Main | janvier 2005 »

31 décembre 2004

Les sentinelles flottantes

Au seuil d'une nouvelle année, on pourrait croire que le monde entier se focalise sur les festivités ou sur les drames récents qui l'ont frappé. Les reflets de l'actualité sont tellement abupts et brûlants que l'on en vient parfois à perdre de vue la normalité, les activités routinières et pourtant importantes qui rythment les journées. C'est en particulier le cas en matière de sécurité : les sentinelles déployées en permanence par les armées pour patrouiller, policer et surveiller les régions troublées ou sensibles de la planète échappent à l'attention médiatique par le seul fait de leur régularité.

Puisque l'élément aquatique occupe les esprits ces jours-ci, il faut rappeler l'importance de la protection des voies maritimes que fournissent en permanence les grandes marines du monde. Au-delà de l'intervention en cas de crise, sécuritaire ou humanitaire, le fait que le transport par mer reste de loin le plus économique au niveau global impose des déploiements constants, indifféremment aux jours fériés comme le Nouvel An, pour garantir la poursuite des échanges économiques sans lesquels toute vie moderne rapidement cesse.

Prenons le cas de la Marine nationale française, dont les déploiements à la date du 17 décembre sont décrits selon 4 zones distinctes (Atlantique / Mer du Nord, Méditerrannée, océan Indien et océan Pacifique). Concrètement, cela signifie que la France dispose en permanence d'une capacité de surveillance, de reconnaissance et d'intervention - sous la forme le plus souvent d'une frégate - le long des voies maritimes majeures ou dans ses territoires d'outremer, sous commandement national (Atlantique, Pacifique) ou dans le cadre d'opérations multionationales (Méditerranée avec l'OTAN, océan Indien avec le CENTCOM).

En lisant les mouvements des unités navales françaises, on s'aperçoit que la République conserve actuellement au port une grande part de ses moyens les plus importants (notamment des bâtiments à propulsion nucléaire : porte-avions et sous-marins d'attaque). En revanche, cette liste omet fort logiquement de préciser la localisation des 4 sous-marins nucléaires lanceurs d'engins qui constituent la composante maritime de sa dissuasion nucléaire. Aujourd'hui, les sous-marins jouent pourtant aussi le rôle de sentinelle grâce à leurs équipements d'écoute électronique et sonore.

Les déploiements permanents sont naturellement plus massifs dans la Marine américaine, qui engage constamment des groupes aéronavals et amphibies à proximité du Golfe persique et dans le Pacifique. De ce fait, les autorités américaines ont annoncé le 28 décembre le déploiement rapide de moyens importants pour une mission d'aide humanitaire en Asie du Sud, soit le porte-avions géant Abraham Lincoln et le navire d'assaut amphibie - en fait un porte-avions moyen - Bonhomme Richard avec leurs groupes respectifs. Précédemment situés autour de Hong Kong, ces moyens donnent au Gouvernement US une capacité de réaction adaptée au rythme médiatique moderne.

Le plus important reste cependant la perspective planétaire que fournit le déploiement permanent de sentinelles flottantes, mises en réseau et interopérables, capables de remplir toutes les missions allant de l'aide en cas de catastrophe à la protection de convois en cas de conflit.

Posted by Ludovic Monnerat at 10h07

30 décembre 2004

Mensonges : l'arroseur arrosé

Ce matin, Le Temps a publié (accès payant) un vaste tour d'horizon de ce qu'il nomme l'année du mensonge : une grande part de sa rédaction a été mise à contribution pour mettre en évidence les manipulations et les distorsions les plus évidentes commises cette année. L'article est plutôt plaisant, et rappelle que certains personnages - tels Oskar Freysinger ou Michael Moore - n'en ont pas été avares.

Malheureusement, le quotidien de Genève n'a pas compté sur les mensonges émis par sa propre rédaction, en particulier par ceux du très militant Alain Campiotti, qui revient sur la question des armes de destruction massive irakiennes pour dénoncer selon lui le plus gros mensonge de l'histoire. Il s'appuie ainsi sur le rapport Duelfer en ces termes :

"Ce cadre de la CIA, chargé de retrouver les armes de destruction massive (WMD) de Saddam Hussein, a confirmé qu'il n'y en avait pas trace en Irak. Exactement ce que le dictateur se tuait à dire quand il était dans ses palais: tout avait été détruit après la guerre du Golfe. ... Le mythe des WMD a duré jusqu'à la guerre. Ce mensonge est hors du commun car tout le monde y a cru, y compris les services secrets français. Et maintenant que la vérité est connue, les faucons n'ont plus qu'un argument: pourquoi Saddam Hussein n'a-t-il pas dit la vérité?"

Même en rappelant que Campiotti est l'un des journalistes les plus violemment opposés à l'opération militaire en Irak, on ne peut que se demander s'il ne prend pas un peu trop son public pour un ramassis de demeurés. S'il avait lu le rapport Duelfer, ou à tout le moins les 19 pages de son résumé, Campiotti aurait en effet dû relever les points suivants :

"ISG discovered plans or designs for three long-rang ballistic missiles with ranges from 400 to 1000 km and for a 1000-km-range cruise missile. ... These plan demonstrates Saddam's continuing desire for a long rang delivery capability." (page 10)

"A small number of old, abandoned chemical munitions have been discovered" (page 12)

"Iraq constructed a number of new plants starting in the mid-1990s that enhanced its chemical infrastructure" (page 14)

"ISG judges ... that Iraq ... had a capability to produce large quantities of sulfure mustard within three and six months" (page 14)

"Iraq retained the capability to produce nerve agent in significant quantities within two years" (page 14)

"ISG has uncovered hardware at a fem military depots, which suggest that Iraq may have prototyped experimental CW rounds." (page 14)

"ISG uncovered information that the Iraqi Intelligence Service (IIS) maintained throughout 1991 to 2003 a set of undeclared covert laboratories to research and test various chemicals and poisons..." (page 15)

Ces extraits ne visent pas à démontrer l'exactitude des affirmations américaines avant le déclenchement de l'opération Iraqi Freedom : le rapport Duelfer en contredit formellement une partie d'entre elles. En revanche, que Alain Campiotti se permette de clamer "pas trace d'ADM en Irak" sur la base d'un rapport qui au contraire montre l'existence de programmes secrets et l'intérêt constant pour les ADM constitue un mensonge flagrant. En matière de fabulateur, la rédaction du Temps compterait-t-elle dans ses rangs un spécimen de la pire espèce ?

En fait, la raison profonde de cette distorsion est la suivante : la lutte de perceptions lancée depuis plus de 2 ans sur la question irakienne se poursuit toujours. Les opposants à cette opération militaire ont vu leurs arguments s'effondrer rapidement (guerre généralisée au Moyen-Orient, hordes de réfugiés, catastrophe humanitaire endémique, résistance totale de la population à la démocratie) et en sont réduits à montrer que les arguments de ses initiateurs sont tout aussi incertains. Les passions humaines et l'implication personnelle rendent pour l'heure difficile la prise en compte des nuances nécessaires à la compréhension de la situation.

Quelques années de recul nous permettront de mieux juger cette période durant laquelle journalistes et politiciens ont mutuellement manipulé les faits pour mieux propager leurs opinions.


Posted by Ludovic Monnerat at 9h27 | Comments (1)

29 décembre 2004

Asie : tragédie et idéologie

Le bilan du raz-de-marée asiatique oscille à présent entre 60'000 et 70'000 morts selon les sources, ce qui en fait l'une des pires catastrophes naturelles de notre époque. De toute évidence, la violence du tremblement de terre rendait inévitable une partie des destructions causées, même si un système d'alerte aurait limité le nombre de victimes. Il n'a cependant pas fallu longtemps pour que cette tragédie liée à la structure même de la Terre soit exploitée avec des relents idéologiques, dans le but de faire passer un programme politique tout sauf naturel.

Il faut ainsi admirer les contorsions casuistiques commises ce matin par Yves Thréard dans Le Figaro pour replacer le drame dans une perspective partisane. Puisque la nature ne saurait être tenue pour coupable, c'est donc l'homme et son avidité qui ont été punis :

« Dans cette région du monde toute dévouée au tourisme, l'urbanisation à outrance a bousculé l'équilibre des paysages. On a trop construit n'importe où et n'importe comment sans respect des rivages, des barrières de corail ou des mangroves. La démographie galopante n'est pas étrangère, non plus, aux aménagements improvisés en tous genres. Par sa faute, l'homme s'est rendu vulnérable. »

On peut se demander comment le respect des barrières de corail, si tant est que cette expression ait un sens, aurait pu sauver les populations qui depuis des siècles vivent de la mer face à la violence du tsunami. Quant à rendre l'homme responsable de sa croissance démographique, autant affirmer que son existence est un péché mortel. Mais Yves Thréard affirme avant tout que les Occidentaux sont responsables, puisque c'est le « sous-développement » des régions touchées qui expliquerait l'absence d'un système d'alerte, et non l'aveuglement des dirigeants locaux. De quoi conclure par le fond du message :

« Raison de plus pour inciter les nations à s'unir afin de trouver des solutions comme dans le cadre du protocole de Kyoto contre le réchauffement climatique. Accord que les Américains persistent à refuser d'adopter. Raison supplémentaire pour accentuer le dialogue et l'aide entre le Nord et le Sud. Car il n'y aura pas de mondialisation comprise et tolérable sans que se diffusent les richesses et le progrès. »

Voilà donc la morale de l'histoire : c'est la faute à la mondialisation ! Les pauvres du Sud sont victimes des égoïstes du Nord, qui viennent profiter sans scrupules du décor paradisiaque et multiplient les effets des catastrophes ! Peu importe que l'Asie du Sud soit en développement rapide, que le protocole de Kyoto soit mort et enterré, ou que les touristes occidentaux aient payé un lourd tribut à la catastrophe : les faits ne doivent pas contredire les diktats idéologiques. Les « sous-développés » thaïlandais ou indonésiens apprécieront.

Histoire de revenir sur terre, on peut sans autre s'informer sur l'évolution de la situation par plusieurs sites spécifiques, en notant l'apport remarqué des blogs à la chose. Lire l'excellent éditorial de Richard Werly dans Le Temps aujourd'hui. Et faire preuve d'une générosité bienvenue en faisant un don, par exemple via la Croix-Rouge, même si leur site ne se distingue pas par sa facilité d'emploi !

Posted by Ludovic Monnerat at 11h00 | Comments (1)

28 décembre 2004

Les fabriques à mercenaires

Un bref article publié dans Le Point rappelle l'origine de l'essor spectaculaire qu'ont connu les sociétés militaires privées depuis une décennie. Les brutales coupes budgétaires imposées aux Forces armées suédoises vont provoquer le licenciement de nombreux officiers, et une société privée s'est rué sur l'occasion pour recycler ce personnel qualifié et lui proposer des contrats de sécurité au profit de sociétés américaines sur des théâtres d'opération à haut risque. Les protestations de l'armée ne parviendront pas à entraver ce phénomène.

La Suède n'est pas un cas isolé, puisque la plupart des pays occidentaux ont procédé à d'importantes réductions d'effectifs depuis la fin de la guerre froide. L'ampleur et la rapidité du problème proviennent du fait que les Forces armées suédoises ont procédé à des investissements trop ambitieux pour leurs ressources à terme, comme la commande de 204 avions de combat Gripen ou la digitalisation accélérée de toute l'institution. Les réalités budgétaires imposent l'abandon de capacités et du personnel afférent, pour économiser jusqu'à 500 millions de francs par an sur un budget de 7 milliards.

Une conséquence encore sous-estimée de ces réductions reste la mise sur le marché de compétences rares et coûteuses. Instruire et entraîner un opérateur de forces spéciales, par exemple, coûte entre 1 et 3 millions de francs selon les armées ; or ces militaires d'élite, particulièrement recherchés par les sociétés militaires privées, se font offrir des salaires somptuaires - plus de 40'000 francs par mois - pour travailler dans les mêmes régions où leurs unités les envoient aujourd'hui, en gagnant 20 fois plus et en maîtrisant davantage le rythme et la durée des missions.

Le fond du problème est le suivant : le monopole de la coercition armée a été volontairement abandonné par les Etats au profit de l'économie privée. L'idéologie antimilitaire en vogue depuis 80 ans, qui affirme encore à tout va que les guerres sont la conséquence des armées, a abouti à faire perdre tout contrôle démocratique sur des capacités opérationnelles vitales, et potentiellement dangereuses. Nous ne sommes pas très loin d'un retour à l'époque des condottieri, où la guerre était une activité lucrative que les populations impuissantes subissaient constamment !

Cet essor des sociétés militaires privées n'a pas que des désavantages ; il pourrait même permettre de remédier à l'incurie dramatique des contingents engagés sous la bannière de l'ONU. D'ailleurs, vu la considération limitée dont ils jouissent au sein de leur société, on peut comprendre les officiers suédois qui acceptent des contrats privés. Mais la décadence semi-consciente des Etats suscite une inquiétude majeure. Le caractère suicidaire du pacifisme n'a pas fini de nous surprendre!

Posted by Ludovic Monnerat at 15h42 | Comments (1)

27 décembre 2004

Irak : soldats contre médias

L'un des aspects les moins connus du conflit irakien est qu'il a donné lieu à une nouvelle révolution dans le domaine de la communication. Si la Seconde guerre mondiale a été la première guerre couverte par la radio, le Vietnam la première guerre télévisée et le Kosovo la première guerre sur Internet, l'Irak est le premier conflit dans lequel les blogs jouent un rôle majeur : jamais auparavant les soldats individuels n'avaient la possibilité de décrire leur quotidien et de le faire partager à leurs proches comme au public, grâce aux cafés Internet installés dans presque chaque base militaire.

Ce qui est intéressant, c'est que la perception des soldats américains en Irak quant à la situation sur place est radicalement différente de celle transmise par les médias. Le désastre ou le bourbier qui s'affichent à la Une ou au JT, sur la base d'événements dramatiques sortis du contexte général, sont vigoureusement contestés par la majorité des soldats. Et l'un d'entre eux s'est même permis, lors d'une récente visite de Donald Rumsfeld, de lui demander comment faire en sorte que les médias occidentaux rapportent la réalité et couvrent le conflit de manière équilibrée.

Cette interpellation a été presque entièrement ignorée par les rédactions, alors qu'une autre question posée au même Rumsfeld quelque jours plus tôt et liée à la protection des forces a fait le tour du monde. L'avis des militaires américains n'a aucune importance s'il n'est pas négatif, et le récent sondage de Military Times a toutes les chances d'être également ignoré : le fait que les militaires US ayant servi en Irak soutiennent à 66% cette mission, ou que l'ensemble des sondés soient satisfaits de leur travail à 87% et envisagent à 75% de se réengager, contredit trop directement la ligne des médias pour être sans autre rendu public.

Nous vivons ainsi une époque où l'inflation des moyens de communication et l'augmentation de la masse d'informations facilite la censure sélective, voire le mensonge par omission. Tous les communiqués des groupes terroristes islamistes en Irak sont immédiatement diffusés par les agences de presse et repris, au moins sous une forme édulcorée, par les médias du monde entier. Au contraire, les communiqués émis par les services de presse de la coalition en Irak sont presque entièrement ignorés : un récit poignant du service sanitaire US après l'attentat de Mossoul a par exemple été envoyé à 1200 médias américains, mais seuls quelques uns s'y sont intéressés.

Cet abus de position dominante, comme on pourrait le désigner, n'est cependant que le réflexe d'une profession au pied du mur. La technologie a fait perdre aux médias le monopole de l'information, et rares sont les journalistes à avoir compris que les weblogs sont devenus le meilleur outil critique permettant de maintenir un équilibre entre attractivité et objectivité. La lutte des perceptions pour le contrôle de l'opinion publique qui se joue aujourd'hui entre soldats et médias à propos de l'Irak préfigure très largement notre avenir.

Posted by Ludovic Monnerat at 18h47 | Comments (1)

Raz-de-marée et vacanciers

Impossible de ne pas revenir sur le gigantesque raz-de-marée qui a dévasté les côtes de l'Océan Indien, entraînant la mort de 17'100 personnes selon le dernier bilan. Une catastrophe inévitable dans son occurrence, et non dans ses conséquences, qui rappelle la vanité de certaines hyperboles à propos de l'Irak et l'hospitalité incertaine de cette planète. Tout comme le tremblement de terre en l'Iran l'an passé, l'incurie des autorités a coûté des vies humaines en masse, mais éviter une hécatombe dans ces circonstances reste impossible.

Un aspect préoccupe actuellement les Gouvernements occidentaux : la santé de leurs concitoyens présents dans les pays touchés et leur rapatriement en cas de besoin. Ce tremblement de terre sous-marin n'est pas sans précédent par sa violence, mais il s'est produit à une époque où le tourisme extracontinental est devenu commun, de sorte que les touristes européens se comptent par dizaines de milliers dans les stations balnéaires de l'Asie du Sud. Des cellules de crise ont été établies, à la fois pour déployer des secours auprès des populations sinistrées et pour préparer le rapatriement des Occidentaux.

L'ampleur de la tâche est considérable : la région abritait environ 2500 Suisses, 5000 Français, 8000 Allemands et 10'000 Britanniques, alors que le Gouvernement autrichien est sans nouvelle de 650 de ses concitoyens. De nombreux vacanciers européens sont soignés dans des hôpitaux, sans contact avec leurs proches peut-être disparus, et sans ressources autres que celles portées sur eux. En d'autres termes, les nations européennes doivent déployer des moyens considérables pour leur venir en aide - et notamment la Suisse, clairement surreprésentée.

On ne peut s'empêcher de se poser une question logique : si l'armée suisse disposait actuellement des 2 avions de transport Casa C-295 que le Conseil National lui refuse, ces appareils ne seraient-ils pas en train d'acheminer des marchandises vers l'Asie et de commencer à rapatrier des citoyens suisses totalement démunis ou blessés ? La probabilité de tels besoins étant haute pour l'avenir, quoique dans des proportions fluctuantes, il est serait bon que le pays ouvre les yeux et voie comment voyagent ses propres citoyens afin de reconsidérer la manière de les protéger.

COMPLEMENT DE 1900 : Le bilan a été revu à la hausse et dépasse désormais 23'000 morts, alors que 30'000 personnes sont portées disparues. Du côté suisse, un millier de vacanciers doivent encore être localisés.

COMPLEMENT DU 29.12 : Le bilan est désormais porté à 70'000 morts, dont la majorité en Indonésie et au Sri Lanka. Le DFAE annonce être sans nouvelle de 1700 Suisses, alors que la mort de 9 d'entre eux a été confirmée.

Posted by Ludovic Monnerat at 9h36 | Comments (6)

26 décembre 2004

Barrière et autonettoyage ethniques

Un bref compte-rendu d'un divisionnaire israélien fournit une perspective intéressante sur l'efficacité future de la barrière de séparation destinée à empêcher le terrorisme palestinien. En s'appuyant sur son expérience de la bande de Gaza entre 2000 et 2003, le major-général Almog affirme en effet que les quelque 400 tentatives d'infiltration palestiniennes ont déjouées à 30% par la barrière qui entoure Gaza et à 70% par les actions offensives des Forces de défense israéliennes.

Ces chiffres rappellent une vérité stratégique ancienne : les lignes fortifiées ne sont jamais un but en soi, une panacée durable, mais doivent avoir pour effet principal de libérer des forces et de favoriser des actions offensives ponctuelles. Se contenter d'attendre derrière ses murailles aboutit inévitablement au contournement ou à la rupture de celle-ci, comme le rappellent les lignes Maginot et Bar-Lev. Ceinturer l'Etat d'Israël d'une barrière de 720 km améliorera les conditions de sécurité à l'intérieur, mais pas davantage :

« As the fence prevented terrorists from leaving Gaza, they decided to change tactics - developing rockets and initiating focused attacks on Israeli settlements. When we finish the fence around the West Bank, the Palestinian terrorism model may change there as well and follow the same pattern. »

L'exposé du major-général Almog est cité par l'éditorialiste Caroline Glick dans le Jerusalem Post pour contester le plan de retrait de la bande de Gaza défendu par Ariel Sharon : à son avis, l'évacuation des implantations juives privera les militaires israéliens des bases de départs indispensables aux raids aéroterrestres menés pour juguler la menace terroriste. Elle établit ainsi un parallèle avec la situation vécue au Sud Liban jusqu'en 2000, lorsque les offensives de Tsahal restaient impuissantes, pour contester la justification sécuritaire de ce plan.

La perspective de voir la bande de Gaza se transformer en une paradis islamiste, en une enclave taliban située à quelques kilomètres de villes et d'infrastructures majeures, suscite des craintes palpables parmi les dirigeants israéliens. Mais Caroline Glick va plus loin et affirme que cette évacuation constitue un exemple unique et funeste d'autonettoyage ethnique :

« Israel is the first Western state to call for the forced removal of Jews from their homes, simply because they are Jews, since the Holocaust and [!] there is something morally atrocious about the notion that for peace to come -- to Israel and to those bombing Israel -- it is necessary for entire regions to be rendered Judenrein. »

Ces réflexions ne peuvent être écartées à la légère par les groupies des différents processus de paix. Elles montrent que l'inclination aux compromis peut être une incitation à une extension ou à une prolongation des hostilités, surtout lorsque le successeur de Yasser Arafat a la tête du Fatah proclame son refus de tout compromis. Aussi longtemps que les Palestiniens crieront haut et fort leur intention de détruire l'Etat d'Israël par les armes ou par la démographie, même si leurs supporters feignent d'ignorer ces intentions, aucune paix n'est possible dans cette région.

Posted by Ludovic Monnerat at 10h26

25 décembre 2004

Pensées de Noël

Les rituels des fêtes de fin d'année, comme la réunion des familles ou des amis les plus proches, sont l'occasion de prendre un peu de recul avec le tumulte de l'actualité, les craintes du changement et les incertitudes de l'avenir. Au-delà de sa signification religieuse, Noël fournit l'occasion de vérifier l'impact du temps, de voir les personnes évoluer, se rapprocher, s'ouvrir ou au contraire s'isoler davantage. Parfois, l'apparition d'une nouvelle personne - en l'occurrence d'un charmant neveu dans mon cas - fournit une perspective toute différente et recentre les pensées!

Regarder un tout jeune enfant s'ouvrir joyeusement à la vie rappelle qu'il y aura toujours un lendemain. Les êtres viennent et passent, mais l'être humain poursuit sa destinée ; chaque génération a peut-être l'impression de sentir le ciel lui tomber sur la tête, mais la signification et l'orientation de ce qui l'entoure dépassent son entendement. Nous sommes tous bardés de certitudes qui peuvent être sources de discordes, ou pire, pour la simple et bonne raison que le doute et l'incompréhension sont trop écrasants. Notre peur de l'inconnu et du vide est aveuglante.

Lorsque l'on s'efforce - comme moi - de s'informer chaque jour afin d'observer le monde, de jauger ses fractures et d'imaginer son avenir, il est facile de perdre de vue certaines vérités sous les éclats de l'instant. Quoi qu'il en soit de nos luttes, de nos entreprises ou de nos espoirs, il y aura toujours un lendemain, parce que la vie ne dépend en définitive pas de nous, de notre envie de perfection, de notre inclination au bonheur. S'engager dans des causes justes est important, mais notre importance dans l'ordre des choses ne doit pas être surestimée.

Parfois, il est bon de se dire qu'un enfant de 5 mois est plus sage que tous les experts, docteurs, porte-paroles, présidents, ministres, entrepreneurs, investisseurs, commentateurs et bien entendu blogueurs de la planète entière. La vie finit toujours par triompher. Il y aura toujours un lendemain.

Joyeux Noël à toutes et à tous !

Posted by Ludovic Monnerat at 21h13

24 décembre 2004

Etats-nations contre ONG

Bel exemple aujourd'hui dans 24 Heures de la lutte croissante que se livrent les Etats démocratiques traditionnels, soucieux de préserver leur souveraineté nationale, et les organisations non gouvernementales adoptant une perspective globale pour justifier une influence transnationale.

La pomme de discorde est une loi américaine qui permet de déposer des plaintes contre des entreprises multinationales censées violer les droits de l'homme, et ce même si les plaignants n'ont aucun rapport avec les Etats-Unis. Toute la problématique de l'usage parfois abusif du droit et de ses surcoûts économiques constitue d'ailleurs l'une des priorités annoncées de l'administration Bush II (tort reform).

Ce qui est intéressant, c'est que la Suisse conteste cette loi en affirmant qu'elle interfère avec la souveraineté nationale, et qu'elle s'est alliée avec la Grande-Bretagne et l'Australie pour inciter le gouvernement américain à l'abroger. Or, trois ONG ont dénoncé la position de la Suisse en l'accusant de vouloir empêcher des victimes de souffrances d'obtenir réparation.

Nous voilà au coeur d'un enjeu crucial. D'un côté, des Etats réaffirment le principe de la souveraineté nationale et s'appuient sur la légitimité démocratique liée au suffrage populaire pour défendre la primauté de leurs choix. D'un autre côté, des ONG contestent cette primauté et revendiquent l'application universelle d'une loi pourtant américaine, en invoquant la légitimité de la cause. Ou quand l'autorité politique désignée par les citoyens nationaux s'oppose à l'autorité éthique auto-proclamée des élites globales.

Avec son titre « Ces plaintes que Berne voudrait délégitimer », 24 Heures ne laisse en tout cas aucun doute sur le camp qu'il défend !

Posted by Ludovic Monnerat at 9h06

Les "connards" de Couleur 3

La conscience civique sur les ondes en prend un coup : d'après Le Matin, la radio publique Couleur 3 n'a pas trouvé mieux qu'organiser une fausse bagarre entre automobilistes à Genève, aux heures de pointe, pour un vulgaire coup de pub destiné à lancer une nouvelle émission. Non informée, la police est rapidement intervenue avec 4 à 6 patrouilles, et a du constater avec colère que l'alerte était due à une supercherie :

« Quelle bande de connards, lâche un policier. On a risqué notre vie pour arriver rapidement. »

A priori, on pourrait partir du principe qu'une galéjade un peu trop poussée est à l'origine de la chose, et mettre celle-ci sur le compte de l'esprit frondeur censé caractériser Couleur 3. Dans les faits, il n'en est rien, car la chaîne publique - il est bon de répéter cet épithète - a tout bonnement planifié délibérément le recours abusif et délictueux aux forces de l'ordre pour servir ses propres intérêts :

« Notre coup est réussi. Et on a prévu un budget pour les amendes », confie, sourire en coin, le chef de Couleur 3.

Je reste pantois devant une telle irresponsabilité, un égoïsme aussi puéril, un inconscience aussi franche, qui plus est financés par la caisse de l'Etat et la redevance obligatoire. Ridiculiser les forces de l'ordre en leur imposant une intervention inutile et potentiellement dangereuse mériterait certainement plus qu'une amende - histoire de rattraper l'éducation déficiente dont témoignent certains cadres du service dit public.

Posted by Ludovic Monnerat at 8h39

L'opinion et la Turquie

La revue en ligne Polémia, dans un texte bref mais incisif, soulève la question de la gestion des perceptions publiques européennes quant à l'adhésion de la Turquie à l'Union. Car les dirigeants politiques de celle-ci ont fait un pari : entériner une adhésion qui pour l'heure semble susciter un rejet au sein de la population, et donc parvenir à convaincre celle-ci du bien-fondé de leur choix.

Pour Guillaume Bénec'h de Polémia, plusieurs messages ont déjà réussi à être imposés au public : la possibilité, les conditions et l'inéluctabilité de l'entrée de la Turquie. Mais il montre ainsi que l'influence des perceptions - ce qu'il nomme le formatage de l'opinion - passe par une concentration médiatique sur des points de détail pour mieux laisser de côté l'essentiel, et le débat qu'il devrait générer.

D'un point de vue helvétique, la chose ne pourrait être tranchée - et le débat imposé - qu'avec un référendum général, à double majorité, dans toute l'Union européenne - suivant en cela la suggestion autrichienne. Le déficit démocratique de l'UE est l'une de ses principales faiblesses, et une question aussi centrale que l'entrée de la Turquie ne peut à mon sens qu'être résolue dans les urnes. Y compris en Turquie, naturellement.

L'électorat européen doit ainsi obtenir des réponses claires sur les conséquences de l'adhésion turque, par exemple dans le domaine politique (poids de la Turquie dans les décisions), économique (immigration et investissements) et sécuritaire (extension de l'espace Schengen, proximité des conflits du Moyen-Orient). A l'heure actuelle, les discours sur le sujet ont davantage trait au passé qu'à l'avenir.

Posted by Ludovic Monnerat at 8h15

Des miliciens pour l'Irak

Un reportage très intéressant de l'agence AP sur une cérémonie de déploiement d'une brigade de la Garde nationale en partance prochaine pour l'Irak. Le récit en soi des événements est peu significatif, mais plusieurs éléments d'information montrent comment les miliciens de l'US Army, qui effectuent en temps normal un week-end d'entraînement par mois et une séquence annuelle de 2 semaines en général, sont préparés et organisés en vue d'une mission de combat asymétrique.

Premièrement, la force de circonstance (traduction helvétique de task force ou combat team) est constituée autour d'une brigade blindée renforcée, pour un effectif global de 4000 hommes, qui va se déployer avec un minimum d'équipement : tous les véhicules, toutes les armes lourdes seront échangées sur place, au Koweït, avec une unité sortant du théâtre d'opérations entre janvier et février. Les véhicules légers - comme les HMMWV, ou Humvee - seront donc blindés, et tous équipés de moyens de communication uniformes. A condition, naturellement, de procéder aux échanges avec une unité de taille et de composition équivalentes, ou de disposer d'un pool d'équipement sur place.

Deuxièmement, les unités ont été mobilisées au mois de juin et ont donc suivi 6 mois d'instruction axée sur l'engagement (pour reprendre un autre terme helvétique) avant d'être considérées comme prêtes au déploiement, et donc ayant atteint leur disponibilité opérationnelle (« fit for the mission ») à l'exception de l'équipement et de la logistique. Cette instruction a nécessité un mois d'exercices à double action au National Training Center de Fort Irwin, contre une force d'opposition calquée sur l'environnement irakien. Un temps d'instruction considérable, et qui montre combien il est difficile de reconvertir une formation de combat lourde aux activités et aux menaces des conflits de basse intensité.

Troisièmement, si l'on part du principe que la brigade sera déployée pendant 12 mois en Irak à partir de fin janvier - début février, et que le processus d'échange d'équipement, de redéploiement et de démobilisation prend environ un mois, cela signifie que les soldats de la Garde resteront en service actif pendant 20 mois, avec peut-être 4 semaines de congé hors théâtre. Cela explique pourquoi la Garde est la seule composante de l'US Army à avoir manqué ses objectifs de recrutement (de 12%) cette année : les militaires d'active préfèrent rempiler dans leurs unités plutôt que risquer des déploiements encore plus longs dans une unité de la Garde.

Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si l'US Army vient de tripler les primes pour l'engagement à poursuivre son service dans la Garde nationale...

Posted by Ludovic Monnerat at 8h03 | Comments (1)

23 décembre 2004

Fin de la conscription à Prague

Les Forces armées de la République tchèque ont abandonné aujourd'hui la conscription, après 140 ans de service militaire sous cette forme. Pour ce pays de 10 millions d'habitants, près de 2 fois plus grand que la Suisse, c'est l'occasion de pleinement exploiter l'entrée dans l'OTAN en poursuivant la transformation de son armée vers les standards occidentaux actuels.

Cet abandon de la conscription et des services de 12 mois aboutira à une augmentation des troupes disponibles : d'ici à 2011, le Ministère tchèque de la Défense passera de 23'800 militaires (dont la moitié de conscrits) et 16'000 civils à un total de 26'200 militaires et 8800 civils, soit 35'000 employés permanents. Une augmentation des salaires et une amélioration des conditions de vie devraient permettre de recruter les quelque 14'000 militaires professionnels supplémentaires.

Actuellement, les Forces armées tchèques déploient environ 1300 soldats à l'étranger, dans le cadre de l'OTAN (KFOR au Kosovo, ISAF en Afghanistan), de l'Union Européenne (EUFOR en Bosnie) ainsi qu'en Irak.

Les effectifs fixés par cette armée, en voie d'intégration rapide à l'OTAN et qui a renoncé à une partie de ses missions de défense ou de sécurité intérieure, devraient faire réfléchir les responsables politiques suisses qui croient que 15'000 militaires constituent un chiffre crédible pour notre armée...

Posted by Ludovic Monnerat at 21h35

Analyse de la guérilla irakienne

Le spécialiste français du renseignement Eric Denécé, connu pour ses livres sur Al-Qaïda ou les forces spéciales, livre ce matin dans Le Figaro une bonne analyse de la guérilla irakienne : son volume, son articulation et ses actions principales. Il confirme par ailleurs que le renseignement militaire américain, que l'on devine être une source majeure de son analyse, a atteint un niveau de connaissance respectable de cette guérilla.

On peut simplement regretter que ce type d'article soit rangé dans la rubrique "Débats et opinions", alors qu'elle constitue une analyse factuelle rédigée par un expert de qualité. Il est vrai que les articles écrits par les membres des rédactions sont de plus en plus entachés d'opinions qui les amènent à s'éloigner des faits. Comment par exemple expliquer le traitement de l'Irak fait hier dans Le Temps ou Le Monde, ainsi que le souligne François Brutsch, où un attentat commis par un groupe terroriste islamiste est présenté comme une action de la "résistance", alors que son objectif est de s'opposer à la tenue d'élections démocratiques ?

Les réflexions d'Eric Denécé montrent au contraire que cette supposée "résistance" n'est qu'une nébuleuse de mouvements disparates minoritaires, presque exclusivement sunnites, qui n'a jamais réussi à prendre une ampleur nationale - ainsi que je l'avais jugé en février de cette année. Ce qui augure mal de son avenir, voire même de sa survie, dans l'Irak qui se construit actuellement...

COMPLEMENT DE 1310: Cette colonne de Thomas Friedman dans le New York Times a l'immense mérite de cerner l'enjeu central, aujourd'hui, en Irak et au Moyen-Orient.

Extrait :

« However this war started, however badly it has been managed, however much you wish we were not there, do not kid yourself that this is not what it is about: people who want to hold a free and fair election to determine their own future, opposed by a virulent nihilistic minority that wants to prevent that. That is all that the insurgents stand for. »

Posted by Ludovic Monnerat at 8h59 | Comments (3)

Les citations de 2004

Une fois de plus, le blogueur australien Tim Blair a rassemblé une impressionnante collection de citations décapantes, ironiques, ridicules ou éclairantes - en anglais - sur l'année 2004. Une bonne manière de passer en revue ces derniers mois en se rappelant les franches âneries qui ont été prononcées comme des révélations profondes ou des jugements percutants ! Et en plus, il a conservé les liens vers son blog...

Quelques extraits :

* "Iraq war opponents march to White House." -- a CNN report. Only 60 people turned up; CNN's piece contained about six times as many words
* "The survey the BBC conducted recently in Iraq is shocking to those of us who opposed the war. Most respondents say life is now better than it was before the invasion." -- George Monbiot is genuinely surprised
* "Wow. I hope that doesn't get out in the media." -- young DNC campaigner, on being told that John Kerry may be the wealthiest person to ever run for President
* "If the documents are not what we were led to believe, I'd like to break that story." -- Dan Rather
* "Nature is celebrating last night's presidential debate. The trees are alive with the sound of Kerry." -- Vanity Fair's James Wolcott
* "We're the majority and they're the minority, and on Jan. 20, they're going to be the official minority." -- Michael Moore keeping it real with the kids during his Slacker Uprising tour

Posted by Ludovic Monnerat at 7h56

22 décembre 2004

Ordinateurs-vêtements et soldats futurs

La semaine dernière, j'ai assisté à un séminaire technologique et opérationnel dans le cadre d'un projet visant à créer un démonstrateur de conduite militaire digitalisée, en reliant directement senseurs et effecteurs. Plusieurs exposés ont été consacrés aux technologies susceptibles d'être intégrées, alors que d'autres conférences illustraient les besoins de l'armée suisse à l'avenir - raison principale de ma présence. Et l'une des conférences les plus intéressantes portait sur le « wearable computing », que je traduirais par ordinateurs-vêtements, avec les recherches du professeur Tröster à l'Ecole Polytechnique Fédérale de Zurich.

Le premier axe de recherche présenté est la création d'une surveillance sanitaire de l'être humain, grâce à l'installation de senseurs simples sur plusieurs parties du corps. Des variables de base telles que le rythme cardiaque, la température corporelle ou encore l'humidité peuvent ainsi facilement être contrôlées en permanence, et autoriser un système d'alerte. Mais les senseurs sont également capables d'identifier et de mesurer des mouvements tels que la rotation ou l'extension des membres, et par apprentissage être à même d'identifier l'activité du sujet, ce qui laisse imaginer un appui à ces activités ou une automatisation de systèmes additionnels.

Le deuxième axe de recherche est l'intégration d'un ordinateur complet à des habits standards, et pour ainsi dire normaux. Plusieurs essais pratiques ont démontré la possibilité de transformer une veste en antenne textile susceptible de transmettre des données avec un débit allant de 10 à 100 Mbits/s, grâce au tissage de fibres en cuivre dans la structure même de l'habit ; une antenne Bluetooth textile peut également être fixée au dos de la veste, sur une surface équivalente à 100 cm2. Quant à l'ordinateur, il est simplement contenu dans une ceinture presque normale, et possède actuellement des capacités équivalentes à un laptop bas de gamme (256 Mo SDRAM, etc.).

Le troisième axe de recherche, et certainement le plus impressionnant, prend la forme de lunettes à projection rétinienne. Le problème central des affichages tête haute traditionnels reste en effet l'accommodation entre la lecture des informations additionnelles et l'observation de l'environnement, qui finit par devenir épuisante après environ 1 heure de fonctionnement intensif. La projection directement sur la rétine produit immédiatement une image nette et résout le problème, sans pour autant entraîner des effets secondaires néfastes. Et les lunettes, dont le prototype coûte pour l'heure 5000 dollars, sont presque identiques à des modèles normaux.

Comment les armées pourront-elles exploiter au mieux ces développements technologiques, qui seront prêts pour la production en série dans quelques années ? Certainement sous la forme de petites unités polyvalentes, agiles, interconnectées et discrètes, dont les forces spéciales constituent l'archétype, grâce au cumul et à l'alternance chez chaque soldat des trois fonctions-clefs : senseur, effecteur et décideur. La mise en réseau individuelle, le partage automatique des données et l'interconnexion avec des systèmes semi-robotiques aboutiront à accélérer les décisions, à optimiser les actions et à accroître leurs effets.

Les points faibles de ces tenues de combat informatisées resteront naturellement celles des ordinateurs actuels : la configuration, la maintenance et la sécurité. A lui seul, le matériel le plus performant ne sera guère utile sans les algorithmes d'intelligence artificielle capables de garantir un fonctionnement fiable et autonome. De plus, les transmissions sans fil génèrent par définition une signature électronique que les systèmes d'exploration spécialisés captent aisément, alors que tous les appareils utilisés seront très sensibles aux armes à énergie dirigée en général, et aux impulsions électromagnétiques en particulier.

Par conséquent, les unités futures seront probablement contraintes de fonctionner avec un degré de sophistication technologique adapté graduellement à leur environnement et à la menace : high tech, avec connexions à haut débit, transmissions automatiques et surveillance active dans un milieu permissif ou semi-permissif et face à un adversaire technologiquement inférieur ; low tech, avec fonctionnement offline, transmissions ponctuelles et surveillance passive dans un milieu hostile et face à un adversaire technologiquement égal ou supérieur. Ce n'est donc pas demain la veille que les signes d'infanterie et les cartes topographiques en papier disparaîtront !

Posted by Ludovic Monnerat at 20h19 | Comments (3)

Fin du monde en Irak, chapitre 157

Sans surprise, l'actualité sécuritaire en Irak est décrite ce matin en termes quasi apocalyptiques dans les médias, qui transforment la mort d'une vingtaine de GI's sous une salve de roquettes en bilan complet d'une opération militaire menée par plus de 160'000 soldats. Curieusement, la palme de l'incohérence revient au Temps, habituellement mieux inspiré, dont l'affichette matinale est rigoureusement incompréhensible (« Otages français libérés : les Etats-Unis de plus en plus seuls en Irak »), et qui parle de « massacre » à Mossoul sans que l'on se rappelle avoir lu des expressions équivalentes lors de la prise de Falloujah, où 1200 combattants sunnites sont morts en l'espace d'une semaine.

Depuis le déclenchement de cette opération militaire, chaque coup dur encaissé par la coalition est aussitôt transformé en événement funeste, annonciateur d'un désastre imminent, au lieu d'être replacé dans le contexte global d'un conflit de haute puis de basse intensité. On se rappelle le fameux « enlisement dans le désert » de la coalition, la non moins fameuse « résistance acharnée » de la population irakienne, le « moral catastrophique » des soldats américains, le caractère « invisible et insaisissable » de l'insurrection sunnite, ou encore la stupéfiante « union sacrée » entre chiites et sunnites contre l'occupant. Autant de jugements hasardeux et biaisés que les faits n'ont pas tardé à démentir.

Comment donc expliquer les dérives répétées commises par la majorité des médias, qui annoncent une fois de plus la fin du monde en Irak, à 5 semaines d'élections pourtant historiques ? Il va de soi que le militantisme est le poison des rédactions, et que la volonté de convaincre - ou de justifier ses convictions - joue un grand rôle dans les distorsions de l'actualité exercées au quotidien. La recherche des événements les plus vendeurs, logique dans une perspective commerciale, se double ainsi à propos de l'Irak par une recherche des événements les plus vengeurs, à l'exclusion de tous les autres. C'est éminemment regrettable, et dommageable pour la crédibilité des journalistes.

Voilà bien longtemps qu'il est impossible de se faire une idée sur la situation en Irak par la seule lecture des médias traditionnels. Les weblogs viennent à la rescousse : la compilation des bonnes nouvelles d'Irak réalisée toutes les 2 semaines par Chrenkoff, les analyses du Belmont Club ou du Fourth Rail ainsi que les témoignages des soldats sur place sont ainsi indispensables. Les communiqués des différents commandements militaires, systématiquement ignorés ou transformés par les médias (que seules les pertes intéressent), doivent également être consultés, tout comme les reportages des journalistes intégrés aux unités et décrivant leurs activités.

Toutes ces informations permettent d'acquérir une vue d'ensemble de l'Irak, ce que la concentration sur des événements aussi dramatiques que ponctuels rend impossible. Mais cette perspective doit surtout être articulée en fonction de la dimension propre aux conflits de basse intensité, afin d'intégrer les facteurs décisifs et d'évaluer les actions des belligérants ; à savoir celle d'une lutte progressive, d'un combat aux points, qui se déroule simultanément sur 3 lignes d'opérations interdépendantes : la sécurité, la politique et l'économie. Et c'est bien là le problème central auquel sont confrontées les rédactions : la difficulté à cerner les indicateurs permettant de juger l'évolution du conflit.

Mon jugement personnel, un ouvrage maintes fois remis sur le métier, a toujours conclu au succès progressif de la coalition, et à l'absence de succès durable de ses ennemis. Ce jugement n'a de valeur que par le sérieux des analyses qui le fondent, et reste donc éminemment faillible ; mais il peut être discuté, contredit ou complété, en permanence, ce qui le distingue de la production médiatique régulière.

COMPLEMENT DU 22.12 : Apparemment, l'attaque serait due à un attentat-suicide, le premier à l'intérieur d'une base américaine. Cette information doit cependant encore être confirmée.

Posted by Ludovic Monnerat at 9h55 | Comments (6)

21 décembre 2004

Otages et manipulateurs

La libération de Christian Chesnot et Georges Malbrunot semble annoncer les derniers actes d'une pièce tragi-comique qui aura tenu le public en haleine depuis août dernier. On s'attend déjà à l'inévitable réception des « héros » que la République française ne manquera de célébrer, parmi des condamnations unanimes à l'endroit de la coalition en Irak et des marques de compréhension, voire d'approbation, au sujet des preneurs d'otages. Les journalistes français auraient d'ailleurs tort, dans l'environnement médiatique et commercial actuel, de ne pas exploiter leur séjour prolongé dans les geôles islamistes. Quant aux autorités, les bonnes nouvelles sont suffisamment rares comme cela.

Cette affaire doit cependant être recentrée dans son véritable contexte : les actions armées visant directement les journalistes sont aujourd'hui l'une des méthodes les plus efficaces pour orienter la couverture médiatique et influencer les perceptions du public. Non seulement les rédactions témoignent spontanément d'un intérêt marqué pour ce qui touche leurs confrères et consoeurs, ce qui est humain à défaut d'être juste, mais les menaces exercées à leur endroit ont également pour effet - souvent inavoué - de modifier les comportements et les contenus. En d'autres termes, la violence réelle ou potentielle devient une manipulation permanente et discrète.

La réaction des médias à l'enlèvement de Chesnot et Malbrunot aura ainsi précipité les commentateurs dans des extrémités émotionnelles. Le 7 septembre, Kyra Dupont Troubetzkoy accusait ainsi dans 24 Heures la coalition « dont les actions mal à propos - bombardement de Falloujah la rebelle, probable lieu de détention des otages - pourraient s'apparenter à du sabotage », comme si le commandement militaire américain - qui préparait la prise de Falloujah - pouvait se focaliser sur 2 journalistes prisonniers, avant d'appeler à la prudence « pour nos otages. » Un emploi de la première personne du pluriel suffisamment rare pour être significatif.

Mais la détention des reporters français a également eu pour effet de déformer les analyses. Après avoir dénoncé une « insupportable attente », Richard Werly écrit par exemple dans Le Temps, le 6 septembre, que « la guerre qui se poursuit là -bas a transformé le pays en un champ de bataille sans ligne de front », et que « les prises d'otages, a fortiori de journalistes, sont toujours le baromètre de conflits devenus sales et ingérables. » Pourtant, les attaques en Irak sont concentrés à 95% dans 6 des 18 provinces du pays, ne touchent pas la majorité de sa population et n'empêchent pas un redémarrage économique spectaculaire (+52% du PIB en 2004 selon le FMI).

Au-delà de la focalisation émotive et de la dictée rédactionnelle, les violences à l'encontre des journalistes obtiennent cependant leur plus grand succès lorsqu'elles influencent les médias avant même d'être perpétrées, par le seul fait de leur possibilité. L'agence Reuters a ainsi admis en septembre que son refus de qualifier de « terroristes » les groupes qui pratiquent ouvertement des attentats terroristes, comme le Hamas ou le Djihad Islamique, avait pour but de « protéger ses reporters. » C'est donc l'intimidation, il est vrai endémique en Palestine, et non la déontologie qui détermine l'emploi de qualificatifs précis.

De tels aveux devraient naturellement remettre en question les conditions dans lesquelles sont réalisés les reportages et articles livrés au public. Dans les faits, il n'en est rien : les arrangements locaux ou nationaux, comme l'accréditation, l'emploi de traducteurs, la sous-traitance ou les paiements, restent secrets. Il a par exemple fallu la chute de Saddam Hussein pour que CNN reconnaisse les arrangements sordides conclus avec son régime, et leur influence déterminante sur ses reportages, dans le but de simplement poursuivre ses activités sur place. Une forme de censure qui suscite bien peu de dénonciations.

C'est une réalité qu'il s'agit d'avoir à l'esprit en consommant les contenus médiatiques actuels : rien n'est gratuit, rien n'est anodin, rien n'est objectif dans notre monde. Et la transparence que les médias revendiquent sans cesse, souvent à raison d'ailleurs, devrait aussi s'appliquer à eux-mêmes.

COMPLEMENT : Des réflexions remarquablement pertinentes sont faites par Wretchard du Belmont Club au sujet de l'implication des médias dans les attaques en Irak. Elles soulignent ce problème de la transparence quant aux relations entretenues par les journalistes avec les groupes armés avides de publicité.

Posted by Ludovic Monnerat at 21h56

Mise à jour de CheckPoint

Plusieurs articles ont été mis à jour sur mon site d'information militaire et stratégique CheckPoint :


La menace terroriste islamiste dans les 6 mois à venir

Différents éléments permettent d'estimer que la menace terroriste islamiste reste forte. Dans les 6 prochains mois, de cette fin décembre 2004 au 30 juin 2005, le risque doit être considéré comme important. Notamment, mais pas seulement, pour les pays membres de l'Union européenne.


Un blocage politique ampute le programme d'armement 2004

Le feuilleton des acquisitions militaires a connu un épisode marquant avec le refus du Conseil National d'investir dans la mobilité des troupes et le transport aérien. Cette intervention directe dans les planifications militaires souligne le dangereux blocage que connaît la classe politique du pays.


Les médias et le médiévalisme, ou une nouvelle tyrannie

L'essayiste et journaliste Robert Kaplan a mené une réflexion de fond sur la place et le rôle des médias au sein de nos sociétés. Il en conclut que les journalistes tendent à devenir les inquisiteurs de notre ère, et que les médias détiennent aujourd'hui une puissance tyrannique.


De Ravachol à ben Laden, la rupture décisive du terrorisme

La pratique du terrorisme a bien changé en l'espace d'un siècle : alors que l'anarchiste offrait sa vie pour un monde qu'il désirait meilleur, l'islamiste recherche le sacrifice généralisé pour accéder au paradis. Analyse.

...

Il va de soi que ce weblog peut fort bien servir à débattre de ces textes et des thèmes qu'ils abordent !

Posted by Ludovic Monnerat at 18h24 | Comments (1)

20 décembre 2004

Israël dans l'OTAN ?

Un coup de chapeau à 24 Heures, qui aborde aujourd'hui la proposition explosive évoquée la semaine passée lors d'une conférence en Israël : l'adhésion de l'Etat juif à l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord dans le cadre d'un possible règlement du conflit israélo-palestinien et d'une stabilisation accrue de toute la région. Pour appronfondir le sujet, il est toutefois préférable de consulter le remarquable article écrit par le spécialiste militaire du quotidien d'obédience travailliste Haaretz et le développement que lui consacre le Jerusalem Post, le quotidien le plus proche du Likoud.

En effet, contrairement à ce que laisse entendre 24 Heures, l'OTAN ne fait que poursuivre sa quête vers un renforcement des coopérations dans le pourtour immédiat de ses 26 pays membres, et les contacts avec Israël se font avant tout dans le cadre du « dialogue méditerranéen » qu'elle mène avec pas de moins de 7 pays. De plus, l'Alliance dite atlantique - et dont la dénomination devient chaque année plus problématique - a également étendu son influence aux républiques d'Asie centrale, qui avoisinent le secteur de son engagement militaire le plus important après le Kosovo - la Force Internationale de Sécurité et d'Assistance en Afghanistan.

Les dirigeants de l'OTAN font preuve d'une grande prudence dans leurs démarches au Proche-Orient. Ils s'efforcent de définir leur rôle stratégique comme une lutte contre le terrorisme international, et prennent soin d'exclure toute action contre un terrorisme régional - désignant par là celui des organisations palestiniennes. Malgré cela, il est indéniable que les nombreuses invitations transmises récemment aux Israéliens témoignent d'un intérêt nouveau. Le secrétaire général de l'Alliance, Jaap de Hoop Scheffer, a d'ailleurs déclaré que l'OTAN était prête à considérer une mission en Israël et en Palestine si les deux parties lui demandaient d'appuyer un accord de paix mutuel.

L'entrée d'Israël comme pays membre, avec toutes les obligations de protection mutuelle que cela implique, représenterait toutefois un bouleversement. Pour Jérusalem, une telle adhésion serait une aubaine, à condition de ne pas entraver sa lutte contre le terrorisme palestinien : elle augmenterait clairement son influence stratégique et constituerait une assurance-vie contre les agressions symétriques. Même avec la mise sous tutelle d'une partie de ses Forces armées, Israël parviendrait à institutionnaliser le rôle que perçoit aujourd'hui la majorité de ses citoyens : un avant-poste de la civilisation occidentale face au monde arabo-musulman.

Mais qu'est-ce que l'OTAN - et l'Europe - auraient à gagner avec une telle adhésion ? Faire sienne la lutte pour la survie et l'intégrité de l'Etat juif, face aux menaces proférées notamment par l'Iran, placeraient Mons et Bruxelles aux premières loges des conflits du Moyen-Orient. Seul un accord de paix global et consensuel pourrait justifier pareille prise de risque, en admettant que l'Alliance soit en mesure de déployer les contingents nécessaires pour le faire respecter - ce qui est actuellement très improbable. De plus, il reste également à démontrer que la politique intérieure de plusieurs Etats membres s'accorde à pareil élargissement. Ce dont on peut douter.

Le point sous-jacent et néanmoins central de ces discussions est cependant celui-ci : les Etats-nations tendent à se rapprocher et à se coordonner dans leur lutte contre les non-Etats. De moins en moins capables de protéger leurs citoyens sur le territoire national, les Etats voient dans l'extension de leur domaine d'influence la seule réponse aux menaces transnationales, comme les Etats-Unis, l'Union Européenne et donc l'OTAN le démontrent depuis quelques années. Au risque de perdre toute raison d'exister, toute identité commune, par la faute d'un élargissement trop vaste.

Il est fort possible que, dans quelques décennies, les Etats-nations sous leur forme actuelle aient largement disparu et apparaissent comme des entités surannées et étranges, au même titre que les fiefs féodaux ou les royaumes moyen-âgeux...

Posted by Ludovic Monnerat at 19h38

19 décembre 2004

L'Europe militaire et l'espace

Grande journée pour l'Europe militaire : la fusée Ariane-5 a réussi le lancement à Kourou du troisième satellite d'observation Helios, qui vient doper les capacités européennes d'exploration dans le domaine visible. La mise hors service le 21 octobre dernier de Hélios IB, lancé en 1999, est ainsi plus que compensée par l'arrivée du modèle IIA, plus performant en termes de résolution, de ciblage et de guidage.

Naturellement, l'Europe reste loin derrière les Etats-Unis dans ce domaine : la résolution légèrement inférieure à 1 mètre des Hélios I faisait pâle figure par rapport au 0,1 m des KH-12 américains, ces observatoires spatiaux dotés d'une optique de 4,5 mètres pour un poids de 18 tonnes. Pourtant, Hélios IIA a une résolution qui dépasse certainement celle des meilleurs satellites commerciaux, et il sera complété l'an prochain par des satellites radars allemand et italien. Bientôt, l'Europe disposera donc de plates-formes spatiales fonctionnant de jour comme de nuit, indépendamment de la nébulosité.

Tout aussi intéressant, la fusée Ariane emmenait également 4 micro-satellites Essaim, qui sont des démonstrateurs militaires visant à étudier les possibilités en matière de renseignement électronique dans l'espace, ceci dans le but à plus long terme d'identifier les départs de missiles balistiques. Autrement dit, ce lancement constitue aussi un pas vers la création d'une défense antimissile européenne, un projet qui s'approche discrètement de sa concrétisation.

Posted by Ludovic Monnerat at 23h47

La sécurité des euro-élites

Une critique percutante du concept de sécurité humaine de l'Union Européenne a été mise en ligne sur le site britannique non conformiste Spiked, sous la plume de Philip Cunliffe.

Ce document, qui constitue une opposition vaguement dissimulée à la doctrine américaine, remplace en effet la sécurité collective comme objectif-clef des forces de l'ordre par la sécurité individuelle, par essence plus large et non liée à une zone géographique. Elle définit également le principe d'interventions civilo-militaires, sous la forme d'une "force de réponse en sécurité humaine", visant à policer des secteurs donnés et non à imposer la paix. Elle se veut également une manière de populariser l'idée européenne face à l'essor du nationalisme exprimé dans les urnes.

Cunliffe affirme que cette doctrine semble la tentative désespérée des élites européennes pour créer des liens avec leurs concitoyens dispersés et indifférents. Il montre également l'assemblage étrange de lois disparates censé fonder sa légitimité, et le fait que transformer les opérations militaires en actions apparemment policières dénie à tout Etat visé le droit d'appliquer la légitime défense et de résister. Il conclut en expliquant que ce concept de sécurité humaine est plus lié aux enjeux électoraux qu'aux vrais problèmes de sécurité.

Un énoncé du document doit cependant susciter une attention particulière au sein des forces de l'ordre - pardon, les forces de sécurité humaine :

« the lives of those deployed cannot be privileged. The aim should be to protect people and minimise all casualties. This is more akin to the traditional approach of the police, who risk their lives to save others, even though they are prepared to kill in extremis, as human security forces should be. »

J'aimerais bien savoir comment les chefs militaires européens vont expliquer à leurs subordonnés que durant la prochaine mission, s'ils font partie de la division de 15'000 hommes prévue comme force de réponse, leur propre survie ne constitue pas une priorité !

Inutile de se demander pourquoi, dans ces conditions, l'Europe et les Etats-Unis soient si éloignés dans la perception de la chose militaire...

COMPLEMENT DU 20.12 : Le commandement européen des Forces armées américaines applique en tout cas des méthodes différentes, avec des opérations basées sur les effets, pour prévenir les crises et déployer des contingents polyvalents.

Posted by Ludovic Monnerat at 23h14 | Comments (2)

18 décembre 2004

L'Iran dans la ligne de mire

D'après la dernière édition du magazine Atlantic Monthly, citée par World Net Daily, le Pentagone a récemment effectué des simulations d'une attaque américaine des installations nucléaires de l'Iran, avec des jeux de guerre qui comprenaient également une invasion terrestre. L'opération projetée serait ainsi articulée en trois phases : frappes aériennes sur les éléments de commandement de Téhéran, et notamment les bases des Gardes de la Révolution ; frappes aériennes sur les sites liés aux programmes nucléaires et missiliers iraniens, mais aussi biologiques et chimiques ; puis offensive terrestre visant à opérer un changement de régime.

Cette annonce ne doit pas être confondue avec une décision stratégique : des jeux de guerre impliquant des membres du Département de la Défense, du Département d'Etat et des services de renseignements sont pratiqués toute l'année aux Etats-Unis. Ils visent autant à vérifier des concepts d'opération qu'à entraîner les responsables probables de telles actions. De plus, les tentatives de la communauté internationale en vue de suspendre durablement le programme nucléaire iranien peuvent expliquer la publicité donnée à ces simulations. La pression exercée sur Téhéran implique nécessairement une forte dose de dissuasion.

Malgré cela, ce scénario rappelle un élément important : contrairement à une opinion assez répandue, les Forces armées américaines conservent une liberté d'action stratégique suffisante pour mener des offensives aéroterrestres de grande ampleur, en dépit de leur engagement majeur en Irak (150'000 hommes). Le Pentagone a parfaitement la possibilité de déployer les 4 à 6 porte-avions, les 500 à 800 avions de combat et d'appui, et les 75'000 à 120'000 hommes nécessaires pour abattre le régime des ayatollahs et mettre un terme à la révolution islamiste de 1979. Si l'Iran n'est pas l'Irak, aucune armée ne peut actuellement vaincre l'armada US.

Mais la victoire militaire n'est qu'une composante des succès stratégiques, et la chute des ayatollahs pourrait bien provoquer en Iran un chaos à côté duquel le triangle sunnite irakien passerait pour une zone d'entraînement. Envahir l'Afghanistan pour renverser les Taliban et en faire un pays stable et démocratique était un projet ambitieux, et pourtant en bonne voie ; envahir l'Irak pour renverser Saddam Hussein et en faire un pays stable et démocratique était un projet plus ambitieux encore, et néanmoins en train de se concrétiser pour la majorité des Irakiens. En revanche, appliquer la même méthode et les mêmes moyens en Iran semble certainement voué à l'échec.

Pourquoi le Pentagone envisage-t-il pourtant une opération de ce type ? En mettant de côté les éléments de dissuasion et de déception, on peut penser que le Département de la Défense veut fournir des options stratégiques au Gouvernement, ou du moins des réponses quant à leur faisabilité. Toutefois, il est également possible que l'offensive militaire soit la seule option valable aux yeux de la Maison-Blanche. La duplicité de Téhéran face à l'ONU et son ardeur à développer son arsenal non conventionnel suggèrent qu'une guerre apparaît inévitable aux yeux de Washington, compte tenu de son projet au Moyen-Orient, et que prendre les devants s'impose.

Ce d'autant plus qu'Israël est prêt à agir. Les Israéliens voient aujourd'hui l'Iran comme leur principale menace, et la perspective de perdre le monopole nucléaire dans la région leur fait craindre un effondrement de l'équilibre stratégique existant depuis 30 ans. Ils définissent ainsi un « point de non retour », soit l'enrichissement de l'uranium à qualité militaire, et ne dissimulent pas leur détermination à utiliser tous les moyens disponibles pour empêcher Téhéran de l'atteindre. Ils n'ignorent pas que l'option militaire ne connaît pas d'intermédiaire entre le succès et le désastre, et ne cachent pas cette réalité à leurs alliés américains - au risque de leur forcer la main!

Il paraît intéressant de relever que les missiles iraniens susceptibles de porter une charge nucléaire pourront fort bien, dans un proche avenir, atteindre la moitié de l'Europe, une bonne partie de la Russie et même la Chine ou l'Inde. Le problème de l'Iran nous concerne aussi.

Posted by Ludovic Monnerat at 23h50 | Comments (5)

17 décembre 2004

Ni chars, ni avions

Ainsi donc, le Conseil National a fini par refuser l'avis de sa Commission de sécurité et retranché du programme d'armement 2004 à la fois les chars du génie et les petits avions de transport demandés par l'armée. L'objet va certes repasser au Conseil des Etats, mais cette décision sans précédent des représentants du peuple, quoique non surprenante, appelle quelques réflexions.

En premier lieu, cette décision de la Chambre basse n'a aucune justification militaire. Les 12 chars du génie sur châssis Leopard correspondaient à une quantité minimale, suffisante pour autoriser l'instruction dans les écoles et la maîtrise du savoir-faire, mais pas pour équiper tous les bataillons de sapeurs de chars de l'armée. De plus, assurer la mobilité des formations militaires face à des obstacles divers, allant de la barricade au champ de mines en passant par les abattis ou les glissements de terrain, s'applique à tout le spectre d'engagement de l'armée, et non à la seule compétence de défense.

Il en va de même pour les 2 avions de transports Casa C-295, qui donneraient à la Suisse une meilleure aptitude à la sauvegarde de ses intérêts à l'étranger, tels que l'évacuation de citoyens suisses gravement menacés ou la protection de bâtiments consulaires, et qui permettraient au pays de participer à la coopération européenne en matière de transport aérien militaire. D'ailleurs, si cet objet est définitivement exclu du programme d'armement 2004, il réapparaîtra avec insistance car il joue un rôle central dans le développement des engagements à l'étranger.

D'autre part, ce désaveu du Conseil fédéral n'a aucune perspective politique. Le Parlement ne pourra plus indéfiniment donner des missions à l'armée tout en lui refusant les moyens de les mener à bien, et appeler à grands cris une réforme de l'armée sans oser aborder de front les tabous qui aujourd'hui bloquent tout le système : le maintien de la neutralité, l'adhésion à l'Union Européenne ou encore l'adaptation de la sécurité intérieure. La voie de la « sécurité par la coopération » tracée par le Conseil fédéral n'est qu'une impasse si la coopération extérieure est refusée par la droite et la coopération intérieure refusée par la gauche.

Le problème semble actuellement insoluble : le pays a besoin au plus vite d'un nouveau rapport sur la politique de sécurité, soit d'une nouvelle stratégie pour faire face aux risques et dangers du monde de l'après 11 septembre, mais l'absence de consensus politique interdit la rédaction d'un tel document. Comment vaincre l'immobilisme et remettre la Suisse en marche si les directions préconisées sont à l'opposé l'une de l'autre ? Or des défis tels que la montée de l'islamisme, le terrorisme d'ordre religieux, la subversion par l'information ou encore les fractures dues au communautarisme sont aujourd'hui largement absents de notre politique de sécurité. La surprise et le drame nous guettent...

Posted by Ludovic Monnerat at 19h14

Le lobby artistique perd... un million

La perception de l'arrogance, décrite ci-dessous, a fini par coûter un million aux artistes suisses : le Parlement a sanctionné Pro Helvetia et réduit son budget, alors que même des parlementaires favorables à son maintien jugent que l'arrogance de sa Présidente - Yvette Jäggi - justifie cette décision.

Un exemple éclairant de message mal contrôlé par un lobby pourtant très influent.

Posted by Ludovic Monnerat at 8h19

16 décembre 2004

Le somnambulisme stratégique suisse

L'annonce récente du concept de stationnement de l'armée et le traitement au Parlement du programme d'armement 2004 ont une nouvelle fois mis la chose militaire au cÅ“ur du débat politique.

Dans un entretien publié aujourd'hui dans Le Temps (accès gratuit), le conseiller aux Etats valaisan Simon Epiney appelle ainsi à une réforme rapide de l'armée, à son engagement accru dans la sécurité intérieure, tout en reconnaissant que la classe politique est coupable de n'avoir pas fixé des priorités dans les missions de l'armée. Il affirme notamment que la concentration sur la défense, ce cÅ“ur de compétence voulu en 1998 par le rapport Brunner, n'a plus lieu d'être :

« Les risques d'aujourd'hui sont liés par exemple à la montée des intégrismes, au commerce d'armes nucléaires, chimiques et bactériologiques ou à de possibles catastrophes écologiques dans les pays de l'Est. Ces menaces sont diffuses mais bien plus réelles que le risque d'une invasion militaire. On devrait donc commencer par dire clairement que la défense du territoire national ne constitue plus une priorité. »

Le même jour, un autre politicien valaisan certes officiellement en retraite, Peter Bodenmann, interpelle Samuel Schmid dans L'Hebdo (le texte n'est pas en ligne) et lui reproche les emplois supprimés par l'armée, sans une seule fois mentionner les coupes budgétaires - exigées par son parti - qui en sont la cause principale. Mais il affirme surtout que l'armée ne sert à rien, puisque personne ne nous menace :

« La grande majorité des Suissesses et des Suisses ne souhaite pas guerroyer à l'étranger, ni faire partie de l'OTAN. [!] L'armée suisse est donc militairement superflue, non seulement pour cette raison, mais aussi parce que nous sommes encerclés par des amis - et allons le rester! »

On comprend aisément la perplexité des responsables militaires contraints de faire face à des discours pareillement opposés, auxquels il convient naturellement d'ajouter la volonté de l'UDC de conserver l'armée d'antan, nombreuse et exclusivement concentrée sur la défense du pays. Entre une gauche qui conserve son obsession antimilitaire malgré l'évolution des conflits, un centre-droit qui se focalise sur l'utilisation quotidienne de l'armée au service des autorités civiles et une droite nationaliste qui refuse tout changement au principe du hérisson militaire fondé sur une stricte neutralité armée, comment obtenir une vision claire et consensuelle du futur ?

Le problème s'avère cependant plus vaste : la division incapacitante de la classe politique n'a d'égale que sa propension à s'estimer compétente en matière de planification stratégique et opérative. Simon Epiney définit à peine les missions devant selon lui être confiées à l'armée, mais il en déduit aussitôt son volume (environ 15'000 hommes) et son alimentation (professionnelle). Nombreux seraient les officiers à souhaiter connaître le raisonnement sans doute profond et détaillé qui sépare ces deux éléments-clefs, les missions et les moyens (la méthode n'étant ici pas abordée).

Il faudrait tout de même un jour expliquer à M. Epiney que 15'000 hommes suffisent à peine à protéger durablement son propre canton, et notamment ses infrastructures en matière de transport et d'énergie, face à une menace terroriste sérieuse. Comment fait-il pour ne pas intégrer le problème de la durée des engagements militaires, et donc de l'endurance qu'ils nécessitent ? Une division de 15'000 hommes permet certainement de protéger les transversales ferroviaires et routières de Bâle à Chiasso, mais pas indéfiniment ; quant au reste du pays, il devrait prendre son mal en patience!

L'aspect le plus inquiétant du discours politique par rapport à l'armée, néanmoins, reste ses certitudes concernant l'avenir. La guerre est exclue, et les militaires doivent faire du maintien de l'ordre, affirme M. Epiney. Aucune guerre ne menace parce que la Suisse arme moins vite, souligne M. Bodenmann. Mais de quelle guerre parlent-ils ? Une guerre conventionnelle entre Etats en Europe occidentale paraît effectivement très improbable ; l'usage de la force armée comme moyen de pression, par exemple sous forme de blocus aérien et terrestre, est moins improbable, mais reste lointain.

En revanche, une guerre civile asymétrique et transnationale, déclenchée par des haines idéologiques ou identitaires, mêlant des populations ostracisées, des réseaux criminels et des groupes terroristes, face à des forces de sécurité civiles et militaires chargées avant tout de conjurer le chaos et de préserver la normalité fragile de bulles sécuritaires, apparaît tout à fait plausible en Europe occidentale dans les 25 prochaines années. C'est d'ailleurs la forme de conflit aujourd'hui la plus répandue, de l'Irak au Cachemire en passant par la Côte d'Ivoire, le Congo ou la Colombie.

Rendre les armées capables de prévenir, de mener et d'interrompre une guerre asymétrique sera probablement le défi militaire du siècle. Et croire que nous pourrons y échapper, blottis au cÅ“ur d'une Europe en pleine recomposition économique, sociale, ethnique et culturelle, serait une erreur funeste. Espérons que la classe politique suisse en prendra conscience avant que des événements dramatiques n'interrompent son somnambulisme stratégique.

Posted by Ludovic Monnerat at 17h40

15 décembre 2004

Entre réservistes et professionnels

Une analyse approfondie de James Joyner sur Tech Central Station met le doigt sur les questions posées par le recours prolongé aux réservistes ou le maintien en service actif de soldats ayant dépassé le terme de leur contrat au sein des Forces armées américaines.

Ce texte résume bien les injustices que peuvent engendrer ces prolongations, et le caractère de plus en plus trompeur du recrutement dans la Garde nationale, mais aussi l'intérêt en termes de cohésion et d'efficacité que revêt le blocage des rotations individuelles.

La récente annonce du Pentagone concernant les unités prévues pour être déployées en Irak et en Afghanistan, entre mi-2005 et mi-2006, rappelle cependant une réalité stratégique de taille : c'est uniquement grâce aux formations et soldats non professionnels que les militaires américains ont aujourd'hui la capacité de maintenir indéfiniment un volume de 200'000 hommes au Moyen-Orient et en Asie Centrale.

Ainsi, en mai 2003, les unités américaines ayant envahi l'Irak comptaient environ 5% de soldats incorporés dans la Garde nationale ou dans la réserve ; depuis l'été 2004, ceux-ci forment le 40% des effectifs, et sont très nettement majoritaires dans des fonctions spécifiques comme la police militaire ou les affaires civiles. En d'autres termes, la capacité à durer au-delà de quelques mois dépend des réserves.

L'US Army compte actuellement quelque 160'000 réservistes et gardes nationaux en service actif sur un total de 550'000. Pour le Corps des Marines, ces chiffres sont respectivement 10'500 sur 39'600. Les deux autres composantes traditionnelles, l'Air Force et la Navy, en font un recours bien inférieur, dans la mesure où les opérations actuelles sont avant tout terrestres. Quant aux forces d'opérations spéciales, les chiffres concernant leur emploi sont classifiés.

A une époque où la majorité des armées européennes ont adopté le principe d'une armée de métier concentrée sur les soldats d'active, ce rôle majeur de la réserve jette une note discordante. Le profil des opérations militaires contemporaines nécessite de plus en plus une grande flexibilité dans l'emploi des armées, une capacité à la fois de réaction et d'endurance pour répondre aux crises et stabiliser une région donnée.

Les Forces armées américaines sont pour l'heure capables d'atteindre presque tous leurs objectifs de recrutement et de rétention, dans toutes leurs composantes, ce qui indique un moral solide dans leurs rangs. Pourtant, afin d'éviter des difficultés dans ce domaine, des mesures ont été prises pour faciliter le recrutement, comme la réduction de 92% à 90% de lycéens dans les quotas pour les hommes du rang de l'US Army.

Aucune armée professionnelle européenne ne parvient aujourd'hui à recruter et à conserver suffisamment de soldats, malgré l'ouverture croissante à des recrues étrangères (Sud-américains dans l'armée espagnole, etc.) et l'admission de candidats mentalement attardés (une étude a montré que 70% des soldats britanniques, dans une caserne donnée, avaient les capacités de lecture d'un enfant de 11 ans).

Et qu'en est-il en Suisse ? La formule de l'armée de milice, avec une petite composante professionnelle axée avant tout sur l'instruction, reste certainement la plus économique et la plus souple sur le plan du personnel. Toutefois, les pénuries d'effectifs dans les rangs des instructeurs et la difficulté à trouver suffisamment de candidats pour les missions à l'étranger - environ 250 militaires - montrent qu'il existe bien une fracture entre l'Europe et les Etats-Unis dans la perception de la chose militaire.

Une différence qu'il s'agit d'appréhender...

Posted by Ludovic Monnerat at 22h21

Piège déjoué en Côte d'Ivoire

Un entretien publié hier dans Le Figaro avec le général Henri Poncet, commandant des forces françaises en Côte d'Ivoire, mérite l'attention. Il revient sur la fusillade du 9 novembre devant l'hôtel Ivoire, à Abidjan, au terme de laquelle les militaires français ont été accusés d'avoir tiré dans la foule et tué une vingtaine de manifestants.

Pour le général Poncet, c'est une véritable embuscade politique qui a été tendue au contingent français : les milices contrôlées en sous-main par le pouvoir ivoirien ont tenté de provoquer un massacre le jour même où le président africain Thabo Mbeki arrivait à Abidjan pour faire office de médiateur.

Des vidéos de l'incident ont circulé sur la toile, et prouvent apparemment que les troupes françaises ont fait un usage minimal de leurs armes : l'absence de détonation d'armes lourdes (mitrailleuses et canons des blindés) et la rareté des blessures par armes à feu suggèrent effectivement, comme le général Bentégeat l'a affirmé au Monde le 5 décembre, que la plupart des morts sont dus à des mouvements de foule.

Quoi qu'il en soit, la question du maintien de l'ordre par des troupes de combat se pose avec acuité. Le général Poncet aborde en premier lieu le type de moyens déployés :

« Notre escadron de gendarmerie était déjà engagé. Quant aux engins blindés, si nous les avions utilisés devant l'hôtel Ivoire, car nous en avions dix, il y aurait eu davantage de morts. Le dispositif global de Licorne était adapté à nos différentes missions : protéger les ressortissants français et éviter des affrontements entre le Nord et le Sud. »

Il souligne ensuite les enjeux de l'affrontement :

« On se retrouve très vite dans une configuration où l'adversaire utilise des techniques de guérilla. Les grenades lacrymogènes ne suffisent pas. Le but de l'adversaire n'est pas de casser des vitrines, il est d'atteindre un objectif majeur sur les plans politique et militaire. Si nous n'avions pas réussi à prendre le contrôle de l'aéroport ou à faire descendre en renfort nos unités déployées dans le Nord, il y aurait eu davantage d'exactions contre les ressortissants français. »

Le point central, ici, est constitué par l'utilisation classique d'une foule excitée et manipulée comme arme médiatique face à une formation militaire : la supériorité matérielle des forces armées devait être contrebalancée par la supériorité morale des manifestants, transformés en victimes innocentes et jetant ainsi l'opprobre sur les unités françaises. La présence de caméras dans la masse populaire aurait multiplié l'effet psychologique de chaque décès, déchaîné la fureur anti-française et mis en péril la poursuite de la mission.

Oubli regrettable ou pudeur complice, l'entretien n'explique pas comment les troupes françaises ont réussi à déjouer le piège tendu par les milices. La méthode utilisée a probablement consisté à utiliser des tireurs d'élites pour éliminer les meneurs identifiés et limiter leur emprise sur la foule. Une séquence de la vidéo montre en effet un cadavre dont la tête totalement éclatée suggère l'impact d'une balle de calibre moyen, ce qui ressemble à l'usage ciblé de fusils de précision de la gamme FRF1!

Il est assez piquant de relever que le général Poncet déplore la couverture médiatique à son sens exagérée de l'événement, soulignant à juste titre qu'un contingent de l'ONU placé dans la même situation aurait bien moins attiré l'attention. A la même période, les images d'un Marine abattant un homme apparemment désarmé dans une mosquée de Falloujah ont pourtant eu une couverture bien différente !

Posted by Ludovic Monnerat at 20h41 | Comments (3)

Irak de gauche à droite

Merci à François Brutsch - et Guillaume Barry - pour avoir annoncé sur leur Swissroll la création de ce weblog.

Un billet récemment affiché sur leur blog examine de manière éclairante la recomposition du paysage politique en Europe et aux Etats-Unis face à l'intervention militaire en Irak, avec la fracture de la droite qui s'ajoute à celle de la gauche et qui forme des alliances inédites.

Un article (payant) du Temps consacré au programme d'armement 2004 a renforcé aujourd'hui cette réflexion, en montrant que les engagements militaires à l'étranger suscitent désormais l'opposition à la fois de l'UDC et de la gauche, avec pour conséquence le risque de voir l'acquisition de 2 petits avions de transports être refusée ou repoussée.

Serait-il possible que les menaces transnationales et globales de notre époque provoquent à terme une réorganisation des partis politiques, entre les tenants des Etats-nations respectant à la lettre leur souveraineté et les défenseurs d'une communauté internationale vouée à l'intervention armée à travers les frontières ? L'interventionnisme occidental est parfois rendu responsable de l'explosion du terrorisme transnational, mais l'unification en cours de la planète nous laisse-t-elle le choix ?

J'en doute fort.

Posted by Ludovic Monnerat at 17h56

Le lobby artistique perd son message

Un éditorial coup-de-poing publié aujourd'hui dans Le Matin, sous la plume de son rédacteur-en-chef Peter Rothenbühler, ajoute un nouveau chapitre à la lutte des perceptions déclenchée par l'affaire Hirschhorn.

Commentant le refus par les Autrices et Auteurs de Suisse d'accepter la demande d'adhésion faite par l'UDC valaisan Oskar Freysinger, Rothenbühler emprunte sans hésiter un langage judiciaire :

« Si l'on voulait prouver que des associations culturelles suisses subventionnées par l'Etat sont noyautées par une gauche intolérante, on ne pouvait rêver meilleure pièce à conviction! »

Il souligne ensuite la contradiction survenant à quelques jours d'intervalle entre les hauts cris visant à défendre la liberté artistique de Thomas Hirschhorn, concepteur d'une exposition parisienne s'en prenant en termes orduriers à une Suisse qui pourtant appuie ses Å“uvres, et les réserves émises à l'adhésion de Freysinger, pour la simple et bonne raison que ce dernier penche trop à droite et critique trop durement les islamistes.

De quoi conclure, pour Rothenbühler, par un véritable appel aux armes comportant une allusion transparente aux débats politiques en cours :

« Il est vraiment grand temps de se battre contre ces «ayatollahs de la culture suisse». Ce n'est pas le Parlement qui exerce du terrorisme culturel dans notre pays, mais bien une clique de copains de gauche qui vit aux crochets de l'Etat et veut imposer sa loi. »

Quelle est l'importance de cet éditorial pour le moins combatif ? Il vient saccager la perception que les artistes suisses ont réussi à imposer en quelques jours.

Lorsque les pitreries de Hirschhorn ont été révélées au grand public, la colère qu'elles ont suscitée a amené le Conseil des Etats a réduire d'un million de francs le budget de Pro Helvetia, qui subventionnait l'exposition incriminée. La réaction ne s'est pas faite attendre : les artistes suisses sont montés aux barricades et ont utilisé tous leurs relais dans les médias, provoquant nombre d'interviews et d'éditoriaux, pour tenter de sauvegarder l'intégrité de ce budget.

Avec une efficacité et une unité de doctrine remarquables, ce qu'il convient d'appeler le lobby artistique est parvenu à systématiser un message-clef : la décision de réduire les subventions de Pro Helvetia constitue un acte de censure totalement inacceptable. Naturellement, il n'y a pas de lien causal entre la liberté d'expression et la perception de subsides fédéraux, mais la censure est un mot suffisamment chargé pour dissimuler ce manque de logique.

Accessoiremment, les artistes suisses ont propagé un message secondaire, destiné à renforcer les bases incertaines du premier : personne n'est qualifié pour juger bonne ou mauvaise une production artistique. On pourrait croire qu'ils considèrent le public comme destiné à financer sans mot dire leurs pérégrinations créatrices.

C'est précisément cet aspect élitiste et arrogant qui constitue l'accroche du texte impitoyable de Peter Rothenbühler : en montrant la différence entre les propos et les actes des écrivains suisses, et en l'élargissant sans autre à tout le lobby artistique, il brise l'hégémonie de son message et ravive la lutte de perceptions allumée par l'affaire Hirschhorn. Dans la mesure où le Blick a également traité le rejet de Freysinger dans des termes similaires, cela pourrait avoir un impact politique perceptible.

En d'autres termes, un exemple de la puissance des médias lorsqu'ils utilisent l'arme, toujours à double tranchant, de la dénonciation morale.


COMPLEMENT : Pour vérifier à quel point les artistes suisses peuvent imposer leur point de vue par l'entremise des médias, il suffit de voir comment 24 Heures titre aujourd'hui sur le refus par le Conseil des Etats de revenir sur son vote à propos de Pro Helvetia : "Le Conseil des Etats ne veut pas entendre raison". Plutôt édifiant !

Posted by Ludovic Monnerat at 12h50

14 décembre 2004

Gérer les perceptions : un dilemme

Un article publié hier par le New York Times examine la problématique de la gestion des perceptions dans un conflit de basse intensité, en décrivant les débats animés en cours au Pentagone sur le bien-fondé du rapprochement entre la communication publique et les opérations psychologiques, ces dernières étant l'une des composantes classiques des opérations d'information.

Toutes les armées occidentales ont globalement adopté ces dernières années une séparation stricte entre les deux activités. La communication publique (public affairs en anglais) est assurée par des porte-parole civils ou militaires qui ne diffusent que des informations vraies, ou du moins considérées comme telles à l'instant de leur diffusion. Une vérité constante, mais incomplète en raison des besoins propres à la sécurité opérationnelle.

A l'inverse, les opérations psychologiques forment une méthode d'influence d'audiences-cibles susceptible de diffuser des informations vraies, partiellement vraies ou totalement fausses - auquel cas elles relèvent de la déception militaire, une pratique normale du champ de bataille. On parle souvent de propagande blanche, grise ou noire pour décrire les degrés de véracité des opérations psychologiques.

Cette volonté de distinguer l'une de l'autre se heurte cependant au fait que la transformation des conflits et la globalisation des médias amène leurs effets respectifs à se superposer :

"There is a gray area," he said [le général Kimmitt, ancien porte-parole de la coalition en Irak]. "Tactical and operational deception are proper and legal on the battlefield." But "in a worldwide media environment," he asked, "how do you prevent that deception from spilling out from the battlefield and inadvertently deceiving the American people?"

Le fond du problème est le suivant : la démarche intellectuelle consistant à analyser les perceptions d'une audience donnée afin de mieux les gérer par des messages adaptés est strictement la même dans la communication publique et les opérations psychologiques. C'est le contenu des messages qui ensuite diffère, et bien entendu les vecteurs de leur diffusion. D'où la tentation de rapprocher les deux structures, au risque de ruiner la crédibilité des porte-parole.

Dans la mesure où les perceptions publiques sont la clef des conflits de basse intensité, dont les enjeux ne justifient pas le soutien spontané pour toute action armée, les militaires sont obligés de contrer les offensives de leurs adversaires :

"In the battle of perception management, where the enemy is clearly using the media to help manage perceptions of the general public, our job is not perception management but to counter the enemy's perception management," said the chief Pentagon spokesman, Lawrence Di Rita.

La politique officiellement affichée par le Département américain de la Défense n'empêche pas des tentations moins avouables, comme l'a montré le cas de l'Office of Strategic Influence ou les produits avariés du renseignement militaire rendus publics avant le déclenchement de l'opération Iraqi Freedom. Toutefois, dans la mesure où les médias tendent eux-mêmes à réduire drastiquement toute différence entre la relatation des faits et le commentaire qu'ils occasionnent, la rigueur des armées en la matière pourrait devenir l'exception.

On notera que l'article du New York Times, au demeurant solide et équilibré, aborde furtivement la vaste question de l'influence des opinions publiques lors de la guerre froide, mais uniquement sous l'angle américain.

Posted by Ludovic Monnerat at 19h53

Un nouvel espace

Après plusieurs années de réflexion et quelques mois de doute, voici le premier message de ce weblog.

La réflexion, parce que la publication unilatérale des sites traditionnels réduit l'échange des idées, des connaissances et des contacts, malgré la commodité du courrier électronique. Nous ne vivons plus une époque où le presque monopole du savoir justifiait la séparation entre les scripteurs et les lecteurs, entre ceux qui parlent et ceux qui écoutent. La technologie a bouleversé les rapports entre individus, et elle a fait du réseau informel la structure la mieux adaptée à l'environnement cognitif contemporain - à condition d'autoriser l'interactivité, ce qui est le cas des weblogs.

Le doute, parce que le temps investi sur la toile a dangereusement tendance à s'étendre sans cesse, au détriment d'autres activités plus tangibles ; l'expérience vécue depuis 7 ans avec mon site d'information stratégique et militaire, CheckPoint, m'a montré combien un équilibre peut être difficile à trouver lorsque l'on évolue dans un espace virtuellement infini. Malgré la facilité d'emploi qui caractérise les logiciels actuels, il reste à démontrer qu'un weblog ne s'avère pas, à la longue, un médium aussi passionnant que dévorant.

L'objectif de ce site est de partager des analyses dans trois domaines à mon sens essentiels : la stratégie, c'est-à -dire le domaine des conflits armés, ou l'art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre leur conflit d'après le général Beaufre ; la prospective, soit l'appréhension et l'extrapolation des tendances actuelles dans le but de penser l'avenir ; et l'infosphère, qui sera comprise comme l'espace sémantique constitué de la totalité des documents, des agents et de leurs opérations, selon la définition de Luciano Floridi.

Naturellement, d'autres thèmes seront abordés au gré de l'actualité ou de mes inclinations : comme son titre l'indique, ce weblog possèdera un caractère plus personnel que CheckPoint, qu'il vise ainsi à compléter et non à remplacer. Malgré cela, ses trois orientations majeures correspondent à des domaines qu'il me semble vital d'explorer. De nos jours, la pensée stratégique connaît une éclipse spectaculaire, la dimension prospective s'efface devant les exigences de l'immédiat, alors que les contenus médiatiques sont des vecteurs inavoués de puissance. Un brin de réflexion pourrait s'avérer salutaire.

Ce nouvel espace est conçu pour être ouvert à tous les commentaires, à condition de respecter un minimum de tolérance et de politesse dans l'expression des analyses et visions contradictoires. La recherche des faits et le goût du savoir ont à mes yeux bien plus d'importance que l'exposé des opinions. Comprendre le monde qui nous porte et les événements qu'il déroule implacablement est rarement compatible avec une morale émotive et militante. Approfondir, éclairer et corréler au lieu de dénoncer ou de blâmer.

En l'état, ce weblog ne constitue que la première étape d'un projet plus vaste, et plusieurs rubriques lui font encore défaut. Mon ambition est de construire un portail d'actualité et d'analyse stratégiques, prospectives et médiatiques avec des titres de dépêches automatiquement mis à jour, des contributions à un rythme si possible quotidien et des liens complets vers les weblogs les plus recommandables - même si la majorité d'entre eux sont en anglais. Une déclaration d'intention plutôt ambitieuse, dont le plan horaire sera naturellement adapté à mes activités professionnelles et privées.

A cet égard, il convient de noter que mes fonctions au sein de l'armée suisse m'empêchent d'aborder certains sujets ou de les traiter en profondeur. Aucune information classifiée ou sensible, bien entendu, ne sera divulguée sur ce site. Toutefois, comme mes propos sont strictement personnels et ne peuvent en aucun cas être assimilés à la position du Département de la Défense ou à celle de ses unités organisationnelles, j'estime ma liberté d'expression suffisante pour raisonner et dialoguer utilement sur des thèmes pour lesquels ma formation militaire et civile me prédestine.

A vous d'en tirer le meilleur parti !

Posted by Ludovic Monnerat at 18h34 | Comments (5)