« Sous la chaleur de Sumatra | Accueil | Le dernier jour de vol »

27 février 2005

La pauvreté de l'Indonésie

FamilleAceh.jpg

MEDAN - Les victimes survivantes du tsunami, à Sumatra, se comptent par centaines de milliers, entre les personnes déplacées, les orphelins (que l'on estime à 42'000 dans la province d'Aceh) et les gens que la vague géante a dénué de toute possession. Nombreuses sont les familles décimées qui sont montées dans les Super Puma de l'armée suisse, comme celle montrée ci-dessus, pour revenir dans la ville qu'ils ont fui, retrouver des parents éloignés ou même tenter de retrouver un membre disparu. D'autres personnes ont été évacuées par le HCR, en raison de leur état sanitaire ou financier précaire, et ont grimpé avec le sourire dans nos hélicoptères - pour ensuite fondre en larmes lorsque l'appareil survolait leur région dévastée. Regarder ces pauvres gens ne permet pas d'imaginer la douleur qu'ils doivent subir. Et la vie pourtant continue!

Le niveau de cette vie est cependant un sujet qui m'interpelle. La pauvreté est évidemment omniprésente à Medan, et s'exprime dans les voitures brinquebalantes, les deux-roues rafistolés, les échoppes misérables ou encore la mendicité infantile. Lorsque l'on vole au-dessus de la ville, qui s'étend à perte de vue, on est d'ailleurs frappé par son patchwork de maisons aisées aux piscines bien visibles et de taudis aux toits de tôle rouillée. Mais la différence de revenu moyen montre bien le contraste criant entre la Suisse et l'Indonésie, et donc le pouvoir d'achat que détiennent les ressortissants d'un pays riche. Pour donner un seul exemple, le prix journalier de la chambre guère luxueuse que j'occupe correspond grosso modo à un tiers du salaire mensuel moyen des Indonésiens. C'est dire à quel point ceux-ci sont totalement exclus de toute une partie des commerces, des restaurants et des hôtels de leur propre pays. L'établissement où j'ai mangé hier soir n'est ainsi fréquenté que par des Occidentaux et des Chinois - dont une partie d'employés de l'ONU ou de ces multinationales de l'humanitaire que sont certaines ONG.

La roupie est la monnaie nationale indonésienne, et 1000 roupies valent environ 15 centimes (le taux de change pratiqué a naturellement une grande influence, mais le quartier-maître de la TF SUMA sait trouver des arrangements profitables). Lors du repas pris ce soir à l'hôtel, afin de pouvoir conserver l'uniforme et de retourner ensuite au PC, j'ai mangé une entrée et un plat principal tout à fait délicieux et copieux qui ne m'ont coûté que 4,50 francs, mais qui sont simplement inaccessibles comme tels à la majorité des Indonésiens (pour les gourmets, c'était un cocktail de viande de crabe puis un soto medan, soit du poulet cuit dans de la sauce à la noix de coco avec du riz ; la nourriture indonésienne est à mon sens excellente). D'ailleurs, depuis que le contingent suisse est arrivé dans ses murs, l'hôtel a carrément doublé ses prix - sans que ceux-ci ne nous posent de problème pécuniaire. Et les membres de la TF peuvent prendre librement sur la table du QM des pièces de 500, 200 et 100 roupies pour se débarrasser des mendiants !

Il est impossible d'éviter une gêne constante face à de telles disparités. Bien entendu, Medan abrite des lieux témoignant d'une richesse extrême, comme un centre commercial gigantesque qui compte pas moins de 2000 commerces (et que je compte visiter dès que possible). Le fait d'être ici avec un contingent militaire remplissant une mission d'aide d'urgence contribue largement à apaiser tout sentiment de culpabilité, mais l'augmentation des prix consécutive à la présence massive d'étrangers aisés est également un facteur aggravant. Il faut simplement espérer que les échanges commerciaux et la liberté d'entreprendre parviennent progressivement à corriger ces différences monstrueuses, même si les efforts de générations entières sont nécessaires avant d'atteindre un seuil solide de prospérité. Tout en se rappelant que la pauvreté ici n'est pas nécessairement une cause de malheur, d'amertume ou même de rancÅ“ur.

Pour ma part, je ne compte plus les mains que j'ai serrées, les remerciements que j'ai reçus et les sourires que j'ai rendus depuis mon arrivée mardi passé. Ces "hello, mister" et ces "thank you, mister" font bien plaisir à entendre, et rappellent la justification incontestable de cette mission, de cette opération ponctuelle - avant de rentrer au pays pour de nouveau songer à défendre et à protéger celui-ci.

Publié par Ludovic Monnerat le 27 février 2005 à 0:06