during the war. Those embeds produced some of the most stunning and dramatic reporting I have read, and their first-person reporting did a lot to show the world the facts about how America fought the war. By and large, embeds are now the exception, not the rule. But there is no reason why the Pentagon cannot harness its soldiers and their reporting talents to tell the story of the war. I think these soldiers' stories - such as those shown in the movie "Gunner Palace" - can be very powerful. There is an opportunity here to leverage the images and words of our soldiers for strategic benefit, and I think we would be remiss not to take it.

Transformer chaque soldat en témoin, reporter et producteur : voilà une perspective qui montre combien la fonction militaire évolue rapidement, à la mesure de champs de bataille étendus aux sociétés entières.

Posted by Ludovic Monnerat at 15h39 | Comments (2) | TrackBack

18 mars 2005

La honte des opposants

Tel est le sens d'un éditorial percutant de Charles Krauthammer : devant l'éclosion de la démocratie au Proche-Orient, les opposants à la guerre en Irak commencent honteusement à reconnaître leur erreur fondamentale. Une analyse pertinente qu'il vaut la peine de lire, et qui met douloureusement le doigt sur la banqueroute morale de la gauche occidentale :

Now that the real Arab street has risen to claim rights that the West takes for granted, the left takes note. It is forced to acknowledge that those brutish Americans led by their simpleton cowboy might have been right. It has no choice. It is shamed. A Lebanese, amid a sea of a million other Lebanese, raises a placard reading "Thank you, George W. Bush," and all that Euro-pretense, moral and intellectual, collapses.

Comme Krauthammer l'écrit lui-même, il est bien trop tôt pour affirmer que la transformation de cette région troublée est irréversible, ou même sera un succès. En ce qui me concerne, j'avais voici plus de 2 ans jugé que les opposants à l'intervention coalisée en Irak témoignaient d'une immoralité sans fard, et les images de la prise de Bagdad par les troupes américaines m'avaient conforté dans ce jugement. Les images qui proviennent aujourd'hui du monde arabe s'inscrivent dans une ligne similaire.

Posted by Ludovic Monnerat at 19h33 | Comments (3) | TrackBack

Les leçons de l'échec

Le rejet intégral du programme d'armement 2004, hier au Parlement, est un événement unique dans l'histoire de la défense nationale suisse. Comme le montrent les commentaires de la presse ce matin (on lira à ce sujet l'excellent éditorial de Thierry Meyer dans Le Temps), les contradictions des partis politiques et le blocage résultant des élections fédérales de 2003 sont clairement identifiés comme les causes du conservatisme réducteur qui s'opère au détriment de la politique de sécurité. En même temps, la remise en question des missions de l'armée que certains expriment par la bande n'a pas lieu d'être : la constitution est la base de ces missions, et seule une modification sanctionnée par le peuple peut être prise en compte par l'institution militaire. Les textes de loi et leur adaptation imposent une sagesse et une réflexion allant loin au-delà des pratiques actuellement en vogue dans la classe politique helvétique.

Pour l'armée, ce rejet ne constitue pas un échec (c'est avant tout celui de Samuel Schmid). Les arguments militaires qui fondent les objets du programme d'armement 2004, et notamment ceux liés à l'acquisition des 2 avions de transport Casa C-295M, n'ont pas été invalidés par le processus parlementaire. Bien au contraire : le pragmatisme et le professionnalisme exprimés notamment par le Chef de l'Armée fournissent un contraste marqué avec l'idéologie et l'amateurisme de certains partis, comme cette UDC qui propose à la sauvette un retour rapide du programme d'armement en juin pour sauver ce qu'elle a contribué à balayer. L'armée est certes otage des intérêts à court terme et prisonnière du devoir, mais cette servitude reste accessoire par rapport aux risques et aux menaces qui pèsent sur le pays et ses citoyens. Même le Conseil national devra un jour reconnaître que nous vivons dans un monde subissant les séismes de ses mouvements concentriques. Et il le fera, au dernier moment, comme toujours.

C'est la principale leçon qu'il faut à mon sens tirer de ce feuilleton risible, dont les épisodes se succèdent depuis l'été dernier : face à une classe politique incapable de voir plus loin que la législature en cours, le rôle central des militaires consiste à préparer l'avenir, à développer les savoir-faire et les capacités nécessaires aux missions futures. Le maltraitement des acquisitions doit être perçu différemment : au lieu de regretter les objets écartés il est vrai sans justification valable, il s'agit de considérer les investissements acquis comme autant d'atouts pour les crises et les conflits de demain. Parce qu'aucune mission urgente n'est désormais imaginable sans partenaire, civil à l'intérieur du pays et militaire ou civil à l'extérieur, l'armée doit comprendre que ses prestations constituent des monnaies d'échange susceptibles de combler ses lacunes. Aucune armée européenne n'a encore les moyens de tout faire sur un théâtre d'opérations donné. L'autonomie appartient au passé.

Les idéologues qui trônent au Conseil national auraient fait des crises d'apoplexie s'ils avaient vu les coopérations que la Task Force SUMA s'est assurée à Sumatra. D'une part, les antimilitaires invétérés qui peuplent la gauche - avec leurs slogans monolithiques, « priorité aux acteurs civils », etc. - auraient été atterrés par la collaboration sans faille qui a été établie entre la DDC et la TF SUMA, et par la complémentarité naturelle qu'elle a démontrée ; sur place, les coopérants du DFAE ont accueilli les militaires à bras ouverts, et l'urgence de la situation ne laissait aucune place aux scories idéologiques. D'autre part, les isolationnistes obtus qui peuplent une partie de la droite auraient été affolés par la collaboration que la TF SUMA était prête à mener avec d'autres armées en cas de situation aggravée ; le principe d'un échange de prestations opérationnelles avec les contingents américains, australiens, allemands et français a été accepté par les parties concernées, et serait entré en application sans le moindre état d'âme.

C'est une réalité qu'il convient de rappeler : le primat de la politique sur l'armée ne s'étend pas aux périodes durant lesquelles la sécurité collective dépend d'une action collective rapide et décidée, menée en coopération et exécutée sous commandement militaire. Les missions confiées aux militaires doivent être exécutées, et finissent par l'être d'une manière ou d'une autre. Que cette manière déplaise ensuite aux politiques ne sera que la conséquence de leur aveuglement.

Posted by Ludovic Monnerat at 11h35 | Comments (3) | TrackBack

17 mars 2005

Le pouvoir de l'argent

Le site StrategyPage.com a publié hier une colonne de James Dunnigan consacrée au rôle de l'argent dans les conflits contemporains, et notamment à l'impact que des primes ou des compensations peuvent avoir sur les comportements et les loyautés. La campagne d'Afghanistan a montré combien des forces spéciales disposant d'une porte-monnaie bien garni - et d'un appui aérien rapproché conséquent, couplé à une logistique aérotransportée de premier ordre - pouvaient renverser l'issue d'un conflit et transformer un assemblage hétéroclite de milices rivales, à savoir l'Alliance du Nord, en un rouleau compresseur qui est venu à bout des Talibans, a privé Al Qaïda d'une grande partie de son infrastructure d'entraînement, et a obtenu le premier succès dans la guerre contre le terrorisme islamiste.

Cette dimension a naturellement existé de tous temps, et les services secrets l'exploitent sur une base quotidienne pour obtenir des renseignements ou faciliter des opérations clandestines ; la récente annonce des services russes qu'une prime de 10 millions de dollars avait permis l'élimination d'Aslan Maskhadov rappelle la normalité d'une telle pratique. Ce qui est nouveau, c'est que les armées doivent intégrer au quotidien le domaine financier dans leur action, et gérer des sommes parfois importantes pour influencer les esprits dans leur secteur d'engagement. A ce titre, l'argent constitue d'ailleurs une munition de choix en Irak, et les crédits d'urgence pour la reconstruction ont parfois fait des miracles (à Sadr City, le quartier de Bagdad attribué à la 1ère division de cavalerie US l'an passé, le nombre d'attaques hebdomadaires est passé de 160 à moins de 5 en l'espace de 6 mois).

Le caractère endémique de la corruption, dans de nombreux pays, rend d'ailleurs nécessaire la distribution de sommes parfois importantes sous peine d'indisposer ses interlocuteurs. A elle seule, la différence de pouvoir d'achat entre les puissantes économies occidentales et les pays émergents ou ravagés confère en outre une valeur disproportionnée à des sommes modestes. C'est une réalité dont le contingent suisse à Sumatra s'est rapidement rendu compte : l'argent liquide porté par les premiers détachements a permis assez rapidement de louer des installations et des prestations répondant à nos besoins, mais les mêmes montants auraient pu acheter n'importe quoi - des hommes, des renseignements, des véhicules, des maisons, des armes et des explosifs. On ne mesure pas le poids des devises fortes lorsque les taux de change officieux sont le double ou le triple de ce que les établissements officiels pratiquent.

Ce déséquilibre explique largement pourquoi les revenus gigantesques issus de la vente du pétrole ou du trafic de drogue sont tellement subversifs : ils fournissent à ses bénéficiaires un pouvoir localement équivalent à celui des plus riches Etats de la planète (notamment parce que les populations de ceux-ci rassemblent leurs principaux clients). La surenchère dans la mise à prix des dirigeants d'Al-Qaïda, pour les Etats-Unis, est autant une démonstration d'opulence qu'une volonté de capturer ou d'éliminer ses ennemis. Et la distribution routinière d'argent par leurs formations militaires en fait des acteurs économiques et politiques au-delà de leurs effets sécuritaires, à tel point d'ailleurs que les Provincial Reconstruction Team mis en place en Afghanistan présentent des parallèles indéniables avec l'action des troupes coloniales européennes au XIXe siècle.

L'argent reste naturellement un substitut, même dans son emploi militaire, et il ne peut à lui seul créer des capacités ou des volontés qui n'existent pas. En tant que tel, il joue cependant un rôle de multiplicateur de forces, et permet à une formation d'obtenir des effets similaires avec des effectifs ou des moyens moindres - et donc de réduire les frictions que ceux-ci engendrent. Là encore, rien de bien nouveau sous le soleil : les armées des grandes monarchies européennes avaient coutume d'emmener des fonds pour limiter leur encombrant bagage, en achetant sur place ce dont elles avaient besoin (une méthode à terme plus efficace que la réquisition). Mais un seul individu, doté des connaissances et des finances nécessaires, peut aujourd'hui tisser un réseau et développer des cellules combattantes au sein de n'importe quelle cité majeure.

Les idées restent probablement l'une des rares choses que l'argent ne peut pas acheter, et qu'il complète admirablement.

Posted by Ludovic Monnerat at 23h45 | TrackBack

Avions : l'appel du CdA

On peut lire aujourd'hui, toujours dans Le Temps, un très bon article de Thierry Meyer retranscrivant un entretien que lui a accordé hier le commandant de corps Keckeis sur la question du programme d'armement 2004. Le Chef de l'Armée tente en effet de sauver ce dernier en acceptant d'écarter les 2 avions de transport Casa C-295M de la liste des achats, face à l'opposition purement idéologique du Conseil national. Cette intervention du premier soldat du pays montre l'urgence de la situation, et donc les conséquences qu'aurait le rejet de tout investissement militaire pour l'année écoulée.

Cependant, le CdA rappelle aussi qu'une renonciation aux 2 avions de transport ne saurait être que provisoire, et que les programmes d'armements demandés par l'armée et le Conseil fédéral découlent directement des missions confiées à l'armée par le Parlement et approuvées par le peuple. En d'autres termes, les planifications élaborées par les militaires sont l'application directe des décisions prises par la classe politique. Et le Chef de souligner à quel point le choix des avions de transport résultait d'une analyse approfondie des besoins et moyens futurs :

«Les missions de paix à l'étranger sont de plus en plus demandées par l'ONU, argumente le chef de l'armée. C'est la leçon la plus intelligente que l'on a tirée des guerres modernes. Or, nous Suisses jouons au poker en nous liant à des privés, qui transportent nos troupes, mais qui ne sont pas équipés ni autorisés pour la moindre situation de crise. C'est irresponsable. Avec les Casa C-295M, nous avions trouvé le moyen d'entrer dans la cellule européenne de transport militaire, solution pour remplacer l'acquisition d'avions plus gros que nos finances nous interdisaient. Tous les autres scénarios ont été examinés, ils sont inopérants ou beaucoup plus onéreux.»

Il peut être douloureux de constater qu'à notre époque, le travail sérieux et consciencieux de l'institution militaire est bafoué par l'opportunisme et le populisme d'une partie de la classe politique. Je pense cependant qu'il est nécessaire de prendre un peu de recul par rapport à ces médiocres péripéties. Le CdA a certes parfaitement raison d'essayer de sauver les meubles et de préserver pour l'armée les investissements indispensables à sa transformation. Toutefois, celle-ci ne doit pas perdre de vue que c'est le personnel, et non le matériel, qui représentant sa valeur principale. Et je ne vois guère aujourd'hui des efforts aussi intensifs pour préparer le personnel militaire aux défis futurs.

COMPLEMENT I (17.3 1000) : Comme prévu, le Conseil national a enterré le programme d'armement 2004 en repoussant la proposition de la commission de conciliation, tout comme d'ailleurs il a systématiquement refusé de suivre les propositions de sa propre commission de sécurité. C'est donc un dysfonctionnement majeur du pouvoir législatif qui se superpose à l'échec du Conseil fédéral et de l'armée. Il est maintenant temps de remettre à plat les compétences des uns et des autres et de modifier la procédure exceptionnelle qui entoure les crédits militaires. Quant aux objets demandés par l'armée en 2004, ils devraient fort logiquement revenir en 2005...

Posted by Ludovic Monnerat at 8h52 | Comments (1) | TrackBack

La défense des militants

Voici 2 jours, j'avais loué l'examen de conscience auquel s'est livré dans Le Temps le jusqu'alors très militant Alain Campiotti, sur son opposition à l'opération militaire coalisée en Irak et sur la distance avec la réalité qu'une telle position a provoquée. Dans son commentaire à ce billet, Stéphane avait affirmé que je me berçais d'illusions en pensant que les rédactions étaient prêtes à faire une analyse honnête de leurs convictions, et de l'influence qu'elles ont sur leurs produits. Un peu de patience, écrivait-il en guise de conclusion (il aurait aussi pu dire qu'une hirondelle ne fait pas le printemps, ce qui s'accorde à notre climat!).

Aujourd'hui, les faits viennent de lui donner raison : dans un éditorial acide et pathétique (accès libre), Serge Enderlin - chef de la rubrique internationale du Temps et à ce titre supérieur de Campiotti - transforme en effet ce qui devrait être un commentaire analytique de l'actualité (la nomination de Paul Wolfowitz comme candidat à la présidence de la Banque Mondiale) en une défense personnelle de son opposition à la guerre de l'Irak, qu'il décrit comme une aventure lamentable et meurtrière, et en refusant énergiquement toute nécessité de remettre en cause cette position. Extrait :

Les Européens, et tous ceux qui entrevoyaient dans les derniers événements («ouvertures» démocratiques au Moyen-Orient) le début d'une vérité bushienne en seront pour leurs frais: non, Bush n'a pas changé; non, on ne s'était pas trompé sur lui; non, il n'y a pas d'examen de conscience à faire sur les critiques formulées dans le passé à l'encontre de cette administration américaine pour qui un bon allié est un partenaire qui se couche.

Il peut être intéressant d'assister par article interposé à ce qui constitue un débat interne, et peut-être une lutte intestine. De toute évidence, Serge Enderlin s'est senti directement visé - et à juste titre - par les propos d'Alain Campiotti et tente de réaffirmer la ligne qu'il suit depuis l'été 2003 dans la couverture de l'Irak, du Proche-Orient et des Etats-Unis. Un rappel à l'ordre plutôt rageur, écrit par un homme dont les prédictions souvent apocalyptiques et les appels incantatoires à l'ONU ont été ridiculisés par l'évolution des événements, et qui désormais vit dans le passé pour ne pas appréhender un présent discordant.

Il y aurait en effet beaucoup à dire sur la nomination de Wolfowitz et Bolton à la Banque Mondiale et à l'ONU, et bien autre chose que les fadaises habituelles sur le démembrement du droit international ou l'unilatéralisme forcené de l'administration Bush (dans le même numéro, un article traite pourtant du départ annoncé du contingent italien en Irak, un pays censé symboliser une action unilatérale...). On peut au contraire voir dans ces décisions la volonté des USA de s'impliquer davantage dans les institutions internationales pour les transformer de l'intérieur, ou encore la nécessité pour Bush d'écarter certains personnages devenus peut-être un brin embarrassants à Washington (et aspirant à des fonctions prestigieuses, puisque Bolton était pressenti pour seconder Condoleeza Rice).

Mais il n'y a rien d'analytique ou même de rationnel dans le texte de Serge Enderlin. Son éditorial est à la fois un cri du coeur et un coup de gueule, un combat d'arrière-garde se déroulant intramuros, un refus d'avouer les erreurs commises et de reconsidérer presque 2 ans d'affirmations absolues. Une sorte de sermon dogmatique et passionné rappelant l'infaillibilité de l'autorité journalistique, en guise de défense contre ceux qui pointent le doigt sur la différence entre la réalité et les articles censés la décrire. Autant dire une tentative désespérée de repousser une remise en question qui en sera d'autant plus douloureuse.

COMPLEMENT I (17.3 0955) : On conseille à Serge Enderlin et aux opposants à cette "lamentable aventure" en Irak de commencer à s'intéresser à l'avis des Irakiens eux-mêmes, dont l'optimisme semble plus grand que jamais. Il est vrai qu'eux ont l'avantage de vivre dans l'Irak réel, et non dans l'Irak virtuel des rédactions occidentales...

Posted by Ludovic Monnerat at 8h02 | Comments (3) | TrackBack

16 mars 2005

L'agonie du Darfour

L'ONU a annoncé, dans l'indifférence presque générale, de nouveaux chiffres concernant le conflit au Darfour : ce sont à présent 180'000 personnes qui sont mortes depuis octobre 2003, et 10'000 autres décèdent chaque mois en raison des combats, de la maladie et de la famine. Une autre estimation parle de 380'000 morts. Le chef des urgences humanitaires de l'ONU, Jan Egeland, ne traite pas pour autant de "pingre" la communauté internationale, alors que celle-ci ne fait rien pour mettre un terme à un conflit prenant une dimension génocidaire.

Cette inaction a un caractère d'autant plus choquant lorsque l'on constate les efforts considérables déployés en Asie du Sud, et notamment à Sumatra, pour venir en aide aux victimes du tsunami. De facto, s'opposer aux excès de la nature exige bien moins de courage moral que faire face à ceux de l'homme, et pareille pétrification planétaire face aux crimes de milices stipendiées - et face aux menaces de veto chinoises - montre bien que le statu quo le plus désastreux reste souvent préféré aux risques du changement. Peut-être des images particulièrement fortes, c'est-à -dire insoutenables, obligeront-elles les Gouvernements à intervenir.

C'est dire que le pouvoir des médias pour inciter à l'action stratégique a une valeur neutre : tout dépend de son emploi.

COMPLEMENT I (18.3 1930) : Et voilà que l'ONU doit évacuer une partie du Darfour face aux menaces des milices janjaweed. L'impuissance finit immanquablement par se conjuguer à la honte.

Posted by Ludovic Monnerat at 20h06 | Comments (3) | TrackBack

Les leçons du combat

Le site StrategyPage.com a mis en ligne hier un rapport d'évaluation de l'action (AAR) écrit par 4 sous-officiers des Marines sur les combats à Falloujah en novembre dernier. Ce document, ciblé au niveau du groupe d'infanterie et des fantassins individuels, décrit les leçons apprises dans les rues et les maisons de cette ville en fournissant un grand nombre de détails tactiques et techniques intéressants, comme la différence entre les deux types d'ennemis rencontrés (le guérillero et le martyr) ou les méthodes d'entrée et de nettoyage de bâtiments.

En soi, ce document destiné à être lu par le plus grand nombre ne diffère pas de leçons du même type qui existaient déjà au siècle dernier, durant les conflits mondiaux ou au Vietnam. Les armées tentent depuis longtemps de codifier dans des textes les enseignements de leurs engagements et de leurs opérations. En revanche, ce qui est nouveau, c'est la possibilité de diffuser instantanément et en-dehors des canaux officiels les expériences faites par autrui, et ainsi d'augmenter le savoir collectif et l'efficacité opérationnelle des unités.

Ce phénomène récent est pratiqué avec un succès remarqué au sein des Forces armées américaines. Des sites comme CompanyCommand et PlatoonLeader sont par exemple le fruit d'initiatives individuelles, et ils réunissent des officiers du même rang qui s'informent les uns les autres, répondent à des questions et fournissent des conseils. Dans une perspective plus large, les technologies modernes sont mises à profit par le corps des officiers américains pour procéder à une transmission du savoir sans équivalent dans l'histoire.

De telles initiatives doivent être appliquées au sein des armées européennes. En Suisse, je me suis souvent rendu compte que le corps des instructeurs affichait une certaine réticence à l'endroit des leçons apprises parce qu'il contournait le système officiel des règlements et des documentations ; un document rédigé par mes soins et complété par plusieurs camarades sur la fonction du commandant d'unité a par exemple été descendu en flammes par plusieurs commandants d'école, voici presque 4 ans, et réintroduit sous le manteau par un petit nombre d'officiers de carrière pour lesquels le texte était un appui à l'instruction.

L'emploi optimal de la technologie dépend toujours de l'état d'esprit, des valeurs et de la culture des hommes qui y ont accès.

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15 mars 2005

Le retour de la raison

Les élections irakiennes, après celles d'Afghanistan et de Palestine, la révolte populaire du Liban face à la Syrie, les ouvertures en Arabie Saoudite et en Egypte, et les discussions farouches sur le thème de la démocratie dans les médias arabes ont fini par imposer le retour de la réalité dans les propos des commentateurs. Les médias occidentaux les plus farouchement opposés à l'opération militaire américaine en Irak commencent le travail de mémoire salutaire consistant à dépasser leur opposition pour prendre conscience de la situation véritable ; après le New York Times et d'autres journaux américains, contraint de corriger leur négativisme incohérent, après le Spiegel et sa couverture « No blood for oil », amené à se demander si Bush n'avait pas finalement raison, c'est Le Temps et son très militant correspondant aux Etats-Unis, Alain Campiotti, qui se livrent aujourd'hui (accès libre) à un examen de conscience bienvenu.

Campiotti commence par moquer l'hebdomadaire de gauche The Nation, qui reste totalement silencieux sur l'actualité du Proche-Orient, pour bien montrer le désarroi des rédactions les plus critiques face à l'administration Bush. Cela nous rappelle en passant le silence de L'Hebdo pendant 2 semaines sur les élections en Irak (la troisième semaine, c'est Jacques Pilet qui a pris sa plume la plus amère pour écrire que ces élections n'étaient qu'une mascarade insignifiante!). Il énumère également les arguments catastrophistes de ceux qui, comme lui, annoncent depuis 2 ans l'échec imminent du projet américain. Mais il reconnaît surtout que la couverture médiatique de l'Irak, dans les rédactions opposées à l'intervention militaire, ne correspondait pas à la réalité :

« Ce scepticisme bizarre est déconnecté du réel. L'Orient compliqué est en mouvement, et Bagdad, comme au temps du califat, est bien son épicentre. Les commandos sunnites peuvent exécuter en un jour quarante compatriotes d'une balle dans la tête: avant comme après le 30 janvier, ce n'est pas un programme politique pour l'Irak. Pendant ce temps, les élus chiites, kurdes, et aussi des sunnites, cherchent un compromis sur le premier gouvernement issu d'élections après la dictature, et sur les principes d'une constitution. Il n'est pas sûr qu'ils échouent. »

Cet aveu est de taille. Il marque le début d'une entreprise salutaire : le retour de la raison et de la déontologie au sujet d'un événement qui a suscité comme rarement des passions aveuglantes. Depuis l'été 2003, mes analyses sur la situation en Irak ont constamment affirmé le succès de l'entreprise stratégique américaine, quelle que soit sa lenteur et son prix en vies humaines, parce que toutes les lignes d'opérations stratégiques - politique, économie, société, sécurité - indiquaient une telle tendance. Plus important encore : j'ai toujours pensé que les Irakiens accepteraient les bienfaits de la démocratie, et donc qu'une action militaire fondée sur une idée avait de grandes chances d'atteindre une grande partie de ses objectifs. Cette compréhension commence à apparaître dans les rédactions, au vu des propos de Campiotti :

« Quand l'histoire tressaille, faut-il faire son examen de conscience? Ou peut-on, comme au moment de l'effondrement du communisme soviétique, passer d'une vague empathie romantique à un antitotalitarisme farouche sans piper mot? Mieux vaut regarder dans le miroir. Chacun a le sien. J'ai le mien. Le viol américain de l'Irak a conduit à un enlisement peut-être programmé. Mais ce n'était pas le Vietnam. Une majorité d'Irakiens veulent mettre fin sans violence (celle des guerres, ils l'ont subie) à la longue dictature d'une minorité, et d'un homme qui serait encore à la tête de ses polices - 100% des voix! - sans une intervention extérieure. »

On notera sans peine la contradiction consistant à voir un enlisement en Irak (au moins, on ne parle plus de bourbier!) tout en parlant d'un Orient en mouvement. Il faudra encore bien des efforts à Alain Campiotti - dont il faut louer l'honnêteté apparemment retrouvée - et à d'autres pour dépassionner leur vision, mais ils en prennent le chemin. Tout le monde en bénéficiera certainement. Espérons simplement que l'actualité de ces prochains mois, à propos de l'Iran ou d'un autre point chaud, ne provoque pas de rechute !

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14 mars 2005

L'Iran, cible des exercices

Le Times de Londres a publié hier un reportage stupéfiant sur un entraînement à échelle 1 :1 des Forces armées israéliennes, simulant un raid aéroterrestre sur une installation d'enrichissement d'uranium située à Natanz, au sud de l'Iran. Il décrit avec de nombreux détails l'action offensive de forces spéciales israéliennes effectuant une entrée en force dans l'installation pour y placer des explosifs, en partie déguisés par les uniformes des Pasdaran iraniens, avant de quitter le secteur dans des camions placés au préalable par des agents des services de renseignements israéliens, puis de guider les bombes antibunkers larguées par des chasseurs-bombardiers F-15. Un exercice apparemment très réaliste, mené dans le désert du Néguev, dont le seul détail curieux semble l'emploi de chiens portant des explosifs pour s'infiltrer au plus profond de l'installation (ce qui suppose des plans complets).

Le premier réflexe analytique consiste naturellement à interpréter le tout comme un signal politique clair, enrobé dans une déception militaire. Effectuer une répétition d'une opération spéciale avec la présence ouverte de journalistes, qui plus est en identifiant les unités et les moyens utilisés, ne peut a priori avoir d'autre but que de dévoiler à la cible une partie des préparatifs en cours pour altérer ses décisions et son dispositif dans un sens favorable à une attaque complètement différente. Le plan décrit est d'ailleurs suffisamment classique dans sa conception pour ne pas entamer la sécurité opérationnelle d'une action vraiment fondée sur la surprise, et utilisant ces révélations comme une couverture. Un écran de mensonges pour protéger une vérité trop précieuse ; un grand spectre brandi à l'horizon pendant que des ombre se faufilent ailleurs!

En même temps, toute déception repose avant tout sur le doute, et rien ne permet d'exclure avec certitude que les préparatifs révélés ainsi au public ne sont pas une action militaire en préparation, ou du moins une variante opérationnelle en cours d'évaluation. Les Israéliens ont à réitérées reprises pratiqué la déception avec succès ces 50 dernières années, notamment avant la Guerre des Six Jours ou lors de l'opération spéciale menée sur l'aéroport d'Entebbe, et ils ont également subi les effets de la déception arabe lors de la Guerre du Yom Kippour. Leur maîtrise de l'acte consistant à tromper les autorise parfaitement à divulguer une vérité pour faire croire à un mensonge. Ce qui est certain, c'est que la pression exercée sur le régime des mollahs ne diminue pas !

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13 mars 2005

La fin de la mission

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Hier soir à minuit, la Task Force SUMA a été dissoute après avoir rempli sa mission. C'est ce que ses membres rentrés au pays ont pu entendre hier, lors d'une cérémonie brève et solennelle au musée de l'aviation à Dübendorf, tout en recevant chez eux un courrier leur confirmant la chose. Le divisionnaire Christian Josi, chef de l'état-major de conduite de l'armée, a chaleureusement remercié et félicité les quelque 35 participants de la mission présents, la plupart avec leur famille. Pendant toute la cérémonie, un projecteur diffusait sur un grand écran des images fixes et des séquences vidéo prises en janvier dernier. L'instant le plus prenant a été celui durant lequel le commandant de la TF a remis au divisionnaire le drapeau suisse qui flottait à côté de notre hangar à Medan, symbolisant par là même la fin de la mission. Un drapeau qui sentait le kérosène et la sueur, mais qui représentait 63 jours d'une opération marquante.

La fin du voyage en avion était plus agréable que le début : les turbulences ont été moins intenses, et les passagers - désireux de se dégourdir les jambes - ont à plusieurs reprises engagé la conversation avec nous, en exprimant ouvertement leur gratitude sur notre engagement et en posant des questions précises sur ce que nous avons vu. Une ravissante hôtesse de l'air a même engagé une conversation prolongée avec moi, ce qui était loin d'être désagréable. Et bien plus stimulant que le GameBoy, que j'ai fini par battre au tennis même au niveau le plus élevé ! L'atterrissage s'est révélé particulièrement sportif, avec des embardes assez monumentales en raison d'un vent de travers plutôt délicat à gérer, au point que plusieurs passagers ont applaudi les pilotes lorsque le freinage s'est achevé. Depuis mon siège situé au dernier rang de l'avion, et permettant donc d'encaisser au maximum ses mouvements, j'ai trouvé l'expérience plutôt intéressante !

Les membres de la TF étaient d'une humeur euphorique en débarquant vers 0630 à l'aéroport de Zurich-Kloten, et le fait de passer outre les formalités administratives s'est pleinement accordé à notre humeur (pas de contrôle des passeports, pas de contrôle des bagages : voyage dans une formation militaire a des avantages certains !), même si j'ai été un brin déçu de voir le peu de réaction que suscitait auprès des fonctionnaires de la police et des douanes mon salut en indonésien (« selamat pagi !»). Après un accueil pour le moins réduit et glacial, nous avons été pris en charge et conduits à Dübendorf pour un débriefing et un questionnaire médical, frissonnant légèrement dans le froid d'une matinée zurichoise (4° C de température, avait annoncé le commandant de bord de Singapore Airlines lors de la descente). Puis la cérémonie s'est déroulée, et nous nous sommes séparés pour rentrer à notre domicile.

Le fait de se retrouver chez soi, dans un paysage enneigé, provoque naturellement un contraste presque irréel. L'esprit peine à admettre que la transition entre l'opération à Sumatra et le retour au quotidien le plus banal se fasse en si peu de temps. Je me souviens comme si c'était hier de la cérémonie d'adieu qui s'est déroulée le 27 février à Banda Aceh (voir photo ci-dessus ; le troisième type debout derrière le drapeau suisse, à gauche de la croix, n'est autre que votre serviteur), et durant laquelle nous avons pris congé de l'armée indonésienne, du HCR et de la DDC. J'entends encore le bruit des rotors émis par les Super Puma dans leurs incessantes rotations pour transporter passagers et cargaisons. Chaque fin de mission produit certainement un sentiment analogue à celui-là . Je serai demain à Berne, mais il me faudra un peu plus de temps avant de reconnaître que la vie normale a repris ses droits.

Posted by Ludovic Monnerat at 19h26 | Comments (2) | TrackBack

Le Matin contre l'armée

On peut lire aujourd'hui dans Le Matin, sous la plume de la journaliste traditionnellement antimilitaire Anne Dousse, une attaque en règle contre l'armée et Samuel Schmid visant à influencer les décisions politiques prises au Parlement, notamment dans la perspective de l'achat des 2 avions de transport Casa. Le prétexte de l'attaque se situe dans les évaluations apparemment en cours sur un hélicoptère devant remplacer les Alouette III, un thème que j'abordais d'ailleurs ici dans ce carnet. Il est intéressant de démonter la mécanique sémantique du texte pour cerner la manÅ“uvre entreprise.

Dans un premier temps, Anne Dousse reproche à Samuel Schmid de songer à de nouveaux investissements alors que le programme d'armement 2004 n'est pas encore sous toit : « Samuel Schmid n'a pas encore empoché les 109 millions pour ses deux avions de transport et le voilà qui envisage déjà d'autres achats. » Elle tente donc de nous faire croire que les péripéties en cours au Parlement devraient amener toute l'armée à suspendre ses réflexions sur les besoins futurs et sur leur traduction en termes d'acquisition - un peu comme si la perspective à très court terme de la classe médiatique devait empêcher quiconque de préparer l'avenir. Une sorte de Ministère de la Pensée, si j'ose dire.

Dans un deuxième temps, la journaliste explique le besoin lié au remplacement des Alouette III, en affirmant que l'évaluation de son successeur se déroulerait « dans la plus grande discrétion », et cite le porte-parole Félix Endrich pour confirmer la chose en la présentant comme une initiative nouvelle. En fait, Mme Dousse souffre apparemment de troubles de mémoire, puisqu'elle avait déjà co-écrit le 29 avril 2001 dans Le Matin un article attaquant férocement l'armée pour ses projets d'acquisition, qui mentionnaient explicitement de nouveaux hélicoptères (interprétés à tort par ses soins comme des appareils d'attaque). Confondre oubli et nouveauté est un travers intéressant.

Dans un troisième temps, Anne Dousse explique que le volume et la date d'une acquisition d'hélicoptères légers polyvalents ne sont pas encore fixés, mais elle lui oppose l'évaluation apparemment en cours (« Samuel Schmid a pourtant donné l'ordre à Arma Suisse [sic] de procéder aux premières évaluations ») alors même que cette évaluation aura un impact déterminant sur le choix de l'appareil, du nombre d'exemplaires souhaités, de leur acquisition et de leur emploi. Cette contradiction flagrante est difficile à expliquer ; peut-on imaginer que l'armée planifie un achat sans faire une sélection entre les hélicoptères disponibles ?

Le quatrième temps de la manÅ“uvre explique cette contradiction : elle permet à la journaliste d'interpeller des parlementaires sur un supposé manque de transparence (« Or, jusqu'à présent, Samuel Schmid n'a pas cru bon d'informer les Commissions de politique de sécurité des Chambres de ses intentions »), en choisissant soigneusement des politiciens réputés pour leur opposition sinon à l'armée, du moins à ses acquisitions (2 socialistes et 1 démocrate-chrétien appartenant à l'aile gauche du parti, en reprenant les propos tenus par 1 radical sur une question différente). Comment les parlementaires pourraient-ils se faire une opinion sans les faits précis que seule une évaluation permet d'obtenir ? Voilà ce que Mme Dousse et ses interlocuteurs se gardent bien d'expliquer.

Mais la volonté d'expliquer n'est pas l'objectif de cet article : il vise au contraire à faire réagir la classe politique en faisant accroire des projets illégitimes et quasi secrets au sein de l'armée, et donc d'influencer ses décisions futures - notamment celles, toutes proches, concernant le programme d'armement 2004. Le remplacement des Alouette III, qui sont employées presque chaque jour au profit des autorités civiles (appui à la police ou au corps des gardes-frontière), s'inscrit intégralement dans la direction du Rapport de politique de sécurité 2000. Cette tentative de lancer une polémique artificielle ne relève donc pas d'une recherche d'information, comme le prouvent clairement les erreurs qui entachent l'article publié par Le Matin.

Anne Dousse témoigne en effet d'une ignorance effarante à propos de l'armée. Elle parle par exemple de l'état-major général, alors que cette structure a été dissoute le 31 décembre 2003 ; Félix Endrich n'en est pas le porte-parole, puisqu'il appartient à l'état-major personnel du Chef de l'Armée. Elle parle de « Arma Suisse » sans l'orthographier correctement (armasuisse), ce qui suscite un doute profond sur la qualité des informations dont elle affirme disposer. Elle critique la discrétion censée entourer l'évaluation, sans savoir que la protection des données est exigée par les constructeurs participant à un tel processus. Pire : elle affirme que Samuel Schmid aurait ordonné cette évaluation, alors que c'est l'état-major de planification de l'armée qui est le donneur d'ordres pour armasuisse !

Comme elle le démontre régulièrement, Mme Dousse n'est pas compétente pour juger les sujets militaires et les raisonnements qui les fondent. Elle ne connaît pas les structures et le fonctionnement de l'Armée XXI. Ce qui l'intéresse, de toute évidence, c'est l'action politique sous couvert d'information, l'influence des décisions dans le sens de ses convictions personnelles. Que Le Matin cautionne un activisme pareillement flagrant montre qu'il privilégie la rentabilité économique à la déontologie journalistique. Dans le cas contraire, plusieurs corrections devraient apparaître demain ou les jours suivants. Nous verrons bien !

En tout cas, la presse suisse n'a pas beaucoup changé durant mes 20 jours d'absence à Sumatra. Anne Dousse peut bien conclure en écrivant que « le malaise face à l'armée grandit » ; à mon avis, les médias se situent bien au-delà du malaise.

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12 mars 2005

Un long retour dans la nuit

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QUELQUE PART AU-DESSUS DU CAUCASE - Le voyage retour ne ressemble guère à l'aller : je suis à l'instant même dans le dernier siège - 66G - du Boeing 747-400 de Singapore Airlines qui nous ramène à Zurich. La Task Force SUMA effectue en effet son dernier vol en classe économy, et non business comme c'était jusqu'ici la règle, de sorte que les 26 militaires suisses rentrant au pays par ce vol, mission accomplie, sont dispersés dans des sièges où ils passeront les 15 dernières heures de leur engagement (3 officiers rentrent par Malaysian Airlines). En ce qui me concerne, je suis tout à l'arrière de l'avion en compagnie du quartier-maître et de l'officier de la sécurité militaire, lesquels ont d'ailleurs mis à profit les premières heures de vol pour contrôler ensemble la comptabilité de la TF. En soi, les conditions de voyage ne sont pas trop désagréables, mais le fait que l'avion ait traversé pendant 2 heures des turbulences très violentes, au-dessus du sous-continent indien, n'a pas arrangé les choses. Je suis heureux de ne pas avoir le mal de l'air.

L'embarquement s'est fait sans histoire (voir photo ci-dessus, le rassemblement devant l'aéroport), sans les discussions rituelles avec les fonctionnaires de l'aéroport de Medan qui tentent à chaque fois de percevoir des taxes d'aéroport alors même que l'accord signé avec le Gouvernement indonésien exclut la chose (les militaires suisses sont venus pour participer à une opération multinationale d'aide humanitaire, pas pour prendre du bon temps!). C'est donc l'esprit léger que nous sommes montés dans un Airbus A319 de SilkAir, la petite compagnie régionale de Singapore Airlines, pour un vol de 50 minutes à destination de Singapour. Parvenu à notre but, nous avons immédiatement procédé au boarding pour le vol vers Zurich, en compagnie de voyageurs suisses un peu étonnés d'apercevoir les uniformes de notre armée (j'ai même rencontré un gars que j'ai eu comme recrue voici 7 ans à Bière, et que j'ai reconnu au premier coup d'Å“il!). Nous nous sommes ensuite répartis dans les longues rangées du Boeing.

Faute d'un livre restant à lire (j'ai bien essayé de farfouiller une grande librairie à Medan, mais sans trouver d'ouvrage intéressant en anglais), j'ai commencé par explorer l'ordinateur à disposition de chaque passager, son écran fixé à l'arrière du siège qui précède, et qui propose des films (dont certains sortis ces derniers jours dans les salles), des séries TV, de la musique (un grand nombre de CD) mais aussi des jeux. Faute de mieux, je me suis rabattu sur l'émulateur GameBoy et son jeu de tennis plutôt distrayant. Un voyage retour n'exerce en effet pas la même évocation poétique que l'aller. Pas de plongée vers l'inconnu dans une nuit complice : au contraire, un retour que l'on espère le plus rapide possible, dès lors que la mission s'est achevée dans le secteur d'engagement, vers un connu dont on se réjouit. Dans ces conditions, le fait que l'avion de ligne affronte un vent de face dépassant parfois les 200 km/h semble presque une mauvaise plaisanterie.

L'heure n'est pas encore à la nostalgie ou au bilan de ces 3 dernières semaines. Il est 0210 en Suisse, mais 0810 à Medan, et je suis toujours calé sur l'heure de cette mégapole ; avec quelques rares minutes d'un sommeil heurté derrière moi, et une journée complète dans la torpeur tropicale, je pense de plus en plus à une bonne douche et à un bon lit - où quand les besoins vitaux réduisent drastiquement la capacité de réflexion et de projection (les militaires suisses sont très adeptes de la pyramide des besoins de Maslow, qui décrit à merveille les priorités de l'être humain). Et j'ai bien envie de voir ce qu'il reste de la neige qui s'est abattue massivement sur le pays !

PS : Comme ce billet est mis en ligne à partir de mon ordinateur de bureau, cela signifie que je suis bel et bien rentré chez moi!

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11 mars 2005

Les dernières heures

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MEDAN - L'heure du départ est maintenant toute proche : dans moins de 20 heures, les derniers éléments du contingent suisse à Sumatra seront de retour au pays. Nous sommes sur le point de quitter l'hôtel qui héberge la Task Force SUMA depuis plus d'un mois ; je peux donc à présent dire qu'il s'agissait du Garuda Plaza Hotel, un établissement plutôt ambitieux situé non loin de l'aéroport, et qui peine grandement à tenir ses promesses. En Suisse, cet hôtel serait tout juste l'équivalent d'un 2 étoiles, alors même qu'il propose plusieurs prestations de qualité (service dans des chambres équipées de toilettes, douches, TV et minibar ; connexion Wi-Fi, avec bureau entièrement équipé pouvant être loué ; grandes salles de conférence climatisées et équipées de l'appareillage audio-visuel moderne ; etc.) : la propreté souvent insuffisante, le délabrement de certaines pièces montrent que la maison a connu des jours meilleurs, même si elle semble remonter la pente (un ascenseur neuf a été installé durant notre séjour).

Ce qui est certain, c'est que le contingent suisse a choisi - avec la probité qui honore l'Helvète normal - le cantonnement offrant l'un des meilleurs rapports qualité/prix de la ville. Les autres contingents militaires ne se sont pas embarrassés de tels scrupules et ont directement choisi le Novotel, l'un des établissements les plus luxueux de la ville, suivant en cela la plupart des agences de l'ONU. Les Français n'ont pas immédiatement pris leurs quartiers dans cet hôtel (même si la chaîne est en mains françaises!), alors que les Américains ont tout de suite loué un étage du bâtiment pour établir un grand centre de commandement à même de conduire toutes leurs actions en Indonésie, complètement équipé avec des écrans géants, une myriade d'ordinateurs et des moyens de transmission redondants. Toutes proportions gardées, les Australiens ont d'ailleurs fait de même dans un autre hôtel de la ville.

Pendant que le quartier-maître établit la facture de notre séjour, le reste du contingent vaque à des activités diverses et individuelles, à l'exception de l'état-major qui termine certains travaux d'archivage et de communication (comme la finition d'un exposé PowerPoint de 70 folios décrivant, photos et vidéos à l'appui, l'opération "SUMA" du point de vue de la troupe engagée). Cependant, une partie de l'EM - dont votre serviteur - a pris ce matin une heure pour accompagner le commandant de la TF SUMA (voir photo ci-dessus) dans une boutique d'artisanat proposant des objets traditionnels en bois ou en argent, et tenue par une famille d'origine chinoise particulièrement affairée. Ce détour m'a permis de trouver quelques cadeaux originaux à ramener en Suisse, en espérant que le trajet en avion ne leur inflige aucun outrage fatal. Il était aussi important de se départir de nos dernières roupies avant de quitter l'hôtel!

Nous avons également pris notre dernier repas sur place, dans un restaurant oriental proposant une formule particulièrement réussie : le client ne commande rien (à l'exception des boissons, ou s'il souhaite un menu précis), mais choisit parmi les différentes victuailles que le personnel présente en boucle à la centaine de personnes attablées. Autrement dit, l'apparence même des plats - relevant de la gastronomie chinoise pour la plupart - amène les gourmands de mon acabit à tenter de goûter à tout ce qui semble délicieux, au risque d'avoir de mauvaises surprises (presque tout était excellent, mais un plat à l'origine douteuse était immangeable). Et ainsi de suite jusqu'à en être rassasié, tout en évitant les temps d'attente qui sont le propre des restaurants. Voilà une formule que je souhaiterais retrouver au pays, et qui a su nous contenter pendant les dernières heures de notre séjour indonésien - et de la mission de l'armée suisse à Sumatra.

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10 mars 2005

Le retrait du matériel

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MEDAN - L'avant-dernier transport du contingent suisse a eu lieu ce matin : un deuxième avion de transport Antonov AN-124 a atterri peu avant l'aube pour embarquer les quatre containers et les nombreuses caisses de matériel dont la Task Force SUMA a eu besoin pour remplir sa mission. Mis à part les lenteurs et blocages administratifs coutumiers de l'aéroport de Medan, le chargement s'est bien déroulé, et l'avion vole à présent vers la Suisse - après une escale sans histoire à Madras. Comme pour le premier AN-124, avant-hier, trois militaires suisses accompagnent notre cargaison et assurent son bon traitement jusqu'à son déchargement. Je doute que leur retour se fasse dans des conditions agréables, mais la valeur brute des équipements justifie une attention particulière - sans même parler de leur classification éventuelle.

Egalement dans la matinée, nous avons rendu à son propriétaire - la société de charters locale SMAC - le hangar que la TF SUMA occupait depuis 2 mois, après le contrat de location pour toute la durée de la mission conclu en janvier par le détachement précurseur (voir photo ci-dessus, après le démontage des hélicoptères). Ce hangar relativement grand a abrité en permanence un Super Puma, celui qui faisait l'objet d'une maintenance pendant que les deux autres volaient, et a permis d'effectuer dans des conditions assez favorables - quoique difficiles, avec une température atteignant 40° C - des travaux d'entretien très pointus (le contrôle des 100 heures, selon l'expression utilisée par les Forces aériennes). Les containers suisses dans lesquelles étaient entreposés les équipements pour la maintenance, mais aussi le centre de transmission du dispatch, se trouvaient devant le hangar et fonctionnaient sur des génératrices.

Ce sont ainsi les éléments d'une base opérationnelle avancée qui ont été établis sur l'aéroport de Medan ; seuls manquaient les cantonnements pour le contingent, dans l'hôtel que nous quitterons demain (et dont la direction nous offre un barbecue ce soir !), et le poste de commandement occupé par l'état-major de la TF dans une salle de conférence sans fenêtre dudit hôtel. Un tel déploiement est sans précédent en termes de projection, et de nombreuses leçons ont été tirées de l'opération "SUMA". Le transport du matériel et des hélicoptères, à lui seul, a exigé la location d'un AN-124 et de trois IL-76 pour l'aller, et de deux AN-124 pour le retour. Devant les coûts engendrés par cette location, il faut espérer que la classe politique suisse voit l'intérêt à participer à un pool de transport militaire européen - ce qui nous renvoie à l'achat des petits avions de transport demandés à l'armée!

Le renvoi de tout le matériel du contingent signifie naturellement que les équipements encore disponibles ici, en particulier les ordinateurs et l'unique imprimante laser de l'état-major, feront partie des bagages des militaires individuels. Cependant, au vu des nombreux achats que certains ont effectué durant leur temps libre, ce matériel sera certainement inférieur en poids et en volume aux cadeaux ramenés au pays ! Ce qui me ramène à ma propre liste de cadeaux, imaginée depuis plusieurs jours, et pas encore pleinement réalisée : je mettrai à profit la dernière journée à Medan pour écumer ses centres commerciaux et ses marchés traditionnels, et ainsi dénicher ce que j'offrirai à ceux que j'aime - et que je me réjouis de me retrouver en cette fin de semaine !

Posted by Ludovic Monnerat at 13h03 | TrackBack

9 mars 2005

Le début de la fin

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MEDAN - Le redéploiement du contingent suisse à Sumatra se poursuit ; l'Antonov AN-124 qui transporte nos 3 Super Puma atterrit tantôt à Kloten, après avoir fait escale à Karachi, et les préparatifs sont achevés pour les prochaines étapes du repli. Les modalités de la reddition des cantonnements - pour prendre le terme militaire traditionnel - sont définies, et des cérémonies d'adieu auront encore lieu avec le propriétaire du hangar loué à l'aéroport de Medan et avec les principaux responsables de l'hôtel qui abrite la Task Force SUMA. L'état-major de la TF a d'ailleurs distribué cet après-midi aux membres du contingent les ordres du jour de jeudi et vendredi, qui fixent tous les délais devant être observés avant notre départ par avion de ligne. Les bagages se font, le matériel est centralisé, les comptes sont réglés ; une ambiance de fin de service empreinte d'une certaine nostalgie.

La fatigue se fait évidente parmi les militaires suisses, et le médecin du contingent mène chaque jour plusieurs consultations. La moitié d'entre eux sont ici depuis environ 1 mois, un grand tiers depuis 2 semaines et le reste depuis presque 2 mois ; un officier est même arrivé avec le détachement précurseur, le 9 janvier dernier. En comparaison des missions à l'étranger menées sur une base régulières par l'armée suisse, soit 6 mois dans un contingent et 12 mois comme observateur militaire, ces durées sont assez modestes. Mais la chaleur et l'humidité pèsent constamment sur les organismes, alors que l'éloignement et le décalage horaire provoquent une usure psychologique indéniable. Je suis persuadé que le principal opérateur de télécommunication indonésien, Telkomsel, a fait des affaires en or ces derniers temps !

Je ne connais pas un membre de la TF SUMA qui ne se réjouit pas de rentrer au pays. Depuis la fin des opérations aériennes en Super Puma, la motivation des uns et des autres est avant tout liée au voyage retour. Le volume de travail est resté important, aussi bien pour le personnel des Forces aériennes (préparation des cargaisons) et de la sécurité militaire (surveillance des installations) que pour l'état-major, qui a procédé à l'évaluation de l'action et tiré les principales leçons de l'opération "SUMA", tout en conduisant de près l'ensemble des activités. Mais l'intensité connue durant les premières semaines appartient bel et bien au passé, et les seules incertitudes portent désormais sur des formalités administratives, des horaires de vols réguliers ou des plans de chargement. Bientôt, nous serons tous à l'aéroport de Medan pour embarquer en direction de Kloten - bronzés, légèrement vêtus, portant notre chapeau emblématique, et diablement heureux.

Il est un brin regrettable de quitter un pays sans avoir vraiment eu le temps de le découvrir, mis à part notre expédition dans la jungle en quête de singes amateurs de bananes. Le seul angle que j'aurai vraiment pratiqué reste celui de la nourriture, puisque aucun plat traditionnel ou presque de l'Indonésie n'aura échappé à mon appétit. Les plaisirs de la table ne sont pas un vain mot à Sumatra. Pourtant, et à ma grande surprise, ce sont les restaurants japonais qui me laisseront le meilleur souvenir : les sushis et autres spécificités de la cuisine nippone sont nettement meilleurs ici qu'en Suisse, et qui plus est à un prix totalement abordable. Bien entendu, déguster des nouilles au curry avec des baguettes reste un exercice particulièrement délicat, et l'un de mes T-shirts en conservera peut-être longtemps certaines traces. Nul n'est parfait !

Ce que je ne regretterai pas, en revanche, c'est le trafic intense de Medan (voir la photo ci-dessus, prise par l'un de mes camarades), une ville qui est passée en 60 ans de 45'000 habitants à plus de 3 millions, et dont les rues génèrent une pollution perceptible dans le brouillard qui nimbe fréquemment les immeubles les plus élevés. En même temps, séjourner dans une telle ville était une chance, car les mégapoles forment certainement l'un des environnements opérationnels les plus complexes à maîtriser - et en même temps les plus fréquents dans les conflits futurs. Vivre dans une petite ville helvétique est une chance que j'apprécierai pleinement dans quelques jours, même si la neige redouble d'intensité!

Posted by Ludovic Monnerat at 12h11 | Comments (2) | TrackBack

8 mars 2005

L'idéologie crasse du National

MEDAN - C'est une expérience assez étrange que de suivre à l'étranger un débat politique mené en Suisse sur un thème vécu au quotidien, et de le voir décrit en des termes et des arguments résolument éloignés de cette réalité. La décision du Conseil national ce matin de rejeter à nouveau l'achat de 2 petits avions de transports militaires, par 91 voix contre 79, peut être définie ainsi. Après avoir passé une moitié de la nuit à observer le chargement d'un avion de transport loué à une firme russe, au terme d'un engagement de l'armée suisse à plus de 10'000 km du pays, je suis bien placé pour apprécier l'utilité ou non des Casa C-295M demandés. Et ces dernières semaines ont encore renforcé ma conviction : nous avons absolument besoin d'avions de transport, avec 2 petits modèles pour commencer et développer notre savoir-faire, tout en obtenant une monnaie d'échange favorisant la coopération multinationale.

Les arguments avancés dans la chambre basse du Parlement pour s'opposer à cet achat relèvent d'une idéologie crasse, d'une collusion entre une droite isolationniste et une gauche antimilitaire qui se désintéressent de la réalité. Comme souvent depuis 5 ans, l'armée se retrouve confrontée à l'union de deux camps opposés, pour lesquels la sécurité est un argument électoral à condition d'être déformé et manipulé conformément à leurs idées préconçues. Les responsables politiques qui ont une nouvelle fois réussi à dégager une majorité négative au Conseil national auraient pu mettre à profit les dernières semaines pour s'intéresser à la mission de l'armée en Indonésie, et venir voir sur place les conditions opérationnelles qui justifient ou non l'investissement de 109 millions pour les Casa. Mais aucun d'entre eux n'a fait le déplacement de Sumatra. Ce qui ne les empêche pas de parler aujourd'hui avec une surprenante assurance.

Les uns affirment ainsi que l'armée n'a pas à intervenir hors des frontières, alors que l'opération SUMA vient de démontrer la nécessité d'actions militaires lors des crises les plus graves et l'importance de la solidarité internationale sur le terrain, et pas seulement sur les bulletins de versement. Il faut avoir vu le regard qui s'éclaire et l'espoir qui renaît sur le visage des réfugiés indonésiens, lors de l'arrivée des Super Puma dans les zones dévastées par le tsunami, pour mesurer à quel point cette mission était nécessaire. Il faut avoir constaté la destruction des voies de communication entre Banda Aceh et Meulaboh, avec près d'un million de personnes touchées, pour cerner l'importance vitale du transport aérien pour les victimes. Avec le recul, en ayant observé une petite partie des efforts déployés par la communauté internationale, je suis persuadé que la Suisse aurait eu honte de ne pas avoir engagé son armée - alors qu'elle en avait bel et bien la possibilité.

Les autres affirment certes que l'armée peut intervenir hors des frontières, mais que la location d'avions serait dans ce cas suffisante et permet des économies justifiées par l'état des caisses fédérales. J'aurais bien aimé que ces grands connaisseurs des transports aériens aient été présents ces derniers jours à Medan : l'Antonov AN-124-100 que nous avons chargé cette nuit aurait dû arriver le 6 mars et non le 8, et nous avons été avertis de ce retard au milieu de la semaine passée. La situation de crise due au tsunami est terminée, et les avions de transport font l'objet d'une demande normale, mais un contrat conclu à la mi-février a tout de même abouti à 2 jours de retard. Et des politiciens voudraient nous faire croire que des avions engagés à flux tendu au quotidien seraient instantanément disponibles en cas de crise, lorsque tout le monde en a besoin ? Nombreux sont les pays qui, comme la France ou le Canada, ont constaté voici 2 mois qu'il n'en est rien.

Encore faut-il savoir de quoi l'on parle en matière de location. Pour prendre une analogie avec le transport terrestre, les avions lourds tels que l'AN-124 sont comme des camions géants capables uniquement de rouler sur l'autoroute : il faut des pistes longues et bétonnées pour leur permettre d'atterrir. Afin de livrer les cargaisons au plus près des besoins, des camionnettes sont nécessaires, c'est-à -dire des avions capables d'atterrir sur des courtes distances et des terrains sans surface en dur. De tels avions ne sont pas disponibles à la location dans l'économie privée, car ils ne seraient pas assez rentables. Seules les armées en disposent, et la location de moyens militaires est une pratique très rare, indissociable d'un partenariat impossible à mettre spontanément sur pied. L'armée suisse a loué un Casa C-235 de l'armée espagnole durant l'opération ALBA ; un tel avion lui serait bien utile aujourd'hui pour appuyer ses contingents au Kosovo et en Bosnie, mais une solution de ce type est forcément limitée dans le temps.

En admettant que la Suisse en ait disposé, qu'aurait-elle fait avec 2 avions de type C-295M à Sumatra ? Les avions à hélices ne sont pas vraiment adaptés au transit intercontinental régulier : le Transall C-160 de l'Armée de l'Air française restant à Medan, réparé la semaine dernière, a par exemple décollé ce matin pour Orléans en prévoyant des escales à Colombo, Dubaï, Charm El-Cheikh et Héraklion (nos camarades français nous ont invité hier soir dans leur luxueux Novotel, et j'étais assis entre les 2 pilotes durant le repas ; cela aide à comprendre la manÅ“uvre). La vocation de ces appareils est le transport intrathéâtre, en assurant la liaison entre de grands aéroports et des aérodromes plus modestes, au besoin utilisés comme base opérationnelle avancée par un contingent national. Des Casa suisses auraient fait merveille à Sumatra, comme les 3 Casa déployés par l'Armée de l'air espagnole, dans le transport entre Medan et Banda Aceh, et ils auraient permis de positionner les Super Puma au plus près de la zone de crise en assurant l'approvisionnement du contingent.

Il faut espérer que le Conseil des Etats reste fidèle à son choix. Les enjeux sont simples : l'armée suisse ne peut pas mener d'opérations à l'étranger avec un bref délai de réaction sans posséder ses propres avions de transport. Savoir si cette capacité est une option stratégique à développer devrait faire l'objet du débat politique, et non les allégations aux relents d'idéologie passéiste qui sont actuellement proférées au Palais fédéral.

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Le départ des Super Puma

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MEDAN - La Task Force SUMA a accompli une étape décisive de son repli la nuit passée et ce matin : le chargement de ses 3 Super Puma et du matériel qui les accompagne dans un transporteur géant Antonov AN-124 loué à la société russe Volga-Dnepr. L'avion a atterri aux alentours de 0300 sur l'aéroport de Medan, conformément à l'horaire prévu, et en provenance de Corée du Sud (en-dehors des périodes de maintenance, les 20 avions privés de ce type volent constamment) ; avec ses dimensions massives, il dominait aisément tous les avions de ligne rangés près des terminaux, et a rapidement constitué une attraction pour les fonctionnaires de l'aéroport arrivant peu à peu au travail. D'ailleurs, la grande majorité du contingent suisse était également présente, pour travailler au chargement bien sûr, mais aussi pour prendre de nombreuses photos de l'événement à la lumière des projecteurs (voir ci-dessus l'entrée du premier Puma peu avant 0700) !

Ce type d'avion géant, qui possède une envergure de 73 m et peut transporter jusqu'à 150 tonnes de fret, nécessite une assez grande précision dans le chargement. Ce dernier a duré plus de 4 heures, ce matin, en raison notamment de discussions parfois intenses entre le chef de soute russe et le chef mécanicien suisse - via un interprète, un officier des Forces aériennes qui connaît aussi bien la langue que la mentalité russes - sur l'emplacement exact des hélicoptères et du matériel. Le plan de charge initialement prévu, et basé sur les directives de la société Eurocopter (concepteur du Super Puma par l'entreprise française Aérospatiale), a finalement été nettement modifié et adapté à la situation. Et il est clair que louer un avion privé russe pour un transport lourd exige la présence permanente d'un spécialiste en langue russe et d'un juriste pour aplanir rapidement les différends et les malentendus qui ne manquent pas de se produire.

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Lorsqu'il se pose, l'AN-124 ressemble à n'importe quel avion de transport - à l'exception de sa taille (voir photo ci-dessus) ; en revanche, pour procéder au transfert de la cargaison, son train avant s'escamote et son train central s'affaisse, de manière à abaisser son nez gigantesque, à l'ouvrir et à installer la rampe composite qu'il abrite, tout en ouvrant la soute arrière. L'avion comporte également une puissante grue qui lui permet de hisser et de tirer des charges par les deux ouvertures ; pour les Super Puma, les quelque 10 hommes d'équipage russes ont ainsi utilisé cette grue pour soulever les pales des hélicoptères à l'arrière de l'avion et tirer les hélicoptères eux-mêmes de l'avant. Cependant, les 2 petits monte-charges de la TF SUMA ont permis de déplacer le reste du matériel avec rapidité et précision. Une équipe de mécaniciens rôdés à la manÅ“uvre est indispensable, et les hommes qui ont chargé les hélicoptères en Suisse sont venus spécialement à Sumatra pour refaire le même exercice.

L'intérieur de l'AN-124 ressemble en lui-même à un petit tunnel (voir photo ci-dessous), à travers lequel 2 voitures de tourisme peuvent se croiser, large de 6,4 m et long de 36,5 m. De ce fait, il est capable de transporter des camions-remorques complets, des locomotives, des turbines hydrauliques ou d'autres charges normalement réservées au transport maritime. Les 3 Super Puma ont été engloutis sans difficulté par sa soute, même si l'inclinaison de celle-ci laisse une marge de quelques centimètres seulement avec le sol durant le chargement. Autrement dit, à peu près n'importe quelle charge militaire classique peut être déplacée avec ce type d'appareil, ce qui explique pourquoi les armées y ont régulièrement recours - et pourquoi ces avions sont peu disponibles dans une situation de crise. Seules les Forces armées américaines ne sont pas contraintes de louer ces géants des airs, puisque leurs transporteurs lourds C-5 Galaxy sont presque équivalents, et bien entendu l'armée russe qui en possède 28 exemplaires.

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Je n'ai pas assisté au décollage de l'AN-124, qui mettra environ 15 heures - avec une escale dans le sous-continent indien - pour rejoindre la Suisse. Voir cette masse s'élever dans les airs est paraît-il un spectacle impressionnant.

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7 mars 2005

La coopération nationale

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MEDAN - Avant de venir ici, je ne connaissais qu'indirectement la Direction pour le Développement et la Coopération (DDC), puisque je m'étais simplement intéressé à leurs activités dans une perspective de coordination civilo-militaire en consultant leurs divers sites Internet. A Sumatra, j'ai eu la chance de faire mieux connaissance avec leurs représentants sur place, avec lesquels la Task Force SUMA a noué une collaboration très fructueuse. Le fait que l'un des coopérants soit un officier d'exploration dans l'armée a naturellement favorisé la prise de contact, et permis rapidement de voir comment la DDC planifie et conduit ses activités d'aide humanitaires dans une zone de crise aiguë.

La collaboration entre les deux entités doit beaucoup aux personnes présentes sur place, et à l'action de l'ambassadeur suisse en Indonésie (M. Martin). D'une part, la TF SUMA a mis sa capacité de transport aérien à disposition de la DDC, dans la mesure de sa disponibilité, notamment en transportant des personnes et du matériel entre Medan et Banda Aceh. En retour, la DDC a offert l'hospitalité aux militaires suisses dans la grande maison dont elle loue une partie, à Banda Aceh, (j'ai par exemple pu à deux reprises y prendre le repas de midi, au demeurant excellent, préparé par la famille propriétaire de la demeure), en fournissant également des connaissances et des contacts précieux pour la coordination des action du contingent suisse.

Le coopération civilo-militaire (CIMIC) joue bien entendu un rôle central dans une mission d'aide humanitaire. Pourtant, les rapports avec la DDC sont allés plus loin qu'une simple coordination d'activités parallèles, et ont permis de montrer concrètement la complémentarité qui existe entre l'action ponctuelle de l'armée en cas de crise majeure et l'action à long terme de la DDC dans toute zone touchée par une telle crise. Pour l'armée, les membres de la DDC offrent tous les avantages d'une présence prolongée dans de nombreuses régions du monde, avec des installations et des contacts sur lesquels on peut s'appuyer pour la mise en place d'une action militaire. Pour la DDC, l'armée offre l'avantage de moyens considérables disponibles gratuitement lorsque les circonstances exigent une réaction massive de la communauté internationale.

Il ne faut pas pour autant en déduire que l'antenne de la DDC à Banda Aceh était démunie. Malgré des moyens somme toute limités, elle disposait de communications fiables avec la Suisse et d'un accès permanent à Internet, lequel constitue l'outil de fusion des informations lors d'une crise humanitaire. Le personnel employé sur place et les véhicules à sa disposition permettent à ses membres de se déplacer dans la zone touchée par le tsunami et de mener à bien des projets d'aide divers. Alors que les militaires sont venus et repartis en l'espace de 2 mois, les coopérants de la DDC accomplissent des missions de longue durée qui les amène à connaître bien mieux la situation locale. Pouvoir s'appuyer sur eux est une chance pour chaque contingent de l'armée.

Une collaboration plus étroite, dans le sens d'une stratégie suisse d'ensemble à l'étranger, offre des perspectives intéressantes. On peut d'ailleurs noter que l'agence pour le développement britannique (DFID) a étroitement travaillé avec les Forces armées de sa Majesté dans l'opération d'aide humanitaire en Asie du Sud (c'est-à -dire avant tout au Sri Lanka), alors que l'agence USAID arrive pratiquement dans les bagades des Forces armées américaines. Cette intégration stratégique, consistant à planifier et à mener des actions interdépartementales, représente certainement l'avenir des Etats-nations. Un grand nombre de susceptibilités sont soulevées par une telle idée, mais les expériences contemporaines montrent que l'aide humanitaire d'une nation ne peut pas être dissociée des valeurs qui caractérisent cette nation, et que celles-ci sont devenues des casus belli - sinon des armes.

Posted by Ludovic Monnerat at 12h36 | TrackBack

6 mars 2005

Un gigantisme commercial

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MEDAN - L'un des édifices les plus célèbres et prisés de Medan est le Sun Plaza, un énorme centre commercial qui, dit-on, rassemble quelque 2000 boutiques. Cet après-midi, je m'y suis rendu en compagnie de quelques officiers supérieurs pour découvrir ce dont on m'avait parlé depuis mon arrivée. Et je n'ai pas été déçu : sur 5 étages littéralement bondés (voir la photo ci-dessus) s'étendent à perte de vue des magasins de vêtements, des cafés et restaurants, des commerces d'électronique et d'électroménager, des boutiques vendant des CD-ROM et des DVD piratés, ou encore des parfumeries et des bijouteries. Une destination de visite idéale pour un dimanche après-midi alangui, comme des milliers de personnes - Indonésiens et Chinois - l'ont montré aujourd'hui, même si la climatisation du centre reste d'une efficacité limitée.

Les prix affichés au Sun Plaza sont certainement inabordables pour la grande majorité des Indonésiens, puisqu'ils correspondent grosso modo à ce qu'ils sont en Suisse : des chemises à manche courte pour 30 à 45 francs, des parfums pour 50 à 80 francs, des ordinateurs portables pour 1500 à 2500 francs. On trouve quelques exceptions marginales, quelques articles qui ponctuellement ont un prix inférieur du tiers ou de moitié à ce qu'il serait au pays. En revanche, les films et logiciels piratés sont vendus ouvertement et officiellement à des prix défiant toute concurrence, aux alentours de 3 francs pour un CD-ROM et un peu plus pour un DVD. Et les derniers produits sont disponibles, souvent avec les étiquettes originales, voire les codes d'accès pour débloquer les programmes livrés en version normale. J'imagine que Microsoft ne doit guère apprécier de voir Office 2003 professionnel - avec ses 11 applications - vendu pour 20'000 roupies, le prix d'un sandwich à notre hôtel!

Naturellement, la grande attraction du centre commercial n'est autre que la patinoire juchée au 4e étage. Il s'agit certes d'une petite patinoire, probablement 40% de la surface qu'aurait son équivalent suisse, et la glace a furieusement tendre à arborer ça et là des plaques d'eau, mais dans une température ambiante qui approche les 30° son existence constitue un petit exploit - et une furieuse consommation d'électricité. Malheureusement, cette distraction n'est guère appropriée au contingent suisse : d'une part, les patins disponibles sont des modèles conçus pour le patinage artistique, et l'ancien praticien de hockey que je suis ne les apprécierait guère ; d'autre part, la taille des patins pouvant être loués reste largement inférieure à la pointure qui caractérise habituellement les Occidentaux - à partir de 42, leur port devient franchement difficile.

C'est un aspect qui se reproduit naturellement dans les boutiques de vêtements : trouver un habit de taille XL relève presque de l'exploit, et le XXL que recherchent certains militaires particulièrement costauds devient carrément un mythe. La petite taille des Asiatiques en général et des Indonésiens en particulier possède certes ses avantages, puisqu'elle permet à un Helvète de taille moyenne - comme le soussigné, qui culmine à 1,78 m - de voir loin dans la foule et de repérer immédiatement l'un de ses compatriotes. Malgré cela, les membres du contingent ramèneront probablement davantage de cadeaux pour leurs enfants et leurs épouses que d'objets pour eux-mêmes, au moins en matière de vêtements. Une générosité un peu contrainte, mais que nul n'ébruitera à l'excès !

En ce qui me concerne, j'en conclus que l'heure à disposition pour écumer le Sun Plaza était totalement insuffisante, et qu'une autre visite s'impose avant mon départ.

Posted by Ludovic Monnerat at 18h18 | TrackBack

L'ombre de la Chine

MEDAN - L'omniprésence des citoyens chinois dans les commerces et les restaurants les plus coûteux de Medan est révélatrice de l'essor qui caractérise la Chine et de l'ombre croissante qu'elle jette sur toute l'Asie. Le repli sur soi de l'Empire du Milieu, intervenu voici presque 6 siècles après une période de grandes découvertes que l'Occident a longtemps ignoré, appartient finalement au passé : les Chinois vivent une croissance économique telle qu'ils affichent désormais une aisance et une arrogance de nouveaux riches, tout en infiltrant tous les rouages de l'économie indonésienne et en effectuant des investissements qui leur permettent discrètement d'en prendre les commandes. C'est bien à une conquête que j'ai l'impression d'assister, une expansion patiente et raisonnée qui répond à une obligation intérieure.

Il est difficile d'appréhender les sentiments des Indonésiens à cet égard. L'influence chinoise s'exerce depuis très longtemps, et les traits sinisés d'une partie d'entre eux témoignent des flux migratoires vécus les siècles passés - et de la mosaïque ethnique que représente la société indonésienne. En même temps, il est certain que le pouvoir d'achat très élevé dont disposent les Chinois - sans doute équivalent à celui des Occidentaux et des Japonais - ainsi que leur présence systématique suscitent des réactions mitigées au sein des Indonésiens : les investisseurs sont les bienvenus, dans ce pays qui dépend largement des ressources naturelles, mais l'expansion de la Chine alimente les craintes d'une hégémonie régionale. Après avoir vécu la colonisation hollandaise et l'occupation japonaise, l'Indonésie ne doit guère considérer avec indifférence la perspective d'un protectorat économique chinois.

Il est vrai que l'île de Sumatra possède une valeur stratégique en Asie : ses réserves en pétrole et en gaz naturel suscitent les convoitises, alors que le détroit de Malacca qui la sépare de la Malaisie constitue tout bonnement l'artère économique principale des grandes nations en Asie orientale. Dans l'immédiat, le domaine économique est plus sujet à évolution que le domaine politique et surtout que le domaine militaire, puisque la Chine - comme l'Inde - s'est lancée dans une modernisation de ses Forces armées qui prendra du temps avant d'être efficace, si elle parvient à l'être un jour. Comme l'Europe est actuellement contrainte de l'apprendre, le soft power est un complément et non un substitut au hard power ; et comme la Chine devra à son tour l'apprendre de l'Occident, l'efficacité militaire à terme pour un Etat est de nos jours indissociable des valeurs démocratiques et libérales, seules à même de mobiliser et de fédérer les individus.

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5 mars 2005

La coopération militaire

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MEDAN - Un aspect important de l'opération "SUMA" résidait dans la coopération avec les autres contingents militaires engagés dans l'aide humanitaire à Sumatra. Pas moins de 18 armées différentes ont en effet déployé des moyens sur et autour de l'île, et une grande partie d'entre elles ont encore des éléments présents - ne serait-ce que des détachements arrières chargés d'achever le repli. La Task Force SUMA commence d'ailleurs à avoir un statut similaire : avec le départ voici 2 jours de la moitié des mécaniciens - le démontage des Super Puma était achevé et la préparation des containers avance rapidement - la TF ne compte plus que les deux tiers de son effectif normal. Même si elle a reçu aujourd'hui même le dernier renfort, en l'occurrence un officier des Forces aériennes spécialiste en langue russe !

Le principal partenaire, pour le contingent suisse, était le détachement français engagé dans le cadre de l'opération Béryx : un contrat de prestations a ainsi été signé entre la Suisse et la France pour régler l'échange de prestations logistiques entre les 2 contingents. Les militaires français de l'Armée de Terre ont par exemple côtoyé la TF SUMA à Medan au début de la mission, avant d'installer un camp militaire à Sabang où nos équipages de Super Puma ont systématiquement passé une nuit dans le cadre des rotations au-dessus de Sumatra. Des contacts ont également eu lieu avec les navires de la Marine nationale, dont la Jeanne d'Arc, pour convenir d'arrangements techniques spécifiques. Par ailleurs, les éléments de l'Armée de l'Air stationnés à Medan ont accompli des transports d'aide humanitaire à bord de leur Transall C-160.

Ce sont ces aviateurs que le commandant de la TF SUMA a invité hier soir pour une raclette bien helvétique, avec 2 Valaisans aux commandes des meules, dans l'hôtel où loge le contingent. Une manière bien agréable de prendre congé officiellement de nos partenaires et de les remercier pour leur bonne coopération. Cela d'ailleurs nous a permis d'assister aujourd'hui à leur travail de réparation : le Transall cloué au sol depuis plus de 2 semaines avait en effet été endommagé en atterrissant à Meulaboh, sur une piste en très mauvais état, par un caillou qui a démoli une hélice en fibre de carbone avant de percer le fuselage et de passer très près d'un membre d'équipage ; les mécaniciens français ont aujourd'hui procédé au remplacement de cette hélice (voir photo ci-dessus) par un exemplaire en métal qui venait d'être livré - une opération pour le moins délicate.

Des contacts fructueux ont également été noués dans le terrain avec les contingents allemand, espagnol et américain, sans compter des contacts informels avec nombre d'autres Forces armées. Dans une opération de ce type, le fait qu'aucun structure militaire établie n'assure le commandement et le soutien des contingents internationaux confronte en effet ceux-ci à leur isolement, et donc renforce l'intérêt pour un échange ponctuel ou prolongé de prestations diverses. Disposer d'une capacité de transport aérien, de matériel performant ou de personnel spécialisé permet par exemple d'avoir en quelque sorte une monnaie d'échange, et donc d'aider les autres afin de bénéficier au besoin de leur aide. Et les petites nations ne sont pas nécessairement les plus démunies à Sumatra - bien au contraire !

C'est un constat qui a surpris les Suisses : les principales Forces armées européennes ont des problèmes de projection considérables sur une distance aussi grande, et le sens stratégique de certains engagements reste à ce jour plutôt nébuleux. On ne peut pas se départir de l'impression que certaines nations ont décidé de déployer des contingents en Asie du Sud uniquement après avoir vu à quel point les Etats-Unis transformaient leur aide humanitaire d'urgence en une démonstration de force aux avantages diplomatiques évidents. Cela ne change rien à l'importance de la coopération militaire sur place, mais montre que les perceptions subjectives jouent probablement un rôle supérieur aux prestations objectives dans les réponses au tsunami.

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4 mars 2005

Vers des soldats médiatiques

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MEDAN - C'est une réflexion que j'ai cernée depuis plusieurs années, mais que mon déploiement ici m'a permis de vérifier : les militaires contemporains sont tous des journalistes en puissance, des individus capables de transmettre au-delà des océans les reflets et échos de leur activité et du secteur dans lequel ils sont engagés. Une telle réalité existe en Irak depuis 2003, comme les nombreux récits et images disponibles sur Internet le prouvent, et se généralise rapidement ; les billets disponibles ci-dessous ne sont qu'un exemple encore limité - en raison de sa nature individuelle - des capacités offertes par les nouvelles technologies de l'information et de la communication. Nous entrons dans une ère où la polyvalence et l'omniprésence des individus mis en réseau forme une source de puissance au potentiel redoutable.

Tous les militaires suisses ou presque, à Sumatra, possèdent un appareil photo numérique et un téléphone portable, et tous utilisent leur accès à Internet pour consulter et envoyer des messages électroniques. Dès qu'une occasion se présente, les membres du contingent prennent des photos - d'eux-mêmes, du paysage, des destructions causées par le tsunami ou de la population locale ; l'état-major de la Task Force SUMA a déjà rassemblé plus de 5000 photos - et quelques vidéos - prises par les membres du contingent. Les officiers d'état-major qui travaillaient au nord de Sumatra prenaient des photos de manière systématique ; les mécaniciens embarqués dans les Super Puma étaient collés aux ouvertures pour photographier les régions survolées ; même les pilotes s'arrangeaient entre eux pour se passer les commandes et tranquillement prendre leurs images - en profitant des ouvertures du cockpit !

Les téléphones portables sont utilisés avec une certaine modération, en raison des coûts imposés par les opérateurs indonésiens pour les appels internationaux ; en revanche, les SMS sont fréquemment employés pour rapidement et simplement donner de ses nouvelles aux siens, alors que les MMS ont encore une qualité insuffisante et un coût trop élevé pour être envoyés régulièrement. D'ailleurs, la mise à disposition de téléphones satellitaires, le soir et pour des appels inférieurs à 10 minutes, a permis à tout un chacun de communiquer gratuitement. Les connexions Internet plutôt asthmatiques de l'hôtel ont certes réduit les possibilités d'échanges de fichiers, mais ce n'est qu'une question de temps avant que des accès à large bande soient disponibles à toute heure du jour et de la nuit dans la plupart des villes du monde. L'envoi de quelques centaines de kilo-octets d'images ne posera dès lors aucun problème.

Les conséquences d'un tel phénomène doivent être appréhendées. En premier lieu, le contrôle de l'information est une chose à peu près impossible pour tous les acteurs traditionnels des opérations militaires - les armées, les gouvernements et les médias. Les contingents militaires peuvent être déployés dans des zones où aucune télécommunication privée n'est disponible, mais les photos prises par leurs membres finissent tôt ou tard par être distribuées - quel que soit leur contenu ; si le scandale des maltraitements dans la prison d'Abu Ghraib par une compagnie de police militaire américaine n'aurait pas intéressé les médias sans la publication d'images choquantes, la réalité des opérations militaires en Irak - et notamment le quotidien motivant que vivent la majorité des soldats américains - n'aurait jamais été communiquée à la population américaine sans l'accumulation de témoignages individuels issus du rang.

La perte du monopole des médias sur l'information internationale fait l'objet progressivement d'une prise de conscience. Il se trouve encore des esprits réactionnaires pour penser que seul un journaliste dûment encarté, dépêché par une rédaction et évoluant indépendamment sur un secteur de conflit est la seule garantie de la qualité de l'information ; cette croyance corporatiste est contredite par le fait que les journalistes incorporés aux formations de combat occidentales sont répartis à tous les échelons de commandement, et donc offrent collectivement une perspective globale qu'un reporter isolé n'aura jamais. Mais la prolifération des journalistes-combattants dans les conflits modernes ruine définitivement ces assertions, et le pathos suscité par l'enlèvement de reporters français ne peut pas dissimuler les distorsions que ces professionnels de l'information apportent à leur travail. L'accumulation des témoignages de soldats, via les photos, les weblogs, les SMS ou d'autres moyens, offre une fiabilité plus grande que bien des médias traditionnels.

Pour les gouvernements, enfin, la présence de milliers de témoins potentiels au sein d'opérations militaires augmente automatiquement les exigences morales réciproques : il devient de plus en plus difficile pour un gouvernement démocratique d'entreprendre une action armée éthiquement condamnable, et de plus en plus difficile pour les armées de dissimuler les déviances commises dans leurs rangs. Cette transparence, qui aboutit à compresser les hiérarchies, impose une vision stratégique claire et unique à tous les échelons engagés. Elle transforme également la fonction des commandants militaires, en leur attribuant de facto des compétences politiques et diplomatiques - voire économiques - dès qu'ils sont engagés au-delà des frontières. C'est une expérience que le commandant de la TF SUMA a vécue depuis son arrivée en Indonésie.

Une autre conséquence est la disparition des différences entre soldats et reporters sur un théâtre d'opérations, qui s'explique aussi bien par la neutralité perdue des journalistes-combattants que par la démocratisation de leurs outils au sein de la troupe. Pour reprendre l'exemple de l'Irak, plusieurs formations US scandalisées par la couverture médiatique occidentale de leurs actions ont décidé de fabriquer leur propre couverture en achetant des appareils photos et des ordinateurs portables, et en rédigeant des articles ensuite distribués aux familles et aux camarades, donc indirectement au public. Ces pratiques, naturellement, existent depuis longtemps au sein des groupes irréguliers tels que guérillas et réseaux terroristes. Dès lors que le combat des armes est supplanté par la concurrence des idées, l'espace médiatique devient par définition un terrain-clé - le lieu où se gagne et se perd la guerre du sens.

Voilà plus de 50 ans que les médias sont devenus des acteurs autonomes et indépendants des conflits armés. A une ère où ceux-ci se sont élargis à l'ensemble des sociétés, et où les mots comme les images sont des armes au même titre que les obus et les bombes, il est temps de prendre conscience de la notion classique de "non combattant" est totalement périmée - et que de nouvelles règles sont chaque jour davantage nécessaires.

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3 mars 2005

Le rôle troublé de l'ONU

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MEDAN - La question a été posée voici quelques jours sur ce carnet quant à mon avis sur le rôle de l'ONU dans l'aide humanitaire en Indonésie, notamment au vu des critiques que j'ai émises et relayées dès la fin du mois de décembre à ce sujet. J'ai essayé d'en savoir autant que possible à ce sujet ; j'en ai parlé longuement avec le responsable de la coopération civilo-militaire au sein de la Task Force SUMA, qui a participé à tous les rapports de coordination CIMIC conduits par l'ONU à Banda Aceh ; j'ai également eu des conversations avec plusieurs responsables de l'ONU, notamment le responsable logistique du HCR qui a géré l'emploi de nos Super Puma ; j'ai même brièvement visité le QG de l'ONU à Banda Aceh, malheureusement un dimanche (jour de repos pour l'ONU). Cela m'a permis une vue d'ensemble suffisante pour en parler aujourd'hui.

En premier lieu, il faut relever que mes affirmations critiques sur ce carnet - et le fait que l'ONU a revendiqué une importance qu'elle n'avait pas - ont été entièrement confirmées par les gens présents sur place dès le début janvier : ce sont bel et bien les militaires américains, et dans une moindre mesure australiens et singapouriens, qui ont mis en place la colonne vertébrale de l'aide humanitaire d'urgence et créé les conditions autorisant les activités qui se déroulent actuellement. La contribution des hélicoptères de la Marine américaine a par exemple été décisive dans la livraison des biens de première nécessité, alors que c'est la coordination militaire multinationale mise sur pied par le Combined Support Group 536 qui a permis un emploi efficace des moyens militaires. Ces derniers ont fait sentir de manière croissante leur impact tout au long du mois de janvier ; le pic d'activité à Banda Aceh a ainsi été vécu le 31 janvier, avec un total de 450 mouvements d'hélicoptères.

Les prétentions des hauts fonctionnaires onusiens étaient par conséquent bel et bien destinées à sauvegarder les apparences, avec la complicité de médias abandonnant tout sens critique au sujet de l'organisation, alors que la situation sur le terrain démontrait de manière criante la lenteur et l'inefficacité de sa structure bureaucratique. Pourtant, le contingent suisse a fait une expérience très positive en travaillant directement avec le HCR : celui-ci a mis sur pied à Sumatra une équipe réduite et flexible, capable de s'adapter à la capacité de transport considérable des Super Puma (en raison des 7 heures de vol quotidiennes par appareil engagé) et de remplir ceux-ci jusqu'à atteindre souvent la pleine charge. Le partenariat avec le HCR, conjugué au concept opérationnel développé par la TF SUMA, a même permis au transport aérien suisse de battre un record : le taux de charge moyen des hélicoptères s'est élevé à 92% dans les dernières semaines de l'opération.

J'ai constaté moi-même comment le HCR fonctionnait. Sur chaque place d'atterrissage utilisée pour le transport de personnes et de marchandises, un responsable du HCR officiait en permanence et décidait rapidement, en liaison téléphonique avec ses collègues et en discutant personnellement avec le pilote suisse, du chargement de l'hélicoptère venant d'atterrir. Un plan de vol général était établi par le HCR pour chacun des 2 Super Puma engagés, puis adapté constamment durant la journée en fonction de besoins urgents (comme la livraison de médicaments pour l'OMS) ou d'événements inattendus (comme un incident technique réduisant l'efficacité d'un hélicoptère). Avec un effectif moyen de 5 cadres et un dépôt principal à Banda Aceh, le HCR parvenait à réagir en quelques minutes à l'évolution de la situation, et donc à employer au mieux la capacité de transport que la Suisse a déployé pendant 7 semaines à son profit.

C'est un responsable du HCR qui me l'a expliqué : l'ONU et son agence spécialisée dans la logistique (UNJLC) ont mis sur pied une structure trop grosse et trop lente à Sumatra, avec 20 personnes employées uniquement à la planification des opérations aériennes effectuées avec des moyens mis en commun, et nécessitant des délais de préparation supérieurs à une demi-journée. Cette gestion des ressources a abouti soit à des retards dans l'exécution, soit à des appareils volant à mi-charge ou moins. Le principe d'un rapport de coordination quotidien pour communiquer les besoins et les offres n'est tout simplement pas adapté aux exigences d'une aide humanitaire en situation de crise. De plus, l'absence de moyens propres a rendu l'ONU dépendante des armées occidentales (les Etats-Unis, l'Australie, mais aussi plusieurs pays européens n'ont pas témoigné d'une grande volonté de répondre aux demandes onusiennes), tout en l'amenant à faire pression sur les contingents militaires pour mettre leurs ressources sous le contrôle de l'UNJLC, peindre en blanc leurs hélicoptères et inscrire "ONU" sur leur carlingue.

Confrontée à son impuissance, l'UNJLC a conclu des contrats de location avec des sociétés privées pour jouir d'une capacité de transport autonome. Mais ces contrats, toujours selon le responsable du HCR, étaient au mieux dangereux, au pire inutiles. D'une part, l'ONU a loué 2 hélicoptères Mi-8 [et au moins 1 Puma, voir ci-dessus] à une société sud-africaine, qui s'est rendu compte qu'il était plus intéressant pour ses pilotes de faire acte de présence à Banda Aceh en volant le moins possible (le paiement n'était pas lié aux heures de vol) ; j'ai vu et entendu moi-même ces hélicoptères décoller le matin vers 0700 de Sabang (afin de prendre les meilleures places à Banda Aceh!) puis passer l'essentiel de la journée à attendre (voir la photo ci-dessus). D'autre part, l'ONU a loué des avions de transport Il-76 effectuant tous les 2 jours des rotations entre la Jordanie et Banda Aceh pour livrer du matériel (notamment des tentes), mais ces avions sont dans un état tellement délabré (pneus usés jusqu'à la corde, etc.) qu'ils représentent un risque certain.

Un élément, en revanche, m'a surpris en arrivant à Sumatra : il existe entre les agences de l'ONU une concurrence féroce qui contribue sans aucun doute à réduire l'efficacité de leurs activités. Ainsi, le fait que le contingent suisse appuie directement le HCR a suscité certaines récriminations, même si cette solution a démontré son efficacité. Entre OCHA, UNJLC, UNHAS, UNHCR, WHO, WFP et j'en passe, l'ONU tend à importer ses propres divisions dans une zone de crise. Son rôle troublé à Sumatra devrait l'inciter à une réforme structurelle en profondeur.

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2 mars 2005

Le démontage des Puma

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MEDAN - Depuis lundi, l'activité principale du contingent tourne autour du démontage des Super Puma, de la préparation des containers pour le matériel et de la coordination du transport aérien pour le retour en Suisse ; accessoirement, l'état-major procède également à l'évaluation de l'opération (after action review) et identifie les premières leçons devant être tirées. Cette période de repli se déroule très bien, entièrement en accord avec le plan horaire défini, et présage favorablement de la suite des activités. Pourtant, alors que la Suisse connaît un mois de mars incroyablement froid (-33,7° à La Brévine la nuit passée, ai-je appris voici quelques minutes par SMS), le climat à Medan s'est encore réchauffé ces derniers jours, au point que les travaux de démontage s'effectuent dans une température qui dépasse désormais les 40°. Malgré cela, la motivation des mécaniciens ne faiblit pas, d'autant qu'une partie d'entre eux ne sont qu'à quelques jours de leur retour en Suisse.

Ce démontage consiste essentiellement à retirer des Super Puma le rotor principal dans sa totalité ainsi qu'une partie du rotor arrière avec le stabilisateur horizontal, afin de réduire les dimensions en hauteur et en largeur de l'appareil et donc pouvoir le faire entrer dans la cale d'un avion de transport. Des éléments internes sont également enlevés, dont le plus important est le réservoir supplémentaire. Il s'agit d'un travail exigeant, qui nécessite plusieurs outils spécifiques comme une grue pour le rotor, et qui prend un peu plus d'une journée de travail pour une équipe comptant une dizaine de mécaniciens expérimentés. Les spécialistes des Forces aériennes, qui commencent le travail dès 0645 pour profiter de la température un peu moins élevée, exécutent cette tâche à un rythme constant, chacun affairé à une partie précise de l'appareil en cours de traitement.

Naturellement, il faut un avion de transport d'une taille énorme pour ainsi "avaler" des hélicoptères moyens et les ramener en Suisse. Pour le trajet aller, c'est un avion géant de type Antonov AN-124 qui avait été utilisé, ce qui constituait une première pour l'armée suisse ; par la suite, trois vols avec des Iliouchine Il-76 ont été affrétés pour livrer les grandes quantités de matériel nécessaires à la conduite et à la logistique des opérations aériennes. En fait, presque toutes les armées européennes présentes en Asie du Sud pour contribuer à l'aide humanitaire ont eu recours à la location d'avions d'origine russe - même si l'état de ceux-ci laisse parfois sérieusement à désirer. On peut notamment citer le cas de la France, qui malgré son levier aérien militaire à base de Transall C-160 et d'Airbus A-310 a dû payer des rotations par Antonov pour déployer son contingent de l'Armée de Terre à Sumatra. Il est vrai qu'un Transall en panne stagne depuis 2 semaines sur l'aéroport de Medan !

La planification exacte du vol retour doit encore être coordonnée au niveau du trajet, ce qui implique potentiellement des démarches légales en raison des escales - mais le conseiller juridique (ou legal adviser) de la TF SUMA est revenu hier, après une absence de 2 semaines, notamment pour régler ces questions. Les complications avec les services indonésiens des douanes imposent d'ailleurs la présence continue d'un avocat. En revanche, le plan de chargement a été précisément défini sur place, et la TF n'attend plus que l'arrivée d'un officier des Forces aériennes maîtrisant parfaitement le russe pour être prête à charger les Super Puma et les containers. Concrètement, cela signifie que le retrait d'un contingent déployé à plus de 10'000 kilomètres du pays avec 50 militaires, 3 hélicoptères et plusieurs dizaines de tonnes de matériel est simple dans la conception et complexe dans l'exécution. Les difficultés administratives sont d'ailleurs plus importantes que les difficultés techniques.

Au retour de la TF SUMA, et après l'aboutissement du processus d'évaluation, cette méthode de chargement pour le déploiement sera parfaitement rôdée et susceptible d'être déclenchée en quelques jours pour une autre opération imposant un déploiement rapide à l'étranger. En venant à Sumatra, l'armée suisse a considérablement augmenté son savoir-faire en matière de projection, et aussi sa réputation à pouvoir intervenir de manière efficace dans une situation de crise se déroulant sur un autre continent. Cela signifie que la probabilité de voir une telle opération se reproduire dans un avenir proche s'accroît dans l'exacte proportion du succès obtenu ici. La décision du Conseil des Etats de réitérer son appui à l'achat de deux petits avions de transport Casa C-295, prise lundi avec une majorité renforcée, montre sans aucun doute que la classe politique a été sensible à ce succès.

Posted by Ludovic Monnerat at 13h22 | Comments (1) | TrackBack

La gestion des émotions

MEDAN - C'est un point qui mérite réflexion et circonspection, raison pour laquelle je n'en parle qu'aujourd'hui : la gestion des émotions et du stress pour le personnel militaire exposé à la situation dans la province d'Aceh. Les équipages et passagers amenés à travailler et à séjourner dans une zone de catastrophe majeure ont naturellement reçu une préparation préalable à la manière de gérer l'impact des scènes auxquelles ils ont assisté ; mais rien ne prépare entièrement un homme ou une femme à atterrir, à travailler et à évoluer dans une zone pleine de cadavres en putréfaction. A plusieurs reprises au début de l'opération, des pilotes ont ainsi fondu en larmes durant leur débriefing quotidien et exprimé les émotions accumulées durant leur journée de travail. Pour ma part, je n'ai pas constaté de réaction similaire depuis mon arrivée, parce que les équipages alors engagés avaient rejoint une opération dont le rythme de croisière avait été atteint, dans une situation humanitaire nettement améliorée. Cet aspect humain n'en reste pas moins présent, bien que rarement évoqué.

Avant et pendant le vol, les équipages ne témoignent en fait d'aucune émotion particulière au sujet de leur engagement : ils se concentrent sur leur travail, appliquent les procédures réglementaires, maintiennent entre eux un dialogue normal et traversent avec calme des journées pleines d'imprévu. Peut-être parlent-ils d'ailleurs davantage entre eux, en échangeant des plaisanteries et des anecdotes, tout en maintenant des contacts ouverts et détendus avec les Indonésiens (lorsque les rotors sont à l'arrêt !) ainsi qu'avec les militaires d'autres armées. J'en ai parlé avec l'un des pilotes, qui a eu un entretien avec un journaliste suisse portant avant tout sur des questions émotionnelles ; pour lui, les émotions sont tout simplement interdites durant le travail : piloter un Super Puma souvent à pleine charge dans un environnement inhabituel et délabré est déjà suffisamment délicat comme cela. C'est bien entendu après le travail, lorsque les images et les odeurs reviennent en tête, que les problèmes commencent.

Le commandant de la Task Force SUMA a dès le début identifié l'importance de cet aspect de la mission, et plusieurs mesures ont été prises pour gérer au mieux celui-ci, et donc éviter des cas de stress post-traumatique au retour en Suisse. Le dialogue joue d'abord un rôle essentiel : des contacts informels et des échanges de points de vue ont lieu toute la journée, au hangar qui sert de base ou dans l'hôtel qui sert de cantonnement. Le débriefing des pilotes, mené chaque jour par le chef des opérations, est ainsi complété par des débriefings improvisés qui se déroulent souvent au lobby de l'hôtel, et qui permettent aux militaires de parler et de communiquer en-dehors de leur branche spécialisée. Il ne se passe ainsi pas un jour sans que le commandant ne s'asseye avec des pilotes, des mécaniciens ou des policiers militaires pour les écouter. C'est également une manière traditionnelle de prendre le pouls de la troupe, et de savoir au mieux comment évolue l'humeur, la motivation, la fatigue et donc l'efficacité de celle-ci.

Le rythme de travail a également été conçu pour préserver dans la durée cette efficacité. En alternant deux jours de vol (dont une nuit passée dans un camp militaire à Sabang) et un jour de congé, et en interdisant la sortie de l'hôtel autrement qu'en groupe et en civil (ceci aussi pour des raisons de sécurité, respectivement d'accord entre Gouvernements pour la question de l'uniforme), des conditions favorables ont été créées pour un rapprochement entre les membres d'un équipage donné (dont le personnel provient de plusieurs places d'aviation - Alpnach, Dübendorf, Payerne, Sion ou encore Meiringen - et travaille rarement ensemble) et des heures délassantes qui permettent de discuter et de digérer les émotions vécues. En même temps, l'utilité évidente de la TF SUMA pour les conditions de vie - voire de survie - locales a fait beaucoup pour réduire le stress lié à la mission. Le pire aurait été d'être confronté à une situation catastrophique sans avoir la moindre possibilité de contribuer à son amélioration. Les militaires suisses sont des sauveurs à Sumatra, et ils le savent.

Le choix des emplacements a aussi contribué à résoudre ce problème. Durant une journée de travail, les équipages faisaient généralement une courte pause de midi sur l'aéroport de Banda Aceh, où ils mangeaient des rations de secours de l'armée suisse (avec biscuits, fruits secs, pâté, chocolat, chili, bÅ“uf au curry, riz, thé, café, etc.) ; le premier soir, ils logeaient à Sabang et partageaient le repas de l'excellente cuisine du 3e régiment d'hélicoptères de combat, avant de loger sous tente, exposés à la chaleur et entourés de moustiques (les filets ne protègent jamais intégralement). Un cantonnement rustique où bien des pilotes ont passé des nuits difficiles. En revanche, la vie à l'hôtel de Medan les sortait totalement du secteur touché par le tsunami, et leur permettait de dormir dans des chambres climatisées, de prendre un bain à la petite piscine de l'hôtel, d'échanger des courriers électroniques au café Internet, de communiquer gratuitement avec leurs proches par téléphone satellite, et bien entendu de profiter de leur congé pour sillonner la ville et ses nombreuses attractions. En bref, de se changer complètement les idées.

Conjuguées aux qualités des militaires déployés, ces mesures ont permis de maintenir une capacité opérationnelle optimale au sein du personnel navigant. Le retour en Suisse a certes été difficile pour les membres de la première rotation, car l'opération avait à cette époque une intensité émotionnelle maximale, et la routine quotidienne de l'administration militaire ou des Forces se situe à l'exact opposé de ce qu'implique un engagement en situation de crise. Il est toutefois certain que des expériences utiles ont été faites dans le domaine psychologique, et que les leçons tirées de cette opération aboutiront à renforcer la prévention, la gestion et le suivi des cas de stress liés à un traumatisme donné. Les futures opérations de l'armée pourront en bénéficier.

Posted by Ludovic Monnerat at 3h47 | Comments (3) | TrackBack

1 mars 2005

Voler en Super Puma

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MEDAN - Pour le contingent suisse, cette journée est synonyme de séparation : le détachement de pilotes des Forces aériennes a quitté ce matin Medan pour rentrer en Suisse, avec une escale à Singapour. Vu que le démontage des hélicoptères s'effectue à un très bon rythme (un Super Puma presque entièrement démonté le premier jour), et que les débriefings internes ainsi qu'avec le commandant ont été effectués, les pilotes n'ont en effet plus rien à faire ; après un mois de présence dans le secteur d'engagement, ils ont bien mérité de rentrer au foyer. Tous sont très satisfaits de leur expérience, d'avoir prouvé leur capacité à voler longtemps dans des conditions difficiles, et d'avoir contribué à l'aide humanitaire internationale dans la province d'Aceh. D'autres missions d'ailleurs attendent certains d'entre eux ces prochains mois, en-dehors des vols réguliers en Suisse, que ce soit au Kosovo ou en Bosnie. Les engagements de l'armée suisse à l'étranger comprennent désormais de manière régulière une composante de transport aérien.

Pour mieux cerner le travail des pilotes, il est bon de décrire comment un vol se déroule au-dessus de Sumatra. J'ai ainsi eu la chance d'être assis dans le siège arrière du poste de pilotage (le "jump seat") durant le vol retour de Banda Aceh à Medan, dimanche dernier, avec le T-314 et les pilotes dont j'avais déjà partagé les activités pendant 2 jours (je peux sans autre révéler qu'il s'agissait des capitaines Lukas Rechsteiner et Jarno Benz ; la photo ci-dessus a ete prise le 27.2). Le vol a duré moins de 2 heures, en suivant une trajectoire aussi rectiligne que possible, et donc en survolant les collines verdoyantes de l'île ; la vitesse oscillait autour des 130 nÅ“uds (soit environ 240 km/h) et l'altitude variait de 300 à 1000 pieds (d'environ 90 à 300 mètres). Abrégée en raison de la cérémonie décrite ci-dessous, et qui d'ailleurs est passé à la télévision indonésienne comme dans plusieurs journaux du pays, la journée de l'équipage a compté en tout 6 heures de vol. Dans l'hélicoptère se trouvaient 5 passagers, c'est-à -dire 5 militaires en plus de l'équipage et d'un professionnel de la sécurité militaire.

Le décollage à Banda Aceh, comme d'habitude, a permis de constater les difficultés du contrôle aérien exploité par l'armée indonésienne, puisque les pilotes ont dû s'y reprendre à plusieurs fois avant de faire comprendre leur intention - décoller, effectuer une boucle puis refaire un passage au-dessus de l'aéroport en guise d'adieu. Le fait qu'un autre Super Puma - le T-318 - nous accompagnait ne simplifiait pas les choses. Ensuite, les pilotes ont mis le cap sur la côte et progressé tranquillement le long des points de passage déterminés au préalable - en communiquant régulièrement leur position et leur intention aux différents aéroports, civils ou militaires, approchés en cours de vol. Le trafic aérien très ralenti au nord de l'île, par rapport notamment au mois de janvier, a contribué à réduire le volume des communications sur les fréquences utilisées. C'est autant d'attention supplémentaire que les pilotes peuvent porter sur leur environnement, et notamment sur le paysage qu'ils survolent ; à la fois pour les nécessités du vol (points de repère, dangers potentiels, etc.), mais aussi pour le plaisir (endroits de toute beauté, population qui fait signe, etc.).

Après déjà 8 à 9 heures de travail, les pilotes doivent en effet veiller à renouveler leur concentration, et donc à faire des pauses pour faire des mouvements d'élongation bienvenus, manger quelques friandises (fruits secs et biscuits militaires ont la cote!) et bien entendu boire abondamment - presque 1 litre par heure pour certains ; il faut dire que la température dans la cabine a oscillé entre 32° et 34° durant tout le vol, malgré l'aération due aux ouvertures du cockpit. Voler en duo avec un autre hélicoptère implique également une attention permanente lorsque l'on est en seconde position. Une fois, pendant environ 15 minutes, les pilotes ont donc engagé le pilote automatique (qui gère notamment le cap et l'altitude) afin de se restaurer, de discuter, de rigoler aussi, notamment avec le reste de l'équipage, tout en continuant à observer attentivement le paysage. Parfois, ils se signalent entre eux - ou entre hélicoptères - des éléments du décor méritant d'être notés, comme un lac miraculeusement transparent ou un pipeline visiblement détruit. Le plus souvent, ce sont les cerfs-volants qui font l'objet d'annonces !

La répartition des rôles entre le pilote et le co-pilote permet naturellement de réduire la charge de travail individuelle, mais être aux commandes d'un Super Puma implique de constamment régler différentes choses tout en observant les instruments. Il faut voir la fatigue des pilotes au terme d'une journée de vol pour mesurer à quel point ces heures passées dans l'hélicoptère sont épuisantes. Dans tous les cas, il est évident que le personnel navigant des Forces aériennes démontre un professionnalisme à toute épreuve : quelle que soit la situation, et les transports de personnes à Sumatra ne manquent pas d'imprévu, je n'ai vu personne perdre son calme et sa concentration, ou même un sens de l'humour bienvenu. Le fait par exemple d'atterrir à Sabang, de passer une nuit sous tente dans l'île et de redécoller le matin sans tout l'environnement d'une place d'aviation en Suisse est une preuve d'efficacité et de flexibilité à la fois du personnel et du matériel. Cela n'a pas toujours été facile, mais le succès a toujours été au rendez-vous.

En guise de conclusion, il faut relever que les Super Puma sont vraiment d'excellents hélicoptères, solides, fiables, performants, avec une vitesse et une capacité d'emport qui forment un bon compromis. Pendant 2 mois, des dizaines de milliers de personnes dans la province d'Aceh n'ont survécu que grâce au transport aérien mis en place par les armées déployées - d'abord les Américains, les Australiens et les Singapouriens, avant que les contingents européens ne soient également à pied d'Å“uvre. Les pilotes suisses qui rentrent aujourd'hui au pays ont su exploiter au mieux un matériel remarquable, et démontré que les armées restent en cas de crise les seuls recours immédiats des Gouvernements.

Posted by Ludovic Monnerat at 12h39 | TrackBack