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31 janvier 2005

Huit millions de gifles

Dans la plupart des rédactions européennes, on doit avoir aujourd'hui les joues plutôt rouges et piquantes : les 8 millions de gifles que leur ont adressées les électeurs irakiens doivent un peu faire mal. La plupart des médias affirment que la hauteur de la participation a été une surprise, et on a trouvé au moins un éditorialiste pour refuser le chiffre de 60% avancé par la commission électorale ; pourtant, cette participation s'est avérée globalement conforme aux prévisions et aux sondages rendus publics la semaine dernière. La grande question du scrutin n'était pas de savoir si les Irakiens acceptaient l'idée d'une élection multipartite, mais bien leur offrir une protection suffisante et convaincante dans les 4 provinces vraiment touchées par la guérilla antidémocratique - comme il s'agit désormais de la nommer - d'origine sunnite. Seule la méconnaissance de l'Irak réel explique une telle erreur de jugement.

La vertu de ce scrutin est en effet d'avoir imposé - au moins ponctuellement - le message de la majorité silencieuse et supplanté celui des terroristes, d'avoir révélé au monde ces voix jusqu'ici ignorées par les médias et que seules les enquêtes d'opinion, et dans une moindre mesure les weblogs, permettaient d'entendre. En fait, les commentateurs européens sont responsables de leur surprise, c'est-à -dire de leur inaptitude à comprendre la population irakienne : voilà plus de 2 ans qu'ils s'auto-intoxiquent avec des idées aussi fumeuses que la « résistance à l'occupation », le « chaos généralisé » ou même le « regret du régime » de Saddam. Comment un pays où l'an passé l'activité économique a augmenté de 52% et où 20'000 nouvelles entreprises ont été créées peut être décrit comme une terre ravagée, un désert économique ou même un enfer quotidien dépasse l'entendement.

Ce retour au premier plan de l'Irak réel, au détriment de l'Irak virtuel vendu par les médias, confronte naturellement ceux-ci à une dissonance cognitive de grande ampleur. Pour la résoudre promptement sans disqualifier 20 mois de couverture alarmiste et catastrophiste, ils sont contraints de répandre une perception compatible avec leurs assertions passées et susceptible de représenter une rupture bien utile. Ce mécanisme a déjà été utilisé lors de l'invasion de l'Irak, comme l'a remarquablement analysé Alain Hertoghe dans son livre La guerre à outrances : pour expliquer à leur public comment 3 semaines d'« échecs » américains successifs se sont du jour au lendemain transformés en un succès retentissant, les médias ont été contraints d'inventer des explications déconnectées de la réalité, comme la brutalité inouïe et le déluge de feu de l'armada US. On a même vu un commentateur assez culotté pour affirmer que l'Irak en 3 semaines avait reçu plus de bombes que le Vietnam en 10 ans !

Le même mécanisme d'auto-justification est à l'Å“uvre aujourd'hui. La première perception consiste à louer l'héroïsme prêté à tous les Irakiens pour avoir osé se rendre en masse aux urnes malgré les menaces des terroristes (ou celles de la résistance, comme Le Figaro ose encore l'écrire). Autrement dit, le scrutin aurait dû être un échec caractérisé, mais le courage miraculeux des Irakiens - et non les efforts des Américains! - en a décidé autrement. Cette image ne tient pas la route une seule seconde : moins de 1% des quelque 5500 bureaux de vote ont été attaqués hier, presque tous dans des grandes villes à forte population sunnite. Dans le sud irakien, les élections se sont déroulées presque sans incident, conformément à la situation normale de ces provinces. Comme le 90% des 70 à 80 attaques armées commises en moyenne chaque jour en Irak se concentrent dans les 4 provinces du triangle sunnite, la majorité des Irakiens n'étaient pas menacés en allant aux urnes. Seuls ceux qui ont voté à Bagdad, à Mossoul et bien sûr à Falloujah ou Ramadi ont fait preuve d'un courage héroïque.

La deuxième perception destinée à justifier la surprise présumée consiste à dire que si les Kurdes et les chiites ont voté en masse, les sunnites ont massivement boycotté ces élections, et que celles-ci doivent donc être comprises comme une revanche des opprimés de Saddam. Mais cette notion de revanche - et donc de motivation haineuse - n'est pas crédible : d'une part, c'est bien la joie de participer à une élection qui animait les Irakiens dimanche, comme presque tous les reportages l'ont montré, dans un pays qui de toute manière pratique la vengeance par les armes ; d'autre part, les quartiers mixtes de Bagdad et Mossoul ont connu une participation très élevée, tout comme de nombreuses petites villes du triangle sunnite. Il apparaît aujourd'hui probable que les forces de sécurité irakiennes ont fait un effort principal sur la capitale, en renonçant à disperser leurs éléments pour protéger les électeurs de villes moindres, et que c'est la fluctuation de la sécurité qui explique avant tout les différences de participation entre sunnites.

La troisième perception poursuit sur la lignée de la précédente, en affirmant que ces élections ne sont que le préambule d'une guerre civile inévitable entre les différentes communautés. Les allusions à un vote « compact » des chiites vont dans le même sens. Là encore, cette interprétation destinée à expliquer le ton catastrophiste ne tient pas compte de la réalité : non seulement la communauté chiite est largement divisée et bien incapable de constituer un bloc, à la différence par exemple des Kurdes bien plus unis, mais les principales listes chiites comportaient un nombre non négligeable de sunnites, qui vont garantir la représentation de ceux-ci dans la future assemblée constituante. Le système électoral négocié par les Etats-Unis vise même explicitement à réduire les risques d'affrontements intercommunautaires, au risque de fragiliser le pouvoir par un trop grand émiettage des partis. La confession et l'ethnie ne sont pas les seules divisions de la société irakienne.

Il faut lire l'éditorial de Jean-Jacques Roth dans Le Temps pour mesurer la vraie dimension sémantique, dans les médias européens, de ces élections irakiennes. D'emblée, le rédacteur en chef du quotidien genevois parle de l'essentiel :

Bien sûr, les élections irakiennes n'annoncent pas la fin des problèmes, et elles ne justifient pas a posteriori une guerre qui a révélé toutes ses vilenies. La démocratie qui s'installe à Bagdad mérite péniblement son nom, mais un large consensus international est là pour en prendre acte, faute d'autre option.

Le vrai problème des rédactions est là : la participation élevée à ce scrutin menace l'argumentaire de ceux qui se sont opposés à l'opération Iraqi Freedom, à ce changement de régime promis par les Américains et qui maintenant prend forme. Personnellement, et comme je l'ai écrit voici longtemps, je suis d'un avis totalement opposé à celui de Jean-Jacques Roth, et j'estime au contraire que cette mobilisation démocratique des Irakiens confirme la légitimité de l'action militaire ayant renversé le régime de Saddam Hussein. Mais le plus important n'est pas là ; ce qui compte, c'est de montrer que le débat entre pro- et anti-intervention n'est pas clos, et que les efforts systématiques des médias pour noircir la situation en Irak visent à orienter les perceptions en faveur de leur opposition à cette opération. Cependant, si les arguments avancés pour justifier cette opération ont été largement discrédités, les arguments avancés pour s'y opposer l'ont été bien plus encore, et ces élections constituent un démenti ravageur et humiliant à ceux qui estimaient la démocratie impropre à l'Irak, ou l'Irak impropre à la démocratie.

Dans la lutte de perceptions à laquelle se livrent chancelleries et rédactions depuis presque 3 ans sur la question irakienne, les Irakiens ont enfin eu leur mot à dire. Et les 8 millions de gifles qui ont frappé hier les adversaires de leur libération augurent peut-être le mot de la fin, c'est-à -dire le jugement de l'Histoire.

COMPLEMENT I (1.2, 0900) : Deux jours après les élections, les éléments ci-dessus peuvent être complétés. Premièrement, comme l'écrit Le Figaro, ce sont également les chancelleries européennes - et pas seulement les rédactions - qui ont été surprises par le succès du scrutin et qui réagissent avec embarras. Saluer ces élections sans féliciter les Etats-Unis, sans lesquels celles-ci n'auraient jamais eu lieu, est un exercice plutôt délicat.

Ensuite, les médias ont ajouté une nouvelle perception à celles mentionnées hier, et selon laquelle les Irakiens retrouveraient l'espoir qui leur manquait, comme l'exprime Le Temps. Une fois de plus, il s'agit là d'une distorsion flagrante de la réalité : toutes les enquêtes d'opinion réalisés en Irak depuis la chute de Saddam Hussein ont montré au contraire un optimisme constant de la population ; la dernière d'entre elle, rassemblé dans l'Iraq Index (fichier PDF), montrait ainsi entre fin décembre et début janvier que 59,1% des sondés escomptaient une situation meilleure dans 1 an, 16,2% pas de changement et 9,2% une détérioration. Les faits continuent d'incriminer les médias.

COMPLEMENT II (1.2, 1540) : Comme souvent, le meilleur commentaire - et plus drôle - sur ces élections est celui de Mark Steyn. A ne manquer sous aucun prétexte.

Publié par Ludovic Monnerat le 31 janvier 2005 à 18:55

Commentaires

excellente analyse!!

Publié par jugurta le 31 janvier 2005 à 20:03

Cher Monsieur Monnerat,
Je crois qu'aujourd'hui après la claque retentissante que les médias occidentaux viennent de subir (ils ne feront pas amende honorable, bien sûr) il est plus que temps de vous remercier pour le travail tout à fait exceptionnel d'analyse, de lecture, de traduction, de compilation et de synthése que vous mettez gracieusement à la disposition des lecteurs de votre blog.
Croyez-moi nous sommes des centaines d'internautes à être moins idiots grâce à vos efforts et votre opiniâtreté. Alors merci
mille fois.

Cordiales salutations de Haute-Baviére.
Roland Milelli

Publié par Roland G. Milelli le 31 janvier 2005 à 22:32

Un correspondant Français travaillant à Pékin a indiquer que sur la chaine chinoise CCTV 9, on à interroger des habitants de Mossoul par téléphone et que ceux ci disent que le taux de participation était nulle et les balles fusaient...

Avec l'absence d'observateurs internationaux sur place, ceux ci n'ayant pas eu le courage d'allez sur le terrain. La question de la régularité du scrutin et de la véracité des divers chiffres de participation serat remise en question par certain.

Publié par Frédéric le 1 février 2005 à 9:30

Le commentaire de la Neue Zürcher Zeitung de ce jour prouve bien que ce journal mérite toujours son excellente bonne réputation en matière internationale. Le rédacteur en question fait le lien entre les élections paléstiniennes et irakiennes en relevant le principe "Sans occupation pas d'élections" - principe toujors valable en terre arabe ou la passtion des pouvoirs par des voies démocratique reste pour le moins une rarité. La NZZ souligne par ailleurs que ce dimanche a surtout été une défaite pour les terroristes et que les médias et les amateurs de théories de conspirations (on pensera p.ex. au fameux et infâme "Kein Blut für Öl" du Spiegel) se sont bien trompés...

http://www.nzz.ch/2005/02/01/al/kommentarCKARG.html

Publié par Robert Desax le 1 février 2005 à 15:01

Juste un exemple du manque de professionalime dans certains milieux d'informations, je suggére de jeter un oeil sur cette dépéche :

http://lcn.canoe.com/lcn/infos/lemonde/archives/2005/02/20050201-151559.html

Et voici la photo grandeur nature, un jouet en plastique :)

http://eur.news1.yimg.com/eur.yimg.com/xp/ap_photo/20050201/all/l1327842.jpg

Publié par Frédéric le 1 février 2005 à 23:53